‹ Jésus-Christ (volume 2)Chapitre 11 sur 28 · LE TRIBUNAL DU JUGE · texte numérisé non relu

LE TRIBUNAL DU JUGE

I. — Comment Jésus-Christ ne serait-il pas juge? Tous les titres se réunissent pour lui assurer cette prérogative. Trois choses font le juge, dit saint Thomas : la puissance, le zèle, la sagesse. La puissance, car sans elle le jugement, qui est l'acte suprême de l'autorité, ne se soutiendrait pas. Sans la force qui garantit la soumission et punit la révolte, la sentence n'est plus qu'un arrêt dérisoire et un acte qui retombe frappé de stérilité et de mépris. Mais si la puissance rend le jugement possible, c'est le zèle de la justice qui lui imprime sa vigueur et lui donne sa vie. Qu'est-ce qu'un juge que l'iniquité ne peut émouvoir, et qui montre au vice et à la vertu un visage également serein et une inaction également funeste ? Qu'est ce juge qu'un traître à la vertu qu'il doit défendre et un complice des crimes qu'il doit punir? La troisième condition requise du juge c'est la sagesse, la plus indispensable des trois et celle qui maintient le mieux l'efficacité et l'honneur delajus-

* D. Th. Siim. theolog. p. 111, qurcst. lvim, arl. 3.

tice. La sage^^se qui instruit la cause et dicte la sentence demeure la raison dernière de la justice et la plus fondamentale des qualités du juge *.

Si telles sont les trois qualités essentielles du juge, il nous est aisé de conclure que Jésus- Christ sera le juge suprême, et nous pouvons répéter avec l'Écriture : « Le Christ a été constitué par Dieu juge des vivants et des morts 2. » « Dieu lui adonné la puissance de juger-*. » « Tout jugement lui a été remis », et ainsi « tous nous comparaîtrons devant le tribunal du Christ. » A Jésus- Christ en effet appartient la souveraine puissance : « Toute puissance m'a été donnée, » dit-il : puissance double, puisque Jésus-Christ règne et Jésus-Christ punit: puissance de domination, puissance de coercition, telles sont les deux parties du pouvoir royal de Jésus-Christ. Voici l'origine de la première de ces deux puissances. « Tu es mon P'ils ! Je t'ai engendré aujourd'hui ; demandemoi et je te donnerai les nations pour héritage, et pour domaine l'univers entier. » Et cette domination n'est pas nominative, Jésus-Christ, roi de l'univers, ne peut être de ces rois dont on dit qu'ils régnent mais ne gouvernent pas. Chrislus vincit, Chrîstus régnât, Christus imperat. Le texte des i'saumes caractérise ainsi la seconde des puissances du règne de Jésus-Christ, la puissance de coercition:" Tu les régiras avec une verge de fer et tu les briseras en poussièrâ comme un vase d'argile. Et maintenant, ô rois , comprenez ; instruisezvous, vous qui jugez la terre ! » Cette puissance est

1 Prima dao praeexignnlur ad judiciumi'sed proprie tertiumest secundum quod accipitur forma judicii, quia ipsa ratio judicii esl lex sapienliae vel veritatis secundum quara judicatur. (D.Th.SwîJi. iheolog. f. III, qusest. lix, art. 1.) — *Act.x, 42. — ' Joaa. v,27.

formidable ; nous la pouvons suivre à la trace sanglante des ruines qu'elle a accumulées le long des siècles. Du haut des cieux, le Christ-Roi « promène ses regards sur les fils des hommes; » il voit l'iniquité triomphante, il entend les cris de la faiblesse opprimée, il compte un à un ses fidèles et dénombre ses ennemis. Son Église est dans sa main divine, il en compose l'histoire, et dispose pour;elle les événements. Ce qui trompe perpétuellement le monde sur la formidable puissance de coercition que ne cesse d'exercer Jésus-Christ, c'est le silence et l'obscurité dont il s'enveloppe, et la lenteur qu'il met à lancer ses foudres et à exécuter ses sentences. Ah ! qu'ils sont forts, entreprenants et audacieux, les ennemis du Christ, les oppresseurs de son Église, les persécuteurs de ses fidèles ! Qu'elle était puissante cette Rome', reine du monde, qui s'enivrait du sang des saints et donnait à tous les peuples à boire du vin de .sa prostitution ! Rome persécuta longtemps, versa le sang chrétien à flots, écrasa l'Église sous les voûtes des Catacombes ; puis, l'heure de la justice venue, la sentence du Christ Roi et Dieu renversa cette Rome dans la poussière et dans le sang. Et l'œil effrayé contemple sur le chemin des siècles les trônes et les dynasties, les nations et les empires persécuteurs du Christ frappés de foudres mystérieuses, chancelant au milieu de leur gloire, et s'écroulant pour ne se plus relever : gigantesques cadavres où les traces d'une blessure divine se laissent nettement apercevoir. Rome succomba frappée par le Christ ; la philosophie païenne, puis l'hérésie, furent foudroyées à leur tour ; les barbares hérétiques et persécuteurs périrent sous les coups de ceux dont le Christ avait fait ses fidèles et les exécuteurs de ses sentences ; l'empire allemand fut brisé chaque fois que dans le cours du

moyen âge il écrasa l'Eglise de sa masse brutale. Le philosophisme du dix-huitième siècle périt étoufîé entre les mains sanglantes de la révolution; la révolution triomphante sous nos yeux aura son jour et son heure ; et déjà dans de récents et effroyables désastres nous avons vu comment le Christ brise un empire qui a trahi son Église sous le masque bientôt déchiré du protecteur. Et nunc reges inlelUgite! Cette formidable histoire des exécutions, auxquelles la justice du Christ livre les rois et les empires qui lui déclarent une guerre sacrilégeetinsensée, étaitécrite il y a près de trois mille ans par le Prophète-Roi. 0 Dieu Éternel, votre Fils Roi et Juge «< est assis à votre droite : il écrasera les rois au jour de sa colère ; il jugera les nations, il remplira tout de ruines, il brisera sur la terre la tête de nombreux ennemis. » « Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartiennent la gloire, la majesté et l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie do faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. Soit qu'il élève les trônes, soit qu'il les abaisse, soit qu'il communique sa puissance aux princes, soit qu'il la retire à lui-même et ne leur laisse que leur propre faiblesse : il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine et digne de lui. Car en leur donnant sa puissance, il leur commande d'en user comme il fait lui-même pour le bien du monde ; et il leur fait voir en la retirant que toute leur majesté est empruntée ; et que pour être assis sur le trône, ils n'en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême <. »

* Competit Christo secundutn humanam naturam judiciaria poteslas. (D. Thom. Sinn. theolng. p. III, quaest. lix, art, 2.

Nous avons jusqu'ici, sans faire aucune distinction de nature, reg-ardé en Jésus-Clirist, souverain Juge, la Personne divine. Saint Tliomas étend cette étude, se demande si ces pouvoirs de juge universel des vivants et des morts conviennent à Jésus-Clirist comme homme, répond affirmativement, et fait jaillir de sa réponse de nouveaux et magnifiques enseignements.

Comme Homme, Jésus-Christ est souverain juge. Sans doute il faut s'entendre sur cette expression ; ce n'est pas la force et les droits propres et naturels de l'homme qui pourraient conférer à Jésus-Christ d'aussi divins pouvoirs. Si en lui l'homme les possède, c'est une suite, non de la nature, comme s'exprime saint Thomas, mais de la grâce d'universelle médiation dont son union hypostatique et sa mission divine l'ont revêtu * .

Jésus-Christ doit être juge souverain comme homme ; les raisons qui en sont données se tirent à la fois et de Jésus-Christ et de nous. Jésus-Christ est Médiateur ; en même temps qu'il touche à Dieu, il touche à l'homme, en possède la nature, en connaît les misères, en apprécie le néant, en a éprouvé les douleurs. 0 miséricorde de notre Dieu ! ô délicate attention de son amour ! II nous donne pour juge notre propre Frère et notre compagnon d'infortune. Comment sera-t-il sévère, celui qui est mort pour ceux qu'il doit juger? Saint Paul a pénétré toute la profondeur de ce miséricordieux dessein de Dieu. « Nous n'avons pas, dit-il, un pontife

* Non quidem propter conditionem naturae, quia sic homines ùujusmodi poteslatein haberent, sed hoc pcrlinet ad graliara capitis quam Christus in humana accepit. {Sum.iheolog. -p. lU, quœst. I.IX, art. 2.)

incapable de compatir. » — Et pourquoi? — Ah! répond l'Apôtre, <> c'est qu'il a lui-même tout éprouvé; >• « il a passé lui-même par toutes nos épreuves. » Quelle pitié n'aura-t-il pas pour la faiblesse humaine « lui qui a été comme les autres enveloppé d'infirmités * ? » Mais de plus Jésus-Christ comme homme possède une dignité qui surpasse toute dignité dont puisse être revêtue une créature. « Tout est sous ses pieds, » tout relève de lui, tout est soumis à son universel pouvoir, «« tout genou doit fléchir devant lui au ciel, sur la terre et dans les enfers : » que reste-t-il à conclure, sinon « que tout jugement lui a été remis par son Père, » et que de même qu'il a empire sur toutes choses, il a aussi le pouvoir de tout régir, de tout juger, de tout punir. Enfin Jésus-Christ, comme homme, a été abreuvé d'humiliations dans les sentences iniques que le monde a eu l'audace de prononcer contre lui. 11 a été traîné de tribunaux en tribunaux, flétri comme sacrilège et blasphémateur par l'un, comme fou par un autre, comme malfaiteur par tous. Propter quod Deus exaltavit illum, dit saint Paul, «... à cause de quoi Dieu l'a exalté. » Et comment exalté? quel est ce retour naturel des choses, et la récompense appropriée à de semblables ignominies? Sans aucun doute c'est la gloire de juger ses juges, et de répondre à leurs sentences impies et dérisoires par les sentences de sa souveraine justice et les condamnations de son irrésistible puis* sance 2.

1 Gompetit Christo secundum humanam naturara judiclaria poteslas propter convenionliam et affinitatem ipsius adhomines.. Judicat (Deus) per hominem Ghrislum ut sit suavius judidura hominibus. — « Ex merito eam potestatem obtinuit, ut

En constituant Jésus-Christ, « vrai homme, •• juge de t us les hommes, Dieu songeait diversement ù nous. De ces vues différentes de Dieu sur nous, saint Thomas s'arrête à trois principales. L'une est toute de miséricorde, nous y avons touché plus haut. Quel sujet l'homme a de trembler devant Dieu ! Son néant lui révèle la distance infinie qui le sépare du Très-Haut, du très-inaccessible Dieu, de ce Dieu dont la majesté l'épouvante, la sainteté l'éloigné infiniment, la puissance l'interdit et l'écrase. Et si son néant lui est un trop juste sujet d'effroi, que sera-ce de son péché? Le voici non plus seulement indigne de s'élever jusqu'à une Grandeur infinie, il est convaincu du crime de l'avoir outragée! La justice le recherche, le saisit, le traîne au grand tribunal, où on l'accuse et le convainc d'avoir insulté un Dieu ! Ah ! qui le tirera de ces mains vengeresses? Qui osera plaider sa cause et lui obtenir le pardon ? Quel moment ! Quel choc effroyable ! Quel écrasement assuré et infaillible, quand il se rencontrera seul à seul avec la justice divine ! Mais Dieu, dans son infinie miséricorde, a amorti ce choc, et atténué cet écrasement ; la justice divine sera représentée par Celui qui, en même temps qu'il est Dieu, est aussi « vrai homme. » Le juge de l'homme sera homme, porté doublement à la pitié et au pardon, et parce qu'il juge des semblables et des frères, et parce qu'il a passé

scilicet secundum Dei justitiam Jadex essel qui pro Dei justilia pugaavit et vicit et injuste judicalus est. Uade ipse dicil Apocal. III, 21 : Ego vici et sedi in llirono Patris meiAa throno autem iQtelligiturjudiciariapotestaSjStcuadum illud Psal. IX, 5: SedisU super thronum qui judicas justilimn. (D. Thnm. Snm. thpctloj» p. III, qusest. Lix, art. 3.)

LA VIE GLOUIKLSE 289

par les douleurs qui les brisent, et traversé l'exil où tout est pour eux cause de ruine et sujet de péché. Mais Dieu n'a pas seulement eu en vue sa miséricorde en constituant Jésus-Christ, comme homme, juge des vivants et des morts ; la justice exacte et parfaite exigeait aussi qu'un homme siégeât au souverain tribunal. II est juste, naturel, que les prévenus voient leur juge'. Ceux que leur innocence fait acquitter en recueillent la consolation et l'honneur qui leur sont dus ; les coupables condamnés trouvent dans cette vue leur premier châliaient ; la publicité de la cause et la présence du juge leur donnent l'assurance de l'impartialité qui les frappe, et leur ùtent tout prétexte à décrier la procédure et à invoquer l'arbitraire du jugement. Or, rappelons-nous que les justes seuls, élevés par la grâce à la vie divine, sont capables de voir Dieu ; les méchants n'ont pas d'organe correspondant à cette vue, ils sont devant l'Essence divine comme des aveugles devant le soleil. Pour qu'ils puissent voir leuï* juge, il faut que ce juge se montre à eux sous l'aspect de l'homme, soit homme comme eux. De là cette nécessité pour Jésus-Christ d'être juge en tant qu'il est homme. Ceci nous mène à une troisième raison alléguée par saint Thomas, raison toute de rigueur. Videbunt ! « Alors ils verront, » mot terrible ! et dans lequel se découvre la plus insupportable des tortures que les pécheurs doivent subir au jour de leur jugement. Ils verront dans leur juge le Maître qu'ils ont délaissé, le Roi qu'ils ont trahi, le

• Rectum erat ut judicandl vidèrent judicem. Judlcandi auteni eianlboni etmali : restabatergo ul iajudicio forma servi et bonis et malis ostenderetur, forma Dei solis bonis servarotur (D. Tiiom. Slim. llicolog. p. ni, quscst. ux, art. 2.)

t. II. 0

'ilJO CHAPITRE SEPTIÈME

Bienfaiteur et le Père qu'ils ont outragé, l'Ami qu'ils ont désespéré par leurs perfidies et leurs haines; « ils verront Celui qu'ils ont transpercé ;» ils verront le Sauveur qu'ils ont traîné sur un calvaire et cloué à une croix !

II. — Il nous reste à étudier l'étendue des pouvoirs judiciaires de Jésus-Christ ; tâche courte et facile, après cette parole si absolue et si lucide de l'Écriture : Pater omne jucUcium dcdit Filio. Si dans Jésus-Christ nous considérons le Verbe, le Fils de Dieu, égal et consubstantiel au Père, « vrai Dieu de vrai Dieu,» la question que nous posons cesse d'en être une. Dieu, domination, puissance, providence infinie et universelle, régit tout, règne sur tout, de telle sorte que rien dans son immense empire n'arrive que par son ordre ou sa permission: Domini est terra et plenitudo cjus, « La terre est au Seigneur et tout ce qu'elle renferme. » Mais nous avons en vue ici Jésus-Christ considéré comme homme. Sa domination a-t-elle la même étendue? Comme homme Jésus-Christ exerce-t-il le même empire que celui dont il est maître comme Dieu? Domine-t-il sur toutes les choses humaines? Domine-t-il sur les anges? double question que résout affirmativement saint Thomas.

Jésus-Christ domine sur toutes les choses humaines; il en est l'arbitre : il en est le régulateur et le maître absolu, de telle sorte que rien dans le monde n'arrive sans son ordre ou sa permission. Cette souveraine et universelle domination de Jésus-Christ, considéré comme homme, se prend des trois motifs suivants. D'abord des excellences et des pi'érogatives de l'union hypostatique. Si l'âme transfigurée et illuminée par la grâce peut s'appliquer déjà cette vaste et nuigaifiu.ic oarole,

spiritualis omnia judicat, que dirons-nons de l'âme bienheureuse de Jésus-Christ, plongée dans l'infinie lumière du Verbe, associée intimement à sa puissance, unie par les liens hypostatiques à tous ses droits et à tous ses pouvoirs * ? En second lieu, Jésus-Christ par sa mort acquérait un droit sacré à la domination et au juge ment universels ; c'est l'Apôtre qui nous fait cette révélation. En retour du sacrifice universel que Jésus- Ghrist offre à son Père à la croix, ce Père lui confère ^a gloire d'une universelle domination. Jésus-Christ s'était anéanti, et placé au dernier rang des êtres, Dieu l'élève au premier, et le donne pour chef et pour juge à tout l'univers. « Le Christ est mort et est ressuscité, afin que par là il soit le dominateur et le juge des vivants et des morts. » Enfin, c'est comme Rédempteur que Jésus-Christ doit régir toutes les choses humaines. Pour le bien comprendre, fixons avec saint Thomas les deux notions suivantes. A celui qui possède le principal appartient aussi l'accessoire, cuicumquc commiltitur principale commiltitur et accessorium. Or l'ensemble des choses humaines est à la Rédemption ce que l'accessoire est au principal. Tout dans le monde et à travers tous les siècles est coordonné en vue de la Rédemption; tout s'accomplit en vue du salut de l'homme, les événements se subordonnent àce terme unique, et l'histoire humaine trouve là son fil conducteur : omnia propter elcclos. Bossuet met ainsi en lumière cette grande vérité. « Voilà l'ordre de la Providence divine de faire les

• Si enlni a Spii'itualis omnia judioat, » ia quauLum mens eju9 Verbo Del inhaerct, multo magis anioa Christi, quae est picua verilateVerbi Del, super omnia judicium liabct. (D. Tiiora. 6'a»ï. theoloQ. D. III, auœst. ux, arU 4.)

choses insensibles et privées de connaissance pour les intelligentes et raisonnables, et les raisonnables pour la possession de sa propre essence. Donc ce qui regardela souveraiae béatitude est le dernier accomplissement des ouvrages de Dieu. L'imparfait se doit rapporter au parfait, la nature à la grâce, la grâce à la gloire. C'est pourquoi si les deux se meuvent de ces mouvements éternels, si les choses inférieures se maintiennent par ces agitations si réglées, si la nature fait voir dans les différentes saisons ses propriétés diverses, ce n'est que pour les élus de Dieu que tous les ressorts se remuent. Les peuples ne durent que tant qu'il y a des élus à tirer de leur multitude... C'est une chose prodigieuse de voir l'exécution des desseins de Dieu. Il renverse en moins de rien les plus hautes entreprises, tous les éléments changent de nature pour le servir; enfin il fait paraître dans toutes ses actions qu'il est le seul Dieu et le seul créateur du ciel et de la terre. Or, il s'agit ici de l'accomplissement du plus grand dessein de Dieu et qui est la consommation de tous ses ouvrages... Les prédestinés sont ceux qui ont toutes les pensées de Dieu dès l'éternité, ce sont ceux à qui aboutissent tous ses desseins *. » Voilà le principal dont parlait saint Thomas, ïaccessoire^ c'est la marche universelle dea choses en vue de ce terme, c'est Dieu menant tous les événements, poussant toutes les créatures vers ce but unique2,'dirigeant en un mot l'univers tout entier, disposant l'ensemble des choses vers cette suprême consom-

>Bossuet, Sermon pour le jour delà ToussainL — ^ Omnes l-es huraanae ordinantur in linem bealitudinis, quaj est salus œlerna ad quam homiaes admiltuntur vel a qua etiara repellua- /'"«.Iftdicio ChrisLi. Et ideo mouifesluin >8t quoj ad judiciariara

mat ion de tous ses ouvrages. Or, comme le disait saint Tliomas, il convient que le même qui a l'entreprise universelle en ait aussi l'exécution du détail, et que Celui qui mène au but final possède le maniement des moyens qui y font atteindre.

La domination suprême de Jésus-Christ considéré comme homme ne s'arrête pas à la terre; elle franchit les hauteurs des Cieux et soumet à son sceptre les Anges, quelle que soit la splendeur de leur gloire et la perfection de leur nature. Et si nous considérons ce qu'est l'Humanité de Jésus-Christ, il ne nous sera pas malaisé d'établir cette domination suprême. Plus une créature approche de Dieu, plus elle participe à ses perfections; et plus elle eut parfaite, plus aussi elle domine sur les natures qui lui sont inférieures. Les Anges dominent sur les hommes ; et parmi les Anges, les plus parfaits, à raison de leur plus large participation des excellences divines, ' dominent sur ceux qui, moins parfaits, leur sont inférieurs. Or quelle créature approcha jamais de Dieu comme l'Humanité sainte de Jésus-Christ, hypostatiquement unie à la Divinité, assumée et régie par le Verbe, jusqu'à perdre la personnalité humaine et devenir avec Dieu une seule et même Personne divine? Ainsi unie à Dieu, l'Humanité saint? est donc la plus parfaite des créatures, et à ce titre elle domine sur tous les Anges, même les plus élevés. « Dieu excepté, tout a été soumis au Fils'. » Cette

j.otestatem Christi pertinent omnes ros humanae. (D. Thom.5«m. theolog. p. III, quoost. lix, art. 4.)

• Angeli subsunt judiciariae polestati Christi, non solum quantum ad divinam naturam prout est Verbum Dei, sed etiara ratione humanae naturse, primo quidem ex propinquitate naturœ assumplae ad Deum,

domination sur les Anges, d'après la doctrine de saint Paul, Jésus-Christ considéré comme homme se l'est acquise par les humiliations librement acceptées de sa passion et de sa mort : propter quod Deus exaltavit eum... ut m nomine Jesu omne genu flectatur cœlestium*. Enfin remarquons que par un honneur incomparable, Dieu a daigné mettre ses anges au service de la Rédemption du monde, et en a fait les serviteurs auxiliaires employés à l'œuvre du salut de l'homme. « Ils sont tous les administrateurs de la grâce, envoyés dans les fonctions et les ministères qui regardent les Élus héritiers du ciel 2. » Cette disposition divine fait nécessairement des anges les serviteurs du Christ, qui, comme homme aussi bien que comme Dieu, est chargé de toute l'œuvre de la Rédemption et du salut. Ces esprits bienheureux remplissent sous ses ordres les différents ministères dont Dieu les a chargés pour nous '. La gloire des bons anges comme le châtiment des mauvais sont, dans une certaine mesure, liés au mystère de la Rédemption. Sans doute, comme l'enseigne formellement saint Thomas, la gloire essentielle des bons anges comme le supplice essentiel des mauvais, dépendent de Jésus- Christ comme Verbe de Dieu : hoc factum est pcr Christum,in quantum est VerbumDei, a principio mundi; mais néanmoins certaine gloire accidentelle comme certains accroissements de peines, doivent être attribués à l'Humanité sainte, et contribuent à soumettre le

1 Philipp. — 2 Hebr. — s Angeli subsiiiit judiciariae potestali Christi non solum quantum ad divinam naturam, sed etiam quantum ad humanam, ratione eorum qua3 circa homines operantur, quorum Christus spécial! quodam modo est caput. (D.Th. Sum. thcohff. p. TîT, qurpst. tix. art. G.)

peuple Angélique à la domination de Jésus-Çlirist considéré comme Homme'.

III. — Nousavons vu plus haut que Jésus-Christ était constitué Roi, Dominateur et Juge de tout l'univers, étendant sur les choses humaines en particulier une universelle et absolue domination. Cette doctrine paraît se briser contre une objection que pose saint Paul : Vous avez tout mis à ses pieds, ô Dieu ! Lui avoir tout soumis, c'est n'avoir rien laissé en dehors de sa domination. Or, à l'heure qu'il est, nous ne voyons pas que tous se soumettent à son commandement-. Que de révoltes dans l'empire de Jésus-Christ ! Que d'impies qui nient ses pouvoirs, ses lois, sa religion, jusqu'à sa nature divine ! Que d'insoumis qui déchirent son code et se rient de ses ordres! Que de sujets qui n'acceptent son joug qu'avec mauvaise grâce, et en rejettent une partie! Que d'autres qui le secouent tout à fait et ajoutent à la rébellion l'insulte et le mépris! Hélas! le plus rapide coup d'œil jeté sur la domination du Christ ne confirme que trop la justesse de la remarque de saint Paul : nunc autem necdum videmus omnia subjccta ei, « à cette heure nous ne voyons nullement que tout lui soit soumis. »

Quel est le mot de l'énigme, et la solution de cet étrange problème ? Dominateur universel, Jésus-Christ v^oit soulevée par la révolte toute une vaste partie de son royaume : Roi absolu, on lui résiste et on lui désobéit de toutes parts. Assurément le Christ ne sera pas

I D. Thom. Sum. Ihcolog. p. III, qua?3t. lix, art. G. — silfbr. II, 8.

vaincu, ni son pouvoir ne peut défaillir, ni son sceptre se briser à la résistance obstinée de ses ennemis. Mais quel est le plan de Dieu ?

« Comme un roi, qui sent son trône affermi et sa puissance établie, apprend qu'il se macbine dans son Etat des pratiques contre son service (car il est malaisé de tromper un roi qui a les yeux ouverts et qui veille) : il pourrait étouffer dans sa naissance cette cabale découverte ; mais assuré de lui-même et de sa propre puissance, il est bien aisé de voir jusqu'où iront les téméraires complots de ses sujets infidèles, et ne précipite pas sa juste vengeance jusqu'à ce qu'ils soient parvenus au terme fatal où il a résolu de les arrêter : ainsi et à plus forte raison, ce Dieu tout-puissant, qui du centre de son éternité développe tout l'ordre des siècles, et qui, sage dispensateur des temps, a fait la destination de tous les moments devant l'origine des choses, n'a rien à précipiter. Les pécheurs sont sous ses yeux et sous sa main. Il sait le temps qu'il leur a donné pour se repentir, et celui où il les attend pour les confondre. Cependant qu'ils mêlent leciel et la terre pour se cacher, s'ils pouvaient, dans la confusion de toutes choses;... ils seront découverts au jour arrêté; leur cause sera portée devant le tribunal de Jésus-Christ, où leur conviction ne pourra être éludée par aucune excuse, ni leur peine retardée par aucunes plaintes'. »

Mais pourquoi ces grandes assises ? Pourquoi cette solennelle convocation et cette assemblée générale du genre humain, comme parle Bossaet? Saint Thomas nous en déroule les multiples raisons. A cette question ; y aura-t-il, outre le jugement particulier que chaque

1 Bossuet, Ser,n sur le juge-n. dernier.

âme subit au sortir de ce monde, un autre jugement, un jugement général où toutes les générations comparaîtront à la fois? Le Docteur Angélique fait cette réponse: erit quoddam judicium in novissimo die prœter judicium quod nunc agitur ; et il en développe ainsi les motifs.

Bien que chaque homme subisse un jugement après sa mort, ce jugement ne peut encore être complot *. L'homme ne vit pas seul et ne meurt pas tout entier. Vivant il a fait partie d'un vaste ensemble et y a fortement imprimé les traces de son action. Tout ce qui l'entourait a plus ou moins subi son influence, et cette influence pourra se perpétuer et s'étendre dans des limites et pour des années que Dieu seul peut déterminer. Disparaissant de ce monde, l'homme laisse des fils de bénédiction ou de malédiction, des œuvres saintes qui sauvent, ou des œuvres mauvaises, sources fécondes de perdition. Saint Vincent de Paul sanctifie encore des milliers d'âmes : Voltaire i;épand les miasmes mortels de son impiété et de sa corruption. Sans doute le sort de l'homme est fixé au jugement particulier, et son action méritoire ou déméritoire cesse avec le temps de l'épreuve; mais les suites de sa vie, perpétuées longtemps peutêtre, accumulent des dettes accessoires de récompense ou de châtiment. Ses actions lui créent comme une vie posthume, qui à son tour comparaîtra au Tribunal de Jèsus-Christ^. C'est ce point de vue vaste et fécond que

1 Judicium de aliqua re mutabili perfecte dari non potest anlequam sit consummata et in se et la suis cffecUbus. (D. Thom. S-nn. Iheolog. p. III, quœst. ux, art. 5.)— s Sciendum quod, liceL per mortem vita hominis temporalis terminetur secundum se, remarict tamen ex futuris secundum quid dependens. (D. Thom, Sum. Iho'oij. p. m, quajst lix, art. 5.)

saint Thomas étend et développe ainsi. Une premièro vie posthume, c'est la vieda souvenir. Cet homme qui a durant ses jours mortels fortifié la vertu par le spectacle de son héroïsme et embaumé les âmes « des parfums de Jésus-Christ, » continue encore dans une mémoire hénie ce vivifiant ministère. Cet autre les a empoisonnées de ses vices, et ses scandales lui créent dans une mémoire affreusement puissante une génération inépuisable de forfaits \ Mais de plus, outre cette postérité morale, celle de la nature a pu recueillir plus immédiatement encore l'héritage de sa vie. L'homme de bien a eu des fils, qui grâce à lui marchent fermes dans tous les sentiers de la vertu et de l'honneur ; le scélérat en a eu d'autres qu'il a formés à son image, et qu'il a su rendre héritiers de sa dégradation 2. » Partout où il y a unité, il y a communauté morale, et la communauté morale n'est pas autre chose que la solidarité. Ainsi entre l'âme et le corps, si différents qu'ils soient, il existe un lien qui fait de l'un et de l'autre une seule personne... Au sein de la famille il existe un principe d'unité qui a sa source dans la transmission du sang, et pour conséquence une solidarité d'autant plus forte que l'on y est plus près du tronc d'où elle s'épand. Toute famille compte dani son patrimoine l'honneur qu'elle a reçu de ses aïeux, et cet honneur ombrage la tête de l'enfant qui

vient de naître le fils est le sang, la vie, l'image,

la continuation du père ^ » Suit-il les exemples de ce

1 Ad hoc vivit in memoriis hominum, ia quibus quandoquo contra veritatem remanet boncc faniBD vel mate. — * Alio modo la liliis qui sunt quasi aliquid patris. — MuUi bonoruiii sunt mali Clii, ele r-ontrario. (D. Thom. loc. citât.) — » Lacordairo.

père dans le bien ou dans le mal? s'en écarte-t-H au contraire pour se faire, dans le vice ou la vertu, un chemin à lui? toutes ces circonstances entrent dans le •dossier que doit manifester le jugement du dernier iour. Mais l'une des sources les plus fécondes de ces sentences accidentelles du dernier jugement est assurément celle dont nous avons parlé plus haut : les suites des bonnes ou mauvaises œuvres. Saint Thomas met en regard un hérésiarque et un prédicateur de la foi catholique, Arius et les Apôtres. Quels désastres séculaires accumule le premier! Quelles impérissables conquêtes les Apôtres font faire à la vérité divine ! Qui pourra se persuader que la justice infinie n'aura ni souvenir ni mention des suites si diverses de la vie et des travaux d'ouvriers si différents? Enfin n'ayons garde d'oublier un dernieretplus frappant motif encore. Le jugement a décidé du sort de l'homme qui vient d'y comparaître : ses vertus sont .couronnées dans le ciel ou SCS vices sont châtiés dans l'enfer : l'âme « entrée dans son éternité » jouit de la gloire ou subit les supplices dus à ses crimes. Mais le corps?... le corps qui a été l'inséparable compagnon de l'âme dans les héroïsmes du devoir ou les lâchetés de la trahison ; qui a noblement supporté les labeurs et les privations, affronté les blessures de la vie sainte, ou qui, pour satisfaire des passions ignominieuses, a traîné dans des fanges sans nom la noblesse de son origine et la chaste majesté des sacrements qui l'avaient sacré : son histoire sera pourl'éternité enfouie sous la pierre du sépulcre? « Tous nous ressusciterons, mais tous ne serons pas changés » et transfigurés dans la gloire, c'est là sans doute la grande sanction que reçoivent les œuvres du corps au dernier jour. Mais cette sanction de la résurrection à la

gloire et de la résurrection au supplice et à la Iionte ne suffit pas à la justice divine : cette justice réclame des assises, où tous les hommes ressuscites verront « dans leur chair, » ou bien un Christ qui les écrasera sous de suprêmes anathèmes, ou bien un Christ qui les bénira devant l'Univers, qui aux gloires étincelantcs de la résurrection ajoutera l'honneur infini des éloges décernés aux yeux du ciel et de la terre, 'aux héroïsmes et aux triomphes de la vertu. // faut que tous nous soyons rtuinifcstcs au tribunal, du Christ, et que chacun y rende compte des actes accomplis dans son corps, soit le bien, soit le malK De plus, comme le dit saint Thomas-, bien des fois les corps des plus saints hommes n'obtiennent qu'une sépulture sans honneur, et la cendre des plus débauchés et des plus impies repose dans les plus magnifiques tombeaux, et recueille de longs et bruyants hommages : memoria eorum cum sonitu. ^lanifestement des corps si différents de mérite ne seront pas, dans une égale obscurité et un égal silence, conduits à leur éternité. Un jour suprême les discernera, et fera des uns « des vases d'honneur, et "des autres des vases d'ignominie^,» et cela aux yeux de l'Univers rassem^blé. Nous arrivons à la conclusion finale de saint Thomas. « Un discernement complet et lumineux de toutes les circonstances que nous venons de mentionner, est impossible aussi longtemps que le cours des âges les développe. Il importe donc qu'il y ait un jugement final au dernier jour où l'homme entier, tout ce qui s'y

* Il Corinlh. — ' Quantum ad corpus quod quandoque honorilicae tradilur sepulturœ, quandoque relinquitur iasepultum, et tandem oranino incineratum resolvitur. (D. Thom. Sum. theolog. p. III, quœst. Lix, art. 5.) — ' Ro;n. ix.

rattache, tout ce qui le complète et l'achève sous tous les rapport?, soit manifesté au grand éclat de la divine lumière '. »

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