LA VIE DU SACERDOCE
La vie du Sacerdoce catholique devait à elle seule être un éclatant prodige ; ce prodige, saint Paul le manifestait ainsi : « On nous dirait mourants, et nous voici pleins de vie ; on nous dirait indigentset nous posséduns «m grand nombre; dénués de tout et nous possédons
tout! » Telle sera la vie du sacerdoce catholique : dénué de toutes les ressources humaines, il trouve dans une disposition providentielle des biens qui ne tarissent pas, une existence que Dieu ns laisse jamais à la merci de l'égoïsme ou delà haine : Dieu qui prive ses prêtres de tout, en même temps leur donne tout : tanquam nihil habentes et ofnnia possidentes.
I. — Le sacerdoce catholique est fondé sur le désintéressement et la pauvreté. La volonté de Jésus-Christ sur ce point est d'autant plus formelle, que les obstacles que rencontreront ce désintéressement et cette pauvreté seront plus redoutables et plus assurés. Maîtres de si divins pouvoirs, administrateurs de si précieuses ojrâces, distributeurs de si continuels et si immenses bienfaits, les Apôtres, et après eux le Sacerdoce catholique tout entier, devaient trouver dans la gratitude des peuples d'inépuisables sourcesderichessçs temporelles. A quelles largesses ne peut s'ouvrir un cœur qu'a dilaté la joie d'un grand miracle obtenu? Et quand les grands, les princes, les rois de ce monde entreront dans l'Eglise, comment n'y feront-ils pas entrer l'opulence avec eux ? La tentation était délicate et le danger considérable. A peine l'Eglise de Jérusalem était-elle formée, que tous les fidèles, comme le racontent les Actes ^ apportaient leurs biens aux pieds des Apôtres; et saint Paul, pour sa part, conquérait parmi les nations qu'il évangélisait, une telle influence, que ses fils spirituels étaient prêts, comme il le dit, non pas seulement à lui abandonner leurs richesses, mais même « à s'arracher les yeux, » s'il l'eût fallu, « pour les lui donner. » On sait les largesses immenses des empereurs et des impératrices, et comment, dans tout le cours des âges chrétiens, la
3i0 CHAPITRE HUITIÈME
piété desiidèles se plaisait à répandre dans l'Église un or qui refluait sur les pauvres, servait à orner avec une splendeur inouïe les sanctuaires, et devenait le commun patrimoine de la famille chrétienne entière'. Il fallait qu'au milieu des biens terrestres dont ils avaient l'administration, les prêtres de Jésus-Christ se gardassent purs de toute attache cupide, et, plus grands que la terre, restassent dans un désintéressement sublime les hommes du ciel et de l'éternité. C'est là que les élèvent une législation austère et la pratique d'un absolu détachement.
Voici les décisions divines. Vous avez reçu cjratuilemcnl, donnez gratuilcment. Il leur dit encore et leur commanda de ne rien prendre en chemin qu'un bâton seulement. N'ayez point d'or ni d'argent, ni de monnaie dans vos ceintures, ni sac de voyage, ni double vêlement, ni chaussures, mais des sandales aux pieds et pas mêm.e de bàtou',
* Et quia possunt dicere Apostoli : modo erimus divites ; si faciiîius miraoula, habebimus multa, et de hac causa voluit Simon Magus facere miracula : hanc causam excludit Dominus àiceus : « gratis accepistis, gratis date. » Magnum est facere miracula, sed majus est vivere virtuose. Unde amovet ab eis ^upcrbiam, quia superbia potest accidere duobus modis : vel ex cupiditate, vel ex raeritis. Una enim est maxima supei'hia qnando aliquis bonum quod habuit, sibi adscribit. Ideo o.xcludit ; quia accepistis. — Item cupiditalem excludit : gratis date • — * .lésus-Christ, comme nous l'avons dit. fonde son sacerdoce sur le désintéressement et la pauvreté. C'est là un principe absolu, une règle universelle, une condition qui s'étend à toutes JL's personnes, à tous les temps, à tous les degrés de la sainte hiérarchie : le prêtre ne sera jamais, en aucun lieu, dans quelque position qu'il se trouve, un homme d'argent, ni un Iraliquant sacrilège des choses saintes. S'il est intéressé et cupide,
LE SACERDOCE DE JÉSLSCHUrST 3 il
F'Icoutons sur ces paroles le beau commentaire de la Chaîne d'or. Apres avoir par ces mots : gralis accepistis, lira lis date, interdit le trafic des choses saintes, Jésus- Christ pénètre jusqu'à lu racine de tous les maux, la cupidité et l'amour déréglé des biens terrestres, quand il ajoute : « Ne possédez ni or ni argent. » Obligés de jjrêcher l'Evangile sans salaire, de quoi servirait-il aux prêtres de posséder les richesses de ce monde ? S'ils en étaient pourvus, ils paraîtraient n'avoir prêché que par amour du lucre, et non pas par zèle des âmes. Ce précepte a donc pour but d'élever les prédicateurs delà foi au-dessus de tout soupçon. Mais de plus il les délivre des sollicitudes et des embarras de la vie terrestre et tient leur âme comme leurs jours libres de se vouer entièrement à la divine Parole. De plus encore, il sert à leur manifester la puissance merveilleuse dont ils sont les objets. Car telle sera la vigilance de Dieu sur ses prêtres
s'il amasse, s'il spécule, il prend la pliysionomie hideuse d'un Judas et il se prépare de loin, comme le traître, d'épouvantables expiatioa.s: il vendra son Maître, il vendra son àme, et il périra dans le crime et l'infamie.
Tel est l'ordre général el la discipline commune de l'Église. Quant au texte cité plus haut, d'importantes distinctions sont à l'aire, faute desquelles on tomberait dans d'étranges méprises, el l'on se réduirait à intenter même aux plus saints personnages, même à saint Paul, de singuliers procès. Quant à la disposition intérieure, l'esprit de désintéressement et de pauvreté, nuUo distinction n'est à faire, cette disposition s'étend au sacerdoce tout entier. Quant à l'application au contraire, il importe de so bien entendre. Une partie sera de précepte, une autre de conseil seulement.
En ce qui touche les apôtres, auxquels Jésus-Christ s'adressait immédiatement, saint Tiiomas penvc que leur état do
et tels les soins d'une maternelle Providence, que Jésus- Christ pourra dire : « Quand je vous ai envoyés sans sac et sans bourse, vousa-t-il manqué quelque chose?» Telleest la sublimité de cette législation, qu'après avoir retranché le luxe, c'est-à-dire l'or et l'argent, Jésus-Christ
pauvreté varia selon leur différentes missions ; par suite, le dônùment absolu dont parle le texte précité ne leur fut que quelquefois seulement imposé. La première mission, marquée au chapitre X de saint Matthieu, demandait d'eux cette pauvreté nouvelle et extraordinaire. 11 fallait tout d'abord frapper les ômes par un grand spectacle, et les élever, par la vue du plus sublime détachement, à une doctrine toute 'céleste et toute spirituelle. 11 importait d'opposer aux malignes rumeurs semées pai l'envie des Pharisiens, le plus clair et le plus éclatant démenti Les Pharisiens cupides, et qui ne cherchaient dans l'exercice d . leur ministère qu'une occasion de lucre et de rapine, qui « dévoraient le peuple comme on dévore un morceau de pain, » nu pouvaient manquer d'attribuer à Jésus-Christ et aux Apôtres les vices dont ils étaient eux-mêmes travaillés. Enlin il étaiL nécessaire de former par d'énergiques exercices les futurs conquérants du monde et les futurs martyrs de la foi, Ecdesiain planlaverunt sanguine suo. — En d'autres missions Jésus- Christ se relâcha quelque peu de cette rigueur si absolue ; puis enlin, quand les Apôtres furent envoyés parmi les nations tout en restant lidèles à la grande loi de la pauvreté et proclamant à la face du monde que cette pauvreté « était leur gloire et que nul ne pourrait jamais la leur arracher, » ils eurent la faculté d'en tempérer les premières rigueurs. Ainsi se concilient tous les textes et les exemples contradictoires que les Apôtres nous donnent tour à tour. « Notanda sunt verba quse scquuntur. quia dicit iste : nec calceame.nla ; Marcus dicit : Calcealos sandaliis. Item dicit : nec virgam ; Marcus dicit quod virgam. Ideo hœc vcrba sunt dubia etdifliciiia : Quod enim dicit : nolite. etc., aut est praîceptura autcsl consilium. Sed istud ccrlum est quod est prseceptum rfuia ita dicitur -. Jésus p>'œc[piens, etc. —Sed
LE SACERDOCE DE JÉSUS-CHRIST 3i3
va jusqu'à interdire, ce semble, le nécessaire lui-même ; il voulait que, Apôtres d'une religion nouvelle, dont le grand dogme était celui d'un Dieu gouvernant le monde par sa Providence et pourvoyant à la conservation de ses créatures, ses disciples et ses prêtres
apostoli, et fuerunt aposloli, et fuerunt fidèles. Aut ergo fuit eis prœceptum in quantum fidèles, aut in quantum Aposlolis. Si in quantum fidèles: ideo ad hoc tenentur omnes fidèles • Qnod fait haereses apostolicorum quae dicebat quod nullus possol salvari nisihl qui nihil possident. Si autem prsecipitur eis in quantum apostolis tune omnes prselati qui sunt successores Apostolorum ad liaec tenentur. Et Paulus nonne maie fecit qui portabat ? Ideo difficullatem habent haec verba.
Ideo dicendum quod fuit una via exponendo ad lilteram, quod prascepit aliquid secundura officiura Apostolatùs, et non quod sit de necessitate simpliciter sed secundum iliud tempus.
Auguslinus par aliam viam vadit, dicens, quod haec non sunt praecepta, nec consilia, sed sunt permissiones, itaquod abstinere magis magis est consilium quam implere. Undè sensus est. noZi7e, etc., non est negotium ut alia calceamenta possideatis praeter hase quilms estis calceati. Et quare? « Quia dignus est operarius mercede sua, » quia vos habetis potestatem accipiendi ab aliis, et ideo non est necessarium ut porletis. "Unde quando aliquid estpermissum, si non fiat, non est peccatum quicquid autera plus fit supererogationis est. Unde et Paulus quamvis posset ab aliis accipere, niliil accipiebat, et istud erat supererogatio , quia permissis non uti, supererogationis est. Unde Paulus, I Gorinth. ix, 13 : « Melius est mihi mori quam evacuare gloriam meara, » Et quare? quia non utebatur istu permisso, « dignus est enim operarius mercede sua. »
Tertia expositio est : nolile possidere aiirum, etc., id est ssecularem sapientiam ; « argentum, » id est eloquentiamssecularem ; « non peram, » id est sollicitudinem, etc. (D. Thom. Comment, in Mallh.ca.-c. x.) — Vid. etiim Caten. aiir. in Matlh. cap. x et m Marc. cao. vi.
je montrassent entièrement dégagés des sollicitudes terrestres et des soucis du lendemain. « Ni bâton. . . » Pourquoi l'appui ;d'un bâton à nous qui nous reposons sur le Seigneur? Ainsi l'humanité remonte au sommet de grandeur où était placé le premier homme qui, possesseur des trésors divins, n'avait que faire de l'or terrestre, et qui n'y abaissa sa pensée et son désir que lorsque ses richeses spirituelles lui eurent été ravies par son péché.
Magnifique échange! Le sacerdoce renonce à l'argent et à l'or, et, en échange, il reçoit la puissance de guérir les malades, de ressusciter les morts, d'opérer mille autres œuvres merveilleuses ; aussi ce n'est pas tout d'abord que Jésus dit à ses apôtres : « Ne possédez ni or ni argent, » mais seulement après qu'il leur eut conféré ces admirables et |tout divins pouvoirs : « Guérissez les infirmes, chassez les démons, etc. » On peut bien dire que par cette législation Jésus fit de ses disciples des anges, déliés des biens terrestres, sans souci pour les choses de ce monde, tout entiers, au soin de la céleste doctrine. Quoi! la doctrme même ne doit pas les enchaîner dans ses préoccupations! « Ne soyez pas préoccupés de ce que vous direz. » La plus lourde charge, il la leur présente comme légère et facile à porter. Qu'y a-t-il de plus doux que de déposer ses soucis, alors surtout que rien n'est compromis par cette quiétude, mais que Dieu se charge de tout' ? » Ainsi deviendront comme des anges sur terre ces apôtres et ces prêtres dont Dieu fait ses ministres el ses représentants. Tout change dans le monde : tout y devient spirituel et céleste. Les fidèles, que Dieu laisse
' Calen. aur. in MalUi. cap. x.
au milieu des possessions et des sollicitudes terrestres, doivent néanmoins dégager leur âme de liens devenus indignes de leur divine élévation : ils doivent ouïr et comprendre la parole du Maître : « Nesoyez pas inquiets de votre nourriture et de votre vêtement... Chercliez avant toutes choses le royaume de Dieu ; •» ils doivent goûter la parole de l'Apôtre, organe du Seigneur : « Que ceux qui possèdent soient comme ne possédant pas, et ceux qui usent de ce monde comme n'en usant pas. » Quant aux âmes d'élite, que Dieu réserve aux honneurs de l'apostolat et aux sublimités de la vie parfaite, ce n'est plus le sentiment seul, c'est l'effet, que Dieu exige; ils ne seront pas seulement « pauvres en esprit, » ils le seront aussi de fait et dans la plus implacable réalité.
IL — - Mais une objection 'se dresse devant cette grande loi du sacerdoce catholique. Le prêtre ne possédera, ni «* l'or, ni l'argent. » Il ne livrera pas ses jours aux labeurs de la terre, ses mains ne manieront pas l'outil de l'artisan, ni son intelligence la pensée profane du savant et de l'artiste : ses sueurs doivent féconder des champs plus nobles ; ses travaux et ses fatigues, les sollicitudes de son âme, les forces de son intelligence et les trésors de son cœur, l'Eglise en fait le commun patrimoine de tout le peuple fidèle. Mais alors comment le prêtre pourvoira-t-il à sa subsistance ? Il doit vivre assurément. Car enfin, dit l'Apôtre, e.st-ce que nous n'avon? pas la permission de manger et de boire' ? Et qui
* Numquid non habemus polestatein manducandi et bibcndi .♦ Q lis militât suis slipendiis unquam ? Quis plantât vineam et d-
3i6 CHAPITRE HUITIÈME
jamais a fait la guerre à ses dépens? qui plante la vigne et ne mange pas de son fruit? qui paît le troupeau et ne se nourrit pas de son lait? » Comment Jésus-Christ at-il résolu le problème? Quel fonds a-t-il assuré à la subsistance de ses prêtres? Le texte évangélique s'explique ainsi : « L'ouvrier mérite sa nourriture. » Jésus leur disait encore : « En quelque ville ou village que vous entriez, demandez quelle personne digne s'y trouve, et demeurez chez elle jusqu'à ce que vous partiez. En entrant dans la maison, saluez-la, disant : Paix à cette maison ' ! » A un double titre, dit saint Thomas, le religieux et le prêtre peuvent bénéficier de cette parole du Sauveur et vivre des subventions du peuple fidèle : à titre de nécessiteux et à titre de travailleurs. Toute détresse donne droit à l'assistance, tout travail donne droit au salaire. Or, quel pauvre est plus pauvre que le prêtre ? Quelle nécessité est semblable à celle où le réduit son genre de vie et la nature de ses fonctions ? Dieu « l'a retiré du milieu des hommes ; » l'Église lui interdit tout commerce ; l'écarté de tout travail terrestre : le monde
fructu ejus non edit ? Quis pascit gregem et de lacté gregis non manducat ? (I Corinth. cap. ix.)
1 Dans nos âges chrétiens, la foi du peuple avait compris cette loi du Maître et il l'exécutait avec autant de délicatesse que de fidélité. Il s'était chargé de doter les églises et de pourvoir à la vie de ses pasteurs. La Révolution mit une main sacrilège sur ce patrimoine sacré, et dépouilla l'Eglise. L'Eglise, magnanime comme toujours, pardonna aux spoliateurs, et n'exigea de ses biens volés outrageusement qu'une faible parcelle que le gouvernement doit payer annuellement, parcelle imperceptible à côté du patrimoine ravi. Voilà la dette sacrée entre toutes que la sottise ou la haine appellent en France du nom oulrageanl autant qu'inique de « salaire du clergé. »
lui-même ne veut voir cette majestueuse et divine lio-ure que dans la sainte solitude du sanctuaire, au milieu des fonctions sacrées ou des sollicitudes de la vie éternelle ; et il ne le souffre pas dans les rangs de ses vulgaires travailleurs. Mais alors à quoi le réduit cette exclusion à la fois divine et humaine, cet isolement sacré qu'exigent Dieu comme les hommes, le ciel comme la terre? A quoi, sinon au plus complet dénùment? Et si le prêtre est ainsi dénué, qui peut le frustrer du commun patrimoine des pauvres? Qui peut lui interdire la ressource inaliénable de tout nécessiteux : l'assistance d ses frères et la générosité de ses enfants? Debitwn est aiUem alicui aliquid, uno modo propter necessilat,em, qum « facit omnia communia,» ut Amhrosius dicit. Ideo si relirjiosi necessitatem patiantur, licile possunt de eleemosynis vivere '. » Mais le vrai terrain où. se doit poser la question n'est pas celui-ci. Saint Thomas ajoute : « Le droit de recevoir s'étabitsur une autre base encore : Lorsqua quelqu'un rend des services, soit dans l'ordre temporel, soit dans l'ordre spirituel. Car, dit l'Apôtre, « si nous semons dans vos âmes les biens spirituels, est-ce merveille que nous moissonnions de vos biens temporels ■•^? » Plus qu'un autre le prêtre travaille. Malheur aux âmes si enfouies dans la chair, qu'elles ne peuvent plus appréciei les labeurs du sacerdoce, ni s'élever à la sphère des choses de l'intelligence et de la vertu! Le prêtre accomplit dans le monde trois œuvres sublimes 3, et par les-
1 U. Thom. Suin. theolog. p. II-II, quaest. clxxxvii, art. 4. — 2 D. Thom. Sum. theolog. p. II-II, qaeest. clxxxvii., art. 4. — 8 Alio modo efficitur alicui aliquid debitum ex eo quod ipse exhibel, sive sit aliquid temporale, sive spiriluale, secundum iliud, I Corinth. ix,2 : « Si nos vobis spirilualia semiaavimus, magnum
318 CIIAITIUE lILiTlÈMS
quelles le monde reçoit perpétuellement la lumière et la vie surnaturelles, œuvres qui, en sauvant les autres, laissent le prêtre dans une impossibilité absolue de pourvoir à son entretien, et qui, par suite, lui donnent tous les titres possibles aux subventions et aux lar^jessos des fidèles. Le prêtre prêche, lo prêtre ollre l'oblation sainte, le prêtre « scrute les Écritures, » s'absorbe dans la doctrine sacrée, et doit à la science du salut les heures du jour, quand il n'y donne pas les veilles de la nuit 2. Le prêtre prêche. Qui ip;nore ce qu'a de rude et de
esl, si carnalia veslra metamijs ? » Et secur.Jum hoc tjuaJruplicitcr possunt religiosi uleo.nosyais vivore, iiu:.s'i sibi JoLilis. Primo quidcm si prEcdiccnt auctoii^alc prccia'orum. ifccundo si sint minlslri allaris quia ut dicilur, I Corinlh. i\. 13 : « Qui allari doscrvluul cum allari pcrUcii)anl. » ItaDominus ordi'iavit iis qui Evangoliuui aanualiant do Evangdio vivera. Und-^ Auguslinus dicit ia lib. de operib is lacnacli. cap. xxi : a Si Evangelislœ sunt, fatcor. habeni. laculljlcia vivendi de sumplibus lidcliuni; si minisUi ailaris, dispeiisalores sacramcatoruoi, beiitj sibi islam non aiTcg.ml, sed piano vindioant pcloslalom ; n cl hoc idée quia sacrilicium ailaris, ubicunique agalur, comaiurie est toti populo lideliuin. Tortio si insistant studio sacTîc Scriplurœad communem ulilitateai toliut- Eccicsice. Undo Ilicronymus dicit Conlra VigitaïUiiiin, xiii : « Uxc in .Jndîca us'juo hodie persévérât consucludo, non solum apud nos, sed ciuv.a apud llobraîos, ut qui iu lege Doiuiui rajditantur die ac nocte, et partom non habeul iu terra, nisi soluui Deum, synagogarum et totiusorbis foveantur ministeriis. » Quarto si bona lomporalia quaî habebant monastcrio largianlur, de eleeuiosynis nionaslario faclis possunt vivore. (D. Thoai. Sum. llieolog. p. II-II, qua?sl. cLxxxvit, art. 4.)
1 Quod si sinl aiiijui qui absquc nocessitate et ulilitate quam alFerant velint oliosi de clecniosynis, qute dantur pauperibua vivere, hoc esl eis illicitum. (D. Thom. loc. cilat.)
formidable le ministère de la parole? La longue préparation, les puissantes éludes, les continuels exercices qui seuls y font réussir. L'avocat s'occupc-t-il d'autre chose que de préparer ses causes et de méditer fortement ses plaidoiries? Et quel est l'insensé qui trouvera désœuvré cet homme qui, dans le silence et la solitude, se dispose à la parole, parce qu'il n'entre pas dans le tourbillon dès affaires, ou ne touche pas à l'outil de l'artisan ? Comment alors dénier au prêtre, dont le ministère de la parole remplit toute la vie, ce que l'on accorde à tout homme qui porte la parole en public, et affronte le noble mais pénible labeur d'instruire la foule, de remuer profondément les cœurs et de captiver les volontés ? Et qu'on le remarque, outre cette difficulté générale, commune à tous ceux qui manient le discours, le prêtre en rencontre une autre spéciale qui demande de lui plus d'efforts et exige plus d'études et de loisirs. Les causes que plaide cet avocat céleste, les affaires que traite cet ambassadeur du Très-Haut et les intérêts qu'il doit faire prévaloir, en môme temps qu'ils sont plus sublimes, sont aussi d'un accès plus ardu ; les âmes y sont moins familiarisées, les comprennent et les goûtent plus difficilement et avec plus de lenteur. Le prêtre devra donc avec mille efforts variés forcer ces résistances, èclaircir ces difficultés, percer ces ténèbres, et surtout émouvoir ces cœurs insensibles, et entraîner ces volontés rebelles. Que de méditations ! que de réflexions t que d'études profondes et de toute, sorte, sont nécessaires pour réussir à travers tant d'obstacles et dans un si ingrat labeur ! Mais ce n'est pas tout. L'orateur du barreau ou de la tribune a ses jours, fixe ses heure^ pour le ministère qu'il exerce: il n'a qu'un sanctuaire, une chaire unique, où il lui faille monter. Pour le
prêtre, l'exercice de la parole est de tous les instants et revêt raille for^Ties diverses. Si, le plus souvent, il parle aux fidèles réunis à l'P^glise, que de fois néanmoins il groupe autour de lui, comme le divin Maître, la troupe des petits enfants ! Que de fois encore le théâtre de son éloquence, alors qu'elle doit triompher dans la plus grave et la plus pressante des causes, n'est autre que le chevet douloureux d'un mourant ! Ainsi, ce père des âmes, ce médiateur universel, ce prêtre, qui « se doit à tous, aux civilisés comme aux barbares, aux sages comme aux insensés * », devra varier son langage, modifier l'expression de la doctrine selon ses différents auditoires, dont chacun lui demandera de nouveaux efforts et de nouvelles études ^.
Autre sublime et attachante fonction du prêtre : loblation du divin sacrifice et l'administration des sacrements. Définissant le prêtre, saint Paul disait :« Tout
1 Rûin. I, 14, — * Una post operuoi exemplum, datur machina viaque ad curationem nempe verbi doctriaa. Quapropfer ingens adhibere studium oportel ut Ghristi Verbum affatim in nobis habilet, neque enim ad unum pugnse geaus apparatus nosterest, sed multiplex hoc bellum est, ex variis conslans inimicis. Nequa ipsi eisdem utuntur armis, neque uno tantum modo nobiscum coiigredi meditantur : opusque est eum qui cum omnibus l'Uguam comraissurus est, omnium technas notas habore. — Humana certe cor,jora curantibus, vaiia inventa sunt uiedicaluenla, diversorum instrumeutorum apparatus, alimenta «egns cougruentia : aeris saepe natura sunicit ad aegri valetudiaem, est etiam cum somnus opportune cadens ooiaern medico laborcm aul'erat. Hic vero nihil simile excogitari potest, sed una via, id est Verbi traclatio. Hoc est instrumentum, hoc esca, hoc aeiis tcmperies optima, hoc vice medicamenti. Hoc et jacenlem aaimam excitamus. (Saact. Ghrysot. de SacerdoUo lib. IV.)
prêtre est con?titiié pour le culte de Dien, afin qu'il offre des dons et des victimes : » Il ajoutait : Tout prêtre « est constitué pour les hommes. » La vie entière du prêtre se trouve ainsi divisée en deux parts : il doit l'une à Dieu, l'autre au peuple. Nouveau et plus auguste Moïse, ses jours se passent, ou au Sinaï dans le commerce avec Dieu, ou au milieu de ses frères et dans les fonctions diverses qui les concernent. Le prêtre « offre ; « il monte à l'autel, et là, entre le ciel et la terre, il immole la grande et sainte Victime du salut. Descendu de ces premières splendeurs, le prêtre emploie ensuite de longues heures à s'acquitter du devoir de la prière publique. Comme Moïse sur la montagne, il étend les bras vers le ciel, y fait monter ses supplications ardentes, afin d'obtenir pour ses frères qui combattent dans la plaine, la victoire avec ses trophées éternels. Quelle âme sereine, quel esprit attentif, quelle solitude du cœur, réclame ce grand et tout divin ministère ! Et l'on voudrait que le pontife, que Dieu en charge pour le salut de tous, en interrompe les magnificences pour descendre aux préoccupations de la vie et à la vulgarité des travaux d'ici-bas? Ce n'est pas tout. S'il lui faut l'élévation mystérieuse que donne une vie de méditation et de solitude, il lui faut aussi la plus entière liberté de ses heures et la possession de tous ses instants. « Il est constitué pour les hommes : » il se doit à eux tous, et pour tout ce qui regarde leur âme, et à chaque moment, et toujours. Lui qui était libre avant l'onction sacerdotale, est fait esclave depuis. « Alors que j'étais libre, dit l'apôtre, en son nom et au nom de tous les prêtres, alors que je ne devais rien à personne, je me suis fait esclave de tous, afin d'en gagner un plus grand nombre. » Voilà le prêtre. Il na plus de liens terrestres : il est
sans père, sans mère, sans généalogie, » il ne connaît pas les joies de la famille afin de n'en pas subir les entraves ; il est libre entièrement de se consacrer entièrement à ses frères. A toute heure du jour et de la nuit il doit être en éveil, recueillant toutes les voix des détresses humaines, volant à tous les appels du besoin, toujours prêt pour le ministère des âmes. Veut-on que cet homme de Dieu et de ses frères, « esclave de tous, » « tributaire de tous, »> soit réduit à disputer à ses fonctions divines les moments que réclamera impérieusement la nécessité de sa propre existence?
Enfin, le prêtre, « gardien de la doctrine, » « sur les lèvres duquel les peuples doivent recueillir la science, » le prêtre étudie. Il doit approfondir la plus sublime des sciences et. se rendre habile dans le plus difficile des arts'. Et tel est l'absolu de cette obligation de l'étude chez le prêtre, que Dieu le menace, s'il s'y rendait infidèle, du plus formidable des châtiments, la dégradation et la perte de sa royauté sacerdotale 2. Et quel champ immense s'ouvre à cette é-tude ! Les profondeurs de la doctrine, les problèmes si variés et si arides de la conduite des âmes, l'infini domaine de la morale; pardessus tout l'Ecriture, qui, à elle seule, est tout un vaste et divin monde, et qui tient de l'infini du Dieu dont elle émane. « Toute l'Ecriture, dit l'Apôtre, divinement inspirée est utile à instruire, à discuter, à reprendre, à afi'ermir dans la justice. » Voilà les obligations du prêtre, voilà les divines armes que « ce soldat du Christ » doit tour à tour manier. Devant lui s'offre
> Ars artium, regimen animarura. Saint Greg. Pastoral. — • Quia tu scienliam repulisti, repellam te ne sacerdolio fuiigaris mihi Osée, iv, 6.
LE SACERDOCE bB JÉSUS- CHRIST 353
l'immense multitude des ignorants ; il doit leur verser à flots la science du salut. Des ennemis, audacieux toujours, souvent habiles, s'opposent à ses conquêtes et à son règne, élèvent contre la religion mille objections et vomissent mille invectives, le prêtre doit prendre dans l'arsenal divin les armes les mieux trempées, les machines de guerre les plus puissantes, îitilis ad arguendum. D'incorrigibles obstinés, d'invincibles rebelles restent sourds à ses exhortations et à ses prières, il doit chercher dans l'Écriture ces formidables tonnerres dont les prophètes accablent un peuple « à la tête dure ; >» il y doit chercher la verge dont Paul menaçait ses enfants endurcis dans le mal et insensibles au repentir. Comment le prêtre s'acquittera-t-il d'obligations si multiples et si difficiles, sans les loisirs que lui créeront les largesses du peuple chrétien, au salut duquel il se dévoue tout entier ?
Concluons donc avec saint Thomas : Unicuique licet vivere de eo quod suum est, vel sibl debilum. Idco religiosi et clerici, quorum monasteriis vel ecclesiis ex munificentia principum vel quorumcumque fidelium sunt facultates collatse ex quibus sustententur, possunt de eîs licite vivere, absque hoc quod manibus laborent. » C'est la conclusion même du divin Maître : « L'ouvrier mérite son salaire, » « celui qui travaille à l'autel, doit vivre dô l'autel. »
2. Mais de quelle manière, dans quelle mesure, sous quelles conditions et selon quelle règle les apôtres de Jésus-Christ doivent-ils jouir de cette subsistance et la réclamer des fidèles qu'ils évangélisent? Jésus-Christ a tracé de grandes lignes de cette discipline ecclésiastique. Les détails d'application peuvent changer, les principes
3Ji CHAPITRE HUITIÈME
et l'esprit en restent immuables. Dans tous les temps et à tous les points de son immense champ de travail, le prêtre devra, dans la question de sa subsistance et de ses nécessités matérielles, rester fidèle aux limites que le divin Maître lui prescrit.
A la détresse du prêtre des générosités doivent s'offrir, des seuils hospitaliers, des fortunes généreuses doivent spontanément s'ouvrir. Le prêtre acceptera-t-il à l'aveugle et sans discernement ? Nullement. Une première règle lui prescrit la discrétion et la sévérité de ses choix. Tous, peut-être, pourront demander à secourir le prêtre, tous ne méritent pas cet honneur ; toute fortune n'est pas digne d'un si haut emploi, toute demeure, toute table, n'est pas digne de recevoir cet ambassadeur du Très-Haut. La retraite des âmes droites, simples et craignant Dieu, convient seule à l'apôtre et au prêtre. En quelque ville ou village que vous entriez, demandez quelle personne digne s'y trouve et demeurez chez elle. Trois raisons motivent cette ordre de Jésus-Christ. La réputation du prêtre : question capitale, intérêt sacré de son ministère. Le voit-on l'hôte et le commensal inconsidéré de gens sans aveu ? son prestige s'évanouit, la chaste et austère dignité de son sacerdoce est flétrie, il tombe dans le mépris des peuples et est bientôt la proie de leurs railleries meurtrières. Jja consolation du prêtre : Où se pourra-t-il reposer des fatigues de son rude apostolat, sinon dans ces intérieurs pieux et tranquilles, où son cœur est aussi à l'aise que sa vertu est en sûreté? Où Jésus-Clirist allait-il chercher l'allégement des tristesses de son ingrat ministère et le repos dont ses forces abattues ressentaient le besoin ? Dans la douce et aimante société deBéthanie, chez Marthe, Marie et Lazare, où il trouvait une affection si sainte et si vive, et où il
laissait de si vivifiants parfums de sa sainteté. Car voici la troisième raison, que le Docteur Angélique assigne à cet ordre du Seigneur : la consolation des âmes saintes. L'apôtre de Jésus-Christ, le « dispensateur des mystères de Dieu » ne vient pas les mains vides dans la demeure qui s'ouvre à son dénûment. Il y apporte le bien qui surpasse tout bien, la paix « qui est au-dessus de tout sentiment » et de toutes joies. « En entrant dans la maison, saluez-la disant : la paix soit à cette maison! » Tout les biens jaillissent de ce mot comme les eaux limpides et fécondes jaillissent de leur source. La paix est un bien multiple qui embrasse les plus délicieuses consolations et les bénédictions les plus riches. « Y a-t-il un infirme parmi vous ? Appelez le prêtre : » ouvrez-lui votre demeure que le deuil a envahie ; il priera, il fera entendre à vos âmes abattues les vivifiantes paroles de la foi, de l'espérance et de l'amour, il apaisera la tempête où vos cœurs s'abîment, et «" il se fera soudain une grande tranquillité. » Y a-t-il famine dans la terre que vous habitez, comme aux jours de la veuve de Sarepta? Accueillez le prophète, l'homme de Dieu, il nourrira vos âmes de l'huile et du froment; de l'huile des douceurs divines, du froment des célestes enseignements. Telle est la première règle imposée aux prêtres et aux'apôtres de l'Évangile : la prudence et la discrétion dans le choix des demeures qui les accueillent et des relations dans lesquelles ils sont engagés.
La seconde règle regarde la fixité dans ces demeures et ces relations : ibi manete donec exeatis inde, « Demeurez jusqu'à ce que vous quittiez la contrée. » Cette recommandation touche à la fois aux intérêts de l'hôte qui accueille et du prêtre qui est accueilli. L'inconsidération et l'inconstance dans les relations du prêtre infligent aux
356 CHAPITRE HUniÈME
familles hospitalières un affront et une peine immérités. Quant au prêtre lui-même, il encourt le reproche de légèreté, peut-être même celui d'avarice ou de gourmandise : « mangez donc ce qui vous est présenté '. »
La troisième règle, ou plutôt le troisième devoir imposé aux relations du prêtre, est celui de la reconnaissance et de la rétribution. Si les fidèles « lui font moissonner les biens du corps, » le prêtre doit à son tour semer en eux les biens de l'âme. « Entrant dans la maison, saluez-la disant : Paix à cette maison ! Et si cette maison en est digne, votre paix descendra sur elle. » Comme toutes les paroles divines, ces paroles sont simples, mais, sous cette simplicité même, elles cachent une admirable profondeur de doctrine. Qui est la paix? Jésus-Christ. « Lui-même est notre paix, » dit l'Apôtre. Sous ce mot de « paix, » il nous faut donc entendre toutes les richesses et les grâces de la Rédemption. Porter la paix, c'est porter Jésus-Christ ; donner la paix, c'est en un seul bien donner tous les biens ; c'est répandre sur les âmes toutes les grâces à la fois : la réconciliation, l'union avec Dieu, la vie divine, les espérances du temps et celles de l'éternité : pax vestra veniet super eam'^.