LE TRÔNE DE GLOIRE
La grande parole qui accueille Jésus-Christ dans les cieux, est la parole du Père que nous venons d'entendre : Sede a dextris mets : « Asseyez- vous à ma droite. » Mystérieuse invitation, honneur infini, nouvel et incommensurable abîme dont saint Thomas cherche à sonder la profondeur.
Fixons d'abord avec le grand Docteur ce qu'il faut entendre par la droite du Père. Cette formule de « siéger à la droite du Père » renferme en elle deux idées : l'idée de repos, et l'idée de règne. Sous ce double rapport, Jésus est assis à la droite du Père. Revenu triomphant dans le Ciel, Jésus-Christ y doit jouir d'un éternel repos, et il y doit exercer une divine domination, et c'est dans
ce repos mystérieux et cette domination universelle que consiste toute la vie triomphante de Jésus-Christ dans le ciel *. Quelles harmonies sublimes dans ce repos du Dieu Rédempteur ! Quand Dieu aux jours de la création, eut fait jaillir les mondes du néant, les eut ornés et remplis de magnificences, quand sur la terre il eut introduit l'homme, le chef-d'œuvre de sa grâce et le roi de l'univers, il rentra, dit l'Écriture, dans son repos. Quand le Dieu réparateur et rédempteur eut achevé l'œuvre, plus extraordinaire mille fois de la restauration de ce monde qu'avait dévasté et déformé horriblement le péché, quand il eut achevé la longue suite de ses prodigieux travaux et de ses souffrances plus prodigieuses encore, il rentra dans son repos ; il « s'assit à la droite du Père ; » il entra dans une éternité de délices que lui avait conquises sa vie de labeurs et d'immolation. Mais ce repos à la droite du Père, n'est pas un repos goûté dans l'immobilité et l'inaction ; le mot qu'il disait durant sa vie mortelle, Jésus-Christ peut le redire dans sa vie triomphante : Pater usque
1 In noraine sessionis possumus duo inlelligere : videlicet quietem, et etiam regiam vel judiciariam potestatem. Utro ergo modo convenit sedere ad dexteram Patris : une quidem modo, in quantum aeternaliter manet incorruptibilis in beatitudine Patris quae ejus dextera dicitur, secundum illud psalm. XV, 10, clelectationes in dextera tua usque in finem. Alio modo dicitur Ghristus sedere ad dexteram Dei Patris, in quantum Patri conregnat, et ab eo habet judiciariam potestatem ; sicut ille qui consedet régi ad dexteram assistit ei in regnando et judicando. Unde Augustinus dicit. Serm. de Symbolo : « Ipsam dexteram intelligite, quam accepit homo ille susceptus a Deo, ut veniat judicaturus, qui prius venerat judicandus. » (D. Thom. Sum, theolog. p. ITI, quaesf. lviii, art. 1.)
modo operatur, et ego opcror, « sans cesse mon Père travaille, et moi je travaille avec lui. » Siint Paul nsus apprend que ce repos, <« à la droite de la Majesté dans les cieux, » ne saurait interrompre les mystérieuses fonctions de son sacerdoce éternel. Saint Thomas, s'inspirant d'autres textes de l'Écriture, nous montre Jésus- Christ exerçant du haut des cieux, dans le repos de sa gloire, les fonctions royales, et étendant au ciel sur la terre et dans les enfers son universelle domination.
Une question qui ne manque ni d'importance ni d'intérêt se présente ici. Est-ce comme Dieu? est-ce comme homme que Jésus-Christ occupe ce trône à la droite du Père? Cest, répond saint Thomas, à la fois comme Dieu et comme homme '.
Comme Dieu. « La droite du Père signifie trois choses que Jésus-Christ réalise infiniment comme Dieu : la plénitude de la divinité, la béatitude infinie, l'infinie domination. C'est comme Dieu que Jésus-Christ possède ces trois divines prérogatives, et par conséquent comme Dieu qu'il occupe « cette droite du Père » qui en est la figure et la mystérieuse formule. Jésus-Christ comme Dieu possède la divinité avec son Père, perfcctus Deus ; il ne fait qu'un avec lui, il lui est égal en toutes choses même puissance, même sagesse, même éternité. Comnje Dieu Jésus-Christ ne cessa jamais de jouir de la béatitude infinie; dans son Ascension il continua à la droite de son Père un bonheur sans limite qui est son éternel
» Chrislus sccundum quod est Deus sedet ad dcxteram Patris, id est, aequalis est Patri in divinitate. Chrislus vero secundura humanilalem sedet ad dexLeram Patris, id est in potioribus bonis paternis, in aeterna beatitudiuo habeus polestatem judicjariam. (D. Thom. Opuscul. LUI, art. 23.)
partage et son éternelle vie. Enfin, comme son Père et en son Père, Jésus-Christ règne, dirige, juge, punit et récompense, exerçant une domination universelle et possédantpar soi les prérogativesd'une puissance et d'une autorité infinies '. Remarquons la profondeur et la justesse de cette formule : scdet ad dexleram Dei Patris, appliquée à Jésus-Christ comme Dieu. Sedet : voilà la plénitude de gloire, de béatitude, de puissance, l'unité de nature. Ad dexleram ; voilà la distinction. Siéger à la droite de quelqu'un, c'est manifestement être distinct de ce quelqu'un. Comme Dieu, Jésus-Christ est donc distinct de son Père : un avec lui en nature, distinct de iui comme personne ^.
Comme homme, Jésus-Christ peut être dit aussi « siéger à la droite du Père. » Les deux natures ne faisant en Jésus-Christ qu'une seule Personne, où est le Verbe, là est aussi l'humanité ; le Verbe qui l'a adoptée, l'élève avec lui jusqu'au trône même de Dieu. « Qui est Celle-ci qui s'élève appuyée sur son Bien-Aimé ? »» s'écrient les Chœurs des Anges. C'est ainsi que le trône à la droite du Père convient à Jésus-Christ. La grâce de l'union fait cette humanité si grande si divine, si élevée au-dessus de toutes les créatures réalisées ou possibles, qu'elle franchit toutes les bornes assignées aux pures créatures, et ne peut s'arrêter dans son essor qu'aux pieds mêmes et à la droite de la Divinité. « En tant
» Hoc autem convenit Filio secundum quod Deus. Unde manifeslum quod Christus secundum quod Deus. sedet ad desteram Patris. — 2 Haec propositio a ad » quse transitiva est solam distinctionem personalein importât, et originis ordinera, noa autem gradum naturaj vel dignitatis, qui nuUus est ia divinis personis. ^D. Thom. Sum. tlieolog. p. III, qusest lviii. art. 2.i
qu'homme, dit saint Thomas, Jésus-Christ siège à la droite de son Père ; c'est-à-dire qu'il entre en possession des biens paternels les plus amples, dans les trésors de gloire, de repos, de béatitude, de puissance, de domination inconnus à toute autre créature. » Voilà le trône à la droite du Père, réservé au seul Christ et inaccessible à jamais à tout être créé, quelque parfait qu'on le suppose <,