ADOLESCENCE ET JEUNESSE DE JÉSUS. SON ÉDUCATION
La vie de Jésus, enfant et adolescent, à Nazareth, se raconte en deux mots : il grandissait, il obéissait (i). Il obéissait à son père et à sa mère; « il grandissait en sagesse, en grâce et en âge, devant Dieu et devant les hommes ». Rien d'extraordinaire, rien d'éclatant, rien qui sorte, en apparence, des lois de l'humanité. Il se développe physiquement comme tous les enfants, et il montre, d'année en année, l'intelligence et les vertus, la force et le charme qui conviennent à son âge. Aucun obstacle n'entrave cette croissance parfaite. Les passions, en s'éveillant, ont un tumulte, une effervescence qui troublent l'harmonie de l'être humain; elles sont en équilibre dans l'âme de Jésus. Le mal, sous aucune forme, n'a même effleuré « Celui qui est né saint (2) », et dans lequel « habite substantiellement la plénitude de Dieu (3) ».
La matière en lui est pénétrée par l'âme qui la domine et la transfigure, et l'âme, par l'Esprit de Dieu qui l'emplit et la divinise. Nulle psychologie ne pourra saisir les irradiations de Dieu dans l'âme de Jésus, et nulle science ne comprendra jamais toute la beauté de ce corps vibrant et grandissant sous les rayons et les impulsions d'une âme que l'Infini enveloppe tout entière de son souffle et de sa vertu.
Il est l'enfant, l'adolescent idéal, comme il sera plus tard l'homme idéal. Entre lui et les fils de la terre, il y a cette différence : les meilleurs d'entre nous aspirent à la perfection qu'ils n'atteignent jamais, il en réalise le type absolu (4).
(i) Luc, II, 51, ^2. — (2) L'jc, I, 37. — (3) Èpîtrc auxColoss., 11, 9- — (4) Cf. Thomas, Sum., j» P., Qu. xv.
L'union totale, personnelle, de la nature humaine et de la nature divine lui donnait l'intuition de la vérité infinie, la possession de l'amour infmi, la jouissance ininterrompue de la beauté infinie (i) ; mais elle n'empêchait point, dans sa raison, le développement de la connaissance expérimentale (2), l'exercice progressif des vertus, l'effort de la volonté, les fatigues du corps, le travail et la douleur. C'est l'apanage essentiel de l'homme terrestre, Jésus l'a voulu tout entier avec ses faiblesses, sa misère et sa mortalité; son union avec Dieu ne l'affranchit que du péché et de l'imperfection.
Les modes les plus divers peuvent exister simultanément dans l'âme, sans s'exclure et sans se détruire; l'intuition est compatible avec la connaissance expérimentale, les joies divines s'allient à des angoisses sans nom, et des combats violents à une inaltérable sérénité.
Jésus fut élevé comme tous les Galiléens de son âge, dans la petite ville de Nazareth.
Enfant, il a pris part à leurs jeux tranquilles. Jeune homme, il a dû se mêler à ses compagnons, s'asseoir au milieu d'eux, vivre de leur vie; il les étonnait par sa sagesse, mais il avait le rayonnement de la bonté, le charme des âmes douces et humbles.
Rien ne ressemblait moins à notre éducation moderne que l'éducation du jeune Israélite, en Judée, au temps d'Hérode. L'école publique joue un rôle prépondérant parmi nous, elle enlève l'enfant à la maison paternelle, depuis la dixième jusqu'à la vingtième année, pour le livrer au maître; elle n'existait pas encore chez les Juifs. Jérusalem seule possédait une école populaire qu'on appelait « Beth-Hassepher », la maison du Livre. Instituée, un siècle avant Jésus, par le pharisien Simon Ben Schetach (3), elle devint le modèle de celles qui, vers l'an 64, furent fondées dans toutes les villes et tous les villages, par ordre du grand prêtre Jésus Ben Gamala (4).
L'enfant juif s'élève à la maison paternelle, à la synagogue, à l'atelier. Dans la maison, il reçoit les conseils du père et de la mère; à la synagogue, il apprend à lire la Thora; à l'atelier, il se forme à un état.
L'éducation domestique, chez les Juifs, exclusivement reli-
(i) cf. Thomas, Sum., y P., Qu. xv, art. 10. —(2) Cf. id., id., 3" P.,Qu. xii. — (3) Talmud HierosoL, Ketouboth, vin, 11. — (4) Talmud Babyl . , Bababathra,
gieuse et patriotique, se concentrait dans la Loi, la morale et l'histoire; son but était de former la conscience, d'y graver la Loi de Dieu, la fidélité à ses préceptes et l'amour de la nation ; elle a été l'honneur et la force de ce peuple, le plus traditionnel qui soit au monde. C'est au foyer même que s'allume le patriotisme dans l'âme de l'enfant; c'est au cœur du père et de la mère qu'elle puise, avec la crainte de Dieu, la connaissance des commandements divins et s'initie au génie religieux d'Israël, à ses grandes destinées.
L'éducation s'imposait aux parents comme un devoir sacré. L'enfant, le premier-né, était pour eux les prémices de la vigueur du père(i) et le signe de la bénédiction de Dieu ; une famille sans postérité leur semblait délaissée ou maudite : de là, entre les parents et les enfants, cet amour qui a donné aux familles Israélites une consistance que les païens n'ont jamais connue. Le Romain avait le droit de tuer, de déshériter et d'abandonner ses enfants, le Juif était religieusement tenu à les surveiller pour le plus grand intérêt de la famille et de la nation, qui mettaient leur gloire dans le nombre et la piété de leurs descendants.
Le législateur hébreu ne cesse d'exhorter surtout le père à instruire son fils, chez lui, à table et en voyage, sur les commandements et les bienfaits de Dieu, et, par contre, il ordonne aux enfants d'honorer leurs parents. Ce précepte vient dans la Loi immédiatement après les devoirs envers Dieu.
L'obéissance sera bénie, la révolte punie de mort.
Il faut lire dans les Proverbes (2) les exhortations que la Sagesse de Dieu adresse à l'enfant pour qu'il écoute l'instruction du père et ne rejette pas l'enseignement de sa mère. Aucune morale domestique ne respire plus de tendresse et de respect.
La demeure où Jésus grandit ressemblait à celles qu'habitent aujourd'hui les Arabes de Palestine. Le type de la maison orientale n'a pas changé depuis des siècles; elle est de forme carrée, en terre ou en pierre; les murs ne sont souvent qu'un grossier clayonnage, revêtu d'argile pétrie, séchée au soleil et blanchie à la chaux. Sa toiture est une terrasse surmontée d'une balustrade; on y monte du dehors par une échelle mobile ou par un escalier fixé à la muraille.
(i) Deutér., XXI, 17. — (2) Proverb., i, 8 ; iv; x; et passim.
C'est là que se trouve la chambre haute, le lieu de la prière, et que Ton construit, pendant la saison chaude, une petite hutte en feuillage ou en roseau sous laquelle on dort, la nuit.
L'habitation n'a qu'une ou deux chambres, et souvent pas d'autre ouverture que la porte; une cour étroite la précède, entourée d'une clôture en pierre sans ciment ou en fagots desséchés. A l'un des angles de la cour, près de la porte, le four à cuire le pain, — petite rotonde en argile ; — un couvercle mobile la ferme, et des cailloux sur lesquels on étend la pâte en tapissent le fond.
L'ameublement est primitif : quelques escabeaux, une table, des coussins étendus le long de la muraille, des matelas et des nattes, un chandelier, une lampe à huile dans un recoin du mur, un large coffre pour le linge et les habits, un boisseau, quelques urnes, la meule en basalte pour le grain. La cheminée ou plutôt le foyer est placé quelquefois au milieu de la chambre; à la porte de chaque demeure, une petite boîte allongée, la « mézuza >>, est suspendue, renfermant un rouleau de parchemin sur lequel sont écrits deux fragments de la Loi, empruntés au Deutéronome (i).
La maison du charpentier fut la première, la véritable école de Jésus; il grandit là entre son père et sa mère, apprit d'eux à lire les Écritures, entendit de leur bouche les préceptes de la Loi et l'histoire de son peuple. Cet enfant, qui se sentait et se savait le Fils du Père céleste, voulut recevoir d'un père et d'une mère terrestres les ordres, les enseignements de Dieu, et être initié, comme tous les enfants, à la vie et à la connaissance humaines (2).
Jésus était le premier-né, le fils unique de sa mère; ceux que l'Évangile nomme ses frères et ses sœurs n'étaient, en réalité, que ses cousins maternels, car ils avaient pour père Cléophas, et pour mère Marie, sœur de la mère de Jésus (3) : ils étaient de la même famille, de la même tribu, du même sang que lui, et il vécut au milieu d'eux. La parenté de Jésus ne paraît pas avoir été initiée aux espérances qui reposaient sur sa tête et qui luisaient discrètement au foyer de Joseph et de Marie. Après les grandes manifestations de Dieu, l'ombre et le mystère avaient couvert l'adolescent prédestiné. Soumis à la condition humaine, il en suivait toutes
(1) Deut., VI, ^-19; XI, 13-20. — (2) Cf. Summ., 3^ P., Qu. xii, art. 3, ad tert. — (3) Matth., xiii, SS \ xxvii, $6. — Marc, vi, 3 ; xv, 40.
les lois. La foi seule, éclairée par d'ineffables souvenirs et par le spectacle quotidien des plus exquises vertus, montrait aux parents de Jésus ce qu'il y avait en lui d'extraordinaire et de divin.
Ils récitaient ensemble les psaumes, priaient pour la rédemption d'Israël et le salut des nations, et souvent Joseph et Marie durent interroger le front de Jésus, pour y scruter les desseins de Dieu, les voies austères que suivrait sa sagesse dans l'accomplissement de sa grande œuvre. Ils les adoraient, sans les connaître encore : Dieu ne donne sa clarté qu'au moment voulu; les âmes qui vivent de lui s'abandonnent à sa providence, comprimant Timpatience du désir et attendant avec sérénité que se lève le jour de Dieu.
Mais, pour nous, cette vie de la famille la plus sainte, ce mystère de Nazareth, est resté voilé.
Le jeune Israélite complétait son éducation à la synagogue. Depuis Esdras, chaque village avait la sienne, — une simple chambre souvent, sans ornement ni architecture, orientée vers la sainte Salem. Dans une armoire masquée par un rideau de couleur éclatante, qui rappelle le voile du Temple, est déposée la Thora. Devant le rouleau de parchemin sur lequel elle est écrite, une lampe, pareille à celle de nos églises, trûle toujours. Au milieu de la salle est la chaire du haut de laquelle les sept lecteurs, trois fois chaque semaine, — le sabbat, le lundi et le jeudi, — viennent lire les passages de la Loi et un fragment des Prophètes. C'est de là que le lecteur interprète, en langue araméenne, les versets qui ont été lus, et que le président, ou celui qu'il a désigné, récite les bénédictions finales auxquelles le peuple, debout, tourné vers le Temple lointain, répond par des « Amen » répétés d'une voix forte. Sur des bancs recouverts de nattes ou de coussins, disposés le long des murs ou autour de la chaire, les assistants, coiffés du <' taleth », avec les longues houppes aux quatre coins, sont assis, priant à voix basse, balançant en mesure le buste et la tête.
Les femmes, séparées des hommes, se tiennent souvent à la porte, debout, leurs petits enfants sur les bras, suivant en silence la prière de l'assemblée.
La synagogue de Nazareth a vu Jésus et les siens; ils y venaient, le sabbat et les autres jours prescrits; en Israélites
pieux, ils devaient y prier le matin, à midi et le soir. Ceux qui voulaient lire la Loi aimaient à s'asseoir devant l'armoire où les exemplaires étaient gardés, et le « Hasan » leur communiquait le rouleau sacré. Vraisemblablement, Jésus vint souvent, dans sa jeunesse, prier là et méditer cette parole de Dieu qui était toute pleine de lui et dont lui seul devait, un jour, révéler le mystère. Assis dans la synagogue, la tête voilée, les rouleaux sacrés sur les genoux, il a pu lire dans les Écritures sa propre destinée écrite à l'avance par les prophètes, suivre l'évolution du plan de Dieu dans l'humanité, admirer l'œuvre du salut, et se préparer en silence, à l'insu de tous, à l'accomplissement des volontés de son Père.
Mais aucun rabbi n'eut à le revendiquer pour disciple. « Celui en qui Dieu habitait (i) » n'avait que faire d'un maître : son seul, son vrai maître était le Dieu vivant. Nous n'entendons la parole de Dieu que de loin, comme un écho affaibli, par intermittences, à travers mille bruits qui souvent l'altèrent; Jésus l'entendait toujours, pleine, vibrante, claire, immédiate, sans effort; elle était la source constamment jaillissante des trésors de sagesse et de science cachés en lui (2) ; elle était son propre génie.
La langue maternelle de Jésus était le syro-chaldéen (3). Il ne semble pas qu'il ait parlé le grec : la culture hellénique n'avait pas pénétré la population juive, en Palestine; et, en tout cas, la classe populaire n'en subit que faiblement l'influence.
Dans les assemblées publiques à la synagogue, Jésus connut aussi, par expérience, les misères, les travers, les aberrations et la vaine science des docteurs de son temps; il vit là ces vaniteux qui recherchent les premières places (4), il entendit le Pharisien étroit et superbe. On le retrouve, après dix-huit siècles, dans les synagogues de la Jérusalem moderne, tel que
(i) Coloss., II, 9. — (2) Coloss., II, 3.
(3) Bien qu'au temps de Jésus l'hébreu classique fût langue morte, il était familier aux Juifs. Le peuple parlait le syro-chaldéen, dialecte qui était pour la vieille langue hébraïque ce que sont aujourd'hui le grec moderne pour l'ancien, et l'italien pour le latin.
Le dialecte populaire se divisait en trois rameaux : le judaïque , qui rappelait le mieux l'hébreu primitif ; le samaritain, qui trahissait un mélange avec le chaldéen ; et le syriaque.
Les Galiléens se reconnaissaient à leur dialecte propre ; ils ne faisaient pas sentir les gutturales.
(4j Matth., xxiii, 6.
Jésus l'a vu : même air arrogant, même œil dur et hautain; il se sent un être à part; il est le maître; il croit avoir toute science; on peut l'interroger, mais il n'a rien à apprendre; il tient sa Bible, comme si sa Bible était son Dieu, et comme s'il avait le monopole de Dieu.
Les premières impressions de l'adolescence ne s'effacent pas; en Jésus, comme en nous, elles aident à comprendre les volontés, les paroles, les actes de l'âge mûr.
Le Juif, dans l'éducation, ne négligeait pas le côté terrestre et pratique : tout Israélite, à quelque rang qu'il appartînt, devait apprendre un métier. « Au père incombe la tâche, disent les Talmuds, de circoncire son fils, de l'instruire dans la Loi et de lui enseigner un état(i). » En cela les Talmuds résument la tradition des mœurs juives. Ceux qui ne donnaient pas de profession à leurs enfants trahissaient un grand devoir; c'est, dit un Targum, comme s'ils leur apprenaient le brigandage (2). Le génie positif et laborieux de la race se retrouve là tout entier. Le Juif n'a jamais connu l'indolence, l'oisiveté et cette molle résignation empreinte de fatalisme qui étonne l'Européen chez le fellah de Palestine. Le travail est sacré pour lui, et le métier en honneur, même parmi les rabbis les plus illustres : Hillel et Aquiba, deux des plus grands, étaient fendeurs de bois; Rabbi-Johanan, cordonnier; Rabbi Isaac Nanacha, forgeron. Jésus, fils d'ouvrier, fut charpentier (3), comme Joseph, son père; il grandit à l'atelier, dans le travail. Il confectionnait, dit Justin, des ouvrages en bois, des charrues, des jougs et des balances; il aidait son père et vivait de l'œuvre de ses mains, comme un simple artisan.
C'est d'une échoppe que sortira le vrai Maître des hommes. Il reste, en attendant son jour, le modèle des humbles, de ceux dont l'histoire ne sait pas le nom, qui vivent obscurs et ignorés, sous le regard de Dieu. Les années de leur vie se suivent, uniformes; tout y est silencieux : la douleur et la joie, le travail et la vertu. L'immense multitude vit ainsi; et ce
(i) Tosaphot, in Kidduschin, ch. i. — (2) Talmud Babyi, in Kidduschin, 29.
(3) Le mot TEXTtiw, appliqué à Joseph, ne laisse aucun doute sur sa profession d'ouvrier en bois. Le traducteur latin l'a rendu par faber ; et, de fait, employé tout court, saHS épitliète, il n'a jamais, dans les auteurs sacrés et profanes, d'autre sens que celui de charpentier. Les plus antiques traditions l'ont ainsi entendu. Cf. Justin, Dialog. avec Tryphon, c. 88.
n'est pas une des moindres forces du Christianisme que de pouvoir présenter à l'imitation du peuple un Christ ouvrier voué, dans son adolescence et sa jeunesse, au labeur quotidien, comme la plupart des hommes.
L'atelier, chez les Juifs, ne faisait pas partie de la maison. Les marchands avaient, au bazar, leurs boutiques; l'artisan avait près de sa demeure son chantier.
La femme gardait le foyer où elle vivait retirée, pendant que le mari et l'enfant allaient au travail. Elle moulait le grain, préparait les repas, filait la laine, tissait les vêtements, allait puiser l'eau à la fontaine et faire les provisions au marché. On se réunissait aux heures de la prière et du repas; on se retrouvait, les jours de sabbat et de fête, à la synagogue.
Ces détails de mœurs sont toute la vie extérieure de la petite maison de Nazareth et de la famille de Jésus.
On ne comprendrait pas sa physionomie et son caractère, si, dans l'étude de son adolescence et de sa jeunesse, on négligeait le milieu extérieur, la nature au sein de laquelle il a grandi. L'homme tient par des attaches trop étroites au sol qui l'a vu naître, pour n'en pas recevoir l'empreinte.
Nous ressemblons à la terre qui nous porte. Notre imagination prend les teintes du ciel où nos yeux se perdent ; les âmes les mieux douées sont celles en qui se retrouvent les harmonies les plus profondes avec la nature où elles se sont développées. Tel écrivain de génie garde, dans son style, la mélancolie des grèves sur lesquelles il est venu rêver, au bruit des vagues; tel homme d'action rappelle les âpres cimes où il est né, les torrents qu'il a vus bondir. Qui n'a pas longuement contemplé le ciel de l'Orient, la Palestine, les montagnes de Nazareth, le lac de Tibériade, ne comprendra jamais la forme extérieure de Jésus, la couleur qu'il a donnée à ses pensées, les images dont il aimait à les revêtir et l'originalité de ses paraboles.
Il a lu de longues années dans la nature nazaréenne comme dans le livre de Dieu. C'est là qu'il admirait les anémones, les lis et les touffes d'asphodèle (i), et le figuier qui jette au printemps ses premiers fruits (2); c'est là qu'il a vu blanchir
(i) Matth., VI, 28; Luc, XII, 27. — (2) Cant., 11, 13.
les blés (i), couper les rameaux de la vigne pour qu'elle soit plus féconde (2j, errer les brebis perdues (3), ramener les troupeaux au bercail. C'est là qu'il a vu le chacal défiant gagner sa tanière (41, les aigles et les vautours s'assembler pour dévorer leur proie (s); c'est là qu'il a vu rougir le soleil du matin et du soir, en signe de sérénité ou d'orage (6), déborder les torrents qui emportent la maison mal bâtie (7). On chercherait vainement un coin de terre plus tranquille et plus doux, plus caché et plus lumineux, plus recueilli et plus ouvert. Quand on gravit Tune des collines qui entourent la petite ville, celle par exemple que domine aujourd'hui rOuady Nabi-Saïd, le spectacle est grandiose, illimité. Voici au nord les hautes montagnes de Galilée, et derrière elles, le grand Hermon toujours étincelant de neige, solitaire dans le ciel. A Test, le Thabor dresse son fier piédestal, et la chaîne des monts d'Adjloun étale ses pentes verdoyantes. Au sud, le petit Hermon, les monts de Gelboé, ceux de Samarie, et au fond de l'horizon, les Apres cimes de Judée. Tout près, la plaine d'Esdrelon se déroule, bariolée de jaune, de gris, comme un tapis persan que les nuages plaquent de larges ombres violacées. A l'ouest, la chaîne bleue du Carmel et la mer plus bleue encore qui miroite au soleil couchant. Le monde entier se déploie sous le regard, et on aime à se représenter sur ce sommet, Jésus priant le Père céleste et contemplant la terre immense, comme le champ qu'il devait un jour conquérir et féconder.
Sur ces longues années de Jésus à Nazareth , les documents évangéliques se taisent. Saint Luc en a caractérisé la physionomie générale par quelques traits, mais le dessein de Dieu est que son Christ reste voilé.
Un seul fait nous permet de pressentir ce qui se passait dans l'àme et la conscience de Jésus adolescent.
La douzième année marque une période solennelle dans la vie du jeune Israélite. A dater de cet âge, il est traité en homme, il répond lui-même de ses actes et sort de tutelle, il devient membre de la communauté d'Israël et s'engage à remplir fidèlement les prescriptions de la Loi. Le Romain revêtait la toge virile; le jeune Israélite devient le fils de la
(i) Jean, iv, 35. — (2) Jean, xv, 2. — (j) Luc, xv, 46; Jean, x, i, etc. — (4) Matth, VIII, 20; Luc, IX, 58. — (5)Matth., xxiv, 28; Luc, xvii, 37. — (6) Matth., xvi, 3. — (71 Matth., vu, 47; Luc, vi, 49
Thora. Il commence à porter au front et sur les bras, dans les cérémonies religieuses, les phylactères, selon le précepte de Moïse (i). Il doit jeûner, les jours de pénitence, et faire aux grandes solennités, — la Pâque, la Pentecôte, les Tabernacles, — son pèlerinage de Jérusalem.
Jésus achevait ses douze ans. Il avait été présenté par son père à la synagogue de Nazareth, il était devenu membre de la communauté, et on lui avait remis, comme à tous ceux de son âge, au Sabbat-Tephilin, les courroies de la prière (2).
Ses parents, comme tous les Juifs pieux, faisaient chaque année, à la fête de la Pâque, le voyage de Jérusalem (3). Il les accompagna; ce fut son premier pas dans la vie, après les années d'enfance, et son premier acte public de soumission à la Loi.
Ces pèlerinages à la ville sainte et au Temple forment un des traits de la vie nationale et religieuse du peuple juif. Aux trois fêtes les plus solennelles, les quatre routes qui mènent à Jérusalem, — celle d'Egypte par le désert, Gaza et Hébron; celle de la Pérée par la vallée du Jourdain, Jéricho, Béthanie et le mont des Oliviers; celle qui vient de l'occident par Joppé, et celle du pays de Damas, du Hauran, du Liban et de la Syrie par Sichem , — étaient remplies de longues caravanes.
De toutes les villes de la Judée et de la Terre sainte, des moindres villages et des pays les plus lointains, par toutes les portes, des milliers de pèlerins arrivaient. Josèphe n'évalue pas à moins de deux millions la foule qui encombrait les rues et les faubourgs de Jérusalem pour la Pâque (4). Le chant des psaumes accompagnait la marche. Il y avait des stations préférées. Les Galiléens qui traversaient la Samarie s'arrêtaient volontiers, au delà de Sichem et du puits de Jacob, à Aïn-el- Aramieh, dernière étape avant Jérusalem. La vallée, en cet endroit, se resserre, décrivant un demi -cercle. Le sentier se confond avec le Ht desséché d'un torrent qui ne s'emplit qu'aux jours d'orage. D'un côté, le rocher à pic d'où découle une source fraîche; de l'autre, la colline en amphithéâtre régulier
(i) Veut., >;i, 18.
(2) C'étaient de petites bandes de parchemin fixées par des courroies sur les bras et sur la tête, et renfermant les deux passages du Deutéronome (vi, 4-^ ; XI, 1-2 1) sur l'amour de Dieu et les bénédictions attachées à la fidélité aux commandements, et deux autres passages de l'Exode (xiii, i-io et 11-16J sur la Pâque et le rachat des premiers-nés.
(3) Luc, M, 41 et suiv. — (4) Bell. Jud., vi, 9, 3.
comme les gradins d'un cirque : lieu solitaire et sauvage, plein de mélancolie. Bien des fois les Israélites pieux en ont éveillé les échos par leurs cantiques et leurs désirs impatients d'apercevoir enfin Jérusalem et la maison de Jéhovah. — (' Comme la biche soupire après les courants d'eau vive », chantaient-ils, «ainsi, ô Dieu, mon Ame soupire après toi! Quand irai-je et paraîtrai-je devant la face du Seigneur (i).'^»
Après deux heures de marche, ils arrivaient enfin sur le mont Scopus, à l'endroit nommé aujourd'hui « Naschevat ». La ville sainte apparaît alors, tout à coup, comme une vision radieuse; le Temple avec sa toiture dorée couvre le Moriah, le palais d'Hérode et ceux des grands prêtres se dressent sur le Sion, toutes les coupoles blanchissent au soleil levant, soixante tours dominent les murs, comme les sentinelles géantes qui gardent la cité du grand Roi. Le Scopus, dont le Nabi -Samuel couronne une cime, forme un hémicycle de rochers et de cailloux d'un aspect grisâtre, désolé, qui encadre sévèrement au nord la ville sainte; le mont des Oliviers s'élève, à Test, couvert de cyprès, de cèdres et d'arbres tristes; à l'horizon du midi, au premier plan, ondulent les montagnes de Bethléhem, et, dans un lointain vaporeux, les monts de Moab se fondent dans la clarté.
La vue de Jérusalem remplissait d'une émotion indicible ces pèlerins, et ils chantaient, pour la traduire, le cantique des c( Degrés » :
« Qu'ils sont aimés, ô Dieu des vertus, tes tabernacles ! »
Jésus et la caravane de Nazareth ont passé par ce chemin, à la Pâque de 760 ou 762. La fête durait huit jours, du 14 au 21 deNisan (avril). Les abords du Temple, les portiques et, les cours étaient encombrés par la foule qui venait prier, sacrifier à Jéhovah. Les prêtres immolaient les victimes, les humbles du peuple appelaient à grands cris la rédemption d'Israël, les docteurs, les Pharisiens et les Scribes discutaient la Loi, commentaient ses préceptes, enseignaient leurs traditions.
Jérusalem, alors, n'était pas seulement la ville du culte, mais un des grands foyers de la science religieuse. Deux écoles adverses divisaient les esprits : celle d'Hillel et celle de Schammai; l'une, plus tolérante et libérale, relevait la partie
(l) PS. XLl.
morale de la Loi et la déclarait plus importante que le rite; l'autre, méticuleuse et étroite, s'attachait à la lettre et voulait imposer à tous, en l'aggravant de mille détails, l'écrasant fardeau des prescriptions mosaïques.
L'arrivée des rabbis étrangers devait accroître l'animation des docteurs rivaux et de leurs disciples ; les discussions étaient ardentes et âpres, sous le portique des païens, au « Beth- Midrasch », où se réunissaient les maîtres.
C'est là même, à l'endroit où s'élève la basilique construite par Justinien en l'honneur de la Vierge Marie, qu'il faut placer peut-être le fait dont saint Luc nous a conservé le souvenir (i).
La fête était terminée. Les caravanes quittaient Jérusalem; celle des Nazaréens, dans laquelle se trouvaient les parents de Jésus, s'acheminait vers la Samarie. Elle était arrivée à la première étape, à Bireh, non loin de Béthel où Jacob eut la vision de l'échelle mystérieuse et où Samuel venait, tous les ans, rendre la justice au peuple. Le soir, Joseph et Marie s'aperçurent que Jésus n'était pas avec "eux, dans la caravane. Ils revinrent à Jérusalem pour le chercher ; et, après trois jours, ils le trouvèrent au Temple, précisément au u Beth- Midrasch », assis au milieu des maîtres, les écoutant, les interrogeant, leur répondant. Tous les auditeurs s'émerveillaient de sa sagesse et de ses réponses.
Ceux qui connaissent les mœurs de l'Orient, qui ont vu de près les synagogues juives ou les mosquées musulmanes, à l'heure où l'on y enseigne, ne seront pas surpris de cette scène. On fait cercle autour des maîtres , on s'assied sur les nattes, on écoute, on interroge, on répond tour à tour ; l'adolescent et le vieillard se coudoient ; les docteurs et les disciples sont accroupis, les jambes croisées, sur le même tapis; et la parole est à tous.
Quelles furent les quêtions de Jésus et ses réponses.? Celui qui devait se proclamer le'Fils de Dieu et le Messie attendu, prononcer le discours sur la montagne , montrer la vanité des observances juives, apporter à tous l'Esprit qui sauve, a-t-il laissé luire un rayon de la sagesse infmie dont il était rempli ? L'histoire ne le dit pas; mais il n'est pas permis d'en douter. Si le génie humain a sa précocité qui le décèle, il convenait que la sagesse divine du Christ eût la sienne. Ce qui surprend
(ij Luc, II, 41 et suiv.
plutôt, c'est l'ombre dans laquelle Jésus reste longtemps et volontairement caché.
En le voyant ainsi admiré des m.aitres les plus célèbres et de la foule, ses parents étaient frappés d'étonnement. Sa mère s'approcha et dit : — Mon fils, pourquoi avez-vous agi de la sorte avec nous? Voyez avec quelle douleur votre père et moi nous vous cherchions.
« — Pourquoi me cherchiez -vous r » répondit Jésus; « ne savez-vous pas que je dois être occupé aux affaires de mon Père ( I ) ? »
La conscience de Jésus, dans cette parole mystérieuse, s'entr'ouvre pour la première fois : il est là tout entier, avec son titre de filiation divine, son initiative souveraine, sa vocation céleste. Sa vie, dans les moindres détails, ne sera que l'accomplissement de ce mot de la douzième année.
Ni Marie ni Joseph n'en comprirent toute la profondeur.
Jésus descendit avec eux à Nazareth, où il reprit son existence humble et laborieuse, attendant, pour se produire, l'appel de Dieu.
L'homme est emporté par son propre génie, plus qu'il ne lui commande, il subit les circonstances plus qu'il ne les dirige, il se manifeste et se trahit malgré lui; en Jésus, tout obéit à la volonté du Père; pendant trente années, sauf l'éclat de la scène sous le portique des païens, il vivra inconnu, ses compatriotes le remarqueront à peine, et le Nazaréen n'attirera les regards peut-être que par ce rayonnement qui donnait à sa personne une grâce et un charme surhumains.
De la physionomie de Jésus, les documents contemporains ne nous ont laissé aucun portrait. Quelques docteurs, entendant trop à la lettre le passage d'Isaïe sur le serviteur de Jéhovah persécuté (2), lui ont même refusé la beauté. Si le visage de l'homme reflète l'ame invisible, Jésus a dû être le plus beau d'entre les fils des hommes. La lumière de Dieu, voilée par l'ombre de la douleur, éclairait son front d'une splendeur adoucie que l'art humain ne réussira jamais à peindre.
Les Grecs, ces maîtres de l'esthétique, ont donné à Jésus la majesté divine; les Latins, l'aspect émouvant de l'homme de douleur : il a ainsi l'auréole et le nimbe, l'auréole du martyr et le nimbe d'un Dieu.
(l) Luc, II, 48, SO. — (2) ISAIE, LI.