LES CONVENANCES DE LA VIE PUBLIQUE
Que devait être au milieu des hommes le Verbe i.'icarné Rédempteur des hommes ? Si nous réunissons en synthèse l'enseignement entier de saint Thomas, nous voyons que Jésus-Clirist dons sa vie publique, conversant avec les hommes qu'il venait éclairer, guérir, sauver, devait se présenter au monde, à la fois comme homme humble et pauvre, comme docteur, comme thaumaturge, comme prêtre. Il faut cette vie ]îublique pauvre pour frapper l'orgueil et l'abattre d'un grand coup : il faut la prédication de la doctrine, pour dissiper l'ignorance, et fonder sur d'inébranlables bases le règn':; de la foi : il faut le miracle pour appuyer cette foi, soumettre les inlelligcnccs et amener le monde à la reconnaissance et à la confession, qui seules le doivent sauver, do 1j vj.iuc du Fils do Uiiu di:is lu c'.iair
de sa mission divine, de sa rédemption toute-puissante,
de ses pouvoirs sans limite : enfin il faut le sacerdoce, qui est le sommet même de tout le mystère de l'Incarnation, l'entière réalisation des plans divins, la filorification suprême de Dieu, et la rédemption complète et éternelle de l'homme. Parcourons, sous la conduite du grand Docteur, cette magnifique suite de doctrine et d'enseignements.
I. — La première chose à démontrer c'est sans doute que Jésus-Christ devait couronner sa carrière en ce monde par la solennité de la vie publique. Il était « la vérité; » il était « la lumière du monde,» et nul, comme il le disait lui-môme, « n'allume la lumière pour la placer sous le boisseau. » Le jour devait donc venir où cette voix divine se ferait entendre et ces œuvres divines s'exposeraient aux regards. Le Dieu qui disait : « je vous ai donné le premier l'exemple, afin que vous agissiez comme vous m'avez vu moi-même agir; <- ce Dieu modèle et réformateur de l'humanité, devait l'appeler à sa divine école, parler et agir devant elle pour « illuminer sa vie, » éclairer sa .route, et lui devenir, par l'éclat de l'exemple et la puissance de la prédication, « sa voie, sa vérité et sa vie. » Jésus-ChiiL^t n'était pas seulement Modèle et Docteur,il était et surtout Sau\ eur, (•hargé de rassembler « les brebis perdues d'Israël, » d'appeler à lui les pécheurs, afin de toucher de sa main divine leurs plaies vives et les rendre à la santé et à la vie. Courses infatigables, recherches incessantes, prédications de tous les jours, entretiens publics, colloquos intimes, publicé et per ilomos, comme dit saint Paul ; œuvres de toutes sortes, dévouement de tout nom, soin
des infirmes, instruction des ignorants, guérison et consolation des malades, délicieuses caresses aux enfants, objurgations sévères aux pécheurs scandaleux et obstinés, conseils, exhortations, amour, consoldtion à tous: voilà la vie de l'Apôtre: et ce devait être celle du Dieu que saint Paul appelle ■< l'Apôtre de notre confession, » le Fondateur de notre religion, le Pontife de notre salut, « l'Auteur et le Consommateur de notre foi. » Ajoutons qu'une œuvre capitale de Jésus-Christ était la formation de ses prêtres. C'est d'eux, après lui, qu'allait dépendre le salut des âmes d'une extrémité à l'autre du monde, et dans toute la durée des temps. Trois ans sont consacrés à cette œuvre ; la plus rapide lecture de l'Évangile suffit à montrer combien elle l'absorbe et comment toutes les autres y sont subordonnées. Il s'entoure de ses apôtres, mène avec eux la vie commune, se lie à eux de la manière la plus étroite, leur consacre des entretiens intimes, et, dans ses discours publics, tient soigneusement les yeux fixés sur eux afin de voir s'ils profitent à son école et seront aptes à reprendre sa grande et formidable mission. La foule, tout ardente qu'elle soit à s'attacher à ses pas, le quitte à de fréquents intervalles; ses apôtres, ses prêtres, ne se séparent de lui que rarement et pour un instant. Ensemble ils se livrent à d'infatigables courses apostoliques, ensemble ils évangélisent, ensemble ils guérissent « toute infirmité, » et livrent à l'enfer les plus victorieux combats : la milice sacrée se forme, s'aguerrit, s'exerce à tous les genres de travaux, d'attaques et de défenses sous les yeux de son chef; le sacerdoce catholique ne fera que reproduire dans tous les siècles la vie du Pontife-Dieu qu'il aura vu à l'œuvre et dont il aura entendu jour par iour les enseignements*
LA viii: PunrjQUE 5
Une troisième raison que donne saint Thomas de la vie publique de Jésus-Christ, si elle est moins profonde, est plus touchante. L'humanité avait peur de Dieu. Depuis la sentence de l'Éden et l'éclat formidable du Sinaî, l'idée de Dieu gardait pour rhomm3 je ne sais quoi de torrible, d'effrayant. Après Adam, et saisi d3 la même terreur, à chaque appel de son Dieu, l'humanité cherchait l'épaisseur du feuillage pour y cacher le remords de son crime et y dissimuler les hontes de sa nudité. Que fera Dieu? Il viendra à cette humanité tremblante et éperdue. Il rendra sa voix si douce, son aspect si humble et si serein, son attitude si tranquille, ses dc'hors si engageants et si suave?, que l'homme effrayé d'abord, dissipera bientôt ses craintes, et après s'être jeté la face contre terre en s'écriant avec Pierre : « retirez-vousdemoi,je suis un pécheur! » s'enhardira jusqu'à poser avec Jean sa tête sur la poitrine du Dieu d'amour. « En se mêlant aux hommes et en vivant avec eux dans une douce familiarité,» il leur rendait la confiance de s'approcher de lui. Aussi saint Matthieu raconte-t-il, « qu'un jour où il était assis à table dans la maison, dos publicains et des pécheurs en grand nombre venaient et s'asseyaient avec Jésus et ses disciples *. »
Mais, se demande le Docteur Angélique, la vie publique sera-t-elle à ce point la vie du Verbe incarné, Médiateur et Sauveur, que la contemplation et la prière n'y trouvent aucune place ? Comment le supposer dans ie divin Suppliant dont saint Paul dit que « durant les jours de sa vie mortelle, il offrait des supplications et des prières avec un grand cri et des torrents de larmes? «^.Jésus-Christ mêlait largement la prière à l'action
• D. Thom. Sum. tlieolog. p. III, qusest. xl, art. 1.
et bien souvent l'Évangile nous le montre se retirant à l'écart dan? la solitude. Pourquoi et où? Tout est \c\ rempli d'instruction et de mj'stcrcs. Saint Thomas nssigne tois causes à ces retraites saintes. Jésus -Christ indiquait à ses prêtres la légitimité des relâches et des repos accordés à une nature trop brisée par les labeurs de l'apostolat; mais plus encore il avait à cœur de leur apprendre à son exemple à se ménager ces temps de solitude, de recueillement et de prière, où l'âme dissipée et desséchée au tumulte de la vie active, ravive sa piété, retrem;pc ses forces, et se prépare à affronter de nouveaux combats et à opérer saintement de nouvelles ccuvrcs. Une troisième raison de ces retraites profondes que Jcsus-Christ faisait surccdcr aux labeurs de son apostolat et aux triomphes de sa parole, nous est ainsi assignée par saint Thomas : « Quand le Seigneur se letirait de la foule, c'était parfois pour nous apprendre à fuir ses faveurs et ses applaudissements *. »
L'Évangile nous marque trois différents lieux où Jésus, après les fatigues et les tumultes de la vie active, aimait à donner à sa sainte âme le loisir de la prière et de la contemplation : la mer, la montagne, le désert. Sur l'océan, il apaisait l'agitation des flots moins mutinés que nos passions, moins mobiles que notre inconstance, moins tumultueux que nos tumultueuses dissi- [)ations. La montagne, c'est l'élévation de l'âme, son essor magnanime au-dessus des choses terrestres. Le désert, c'est lapaisement de l'esprit et du cœur, c'est le silence, c'est le calme, où Dieu se fait entendre, et où expirent les bruits de ce monde ^.
1 D. Tliom. Siini. llieolog. p. ITT, qutcst. xl, art. 1, ad terliuoa. — ' I). Thom. SujH. Iheolog. p. III, qua;c>t. xl, art. 1.
LA VIE PUnMQUE 7
2. Il fallait au Christ Rédempteur une vie publique; mais quelle en devait être la physionomie ? Sous quel ispect se présente -t-cUe à nous? Voici les prophètes : ils vivent solitaires, battus de tous les orages, écrasés sous tous les genres de pénitence et d'austérités; « errant çà et là, couverts de peaux de brebis, de « tuniques de poil de chèvres, s'engageant dans les « solitudes, dans les montagnes, dans les antres, dans « les cavernes de la terre. » Voici le nazaréen dont le fer ne taille pas la chevelure, et qui ne touche ni au vin ni à aucune liqueur fermentée. Voici tout proche de Jésus, le saint Précurseur qui mène au désert la vie d'un ange, entièrement dégagé des choses terrestres, sans contact avec les perversités de ce monde, et n'approchant de la foule que pour lui jeter son grand et formidable mot de « pénitence. » Sera-ce là la vie du Christ.? Se montrera-t-il au monde dans le prestige d'une austorité extraordinaire? Paraîtra-t-il comme ces saints qui ne nous semblent plus en rien tributaires des nécessités de la nature; sans ressemblance avec les autres hommes, mais devenus comme les visions d*un monde supérieur? Non. Une parole de saint Matthieu, étonnamment profonde dans sa simplicité, tranche la question et fixe le genre de vie que le Fils de l'homme se choisit au milieu des hommes : Venit Filius hominis manducans et bibens. 0 délicieuse miséricorde ! 0 divine condescendance! Que ne pouvait pas faire celui que « Dieu brisait pour nos crimes, » et qui ne songeait lui-même qu'à pleurer et qu'à expier ? A quelles austérités extraordinaires ne pouvait passe livrer l'Homine-Dieu Victime, dont « toute la vie devait être une croix et un maityre perpétuel?» Quels spectacles de mortification inouïe pouvaient se dérouler aux regards et attirer les foules
«s cri'.r.'Tr.E cinqi iL-.mb
Lien plus puissamment que le désert et l'effrayante ftustLTJtc du Précurseur? Mais les faibles, mais les humbles, mais le commun des âmes fidèles, mais l'immense foule des enfants de Dieu, incapables de ces extrémités glorieuses et faits pour la vie ordinaire, où £cra leur modèle ? Que deviendra leur consolation ? r.édempteur de tous, Jésus-Christ, par un conseil de divine sagesse et d'immense charité, se plara au centre de l'existence; ni trop haut, ni trop bas; il embrassa la vie ordinaire et commune, afin d'être le spectacle accessible à tous, le modèle de tous, le soutien de tous. La même charité qui lui avait fait rejeter l'apparoil de la Majesté suprême et l'avait recouvert des plus humbles dehors, lui choisit une manière de vivre simple, douce, facile, telle que les plus pusillanimes pussent prendre courage, et se mettre hardiment à la suite du divin guide que Dieu leur envoyait. « Destiné, non pas à la vie solitaire, mais à la vie au milieu du monde, il fut très-convenable que l'Homme-Dieu embrassât le genre de vie de tous, et se fit, comme le dit l'Apôtre, tout à lous^.»
Mais cette vie, en même temps qu'elle devait être facile et commune, devait garder, dans une pauvreté extrême, l'empreinte sacrée de l'expiation. Jésus-Christ nous apparaît constamment sous l'aspect du pauvre ; Erjo sum pniiprr, avait-il dit de lui par avance; et, rendant sa position dans toute sa réalité terrible, il put avouer durant les jours de son rude pèlerinage que moins fortune que la bête fauve des champs, le Fils de l'Homme n'avait pas oit reposer sa tête. Pourquoi une si extrême pauvreté ? Jésus-Christ était à la fois Apô-
» D. Tioni Sa u IIicjIoj p. II'. qi-^.-t. xl, art. 2.
Ue, Rédempteur, Modèle, Fondateur : quatre titres qui réclamaient, selon saint Thomas, la pratique de la pauvreté. La condition essentielle de l'apostolat, c'est la liberté. L'Apôtre n'a plus de lien en ce monde; il neso fixe nulle part ; nulle part il ne réclame une parcelle des biens terrestres, ni des plaisirs, ni des honneurs, ni des jouissances de la vie. Or ce détachement absolu, ce désintéressement complet, c'est la pauvreté dans sa réalité la plus sublime et sa plus grande profondeur*. Un touchant mystère était renfermé dans la pauvreté de l'Homme-Dieu. L'Église appelle l'Incarnation un ad' mirable commerce, et ce mot, l'Apôtre l'explique ainsi : « Vous savez la grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ, et comment il est devenu pauvre pour vous, alors qu'il était riche, afin que de sa pauvreté vous devinssiez riches à votre tour. » C'est tout le fruit de la Rédemption. L'homme coupable perd d'un coup son immense fortune, est chassé de son domaine, dépouillé de ses biens, jeté nu dans l'exil, condamné à travailler la glèbe qui ne lui rendra pour prix de ses sueurs quoti tiennes qu'un pain rare et souvent bien amer. C'est là l'humanité déchue que le Verbe prend en pitié, et qu'il vient enrichir ; il s'empare de sa pauvreté et lui livre ses propres richesses; il saisit les haillons delà pauvreté et s'en couvre, tandis qu'il étend sur les épaules de l'homme indigent et esclave la pourpre des rois; lui-même, tombé en exil, chassé de l'hôtellerie dès sa naissance, est poussé par la pauvreté jusqu'à « n'avoir pas durant sa vie où reposer sa tète; » et l'homme
* Oportet prœdicalores verbi Dei, ut omninô vacent praedica. tioni, omniiio a sœcularium rerum cura esse absolûtes : quod facere non possunt.
10 CHAPITRE CINQL•IÈ^fE
reçoit pour demeure le palais des Cieux; Jésus-Christ se dépouille de tout et nous revêt de tout; il est pauvre, et nous sommes riches, « riches de tous les biens imaginables, » dit saint Paul, omnia possidentes ' ! Nous l'avons vu plus haut, l'œuvre capitale était pour Jésus- Christ dans sa vie publique la formation de ses premiers prêtres, qui devaient eux-mêmes, à leur tour, faire sentir à toute la suite du sacerdoce catholique l'influence des leçons divines qu'ils n'avaiest reçues qu'à charge de les transmettre. Or de toutes les vertus du prêtre la plus indispensable est le désintéressement. Homme du ciel, homme de l'éternité, le prêtre ne peut plus toucher aux richesses terrestres, ni se laisser enchaîner dans les liens de la cupidité. S'il le souffre, si le peuple voit, sous la majestueuse grandeur d'une vie divine et d'une toute céleste domination, l'étroit calcul de la prujdence, les préoccupations de l'intérêt; et dans l'ambassadeur des Cieux, le vulgaire acquéreur des biens de la terre, son œuvre est blessée à mort, son prestige est tombé, son autorité méconnue, sa paro le méprisée : c'est « le sel affadi qu'on foule aux pieds, » c'est « la lumière éteinte, » c'est la royauté déchue, et celui qui est le salut du monde en devient le plus pernicieux corrupteur. Aussi avec quel soin jaloux et quelle intrépidité invincible le clergé catholique met sa fière et divine indépendance sous la garde de la pauvreté. Avec quel noble orgueil il crie au monde: « Ce ne sont pas vos biens que nous demandons, c'est vous
* Sicut niortem corporalera assumpsit ut nobis vitam largiretur spirilualem, ita corporalom paiipci'lalcm suslinuit ut nobis divitiasspiriUialcs largiiclur. (D Tlio;u. Siim. Iheolog. p. Ill.quaesl. XL. art. 3.)
r. V VIE pl!dl;que H
mêmes et vos âmes' ! » « Non! notre gloire, rien au monde n'en arrêtera le cours ^ ... « Et quelle est cette gloire ? « C'est pour nous de prêcher l'Évangile sans y chercher la richesse ■\ » Et où le c.'ergé catholique a-t-il, durant sa longue carrière, puisé cette magnanime égalité delà vertu « qui sait jouir de l'abondance, comme subir le dénùment, » prête aux deux, soit à la détresse soit à la jouissance? » Dans le vivifiant spectacle de son Chef réduit à l'indigence et connaissant la torture de la faim ^. Enfin la pauvreté de Jésus-Christ, et après lui celle de ses apôtres et de ses prêtres, rentrait, comme partie essentielle, dans les vues de Dieu sur la conversion et la conquête du monde par TEvangile. Tout devait être et paraître divin dans cette œuvre : Dieu voulait s'y montrer partout, et l'homme ne devait y être vu nulle part; « afin, dit l'Apôtre, que la chair ne s'élève pas orgueilleusement contre Dieu. » Tout ce que l'homme a de ressources pour faire réussir une grande entreprise sera écarté; gloire, puissance, crédit, richesse. Dieu refuse tout : le rebut, le néant, le rien, ce que le monde méprise, dédaigne et repousse, voilà ce que Dieu ramasse, réunit dans sa main divine, et emploie à son ouvrage : quelques pauvres, rassemblés et commandés par un plus pauvre, une doctrine traitée de folie, une législation repoussante à la nature; pas de crédit, nul prestige, origine odieuse et méprisée, « tout ce qui est honni, tout ce qui est rebut, tout ce qui est néant, » voilà ce que Dieu pousse au combat
1 II Corinth. — « II Corinlh. — » II Corinth. — * Si divitias haberet (saccrdos) ejus cupiditali prsedicalio adscnberetur, et eadem ralio est de Ghristo. (D. Thoni. Sum. Iheolog. y. III, luaest. XL.arU 3.)
et mène à la victoire, voilà ce qui triomphe * de ce qui est. » Or « ce qui est, c'est un immense empire qui a broyû le monde et concentre en lui les forces de la terre entière; c'est l'esprit humain avec ses orgueilleuses indépendances et sa séculaire royauté ; ce sont les mœurs, les coutumes, les idées, les législations de tous les peuples et à2 tous les siècles : il faut renverser tout cela, et sur ces gigantesques ruines planter la croix et fonder la domination universelle de l'Église catholique. Toutes les forces de l'homme rassemblées échoueraient à une pareille œuvre. Dieu l'accomplit en y employant tout ce qui humainement la doit faire échouer. Tel est le plan général dont la pauvreté du Christ est un de? éléments essentiels '.
Il,— Une prophétie fameuse aunonçaitle Verbe incarné comme Docteur, et ilkiminateur du monde par sa parole : Ego sum qui loquor. «A ce Christ, à cet Homme Dieu, à cet Homme qui tient sur la terre, comme parle saint Augustin, la place de la vérité, et la fait voir personnellement résidente au milieu de nous, à lui, dis-je, était réservé de nous montrer toute vérité, c'està-dire celle des mystères, celle des vertus et celle des récompenses que Dieu a destinées à ceux qu'il aime. C'étaient de telles grandeurs que les Juifs devaien', chercher en leur Messie. 11 n'y a rien de si grand que de porter en soi-même et de découvrir aux hommes la vérité tout entière qui les nourrit, qui les dirige et
> Ul lanlo major virtus divinitatis ejus ostenderclur quaulo pcr pauperlalein vidubatur abjoclior. (D. Tliom. 6'îOJi. theolog.p.lU, vjufCSt. XL. n:L. 3.)
qui épure leurs yeux jusqu'à les rendre capables de voir Dieu.
Dans le temps que la vérité devait être montrée aux hommes avec cette plénitude, il était aussi ordonné qu'elle scroit annoncée par toute la terre et dans tous les temps. Dieu n'a donné à Moïse qu'un seul peuple et un temps déterminé; tous les siècles et tous les peuples du monde sont donnés à Jésus-Christ : il a ses élus partout, et son Eglise répandue dans tout l'univers ne cessera jamais de les enfanter. « Allez, dit-il, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, et leur apprenant à garder tout ce que je vous ai commandé : et voilà que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des siècles'. » Les prophètes avaient magnifiquement exalté le titre et la mission de docteur dans le Me.ssie promis. Ils représentaient sa venue comme le lever d'une grande et rayonnante lumière; c'était le soleil qui montait à l'horizon, et « parcourait jusqu'au soir sa carrière » enflammée , illaminant tous les peuples, vivifiant et fécondant toute la terre, « et pas une nation ne se pourrait soustraire à ses invincibles rayons. »
Mais c'est précisément de si grandioses prophéties qui suscitent des difficultés et font naître des problèmes La divine doctrine sort des lèvres de l'IIomme-Dieu sous des dehors si humbles, avec une puissance si amoindrie et une majesté si voilée, qu'on semble pouvoir difficilement concilier avec un tel éclat dan? l'annonce une telle humilité dans l'exécution. Le Fils de Dieu chargé d'illuminer le monde se confine dans un coin de la terre, parle à un peuple petit et obscur, et,
I Bossuet, [list. univers. 2« partie, chap. xjx.
désertant les grands théâtres, Rome maîtresse de l'empire, Athènes reine des idées, fait entendre les magnifiques secrets du Très-Haut à quelques bateliers, et à une foule ignorante. Les bords d'un lac sans nom, los routes d'une région sans honneur, la solitude des montagnes, tout au plus l'étroite enceinte de quelques synagogues, retentissent des bruits d'une parole qui jaillit de la pensée, du cœur et des lèvres d'un Dieu. Et ce n'est pas tout : amoindrie dans l'espace où elle se produit, la parole divine l'est encore dans la manière dont elle se donne à entendre et la forme qu'elle revêt. Elle pourrait étonner par sa magnificence, transporter les âmes et les ravir par l'élan de l'éloquence et l'éclat de la forme : au contraire, elle est humble, elle est calme, elle cache ses profondeurs et ses abîmes sous la
plus aimable simplicité : le pâtre qui l'écoute la saisit sans peine ; l'enfaat la peut tout entière . pénétrer.
Enfin ce n'est pas seulement le «Verbe abrégé, » Verbum
brevialum, quant au lieu et au mode, mais encoi'3
quant au temps. Il semble que Jésus-Christ livre à
plaisir sa parole à la inobillté du temps, aux caprices
de l'inconstance, et aux oublis de la foule : il parle, la
foule l'écoute, puis se retire, puis se livre aux mille
soucis de la vie terrestre, laissant la semence divine
sur les pierres d'un sol ingrat ou l'aridité brûlante du
grand chemin. La plume ne recueille pas ces discours
d'un Dieu, et ces secrets magnifiques; d'inestimables
révélations que la main de l'homme devrait graver à
l'instant sur l'airain et éterniser sur la pierre, le vent
les emporte, ce semble, et les jette, à mesure qu'elles
sortent des lèvres divines, en proie à l'inattention et à
l'oubli.
Tels sont les problèmes que le regard du Docteur
Angélique a aperçus, et dont son génie nous apporte la solution. Les questions sont ainsi posées par lui. Pourquoi Jésus-Christ se renferma-t-il dans l'étroite enceinte du peuple juif pour annoncer une doctrine qui devait être le patrimoine du monde entier ? Pourquoi voulut-il revêtir ses enseignements de dehors si humbles et surtout les voiler si souvent sous l'épaisse enveloppe de la parabole ? Pourquoi enfin la simple parole, jetée à la foule au jour le jour, et non pas le livre, l'écrit, qui immobilise la doctrine et soustrait l'enseignement aux vicissitudes et aux négligences de la simple audition? Tout est sagesse dans l'œuvre divine, et une étude attentive de ces questions les doit dégager des obscurités qui les voilent et nous en donner les plus lucides solutions.
1. Le peuple juif n'est humble, faible et petit qu'au regard superficiel qui n'a pas su pénétrer la trame de l'histoire, ni embrasser puissamment son ensemble. En réalité le grand peuple de l'antiquité, c'est le peuple juif. C'est lui qui tient incontestablement le sceptre des idées; lui qui seul jouit d'une vraie civilisation, seul possède une sagesse et une philosophie véritables, seul peut montrer une législation, des mœurs, des coutumes, un courant d'idées marquées au coin de la dignité et do la grandeur, La Grèce et Rome, sous la pourpre qui Ls couvre et le prestige qui les illumine, restent barbaiv5 dans leurs mœurs, dans leurs lois, dans leurs idée^:. Leur vie sociale est blessée à mort par les vices qui Ij. rongent ; leur vie domestique défie par son impudeur la plume qui en voudrait tracer le tableau ; leurs législations contiennent des articles absolument indignes des peuples civilisés; leurs arls et leurs littéiaturcs.
H CnAPITRE CINQUIÈME
tout inimitables qu'ils puissent être d'éclat, de fraîcheur et de puissance, gardent dans mille détails les traces du faux au milieu duquel ils se développent. Non, la tête, l'ùme du monde antique, n'est ni P^omc ni Athènes, c'est la cité sainte, Jérusalem, et le petit peuple qu'elle réunit dans son sein. C'est de Jérusalem qu'est dit ce mot : fundatur exullalione universx tcrrx mous Sion, - Sion renferme sur sa montajïne la joie de toute la terre; » la joie de la vérité possédée sans ombre, de l'espérance sans obscurité, de la vie sans corruption. Et la raison de cette prééminence de Sion sur toutes les autres cités du monde, « c'est que Dieu est connu dans ses demeures. » Partout ailleurs on adore Jupiter, Mercure et Vénus, les vices personnifiés en d'impures idoles; ailleurs on n'a plus que d'informes lambeaux de vérités souillées des plus monstrueuses erreurs et des plus inconcevables folies; dans « Sion » « on connaît le vrai Dieu, » et avec Lui toutes les vérités qui seules vivifient l'intelligence, le cœur, la famille, la société. Cette notion nous explique amplement le choix fait par Dieu du peuple juif pour recevoir la doctrine du Verbe incarné. 11 était dépositaire des prophéties et des promesses : Dieu l'avait éclairé au sein de l'épaisse nuit du paganisme, et l'avait disposé par une longue préparation à écouter et à comprendre l'enseignement plus sublime que son Fils apportait à la terre. Saint Thomas creuse plus à fond encore celte doctrine, et rattache le fait qui nous occupe à un plan universel de la Providence, d'après lequel l'illumination des intelligences suit la marche que parcourt la lumière matérielle dans le monde physique. Les hauts sommets sont éclairés d'abord et d'eux la lumière se répand dans les lieux inférieurs. Les anges les plus élevés dans la sainte
hiérarchie reçoivent immédiatement les révélations ^jvines et les transmettent d'ordre en ordre aux anges moins élevés. Dieu, dans levangélisationdu monde aux jours da Messie, ne se départ pas de ce plan. Les intelligences à leur plus haut sommet sont celles des Juifs : c'est elles qu'il convient d'éclairer tout d'abord afin que d'elles la lumière divine se répande sur bs autres peuples placés plus bas dans l'ordre de la vérité et de la vertu '. Une autre raison toute de patience et de miséricorde retint Jésus-Christ dans la Judée et lui fit préférer, comme premiers auditeurs, ces fils d'Israël toujours aimés de Dieu malgré leur intraitable orgueil et leur incrédulité obstinée. Le Dieu qui tenta jusqu'au dernier instant de triompher, à force d'amour, de la perversité de Juda, n'abandonna à la perdition le malheureux peuple juif qu'après que toutes les ressources de la plus délicate charité eurent échoué contre d'invincibles refus. Il resta en Israël et fit à peine de rapides apparitions sur le sol des Gentils. Il ménageait la susceptibilité haineuse de son peuple, il évitait « de briser le roseau déjà froissé et d'éteindre la mèche qui fumait quelque peu encore. » « Tout le jour, » durant toute sa carrière, « il étendait les bras vers un peuple incrédule et contradicteur. » Enfin ce séjour exclusif de Jésus-Christ dans la Judée recouvre un profond mystère. Il était « l'héritier universel, » «toutes
• Hoc debitusordo exigebatul Judceis qui Deo erant propinquiores per lldem et cuUum unius Dei prius doclrina Christi proponerelur, et per cos transmitleretur ad génies. Sicut enim jQ cœlesti hierarchia per supcriores angelos ad iiiferiores diviiia) illuminaiiones deveniunt. (D. Tiiom. Sum. tlieolog, p. III,quœât. KUï, art. 1.)
les nations lui étaient données en héritage, » tous les peuples devaient être « les auditeurs de Dieu, » et tomber à ses pieds, subjugues par la puissance de sa parole : mais ce magnifique patrimoine, ce règne do tous les lieux et de tous les siècles, Jésus-Christ comm3 homme ne devait l'acquérir (}ue par sa passion et sa mort. Sa domination et sa gloire devaient être achetées de son sang, et c'était après « l'anéantissement » de la croix et du sépulcre, « que tout genou devait fléchir devant lui au ciel, sur la terre et aux enfers. » Cj décret divin influe d'une manière décisive sur la vie publique de Jésus-Christ, les limites dans lesquelles il circonscrit sa prédication, et le retentissement qu'il lui donne. « C'était par sa passion, dit saint Thomas, quo Jésus-Christ conquérait la puissance et la victoire et la domination sur les Gentils. Aussi avant sa passion refuse-t-il de prêcher sa doctrine à la genlilité, et après cette passion dit-il à ses disciples : Allez et enseignez toutes les nations. C'est là le sens des paroles qu'il prononça peu de jours avant sa passion, lorsque desGcn'ils demandaient à le voir : « Si le grain de froment ne tombe à terre et n'y meurt, il reste seul et stérile ; mais s'il meurt, il apporte beaucoup de fruit'. » « Il devait mourir, ajoute saint Augustin, par la perfidie des Juifs, et il devait s'accroître de la conversion de tous les peuples infidèles. »
1 Quia Ghristus per cmcis victoriam meruit poleslalem et vie* toi'iam et dominium super gentcs. — Tdeo anle pa3sione:ii sua;n noluit genlibus prœdicari suim doctriuam, sed post passione.:i dixit discipulis : eunles doccle oinnes génies. (0. Thom. Suin. llieolog. p. III, quœst. xlh, r,rt. I.)
2, La manière dont Jésus-Christ transmettait sa doctrine mérite toute notre attention. Il la découvre et il la voile tout ensemble. Parfois il parle ouvertement ; parfois à mots plus couverts, dissimulant en partie sous le tissu de la parabole ; et ce tissu lui-même, il le rend tantôt plus épais, tantôt plus léger et plus transparent. Même variété dans ses auditoires. Le plus souvent il parle à la foule, à ciel découvert ; gravissant quelque colline, ou montant sur quelque barque, il jette à un champ immense la semence divine ; d'autres fois il se restreint et fait entendre aux pharisiens et aux scribes, avec les révélations de la foi, l'annonce des châtiments efifroyables que leur réserve l'avenir. Il est des jours où nous le trouvons seul à seul avec le pharisien pusillanime ou la Samaritaine pénitente, et il verse à ces âmes isolées ses plus profonds et ses plus divins enseignements. Mais ses colloques intimes, ses épanchcments du cœur, ses illuminations les plus vives et les plus continuelles sont pour les Apôtres qui partagent sa vie, ses labeurs et sa mission. S'il nous est permis de rechercher une règle et de fixer un ordre suivi par le divin Maître dans une aussi grande variété, nous pourrions dire en général que Jésus ne livrait ses ineffables secrets à la foule qu'avec l'adoucissement de la demilumière, et sous le voile léger de la parabole, tandis qu'à ses Apôtres il les exposait à nu dans leurs profondeurs, leurs aspérités et leur magnificence. La raison de cette différence était dans la différence des dispositions. La foule n'était ni apte à pénétrer ni digne souvent d'entendre \ Rappelons - nous la scène do
1 Turbis Dominus io parabolis loquebatur, sicut dictura est, quia non erant digal nec idonei nudam veritatc.n accipere
Capharnaum, lorsqu'un jour Jésus-Christ révéla sans voile ni atténuation d'aucune sorte l'ineffabîe mystère de l'Eucharistie: il le fallait pour fixer à jamais la foi chrétienne sur la réalité absolue de la présence de l'Homme-Dieu sous l'espèce sacrée, mais l'effet, nous le touchons du doigt ; la foule s'indigne, murmure, se disperse ; et Jésus reste seul avec ses quelques Apôtres. A ce fait unique jugeons de la nécessité où était Jésus- Christ d'atténuer sa trop divine doctrine et de voiler de trop écrasantes révélations. Comprenons ce mot de l'Évangile : « Jésus ne leur parlait qu'en paraboles, » et jugeons avec saint Thomas, de la bonté et de la condescendance du divin Maître. Il a devant lui des intelligences rebelles, des cœurs malades, des yeux volontairement et obstinément affaiblis : Que fera-t-il? laissera-t-il dans l'obscurité qu'ils méritent ces malheureux qui refusent la lumière? Non, il leur compose de demi-teintes, des rayons amoindris, des vérités voilées et cependant visibles et transparentes. Ce n'est pas le plein midi ; ces malades ne le supporteraient pas ; mai£ c'est moins encore l'horreur de la nuit, et l'épaisseur désespérée des ténèbres K « Qui n'admirerait la condescendance avec laquelle il tempère la hauteur de sa doctrine ? c'est du lait pour les enfants et tout ensemble du pain pour les forts. On le voit plein des secrets de
quara discipulis exponebat. (D. Thom. Sum l/ieolog. p. III quaest. xlii, art. 3, ad tertium.)
1 Christus qaœdara turbis loquebatur in occulto, paraboliî utens ia annunlianda spirilualia mysleria, ad quiB capienda non erant idonei, vel digni : el tamen melius erat eis vel sic sub tegumenlo parabolarum spirilualiuni doclrinam audire quam omnino ea privari. (D. Thom. Sum. theolog. p. III, quaest. xlii, art. 3.)
Dieu, mais on voit qu'il n'en est pas étonné comme les autres mortels à qui Dieu se communique : il en parle naturellement, comm3 étant né dans ce secret et dans cette gloire ; et ce qu'il a sans mesure, il le répand avec mesure, afin que notre faiblesse le puisse porter '. »
3. On peut demander enfin pourquoi Jésus-Christ n'immobilisait pas par l'écriture, mais semblait livrer au vent de chaque jour ses leçons divines et ses plus précieux secrets. Saint Thomas répond: Jésus-Christ dominait trop par sa puissance et l'efficacité de sa grâce les moyens humains pour en devenir tributaire. L'écriture implique impuissance dans le docteur qui y doit recourir ; on écrit parce qu'on meurt, parce que la voix doit s'éteindre, et l'enseignement se glacer sur les lèvres : Chrisliis non moritur, « Jésus-Christ ne meurt pas. » « Le Christ était hier, il est aujourd'hui, il sera dans les siècles des siècles, » toujours présent dans le passé comme dans l'avenir de l'histoire humaine; hôte vivant de toutes les intelligences et de tous les cœurs, mémorial impérissable, souvenir toujours jeune de la vérité de Dieu , organe toujours retentissant, voi\ toujours vibrante de la doctrine, dans l'ensemble des générations comme dans l'intime de chaque âme Qu'avait besoin de l'écriture le Docteur qui par luimême et de vive voix pouvait enseigner toujours? Du reste, veut-on l'écriture ? Voici la seule qui soit vraiment digne de Dieu. « Il est manifeste, dit l'Apôtre aux fidèles, que vous êtes la lettre du Christ, préparée par nous, et écrite, non pas avec l'encre, mais avec l'Esprit
• Uo&suct; IJiA univers. î'' parlie, ch. xix. ■;
22 CHAPITIŒ CJNQL1È.ME
du Dieu vivant, non pas sur des tables de pierre, mais sur les tables de cbair de vos cœurs '. »
L'écriture resserre, circonscrit la doctrine ; elle est une digue à l'océan de la vérité, et quelle digue poser à un océan sans rivage? La doctrine s'échappait des lèvres du Christ en torrents si impétueux, en fleuves si intarissables, que saint Jean a pu dire : «Il est une foule d'autres choses que fit Jésus, et si on les écrivait en détail, le monde entier, à ce qui nous semble, ne contiendrait pas les livres qu'il en faudrait composer. » Si tout ce qu'a fait et dit l'Homme-Dieu sur la terre était consigné dans des livres, le monde croirait posséder le trésor entier de ses paroles et de ses actions : possession Impossible puisqu'elle confine à la possession même de l'infini. Un troisième motif témoigne de l'amour et de la sollicitude délicate de Jésus-Christ pour sa virginale lîlpouse, l'Église catholique. Veuve de son Époux, quelle consolation lui devait rester sinon de recueillir avec une avidité pieuse l'héritage de sa doctrine, de rassembler les mille souvenirs ép.irs de sa vie mortelle, de ses actions, de ses paroles, de ses miracles, de ses bienfaits, de ses divins exemples; de s'en composer un Livre, code sacré de l'a mou:-, mémorial des vertus d'un Dieu-Homme, divin miroir où toute âme chrétienne contemple la physionomie, la beauté et les charmes du Père qui l'a aimée et sauvée ? Cette marche suivie par Jésus-Christ laissait ainsi à son Kglise deux missions également glorieuses: la première, d'éterniser dans des livres sacrés une partie des souvenirs et des leçons de l'Homme-Dieu ; la seconde, de recueillir dans une impérissable mémoire et de transmettre par l'or*
» il Cor., m.
LA VIE PL'IiLiyUE 23
p;ine toujours sûr de la tradition ce que l'écriture n'avait pas consigné.
III. — Aux Juifs défiants et incrédules Jésus-Christ disait un jour : les œuvres que je fais rendent témoignage de moi K Ces mots nous découvrent la nécessité et la mission du miracle dans la vie de Jésus-Clirist. Jésus- Clirist, dit saint Tliomas, se présentait au monde comme docteur et (;omme envoyé de Dieu. A ces deux titres, il devait faire des miracles pour affirmer la vérité de sa parole et manifester l'éclat de sa Divinité. Comme docleur, Jésus-Clirist offrait à la raison humaine des vérités inaccessibles et d'effrayants mystères. Or, en face de la vérité incompréhensible qui ré<;lame la foi et repousse la démonstration ordinaire, que fera l'homme, et quelle question se posera? Une seule. Est-ce Dieu qui parle? Ah! si Dieu me parle, le mystère, loin de rebuter ma raison, l'attire, loin de lui donner prétexte à une résistance impie et absurde, rend son obéissance plus facile en lui montrant plus manifestement dans un dogme plus haut et plus inaccessible la présence du Dieu inaccessible et infini. Quoi ! ô homme, ô être borné et infirme plus encore en ton esprit qu'en ta chair, un Dieu te parle, une intelligence infinie entre en commerce avec toi, elle tire de ses profondeurs ses plus impénétrables pensées et ses secrets les plus intimes, et tu t'étonnes, et tu murmures, et tu fuis! Le mystère te trouve rebelle, et ce qui est le sceau de Dieu par excellence et la plus infaillible preuve que c'est bien lui qui te parle, est cela même qui excit^ ta défiance et fait
* Joau. V. 3Gt
21 CHAl'lTKE CINQUIÈME
tomber ta foi! Une seule formule, une déduction uniqm est laissée au bon sens, et la voici : c'est Dieu qui parle, donc il y a dans cette parole des hauteurs où je ne puis atteindre, et des abîmes dont la profondeur échappe à mon regard. On le voit, toute la question se ramène à ce terme unique : Dieu est-il là ? Dieu parle-t-il ? Jésus- Christ apparaît dans le monde, il enseigne sa doctrine, il expose sa législation, il fait p^jser le mystère de tout son poids sur la raison humaine : la question se dresse devant lui comme devant toute parole qui prétend à l'honneur d'enchaîner l'intelligence au nom de la vérité divine, et le cœur au nom de l'autorité de Dieu : Est-ce Dieu qui parle? Où sera la réponse, et comment l'homme saura-t-il que la parole qu'il écoute sans la comprendre est la parole de son Dieu, et qu'il la doit mettre sous la garde inviolable d'une humble et solide foi ? La réponse est le miracle. Le miracle, dit saint Thomas ^ , est la lettre de crédit que Dieu donne à ses ambassadeurs; c'est le sceau incommunicable que nulle puissance au monde ne peut contrefaire, et qui mani* foste par conséquent, en dehors de toute méprise pos* sible, sa présence, sa parole et sa suprême autorité. Ce cachet divin, «lésus-Christ dut l'avoir et le montrer à la terre; et sans cesse il le montrait en eiïet. A l'humu-
1 Homiai conceditur miracula facere principaliter ad confirrnandam veiilatem quam aliquis docet : quia enim ea qufc .'■unt lidei, humanam ralionem excedunt, non possunt per rationca humanas probari, sed oporlel quod probentur per argumcnLum diviuafi virlulis : ut dum aliquis facit opéra quae solus Deus fa- Coro polest, credanlur ea quaj dvcuntur esse a Deo. Sicul cura aliquis defert lilleras annulo régis sigaalas, credilur ex volunlale rogis proccssisse quod in iliis conlinelur. (D. Tliom. 5um. ikijlorj. p. III, quitst. XHi, arr. I,)
nité, effrayée de l'inouï de sa doctrine et de ses révélations, il disait : «Si je ne fais des œuvres divines, soit, ne croyez pas en moi... Mais croyez donc à cause des œuvres que vous me voyez faire. » Et le monde savait si bien que le miracle tranchait sans réplique la question de la doctrine et du mystère, que, se présentant à l'Homme-Dieu, il lui disait : « Quel miracle faites-vous pour que nous croyions en vous ? » Et le miracle était opéré, éclatant, perpétuel, tout rempli de la puissance et de la manifestation de Dieu.
Mais Jésus-Christ n'était pas seulement Docteur, il était envoyé de Dieu, Médiateur entre le ciel et la terre, chargé de la mission haute et ardue de réconcilier à son Père l'humanité coupable, de la purifier par son sang, de la déifier par sa grâce, de la subjuguer par sa foi, et de la porter par son espérance et son amour jusqu'aux plus âpres sommets de la ^perfection. Or le monde ne pouvait subir cette glorieuse domination et se laisser emporter à cette impulsion divine, qu'en ayant une inébranlable conviction que l'hôte qui était venu à lui dans l'humilité de la chair, avait partagé son foyer et ses douleurs, avait touché ses plaies, dessillé ses yeux, prêché la doctrine céles.te, était enfin mort pour lui dans les supplices, que celui-là était bien son Dieu. L'homme, en Jésus-Christ, elle l'apercevait sans peine, à chaque mouvement et à chaque pas. Mais croire en l'homme ne servait de rien à qui ne confessait en même temps que cet homme était hypostatiquement uni au Verbe de Dieu. Le Sauveur en qui le monde doit croire est le seul Homme-Dieu. Toutes les espérances et tous les devoirs de l'humanité se trouvaient donc enfermés dans cette question unique : Jésus-Christ estil Dieu? Ici encore, le miracle donnait son éclatante et
irréfutable réponse. Je fais des œuvres de Dieu^ disait Jésus, multipliant sous chacun de ses pas les plus magnifiques miracles, les jetant à profusion dans le monde comme il jetait autrefois dans l'immensité les milliers d'astres qui y étincellent <. « Il fut donc, conclut saint Thomas, éminemment convenable que Jésus- Ghrist fit des miracles. »
2. Mais comment ces miracles pourront-ils décider de la fondamentale question de la Divinité ? Combien d'autres thaumaturges ont commandé à la nature, franchi ses lois les plus impérieuses et montré au monde stupéfait les effets d'une puissance toute divine? Moïse bouleversait à son gré la nature, commandait aux fîots, régnait sur les lleuves, appelait les eaux jaillissantes du sein des plus arides rochers; Josué arrêtait la marche du soleil; Élie fermait et ouvrait les Cieux à
sa parole, et faisait jaillir la rtamme dévorante et que
d'autres dont la liste nous est impossible à dresser ici ! Qui séparera le Maître de ses serviteurs ? Qui, dans les miracles de ces saints, fera voir des hommes, et. dans ceux de Jésus-Christ, manifestera un Dieu? A contempler Jésus-Christ, même du plus rapide regard, cette question n'en est plus une, et toute la difficulté disparait. On voit le Maître, le Roi, le Dieu, partout, dans toute la suite de ces merveilles. Leur nombre, leur grandeur, leur continuité, et, si l'on pouvait parler ainsi,
1 Concedilur miracula facere... ad oslendendain prœsentia-.n Dei lahomine... Circa aulein Christum eral houilnibus mauifcstandum quod Deus essel in eo pergratiam non adoptionis sed unionis... et ideo convenienlissimum fuit ut miracula faC'^ixl. (6'u;h Iheolog. p. III. luicst. xui, art. l.)
LA VIE PUCLIQUS 27
le naturel nvcc lequel Jésus-Christ les opère, le sépare au premier coup d'œil des serviteurs auxquels Dieu confie de temps en temps ses pouvoirs. Jésus-Clirist est clicz lui dans la création ; tout lui obéit, tout le l'évère; où qu'il aille, la création s'incline et salue en lui son Créateur et son I\oi. S'il naît, les deux lui députent une étoile; s'il est baptisé les nues s'entr'ouvrent ; s'il se rend au désert, les anges l'y servent; s'il s'avance sur l'océan, les flots le portent et les tempêtes font taire leurs plus tumultueuses fureurs. Dès qu'il touche de son doigt divin l'iiomme sa créature, on sent le Dieu qui a créé l'être fragile qu'il répare et guérit. Enfin comme la nature avait salué sa naissance, elle pleura son agonie et sa mort; et ainsi tous les êtres en le voyant traverser l'existence, le reconnurent et le proclamèrent Fils de Dieu ; tous, jusqu'à ces créatures dégradées et maudites qui dans les blasphèmes de leur rage criaient à son approche : nous savons bien qui tu es^ ô Christ, Fils (Je Dieu! Les âmes de foi et d'amour faisaient en bénissant l'aveu que le dépit arrachait aux autres : Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant M Mais voici plus, et la différence entre Jésus-Christ et tous les autres thaumaturges prend les proportions de l'infini. « Moïse, dit saint Paul exprimant cette différence, fut dans la maison de Dieu ce qu'est le serviteur fidèle : tandis que le Christ y fut comme Fils dans sa propre maison. » Les autres invoquent sur eux la puissance divine, attendent que cette puissance leur soit communiquée
1 Miracula qucO fecit Christus suflicienta erant ad manifestandara divinitatem ipsius... secundum ipsam speciem operum rjuaa transcendebant omnem potcstatem creatae virtulis.(D. Thora. Suin. Iheolog. p. III. qi'.ccsl xliu, art. 4.)
pour en montrer les effets au monde; ils prient, ils implorent la divine intervention, tout en eux, dans leur attitude et leur langage, fixe nettement leur place inférieure, et révèle l'homme sous une pourpre d'emprunt et un sceptre étranger. Tout autre apparaît Jésus- Christ. Il commande : il ne prie pas, il n'implore pas une puissance supérieure dont il attend l'investiture pour agir, il agit par lui, par un pouvoir qui lui est propre, et qu'il partage avec son Père. Il dit ouvertement « qu'il ne priera pas; » il affirme que les œuvres qu'il opère, il les opère comme son Père, par la même volonté et avec la même puissance : c'est Dieu même, dit saint Paul, agissant corporellement '. Aussi, tandis que chez les hommes divinement revêtus de la pui ssance du miracle, cette puissance a des intermittences et des vicissitudes, quittant le thaumaturge et lui revenant tour à tour ; en Jésus-Christ elle est permanente et essentielle; c'est un jet dont la source est en lui ; ce sont des effets dont il est lui-même la cause impérissable. Le monde remarque avec étonnement que des puissances s'échappent de lui ^^ le miracle sortait de lui comme le flot sort de sa source et le rayon de son foyer. Et ainsi, dit saint Thomas, non-seulement les miracles de Jésui- Christ, mais plus encore la manière dont ils étaient opérés, devenaient une invincible preuve de divinité. Pfopter modani miracula faciendi, quia s cilicet quasi ix propria potestale miracula faciehat, non autem oranr.j ticut alii^. Enfin, une relation intime entre la doctrine et les miracles donne à ceux-ci une invincible force à montrer qu'ils sont opérés par un Dieu. Qu'on embrasso
» Coloss. II. — » Luc, VI. — * D. Thom. Sum. IheoloQ. p. III, quaest. xuii, art. 4.
LA VIE PLULIQUE 29
d'un coup d'œil la doctrine entière de Jésus-Christ; qu'on recueille ses paroles, et qu'on réunisse pour les confronter ses prédications publiques comme ses entretiens intimes, de tout cet ensemble ressort une grande, solennelle, unique affirmation : celle de la Divinité. Jésus-Christ s'affirme Dieu partout; en secret comme en public, devant ses ennemis comme au milieu de ses disciples et de ses amis; et ses miracles il les opère en témoignage qu'il est Dieu et afin que Von croie en lui. Qui ne voit la force indissoluble de cet enchaînement? S'il n'était pas Dieu, mais s'il jetait au Ciel et à la terre le plus impie des mensonges, d'où lui viendrait sa puissance divine? Et qui osera pousser la négation jusqu'à cette extravagance de dire que le Dieu, qu'il détrônait sacrilégement, s'est fait, en lui remettant ses pouvoirs, complice de son imposture* ?
3. La force de cette argumentation ressortira mieux encore d'une vue d'ensemble jetée avec saint Thomas sur les miracles de Jésus-Christ. Dans ces miracles Jésus-Christ se montre sous les deux traits qui caractérisent l'action divine, la bonté et la puissance; en tous on sent le Dieu qui pardonne qui sauve et qui guérit; en tous on reconnait le Dominateur Suprême de l'univers. « Ses miracles sont d'un ordre particulier et d'un caractère nouveau. Ce ne sont point « des signes dans le Ciel, » tels que les juifs le demandaient; il les fait presque tous sur les hommes mêmes et pour guérir leurs infirmités. Tous ces miracles tiennent plus de la
* Ex ipsa doclrlna qua se Deum dicebat, quée nisi vera csset, non confirmarelur miraculis divina virLuLe factis. [Sum. Ihco'.og. p. III, quœst. XLrîi, art. 1.)
bonté que de la puissance et ne surprennent pas tant les spectateurs qu'ils les touchent dans le fond du cœur. Il les fait avec empire : les démons et les maladies lui obéissent: à sa parole les aveugles nés reçoivent la vue, les morts sortent du tombeau et les péchés sont remis, le principe en est lui-même; ils coulent de source: « Je sens, dit-il, qu'une vertu est sortie de moi. » Aussi personne n'en avait-il fait de si grands ni en si grand nombre '. »
Et comme en tous apparaissent manifestement le Créateur et le souverain Maitre de l'univers ! Ses miracles s'adressent à la création tout entière et font d'elle une esclave soumise et respectueuse à tous ses commandements. Le centurion rendait ce trait avec une simplicité sublime quand il disait au Sauveur : « Moi qui ne suis qu'un homme placé sous une autorité, mais qui ai au-dessous de moi des soldats ; je dis à l'un : va, et il va; et à l'autre : viens, et il vient; et à mon serviteur : fais ceci, et il le fait. » Vojs, 6 Maître sans supérieur, 6 Roi suprême, ô Dieu de toute la création, vous dites un mot, et tous les êtres obéissent; vous donnez un ordre et toutes les créatures s'y soumettent, et toutes choses dépendent absolument de votre volonté.
Il en était ainsi, et telle est bien la révélation qui jaillit de l'ensemble des miracles de Jésus-Christ. Toutes les parties de la création, chacun des êtres qui la composent, reçoivent tour à tour l'ordre du Maître, et, en s'y soumettant aussitôt, témoignent de sa domination suprême. Jésus-Christ commence par se montrer le Soigneur des Anges : il étend sa puissance sur cette
» Dûàsacl, llisl. univers. '2c parlie. ch. xix.
création supérieure, afin de ne laisser aucun doute sur les pouvoirs divins dont il est revêtu pour celle-ci. A sa naissance les Anges chantent dans les deux; au désert ils le servent; ils gardent son sépulcre et publient sa résurrection. Sur les anges déchus sa domination est formidable. C'est eux dont l'humanité aveuglée adorait la puissance; c'est eux que brise avec éclat Celui qui est leur Maître et leur juge. Il les chasse des possédés afin d'exposer à tous les regards leur défaite et la fin de leur terrible règne. Et pour mieux faire comprendre au monde le prix de la délivrance et la grandeur du triomphe qu'il remportait sur eux, il lui était ordinaire de laisser les démons torturer le malade avant de l'en chasser pour toujours. C'est ainsi encore que pour peindre aux yeux la perversité, la fureur, et la force de ces ennemis implacables de l'homme, il les laissait précipiter avec une rage inouïe tout un troupeau dans la mer'. Jésus-Christ fait ses miracles dans l'immensité des Cieux. A sa naissance il y fait lui re une radieuse étoile, mais il réserve ses plus divines manifestations pour le temps de sa plus profonde ignominie à la croix. Alors la création entière semble venir à son gibet pour le couvrir de gloire, « les Cieux, » plus que tous les autres êtres, «racontent sa gloire. » Le soleil voile sa face et la lumière a horreur d'éclairer le déicide. « Il importait, dit saint Thomas, qu'au moment où sa divinité se dérobait sous le plus épais voile de l'humiliation, de plus éclatants miracles la révélassent au monde 2. »
« Permisit dsemones quos ejiciebat hominibus aliquod nocu- Tnenlum inferre, vel in corpore vel in rébus, propter humanam salutem, ad hominura scilicel instructionem. [Sum.theolog.p. III qu.-est. XLiv, art. 1, ad quarUim.) — * Tune praecipue oportebal
Mais, comme Bossuet nous le disait plus haut, tous ses miracles tiennent plus de la bonté que de la puissance Jésus-Christ les fuit presque tous sur les hommes mêmes et pour guérir leurs infirmités. Il touche une a une les plaies de la nature déchue; il répare partie par partie son œuvre dévastée, refait membre à membre l'homme qu'il avait créé si beau et si fort, et que le péché avait si tristement déformé. A lavoir poser son doigt tout-puissant sur la chair, pénétrer jusqu'à l'âme, en démêler les pensées intimes, en guérir les passions, en chasser les maladies et la mort, on reconnaît sans peine le Dieu Créateur à qui il ne coûte pas plus de restaurer que ]de créer à nouveau ses ouvrages. Le péché avait tout ravagé dans l'homme, et Jésus en avait constamment devant les yeux les lamentables effets. «Il gisait là une multitude de malades,
d'aveugles, de boiteux, de paralytiques , » triste
spectacle qui remplissait l'âme du bon Maître de douleur et de pitié. Avec quel amour il s'approchait des infirmités de ceux « qu'il ne rougissait pas d'appeler ses frères'! »Avec quelle force aussi et quelle iavinciblo autorité il renvoyait ceux qui l'interrogeaient sur sa divinité, à ces troupes d'infirmes, dont il guérissait d'un mot et d'un geste les maladies les plus désespérées : « Allez et racontez à Jean ce que vous avez
ia Christo divinitatem per miracula ostenaere quando in eo maxime apparebal infirmitas secundum humanam nalurara. Et ideo in Christi nalivitate Stella nova in cœlo apparuit. In pas sioae autem adhuc major infirmitas circa humanitatem Chrisli apparuit; et ideo oportuit ut majora miracula ostenderentur circa principalla mundiluminaria. (D. Thom. 5u/n. Iheolog. p. III, quaïst. xLiv, art. 2, ad tertium.) » Hebr.
LA VIE PIDLIQUE 33
entendu et vu ; que les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent '. » Le Créateur seul de l'homme pouvait avec une pareille puissance connaître les sources secrètes de la douleur pour les tarir. Son pouvoir sur les âmes était plus extraordinaire encore 3. Il les transformait à son gré : d'un signe, Matthieu quitte son comptoir et ses monceaux d'or, et le suit par les plus âpres chemins du dénùment; les Apôtres abandonnent tout pour s'attacher à sa détresse et à ses ignominies; Zachée ouvre avec transport les portes de son opulente demeure : tout fléchit, tout cède, tout se transfigure à la parole de Jésus. Il fait plus, il enchaîne les âmes. La perversité de ses ennemis brise son flot impétueux devant la défense du Maître; les plus habiles manœuvres, les trames les mieux ourdies, les plus inévitables pièges restent sans efficacité tant qu'il plaît à Jésus de les déjouer et de les rendre impuissants. Plus encore, il domine les âmes, les renverse, les brise quand il le veut. Seul, un fouet de cordes à la main, il fait fuir devant lui une multitude ; d'un mot il abat la troupe entière des bourreaux qui le viennent saisir. Enfin, il purifie les âmes ; .c'est là sa plus grande et sa plus divine œuvre. Sa puissance pénétrait jusqu'à leurs ruines pour les relever, et leurs souillures pour les effacer. Elles lui arrivaient mortes et affreusement mutilées, il les renvoyait pleines de force, de vie et de beauté. Presque toujours le miracle était double; en même temps qu'il guérissait les corps, il rendait aux âmes la santé infiniment plus précieuse de la grâce '^.
» Matth. — * D. Thom. Sumlheolog. p.lll,qua?3t. XLiv,art.3,û(l oriinum. —^Sinn. Iluolog. p. III, f]i;xa, xliv, art 3, ad tcrtitiin.
Après avoir étendu sa puissance sur la nature angelique, et l'avoir employée à refaire et à ressusciter l'homme doublement mort, dans sa chair et dans son âme, Jésus-Christ ne dédaigna pas, afin de montrer « que tout est soumis au Fils, » de faire des miracles dans la nature inférieure elle-même. Chaque partie de la création, chaque ordre de la nature reçoit à son tour les ordres de son Créateur et l'empreinte de sa suprême domination. L'océan reconnaît son commandement; !es poissons qui s'y jouent viennent à son ordre, ou rendre la monnaie destinée au cens, ou se réunir dans les filets d'une pèche miraculeuse. L'air apaise à sa voix ses tumultes; les moissons se multiplient sous ses doigts divins; l'eau se transforme et change sa nature; les rochers se fendent, et la terre, par ses tressaillements et ses commotions convulsives, proclame qu'elle obéit à Celui qui a tout créé et garde la puissance de tout régir. «< Les miracles de Jésus-Christ avaient pour but de manifester sa divinité et de procurer ainsi le salut de l'homme. Or l'attribut le plus essentiel à la Divinité, c'est d'avoir sur tous les êtres la domination absolue Aussi fallut-il que Jésus-Christ opérât des miracles sui tous les êtres de la création'
IV.— Jésus-Christ fut Prêtre : grande et sublime révélation, dogme ineffable, re npli des plus hautes magnillcences et des plus riches fruits de l'Incarnation.
Saint Thomas place de suite la question du sacerdoce de Jésus-Christ sur son plus vaste terrain. 1" L'œuvre entière que venait accomplir le Verbe
* D, Tlioiii. Suin theoloî/. p. III, qua-st. xliv, art. 4
LA VIE PLBI.IQUii: 3"l
incarné réclamait de lui qu'il fût prêtre. 2» Prêtre, Jésus-Christ dut être en même tempsllostie et Victime et s'offrir soi-même en divin et perpétuel holocauste. 30 Les magnifiques effets de rincarnation et de l.i Rédemption dans le monde, sont les effets mêmes produits par le sacrifice et le sacerdoce de Jésus-Christ. 40 Ce sacerdoce devait être éternel, et son rite fut prcQ' garé dans le sacerdoce de Melchisédech.
1. Trois traits, d'après saint Thomas \ définissent b prêtre : les fonctions qu'il exerce, la charité dont son âme est pleine, l'élection et l'onction divines qui lo séparent et le sanctifient, offtcium, miseratio, eleclio clivina. Le prêtre est médiateur entre Dieu et les hommes : il porte à Dieu les hommages de la terre; il fait descendre sur la terre les pardons, les faveurs, les miséricordes de Dieu. Sans cesse, comme Moïse dont il accomplit excellemment la figure, le prêtre monte sur la cime d'un Sinaï plus vénérable et plus saint, pour s'y entretenir avec son Dieu, y prendre ses instructions, y recueillir ses ordres et s'y illuminer des splendeurs de sa vérité: puis, après ce commerce tout divin, il redescend enflammé parmi ses . frètes pour leur communiquer les dons qu'il rapporte du sein de Dieu. Le sacerdoce, d'après sa notion la plus générale, est circonscrit dans cette double médiation qui fait à la fois du prêtre l'ambassadeur de Dieu vers les hommes, et des hommes vers Dieu. Le prêtre est l'homme de Dieu et l'homme de ses frères, chargé tout ensemble des intérêts de Dieu et des intérêts de l'iiumanité 2. Avant dépasser plus
1 D. Th. Comment, in Epist. ad Hebr. — « Propriuni ofliciuin sacerdolii est esse mediatoreni iuter Deum el populum in quaa-
36 CHAPITRE CliNQUlÈME
îivunt dans cette belle et grande doctr n ), saint Thomas * tire de suite les trois conclusions suivantes : le prêtre, pour remplir la définition et les exigences du sacerdoce tel que Dieu l'a constitué, devra être, homme, saint, bienfaiteur, i'a; hominibus assuniptus : c'est du milieu des hommes que Dieu tire le médiateur entre lui et les hommes : l'homme s'acquittera mieux de l'ambassade que lui confle la terre; il comprendra mieux les détresses et les besoins des hommes qu'il représente, et du milieu desquels il a été tiré. Mais s'il est homme, et homme « enveloppé lui aussi de faiblesse et d'infirmité, » la sainteté le fait plus grand que les hommes, le place près de Dieu, et lui ouvre un accès toujours possible et toujours facile au trône de la justice divine qu'il doit apaiser, et à celui de la miséricorde qu'il doit attendrir : sanclus, innocens, impoUutus, segregatus a pcccatoribus. Enfin le prêtre est bienfaiteur. Si la stérilité de l'existence est une malédiction pour tous et un crime de lèse-humanité, dont Dieu demande un compte inexorable, pour le prêtre constitué par Dieu providence, lumière, vie de l'humanité, cette stérilité est un crime plus énorme et appelle sur la tête du serviteur paresseux, négligent et inutile, de bien plus terribles châtiments. Le prêtre est bienfaiteur : toutes les misères ont droit d'asile dans son cœur, tous les besoins doivent trouver en lui leur secours, toute ignorance s'éclaire à son éclat, toute larme se sèche à sa charité, tout
tum scilicel divina populo tradit ; unde dicilur Sacerdos quaa sacra dans; etitemm in quantum preces populi Deo oiïertet prô ooram pecoalis Deo aliqualiler salisfacit. (D. Thom. Suin. tkeolog. p. III,qu3îst. XXII, art. 1.) » D. Tho'.n. Comneni. in Hpisl 'li Ikhr. cap. v. «
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rrimcreroit de lui le pardon, toute Acrtu parvient par pjr lai à la consommation de la gloire. — Ce qui précède nous explique déjà suffisamment le second caractjresous lequel apparaît le sacerdoce : la charité et la commisération, miscralio. f.e peuple ne doit pas avoir " un pontife incapable de compatir. » De quelle utilité lui serait un médiateur qui ne s'intéressât pas à ses besoins, un avocat qui ne plaidât pas sa cause, un médecin insensible à ses douleurs et inattentif à ses maladies ? L'âme du prêtre sera donc pleine de commisération « pour les ignorances et les errements » de ses frères, toujours pi-êt à soigner leurs plaies vives, toujours immolé à leurs besoins et à leur sécurité. — Ces fonctions et ces vertus du sacerdoce placent le prêtre si haut au-dessus des hommes et si près du tréJne et du ca'ur de Dieu, que son élection n'est due à aucune influence et à aucun pouvoir terrestres ; Dieu se réserve Télcction de ses prêtres; lui seul les dislingue de la foule, les appelle, les forme, les sacre, et les envoie au monde, porteurs de ses ordres, de ses secrets, de ses bénédictions, « et personne n'assume de soi-même cet honneur, mais celui-là seul qui est appelé de Dieu comme le fut Aaron ^ . »
Tel est le prêtre : c'est dire que Jésus-Christ le fut; exprimons-nous avec plus de justesse et de profondeur : Jésus-Christ est le vrai, l'unique Prêtre, le Prêtre éternel, qui suffît à lui seul à remplir dans une plénitude et une perfection infinies la définition du sacerdoce, qui seul en put soutenir le poids, accomplir l'œuvre, mériter l'honneur et conquérir les fruits. Des que nou3 contemplons le Verbe incarné descendu sur la terre, sa
mission, ses fonctions, ses vertus divines et la divine efficacité de sa vie et de sa mort, comment n'y pas reconnaître à l'instant le Pontife unique et suprême dont les autres n'ont été et ne seront ou que les figures, ou que les continuateurs et les ministres ' ? Saint Thomas qui nous définissait le prêtre dans ses trois traits généraux : le ministère, la charité, l'élection divine, officium, miseratio, elcclio divina, prend soin incontinent après 2 de nous montrer combien ces traits conviennent parfaitement à Jésus-Christ, à ce point que le Verbe Incarné et Rédempteur se peut à peine concevoir sans l'auréole du sacerdoce. Jésus-Christ est absolument, entièrement, parfaitement tout ce qu'est le prêtre : est Médiateur; touche à Dieu et touche aux hommes ; il vient au monde chargé des ordres, des secrets, des faveurs de Dieu; il remonte à Dieu porteur des vœux et des supplications de la terre; et enfin telle est cette médiation divine, telle sa valeur, sa perfection et son efficacité, que par elle et elle seule l'homme coupable put être réconcilié avec son Dieu, la terre être rapprochée du Ciel, Dieu recevoir une gloire et des honneurs dignes de lui, et l'homme une rédemption surabondante. Le sacerdoce exige du prêtre qu'il 3oit « tiré du milieu des hommes, » homme en tout semblable à ceux qu'il doit diriger et bénir; Jésus-Christ est homme en tout semblable à ses frères... sauf le péché. Il est homme, mais il est saint; abaissé et infirme comme ses
* Hoc aulem maxime convenit Christo : nam per Ipsum divina bona hominibus sunt collata... Ipse humauum genus Deo reconciliavit... Uade Christo maxime convenit esse sacerdotem. {Swu, Iheolog. p. TU, quocst. xxii, art. I.) — ' D. Th. Comment, in Epist. ad Ilcbr, en p. v.
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frères, mais « saint, innocent, immaculé, sans contact avecles pécheurs,» et par là toujours cligne «d'être exaucé à cause de son respect. » Si la miséricorde entre comme second élément du sacerdoce, qui condolere possit, quel sacerdoce sera plus vrai et plus complet que celui de Jésus-Ghrist dont la naissance, la vie et la mort ont été un acte perpétuel de charité, de commisération et de dévouement? Ne définissait-il pas son sacerdoce dans sa perfection dernière, quand il disait : «« Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis ; » et encore : « Nul n'a une charité plus grande que celui qui meurt pour ceux qu'il aime. » Et que fit-il sur la terre, que de compatir, que de pleurer nos misères en les partageant ? Où le voyons-nous sinon au chevet de toutes nos douleurs ? A quoi se dépensent ses jours sinon à panser nos blessures, à consoler nos tristesses, à sécher nos larmes, à pleurer devant nos tombeaux et à frémir en face des ravages de notre mort? A quoi se passent ses nuits solitaires, sinon « à offrir à Dieu des supplications et des prières avec un grand cri et des torrents de larmes ?» «Vivant toujours pour intercéder sans fin. » Oh! qu'il se peignait avec une vérité iivine dans cette image du bon pasteur qui court après la brebis égarée, du père tendre qui ouvre ses bras et son cœur au prodigue fatigué de crimes et de misères, ou de cette humble poule qui s'efforce de réunir ses poussins sous ses ailes ! Que c'est bien lui! Que c'est bien le Pontife qui sait compatir^ et qui par les sou/Jrances qu'il a endurées a acquis une grande puissance de consolation! Ces paroles de saint Paul nous introduisent dans un des plus beaux mystères du sacerdoce. Le prêtre doit de toute nécessité être « un homme de douleurs. » Dieu ne le prendra pas da,ns les régions de la béatitude
et de la gloire; il ne le choisira pas parmi les anges, il le « tirera du milieu des hommes, » du sein de l'exil, Ô2 la déchéance et de la douleur. « Le prêtre sera lui aussi enveloppé d'infirmités. >• Et la raison? Nul ne comj.atitbien s'il n'a souIFert; nul ne console s'il n'a connu l'amertume des larmes, et « la puissance de consoler» n'est donnée qu'à ceux qui eux-mêmes « ont ressenti les douleurs. » C'est l'ineffable mystère de la douleur du Ci.rist : il souffrait parce qu'il était Prêtre, Pontife de Rédemption, Pontife d'un culte où le sang coule, et où « la rémission ne s'accorde qu'à l'elTusion du sang. » « Il était lui aussi enveloppé d'infirmités, » et brisé sous la douleur parce qu'il devait consoler toute douleur, compatir à toute souffrance, et apporter un remède à toutes sortes de maux. La troisième condition du sacerdoce, c'est l'appel divin, elcclio divina. Ici encore Jésus-Christ la remplit dans une perfection unique.
« Le Christ ne s'est pas lui-môme revêtu des splendeurs du sacerdoce pour devenir prêtre ; mais c'est le Dieu qui lui a dit : Tues mon Fils, et je t'ai aujourd'hui engendré, — et dans un autre endroit : Tu es prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédech '. »
2. Jésus-Christ est donc Prêtre, et le vrai, l'unique, l'éternel Prêtre. Mais dès lors, comme le conclut saint Paul, il doit avoir une victime à offrir, un holocauste à présenter au Très-Haut. Car « le prêtre est constitué dans les fonctions divines pour offrir à Dieu des dons et des sacrifices pour les péchés 2; » et « tout prêtre est constitué pour offrir des oblations et des hosties. D'où il suit que Jésus-Christ Pontife dut avoir, lui aussi, sa
1 llcbr. — -' llAn:
victime à offrir*. » Jésus-Christ, en même temps qu'il fut Prêtre, fut donc aussi Victime; sa vie entière est un sacrifice qu'il commence en venant en ce monde, et qu'il consomme en expirant sur la croix, apparuil per hosliam. Dès lors que le Verbe incarné voulait nous sauver, il devait le faire par la puissance du sacrifice. Le sacrifice, dit saint Thomas, nous était nécessaire sous trois rapports 2; pour nous racheter du péché; pour nous conserver dans la grâce ; pour nous unir à Dieu dans la gloire. Nous étions pécheurs, et l'arrêt était formel : du jour où tu mangeras du fruit, lu mourras! Arrêt formidable qui ne cessa plus de peser sur le monde, mort terrible, dont la dissolution du corps est la moindre partie, mais dont la plus affreuse est la seconde mort, la mort éternelle, le châtiment sans fin dans les horreurs d'une vivante mort. A côté de la sentence qui nous frappe de mort, se place celle qui condamne notre Rédempteur à l'effusion de son sang : Sine sanguine non fit remissio. Le sacrifice seul nous devait tirer de la malédiction et nous faire retrouver la miséricorde et le pardon : Christus semel oblatus est ad multorum exhaurienda peccata. Et être réconciliés n'est pas tout pour nous : il nous faut encore' la conservation dans la grâce,
1 Hebr. — - Notanduraquodhomoindigctsacrificiopropter tria: Uao modo quidem ad remissionem peccati, unde Apostolua dicit ad Hebr.v,quod ad sacerdotem pertiael olTerre sacn'iicia pro pec atis. Secundo ut homo m statu gratiae conservetur semper Dco inhaerens, in que ejus pax consiatit : unde et in veteri tesLameiilo immolabalur hostia pacKica pro ofTerenliura salute ut habeLur Levit. III. Tertio ad hoc ut spiritus hominis perfecte Deo unialur quod maxime erit in gloria ; unde in veteri Testamento offerebatur holocaustum quasi totum incensum ut dicitur Levit. i. (D. Thom. Opuscul. LUI, art. 18)
i'2 CHAPITRE CINQUIÈME
la continuation de notre paix, selon ce mot de l'Apôtre : rcconciliati pacem habeamus cum Deo ; il nous faut donc VHostie pacifique dont l'efficacité nous obtienne des secours, et nous affermisse dans le bien commencé. Est-ce le terme de notre destinée et le dernier mot de nos besoins? Non, notre destinée est l'union béatifique avec Dieu dans la gloire, alors que perdus en Dieu, ' plongés et comme transfigurés en lui, devenus un même ' esprit avec lui , nous sommes heureux de son bonheur, glorieux de sa gloire, riches de sa richesse, et vivants de sa vie : c'est la consommation suprême de la destinée de l'homme : « ce qu'il y avait en nous de mortel est dévoré parla vie ; » « Dieu est tout en tous, » et « il remplit tout de sa plénitude. » En résumé, il faut à l'homme trois fois le sacrifice, afin que de l'abîme de son péché il s'élève jusqu'à sa destinée sublime qui est d'aller vivre dans le sein de Dieu, confondu avec Dieu dans une même béatitude, une même gloire, une même vie. Il lui faut VHostie pour le péché qui le fasse rentrer en grâce, lui rende l'amitié de Dieu avec l'innocence de son âme et la b?auté de la vertu : il lui faut l'Hostie pacifique qui maintienne cette amitié et consolide cette vertu ; il lui faut enfin V holocauste, la transfiguration et comme ranéantis3em3nt de ce qu'il était pour devenir créature nouvelle et divine dans la communion de la gloire. L'œuvre de ce triple sacrifice est précisément l'œuvre accomplie par Jésus-Christ, et c'est ce qui le fait élre non-seulement notre prêtre mais aussi notre Hostie *. Il est l'hostie pour le péché.
' Hcec aulein per humanilatcm Chrisli nobis coarerunlur. Primo quidein per eum peccata noslra sunt remissa. Secundo graliaiii nos sa'.vantem per ipsum accipimus. Tertio por ipsuna
Quand il s'offrait à la croix comme Victitne pour le péché. « Dieu était clans le Christ se réconciliant le monde, et n'imputant plus aux hommes leurs péchés ; » l'arrêt de notre condamnation, « la cédule de mort, » le pacte fatal qui nous livrait au péché, au démon et à la mort était déchiré et victorieusement « cloué à la croix. » En même temps qu'il est hoslic pour le péché, Jésus-Christ est hostie pacifique. « Lui-même est notre paix, » « qui nous a réconciliés à Dieu par son sang. » De son côté entr'ouvert s'est échappée la source jaillissante de la griâce qui, après nous avoir sauves de la damnation, nous conserve dans l'amour, nous fortifie dans la vertu, et nous dispose à la gloire. Cette gloire éternelle et béatifique, l'holocauste de Jésus-Christ nous l'assure, selon ce mot de l'Apôtre : « Nous avons en son sang l'assurance d'entrer dans le Saint des saints, >» dans le sein de Dieu, dans le Ciel, dans la gloire.
3. Saint Thomas, dans sa grande Somme continue et développe cette belle et profonde matière, c'est-à-dire l'efficacité du sacrifice de Jésus-Christ Prêtre et Victime. Nous venons de le voir, les trois effets dont la suite et l'enchaînement consomment nos destinées, le sacrifice de Jésus-Christ nous les procure dans une plénitude et une perfection toutes divines. Reste à poser les questions suivantes. Jésus-Christ eut-il besoin d'offrir pour lui-même son sacrifice? Saint Paul dit du prêtre « quj de même qu'il offre pour le peuple les victimes pour
adepti sumus peiToctionera gloriao. Et ideo ipse Christus, in quantum hoiuo, non solum fuit sacerdos, sed Hoslia pciTecla, simul existeus hoslia pro peccato, et hostiapacilica, et holocausluiîi, (D.Tliom. OpiiscHl. UIL^ar*. \S.)
les péchés, de même il les doit offrir aussi pour luimJmc*. » Cette ré^le regarde-t-clle aussi Jésus-Christ"? Assurément non, répond saint Thomas : que serait ua intercesseur que ses propres péchés écarteraient du trône de la Majesté divine et rendraient impuissant en face delà justice ? Quel honneur reviendrait à Dieu des hommages sortis d'une bouche coupable et de lèvres souilUées? « Il nous fallait un prêtre qui fût saint, innocent, immaculé, sans contact avec les pécheurs -, » et « sans nul besoin d'offrir tous les jours des vietimos pour ses propres péchés ^. » Tel est notre prêtre Jésus ; tel est le sacerdoce de la loi nouvelle. Le prêtre unique y est Jésus-Christ ; Christus est fons totius sacerdolli, comme dit saint Thomas, Sacerdos novx Icgis in persona ipsius operatui' *; et Jésus-Christ, la Sainteté même, peut approcher sans cesse du trône de la Majesté divine, et y est toujours agréé, exaiiditus pro sua 7'evcrenUa. Les prêtres de l'ancien sacerdoce, mortels et pécheurs, devaient sans cesse offrir des sacrifices d'expiation pour leurs propres péchés comme pour ceux du peuple; notre Prêtre offre pour son peuple, mais n'a nul besoin d'offrir pour lui. La lumière, dit saint Thomas, éclaire mais n'est pas éclairée ; le feu chauffe mais n'est pas lui-même échauffé ^. Cette doctrine soulève pourtant
' Hebr. — * Ilebr. — ' Hebr. — * Sum. theolog. p. III, quœst. XXII, art. 4. — ^ Ille indiget mcdioad Deumquiperseipsuin accedere ad Deum non potest; et tali sacerdotio subjicitur elTecluiu sacerdolii participans. Hoc autem Ghristo non compelit. El idoo non Chrislo convenil ellectum sacerdolii hi sesuscipere, sedpolius ipsum aliis comaïunicare.
Clirislus est fons tolius sacerdolii. Na;n sacerdos Icgalis erat figura ipsius ; sacerdos auliMi novce iejis in persona ipsiuo operaUii" [Susu Ih o'.nj. p lil, ijiuril. \xii, art. 4.)
une difficulté. Comment Jésus-Christ, prêtre, nous est- il représenté offrant à Dieu ses supplications et ses prières, pour lui-même, pour ses propres besoins, pour que Dieu le « retire des horreurs de la mort? » Bien que « Innocent, Saint, Immaculé » comme prêtre, Jéi;us- Christ portait la « ressemblance de la chair de péché ; » caution pour les péchés des hommes, il était devenu lui-même « péché. » Sous ce rapport, et en tant que représentant les pécheurs, son sacerdoce étendit sur lui ses effets, non pas directement et à proprement parler, mais indirectement et à cause des péchés du monde dont il s'était fait l'expiateur et la caution. C'est au nom et en la personne de l'humanité coupable, qu'il demandait dans ses prières et son sacrifice cVêlre sauvé de la mort*. La vaste et profonde question des mérites acquis par la vertu du divin Holocauste se placerait naturellement ici ; toutefois nous la réservons avec saint Thomas pour l'étude que nous ferons plus loin de l'holocauste du Calvaire.
4. Le sacerdoce de Jésus-Christ est un sacerdoce éternel. Tout le passé de l'histoire humaine s'y rapporte, le présent en est divinement rempli, et les siècles de l'éternité lui ouvrent leur impérissable sanctuaire. C'est comme prêtre en même temps que comme dominateur et comme roi que saint Paul a dit du Christ ; « Le Christ était hier; il est aujourd'hui, il sera dans les
* Chrlslus simpliciter loqueudo peccatum non habuit. Habuit tamen simililudinem peccati in carne. Et ideo non simpliciter dicendum est quod ipse elTectum sacerdotii participaverit, sed secundum (piid.scilicet secundumpassibilitatemcarais. (D.Thom. Sum. Uico'.og. p. III, quaest. xxii, art. 4, ad primum.)
46 CHAPITRE CINQUIÈMR
siècles des siècles. » Saint Thomas apporte à cette mystérieuse et difficile question du sacerdoce éternel de Jésus-Ciirist la merveilleuse lucidité de son génie. Deux choses, dit-il, sont à considérer dans le sacrifice du Pontife-Dieu : l'oblation de ce sacrifice, et sa consommation. Or cette consommation dernièredu sacrifice ne peut avoir lieu qu'alors que ceux pour lesquels il fut offert en ont obtenu le dernier efïet, qui est non pas le bien temporel, mais la gloire dans l'éternité; c'est ce qui fait appeler Jésus-Christ par saint Paul le pontife des biens futurs. Le sacerdoce et le sacrifice du Dieu- Pontife regardent donc non pas le temps, mais réternité ; non pas la terre, mais le Ciel, non pas notre rapide exil, mais notre éternelle Patrie K Jésus resta sur la terre ce qu'il lui fallut de temps pour mourir, puis transporta son autel, sa victime, son sacrifice, son culte, son sacerdoce, dans son lieu fixe et définitif, le ciel : introivit in sancla... piinetmvit cœlos... Talem habemus Ponlificem qui consedit in dextera sedis Magnitudinis in cœlis, sanctorum minister et tabernaculi veri quod fixxt Dcus et non homo ^. « Le Christ Pontife entra dans le Saint des saints, c'est-à-dire le Ciel, nous en préparant l'accès par la vertu de son sang qu'il avait pour nous répandu sur la terre '. »
Enfin Jésus-Christ est Prêtre selon le rite de Melchi-
« In oflicio sacerdotis duo possunt considerari : primo quidem ipsa oblatio sacrificii ; secundo ipsa sacrificii consummalio quae quidem consistil in hoc quod illi pro quibus sacrificium ofTertur finein sacrilicii consequuntur. Finis autem sacrificii quod Ghristus obtulit non fuerunt bona lemporalia sed seterna quae par ejus mortem adipisciaiur... raLione cujus Christi sacerdotiumdicitur esse œlernum. (D. Thom. Sum. Iheolog. p. lîl, quajsl. xxii, art. 5.) — « Hebr. viii, 1. — " P. Thom. toc ciUit.
LA VIE PUnLIQUE 47
sédech. S'il eut pour figure le sacerdoce légal, c'est à raison du sang qu'il devait verser à la croix ; naais sa grande et solennelle figure, celle qui domine les siècles et retentit dans l'éternité, c'est la figure de Melchisédech. Ce pontife des jours antiques apparaît en figure dans la majestueuse grandeur dont Jésus-Christ devait être la réalité. Il domine la loi figurative et le sacerdoce légal qui, en Abraham, s'incline devant lui et lui paye la dîme *. Il est éternel : l'Écriture ne marque ni son commencement ni sa fin : l'absence de généalogie le fait échapper aux vulgarités des générations ordinaires, il est sans père, sans mère, sans lignée ; il est seul dans l'auguste solitude d'un sacerdoce unique et d'une élévation sans égale. Il est Roi : mais c'est le Roi de la paix, le Roi de la justice; Jésus-Christ apporte la paix au monde ; il pacifie par la vertu de son oblation l'humanité entière ; il lui procure la paix avec Dieu, la paix avec elle-même ; il la régit selon les règles de la sainteté et de la justice. Melchisédech offre le pain et le vin, préfigurant ainsi, dit saint Thomas, non pas l'oblation sanglante du sacrifice, mais sa participation et son effet, en quoi consiste surtout l'excellence du sacerdoce de Jésus-Christ qui dans la loi nouvelle fait participer les fidèles à son sacrifice sous les espèces du pain et du vin 2.
« Il a paru, dit saint Paul, en s'offrant lui-même comme victime. » C'est lui-môme, c'est son propre corps, c'est son propre sang qu'il a offerts à la croix : c'est encore son propre corps et son propre sang qu'il offre dans le sacrifice de tous les jours ; et ce n'est pas
> D. Thom. Sum. tlielog. p. III, qusest. xxii, art. 6, — » P. li] Quaist. xxir, art. G, ad sccundiim.
j3 cuAriTR!' c;::QL'iÈ-.rE
r;ins raison que David voyant on esprit le premier Gcto ;/.i'il produirait en se faisant homme, et saint Paul en i..terprétant cette prophétie, le font parler en cette sore ;r.i moment qu'il entra dans le monde : « Vous n'av:z •iohit voulu d'hostie et d'oblation, mais vous m'a\cz formé un corps, » l'original porte : « vous me l'avez ajjproprié : les holocaustes et les sacrifices pour lo ; éché ne vous ont pas plu ; alors j'ai dit : Me voici ; jo \ iens pour accomplir votre volonté, ô mon Dieu, et co qui a été écrit de moi à la tête de votre livre. » Par cette parole Jésus-Christ se m3t à la place de toutes les \ictimes anciennes ; et n'ayant rien dans sa divinité qui pût être immolé à Dieu, Dieu lui donne un corps propre à souffrir et accommodé à l'état de victime et do mort.
Soyons donc, à l'exemple de Jésus-Christ, en esprit d3 victime, abandonnés à la volonté de Dieu : autrement nous n'aurons point part à son sacrifice. Fallût-il être un holocauste et une victime entièrement consumce par le feu, laissons-nous réduire en cendres plutôt que de nous opposer à ce que Dieu veut ',