LES LUTTES DU SACERDOCE
Une révélation terrible restait à faire : celle des combats effroyables, des souffrances séculaires, du martyre perpétuel qui attendaient le sacerdoce catholique, depuis la lutte sanglante qui allait ouvrir sa carrière, jusqu'à la persécution suprême, la plus épouvantable de toutes, qui, à la fin des temps, épuisera le sang de ses veines, consommera ses vertus et ses gloires, et inaugurera les splendeurs de son triomphe éternel.
T. — Nous voici de nouveau devant une de ces scènes où le divin coule à pleins bords, et qui suffirait à elle seule à démontrer invinciblement la divinité du christianisme. Jésus-Christ, avec le calme de la puissance, avec la majesté sereine d'une force et d'une autorité
1 BujaU'jl, Méditt l. ; - ... r
sûres d'elks-mèmcs, fait à douze pauvres, timides et pusillanimes de leur nature, rendus plus tremblants encore par le sentiment de leur faiblesse et de leur complet dénùment , des révélations étraniçes , d'incroyables ouvertures ; il leur fait entrevoir une lutte, la plus c^igantesque et la plus elTroyable qu'ait jamais contemplée le monde, lutte où , seuls, destitués des secours humains, sans force, sans prestige, sans créance, sans noblesse, sans crédit, sans ressources, ils s'attaqueront au monde entier pour le bouleverser et le conquérir, et où le monde entier avec ses immenses forcer, ses princes, ses magistrats, ses savants, ses armées, ses multitudes, toute sa masse écrasante, se ruera sur eux pour les anéantir ! Grand Dieu, quelle perspective ! Qu'un homme ait pu dire cela à douze autres hommes : que ces douze l'aient écouté, cru, exécuté; qu'ils aient engogé la lutte , qu'ils l'aient poursuivie, qu'ils y soient restés les vainqueurs, — et que tout cet ensemble ne soit pas divin : voilà qui resterait de tous les mystères le plus profond et le plus incompréhensible, ou plutôt de toutes les absurdités, la plus complète et la plus palpable absurdité. « Qui put les pousser à entreprendre cette prédication extraordinaire? Qui put leur donner l'espoir du triomphe dans une guerre aussi impossible? Quels exemples d'une pareille audace et d'un pareil succès avaient-ils devant les yeux! Est-ce que l'univers entier n'était pas adorateur des faux dieux ? Est-ce que chez tous les peuples les éléments ne devenaient pas des dieux ? N'y avait-il pas mille formes à cette impiété ? Et pourtant ces douze pauvres s'attaquèrent à cette idolâtrie universelle, ils la dissipèrent ; en un instant, comme s'ils eussent eu des ailes, ils ont parcouru le monde, sans souci de la mort, ni do^> dif.ljjltés, ni dc3 r. u. U
3t)"i CHAPITRE HUITIÈME
obstacles, ni de leur petit nombre, ni de la multitude de leurs adversaires, ni de la puissance, ni du savoir de leurs ennemis. Ah ! sans doute c'est qu'ils avaient de plus puissants secours que tout cela, ils avaient en eux la force du Dieu mort en croix et ressuscité dans la gloire. Le mii'acle serait moins éclatant si c'était une guerre matérielle qu'ils eussent entreprise contre le monde entier. Dans une guerre par les armes ils se seraient tenus à distance de. l'eanemi, dans des positions différentes, occupant d'autres contrées et se fortifiant dans d'autres retraites ; ainsi auraient-ils fait avancer leur armée, choisi le lieu du combat, attendu le moment favorable à la bataille. Ici au contraire les Apôtres n'ont pas d'armée à eux, ils sont mêlés dans les rangs mêmes de leurs ennemis, et c'est du milieu d'eux qu'ils repoussent leurs assauts, qu'ils triomphent de leurs attaques et qu'ils remportent cette splendide victoire que chantait d'avance un prophète : tu domineras au milieu même de tes ennemis. Voilà qui jette dans l'étonnement et dans la stupeur. Le paganisme saisissait les apôtres et leurs convertis, les jetait dans les fers, les précipitait uu fond des cachots, et loin de triompher, c'est lui qui était le vaincu, lui qui se jetait aux pieds de ses victimes, le bourreau aux pieds des suppliciés, le juge aux pieds des condamnés, le vainqueur aux pieds des vaincus I
Et qu'étaient-ils, ces apôtres? D'où put venir à ce3 douze misérables, à ces ignorants, à ces pêcheurs des rivages des lacs et des fleuves, à ces hôtes d'un désert, d'où put leur venir l'idée de si gigantesques entreprises? jamais peat-être ils n'avaient vu une ville ou un forum, comment songèrent-ils à livrer bataille à l'univers touL entier? Qu'ils aient été timides et pusillanimes, leur
historien ne l'a pas caché, comme il n'a dissimulé aucun de leurs défauts, ce qui est le plus sûr garant de véracité : cet historien raconte donc qu'au moment oii le Christ fut saisi par la troupe de ses ennemis, ses apôtres, témoins des innombrables miracles qu'avait Opérés leur Maître, prirent tous lâchement la fuite, et leur chef y ajouta la pusallinimité plus grande encore d'une triple négation. Comment donc ces hommes qui, du vivant du Christ, n'avaient pu soutenir la violence des Juifs, le Christ mort et enseveli, ont-ils pu eux-mêmes assaillir le monde entier ' ? »
Et quelle vie que la vie des Apôtres et de ceux qui embrassaient leur doctrine ! où plutôt quelle agonie ! quel martyre ! quelle mort I « Armés d'une ferme confiance dans le secours qui leur est promis, loin d'hésiter, ils s'affermissent par les oppositions mêmes qu'ils éprouvent ; loin de craindre, ils ressentent une joie indicible au milieu des menaces et des mauvais traitements que la seule idée du dessein qu'ils ont formé leur attire ; et déjà, espérant contre toute espérance, ils se regardent comme assurés de la révolution qu'ils méditent. Quel étrange changement dans ces esprits grossiers ! quelle folle présomption ou quelle sublime et céleste inspiration les anime !
« En effet, considérez, je vous prie, l'entreprise de ces pêcheurs. Jamais prince, jamais empire, jamais république n'a conçu un dessein si haut. Sans aucune apparence de secours humain, ils partagent le monde entre eux pour le conquérir. Ils se sont mis dans l'esprit de changer par tout l'univers les religions établies, et les fausses et la véritable, et parmi les Gentils et parmi les
> Saacl. Glirysoât. llomil. in I ad Corinlh.
36 i CHAPITRE HUITIÈME
Juifs. Ils veulent établir un nouveau culte, un nouveau sacrifice, une loi nouvelle, parce que, disent-il3, un homme qu'on a crucifié en Jérusalem, l'a enseigné de la sorte. Cet homme est ressuscité; il est monté aux cieux où il est le Tout-Puissant. Nulle grâce que par ses mains, nul accès à Dieu qu'en son nom. En sa croix est établie la gloire de Dieu; en sa mort le salut et la vie des hommes'.» Il fallait persuader* ce scandale aux Juifs, cette folie aux Gentils ; » le monde devait s'incliner devant une croix sanglante, et adorer la Majesté divine dans un Juif crucifié 1 Et cela s'est fait. Consummalum est ! « C'est fait ! » La plus impossible des luttes s'est tournée en la plus merveilleuse des victoires. Ces douze hommes du peuple ont triomphé de l'univers ; l'ont bouleversé, transformé, abattu, réédifié à le-ur gré. Toutes les forces du monde se sont ruées sur eux, et ils ont repoussé toutes les forces du monde; et âans être vaincus jamais, ils sont devenus d'illustres vainqueurs et d'invincibles conquérants.
Et depuis dix-huit siècles, le sacerdoce catholique, héritier de cette force divine et de ces prodigieux triomphes, continue les mêmes luttes, déploie la même valeur invincible, pousse toujours plus avant les mêmes conquêtes, soutient et étend le même empire. Il a vaincu les tortures et s'est enveloppé de son sang comme d'une pourpre impériale ; il a vaincu l'esprit humain, renversé les chaires de la philosophie païenne, fait taire la voix des sages, et fermé leurs orgueilleuses académies. L'hérésie l'a vainement assailli, il l'a rejetéo "hors de son sein et l'a fait périr après ses courts et trompeurs triomphes. Les passions se sont précipitées
'Lùssucl, Panryyr. (les.iiiU André.
LE saC[:rdoce de JÉSUS-CHRIST 365
sur lui avec fur-eur, Imiiant comme la foule au prétoire : nohi7nu3 hune regnare super nos t «Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous ! » Les grands ont employé à le perdre les ressources de leur puissance ; les tyrans l'ont enchaîné et l'ont bâillonné cent fois dans le cours des siècles : le sacerdoce a brisé ses fers, renversé ses prisons, et donné à sa voix triomphante un nouvel et plus invincible éclat. De saint Pierre enfermé dans le cachot d'Hérode à Pie jIX retenu par un usurpateur odieux dans le Vatican, que de luttes a soutenues le sacerdoce catholique ! Que de tempêtes il a essayées ! que de fureurs sauvages, ou de ruses infernales il a vaincues tour à tour : toujours attaqué et toujours victorieux, toujours abattu et toujours debout, toujours mis à mort, et toujours plein d'une surabondante et impérissable vie ! Quasi morientes et eccevivimus; ut castigati el non mortificati.
II. — Revenus de Jces grands spectacles qu'ouvrait à notre regard l'ensemble de la révélation faite par Jésus- Christ à ses Apôtres, entrons dans le détail du texte sacré, et apprenons du Maitre comment le sacerdoce doit se conduire dans cette carrière de luttes, de souffrances, d'obstacles et de martyre, que la volonté divine lui fait parcourir pour la gloire de Dieu et le salut du monde.
1. De saisissantes comparaisons révèlent d'abord au sacerdoce catholique la situation que Dieu lui fait au milieu du monde, les dispositions magnanimes que cette situation réclame, les vertus indispensables à l'apôtre et m prêtre du Dieu crucilié, Sauveur de l'humanité par
l'héroïsme de son expiation et de son amnistie. Dieu ne crée pas à ses prêtres quelque retraite tranquille ; il n'abrite pas leur faiblesse derrière une forteresse d'où ils puissent défier toute perversité et toute haine : il les laisse à découvert au milieu de ces haines; il les livre sans défense aux entreprises de cette perversité. Ecce ego mîtto vos sicut agnos in meclio luporum. Remarquons d'abord dans cette conduite étrange un plan sublime de la sagesse et de la puissance de Dieu. C'est dans cette position faite à son sacerdoce que Dieu montrera sa force et révélera son invincible puissance : ihi forliludo. Dieu reprend le miracle du Calvaire, il redonne au monde le spectacle de la croix. Au Calvaire, « dans l'Homme de sa droite, » dans le Christ qu'il « brise pour nos crimes, » et aussi pour la révélatiou de sa gloire, il accumule toutes les faiblesses, il rassemble toutes les ignominies, il concentre tous les néants; et, avec ce '■ rien, » cette croix, cette folie, ce « rebut, » il soulève le monde, le bouleverse, le détruit, le refait. « La croix prêchée par quelques ignorants éclaire et convainc les intelligences, convertit le monde tout entier. Et sa prédication ne porte pas sur des questions simplesetaisées; la croix apprend aux hommes ce qu'est Dieu et ce qu'est la religion véritable, elle enseigne la vie nouvelle qu'inaugure l'Évangile, elle révèle les terreurs du jugement à venir : tous furent instruits par cette prédication étrange; tous, jusqu'aux plus ignorants et aux plus rustiques, devinrent dos savants et des sages. Voyezvous comment « la folie » de Dieu est plus sage que la sagesse de ce monde y Comment « la faiblesse » de Dieu est plus forte que toutes les forces de ce monde? Plus forte, comment? parce qu'elle envahit le monde, qu'elle conquiert toutes les intelligences, et fait triompher le
LE SACKRDOCK DE JÉSUS-CHRFST ;^(i7
divin Crucifié, et cela, quand des milliers d'ennemis s'épuisaient en efforts stériles pour en étouffer jusqu'au nom. Ce nom sacré est devenu resplendissant : ses adversaires ont péri tout entiers dans l'oubli delà tombe. Eux, les vivants, livraient la guerre à un mort, et ils périssaient tous vaincus < ! » C'est cette œuvre merveilleuse que Dieu reprend et perpétue dans son sacerdoce catholique. La merveille dont il frappa les regards du monde à la naissance du christianisme, il en frappe les regards de tous les siècles. Quelle est cette merveille? Nous l'avons dit, c'est d'avoir jeté et comme englouti douze pauvres dans le monde, dans les flots d'un océan infini, de les y avoir plongés au sein de toutes les impuissances et de tous les dangers, et, quand tous criaient à leur défaite, d'en avoir fait les vainqueurs des multitudes qui les devaient mille fois écraser. Voilà le prodige de la droite de Dieu. « Prenez donc garde : voici un pêcheur, un faiseur de tentes, un publicain, gens sans aucunes lettres, venus du pays perdu de la Judée, chassés de leur patrie, exilés et fugitifs, ils parlent aux sages, aux philosophes, aux orateurs, aux lettrés, et en un instant, ils en triomphent ! Ils triomphent au milieu de mille obstacles, quand princes et multitudes se jettent sur eux avec fureur, quand la nature elle-même combat contre eux, quand la coutume séculaire, les habitudes invétérées, s'opposent à la nouveauté de leurs dogme,s, quand l'enfer est en armes, quand Satan est à la tête cie son immense armée, et pousse contre ces douze pauvres les rois, les princes, les peuples, les nations, les cités, les peuplades barbares , les contrées civilisées, les sages, les philosophes, les orateurs, les sophistes, les
* Saact. Chrysost. /'-^ » IV, in I Corinth,
écrivains, les lois, les tribunaux; quand il dresse les échafauds, prépare les instruments de supplice, et présente l'aspect de la plus efTroj'able mort. Eh bien ! tout cet appareil, toute cette puissance, tous ces efforts furent repoussés ; tout fut dissipé, tout s'évanouit à la parole des pêcheurs, comme cette légère poussière qui ne peut tenir un instant à la face d'un vent impétueux. Dites : si douze hommes, étrangers à la science militaire, se jetaient au milieu d'une armée immense, non-seulement sans armes, mais sans même la force et la vigueur du corps, et si ces hommes n'étaient pas blessés, et si les innombrables traits lancés sur eux ne les pouvaient atteindre, ou s'ils portaient sans faiblir ces traits enfoncés dans leurs membres nus, et s'ils mettaient en déroute l'armée entière, et s'ils jonchaient le sel d'ennemis abattus, et cela sans armes et de la seule force du bras, et si, tuant les uns, ils s'emparaient des autres et en faisaient leurs captif?, pourrait-on dire que c'est là l'effet d'une force humaine ? Eh bien ! le triomphe apos tolique est de beaucoup plus merveilleux. Il y a une chose plus admirable que de combattre nu sans recevoir de blessure ; c'est que des ignorants sans lettres, sans instruction d'aucune sorte, des hommes du peuple, des bateliers, aient triomphé des savants, des orateurs et des sages, et cela sans se laisser arrêter jamais ni par la vue de leur petit nombre et de leur pauvreté, ni par les dangers qui les entouraient, ni par l'obstacle d'une coutume invétérée, ni par celui que créait la rigueur excessive des obligations imposées, ni par les supplices et la mort de chaque jour, ni par la multitude des égarés, ni par le crédit et la puissance de leurs séducteurs •. »
* Sanct. Chrysosl. lloin. III, in 1 CorinUi.
LE SACERDOCE DE JÉÏUS-CLTJST 369
Virtus Dei est ! Voilci le triomphe de la force de Dieu. Or Dieu continue ce grand miracle : tous les siècles qui passent voient le clergé catholique dans la même faiblesse, au sein de la masse écrasante des mêmes ennemis, dans la même miraculeuse victoire, et l'invincible exercice de la même royauté. « Admirables brebis, s'écrie encore saint Jean Chrysostome, qui mettent partout en fuite les loups dévorants ^ ? «
Mais cette étrange situation, qui présente deux dangers, réclame aussi deux vertus. Jésus-Christ continue: Soyez donc prudents comme le serpent et simples comme la colombe. Le premier et le plus formidable danger pour i'apôtre et le prêtre est de se laisser peu à peu corrompre par les maximes, les exemples, la facilité, l'urbanité, les avances doucereuses et les flatteries empoisonnées de ce monde au milieu duquel ils doivent vivre. Il faut donc au prêtre la prudence. Un second danger opposé au premier serait de livrer aux loups une guerre semblable k celle qu'ils livrent eux-mêmes, guerre de haine et de brutales agressions. Le prêtre, exaspéré à la fin, de la perversité, de l'ingratitude, de la brutalité de ses adversaires, pourrait oublier son caractère et sa mission, perdre de vue son rôle de médiateur, sa vie d'expiateur et de victime; le bonpasteur pourrait peu à peu, sous l'influence de l'amertume et de Tindignation, se transformer en maître rigide et impitoyable, en contradicteur haineux, et en assaillant plein de violence. Au prêtre il faudra donc aussi la douceur.
Soyez prudents. Efforçons-nous de pénétrer cette expression assez obscure. « Soyez prudents comme le serpent. » Quelle est la prudence du serpent? Attaqué,
» Sanci. Chrysûst. Ihvn m Mall'i
le serpent n'a qu'une préoccupation unique : préserver sa tête et la mettre à l'abri des coups dont tout son corps est assailli : pour la tête il abandonne tout le reste : ii souffre volontiers les blessures qui meurtrissent son corps pourvu que sa tête soit sauve. Yoilà « la prudence du serpent, » C'est celle du prêtre. Caput Christus^ dit l'Apôtre ; tout abandonner pour garder le Christ : tout perdre plutôt que lâcher ce grand et inestimable trésor, « ce bien qui surpasse tout bien, » considérer, « juger tout comme fumier et ordure pourvu qu'on gagne Jésus-Christ; »« retenir ce Bien-Aimé et ne le point laisser aller » et, dans la force d'un invincible amour, porter à tous les êtres un défi sublime, dire à la création entière : « Qui me séparera de la charité de Jésus- Christ? La tribulation? l'angoisse? la faim? la nudité?
les dangers? la persécution? le glaive? Oh ! non:
j'en suis assuré, ni la mort, ni la vie, ni anges, ni Principauté, ni Puissance, ni présent, ni avenir, ni force, ni élévation, ni abîme, ni quelqu'autre créature que ce soit, ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu cimenté dans le Christ-Jésus Notre Seigneur. » C'est la prudence « du serpent, » c'est la devise éternelle du prêtre et du chrétien ici-bas. Saint Thomas avec sa profondeur ordinaire, nous ouvre sur cette expression une nouvelle et vaste perspective. Au berceau du monde un serpent nous est montré qui séduit et perd le premier homme dans les ruses d'une habileté consommée. Qui combattra la «< prudence » du serpent infernal? Une autre prudence, celle du serpent que Dieu crée et forme à la lutte, la « prudence de l'esprit » opposée à la « prudence de la chair. » Considérez le serpent infernal dans ses ruses et ses machinations de l'Éden. Trois traits de prudence préparent et consomment son fatal triomphe.
Il choisit le lieu de l'attaque, c'est à l'endroit faible qu'il dirige ses coups, c'est à la femme qu'il s'adresse tout d'abord comme plus accessible à la fascination de ses promesses et à la foi en ses affirmations impies. En second lieu, ces promesses et ces affirmations ellesmêmes révèlent la même habileté. Satan a su démêler les deux aspirations véhémentes du cœur de l'homme, la gioire et le plaisir ; il lui propose, avec la grandeur îa plus hauts, le plaisir le plus délicieux. « Vous serez comme Dieu, » dit-il ; puis, faisant briller aux yeux d'Eve les délices du fruit défendu: « Pourquoi ne mangezvous pas ? » Voilà les « pensées, >> voilà les « profondeurs de Satan. » En troisième Ueu, il a su comprendre que son auxiliaire le plus puissant dans la chute de l'humanité, serait le bois, l'arbre mystérieux de l'Éden et son mystérieux fi^uit'. A cette triple ruse du serpent infernal, le prédicateur de la foi fera correspondre une triple prudence, et, deviendra- ainsi le « serpent » qui mènera l'iiumanité au salut, comme l'autre l'a précipitée dans la chute. Estote prudentes sicut serpentes. Le prêtre aussi étudiera l'endroit sensible, vulnérable de l'âme pour y porter le coup de la grâce et du salut. Aux fallacieuses promesses de l'ennemi et à ses affirmations mensongères, il opposera les magnificences de la grâce et l'infinie splendeur de la gloire, tout ce qu'a fait Dieu pour l'humanité régénérée, tout ce qu'il se dispose à faire encore, toutes les richesses « de la grâce dans laquelle nous vivons actuellement, » et toutes les magnificences dont nous comblera durant l'éternité « notre adoption en enfants de Dieu 2, » Mais surtout au
1 Propter astutiam serpenlisdejectum est genus humanum quia osLeadil ei lignum. (D. Th. Comm. in Malllt. cap. x.)— «Rom. v,2.
bois de l'Éden, à l'arbre charité du fruit qui donna la mort, il opposera le bois vivifiant, la croix salutaire, où est suspendu le fruit qui donne réternelle vie. La grande arme du sacerdoce, son arme invincible, son mo3'en de triomphe le plus assuré, c'est la croix. Le sacerdoce, comme saint Paul, où qu'il aille, quelque contrée que son zèle envahisse, quelques conquêtes que sa puissance prépare, doit dire toujours :« Frères, venant au milieu de vous, j'ai fait profession de ne savoir qu'une chose, Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. » Soyez simples comme la colombe, doux, paisibles, inofîensifs comme elle. La colombe est l'image du sacerdoce catholique sous deux admirables rapports. La faiblesse d'abord. Dieu livre, comme nous l'avons vu plus haut, son sacerdoce à toutes les faiblesses réunies ; il le laisse impuissant, désarmé, sans protection, sans secours, au milieu des puissances de ce monde : elles l'étreignent, elles l'écrasent, elles le tiennent pour mort de ses blessures, et quand elles chantent ce qu'elles s'imaginent être leur victoire, le sacerdoce est debout, calme, ferme, plus intrépide, plus invincible que jamais, et non content de ne pas périr lui-même il a gagné jusqu'à ses bourreaux, et les a ressuscites à la vie de l'âme au moment où ils prétendaient lui ravir la vie du corps. Virtus Dei est ! C'est le grand et incommunicable triomphe de la divine puissance. « Quand Dieu montrera-t-il sa force dans son plus grand éclat? Quand les brebis triompheront des loups ; quand, au milieu mêm.e de cette multitude de bêtes frémissantes, déchirées en lambeaux, couvertes de meurtrissures, non-seulement ces brebis ne périront pas, mais attireront à elles et convertiront les loups furieux. Merveille bien plus éclatante que si les brebis mettaient à mort les loups :
car clianger leur volonté, transformer ces natures féroces, est une œuvre bien autrement prodigieuse. Kl voilà ce qui s'est fait : fait par douze hommes, quand '.c monde n'était qu'un vaste repaire de loups dévorants M » — Après la faiblesse toute divine et toute niiiaculeuse du sacerdoce catholique, la comparaison dont se sert Jésus-CIirist marque son aimable douceur et ta candide simplicité. Poursuivie par des loups cruels, la brebis ne songe pas même à se défendre, bien loin de songer à devenir agressive et à se venger. Jamais dans le sacerdoce catholique les ruses méchantes, la perfidie sous des dehors bénins ; jamais de vengeances déguisées sous les dehors d'une paix décevante, jamais les pièges cruels tendus sous le couvert de l'amitié. Le sacerdoce catholique à la haine n'oppose que la douceur, aux assauts furieux la paisible patience, aux blasphèmes la bénédiction, aux traits impitoyables de la calomnie et del'injure la réponse douce et inofTensiveetla justification sans amertume ni aigreur. « Nous sommes insensés dans le Christ, nous sommes faiblesetinfirmes... on nous maudit et nous bénissons : on nous persécute, et nous le supportons : on nous blasphème et nous prions pour nos blasphémateurs 2. »
2. Après avoir, sous ces frappantes images, laissé entrevoir l'avenir qui attend le sacerdoce au milieu du monde et les vertus qu'il doit montrer dans cette situation formidable, Jésus-Christ laisse là la figure, et, sans voile, directement, dans toute son effrayante réalité, il décrit la persécution sanglante qui l'attend à la naiseance de l'Église et durant tous les siècles.
• Sanct. Chrv3(^t. llom. X.XXIIl in Mallh. — 2 I Corialh. iv.
Étrange avenir ! Les Apôtres et le sacerdoce entier seront les sauveurs de leurs frères, et ils entendent de la bouche divine cette parole : Cavete ah hominibus ! i Gardez-vous des hommes. » Et pourquoi ? Tradent vos : « ils vous livreront ! » Jésus-Christ marque les trois différents degrés et les trois développements successifs de cette vaste et cruelle persécution, intentée par le monde à l'Église. — A peine née, l'Église, et à sa tète les Apôtres, se trouvent en face de la synagogue irritée qui les saisit, les torture, les bafoue, les étreint dans d'iniques sentences, les jette au fond des cachots, et les fait périr sous les coups. Jésus-Christ marque les cruautés de sa fureur croissante, et la terrible gradation des supplices employés contre de douces et innocentes brebis. Tradent in conciliis, « ils vous traîneront au milieu des assemblées : » C'est le premier essai de leur haine ; Pierre et les douze sont appelés devant l'assemblée malveillante et haineuse des pharisiens, pour y répondre de leur prédication et des progrès de l'Évangile. La haine commence toujours ainsi : avant de persécuter on appelle le sacerdoce, on le veut perdre par ses propres aveux ; on le traîne à des tribunaux iniques, à des juges prévenus ou vendus; ou, si on ne le peut, on le cite à la barre plus injuste et plus audacieuse encore de l'opinion publique égarée, on lâche sur lui une presse éhontée, on émeute des écrivains sans conscience, toujours prêts à toutes les infamies et à tous les crimes, et cette tourbe envahit le prétoire, ou hurle dans la rue: Celui-ci est un séducteur, nous l'avons surpris trompant le peuple et régarant! Tradent vos in conciliis. C'est le premier pas : il faut avant tout déshonorer le sacerdoce , le couvrir de ridicule et d'odieux, le donner à la populace comme la caiise de sa misère, aux esprits
LE SACERDOCE DE JÉSUS-CHRfST 375
ëcî;iîr(?s comme l'usurpateur d'un pouvoir exorbitant, comme l'instrument de la plus absurde tyrannie : Nolumus hune regnare super nos ! Quand la presse a bien rempli son office d'accusateur et de calomniateur, quand le pouvoir a bien laissé avilir le sacerdoce, alors le sang coule, la Commune s'organise, les cachots s'ouvrent, et la mort n'est pas loin : in synagogis suis flagellahuntvos. Ce fut la marche suivie à Jérusalem, c'est la marche suivie dans tous les siècles, c'est la marche triomphale que l'invincible confession de la foi doit parcourir- L'Église fut d'abord calomniée dans les conciliabules des pharisiens : elle fut ensuite, par sentence juridique, et au milieu des tribunaux de Jérusalem, couverte des premières effusions de son sang. Dieu, qui voulait pour lui et pour elle de plus vastes et de plus splendides triomphes, la livre ensuite, non plus aux fureurs d'un seul peuple et aux tribunaux d'une seule ville, mais aux attaques violentes 'de tous les peuples, aux sentences et aux supplices des tribunaux du monde entier. Vous serez conduits à cause de moi, devant les gouverneurs et devant les rois, en témoignage pour eux et pour les nations. Voilà l'Eglise et le sacerdoce devant les préfets de l'Empire, les Césars de Rome, les princes de la terre entière : voilà d'un trait et en un seul mot, l'histoire des iniquités du monde à l'égard de l'Eglise, de la force invincible de cette Église, sous son apparente faiblesse, du triomphe séculaire de Dieu dans la défaite des persécuteurs et l'impérissable gloire des persécutés. Sous nos yeux le sacerdoce et l'Eglise sont mis aux fers par l'Italien usurpateur et l'Allemand ivre de ses victoires : sous nos yeux l'Eglise sortira victorieuse de cette lutte sanglante et les persécuteurs s'évanouiront dans la tombe qui les SiiPsx>A^
Un grand miracle devait étonner les juges et les rendre, sur leurs tribunaux tout-puissants, inquiets et interdits : c'est l'attidude des accusés, leurs réponses intrépides, leurs reparties toujours victorieuses, et leur logique toujours invincible. Ah! Dieu est là quand nos confesseurs de la foi comparaissent ! Il est avec la timide vierge, avec l'enfant inexpérimenté, comme il est avec le vieillard tremblant et caduc; il inspire l'ignorant, et met sur des lèvres inconscientes les plus sublimes réponses et les traits les plus vainqueurs. Dès que la persécution sévit et que prêtres et fidèles sont traînés devant les juges pour y confesser leur foi, l'homme se tait et Dieu parle seul. Nolite cogitare quomodo autquid loquamini : dabitur enim vohis in illa hora quid loquamini.
3. Quelque sombre que soit déjà le tableau, le plus sombre trait y manque encore. Une persécution nouvelle, étrange, inattendue, accueillera les Apôtres, et après eux le sacerdoce de tous les temps. La haine domestique s'ajoutera aux haines populaires, et jettera le prêtre dans ses plus poignantes angoisses et ses plus pressants dangers. Guerre affreuse qui oppose l'un à l'autre les êtres les plus aimés : persécution atroce ((ui a pour agents et pour victimes ceux qu'unit et enchaîne le plus fort et le plus doux des liens, le lien du sang. Le monde se partagera en deux familles si opposées d'idées, de goûts, de volonté, de conduite; Jésus- Christ deviendra « le signe d'une contradiction » si violente, et sur son tombeau se livrera une lutte si acharnée, que les sentiments les plus profonds de la nature seront reniés, les liens les plus forts brisés violemment : frères contre frères, fils contre père, père contre fils. T^a mère elle-même perdradans cette haine atroce sa
tendresse native, et la douce jeune fille acquerra pour haïr une énergie et une puissance que la nature ne lui connaissait pas. Et une pareille haine n'est pas seulement incompréhensible, considérée dans ceux qui l'exhalent, mais elle l'est encore dans les excès où elle se porte et les crimes qu'elle persuade. « Le frère livrera son frère à la mort, et le père son fils ; et les ftls se lèveront contre leurs parents et los feront mourir. »
Un dernier mot de Jésus-Christ fait monter à ses dernières extrémités cette tempête effroyable, où le sacerdoce doit être engagé et comme englouti. Ce n'est pas un seul courant de haine, un seul fleuve, une seule mer, qui lui verseront leurs flots furieux, c'est une immensité sans limite, c'est un océan sans rives, c'est une haine profonde, implacable, universelle, impérissable, qui enveloppe le monde entier, remplit tous les siècles, envahit toutes les générations, et pousse à la fois contre le sacerdoce toutes les puissances, toutes les passions, toutes les convoitises, toutes les ambitions, fait de lui l'universelle victime de toutes les perversités conjurées : Vous serez en haine à tous à cause de mon nom. « En haine à tous! » Quel mot! Tous les peuples, tous les royaumes, l'univers entier, poursuivront les Apôtres, et les prêtres de Jésus-Christ. Tacite, témoin involontaire de cette prophétie, et annaliste inconscient de cette mystérieuse conduite de Dieu sur son sacerdoce-, Tacite, parlant des chrétiens devenus multitude et poursuivis avec fureur dans tout l'empire, n'attribue qu'à cette haine les supplices où on les faisait périr par milliers. « Ils sont, dit-il, convaincus, bien moins d'avoir commis quelque crime , que d'être l'objet de la haine du genre humain. » Témoin irrécusable, il emploie sans le savoir presque les mêmes paroles dont
Ôia CHAPITRE HUITIÈME
s'était servi Jésus-Clirist : Vous serez en haine à tous. Il le fallait, puisque le sacerdoce devait continuer l'œuvre de la rédemption, reproduire le Christ expiateur, et apparaître comme son chef « la coaronne d'épines sur la tête, la pourpre dérisoire sur l'épaule, et la croix sur le dos meurtri et sanglant. »
m. -- Tel est l'avenir du sacerdoce. Ecouter de semblables révélations et rester ferme, était sans doute un prodige de l'assistance divine. Mais Jésus-Christ donne incontinent après à ses apôtres quelque allégement et quelque consolation. Une lueur d'espérance et de joie luit dans cette obscurité affreuse ; à côté du combat apparaît le triomphe, à côté du martyre de divines et incomparables compensations '.
La première se tire de la mission même que le sacerdoce accomplit dans le monde. Propter nomen meum, dit Jésus-Christ. Le prêtre est le représentant du Christ Rédempteur, il est l'envoyé et l'ambassadeur du Très- Haut ; il est l'associé de Dieu dans la plus divine de ses œuvres, la rédemption du monde et la glorification infinie de sa Majesté par le mystère de la souffrance et de la mort d'un Homme-Dieu. « Nous portons sur nous, dit le grand Apôtre, la mort du Christ; » et encore :
' 1 Promisit Dcus consolationem : quia « propter nomen meum » Hoc enim vobis débet dulce essepro nomine meo pati, uL habetur I Petr. iv, 14 : « Si exprobramini in nomine Ghristi, beali eritis. » Item alla ratione confortât eos : quia ad raagnum fructum eorum debebalvenire Iribulatio. Quia enim prœvidit multos cadere ideo monet ad perseveranliam : quia « qui perseveraverit usque infinem hic salvuserit. » (D. Thom. Comment, vi MalUi. cap, X.)
« Nous accomplissons dans notre chair ce qui manque à la passion du Christ. » Ainsi, dans nos souffrances, dans nos ignominies, quand on nous blasphêms, quand on nous poursuit de la plus furieuse comme de la plus inique des haines, « nous portons les stigmates du Christ, « nous nous revêtons de sa royale ressemblance, nous apparaissons sous son « diadème de souffrance, » et nous brillons de sa divine beauté. Plus encore : « Si nous souffrons avec lui » et pour lui, à cause de son nom^ nous régnerons avec lui. La communauté de souffrance appelle la communauté de gloire ;suivantle Christ dans sa carrière de douleurs, nous le suivrons dans sa car-» rière de triomphes : SU compatimur et conrcgnabimus. Un autre mot de Jésus-Christ découvre de nouvelles consolations : Hic salvus mï,«celui-là sera sauvé,» dit-il; parole qui depuis dix-huit siècles s'exécute, et est à elle seule un grand miracle. Nous avons vu la persécution où doit être engagé le sacerdçce catholique, la force qui doit l'étreindre et le briser, la haine qui doit le poursuivre de contrée en contrée et de siècle en siècle, l'universalité de cette haine, ses effets monstrueux et ses extrémités incroyables; mer en furie, flots énormes, vagues impétueuses qui bondissent sur le sacerdoce, et le vont renverser. Mais la parole divine est là, debout, inébranlable, roc indestructible, oîi se sont brisés et se briseront jusqu'au dernier jour les fureurs du monde et les assauts de l'enfer. « Tu iras jusque-là, et tu n'iras pas plus loin, et là se brisera l'orgueil de tes flots!» Le prophète chantait du Dieu éternel dans l'indestructible sanctuaire de sa puissance: Ipsi peribunt, tuautempermanebis, « eux périront, mais vous vous demeurerez. » Jésus-Christ prononce de ses prêtres la même grande parole, et sépare son sacerdoce immortel des éphémères
380 CHAPITll" HUITIÈME
et fragiles persécuteurs qui le prétendent anéantir « Eux périront ! » Où sont les Néron et les Dioclétien ? Où sont les sanguinaires empereurs du Bas-Empire? Où les tyrans implacables qu'armait il y a trois siècles la haine protestante ? Et plus près de nous encore, où sont les furieux de la Convention et du Directoire qui avaient si bien juré d'étouffer le sacerdoce dans son sang, et de faire du culte qu'il représente d'éternelles et irrémédiables ruines? Ipsi peribunt ! Ils ont péri : et il ne reste de leur mémoire que ce qu'il faut pour les maudire. Tu autem idem ipse es, et toi, ô sacerdoce catholique, tu es le même, toujours jeune, toujours fort, toujours victorieux: tu autem pcrmanebis, « tu demeures : »la persécution passe, les tyrans meurent, les ruines s'effacent, « tu demeures ; » et anni tui non déficient, « et tes années ne défailliront pas, » les empires s'écrouleront, les dynasties s'éteindront dans l'impuissance, les grandeurs s'évanouiront dans l'oubli du sépulcre, mais toi, « tu demeureras et tes années ne défailliront pas : » tous les âges te retrouveront, toutes les générations seront bénies par toi, et le monde vivra ses derniers jours, que toi, comme le Dieu dont tu émanes et que tu représentes, tu seras jeune encore de gloire et d'immortalité : Ipse autem salvus erit ^
1 Dieu même dans Isaïe formule ainsi magnifiquement cette promesse. « Ego, Ego ipse consolabor vos : quis lu ut liraeres ab homine mortali, es a filio hominis qui quasi fœnum ila arescel ? Et oblitus es Domini facloris tui qui tetendit cœlos et fundavit lerram : et formidasti jugiler Iota die a facie ejus qui te tribulabat, et paraverat ad perdendum : ubi nunc furor tri • bulans? Cito véniel gradiens ad aperiendum, et non inlerliciet usque internecionem, nec dcliciet panis ejus. Ego autem suni Domiims Deus tuus. » (Isa'i. cap. li.)
Ce sont là sans doute les suprêmes consolations du sacerdoce catholique, et celles qui suffisent infiniment à dissiper ses angoisses et à maintenir son cœur. Le bon Maître ne s'en tient cependant pas encore là. A ces consolations il ajoute des facilités et des allégements pour le moment même de la persécution et de la tempête. Le premier de ces allégements, c'ost la fuite : Quand ils vous persécuteront dans une ville, fuyez dans une autre. Fuir y Mais alors le prêtre n'est-il pas le mercenaire qui, à l'approche du danger, abandonne le troupeau, et achète sa pauvre vie au prix d'une lâcheté qui coûte celle de ses brebis? L^ne distinction est à faire. Si le péril est commun au troupeau et au pasteur, la fuite est interdite: «Le bon pasteur donne» alors « sa vie pour son troupeau : » La fuite serait la trahison du mercenaire. Mais si le péril est personnel au prêtre, si la haine le poursuit seul, et que sa fuite, loin de nuire aux fidèles, les décharge des menaces et des tentatives d'ennemis acharnés, le prêtre alors prendra la fuite. La fuite est non seulement permise, mais elle est sainte, elle rentre dans l'économie du plan général de la rédemption et du salut des âmes, elle sert merveilleusement à la diflusion de TEvangile. C'est en reculant devant la tempête et en évitant ses fureurs que Paul < triomphe en tout lieu, ' et devient pour tous les peuples « le parfum de Jésus-Christ'.» Une cité refuse la foi? La foi se porte dans une autre. Un peuple est rebelle à la vocation de Dieu et à l'appel de la grâce, il persécute l'Eglise et chasie le sacerdoce? Un autre
1 Valc facicns cis ]U'oroclus sum in Macedoniam. Deo aiilom gralias, qui scmpcr Iriumphat nos in Chrislo Jcsu, et oflorcm noliliœ suce manifcslat pcr nos in omniloco.(II Corinlh.ii,13,l''j.
382 CHAPITRE HUITIÈMC
peuple recevra, avec les prêtres exilés, Tinestimable don de la prédication, 'de la foi et du salut. Et telle est l'immensité du champ ouvert à l'Église et aux conquêtes du sacerdoce, que la fin des temps trouvera encore à l'œuvre les ouvriers de l'Evangile, et que leur travail ne iera limité que par les gloires et les triomphes du dernier jour. « En vérité, je vous le dis, vous n'aurez pas achevé le tour des villes d'Israël que le Fils de l'Homme viendra. »
Autre consolation puissante: l'exemple de Jésus-Christ. Le soldat faiblira peut-être au milieu des horreurs de la mêlée : mais s'il aperçoit son chef au premier rang, s'il le voit sanglant et couvert dépoussière, se jeter sur l'ennemi, pousser en avant, tomber percé de coups, et mourir dans son héroïsme et dans sa gloire, ah! son courage se réveille, sa fureur s'allume, il se précipite à son tour et vole aux mêmes exploits, et, s'il le faut, au même martyre. « Il n'y a pas de disciple supérieur au maître, ni d'esclave à son seigneur; il suftit au disciple qu'il soit comme son maître et à l'esclave comme son seigneur. »
Une vue rapide jetée sur l'avenir, un éclair qu'. (féchire l'obscurité, et montre derrière ces sanglante.-; détresses tout un monde de splendeurs, achève de fortifier le courage de l'apostolat catholique. Cette œuvre pour laquelle le sacerdoce donne ses sueurs, et, quand il le faut, son sang, c'est l'œuvre divine par excel lence, l'œuvre que Dieu médite dès les siècles éternels, et pour laquelle, dans le temps, il déploie toute la force « de son bras étendu, » i?i brachio cxlento. Cette œuvre, il semble la jeter dans l'oubli, il laisse des ennemis triomphants poser sur elle leur main insolente, mais cette œuvre doit dominer le monde, et se fonder sur les
LE SACERDOCE DE JÉSLS-CHUiST 383
ruines amoncelées des empires et des royaumes qui ont prétendu l'anéantir. Obscure et méprisée d'abord, circonscrite dans un coin de la terre, aux mains de quelques pauvres bateliers, noyée dans le sang, et abimée sous les dédains des peuples, cette œuvre s'élèvera, croîtra, s'étendra, couvrira le monde, et remplira de son éclat l'univers tout entier : « Il n'y a rien de caché, qui ne sera dévoilé, ni de secret qui ne sera su ; ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le dans la lumière, et ce que vous entendez à l'oreille, prêchez-le sur les toits. » Cette Église si humble, ce sacerdoce si méprisé, voilà désormais les maîtres de la pensée, les rois des cœurs, les dominateurs du monde, les triomphateurs des siècles : leur voix retentira plus, et plus longtemps, et plus loin, que la voix des puissants et des sages, leur doctrine sera plus reçue, leur volonté plus obéie, leur pouvoir plus redouté et plus chéri.
A la puissance de leur œuvre, s'ajoute pour les apôtres, comme sujet nouveau de consolation et motif d'assurance, l'impuissance absolue de leurs ennemis. Et afin que cette impuissance apparaisse dans une plus saisissante vérité, Jésus-Christ suppose ces ennemis de l'Évangile et du sacerdoce parvenus au sommet de l'autorité humaine, armés du formidable pouvoir de la mort : ils jugent à leur gré et tuent suivant leur caprice. C'est Néron disant un mot, faisant un geste, et Paul est jeté avec Pierre au fond d'un cachot, puis livrés tous deux au martyre. Et bien! quand ce mot qui paraît si terrible est dit, quand la sentence s'exécute et que le sacerdoce est traîné à l'échafaud, alors ses tyrans sont vaincus et lui triomphe. Qu'ont-ils fait ? Lui ont-ils arraché la vie? Tout au contraire, ils la lui ont donnée, illustre, impérissable, couronnée de splendeurs divines,
384 CHAPITRE HUdlEME
et placée sur le trône même de Dieu. Outils éié au moins les arbitres de la moit, et les aniilres de l.i sentence qui fait les martyrs? NuHomont. Le prètro tombe quand Dieu a lui-même décrète l'bcurc de son t iompbc, et quand sa bonté l'appelle à la gloire par la porte des triomphateurs. «Ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais ne peuvent pae tuer l'âme... Deu.x: passereaux ne se vendent- ils pas un as? Et pourtant pas un d'eux ne tombera sur la terre sans votre Père. Même les cheveux de votre tête sont tous comptes. Ne craignez donc pas : vous valez plus que beaucoup de passereaux. »
Un dernier motif d'intrépidité et de confiance rcgardo lavenir et est pour les prêtres plus grave encore que les précédents. Jésus-Christ les transporte au jour di son avènement triomphal. Là, au sein de sa gloire, au pied de son tribunal, en face du ciel et de la teire, deux troupes différentes, celle des triomphateurs (]U3 l'univers acclame, celles des déshonorés qu'il actablo « de ses sifflets. » Les premiers ont prêché le Cliri.~t au milieu des haines et des mépris du monde, et, f contents de souffrir l'outrage pour son nom, » fiers « de porter sur eux l'ignominie du Chi'ist, » ils ont, comme leur Chef et pour leur Chef, «combattu le bon combat,» et soutenu «la vaillante confession. » A cette heure de sa gloire, Jésus-Christ les reconnaît, les i-ecueille, les acclame : Eiige! serve bone et fidclis. . . L?3 ; utres sont les lâches, les traîtres, les déserteurs do hi Passion du Christ, qui « ont marché en ennemis de \\ croix, ;> ont renié riTommc-Dicu dans la faiblesse et l'outrage, et se sont ranges, par la plus U'ichc de^ pcur.=, (!;ins la foule un in?tant triomphante de ses enncuiio. A ceux-là les implacables dédains du Christ vain(iu:ur,
à eux les mépris et les sifflets de la terre et du ciel : Ponam eos in sibilum !
Donc, ô mon Sacerdoce, ô mes prêtres, chargés d'une telle œuvre, associés à de telles grandeurs, protégés par une telle puissance, réservés à une telle gloire et de si divins triomphes, « ne craignez point, » nolile limer e!
Il'
Appendice A
DE PASSIONE CHRISTI Ex Opuscul. sumpt.
VideamusdeChristipasslone,dequadiciturMatth. xx: Eece ascendimus Jerosolymam et Filius hominis tradetur princîpibus sacerdotum, etc. Possumus autera sex notare circa passionem Christi i scilicet Christi patientis voluntatem, patiendi conpjruitatem, passionis acerbitatera, ignominiositatem, et utilltatem, ultimopersequentium caecitatem, etpeccati gravitatem.De prima dicitar Isa. XXV : Oblatus est quia ipse voluit. Ad cujus evidentiam est sciendum quod mors Christi fuit nostrœ morti conformis quantum ad id quod est de ratione mortis, quod est animam de corpore separari ; sed quantum ad aliud, mors Christi a morte nostra fuit diflferens : nos enim morimur quasi morti subjecti ex necessitate natures, vel alicujus violentise ; Christus autera mortuus est non ex necessitate, sed ex potestate, et ex propria voluntate : unde ipse dicit Joan. x : Potestatem habeo ponendi animam meam. Hujus differentise ratio est, quia naturalia voluntati nostrse non suhjacent : conjunctio autem animée ad corpus est naturalis : unde voluntati
3i58 ,^ APPENDICES
nostrEB non subjacet quod anima maneat corpon unita, vel separetur. Quicquid autem in Christo naturale erat, totum voluntati ejus subjaeebat propter divinitatis virtQtem, cui subjaeebat tota natura. Erat igitur m potestate Christi, ut quamdiu vellet, anima ejus unita corpori maneret, et statim cum vellet, separaretur ab eo. Hujus autem divinœ virtutis indicium centurio cruci Christi assistens sensit, cum vidit eum expirare : per quod maxime ostenditur quod non sicut homines ex defectu naturee moriebatur : non enim possunt ceteri cum clamore emittere spiritum, cum in illo mortis articulo vix etiam possunt linguam palpitando movere : unde quod Christus clamando expiravit, in eo divinara virtutem manifestavit. Et propter hoc dixit centurio : Vere filins Dei erat iste. Luc xxiii. Unde Bernardus in sermone de passione : « Quis tam facile cum vult obdormiat? Magna infirmitas mori sed plane sic mori virtus immensa. Solus habuit potestatem ponendl animam, et solus facult:itcm iibcram eam resumendi, imperium habens vitse et mortis. » Non tamen dicendum quod Judœi non occiderunt Christum. lUe enim dicitur aliquem occidere, qui causam mortis inducit non enim mors sequitur nisi causa mortis naturam vincat, quœ vitam conservât. Erat autem in potestate Christi ut natura eidem corruptioni cederet, vel resisteret quantum ipse vellet ; ideo ipse Christus voluntarie mortuus fuit, et tamen Judsei occiderunt eum,
Notandum quod voluntas patientis excludit necessitatem coactionis ; quiadicit Aristoteles in lib. De anima, quod voluntas est animi motus cogente nullo ad aliquid admittendum vel adipiscendum. Unde non fuit necessarium Christum pati necessitate coactum. Dicitur autem aliquid necessarium ex suppositione finis ; quando
APrENDICES 389
scilicct finis, nallo modo, aut non ita convenienter potest esse nisi tali fine prœsiipposito ; et sic neccssarium fuit Christum pati nccessitate finis. Qui quidem finis potest intelligi tnpliciter. Primo quidem ex parte nostra, quia per ejus passionem liberati sumus, sccundum iilud, Joan. xii : Oportct cxaltari Filimn hominis. Secundo ex parte ipsius Christi, qui per humilitatera passionis meruit gloriam exaltationis. Luc, ult, Oportcbat Christum pâli, etc. Tertio ex parte Dei, cujus definitio est circa passionem Christi prœnuntiata in Scripturis, et prai^figurata in observantia veteris testament! : et hoc est qiiod dicitur,Luc. xxii : Filius hominis vcidit sccimdum quod definitiim est de illo ; et Luc, ult : Necesse est impleri omnîa qux scripta sunt in legeMoysi et prophelis et psalmis de me. Sciendum vero quod Pater dicitur Filium tradidisse, secundum illud Rom,,viii: Qui proprio Filio suo non pepercit, sed pro nobis omnibus tradidit ilhmi. Ubi duo tanguntur : scilicet Dei severitas et bonitas. Severitas quidem est, quod peccata sine pœna dimittere noluit. Quod signavit apostolus dicens : Qui proprio Filio suo non pepercit. Bonitas vero in eo quod cum homo sufficienter satisfacere non posset pei aliquam pœnam quam pateretur, satisfactorem Filium dédit ei, quem apostolus signavit dicens : Pro nobis omnibus tradidit illum. Unde notandum quod secundum tria tradidit Dominus Pater Christum passioni. Uno quidem modo, secundum quod sua seterna voluntatc prœordinavit passionem Christi ad humani generis; liberationem, secundum illud Isa., lui : Dominus posuil ineo iniquitatem omnium nostrum. Secundo in quantum inspiravit ei voluntatem patiendi pro nobis infundcndo ei caritatem unde ibidem sequitur. Oblatus est quia ipse voluit. Tertio non protegendo eum a passionc, sed expo
nendo eum persequentibus, unde ipse Christus dixit : Deus Deiis meus, ut qukl dcreUquisli me? Mattb., xxviii. Glossa : « Dicitur autem Deus eum dcreliquissc in morte, quia peccato persequentium eum exposuit : subtraxit enim protectionera, scd non solvit unionem. » De secundo dicitur Sap., viii : Atllngil a fine iisque ad ftnem fortiter. Idest a summo cœlo usque ad imum inferni : fortiter, ejiciendo scilicet de cœlo superbum, fortiter in inferno, spoliando animas fortiter in medio, scilicet in mundo, superando ibidem, malignum, etdeposuit omnia suavitcr. Suaviter in cœlo stantes angelos confirmando, in inferno captivos a diabolo liberando ; in mundo venumdatos sub peccato redimendo. Potest autem congruitas tripliciter attendi; id est ex tempore, ex loco, ex génère passionis. De tempore dicitur Jean., xuî : Ante diem festum Paschx sciens Jésus quia venithoraut transcal ex hoc mundo ad Patrc^n, etc. Unde in libro Noviet Veteris Testamenti dicitur : « Omnia propres locisettemporibus gessit Salvator.^' Fuit autem congruum quod Christus in juvenili œtate pateretni' : tum ut suam dilectionem magis comraendaret, quod vitara suam pro nobis dédit , quando erat in perfectissimo statu ; tum etiam quia non conveniebat ut in eo appareret naturse diminutio, sicut nec morbus, ut supra patuit; tum etiamut in juvenili œtate moriens et resurgens, futuram resurgentium in seipso qualitatem prœmonstraret ; unde dicitur ad Ephes., iv : Donec occurra" mus omnes in unitalem fidci, et agnitionem Filii Dei, in virum ferfectum, in mensuram œtalis pleniiudims Christi. De loco passionis Christi dicitur Luc, xiri : Non copit prophetam pcrlrc- extra Jérusalem. Fuit autem conveniens Christum pati la Jérusalem. Primo, quia Jérusalem fuit locus a Dco clectus ad sacrificia oOerenda •
APPENDICES S'Jl
qnse quidcm fifçiiralia sacrificia fîgiirabant passionem Christi, quod est verum Kacrificium, secundum illud Ephes., v: TradidU scmclipsum hostiam et oblatloncm in odorcm suavi'atis. Unde Beia dicit, in quadam homilia, quod propinquanle hora passionis, Dominus appropinquare voluit loco passionis, scilicet Jérusalem, quo pervenit ante quinque dies Paschœ, sicut agnus paschalis ante quinque dies Paschœ, idest luna décima secundiim prœceptum legis ad locum immolationis ducebatur. Secundo, quia vivtus passionis ejus ad totum mundum diffundenda erat ; unde diciiur Psal. LXXII: Rex noster ante ssecula operatvs est sabitem in medio terr.v^ id est in Jérusalem pati voluit, qufé dicitur umbilicus terrée. Tertio quia hoc maxima conveniebat humilitati ejus, ut sicut turpissimum genus mortis elegit ita etiam ad ejus humilitatem peiiinuit quod in loco tam celebri confusionem pati non recusaret : unde Léo papa in quodam sermone Epiphaniee dicit : « Qui formam servi acceperat, Bethléem eiegit nativitati , Jérusalem passioni. » Quarto, ut ostenderet a principibus populi exortam iniquitatem occidentium ipsum, in Jérusalem ubi principes morabantur, pati voluit : unde Bernardus: « Convenerunt in ista civitate adversus puerum tuura sanctum Jesiim quem unxisti Herodes et Pontius Pilatus cum ipsius gentibus et populis Israël.
Notandum quod Ghristus extra portam pati voluit propter tria. Primo, ut veritas responderet figurée; unde Hebr., xiri : Quorum animaîium infertur sanguis ' pro peccato in sancta per pontificem , horum corpora cre~ mantur extra castra : propter- quod Jésus, etc. Secundo ut daret nobis exemplum exeundi a mundana conversatione : unde id subditur : Exmmus igitur ad eum extra castra. Id est conve\=;.itione sœcularium : vel secundura
Glossam « voluptates corporum raortiflcantes, membra cum vitiis et concupiscentiis crucifigentcs ad euin imitandam : » nos dico, portando patienter ut ipse, improperium, ejus, id est passionem crucis, quœ videtar improperium esse Infidelibus, nobis autem sanctificatio et redemptio. iTertio, ut Chrysostomus dicit, improperium passionis Christus pati voluit, non sub tecto, nec in teraplo judaïco, ne Judœi subtraherent sacrificium salutare, nec ut putarent pro illa tantum plèbe oblatura, ideo foras civitatem, foras rauros,ut scias sacrificium esse commune, quod totius terrse est oblatio, quod communis est omnium purificatio. De génère passionis Christi dicitur Philipp., ir : Humiliavit semetipsum factus obediens Patri usque ad mortcm : mortcm autem crucis. Fuit autem conveniens Christum pati hoc genus mortis : primo quantum ad humilitatis exemplum, unde Apostolus notabiliter dicit : humiliavit semctipsum^ etc., formam\ etc., ubi dicit Glossa : Quanta humilitate humiliavit se Christus usque ad incarnationera, usque ad mortalitatis humanee participationem, usque addiaboli tentationem, usque ad populi derisionem, usque adsputa, vincula, alapas et flagella, et mortem crucis, quae ignorainiosor est. Ecce humilitatis humile exemplum, superbise medicamentum. Quid ergo tumescis, o homo etpulvis morticinus? quid tenderis, o sanies fœtida? quid inflaris?princeps tuushumilis est, et tu superbus; caput humile est, membrura superbum. « Secundo quantum ad satisfactionis medicamentum dicitur enim Sapient., ix : In quo enim guis peccat^pcr hoc et torquetur. Adam vero in ligne peccavit. Gènes., r. Unde Christus affligi se ligno permisit, ut exsolveret quœ non rapuit. Unde Augustinus in quodam sermone de passione : « Contempsit Adamprœceptum accipiens ex arbore : sed
quicquid Adam perclidit Christus in criice invenit. » Tertio quantum ad salutis sacramentum, ut ad similitudinem mortis ejus morereraur vita carnali : ut spiritus noster in superna elevaretur : unde Joan., xir : Ego si exaltatus fuero a terra, omnia traham ad mcipsum, Augustinus : « Spiritura, animam et corpus. » De hoc etiam sacramento crucis dicitur in Glossa super illud ad Ephes., m : Utpossitis comprchendere qux est latitudo, longiludo, altitudo cl profundum, etc. Non frustra taie genus mortis elegit, in quo latitudinis, longitudinis, altitudinis et profunditatis magister existeret ; namqae latitudo est transversum lignum quod ad bona opéra pertinet, quia ibi extenduntur manus : longitudo ab ipso transverso ad terram tendit, ubi corpus crucifigitur et quodammodo stat, et ipsa statio perseverantiam significat : altitudo est, quod ab ipso transverso ligno sursum versum eminet, per quod significatur supernorura expectatio : profundum vero est in illa parte quse fixa terrae occultatur ; unde totum illud surgit : quod profunditatem significat gratuitfe gratiae. » Quarto quia hoc genus mortis pluribus figuris respondet : unde Augustinus in sermone de passione : « De diluvio aquarum humanum genus arca lignea liberavit de /Egypto Dei populo recedente, Moj^ses mare virga divisit, et Pharaonem prostravit, etpopulum redemit. b Idem : « Moyses lignum in aquam misit, et amaram aquani in dulcedinem commutavit : ex lignea virga de spirituali petra salutaris unda profertur ; et ut Amalec vinceretur , contra eum virgam Moyses expansis manibus extendit, ut his omnibus quasi per quosdam gradus ad crucem perveniatur. » Tertio, videlicet de acerbitate passionis, dicitur Thren., i:0 vos omnes qui transilis per viam, attendite, et. videle si est, dolor, etc.
39 i APPENDICES
Notandum vero qnod acerbitas passiobis causabat in Christo timorem, tristitiam et dolorera. De timoré licitur Marc, xir : Cœpit Jésus pavere et tsedere. Unde Damascenus : « Omnia quœ a non esse ad esse deducta sunt, a Conditore existendi naturaliter desiderium habent; et non existere naturaliter fiigiunt. Et Deus igitur Verbum homo factus habuit hoc desiderium, quod deraonstravit per escara et potum et somnum, quibus scilicet conservatur vita, vivere desiderans : et naturaliter est experientia liorum factus : et e converso desiderans corruptionis amotionem. Unde et tempore passionis quara voluntariè sustinuit, habuit mortis timorem naturalem, et tristitiam. Est enim timor naturalis nolens dividi animam a corpore propter eam quse ex principio a Conditore imposita est naturalem familiaritatem, unde causatur timor in homine. Ad cujus evidentiam sciendum est quod timor causatur ex apprehensione futuri mali : quse quidem apprehensio, si omnimodam certitudera habeat , non indicit timorem, unde Philosophus RetJior dicit quod timor non est ubi aliqua spes non est evadendi malum : nam quando nulla spes est evadendi apprehenditur malum ut prœsens, et sic magis causât tristitiam quam timorem. Sic igitur timor potest considerari quantum ad duo. Uno modo quantum ad hoc quod appetitus sensitivus naturaliter refugit corporis lœsionem per tristitiam si sit prsesens, et per timorem si sit futura. Alio modo potest considerari secundum incertitudinem eventus, sicut quando nocte timemus ex aliquo sonitu, quasi ignorantes quid hoc : sit et quantum ad hoc timor non fuit in Christo, ut dicit Damascenus in III lib. Quod vero dicitur Prov., xviii : Ju'itus quasi Ira anfiâens absque timoré eril^ Intelligendum est secundum quod
tiraor importât perfectam passionem avertentem hominem a bono rationis, et sic non fuit in Cliristo, sed solum secundam passionem, ut Hieronymus dicit Item illud secundum Augustinum in lib. LXXXIII, quœst. quod signum perfectionis est absque timoré esse, intelligendum est de timoré servili, et non naturali. De tristitia autem dicitur Math., xxvi : Tristis est anima mea iisque ad mortem. Unde Ambrosius III de Trinit. « Confidenter tristitiam nomino, qui crucem preedico. » Ad cujus evidentiam sciendum est quod sicut dolor sensibilis est in appetitu sensitivo, ita et tristitia : sed differentia est secundum motivum vel objectum. Nam objectum sive motivum doloris est Isesio sensus tactus percepta. Objectum sive motivum tnstitise est nocivum, sive malum, et interius appreliensum, sive per rationem, sive per imaginationem ? Potuit autem anima Ghristi alioquid apprehendere , ut nocivum quantum ad se , sicut passio et morâ ejus et quantum ad alios , sicut casus discipulorura et peccatum Judœorum ipsum occidentium. Unde potuit perpendi in eo esse naturalis tristitia, sed secundum propassionem, ut dicit Glossa Hieronymi. |Magnitudo autem hujus tristitise perpendi potest ex tribus. Primo quidem ex causalitate ipsius, quee fuit propter tria. Primo quidem peccata omnia generis humani, pro quibus satisfaciebat : unde in Psal. XXI : Longe a salute meaverba delictorum meorum. Glossa «delict'i sunt causa quse elonge est a salute mea. Secundo specialiter casus Judœorum et aliorum in morte ejus delinquentium ; et prœcipue scandalum discipulorum. de quo dicitur Matth., XXVI : Omnes vos scandalum patiemini in me in ista nocte. Tertio amissio vitse, quam maxime dilexit propter ejus dignitatera : dicit enim Philosophas, iv
Elhic, qiiod « virtuosus tanto plus vitiim siiam diligit, quanto scit eatn esse meliorem;» iinde et in persona Christi dicitur Jerem., xii: Dedi dllcctam animam mcam in vianus inimicorum. Secundo perpendilur magnitude luijus tristitiae ex animœperceptibilitate: ipsaenim anima efficacissime apprehendit omnes causas tristitiaî. Tertio perpenditur hujus tristitiœ magnitudo ex hujus purilate ; nam in aliis mitigatur tristitia interior et etiam dolorexteriorex aliqua considérât ionerationesper quamdam derivationem seu redundantiam a viribus superioribus ad inferiopes: quod in Christo patiente non fuit,quia unicuique permisit agere quod sibi proprium erat : undc dicit Damascenus: « Virtus moralis mitigat tristitiam. i Sciendum vero quod virtus moralis aliter mitigat tristitiam interiorem, et aliter dolorem exteriorem sensibilem: tristitiam enim interiorem diminuit directe in ea médium constituendo, sicut in propria materia. Médium autem in passionibus virtus moralis constituit,non secundum qiiantitatem rei sed secundumquanLitatem proportionis ; ut scilicet passio non excédât regulam rationis. Et quia Stoïci reputabant quod nuUa tristitia essel utilisad aliquid, ideo credebant quod totaliter a ratione discordabat, et per consequens esset totaliter sapienti vitanda. Sed secundum rei veritatem aliqua tristitia laudabilis est, ut Augustinus probat XIV de Civit. Dei: quando scilicet procedit ex sancto amore: ut puta, cum quis tristatur de peccatis propriis vel alienis. Assumitur enim ut utilis ad fînem ; satisfactionis pro peccato, juxta illud II, Corinth., vu, Qux secundum Dcum est t)'istiiia, pœnilcnliam in saluLcm stabilem opcratur. Et ideo Christus, ut satisfaceret pro peccatis omnium liominum assumpsit tristitiam maximan (luaniitnte ab^olula, non tamcn cxcedcntem regulam
rationis. Dolorera vero exteriorem sensus tactus virtus moralis directe non minuit, quia talis dolor non obedit rationi, sedsequiturcorporis naturam. Diminuit tamen ipsuni indirecte per redundantiam a viribus superioribus in inferiores : quod in Christo non fuit, ut dictum est.
Notandam vero quod superior ratio in Cliristo tristitiam de proximorum defectibus habcre non potuit. Quia eniai superior ratio Ghristi plena Dei visione fraebatur, hoc modo apprehendebatur quod adab'orum defectus pertinet, sccundura quod in divina sapicntia continetur, sccundum quam decenter ordinatum consistit, et quod aliquis peccare permittitur, et quod pro peccatis punitur. Etideo nec anima Ghristi, nec aliquis beatus videns Deum, de defectibus proximorum tristitiam habere poiest. Secus autem est in anima viatoris quce ad rationcm sapientise videndam non attingit. Sic igitur de eisdem de quibus Ch'ristus dolebat secundum sensum et imaginationem et rationem inferiorem, secundum rationem superiorem gaudebat, in quantum ea ad ordinem divinœ sapientice referebat. De dolore dicitur Isa., XXXV : Vere languores nostros ipse porlavit, et dolores nostros ipse tulit. Bernardas : « Volve et revolve corpus Dominicum, et non invenies m eo nisi dolorem et cruorem. » Ad cujus evidentiam sciendum, quod ad veritatem doloris sensibilis requiritur lœsio corporalis. Corpus autem Ghristi Iscdi poterat, quia erat passibile et mortale : nec defuit ei sensus lœsionis quin anima Ghristi haberct potentias omnes naturales. Unde nuUi dubium débet esse, quin in Ghristo fuerit verus dolor. Magnitudo verohujus doloris potest perpendi ex tribus. Primo ex ejus causalitate, quœ fuit lœsio corporalis, quse habuit magnam acerbitatem : tum propter genera-
398 iPPENDICES
litatera passionis, quia a 'planta pedis usque ad vertîcemnon fuit in eo sanitas, ut dicitur Isaias, i; tum etiam ex génère passionis, quia mors confixorum in cruce est acerbissima, quia configuntur in locis nervosis et maxime sensibilibus, scilicet inmanibus et pedibus : et ipsum corporis pendentis pondus continue auget dolorem : adliuc etiam temporis diuturnitas, quia non statini moriuntur, sicut illi qui gladio feriuntur vel interfîciuntur. Secundo potest perpendi magnitudo doloris ex perceptibilitate patientis : nam et secundum corpus erat optime complexionatus, cum corpus ejus fuerit formatum miraculose operatione Spiritus Sancti, sicut et alia quaî per miracula facta sunt, aliis potiora fuerunt; ut dicit Chrysostomus [de vino quoddeaquain nuptiis fuit. Et ideo in eo viguit maxime sensitivus tactus, ex cujus perceptione sequitur dolor. Tertio perpendi tur magnitudo doloris ex ejus puritate, sicut est dictum supra de tristitia.
Notandum vero quod innocentia patientis minuit dolorem passionis quoad numerum : quia nocens non solum dolet de pœnis sed etiam de culpa. Innocens autem solum de pœna : qui tamen dolor in eo augetur ex innocentia, in quantum apprehendit nocumentura illatum ut magis indebitum : unde etiam alii sunt magis reprehensibiles, si eis non compatiantur : unde Isa., XLii : Juslus périt, et non est qui recogitet in corde SUD. Utrum vero passus fait Christus secundum totara animam ? notandum quod totura dicitur respectu partium : partes vero animée dicuntur potentiœ ejus. Similiterconsiderandumquod duplex est passio animée: una quidem ex parte corporis sive subjecti ; alia vero ex parte objecti. Quod in aliqua potentiarum ejus con- Biderari potest ; nam potentia viaiva patitur quidem ab
objecto, sicut ab excellenti fulgido visus obtunditur; ex parte vero organi, sicut cum leesa pupilla visus excaîcatur. Si igitur consideretur passio animœ Christi ex porte corporis, sic tota patiebatur etsecundumesseatiam, et secundura potentias : nani tota animée essentia conjungitur corpori, ita quod tota est in toto, et tota in qualibet parte ejus : et ideo corpore patiente, tota anima secunduni essentiam patiebatur. In essentia vero animée omnes potentise radicantur. Unde relinquitur quod corpore patiente, quœlibet potentia quodamraodo patiebatur. Si vero considei-etur passio animœ Christi ex parte objecti, sic non omnis potentia animœ patiebatur, sed tantum vires inferiores, quse circa temporalia operabantur : in quibus inveniebatur aliquid, quod erat ei causa doloris ; et secundum hoc superior ratio non patiebatur ex parte sui objecti, scilicet Dei, qui non erat ei causa doloris, sed .delectationis et gaudii. Similiter vero intelligendum est de fruitione, quod in anima potest intelligi et secundura essentiam, et secundum ejus potentias. Si autem intelligatur secundum essentiam, sic tota fruebaturin quantum est subjectura superioris partis animte, cujus est frui divinitate : ut sicut passio ratione essentise attribuitur superiori parti animée; ita etiam e conservo fruitio ratione superioris partis animœ attribuitur essentiœ. Si vero accipiamus totrm animam ratione omnium potentiarum ejus, sic non tota fruebatur : nec directe quidem, quia fruitio potest esse actus cujusiibet partis animœ . nec per redundantiam quia dum Cliristus erat viator, non fiebat redundantia gloriœ a superiore parte in inferiorem partera, nec ab anima in corpus. Sed quia nec e converso superior pars anima non impediebatur circa id quod est sibi proprium per inferiorem, conse-
quens est, quod saperiorparsaniraaB perfecte fruebatup Ghristo patiente.
Notandum vero quod tristitia quce erat in anima Christi, non erat contraria gaudio fruitionis; tum qvija non erat idem secundum idem, sed vel in diversis potentiis, vel in eadera secundum diversam operationem : tum etiam quia non erat de eodem : tum etiara quia erat materia alterius, sicut accidit de pœnitentc qui dolet, ac de dolore gaudet. De quarto, videlicet passionis ignominiositate, dicitur Sapient., ii : Morte turpissima condcmnemus eum. Glossa « id est crucis, quœ usque ad passionem Christi pœnareorum fuit, nunc trophseus est victoriœ, Ecclesiœ gloria. » Augustinus : «Crux Cliristi quœ erat supplicium latronum, nunc transit ad frontes imperatorum. Si Deus tantum honorem contulit supplicio quid conferet servo suo ? »
Notandum vero quod passio Christi fuit ignominiosa, tum propter ignominiosum locum : Joan., xix : Bajulans sibi cruccm exivit in eum qui dicitur Calvari3g /ocu5. Hieronymus : « Extra portamenim et extra urbem loca sunt, in quibus capita damnatorum trancantur, id est decollatorum : et Calvariœ sumpsare nomen. Propterea autem ibi cruciQxus est Jésus, ut ubi prius erat area damnatorum, ibi erigerentur vexilla martyrum. » Tum etiam propter ignominiosum supphciura Deuter., xxi : Malcdictus omnis quipcndet in ligno. Dicit Glossa super Apostolum ad Galat, iir, quod hœcpœna ceteris abjectior et ignominiooor fuit : et ideo in Deuteronomio dictum est , quod suspensus in vespera deponeretur. Est autem duplex maledictio, ut dicitur ibi in Glossa : scilicet culpœ et pœnaî. Unde et malcdictum duobus modis dicitur : scilicet active et passive, id est secundum culpam et pœnam. Suscepit autem
Christus sinereatu supplicium nostrum, ut inde solveret reatum nostrum et finiret etiam supplicium nostrum : lum etiam propter ignominiosum consortium. Isa., lui : Et cum impiis et sceleratis repiitatus est. Hieronymus : « Sicut enim pro nobis maledictura crucis factus est Christus, sic pro omnium salute quasi noxius inter noxios crucifixus est. »Hoc etiam à mysterio non vacat : iinde Augustinus super Joannem : « Ipsa crux, si attendas, tribunal fuit. In medio enim judice constituto, unus latro qui credidit, liberatus est ; alter qui insultavit, -clamnatus est. Jam significabat quid facturus esset de vivis et mortuis : alios positurus ad dexteram et alios adsinistram. » Beda super Matth. : « Latrones qui cum. Domino crucifixi sunt, sigaificant eos qui sub fide et confessione Christi vel agonem martyrii vel quselibet arctioris disciplinai instituta subcunt. Sed qui hsec proseterna gloria gerunt, dexteri latronis fidedesignantur : qui vero humanœ laudis"intuitu, sinistri latronis mentem imitantur et actus. De quinto, scilicet passionis utilitate, dicitur in Psal. LXXIII : Deus aiUem rex noster ante sxcula operatus est salutem in medio terras. id est in Jérusalem, quœ dicitur umbilicus terrœ, secundum Glossam. Est igitur utilitas passionis Christi salus christianorum.
Notandum quod passio Christi causabat nostrara salutem multis modis. Uno modo per modium meriti. Philipp., II : Propter quod Deus illum cxaltavit, etc. Unde Augustinus : « Humilitas passionis Christi claritatis est meritum; claritas passionis, humilitatis estprcemium. » Christus vero clarificatus est non solum in seipso, sed etiam in suis fidelibus, ut ipse dicit Joan., xvii. Ergo videtur quod ipsa meruit salutem suorum fidelium. Sciendum insuper quod ad meritum quatuor requi-
rantur et sufficiunt; unura est agens, quod sit in statu merendi : alterum est forma, per quam habet opus prsemio dignum, scilicet caritas : tertium est, ut ipsa actio sit vokintaria, et in potestate agentis, et de génère bonoram : quartum est finis débite intentus per actionera. Hœc quatuor faerunt in Christo, unde ipse potuit mereri. Alio modo causabat Christi passio salutem nostram : dicitur in Psalm. LXVIII : Qux non rapui, tune exolvebam. Quasi dicat, non peccavi, et pœnas dedi, ut dicit Glossa. Ad cujus evidentiam sciendum quod iile proprie satisfacit pro offensa, qui exhibuit offenso id quod seque vel magis diligit quam oderat offensam; Christus autem ex cantate et obedientia magis aliqnid Deo exhibuit quam exigeret recompensatio totius offensée generis humani. Primo quldem propter magnitudinem caritatisexquapatiebatar. Secundo propter dignitatem vitse suse, quam pro satisfactione ponebat, quœ erat vita hominis et Dei. Tertio propter gcneralitatem et magnitudinem doloris assumpti ; ideo passio Christi non solum sufficiens sed etiam abundans fuit satisfactio pro redemptione generis humani secundum iliud I Joan., ii : Ipse est ijropiiialio pro peccatis i oslris, non autem pro nostris tantum sed eliam pro totius muncli. Alio modo passio Christi causabat salutem nostram per modum sacrificii : unde ad Ephes., v : Christus dilexit nos, et tradidit semetipsum pro nobis oblationem et hostiam Deo in odorem suavitatis. Quia vero humanitas Christi operabatur in virtute divinitatis, sacrificium illud effîcacissimum erat. Propter quod dicit Augustinus, IV, de Trinit., quod « convenienter in omni sacrificio quatuor sunt : scilicet cui offeratur, a quo offeratur, quod offeratur, pro quo offeratur. Ideo ipse unus utriusque Mediator per sacrificium pacis
reconcilians Deo, unum cum illo manens cui offercbat ut uniim in se faceret pro quibus offerebat ; unus ipse esset qui ofiferebatur. » Item in eodem : Quid tam convenienter ab hominibus sumeretur quod pro eis offerretur, quam humana caro ?et quid tam aptum fuit huic immolationi, quam caro mortalis? et quid tam mundum pro raundanis vitiis mortalium, quam si de cogitatione carnab's concupiscentise caro nata in utero, et ex utero virginali ? et quid tara grate offerri possit et suscipi quam corpus caro sacrificii nostri corpus effectum sacerdotis nostri ? »
Notandura vero quod liomo indiget sacrificio propter tria. Uno modo quidem ad remissionem peccati ; unde apostolus dicit ad Hebr., v, quod ad sacerdotem pertinet offerre sacrîficia pro peccatis. Secundo ut horao in statu gratiae conservetur semper Deo inhserens, in quo ejus pax consistit : unde et in veteri lege imniolabatur hostiapacifica pro offerentium satute: uthabetur Levit.,iii. Tertio ad hoc ut spiritus hominis perfecte Deo uniatur, quod maxime eritingloria : unde in Veteri Testamento offerebatur holocaustura quasi totum incensum, utdici» turLev.. i Haecautem per humanitatem Christi nobis conferentur. Primo quidem per eum peccata nostra sunt remissa, secundam illud Rom., irr : Traditus est propter delicla nostra. Secundo gratiam nos salvantem per ipsum accipimus, secundura illud Hebr., v : Factus est sibi obtcmperantibus causa salutis xternae. Tertio per ipsum adeptisumus perfectionem gloriae, secundum illud Hebr., iv : Fiduciam habemus per sanguinem ejus introire in sancta sanctorum, scilicet gloriam cœlestem. Et ideo ipse Christus, in quantum homo, non solumfuit sacerdos, sed hostia perfecta, simul existens hostia pro peccato et hostia pacifica et holocaustum. Item alio
modo per modum redemptionis I PetP., i : Non corruptibilibus auro vel argento redempti cstis de varia vestra conversatione paterne traditionis; sed prelioso sanguine agni immacidati Christi, et incontaminati. Glossa : « Quanto majus pretium est quo redempti estis a corruptione vitse carnalis, tanto amplius timere debetis, ne revertendo a corruptione vitiorum vitse carnalis, animura vestri Redemptoris offendatis. » Bernardus : Totus si quidem iste mundus adunius animœ pretium œstimari non potest : non enim pro toto mundo Deus animam daret, quam pro humana anima dédit. « Idem: «« Sublimius igitur animée pretium est, quse non nisi sanguine Cliristi redemi potest. » Idem : « Cognosce, o homo, quam nobilis est anima tua, et quara gravia fuerunt vulnera tua, pro quibus est necesse Christum. Dominum vulnerari. Si non essent heec ad mortem, et mortem sempiternam, nunquam pro eorum remédie Filius Dei moreretur. « Ad cujus evidentiam sciendum quod per peccatum homo dupliciter obJigatus erat : primo quidem servitute peccati, quia qui facit peccatum, servus est peccati, utdicitur Joan., tiii ; et II Petr., ir. A quo quis superatus est, ejus servus addictus est. Quia igitur [diabolus hominem superaverat inducendo eum ad peccatum, ideo homo servituti peccati addictus erat. Secundo quantum ad reatum pœnœ quo homo obligatus erat secundum Dei justitiam ; et hœc erat servitus quœdam. Ad servitutem enim pertinetquod ahquis patiatur quod non vult, cum liberi hominis sit uti seipso ut vult. Quia ergo passio Christi fuit suftîciens et superabundans satisfactio pro peccato et reata generis humani ; ideo ejus passio fuit quasi quoddam pretium, per quod liberati sumus ab utraque obligatione : nam ipsa satisfactio qua quiy satisfacit sive pro se, sive pro alio,
quoddam pretium dicitur, quod se redemit a peccato et a pœna, secandura illud Dan., x : Peccata tua eleemosynis redime. Chriscus quidem satisfacit non pecuniam dando, aut aliquid hujusmodi, sed illud dando quod fuit maximum , scilicet seipsum pro nobis : et ideo passio Christi dicitur esse nostra redemptio. Si vero allcui videaturquod nullusemetvel redimet quod suum esse non desinit: sed homo nunquam desiit esse Dei, etc. Dicendum quod homo dicitur esse Dei dupliciter, Uno modo in quantum subjicitur ejus potestati : et hoc modo homo nunquam desiit esse Dei, secundum illud Dan., IV : Dominator excdsus in regno hominum et cui* cumque voluent dabit illud. Alio modo per unionem caritatis ad illum, secundum quod dicitur ad Rom., viii : m guis spirilum Christi non habet, hic non est ejus. Primo modo homo nunquam desiit esse Dei : sed secundo modo desiit esse Dei per peccatum : et ideo in quantum homo fuit liberat'us a Christo a peccato, et Christo passo satisfaciente, dicitur per passionem Christi esse redemptus. Notandum insuper quod per passionem Christi consecuti sumus culpœ remissionem, pœnse dimissionem, a potestate diaboli liberationem, Dei reconciliationem, januse cœlestis aperitionem. De culpae remissione facta per Christi passionem dicitur Apocalyp., i : Qui dilcxit nos, et lavit nos a iieccatis nostris in sanguine suo. Unde Bernai'dus : < Triplex peccatum virtus crucis expurgat : primum originale, quod non solam personam inficit, sed etiam naturam : secundum personale; gravius quidem cura jam laxatis habenis exhibemus undique merabra nostra arma iniquitatis ; tertiumvero singulare gravissimura quidem, quod commissum est in Dominum majcstatis, cum viri impii virum justum injuste occiderunt. Hoc peccatum Christus
in se pertulit, qui seipsum fecit peccatum, ut de peccato damnaret peccatum. Per hoc enim omne peccatum tam originale quam personale deletum est, et ipsum quoque singulare eliminatum est per seipsum. Idem, de eodem : « In ipsa elevatione manuum tuarura, cum jam sacrificium matutinum in liolocaustum transiret vespertinum fn ipsa,inquam,virtute incensi,quod cœlos ascendebat, et terram aperiebat, infernos respergebat, exauditus es pro tua reverentia damans : Pater, ignosce illis, quia nesciunt quid faciunt. Ad hujus vero evidentiara sciendum quod passio Christi est remissionis peccatorum causa tripliciter. Primo quidem per modum provocantisad caritatem : quia, utdicit Apostolus ad Rom., v: Commendat Deus caritatem suam in nobis, quoniam cum mijnici essemus Christus pro nobis mortuus est. Per caritatem autem consequimur veniam peccatorum, secundum illud Luc, vu: Dimissa sunt ei peccata multa, quoniam dilexit multum. Secundo passio Ciiristi causât remissionem peccatorum per modum redemptionis : juia ipse est caput nostrum ; per suam passionemenim quam ex caritate et obedientia sustinuit, liberavit nos tanquam membra sua a peccatis quasi per pretium suœ passionis; sicut homo si per aliquod opus meritorium quod manu exercerat, redimeret se a peccato, quod pedibus commisisset. Sicut enim naturale corpus est unum ex membrorum diversitate consistens, ita tota Ecclesia, quse est mysticum corpus Christi, coraputatur quasi una persona cum suo capite, quod est Christus. Tertio per modum efficientise ; in quantum caro Christi, secundum quam Christus passionem sustinuit, est instrumentum divinitatis, ex quo ejus actiones et passiones operantur virtute divina ad expellendum peccatum. De pœnse dimissione facta per Christi
passionem dicitur. Isa., Lirr : Vcre languores nostrosipse tulit, id est peccata, et dolorcs nostros ipse porlavit. Unde Bernardus : « Duo nobis in hereditate reliquerat ille vetustus Adam ; scilicet laborem et dolorera : laborera in actione, dolorera in passione. Christus enim non solum laborem et dolorera consideravit, sed etiam intravit. Vide, inquit ad Patrem, humilitatem meam et laborem meum, quia pauper ego sum et in laboribus a juventute mea : manus mese in laboribus servierunt. De dolore vide quid dixit : « 0 vos omnes qui transitis per viara, etc. Et in vita passivaraj habuit actionem, et ia morte passionem activam sustinuit, dam salutem ope-' rabatur in medio terrae. Ad cujus evidentiam sciendum quod per passionem Christi liberati sumus a reatu pœnœ dupliciter. Uno modo directe, in quantum scilicet passio Christi fuit sufficiens et superabundans satisfactio pro peccatis totius generis humani. Exhibita autem satisfactione satisfacienti tolletur reatus pœnse. Alio modo indirecte, in quantum scilicet passio Christi est causa remissionis peccati, in quo fundatur reatus pœnse. Sed notandum quod satisfactio Christi efïectura habet in nobis, in quantum incorporamur ei ut membra capitiJ Merabra autem oportet capiti esse conformia. Et ideo' sicut Christus primo quidem in anima cum passibilitate corporis habuit gratiam, et per passionem ad gloriam immortalitatis pervenit, ita et nos qui sumus membra ejus per passionem ipsius liberamur quidem a reatu cujuslibet pœnse ; ita^tamen quod primo in anima recipimus spiritum adoptionis filiorum, quo ascribimus ad hœreditatem glorise immortalitatis adhuc corpus passibile habentes : postmodum vero configurati passionibus et morti Christi in gloria, et in immortalitate perducimur ad vitam, seçundum illud Rom., vni : Si,
408 APPExNDICES
filii, et hxredes : hœredes quidcni Del, cohxredes autem Chrisli : si tamen co7npatimur, ut simul gloriflccmur. De liberationea diabolo facta perpassioncm Christi, dicitur Coloss., 1 : Qui eripuit nos de potcstate tenebrarum, et translidit nos in rcgnum Filii dileciionis suœ. Glossa : Dilecti Filii sui, perquem redemit nos : » et infra dicitur in Glossa quod « redemptio est destractio diabolicse potestatis, facultas libertatis, quse nobis data est fuso illius sanguine. » Undeet ipse Dominus imminente passione dixit Joan., xii : Nunc judicium est mundi, nunc princcps hiijiis mnndi ejicietur foras. Glossa : Diabolus qui dominatur in malis mundo deditis. Ad cujusevidentiam sciendum quod circa poiestatem diaboli, quam in homines exercebat ante Christi passionem, tria sunt consideranda. Primum quidem est ex parte hominis, qui suo peccato meruit uc in potestatem diaboli traderetur, per cujus tentationeni fuerat superatus. Aliud autem est ex parte Dei que m homo peccando offenderat, qui per suam justitiara reliquerat hominem potestati diaboli. Tertium ex parte diaboli, qui sua nequ.^ssima voluntate hominem ab assecutione salutis impediebat. Quantum ergoad primum, homo est a potestate diaboli liberatus per passionem Chrisli, in quantum passio Christi est causa remissionis peccatorum. Quantum ad secundum dicendum est quod passio Christi liberavit nos a potestate diaboli, in quantum nos Deo reconci' liavit. Quantum ad tertium, passio Christi nos liberavit a diabolo, in quantum in passione Christi excessit modum potestatis sibi traditse a Deo, machinando in mortem Christi, qui non habebat meritum mortis, cum esset absque peccato. Unde Augustinus, XIII, de Trinit.: « Justitia Christi diabolus victus est : qui cum in eo riihil dignum morte inveniret, occidit euin. Inde etiam
utique jnstum est ut debitores quos tenebat, liberi dimittantur, videlicct credentes in eum, quem sine ullo debito occidit. »
Appendice O *
L'admiration a-t-elle existé dans le Christ?
Il faut répondre que l'admiration proprement dite a pour objet ce qui est nouveau et insolite. Or pour le Christ il ne pouvait rien y avoir de nouveau et d'insolite, quant à sa science divine par laquelle il connaissait les choses dans le Yerbe^ ni quant à sa science humaine par laquelle il connaissait les choses au moyen d'espèces infuses. Cependant il a pu se faire qu'une chose fût pour lui nouvelle et extraordinaire par rapport à la science expérimentale, à l'égard de laquelle de nouvelles choses pouvaient se présenter à lui tous les jours. C'est pourquoi si nous parlons de lui quant à la science divine et à la science bienheureuse, ou quant à la science infuse, il n'y a pas eu d'admiration dans le Christ : mais si nous en parlons quant à la science expérimentale, il a pu s'étonner et admirer. Il a pris ce sentiment pour notre instruction, afin de nous apprendre à admirer ce qu'il admirait lui-même. D'où saint Augustin dit (Sup. Cent, contr. .Von.., lib. I, cap. viii): Ce que le
1 Nous prenons cette Traduction dans le Saint Thomas de l'abbé Dhîoux éd. Berche et Tralin Paris.
Seigneur admirait nous montre ce que nous devons admirer. Par conséquent, tous ces mouvements qui apparaissent en lui ne sont pas la marque d'un esprit qui se trouble, mais les leçons d'un Maître qui instruit.
Le Docteur Angélique étudie d'abord la vie publique de Jésus-Christ dans ses caractères. — Il l'étudié en second lieu dans les grandes scènes qui la circonscrivent.