LES GRANDES SCÈNES DE LA VIE PUBLIQUE
Le Verbe incarné venait parmi nous tout à la fois comme Dieu, comme chef de la nouvelle humanité. Comme Dieu, Roi, Dominateur, il devait être précédé d'un héraut. Sans doute sa venue était préparée depuis
1 Bassuet, Élécat.
de longs siècles ; de grandioses figures, des prophéties^ des traditions, répandues dans le monde entier disposaient dès longtemps l'iiumanité à la venue de son Sauveur et de son iNlaitre. Sans doute encore l'Iiumilité du premier avènement ne comportait pas la pompe et la majesté formidables dont le second sera environné ; mais néanmoins la vie publique de Jésus-Christ devait être solennellement annoncée à la terre : il fallait qu'un héraut et un précurseur, un ange, comme avaient dit les prophètes, marchât devant le Fils du Très-Haut, rendit les âmes attentives, préparât au Docteur universel un vaste et silencieux auditoire, et, selon le mot d'Isaïe, « lui aplanît toutes les voies. »
Comme chef de la nouvelle humanité, l'Homme-Uicu passera, il nous est facile de le prévoir, par les trois grandes phases que parcourt toute la destinée de l'homme régénéré : l'initiation, la lutte, la récompense : baptême, tentation, transfiguration. Une cérémonie auguste, un sacrement grand entre tous, saisit l'humanité dans l'abîme de sa déchéance et la souillurj de son péché, la plonge dans une eau régénératrice et la relève à la grâce et à la sainteté : elle était « de la terre, » la voici « du ciel ; » elle était « fille de colère, » la voici l'objet des complaisances divines, fille du Très-Haut, et « sa fille chérie. » L'héritage paternel lui est assuré et le ciel s'ouvre sur sa tête pour lui faire apparaître les splendeurs de l'avenir. En attendant, la lutte s'olTre à l'homme au sortir des eaux baptismales qui le font serviteur et fils de Dieu : la lutte, parce que l'homme est un être raisonnable et libre et que son Dieu l'estime trop pour accorder le ciel à sa paresse et à sa stérilité. L'homme, pour posséder son Dieu, en fera la magnifiquo conquête ; son bonheur est au prix de son couratic et
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de son dévouement. Après la lutte, le triomphe ; etdan^ le triomphe, la splendide transfiguration de la gloire. Telles sont aussi les trois scènes où nous contemplerons tour à tour Jésus-Christ, et qui délimitent sa vie publique : le baptême qui l'ouvre, la lutte qui la remplit, la transfiguration qui la couronne. Mais auparavant écoutons « la voix qui crie dans le désert, » entendons la proclamation que fait de cette vie de Dieu sur la terre, le Précurseur que ce Dieu envoie comme son ange au-devant de lui. C'est une belle et forte étude que •^aint Thomas nous fait faire sur la mission, les grandeurs, la sainteté de saint Jean-Baptiste.
I. —Saint Thomas, suivant les textes évangéliques, étudie saint Jean-Baptiste dans les deux partsde sa glorieuse vie de Précurseur : sa vie au désert, alors qu'il prêche aux foules et les prépare de loin à la venue du Messie; puis ses rapports plus directs avec Jésus-Christ, alors qu'il le désigne ouvertement, le confesse, s'efface devant lui et lui envoie ses premiers disciples.
1. Qu'est-ce que Jean ? La question se posait déjà au milieu des merveilles de sa naissance; elle est. plus attachante encore au milieu des merveilles de sa vie au désert. Qu'est-il dans sa personne? Qu'est-il dans sa doctrine?
Qu'est-il dans sa personne, dans sa fonction, dans le lieu qu'il habite, dans le genre de vie qu'il a embrassé, dans le prestige qu'il exerce et la puissance extraordinaire dont il est revêtu ?
Jean est avant tout le héraut du Christ : il l'annonce, il le fait connaître par avance à la terre, et lui prépare
les voies dans les intelligences et les cœurs. Mais saint Thomas, au début même de l'étude qu'il consacre à saint Jean-Baptiste, pose cette question : à quoi bon un Précurseur? A quoi bon une faible étoile pour annoncer le lever d'un éblouissant soleil ? Voici sa réponse. Jésus- Christ n'en avait que faire, mais la faiblesse de l'humanité en avait besoin. Les yeux étaient trop faibles pour supporter sans préparation la trop vive lumière du Soleil de justice ; et les effrayants abîmes du dogme et de la morale de la loi nouvelle devaient être peu à peu éclairés des demi-teintes d'une prédication moins sublime que celle du Verbe incarné, mais laissant déjà loin derrière elle celle que la loi ancienne dispensait à un peuple d'enfants. La virilité de l'âge 'parfait commence, et avec elle cessent le.<i rudiments de la loi et les premiers éléments d'une science de commençants. A côté de cette vue de miséricorde, il y en avait une autre de justice. Dieu, si l'on peut s'exprimer ainsi, prenait ses sûretés contre l'invincible obstination et les négations audacieuses de son peuple. Le jour devait venir où Jésus-Christ, pour ôter à ce malheureux peuple jusqu'à l'ombre de ses prétextes,en appellerait à la mission de Jean et à ses éclatants témoignages. L'apparition de Jean, sa grande voix qui retentissait dans le monde étaient à elles seules une démonstration de la divinité de Jésus-Christ : Dieu s'avance toujours précédé par 3es anges, et Jean était celui dont il avait été dit : « Et toi, enfant, tu seras nommé le prophète du Très- Haut <.»
1 Christus voluit testimonium Joanais ad ostendendum œqualitatem Christi ad Patrem : quia sicut Pater praenuntios habuit, scilicet prophetas, ita Christus. Luc. i, 76 : « Tu, puer, propheta
La fonction de Jean est de baptiser, et son baptême figuratif prépare au baptême de Jésus-Christ. Prwr:s baptizavit et fuit ejus baptismus prœparatorius ad baptismum Christl '. Saint Tliomas étudie ce baptême de Jean. Donnait-il la grâce ? Non : la grâce ne jaillit qiia de Jésus-Christ, et ne s'écoule sur l'homme que par le canal des sacrements de Jésus-Christ. Quelle était alcis sa mission et son rôle dans l'économie de la Rédemption? Saint Thomas lui assigne quatre motifs. Jésus-Chri.t voulait être baptisé, et par là purifier les eaux et leur donner une vertu divine; il lui fallut donc un ministre, et ce ministre fut Jean, son Précurseur. Le sacrement figuratif de Jean, s'il ne donnait pas la grâce, y disposait au moins puissamment les âmes.— La grâce devait subjuguer la nature, renverser l'amas d'orgueil et de volupté où gisait l'humanité mourante, rappeler lés âmes aux mâles vertus, aux rudes combats de la char, aux difficiles béroïsmes de la perfection évangélique; "^t finalement sa mission était, selon le mot de saint Paul, « de tuer par lesprit les œuvres de la chair » et do « faire périr l'iiomme de péché qui est en nous. » Tout, dans le christianisme, allait se résumer dans le mot d3 « pénitence. » Ce mot terrible. Dieu le fait prononcer ù satiété par un Précurseur; il l'incruste dans les âmes, il le symbolise dans un rite figuratif, et la Judée est remplie de l'éclat formidable de la voix de Jean gui appelle les foules à la pénitence; Jean les plonge vives dans les eaux où elles se doivent ensevelir comme dans un tombeau, en attendant le jour tout prochain de la
Allissimi vocaberis : praDibis enim ante faciem Domiai parare viasejus. » (r3.Thoin. Comment, in Mallh. cap. m.) » D. Thom. Comment. \n Mallh. cap. m.
LA VIK PUD .IQIE 53
résurrection à la grâce et au salut. Jean, dit saint Tliomas, faisait l'office de ces catéchistes qui, avant le b.ptcmc, disposent l'adulte en lui enseignant les premicis éléments de la foi, en déposant dans son âme les germes du repentir et de l'amour'. Ainsi peu à peu le monde s'accoutumait au baptême dont Jésus-Christ allait faire la porte du Ciel etia première condition du salut. Un quatrième motif domine les trois autres. Il s'agissait de jeter aux hommes si obstinés dans leur inattention, leur indifférence et leur légèreté, legranJ mot qui sauvait le monde : Dieu est là! Il parle, il agit, il guérit toute infirmité, il rachète tout crime, il ressuscite, il transfigure, il déifie. Elle va retentir cette ineffable parole, mais qui y prêtera l'oreille au sein des mille bruits de ce monde ? qui l'entendra ? et de celte foule empressée qui court par tous les chemins du plaisir et de l'intérêt, qui y prendra garde et s'arrêtera pour la comprendre et pour la goûter ? Dieu frappe donc ces affairés 11 les captive par un grand spectacle : une vertu singulière, un genre de vie inouï, un3 vision de la vie même des Cieux, une prédication formidable, une annonce plus formidable encore, tout concourt dans saint Jean-Baptiste à frapper la foule, à la confondre et à l'attirer. Aussi sort-elle de ses cités et de ses campognes pour accourir au désert, foule compacte et diverse, multitudes innombrables où la richesse coudoie le dénùment, où les conditious. les âges, les sexes, les fortunes se confondent dans une même avidité de
' « Dans ce temps tout le pays de la Judée s'en allait à \A, co:ume aussi lous les habitants de Jérusalem, et tous ceux de3 bords du Jourdain. Et confessant leurs péchés ils étaient b.ip- Uséâ par lui dans les cau.x du Jourdain.» (Marc, i, 5. Mullh.ia,5.)
voir et d'ouïr. Le dessein de Dieu est ainsi rempli, Il voulait rassembler le peuple pour lui apprendre d'un jcul coup la grande nouvelle de la venue de son Fils et la disposer à une aussi divine visite : la foule est là, émerveillée et attentive ; disposée à la pénitence et se frappant la poitrine; elle lève les yeux plus haut que Jean, vers Celui qui doit venir après lui. Le baptême de Jean avait donc surtout pour but, ainsi que le constate saint Thomas, de donner à Jean une occasion plus puissante d'annoncer le Christ à la Judée en l'amenant tout entière sur les rives du Jourdain 2.
A la gloire de son titre de Précurseur et de Héraut du Christ ; à la mission puissante de sa prédication et de son baptême, Jean ajoutait le prestige d'une austérité merveilleuse. Jean est l'homme du désert. «On ne le trouve pas dans les palais des grands ni sous les molles parures ; » il est fils du désert et de la pénitence. Ce désert ! patrie des grandes âmes et des grandes œuvres, autant que le tourbillon de la vie mondaine l'est de la stérilité et du néant. Saint Thomas nous fait pénétrer au fond de celte belle harmonie du désert choisi pour l'œuvre du Précurseur. Il faut le désert à son genre de prédication. Pv,ien n'y garde les attraits de la chair et les douces facilités de la nature : tout y est rude et grossier ; tout y est incommode et rebutant : les âmes frivoles et amollies n'en approcheront pas; seules les âmes généreusesensauront affronter l'horreur, et ainsi se fera dès l'abord la séparation de la paille d'avec le
1 D. Thom. (7ommcn<.inA/a<//i.— 'UtChristus manifestaretur : concurrenlibus enim turbis ad baplismum annuatiabat Chrisluni : quod quidem facilius sic faclum est quam si per singulos disruirissftt. (Sum. theolog. p- III, quresl. xxwiii, art. I.)
bon grain. D'ailleurs il fallait l'austérité du désert à un tel prédicateur et à une semblable parole; les scènes terribles de la nature, l'aspect triste et sauvage du lieu disposaient les âmes aux âpres objurgations du prophète, uses foudroyantes menaces, à ses larmes et à SCS rigueurs. Conrjnicbat aux piwdicationi , dit saint Thomas, quia ipse pœnitentiam prxdicabat * . Le sens mystique ne fait pas non plus défaut. Saint Thomas regarde ces foules réunies comme les prémices de l'Église du Christ : il leur faut le désert. Jérusalem n'est plus le centre du culte et le point sacré de réunion pour les fidèles de Dieu ; tout au contraire, il faut en soiHir; et, comme l'Eglise catholique n'est pas du monde, mais est une exilée sur la terre, ce n'est pas dans le tumulte de la cité, mais dans l'austère et silencieuse solitude du désert qu'il la faut chercher. Cette sortie en masse de Jérusalem pour courir au désert, à Jeun, à Jésus-Christ que Jean représente, cette fuite îiors de la cité sainte annonce qu'un ordre nouveau va s'établir : la synagogue infidèle sera délaissée, et le désert, comme l'avait chanté Isaïe, S3 couvrira de fleurs et se chargera de fruits - .
Autant que le désert, la mortification et l'austérité empreintes sur la personne de Jean-Baptiste, assuraient le succès de sa prédication. « Or Jean avait un vêtement de poil de chameau et autour de ses reins une ceinture de cuir. Des sauterelles et du miel sauvage étaient sa nourriture -^ »La vie dégagée des sens, sevrée des mortelles jouissances du luxe et de la volupté, rapprochée,
> Comment, in Mallh. cap. m.— * Datur intelligi quod non est m synagoga prœdicalio salutis, sed in Eecl.^.sia. (D. Thom. Com.mcnt. in Mallh, cap. jii.) — ^ M.itlh. nu
56 , CHAPITRE CFNQL'IKME
autant que le permet la condition de la chair, de l'éclat angéliquc, la vie qui fait vivre dans le corps comme si l'on n'avait pas dccorps, cette vie merveilleuse qui sera désormais celle des héros de l'Evangile, est inaugurJc sur la terre, et les peuples en contemplent au désert la glorieuse manifestation.
Effet prodigieux de ce spectacle ! Les foules s'ébranlent et accourent ; elles si lentes à la parole sainte, si rebelles à la voie de Dieu, si rebutées au seul mot de sacrifice, les voici qui écoutent Jean, qui l'interrogent ^ur leurs devoirs, qui tremblent à ses menaces, qui se rendent à ses ordres, qui se frappent la poitrine, et so laissent ensevelir sous les eaux de la pénitence. C'est le fruit de la vie sainte, de la prédication énergique, de l'austérité et du renoncement.
Tel était Jean en lui-même : quelle était sa doctrine ? Trois objets la remplissaient tout entière : la pénitence, le salut, Jésus-Christ, modèle de la pénitence et auteur du salut.
La pénitence ; il en donne les motifs et il écarte les objections. Progenies viperanim* \ Voilà le premier et le pressant motif : le souvenir de ses crimes. Le pécheur est une vipère, qui à la fois lance son venin contre le Ciel, et empoisonne la terre : double perversité que pleure et efface une vraie pénitence. Fiigere a ventura ira, c'est le second motif, le souvenir des jugements de la divine justice. Quand l'âme est frappée de la double horreur de ses crimes et des châtiments que l'avenir leur réserve, elle fait de dignes fruils de 'pénitence que saint Thomas fait consister dans les trois points suivants : la satisfaction pour .le passé, les précautions
« Mallii. m.
pour l'avenir, lu réparation par l'exercice des vertus et raccomplisscmcnt des bonnes œuvres '. Mais l'âme avant (1 :; se rendre, se débat longtemps, et les deux armes (ji.relle oppose à refficacité de la parole divine et de la ^ l'âce sont deux prétextes qu'elle n'abandonne qu'avec une difficulté et après une résistance inouies. Comme J an, vous abordez le pécheur, et faisant retentir l'éclat IVirmidable de la justice, vous lui jetez le grand mot: < faites pénitence! »— Pénitence? pourquoi?.... on n'est cuipable d'aucun mal : on esl honnrlc homme. D'ailleurs ii'cst-on pas fils de l'Eglise, et revêtu de la glorieuse li- \ rée du chrétien? Voilà le premier prétexte et la première (] fense : une prétendue innocence. Le second, c'est l'immense et inépuisable bonté de Dieu. Pourquoi craindre d'offenser Dieu? Dieu est si bon !.... Oh! quelle r jrce le Précurseur déployait à dévaster celte sécurité absurde et impie! Quels tonnerres il faisait gronder à CCS oreilles obstinément fermées! « La cognée, s'écriaitil, est déjà mise aux pieds des ar])res, tout arbre donc q li ne pro.lait pas de bon fruit sera coupé et jeté a i feu 3 ! » Ces trois mots faisaient appai-aitre le jugement d:Dicu dans sa proximité, dans son universalité, dans sa rigueur.
Le salut. « Faites pénitence, disait Jean, parce que le rr-.yaume des Cieux est proche ^. " Ces paroles inaugur:M3nt dans le monde une immense révolution. Nous \ oici à « la plénitude des temps ', » à « l'âge du Christ (! MIS sa pleine maturité^ : » l'humanité cesse d'être une cfant « gardée sous la tutelle de la loi " •> matérielle et t rrcstre « où rien n'arrive à la perfection ^.» Désor-
' \>.'V\\om.Co:nin-:nl. in Mallh. cap. ni.— = Mallh. — 3 MaMu — • Liihcs. — » Ej'hus. — « Oïlat. — " llcbr.
58 CHAPITRE CINQUIÈMii;
mais il n'est plus question « de la graisse de la terre, de la rosée qui féconde les champs, de la patrie coulante de lait et de miel : » les yeux de l'homme s'élèvent par delà les choses terrestres jusqu'à la radieuse éternité et ses biens infinis ; « l'homme ne regarde plus ce qui se voit, mais ce qui ne se peut apercevoir, car ce qui se voit est passager, ce qui est invisible c'e^t l'éternel ', » le divin, l'infini, la vue, la possession de Dieu dans « la cité permanente, » et « l'immobile royaume » de l'éternité. A partir de Jean s'inaugure dans le monde le rège du surnaturel et du divin. L'homme plus haut que la gloire et la fécilité d'ici-bas, n'aura plu? ni pensée ni aspiration que pour « le royaume des Cieux » qu'on lui prêche, qu'il espère, et où on l'attend. Mais quel est le sens de ces mots : le royaume des Cieux? Saint Thomas nous en découvre trois également beaux et profonds. Le royaume des Cieux, c'est d'abord au milieu de nos âmes, le règne glorieux et divin de la grâce : Regnum Dei inlra vos est. Saint Pierre nous appelle « la nation sainte, le sacerdoce royal; » la grâce en nous unissant intimement à Jésus-Christ, en le faisant l'hôte de notre âme, en nous incorporant à lui, en nous faisant « participer à. la nature divine, » en transportant en nous la gloire, la beauté, la puissance, la royauté même de Jésus-Christ, fait do nous des rois, et de notre âme le siège de lapins auguste royauté. I.2 mystère de notre élévation à la gloire commence des ici-bas par la grâce. Dicilur regnum cœlorum, dit sai.i. Thomas, quia per inhabitantem gratiam- inchoatur nob's via cœlestis regni 2. » Le royaume des Cieux, c'c^t aussi l'Église, Reine de la terre, Epouse du Roi, et
» II Cor, — ^ D. Thom. Coiamcnl. in Mcdlh. Ciiji. m.
LA VIE PUUJilQUE 51)
« assise à sa droite, » dépositaire de ses pouvoirs, héritière de ses trésors, dispensatrice de ses grâces et de son salut. C'est enfin le Ciel, l'Eglise triomphante et la céleste Jérusalem. C'est là « le règne » dont nous demandons avec ardeur «qu'il nous arrive,» parce qu'avec lui nous posséderons toute gloire, toute béatitude, toute richesse, tout repos
Si Jean prêchait la pénitence comme le seul chemin laissé à l'homme vers « le royaume des Cieux ; >> s'il faisait au monde l'annonce nouvelle et magnifique de ce royaume supérieur et éternel qui n'est autre que la possession béatifique de Dieu dans la gloire, Jésus- Christ était au fond de toute cette prédication, puisque sa venue sur la terre demandait la pénitence et ouvrait l'entrée du royaume des Cieux. Jésus-Christ! Jésus- Christ tout proche, Jésus-Christ hôte de la terre, compagnon de l'homme dans les douleurs del'exil et l'abîme de sa misère ; Jésus-Christ « agneau de Dieu, » victime dévouée à l'horreur du supplice volontairement subi pour des coupables; Jésus-Christ enfin source pour l'homme de toute purification et de toute sainteté, « agneau qui ôteles péchés du monde : » voilà le grand et unique objet auquel le Précurseur ramène sa prédication et concentre sa doctrine. Sans cesse il le désigne, sans cesse il en parle aux foules qui le viennent visiter; et sans se contenter de le désigner, il leur découvre à la fois sa divine grandeur et la mission qu'il vient remplir. Sa dignité surpasse toute dignité humaine, et sa grandeur n'a pas de terme de comparaison ici-bas. Jean « qui est le plus grand d'entre les fils de la femme K » n'est pas digne de délier les cordons de la chaussure ^ »
• Joan. — 2 Mallli.
GO • CHAPiTIcE CINQUIÈME
C.o ce Dieu qui visite la terre sous la faiblesse et l'huniifiLé d'une chair passible. Quelle est la mission de ce Dieu fait homme? Qu'apporte-t-il à la terre ? Le plus magnifique, le plus •< inénarrable don ' : » la vie divine, l'être même de Dieu communiqué à l'homme, la grandeur, la sainteté, la béatitude de Dieu paitiigccs avec l'homme et formant pour l'homme un héritage éternel. Le but de la venue de Jésus-Ciirist sur la terre? C'est de plonger tout l'homme dans roccan de la Divinité, de le remplir de Dieu, et cela sans mesure, « dans une plénitude •> quasi infinie : vosbaplizabit inSpir rila Sanclo cl ijù -.
Une autre mission est confiée à Jésus-Christ par son Père: mission tcrriljlc pour les contempteurs de sa grâce et les négateurs de sa divinité. Jésus-Christ est constitué juge des vivants et des moils, et « tous, nous comparaissons devant le tribunal du Christ •■•. » Saint Jean représente notre jug ' souverain le «crible» à la main. Quel est ce ciible par lequel tous nous devons passer et qui sépare du bon grain la paille destinée au fjul' Trois sortes de jugements, répond saint Thomas, sont exercés par Jésus-Christ. Il « crible » d'abord les âmes par le mystère de sa croix, « folie aux Gentils, scandale aux Juifs ^ ; » « à ceux qui périssent le mot de croix est folie; à ceux qui se sauvent, elle est la vertu .même de Dieu'\ » Voilà le crible qui a séparé la paille du froment; voilà le premier disceraemjat que Jésus- Ciu'ist fait des àmcs : la tribulation leur vient, la croix
1 1 Cor. — ' Gum dicii biplizabil in Sinrilu Sanclo et igni. insinuai habo'.H i;n es3; af.lj).iliam S;)iritu3Sjaoli (jinai Inbont«;3 loUliiLT obl'ri:ii!ir. {[). Tto ^. Co a :i?nl. in M'ililt. cap. niJ — 3 1 Cor. -• ' 1 Cor. — ^ I Lor.
LA Vlli PUBLIQUE bl
leur est offerte, il faut « s'y clouer avec Jésus-Christ ',» il se faut avec lui « ensevelir dans sa mort : » le fidèle accepte avec joie et porte avec une sainte fièreté « les btil^mates du Clirist ^: » l'incrédule et le voluptueux " marchent en ennemis » et en contempteurs « de la croix du Christ ^. » Ces deux hommes sont jugés; « l'un est pris, l'autre laissé : » l'un qui « souffre avec le Christ, régnera avec lui '; •> l'autre « qui sème dans la cliair, de la chair moissonnera la corruption^. » Un second tribunal est perpétuellement dressé au milieu du monde, c'est celui de l'Eglise, dépositaire des pouvoirs judiciaires de Jésus-Christ. L'Eglise rend de toutes-puissantes sentences que le Ciel ratifie et prend un soin jaloux d'exécuter. L'Eglise juge des doctrines et les frappe, si elles sont erronées, d'irrémédiables condamnations. Elle juge du péché, et ce jugement lui rend nécessaire une intervention dans le domaine des pouvoirs civils, que tout prince et tout gouvernement c!i rétien doit reconnaître et sanctionner. A ce double exercice de sa puissance judiciaire, Jésus-Christ ne donne pas l'éclat et la plénitude qu'aura le troisième, 1 rsqu'à la fin des temps. Juge souverain des vivants et des morts, il viendra juger le monde dans l'appareil formidable de sa royauté, « dans une grande pompe et une grande majesté, >> « il paraîtra admirable dans ses saints " , » « et exterminera ses ennemis du souffle de sa bouche » et « par l'éclat de sa radieuse apparition ''.»
1 Galat.— « Galat. — ' Philipp. — * Rom. — « Gaiat.— « Thessal — ■? « Permundabit, » id est perfecte mundabit : primo per tribulationes quee sunt quasi quidam ventus, qui, si non est, paloaQ sunt cum trilico. Secundo per sententias praelatorum quando scilicet excommunicanlur. Tertio in die Judicii quando segrega» buulur boni a raalis. (D. Thom. Oo:nmail. in Mallh. cap. lu.;
62 CHAPITRE CINQLIÉMB
2. Telle fut la première œuvre de Jean : du fond de son désert, sa grande voix et le spectacle de sa saiutctL! attiraient les foules, les réunissaient pour entendre de Ui bouche d'un prophète cru et vénéré la première annonce de l'arrivée du Messie. Ce n'était qu'un début : bienlCt la voix « qui crie dans le désert » se fait plus fortj encore, les indications deviennent plus pressantes et plus précises: Jean cherche par tous les moyens >< à diminuer » lui-même et à grandir d'autant l'Homme-Dieu devant lequel il aspire à disparaître dans son néant. Cette seconde œuvre, le saint Précurseur l'accompiit avec un zèle magnanime en détachant à la fois de sa personne la foule qui envahit son désert et les rives du Jourdain où il baptise, et ses propres disciples qui S3 sont attachés à lui et ne le veulent plus quitter
L'évangéliste saint Jean nous décrit les deux scènes où le Précurseur rend solennellement témoignage à Jésus-Christ : les voici commentées par saint Thoaia-. Jérusalem tout entière, avec ses prêtres, ses scribe-, ses pharisiens, s'est émue de la sainteté et de la prédication de Jean-Baptiste. Qu'est-il? Serait-ce le Mesïi-^ annoncé ? Une brillante ambassade vient à lui et lui pose la question devant laquelle le monde entier doit être en suspens : Es-lu le Christ? Question immense, et qui préoccupait toutes les âmes. On savait les tem;.«s accomplis, l'univers était dans l'attente et la question posée implicitement par l'ambassade des Juifs au Prccarscur, répondait à d'universell^is préoccupations, (.'es préoccupations se montrent dans toutes les questions posées à Jean-Baptiste par les Juifs. LeMessie, devait être précédé d'un Élie, d'un prophète, d'un envoyé extraordinaire chargé de lui préparer les voies ; aussi, ai^-Js que Jcua lour eut nié qu'il fût le Ciu-ist, les Juifs lui
demandèrent-ils : « Mais alors, serais-tu Élie?» Il l'était sans l'être. Il l'était pour la mission et l'œuvre ([u'il accomplissait : il ne l'était pas, selon le sens de la question posée dans sa personne. Aussi Jean peut-il répondre : « Non, je ne suis pas I^lie; » tandis que Jésus- Christ parlant de son Précurseur et voulant dépeindre sa mission et son œuvre, dira de son côté: « C'est Élie^» Quant à Jean, il n'est, dit-il, qu'une seule chose : « une voix. » Je suis la voix de celui qui crie dans le désert; admirable définition! Jean est la « voix, » l'organe extérieur qui manifeste au dehors la pensée intime, le Verbe. La voix est postérieure à la pensée, Jean est Après le Verbe éternel de Dieu; mais inférieure et postérieure, la voix a cependant un retentissement plus grand, une manifestation plus éclatante, et c'est par elle que le Verbe, la pensée, est entendue et goûtée de tous. Ce fut la mission de Jean de manifester et de faire goûter le Verbe caché sous l'anéantissement de la chair. C'est la voix « qui crie. » Pourquoi le cri? La voix crie, dit saint Thomas, lorsque quelque grande et soleimelle proclamation exige cet éclat ; elle crie quand l'éloignement réclame cet effort ; elle crie enfin quand l'ardeur du zèle pousse avec impétuosité les paroles d'un cœur véhément et embrasé. Et quelle plus solennelle annonce que celle d'un Dieu qui visite et sauve le monde ? Hélas ! quel éloignement plus long que celui qui sépare de son Dieu l'humanité fugitive? Quel cœur plus brûlant que
1 Quid est quod dicit Joannes : non sum, scilicet Elias, cum Christus dixerit : ipse est Elias? Hanc autem queeslionera solvit angélus. (Luc. i, 17.) « Ipse prsecodet anle eum in spiri:u et virtute Eliae. » Non fuit ergo Elias in persona sed in spirilu et virtule. (D. Thom. Comment, in Joon. cap. i, lec. 12.)
celui dont le Précurseur accueille et proclame son Maître et son Dieu ? Elle criait « dans le désert, » cette grande voix de Jean ; elle retentissait aux oreilles d'un peuple qui refusait d'entendre et d'un monde idolâtre qui n'était point sorti encore du funeste sommeil de son incrédulité.
Et que criait cette voix ? Une grande et unique chose : l'arrivée et la présence du Dieu qui sauve le monde. Médius vestrum stetit. Mot profond, dont saint Thomas nous donne les significations diverses qui toutes ensemble définissent admirablement l'Incarnation et la Rédemption du Fils de Dieu. Comme Dieu-Homme, Jésus-Christ est au milieu des choses, il est le centre où tout vient aboutir, la création entière se rattache à lui, et par lui est élevée jusqu'à Dieu. Par son Incarnation, le Verbe est au milieu de l'humanité, il est devenu le semblable et le frère dû Vhomme, primogenitus inmuUis fratribus; il habite le même toit, partage la même vie, et" participe » à tout ce qui est de l'humanité déchue, sauf la réalité de son péché dont il ne pouvait prendre que la ressemblance *.
Les témoignages de Jean se succèdent et se complètent : Altéra die « le jour suivant. » Il s'agit du second témoignage solennel rendu à la divinité de Jésus- Christ. Cette fois, c'est en la présence môme de Jésus que le saint Précurseur le désigne aux adorations, à la reconnaissance et à l'amour du peuple. Chaque parole de ce second témoignage est d'une merveilleuse profondeur. Ecce Afjniis Dei qui tollit peccata mundi : « Voici l'Agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde, » dit Jean à la foule, en montrant Jésus-Christ, « l'Agneau. »
* D. Thom, Comment' in Joan. cap. i, Icc. 13.
Il y avait dans ce seul mot pour le peuple juif une allusion touchante et un trait de lumière'. Soir et matin. depuis des siècles, Israël immolait l'agneau figuratif Voici « l'Agneau » véritable ! Voici la victime; voici lo seul holocauste agréé de Dieu et capable de sauver j monde. « L'Agneau : » c'était bien celui dont Isaïe avait décrit l'innocence, la douceur, la paisible et inollensivo vie, et dont il avait annoncé la touchante résignation en face de son sacrifice et au milieu de ses bourreaux. C'est « l'Agneau » dont nous recevons à la fois la nourriture et le vêtement. Saint Paul ne nous dit-il pas : « Revêtez-vous de Jésus-Christ? » Et Jésus-Christ luimême : «Celui qui me mange, vivra de moi-? » « Voici l'Agneau de Dieu. » En quel sens de Dieu? De Dieu, répond saint Thomas , parce qu'en Jésus Christ, à l'Humanité représentée par l'Agneau, est jointe hypostatiquement la divinité; Jésus-Christ est bien l'Agneau par sa douce humanité qui lui permet de consomriîcr son holocauste, mais il est de Dieu, « Dieu de Dieu, vrai Dieu de vrai Dieu, » et son holocauste étant celui d'un Dieu, revêt ainsi une perfection et une valeur infinies. Il est encore « l'Agneau de Dieu, » parce qu'il a été prédestiné, choisi, voulu, appelé par Dieu; il a élu l'objet des pensées divines « dès les siècles éternels, » et c'est pour Lui, en Lui, par Lui que toutes choses ont été faites. Enfin il est « de Dieu, » parce qu'il a été OiTert à Dieu « comme victime de suave odeur ^. »
1 D. Thom. Comment, in Joan. cap. i, lec. 14. — * D. Thoni. Comment, in Joan. cap. i, lec. 14. — ^ £)[cit aiilcai « Dei » qui i in Christo sunt duae uaLuras, liumana scilicet et divina. Et quod hoc sacriticiuni esset virtuosum ad purgandum et saactiQcandLi;:» a peccatis, habel e.x virtuLe diviaitalis. (D. Tlioin. C<)iiimenL i.l Joan. can. i. lec. 14.1
(i'j CHAPITRE CINQUIÊMR
Telle est l'annonce que fait Jean-Baptiste de l'ineffable mystère de la Rédemption. Mais il faut aussi dévoiler les grandeurs de la nature divine en Jésus-Christ : il faut que le monde connaisse que c'est à son Dieu, à son Dieu « anéanti » et devenu « Homme de douleurs » qu'il doit sa délivrance et son salut. Jean finit par ce grand objet, et donne comme inébranlable preuve de la divinité de son Maître la scène tout extraordinaire dont il a été témoin. Et Jean rendit témoignage^ disant: Tai vu rEspj'it- Saint qui descendait du Ciel sous la forme d'une colombe et gui se reposa sur lui. Et moi je ne le connaissais pas^, mais Celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, Celui-là n-Ca dit : Celui sur qui tu verras l'Esprit descendre cl rester, c'est celui-là qui baptise dans l'Esprit-Saint. Et j'ai vu et j'ai attesté que Celui-ci est le Fils de Dieu.
Dans la scène que rappelait Jean-Baptiste et dont il faisait une preuve sans réplique de la divinité de Jésus- Christ, la Trinité apparaissait tout entière : le Père dans la voix, le Saint-Esprit sous la forme de colombe, b Fils sous l'apparence du pécheur et la réalité de la chair. Le symbole delà colombe était là d'une vérité et d'un charme infinis. La colombe se repose sur l'Homme- Dieu, chef et représentant de toute l'humanité chrétienne.
La colombe, c'est la simplicité ; tout est pour l'huaianitô régén-îrée réduit à une magnifique unité, un
' Ce mol de Jeon-Baj:fste a torturé les commentateurs. Comment le saint Précurseur si illuminé de la grâce ne connaissait-il pas son Dieu, lui qui le confessait déjà dans l'ob.-cnritc du sein maternel? 11 le connaît sans doute, mais pas d'une connaissance dû familiarité. Jean veut dire qu'il n'a jamais eu de rapports suivis avec lui. En :;c sens la scène du baptême fut pour lui une révélaLicn. (Vid. D. Tîiom. Comm?rd. in Joan. cap, i, Icc. 15.)
Dieu, une foi, un baptême, une espérance, une patrie, an amour ; l'âme sainte se détache des liens si multiples delà vie du monde, et dit à Dieu : «J'ai demandé une seule chose au Seigneur! » Et le Seigneur lui répond : « Une seule chose est nécessaire ! » « Je serai moi-même ta récompense, immense à l'excès. » La colombe, c'est la douceur et la charité : charité infinie dans l'Homme-Dieu, « charité répandue >• par sa Rédemption « dans tous les cœurs, » charité qui se verse à flots intarissables dans le monde pour le transfigurer et « le remplir de toute la plénitude de Dieu. » La colombe, c'est le doux et triste gémissement : n'est-ce pas l'Homrae-Dieu qui soupire : « Mon âme est triste jusqu'à la mort ? » La colombe gémissante, c'est l'âme sainte exilée sur la terre et traversant l'existence, pleine des mystérieuses tristesses de l'exil et des aspirations de l'espérance vers la Patrie d'en haut. La colombe, c'est l'annonce du salut après les désastres et les ruines du déluge : déluge de l'incrédulité, du vice, de la perdition qui couvre le monde au moment où y paraît Jésus-Christ : déluge effroyable dont celui de Koé n'était qu'une image affaiblie. Jean-Baptiste a remarqué que la colombe demeurait sur Jésus-Christ : c'est là, dit saint Thomas, une nouvelle marque de la divinité du Messie. Dans l'homme, la justification n'est pas à l'élat inainissible, la grâce ne demeure pas en lui, la colombe ne se repose pas sur lui en ce sens que l'homme ayant eu la grâce, ne la peut plus perdre; c'est le blasphème protestant qu'a foudroyé l'Église. En Jésus- Christ, la grâce est permanente : la colombe demeure sur lui ; il est la sainteté substantielle et l'intarissable source de la grâce. Les vicissitudes de la grâce sanctifiante dans l'homme déchu sont accompagnées des
68 CHAPITRE CINQLIÈME
vicisdtudes et aes intermittences plus fréquentes encore delà grâce gratis data dans le saint que Dieu en honoro; la puissance du miracle et de la prophétie est en Jésus- Christ absolument permanente; en ce sens encore, la colombe repose sur lui.
« Et j'ai vu, et j'ai attesté que Celui-ci est le Fils de Dieu. » C'est le témoignage que Jean rendit à toute la foule réunie.
Mais il avait à cœur une œuvre plus indispensable et plus haute, c'était de détacher de lui ses propres disciples et de les donner à Jésus-Christ. C'est à celle œuvre magnanime que nous le voyons tout entier absorbé. Son grand moyen fut une ambassade formée de ses disciples incrédules et froids encore qu'il députe à Jésus ^ Ses disciples verront l'Homme-Dieu ; ils entendront sa divine parole ; ils contempleront ses œuvres, et partis sans la foi et l'amour, ils reviendront les yeux illuminés et le cœur brûlant : d'un mot alors, Jean leur persuadera de l'abandonner et de s'attacher à leur vrai et unique Maître. La question posée à Jésus-Christ par les disciples de Jean est celle que lui pos^^Qttous les siècles : Étes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? La réponse décide seule de la destinée du monde comme de celle de chaque âme. Jésas- Christ est-il le Dieu attendu, le Sauveur promis. Celui qui seul donne la vie et sauve des désolations présentes comme des effroyables expiations de l'avenir ? Voilà la grande question! Tout roule sur elle, et sans elle l'ioa ne se décide ni pour la société ni pour la famille, ni pour l'individu ; « Impossible de poser un autre fondement que celui qui a été posé et qui est Jésus-Christ. » La
» Mallh. XI.
LA VIE punrjQUE C'J
réponse, dont Jean sans doute n'avait que faire, mais qui devait éclairer ses disciples et avec eux le monde et les siècles, cette réponse est d"unetoute divine subliniité. Elle résume les prophètes et concentre les traits distinctifs sous lesquels devait apparaître leDieu Rédvmpteur : Allez dire à Jean... Jean c'est l'humanité tout entière ; allez donc, dites à l'humanité, dites au monde entier, dites à toutes les générations des hommes: allez et racontez ce que vous avez vu et entendu. Jésus-Christ devait être l'illuminateur du monde aveuglé par les ténèbres séculaires de l'erreur : les aveugles voient. Ce salut de l'humanité par la diffusion de la foi devait être universel, c'est le trait spécial et unique de la Rédemp tien : l'Église des patriarches est restreinte, la Loi mosaïque se circonscrit dans un peuple, la philosophie humaine parle superbement à un auditoire d'élite, Socrate et Platon dissertent au milieu de quelques disciples et ne jettent à la foule que le regard du plus souverain mépris : le Verbe incarné tout seul était <• le Dieu de tous, également riche envers tous ; » seul il poussait ce cri d'un amour sans limite et d'un salut sans restriction : Venez tous à moi! Tous! les petits, les humbles, les déshérités, tous ceux qui peinent, tOLis ceux qui souffrent, tous ceux que le monde repousse et méprise : Allez et dites à Jean... les pauvres sont évoU' gélisés. Un troisième trait sous lequel les prophètes avaient dépeint le Messie était celui de l'ignominie et do la douleur. Il sera « un Homme de douleurs, » il s.ra « le rebut du peuple et l'abjection de tous. » Et tous en le regardant « se riront de lui. » Le Me.=sie sera « appelé le Fort, le Conseiller, le Dieu... l'Fmmanuel « le Dieu avec nous, mais sa grandeur sera voilée sous l'outrage, sa divinité dissimulée sous l'horreur du suDulice : « nous
70 CHAPITRE CIXQUIÈMr,
l'avons regardé et ne l'avons pas reconnu. » Allez donc aussi dire à Jean : que l'Homme-Dieu doit être si humilié, si amoindri, si broyé sous la justice divine, objet d'un si universel mépris, que bienheureux celui qui ne sera pas scandalisé en lui.
Creusons encore avec saint Thomas ces beaux textes, leur exposition nous fera de plus en plus pénétrer « dans les inscrutables trésors du Christ. » Le spectacle que Jésus-Christ montre aux disciples de Jean, qui lui posent la grande question de sa divinité, est celui de l'humanité tout entière dans sa dégradation, sa misère sans ressource, son impuissance absolue : la voilà telle que le péché l'a faite et que le Rédempteur la vient guérir et sauver. Les aveugles voient Jcs boi! eux marxhent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent. L'humanité déchue était tout cela quand la Rédemption vint à elle : elle était aveugle, boiteuse, défigurée sous sa lèpre, entièrement fermée à l'appel de Dieu et dormant un sommeil de mort au fond d'un tombeau. Et telle fut, dit saint Thomas, dans chaque pécheur , comme dans l'humanité pécheresse tout entière, la marche fatale que suivit le péché et la ruine qu'il opéra.
L'homme aveuglé par l'orgueil « s'évanouit dans ses propres pensées, » « et son cœur insensé se chargea de ténèbres. » L'homme se révolta pour « savoir le bien et le mal, » pour conquérir la science infinie de Dieu ; le châtiment de ce rêve insensé fut l'humiliation de l'aveuglement et de la folie : dicentes se esse sapientes stulti facli sunl. Sans lumière, l'humanité ne put plus parcourir la route de ses destinées, elle se prit à trébucher aux abîmes et à se heurter à toutes les pierres du chemin. Alors « toute chair corrompt sa voie, » toutf
aine se deiouriio de Dieu et se précipite avec lu furcui' de la bête dans les fanges de toutes les infamies : in desideria cordis, Ui immundUiam : lèpre hideuse, plaie infecte, qui la couvrit de la tête jusqu'aux pieds, et la tint honteusement à l'écart, « loin de la vie de Dieu, en dehors des testaments, » « sans Christ, sans Dieu en ce monde. » Pour affreuse que soit cette extrémité, ce n'est pourtant point encore le fond de l'abîme. Ce fond est désigné ainsi par le propliète : I^npius cum in profundiim vcncrit , contemnit. C'est l'insensibilité volontaire et absolue qui déjoue toutes les industries de la pitié, repouï^se tous les efforts du dévouement et rend impossibles le remède, la guérison et le salut ; c'est l'horreur même de la mort au fond du sépulcre; c'est Lazare tombé en pourriture. Mais « l'heure vient où ceux qui sont dans le sépulcre entendront la voix du Fils de Dieu. » C'est l'heure où Dieu vient visiter sa création pour la réparer, la vivifier, la transfigurer dans la sainteté et dans la gloire. C'est l'heure aussi où le monde témoin des merveilles accumulées à la parole de l'HommeDieu, tombe à ses pieds et s'écrie : « Vous ête.le Christ, le Fils du Dieu vivant ! -♦
II. — Révélé dans la prédication de Jean son Précurseur, Jésus-Christ le fut plus magnifiquement encore dans son baptême, où ce ne fut plus un homme, mais les Personnes divines elles-mêmes qui proclamèrent sa grandeur souveraine et le désignèrent aux adorations ile la terre et du ciel. Arrêtons-nous à ce mystérieux baptême de Jésus-Christ, la seconde des scènes de la vio publique, et l'initiation à la carrière de vertus, de pré licatioiis et de miracles que le Chiist allait pai courir
72 CIIAPITUE CINQLIÉ.NlE
1. Saint Thomas cherche ici comme toujours h l^énétrer le secret de ce baptême, les raisons qui amènent aux pieds de Jean et dans les eaux du Jourdain le Christ « dans la plénitude de son â<T;e » et la mesure de sa perfection. Pourquoi ce baptême ? La plus profonde raison sans doute la voici. Jésus-Christ est chef de la seconde humanité, de l'humanité régénérée et ennoblie, c'est elle qu'il mène au baptême en sa Personne, elle qu'il lave et qu'il purihe, elle qu'il retire des eaux de la perdition pour l'élever à la lumière de la gloire. Notre modèle en tout, Jésus-Christ devait l'être aussi dans la réception du premier et du plus indispensable de nos sacrements. De plus, comme l'ont remarqué tous les Pères, Jésus voulait donner pour jamais à l'eau, par le contact de sa chair sacrée, cette vertu vivifiante et féconde qui lui fait enfanter les fils de Dieu dans toute la durée des siècles'.
Si le Jourdain est choisi pour TinelTable honneur de recevoir et d'ensevelir un instant sous ses eaux le nouvel Adam, qui y plonge avec lui toute l'humanité coupable, c'est que deux grands souvenirs planent sur CCS eaux saintes. C'est en traversant les eaux du Jourdain que les enfants d'Israël entrèrent dans la terre de promission : c'est en passant par les eaux régénératrices du baptême que l'humanité nouvelle fait son entrée dans la vraie Terre promise, dans la Patrie d'en haut. Au moment où le char de feu allait emporter Elle dans les Cieux, ce prophète divisa les eaux du Jourdain. A ces deux souvenirs se rattache le baptême chrétien : « Baptême dans l'eau et le feu. » L'eau purifie, le feu dépose dans l'âme les ardeurs de la charité divine ; le
«D. Thom. Sum. Ihcolog. p. ÎII, qiuTsl. xxxix, art. 1.
char enflammé, la grâce, emporte l'homme dans les sublimités de la vie déiforme, et le dépose dans les bras et sur le cœur du Dieu qu'il osera bien appeler désormais du nom de Père, in quo clamamiis : abba, Pater ' I Et remarquons-le, ce n'est pas Jésus enfant qui se présente au baptême, c'est Jésus « dans la plénitude d'âge de l'homme parfait. » Le baptême ouvrait la vie publique, et devait ainsi être retardé jusqu'au jour où la vie publique est le devoir et l'honneur de l'homme. Relevé des eaux baptismales, Thomme entre dans la carrière des combats et l'école des vertus. Le baptême doit engendrer des héros. Ce sont des fils magnanimes, d'intrépides soldats, d'audacieux conquérants qui sortent des eaux baptismales, On s'élève de ces eaux pour courir au désert, loin de la tumultueuse multitude des pécheurs, pour afïrontcr la lutte, subir l'assaut de l'enfer et remporter sur lui le triomphe qui ouvre les cieux. Saint Thomas signale encore une raison moins profonde et qui regarde le peuple juif seulement. Dès le baptême de Jésus-Christ, la loi Mosaïque était implicitement abrogée : le Sauveur ne le voulut faire qu'après s'y être longtemps soumis, et montrer par là à ce peuple soupçonneux et nicllveillant qu'il ne l'abrogeait pas pour ne la point accomplir-. De là ce baptême retardé jusqu'à l'âge d'environ trente ans.
2. Quatre circonstances solennelles marquent lô baptême de Jésus-Christ, et préfigurent les elicts du nôtre : l'eau où Jésus se plonge et d'où il s'élève les Cieux qui s'ouvrent : la descente de l'Esprit
' D. Tlioai. Sum. iheolog. p. III, (juaDSt . xxxix, art. 4.~-- D.TIi. \. III, qnnjjt. X.\.xix, arl. 3.
SOUS la forme de la colombe : la voix du Pcrc qui retentit *.
Rien de vaste et de magnifique comme les enseignctnents qui Jaillissent du baptême de Jésus. Deux actcc complètent ce baptême : Jésus-Christ se plonge dans les eaux, puis il s'en relève. Ne l'oublions pas, Jésus- Christ est le chef de l'humanité déchue, il s'identifie en elle, c'est en elle qu'il se plonge et s'ensevelit sous les eaux : c'est là, dit saint Paul, une sépulture ; le pécheur est mort et enseveli dans les eaux baptismales ; toutes les iniquités du monde, tous les crimes qu'ont accumulés les siècles y sont engloutis, « nous tous nous sommes ensevelis dans sa mort, » nous descendons dans les mêmes eaux,nousnousensevelissons dans lemômelinceul. Puis après, avec le même Jésus-Christ, nous nous relevons. Quand Jésus sort des eaux, et reparaît à la lumière, il élève en sa personne la nouvelle humanité, « glorieuse, sans tache, sans ride, sans rien de semblable, mais toute sainte et tout immaculée -. » La vie charnelle, la vie des sens a été ensevelie du même coup; K L'homme terrestre » est resté submergé sous les eaux, K l'homme céleste » a reparu dans la splendeur d'une vie surnaturelle et divine. « Nous sommes morts et notre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ, » la terre s'est refermée sur nous, le ciel s'ouvre désormais sur nos tqtes.
/ • Scieiidu 11 quod sicut Ghrislus ia suo baptisuo dédit cxom ^ Viluin baplizandi aliis, iLa ia coasequealibus baplisaïuin dodit iiilelligere quœ nos cjiiscquamur. Sunt aulcja quatuor conso- ([uculia : sciliciîL ascousus Chrisli, apcrlio cœli, apparilio Si)ii-ilus SancLi, et prolestUio Palriâ. (D. Thoai. Co:ninenL in Mallh. cap. m.) — ' Eijlics.
Apcrti sunt cœli. C'est le grand effet du baptême . rouvrir le ciel à une humanité coupable et bannie. Durant combien de siècles le ciel fut d'airain sur la tète de l'homme ! Combien fermé ! Combien menaçant ! aujourd'hui le Fils du Très-Haut, le Maître de la maison jéleste, en demande l'entrée ; à sa prière, Jesu oranle, le ciel s'ouvre et pour Jésus et pour l'humanité dont il a daigné se faire le frère et le chef. Saint Thomas trouve deux autres significations également profondes dans cette circonstance des Cieux ouverts sur la tête de Jésus-Christ baptisé. Le baptême est la naissance céleste de l'homme : l'homme naît deux fois, comme Jésus- Christ le disait à Nicodème : il nait à la nature et à la grâce, à la terre et au ciel, à la vie terrestre et naturelle dont le tombeau est la limite, à la vie surnaturelle et divine dont l'éternité est l'épanouissement sans fin : de terra terrenus, de cœlo cœlestis. Or dans la seconde naissance de l'homme, rien n'est humain ni terrestre, tout vient du ciel et est du ciel, la fécondité qui l'engendre, les dons qu'il reçoit, le terme qui lui est marqué, les moyens qu'on lui assigne pour y atteindre, de cœlo cœlestis. Rien, dit le Docteur Angélique, ne marquait mieux cette condition de la seconde naissance de l'homme au baptême, que la radieuse ouverture qui laisse le Ciel à nu, et par où s'échappent les forces surnaturelles et divines dont se forme le chrétien. Vl ostcndcretur quod de cœtero cœlestis virtas baptismum sanctificaret. De plus, le baptême est le sacrement de la foi, sacramentum fidei. Il introduit l'homme dans le monde surnaturel, où cesse le regard humain et se déroulent aux yeux divinement ouverts les invisibles splendeurs do Dieu. Saint Paul rendait admirablement c:; mystère, quand il disait ; « Nous ne contemplons plus ce qui se
76 CHAPITRE CINQUIÊMK
voit, mais ce qui est invisible ; » et ailleurs : « Nous contemplons à face découverte la gloire du Seigneur. » A partir de son baptême, la direction du regard de l'homme est totalement changée. Il regardait à terre, il contemple le ciel ; il bornait ses aspirations au monde inférieur qui ne lui est qu'un rapide exil, il élève vers le ciel un insatiable regard et des aspirations ardentes. gu« surswn sunt quxritc K Et l'Eglise a si peur que C(» regard s'abaisse et que ce cœur tombe, que chaquejour, à tout instant, dans chacun de ses sacrifices, elle crie au fidèle : sursum corda, « en haut les cœurs ! » Voilà pourquoi les cieux s'ouvrent au baptême de Jésus-Christ. Dieu fait comprendre à l'homme que par la foi il ne doit plus cesser, dans le temps, de contempler la patrie qu'il possédera dans l'éternité.
Un mot est remarquable dans le texte de l'Évangile^ n Quand Jésus fut baptisé et en prière, les Cieux s'ouvrirent » < En prière : >• C'est le grand devoir du
chrétien, et l'indispensable condition de son salut. Lô baptême lui rend l'innocence, lui ouvre le ciel, l'inonde delà grâce divine; mais lui laisse le foyer de la concupiscence, les saillies impures de la chair, les fascinations du monde, les attaques furieuses de l'enfer, les misères et les dangers de l'exil ; il est « fils de Dieu, » héritier du ciel, prince éternel, roi destiné aux splendeurs d'un trône, mais l'exil dure encore un instant, et avec l'exil beaucoup de souffrances et beaucoup de besoins. Comme auxiliaire indispensable du baptême il faut donc à l'homme la prière : baptizato et orante *.
' Coloss. — * Licet enim per baplismum remittantur peccala, rcmanet tamen foraes peccati nos impugnans interius.etmunduÉ et dœmones qui impugnanl extorius; et idco... neccssaria est
La troisième circonstance pleine d'enseignements et de mystères du baptême de Jésus-Clirist, est la descente du Saint Esprit sous la forme d'une colombe. Sans doute Jésus ne pouvait recevoir pour lui-même le Saint- Esprit, puisqu'il en possédait l'infinie plénitude, mais il le recevait pour l'Eglise « qui est son corps, » pour le genre humain tout entier dont il était, au baptême, le mandataire et le représe:itant. La forme de la colombe choisie par l'Esprit-Saint attire toute l'attention de saint Thomas et provoque ses plus belles études K Par cette apparition le baptême est représenté à la fois dans les dispositions qu'il requiert et la vie nouvelle où il introduit l'homme ; dans ses effets en chaque âme, dans son immense et universel résultat qui est la formation de l'Église de Dieu. — Ce que l'homme doit apporter au baptême, c'est avant tout la sincérité et la bonne foi. La colombe en est le charmant symbole ; elle est candide, elle est simple; c'est elle dont Jésus-Christ dira: « Soyez simples comme des colombes. « Sa douce et innocente vie, ses mœurs, ses habitudes, son caractère, tout en elle est une peinture admirablement fidèle de la vie chrétienne qu'inaugure le baptême. La colombe est pleine de mansuétude, elle ne connaît pas les âpres fureurs et les rixes sanglantes ; inoffensive pour les autres, elle supporte elle-même la perversité d'autrui, et oppose aux agressions la fuite ou le plaintif gémissement d'une douleur impuissante à s'irriter. La colombe est innocente ; elle ne connaît pas les brutales satiétés du
ùratio post baptismum, (D. Th. Sum. theolog. p. III,quaest. xxxix, art. 5.)
1 D. Thom. Sum. theolog. p. III, quaest xxxix, art. 6, ad quartuia.
78 CHAPITRE CINQUIÈMB
plaisir, elle fuit les fanges et en garde sa blanche robe pure et immaculée. Voilà l'àme chrétienne, innocente et candide colombe, qui vit dans la chair sans en connaître les souillures, qui « porte dans un vase d'argile, » l'incomparable « trésor » de la pureté, ange du ciel dans la chair de l'homme. La colombe ne cesse de faire entendre un mélancolique gémissement. Au milieu dee joies comme au sein des privations, des dangers et des souffrances, la colombe gémit, toujours semblable à l'exilé que rien n'arrache, fût-ce pour un moment, aux tristes préoccupations et aux amers souvenirs. Le chrétien en pèlerinage loin de Dieu et de sa patrie, passe à travers les choses terrestres sans y jeter un regard, n'aspire « qu'à la dissolution du corps pour être avec le Christ*, » et porte au cœur « une grande tristesse et une continuelle douleur; » douleur profonde, larmes éternelles, arrachées, tantôt par l'amertume de la vie présente, le plus souvent par la vue du péché, parfois aussi par les délicieuses émotions du sainl amour. Enfin la colombe est féconde : l'âme chrétienne, « chaste vierge fiancée au Christ 2, » doit être « féconde pour Dieu. » Et quels sont les fruits de cette fécondité ? quelles sont comme les deux filles nées au baptême? Sans doute la grâce et la gloire, l'une du temps, l'autre de l'éternité.— La colombe ^ préfigure aussi l'effusion de la grâce dans l'âme, et c'est cette effusion qui est I3
1 Philipp. — * II Corinlh. — ' Spiritus Sanctus apparuit in spocic colombae propter quatuor. Primo propter caritatem; colomba enim est animal amorosum. Secundo propter innocenliam. Tertio quia habet gemilum pro cantu, et homo sanctificatus per Spirllum Sanetum débet gemere pro peccalis. Quarto propter fppiind;tatem. (D. Tliom. ro)H(;if?U. f'J M'iUli- «".ap. 111.)
p;rand effet du baptême. Columba fuit ad rep7\vsentandam influentiam Siiirilns SancllK Dieu dépose dans rame, avec la grâce sanctifiante, ces divines influences, ces inclinations douces et puissantes que la théologie nomme les dons du Saint-Esprit, et que la colombe figure encore avec une saisissante vérité. La colombe, dit le Docteur Angélique, se cache volontiers sur les rives fraîches et ombragées; là, si quelque oiseau de proie la menace, elle se dérobe à ses poursuites en s'enfonçant dans l'épaisseur du feuillage. Telle est la sagesse chrétienne, qui, hôte assidue des courants de la grâce, trouve dans les profondeurs de la foi un abri assuré contre les incursions de ses ennemis. La colombe est si remplie de charité, qu'elle nourrit môme les petits des autres mères : qui ne reconnaît là cette magnanimité chrétienne qui ne connaît plus les impitoyables calculs de l'égoïsme? La colombe se choisit pour demeure le creux du rocher : « le rocher, c'est le Christ 2 ; «et les creux du rocher sont les ouvertures sacrées, les plaies de la divine Passion, demeure délicieuse, abri toujours sûr du chrétien. Un solennel souvenir se mêle à ces ingénieux rapprochements et ajoute au poids de leur gracieuse doctrine. La colombe se reposa sur la terre purifiée par les eaux du déluge, et son apparition annonça à l'homme qu'il était réconcilié avec son Père ot son Dieu. C'est encore la colombe, céleste et divine messagère, qui se repose sur une autre création infiniment plus précieuse et plus noble, sur l'âme humaine, pour lui montrer qu'elle est rentrée en grâce avec Dieu. — Enfin l'apparition de la colombe préfigure l'immense résultat du baptême dans le monde entier :
« D. Ti'.xiî. Co.ancnl. in MiUh. cap. m. — «I Ccnulh. —
la formation de la sainte Église catholique', l'Ëglise que purifie l'eau, qu'agrège la mystique colombe, l'Esprit-Saint, et que la grâce viendra, sous l'emblème des langues de feu, rendre brûlante des ardeurs du zèle et étincelante de Téclat de la vérité. L'eau, la colombe, le feu : triple symbole dans lequel sont renfermés les principaux traits de l'Église catholique : elle est sainte, elle est une, elle est la lumière qui éclaire le monde, et le feu qui y allume les flammes du saint amour.
Quatrième circonstance que note l'Évangéliste et que commente saint Thomas : la voix du Père retentit du haut des cieux entr'ouverts : Celui-ci est mon Fils bienaimé dans lequel fai mis toutes mes complaisances. Que le Père se manifeste par la voix, c'est, dit le Docteur Angélique, d'une convenance pleine de profondeur. C'est le Père qui parle : il parle infiniment, éternellement, substantiellement, et sa parole c'est son Verbe, c'est sa Pensée, substantielle et infinie manifestation de luimême, fruit infini d'une intelligence infinie. C'est donc au Père qu'il convient de parler, et de parler de son Fils, de son Verbe 2. Et quand devait-il parler de ce Fils,
'Apparuit Spiritus SancLus in specie columbae super Domiuum baplizatura ad designandum commuaem erTeclum baplismi qui est constructio ecclesiasticaî unitalis. Super aposlolos autem in specie ignis Spiritus Sanctus descendit... ad ostendendum fervorem quo corda eorum erant commovenda, ad hoc quod Christum ubique inter pressuras praedicarent. Unde Augustinus dicit super Joan. tract, vi -. « Duohus modis oslendit visibiliter DomirusSpiritum Sanctum scilicet per columbam super Dominum baplizatum et per ignem super discipulos coagregatos : ibi siraphcitas; hicfervor ostcnditur. » (D. Thorn. 5Mi>i. theolog. p. IH, quaest. xxxix, art. 6.) — * Quia proprium est Patri pToducere Verbum quod est dicere, vel loqui. ideo convenientissime Pater per
sinon au moment où le plus profond anéantissement le dérobait à la (îonnaissance et aux hommai^es de la terre, où il venait s'humilier, souffrir et mourir ? A cette heure d'une charité à jamais incompréhensible, où le Verbe incarné, pour sauver les pécheurs, « se met au rang des pécheurs, > et entre avec eux dans des eaux purificatrices,'qui ne sont pas faites pour lui, la voix du Père retentit et désigne son Fils aux respects et aux adorations de la terre et des Cieux : Voici mon Fils bien' atmé/Mais une autre doctrine jaillit de ces mots, qu; nous regarde, et consacre nos étonnantes grandeurs. Notre baptême tire exclusivement sa force de la vertu d'en haut ; ce n'est « ni de la chair, ni du sang, ni de la volonté de l'homme, c'est de Dieu seul » que naît à la vie surnaturelle l'homme régénéré par le sacrement. De plus le baptême nous introduit dans la foi, et la foi n'est que l'assentiment surnaturel à tout ce qu'est Dieu; et Dieu considéré en lui-même, c'est l'unité de nature dans la trinité des Personnes, un seul Dieu en trois Personnes distinctes. Il fallait donc que les trois Personnes divines, au nom et par la vertu desquelles le baptême est conféré, et dont le baptisé doit confesser l'existence auguste, y fussent présentes et y présidassent dans une commune manifestation. Le Père y apparaît dans la voix, le Fils sous le vêtement de l'esclave et l'appareil de la Rédemption , le Saint- Esprit sous la forme de la colombe ♦.
vocem manifestatus est quae signifioat Verbum. Unde et ipsa voj. à Pâtre emissa filiationem Verbi protestatur. (D. Thom. Sum. theolog. p. III, queest. xxxix, art. 8, ad secundum.)
' Ilnptismus quo baptizantur fidèles consecratur in invocatione et Yirtulc Trinitatis... ideo in baplismo Christi « mysterium Tri-
Les paroles du Père ne s'arrêtent pas à Jésus-Christ, mais elles ont en nous leur extension et leur magnifi- ■lue écho. Elles inaugurent dans nos destinées une révolution inattendue, terminent l'ère de nos infortunes, et ouvrent celle de nos gloires divines et de nos éternelles espérances. L'homme était chassé du cœur de Dieu en même temps que du paradis de délices, et les dernières paroles sorties de la bouche du Très-Haut n'étaient que la formule foudroyante de sa condamnation au travail, à la douleur et à la mort. Voici une nouvelle parole de Dieu, aussi suave que la première était terrible et amère. A cette voix du Père, tout change pour l'humanité : c'est ici mon Fils bien-aimé en qui f ai mis toutes mes complaisances! Unie au vrai Fils de Dieu, sainte de sa sainteté, et rayonnante de sa splendeur, elle montre au Père une beauté ravissante, et le Père ému jusqu'au fond de son être, et épris pour cette Epouse de son Verbe du même amour infini dont il aime ce Verbe lui-même, les confond l'un et l'autre dans la même exclamation de complaisance et d'amour.- Celui-ci est mon Fils bien-aimé dans lequel fai mis toutes mes complaisances * !
nitatis demonstratur. Dominus ia natura humana baptizatur : Spirltus SancLus descendit in specie columbce ; Patris vox tesllmonium Filio perhiber.Lis auditur. » ( D. Thom. Sum. theolog. p. III, quaest. xxxix, art. 8.)
1 Tn baptismo homines renascuntur in filios Dei adoptivoa. Fiiii aulera Dei adoplivi insLiluuntur ad similitudinem Filii naluralis.... unde.... super Jesum baptizatum descendit Spirilus Sanctus et vox Palris audila est dicentis : Hic est Filius meus dilectus, ut ex his qua3 consummabantur in Christo cognosceremus, post aquœ lavacrum, et de cœlestibus portis Sanclum in nos Spiritum involare, et paternce vocis adoptione Dei Olios ficri. [D. Tliom. Sum ihcolng. p. III, qusest. xxxix, art. 8. ad tertium.)
LA VIE Punr.iQUE 83
HT.— Après le baptême qui fait l'homme enfant do Dieu, dépositaire de la grâce et héritier de la gloire, s'ouvre la lutte que réclament à la fois la grandeur et la noblesse de cet être intelligent et libre, qui doit à son Dieu l'hommage d'un dévouement rehaussé par le combat, d'une fidélité gardée à travers l'épreuve, et qui se doit à lui-même de conquérir, avec le secours de la grâce, la béatitude promise à la magnanimité de sa vertu. Au même titre qu'il conduisait l'humanité aux eaux du baptême, Jésus-Christ la mène au combat. Tout à l'heure il lui ouvrait la route de la purification et de la vie divine, maintenant il lui montre en sa Personne quel est son ennemi, le genre de lutte qu'elle aura à soutenir.et la victoire qu'il lui faudra remporter.
1. En suivant le récit évangélique, saint Thomas nous expose, avant de dérouler les péripéties du combat, les circonstances qui le précèdent : circonstances de temps, de lieu, de manière. A quel moment Jésus-Christ « estil conduit au désert pour y être tenté par le démon?» Twic, dit l'évangéliste, tiinc Jésus dactus est in dcscrtum a Spirilii ut tcnlarclur. Quand donc? Quando scilicct jamdcdarahatiir voce paterna quod cssct filius Dei. C'est là pour nous un trait de lumière, une profonde et indispensable révélation. 0 iiomme, quand ton Dieu t'aura proclamé son fils, et aura placé en toi toutes ses complaisances, quand la grâce baptismale t'aura fait prince du Ciel et héritier du trône éternel : alors l'épreuve te viendra : la tentation assaillira ton âme, le monde et l'enfer se jetteront sur toi avec fureur. Pourquoi cette suite étrangede tant de détresses après tant de grandeur? Comment expliquer un Dieu livrantun fils bien-aimô aux dangers et aux souffrances d'une guerre terrible ? Corn-
ment l'héritier du Ciel nous apparaît-il sur la terre aux prises av'ec la douleur,en proie aux attaques d'ennemis implacables autant que puissants ? Quatre raisons nous l'expliquent, répond saint Thomas '. La tentation est d'abord la confirmation éclatante de notre divine grandeur. Tant que le démon nous trouve dans la même perdition et le mêmeanathème où il est lui-même abimé, sa mortelle envie, n'ayant où se prendre, apaise ses fureurs. Mais quand l'homme sort des eaux du baptême, sainte et radieuse créature, toute parée des charmes divins, couverte de l'amour du Père, et destinée à des honneurs mfinis et éternels, son envie ne connaît plus alors aucune borne, la rage le dévore, et il roule les plus noirs projets de vengeance. En second lieu, si l'homme est élevé jusqu'à la vie divine, il n'en reste pas moins pour quelque temps encore l'hôte de l'exil, et la victime de la concupiscence et des passions; « il porte son trésor dans un vase d'argile : » or, de tous les chocs celui de l'orgueil est le plus funeste à ce « vase, » il le brise infailliblement. La tentation est un contre-poids nécessaire à une élévation et une fortune inouïes; et chez une créature naturellement superbe et orgueilleuse, l'épreuve déchire ses illusions, lui remet sous les yeux sa fragilité et sa faiblesse nativ-es, et lui fait placer en son Dieu sa seule espérance et son unique sûreté. En même temps que la tentation est la garde de l'homme,
• Primo, ut accipiat experimentura suae justitiae... ut suam dignitalom cognoscat. Secundo ad reprimendam superbiam. Tertio ad confundendum d'abolum, ut sciât quanta sit virtus Çhristi, ut superarenon possit. Quarto ut fortior reddatur, slcut militea fortes redduntur par experienliam. (D. Thoiu. Comment, in MalUi. cap. iv.)
elle e?t la gloire et le triomphe de Dieu, Quand son fils soutient vaillamment la lutte, quand son juste, aux prises avec toutes les douleurs et tous les dangers, reste fort contre ses ennemis, inébranlable dans sa foi, son espérance et son amour, alors le Très-Haut rassemble ia cour céleste et, lui montrant avec un paternel orgueil ce triomphe de la force dans une chair fragile et mortelle, s'écrie : « Avez-vous vu mon serviteur Job? I n'a pas son pareil sur la terre * !» Enfin la tentation est l'exercice nécessaire" da soldutdu. Christ,» miles Chr^isti. Une longue paix l'énervé et le rend inexpérimenté; il lui faut la lutte fréquente et l'exercice quotidien. Tels sont les quatre biens que procurent au chrétien la tentation et l'épreuve. Maintenant, que Jésus-Christ les dût subir en sa divine Personne, qu'il dût « passer, comme dit saint Paul, par toutes les tentations, » tentatum fer omnia'^, le Docteur Angélique nous l'explique clairement. Outre cette raison générale donnée plus haut que, chef et conducteur de l'humanité nouvelle et déifiée par la grâce, Jésus-Christ devait illuminer la vie 3 de cette humanité, en éprouvant et en en consacrant en lui-même toutes les phases, d'autres motifs le poussaient au désert « pour y être tenté par le démon. » Sa victoire terrassait nos ennemis , multipliait nos ressources, et nous rendait le combat plus facile et le triomphe plus assuré. L'extraordinaire spectacle d'un Homme-Dieu assailli par l'enfer, de la Sainteté infinie mise aux prises avec le mal, du Juste par excellence passant par le terrible chemin de l'épreuve et de la tentation, est destiné, dans les profonds conseils de Dieu, à dessiller tous les yeux, à persuader aux fidèles que la plus haute per-
•Job. X.- « llobr. -3 II Tina
86 CHAPITRE CrNQUIÈME
fection ne met pas à l'abri delà tentation, que l'homme doit opérer son salut « avec crainte et tremblement ^ « et « que celui qui se croit debout doit prendre garde de succomber ^. » Sur la montaji^ne où le démon le transporte, et dans les diverses phases de lutte prodigieuse qu'il daigne subir, Jésus-Christ est le général qui instruit et façonne ses troupes en engageant le premier le combat sous leurs yeux, en laissant s'approcher et se déployer l'ennemi, en le saisissant, en le terrassant et en remportant sur lui le plus éclatant triomphe 3, La tentation et la victoire du Christ, nouvel Adam, étaient la glorieuse et magnifique revanche de Dieu. Une double humanité se partage les temps, deux ancêtres lui donnent naissance, deux chefs la dirigent vers ses destinées éternelles, Adam et Jésus-Christ. Adam soumis à la lutte au milieu des délices du paradis terrestre, fut honteusement vaincu, et le démon put croire à d'irrémédiables ruines, et à un éternel triomphe. Mais Dieu n'est jamais vaincu. Du milieu même de la défaite du premier Adam il préparait le triomphe du second, et il ne laissait Satan triompher au milieu de TEden que parce qu'il le devait terrasser et briser dans son Christ éternellement.
Pourquoi la lutte « au désert? » Jésus-Christ au désert, engageant comme fondateur et comme chef de la nouvelle Église une lutte victorieuse, rappelait par une
1 Psal. — - l Cor. — ' Christus tenlari voluit ut nobis contra tcnlationos auxilium ferret. Secundo propter noslram cautelam ut nullus quantumciimque sanctus se œstimet securiim et iinmunem a tentationc, Tertio propter exemiilum ut scilicet nos instruoret qualitor rliaboli tenlationes vincamus. (D. Thom. Suin, thcolog. p. III, quaîsl. xli, arl. I.)
LA VIE PUDLÎQUE 87
harmonie profonde rancien peuple, dépositaire delà première loi, livrant dans le désert ses longs et formidables combats aux nations perverses et maudites qui lui fermaient l'accès à la terre de promission K Une plus grandiose signification encore s'attache au désert. Le désert, c'est la vie présente, c'est l'exil, que l'ùme chrétienne traverse pour se rendre à sa patrie éternelle, et où elle rencontre des ennemis nombreux et implacables, dODt la défaite lai assure son triomphe et lui mérite sa couronne. Comprenons encore que l'àrae n'est tentée qu'ail, désert. Le démon ne l'assaille, le monde ne la poursuit, sa propre concupiscence ne la provoque, que lorsqu'elle a quitté le tumulte de la vie mondaine, les plaisirs et les vices de la cité du péché. Dans un sens tout autre le désert représente la solitude dangereuse et funeste de l'âme qui a déserté Dieu, qui est vide de la foi, de l'espérance et de l'amour, et qui sans secours et sans force laisse le démon s'approcher d'elle, et le monde la fasciner par ses décevantes promesses : Dlabolusmagis attentat aliqiiem cum est soUtarius 2.
La circonstance du jeûne précédant la tentation a été aussi remarquée par saint Thomas. Jésus-Christ nous laissait un grand exemple et une précieuse instruction. Le ]eûne fait l'athlète et le héros; c'est après s'être sevré des délices et des satiétés malsaines de la chair et du monde que l'homme peut engager contre les puissances infernales des combats victorieux. Le
* Conveniens fuit quod post baptismum desertum intraret, hoc
signilicalur in populo Israelilico qui post transitum maris Uubri, qui fuit figura baptisini, in terram promissionis venit per desertum et solitudinem. (D. Tho'.n. Comment, in MaiUi. cap. iv.) — * D. Thom. Sum. llieolog. p. III, qua^st. xli, art. 2.
88 CIÎAPiTRE CINQUIÈME
soldat que les plaisirs ont amolli, la chair repue et l'âme efféminée ne supportent pas le premier cho^ de l'ennemi. Eve succombe en regardant le fruV et en se disant qu'il doit être délicieux au goût, et l" Genèse décrit d'un mot la chute de l'homme : comeditj « il mangea. » Aussi sera-ce parle jeûne que la nouvelle humanité se relèvera de la défaite qu'une satiété maudite fit subir à la première. Perjrjunium nos oportct contra tentationes armariK Après le jeûne Jésus-Christ est épuisé et affaibli par la faim : postea esuriit. Satan épie ce moment jugé favorable de l'affaiblissement et de la lassitude du Juste, où il ignore que la divinité habite cor' poscUement '^. Satan ne tente pas l'homme dans sa force, mais dans sa faiblesse. C'est à Eve qu'il s'adresse, c'est au côté de notre âme qu'il sait plus accessible à ses suggestions, c'est à notre cœur amolli, c'est à notre vertu chancelante, c'est à notre faim qu'il s'adresse : faim de foi, d'amour, de générosité, faim qu'une longue disette de sanctification a allumée et accrue en nous, jusqu'à nous rendre faibles et comme expirants '.
2. Entrons maintenant en plein cœur de la lutte i notre Dieu l'engage devant nous pour nous instruire et nous fortifier; n'en laissons passer ni l'ensemble ni les détails sans les profondément étudier.
La puissance du démon est toute dans l'insinuation : il n'a pas empire sur la volonté de l'homme poui* l'enchaîner ou la briser, mais il la peut faire fléchir sous l'effort habilement ménagé de l'insinuation. Or la
^Sum. iheolog. p. III, qusest. xli, art. 2. — * Coloss. — » Poi?t jcjunium secuta est esuries quœ dcdit diabolo audaciam euni eggrediendi. (D.Thora. Sum. theotog.p. III, qutest. xu, art. 3.)
'orce même de l'insinuation consiste dans une gradation puissante, qui mène de l'imperceptible et insiûjnifiante erreur, au fond d'un abime de révolte, d'impiété et de perdition. Ainsi était tombé le premier homme. Satan s'approche d'Eve et lui jette dans l'esprit un doute vague et une légère défiance. « Pourquoi ? » mot fatal qui commence à ébranler dans l'âme l'édifice des croyances, secoue violemment le dogme et prépare de loin le» plus effroyables ruines. Votre âme est debout, ferme et croyante, jouissant en paix du patrimoine de la vérité, et passant sans inquiétude et sans défiance du temps h l'éternité, de l'exil à la patrie promise. Mais une insidieuse question vous arrête sur ce chemin de la foi; un doute est jeté dans l'esprit ; Satan a murmuré son fatal « pourquoi ? » Si le trait n'est pas aussitôt repoussé, ou plutôt si la première blessure n'est pas à la hâte cicatrisée, qui sait où s'arrêtera le ravage de l'incrédulité naissante? A l'inquiétude du doute qui détache et désaffectionne une âme de sa foi et de son Dieu, le tentateur ajoute la première audace de la négation • ncqiiaqiiam moricmini. Le doute avait ébranlé l'édifice de la vérité, la négation construit l'édifice ruineux de l'erreur, et l'âme, qui ne peut rester sans abri, à peino a-t-elle perdu le premier, qu'elle cherche dans le second un refuge contre elle-même, contre sa conscience, contre Dieu, contre les secrètes terreurs de l'avenir. Après avoir douté elle nie. La grande ruine se continue par l'orgueil. Quand l'homme eut cessé de se fier à son Dieu, quand il se fut détaché tout à fait de lui par la négation, il resta seul : le moi se dressa dans l'espace laissé vide, Dieu disparut de ses yeux, et le désir d'un règno suprême et d'une indépendance absolue commença à so faire jour dans les rêves de l'orgueil; Vous serez comme des
dieux! Mais l'âme reconnaît vite par une douloureuse expérience que cette promesse est dérisoire et cette élévation impossible : le démon l'engage alors, pour achever de la perdre, dans une voie contraire, la voie de la cupidité et des sens. Il lui persuadait de s'élever jusqu'à Dieu : il lui persuade de s'abaisser jusqu'aux sens : mille te deorsum ! Il lui offre le fruit, il lui en fait briller l'éclat, lui «n vante la délicieuse saveur, et la jette dans l'ignominieuse faim de la volupté, « Vous serez comme des dieux : » flatterie profonde, que l'incrédule appelle une extravagance dans la Bible, et qui, après six mille ans, s'est encore jouée de son cœur! Flatterie qui est aussi grand crime que grande puissance, puisqu'elle est la déification de la raison humaine, c'est-àdire le plus haut degré d'usurpation qu'une intelligence libre puisse commettre à l'égard de Dieu. Nous ne pouvons pas chasser Dieu de l'univers parce que l'univers ne nous obéit pas; mais nous pouvons le détrôner de notre esprit, parce que notre esprit consent à ce que nous voulons, et élever à sa place, dans une royauté sacrilège, cette faible pensée qui est la nôtre et qu'un atome suffit pour étonner. Mais prenez garde à ce qui va suivre. L'homme ne s'arrêtera pas dans ce haut lieu où l'orgueil l'a fait asseoir, en lui promettant la pleine lumière. A peine y a-t-il touché, qu'il s'émeut de si peu voir, et que le doute redescend dans son cœur avec rapidité; mais un doute bien autrement grave que celui par lequel s'inaugura sa déchéance. Le premier doute n'était qu'un chemin, on prétendait s'en servir pour aller à la découverte du vrai : on cherchait, on espérait, on croyait encore, sinon à un dogme, du moins à l'esprit ; maintenant la route est faite, l'expérience accomplie, et le doute oui revient est un doute confirmé un doute
LA VIE PUBMQUE 01
de lassitude et d'épuisement, i^a raison affaissée sur elle-même comme un voyageur énervé, confesse son impuissance par son désespoir, et l'énergie de l'orgueil, la seule qui lui reste, achève de lui ôter le courage en lui interdisant de revenir sur ses pas. Alors qu'arrivet-il ? arrive le dernier mot de la tentation que je n'ai pas dit encore. La femme vU que l'arbre était bon à manger, et beau à voir et d'une suave apparence ; et axjant pris de son fruit elle en mangea. C'est ainsi que le cercle où la raison se nourrit d'elle-même s'étant achevé dans le doute, comme il avait commencé par le doute, rien n'étant plus clair et solide pour l'intelligence, tout étant par terre enfin, il reste cependant debout deux choses : et quoi? Il reste la matière qui est l'arbre de la science du bien et du mal, et il reste les sens par où nous pouvons entrer en rapport avec la matière. Voilà le dernier mot. Quand l'homme à force de se séparer de Dieu en se concentrant en soi, a vu baisser et s'obscurcir la lumière qui l'éclairait; quand tout ce qui a nom, Dieu, ûme, justice, vérité, temps futur, éternité, est devenu problème et ruine pour lui, il voit se dresser, à la place de toutes ces choses balayées, une réalité d'autant plus forte que rien ne lui fait ombre et contre-poids. Il voit seul à seul, dans un duel implacable, la nature vivante, la nature qui n'est qu'un arbre portant des fruits, une poussière colorée; il la voit se faisant jour malgré lui dans tous les pores de sa chair, et s'y assurer un invincible empire. Dépouillé de tout le reste, nu et pauvre, il se jette sur ce débris impur sauvé du naufrage universel, il s'y attache avec un enivrement désespéré, et dit à son âme, s'il en a une encore: — Ceci est bon, mange!.... Voilà donc le terme: l'homme mangea. Iva révolte commence par
la déification de la raison, elle se termine par \e. règne du ventre *.»
Telle fut la tentation du premier homme dans son objet et dans sa forme. Satan y observe une gradation savante qui enfonce l'homme de plus en plus, et peu à peu jusqu'au fond de l'abîme. Son premier soin est de le détacher de Dieu ; il le tente ensuite par l'orgueil : l'or gueil s'augmente jusqu'à des proportions inouïes, jusqu'à la revendication de l'infinie puissance et de l'inaccessible grandeur de Dieu. Déjà son esclave par le crime consommé de l'orgueil, Satan précipite alors l'homme dans les voluptés des sens et les cupidités de la vie. Il lui fait voir un fruit et lui persuade d'en manger.
Satan est le même : dans cette tentation du Paradis terrestre nous retrouvons tous les éléments de celle dont Satan assaille au désert l'Homme-Dieu, l'Ancêtre de l'humanité nouvelle, le second Adam. Même système d'insinuation cauteleuse et perfide, même science de la gradation, même emploi de la négation et du doute, même audace du mensonge. « Satan, dit saint Thomas 2, se garde bien de présenter aux âmes spirituelles les péchés graves du premier coup : c'est peu à peu, et en commençant par des fautes légères, qu'il les conduit aux chutes les plus profondes. »
L'ordre même des deux tentations est identique. Satan commence par insinuer à Eve de manger du fruit défendu, puis ensuite, il la tente de vaine gloire, enfin il la
* Lacordaire, LXlIb conf. — ' Diabolus hominem spiritualem non statim tentât de gravibus peccatis, sed paulalim a levioribus jicipit, ut post modum ad graviora perducat... et hoc idem dia- Dohis observavjt in tenlationo priait hominis. (D. Thom. Sum. Iheolog. p. III, quœst. xli, art. 4.)
mène jusqu'à un orgueil qui n'a plus de limite et ne connaît plus de frein '. Ainsi s'y prend-il avec le Christ. Il lui présente d'abord ce dont les âmes les plus spirituelles elles-mêmes restent tributaires, la vie du corps et le morceau de pain dostiné à l'entretien. 11 poursuit et dresse son second piège là où les âmes les plus spirituelles se laissent parfois surprendre : ostentation et vaine gloire. Il finit par les hontes et les grossièretés des âmes les plus charnelles : recherche furieuse des voluptés, des richesses, des honneurs de ce monde-. »
Cette vue d'ensemble que le grand Docteur jette sur la tentation de Jésus-Christ au désert, il la développe, dans son commentaire sur saint Matthieu, dans ses trois différentes parties : tentation de sensualité, tentation d'orgueil, tentation de cupidité.
Trois malices profondes dans la première tentation : Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. Il s'agit pour Satan de précipiter dans une nouvelle chute l'humanité, dont il prévoit, d'après des données sûres et nombreuses, la restauration prochaine en Jésus-Christ. Mais avant tout, il importait de savoir ce qu'était ce Juste et ce Fils de Dieu, dont les merveilles lui faisaient pressentir la divinité, mais dont les humiliations profondes détournaient et égaraient son regard. Jésus était-il quelque prophète plus grand que tous les autres? Était-il ce qu'était Adam au Paradis terrestre, créature ornée de prérogatives magnifiques, mais homme peccable ? Etait-il le vrai et naturel Fils de Dieu, le
1 Primo sollicitavit meatein primi hominis de ligni vetili esu ; Becundo de inaai gloria ; tertio perduxit teutationeuiad exLremam Buperbiam. (D. Thom. Sum. iheolog. p. III, qucpst. xli, art. 4. — * Suin. Ihcolog. p. III, qusest. xli, art. 4
9i Chaphrk cinmlii-.mb
Verbe égal au Père? Satan qui n'a pas sur ce mystère une vue complète et précise, en cherche le nœud et la révélation. Si lu es FUius Dci. Il croit que sa questions! insidieusement posée obtiendra de Jésus la même réponse précipitée et imprudente qu'Eve donna autrefois à ses interrogations également perfides, et qu'il trouvera dans les paroles du Juste qu'il tente, la lumière dont il a besoin. Puis, c'est à la chair qu'il adresse ses premiers traits : autre « profondeur de Satan : » à la chair, qu'il voit torturée par la faim et abattue sous l'effort d'un long jeûne. Enfin dans cette tentation toute de sensualité, Satan mêle déjà quelques germes de la vaine gloire, et prépare de loin, par quelques insinuations vagues encore, l'àme de Jésus à l'effroyable abime d'apostasie et d'orgueil, où il se propose de la précipiter.
« Si tu es le Fils de Dieu : > invitation indirecte à montrer sa puissance divine et à manifester sa gloire « qui est la gloire du Fils unique de Dieu. »
Telle est l'attaque, suivons attentivement la défense; notre Dieu ne condescend à combattre que pour nous former au combat. Chaque trait est repoussé ; Satan reçoit au cœur chacune des blessures qu'il destine à son adversaire; chacun de ses pièges est déjoué, chacun de ses efforts est tourné en défaite. Satan attire l'Homme-Dieu vers les bas-fonds de la sensualité, l'Homme-Dieu se relève, prend son vol et plane dans L's hauteurs de la vie céleste et divine qui est la véritable et définitive vie de l'homme : lliomme ne vit pas seulement de pam. Adam et Eve n'eurent de regards que pour le fruit « beau à voir et savoureux à goûter : > Jésus-Christ franchit les limites de la chair pour atteindre à une vie plus haute, à uno faim [lus noLL-, ù u:i
rassasiement plus divin. Satcin faisait briller perhdeincnt an regard de Jésus la splendeur de la filiation divine, comme autrefois il avait fait si victorieusement briller aux yeux du premier iiomme la perspective d'une divine élévation : Jésus se retranche dans l'anéantissement et l'humilité comme en une forteresseinexpugnable : Homo, dit-il : il parle : non pas de Fils de Dieu, mais ù'hommc : « L'homme ne vit pas seulement de pain. » Du même coup il enveloppait le grand mystère du Verbe fait chair dans les impénétrables replis dd la nature humaine ^
Satan est vaincu dans ce premier combat; la sensualité qui avait consommé la chute du premier homme, n'a rien pu sur le Chef de la seconde humanité. Mais l'arme la mieux trempée de Satan c'est l'orgueil ; il se hâte de l'essayer. Faible et néanmoins puissant par la ruse, tel nous apparaît-il dans ce second combat. Il ne peut rien directement sur l'homme ; il n'a pas accès dans le sanctuaire inviolable de la liberté humaine ; il ne peut rien aussi longtemps que l'homme reste sourd à ses suggestions. Mais que ces suggestions sont adroites! qu'elles sont puissantes ! qu'.elles font de victimes et que Satan connaît bien l'antique blessure reçue par l'homme dans le jardin de l'Éden ! Mille ledeorsmn... Quel mot! Et quelle histoire sombre et terrible de ce mot à travers les siècles ! C'est le grand mot et la grande œuvre do
** Nolandum quod diabolus ad duo nitebatur : primo duceru i.; diïectuin carnalium, item prœsumpl.ionis. Christus auLera conlra utrumquc primo vilal jactanliam quasi dicat : lu vocas Filium Del, ego nomiiio hominem. Ilem trahit diabolus in affectum carnalium; hio trahit se alTecluai spiritualium (D. Thom. Commenl. in M Uh. cap. iv.)
% CHAPITRE CIN'^UIÈME
Satan : il élève sur le pinacle du temple, sur le faîte de la grandeur, sur les hauts sommets de l'orgueil, afin de précipiter de plus haut et dans un plus profond abîme. Apprenons, nous dit saint Thomas, que ce sont les grands noms et les grandes illustrations queSatan tente de vaine gloire. Magnos de inani glorla tentât. Et plus l'orgueil a cherché les hauteurs, plus la chair trouve d'ignominies et de fanges : .1/ine te dcorsum ! Dans ce mot fatidique est renfermée toute l'histoire des individus et des peuples qui ont cherché, dans une émancipation sacrilège, l'apothéose de l'orgueil, et qui n'ont rencontré qu'une dégradation profonde et un eflfro^-able abaissement de l'intelligence, du cœur, de la volonté et du sang. Un caractère de Satan apparaît ici dans une réalité saisissante. Ce n'est pas sans voiler labîme qu'il y précipite une âme ou un peuple, ce n'est pas la chute qu'il lui propose : sa grande habileté et sa suprême ressource est de persuader que le mal c'est le bien, que la chute n'est pas la chute, et que la décadence c'est le progrès. Ah! nous en sommes là! Le tentateur s'est approché de nos sociétés modernes et leur a montré la gloire et l'indépendance dans le reniement du Christ et l'apostasie des croyances, le progrès dans tous les abaissements, la force dans la plus complète lassitude et l'épuisement absolu. Satan, dit saint Paul, se transfigure en ange de lumière ; à chaque siècle il jette quelque grand mot qui fascine les foules, et leur dissimule la réalité dont elles ne voient que trop tard les profonds désastres : MUte le deorsum! En face de Jésus-Christ, il emploie les paroles sacrées de l'Écriture, mais il les emploie comme les peut employer Satan, avec des applications fausses et des altérations impudentes. C'est l'hérésie, prétendant établir ses fausses doctrines sur des Écritures effrontément
altérées. Jésus-Christ, comme le fera l'Église dans tous les siècles, renverse Satan sous son propre effort et le perce de ses propres armes : il opposait l'Ecriture, Jésus-Christ lui répond par l'Ecriture : Non tenlabis Domi' num Deum tuum.
Voici l'assaut suprême, la dernière lutte, le déploiement de toutes les forces de Satan. Sans plus dissimuler, Satan se montre dans toute son épouvantable perversité. Satan est éternellement le même, dit saint Thomas; ce qu'il fut au moment de son crime et quand il tomba foudroyé du ciel, il continue de l'être ; ce qu'il méditait alors, il n'a plus cessé de le méditer. Et que médite Satan ? Quelle entreprise l'absorbe et dévore les heures affreuses de son expiation ? Une seule : détrôner Dieu et obtenir pour lui-même les honneurs suprêmes, ravis au Très-Haut. Ainsi convoitait-il l'adoration d'Adam ; ainsi poursuivait-il dans toutes les sociétés païennes son infernal projet de remplacer par son culte abject le culte du vrai Dieu; ainsi espérait-il dans une suprême victoire faire tomberàses pieds le Christ,dont il entrevoyait les grandeurs et la mission, et dont il redoutait la puissance. Saint Thomas fait encore cette remarque, qu'on n'adore jamais Satan qu'en tombant : Si cadens adorw veris me ; et que cette adoration et cette prostration abominables n'eurent jamais qu'une grande cause : la cupidité et la recherche effrénée des biens et des plaisirs de ce monde. NiUliis adorât diabolum nisi cadat. A cette troisième tentation, l'attitude du Divin Maître change, sa douceur devient l'indignation et sa sainte âme s'émeut d'une véhémente colère. La gloire de son Père est en jeu ; Satan vomit contre elle son plus hideux blasphème : Jésus chasse aussitôt le blasphémateur. Dans la tentation, le Dieu se dissimulait sous la fragilité
98 CHAPITRE CJxNQLIÈMB
de l'homme : dans le commandement qui chasse Satan, le Dieu se montre, qui fixe aux flots leur limite et brise d'un mot, quand il lui plaît, leurs plus impétueuses fureurs*.
3. Le même Dieu qui daigne nous former au combat, nous montre les fruits de la victoire. Le premier fruit du triomphe, c'est la paix. Quand le chrétien a vaincu, Satan fuit plein de rage, et laisse après lui le calme de la conscience, l'heureux silence des passions domptées, les douces joies du devoir accompli et de la vertu satisfaite : profondes et nobles délices que savourent les âmes d'élite et que les impies ne connaîtront jamais : Non est pax iinpiis.
Le second fruit de la victoire de l'àmesur le démon, c'est l'hommage de la cour céleste, la glorieuse acclamation des princes de la cité sainte et le service dévoué des anges : Ecce angeli accesserunt et ministrabanl ci. Heureuse âme que la victoire rend si vénérable et si grande,que les anges mêmes descendent du ciel pour la fêter, la louer et la servir 2 1
rv. La destinée entière de l'homme est de s'identifier à Jésus-Christ, de le reproduire, et de devenir, selon le mot de l'Apôtre, « une image ressemblante du Fils de Dieu. » Or, cette identification se commence dans la grâce et se consomme dans la gloire. L'homme, « image du Fils de Dieu, » traversera donc deux phases de sa destinée, l'une qui remplit le temps, l'autre qui remplira
' D. Thom. Comment, in Maillu cap. iv. — - D. Tlioiii. Comment in Maltlii cap. iv.
l'éternité; l'une qui s'inaugure au baptême, l'autre qui commence aux gloires de la transfiguration. Comme chef de l'humanité chrétienne, Jésus-Christ voulut figurer dans son baptême les merveilles de la grâce; il voulut de même dans sa transfiguration laisser apparaître un moment les splendeurs de la gloire dans laquelle la grâce se transforme et s'épanouit éternellement. Afin d'étudier avec plus d'ordre le magnifique mystère de la Transfiguration, nous allons, d'après les explications du Docteur Angélique éparses dans sa Somme et ses Commentaires sur l'Ecriture, parcourir successivement les causes de ce mystère, ses circonS' tances, sa nature, son récit.
1. Voici, d'après saint Thomas, les différentes raisons pour lesquelles Jésus-Christ voulut apparaître transfiguré. La grande révélation faite au monde dans la prédication de Jean-Baptiste, les manifestations miraculeuses du baptême,les prodiges de la vie publique, toute la suite des œuvres surhumaines de Jésus-Christ, furent des signes de sa divinité. C'est sur eux que reposait tout entière l'œuvre de la Rédemption : le monde devait croire à la venue de son Dieu, tomber aux pieds du Verbe incarné, et, comme faisaient les anges du plus haut des deux, lui vouer le culte du plus ardent amour et de la plus profonde adoration. Mais qu'en Jésus- Christ Dieu disparaissait sous l'anéantissement et la faiblesse de l'homme ! Sans doute, le dogme de la divinité du Christ avait apparu à la raison sous la brillante auréole du miracle, mais l'œil de l'komme ne pouvait rien apercevoir des splendeurs du Verbe incarné : le cœur de l'homme ne connaissait pas l'extase de l'amour dans la vision radieuse de la beauté éternelle. L'huma-
lOQ CHAPITRE CINQUIÈME
nité savait que Jésus-Christ était Dieu : elle ne \e voyait pas. La Transfiguration soulève un instant l'impénétrable voile qui dérobe aux yeux mortels l'éclat et la beauté de l'Homme-Dieu. C'est une perspective rapide ouverte sur la Patrie.dont le Verbe incarné fait l'ornement, la gloire et les délices. Au Thabor, nous pénétrons « jusqu'au delà du v'oile, » pour contempler par avance la splendeur du Dieu fait homme, qui ne se fit humble et obscur que pour nous sauver. La Transfiguration a donc pour premier but d'afïermir notre foi, de fortifier notre espérance et d'enflammer notre amour '.
Ego sum via: «Je suis la voie, » avait dit Jésus-Christ. Qu'elle est rude ! qu'elle est douloureuse ! qu'elle est rebutante, cette voie ! car Jésus monte au Calvaire : il est chargé d'une lourde croix, il nous apparaît couvert de meurtrissures, et il nous dit : « Voici que nous montons à Jérusalem, » à la persécution, à la souffrance, au martyre. Quelle tentation pour l'humanité d'abandonner dès le commencement d'un si pénible voyage les traces du chef qui l'y conduit! Car enfin, les récompenses promises n'apparaissent nulle part, rien n'en fait pressentir la réalité et les délices, rien ne se montre à l'horizon assombri que la peine et la fatigue ; la croix toute seule éclaire le chemin de ses sanglants reflets. 0 Dieu ! qui nous fera entrevoir quelque peu de la gloire qui nous est promise ? Qui nous ouvrira, ne fût-ce qu'un instant, le spectacle de notre Patrie et des délices de notre éternelle demeure ? Quand Dieu voulut rendre à la marche de l'ancien peuple, fatigué du désert, la fermeté et l'énergie, il fit rapporter par les explorateurs
» D. Thom. Sum. Iheolog. — Commenl. in Mallh.
LA VIE PUULIQUE 101
et exposer à tous les regards les fruits et les richesses merveilleuses de la terre de promission : qui nous montrera à nous, peuple nouveau, en marche, non plus pour une patrie terrestre mais pour la Patrie des cieux, qui nous montrera un reflet de ses éternelles splendeurs ? Nous gémissons « dans cette maison terrestre, « aspirant après « la demeure bâtie, non de main d'homme.mais par Dieu, demeure éternelle dans les cieux: » nous gémissons," attendant la Rédemption, » la glorification «• de nos corps. » Qui nous fera apparaître un rayon de de cette gloire divine qui les doit éternellement transfigurer? Dieu dans le splendide mystère de la transfiguration de Jésus-Christ. Et c'est là, dit saint Thomas, l'un des motifs principaux pour lesquels il plut au Verbe incarné de se montrer sur la terre dans la gloire dont il étincelle dans les Cieux <.
LeThabor, nous aurons occasion de le montrer plus amplement tout à l'heure, a une relation intime avec le Calvaire. De même que le Calvaire couvre le Thabor de ses austères souvenirs, le Thabor illumine le Calvaire de ses splendeurs, et fait tomber sur la croix un reflet
1 Oportet ad hoc quodaliquis directe procédât in via quodfinem aliqualiler praecognoscat; sicut sagitlator non recte jaciet sagittam nisi prius slgnum prospexerit in quod jaciendum est : undè et Thomas dixit Joan. xiv, 15 : « Domine, nesclmus quo vadis, et quomodo possumus viam scire? » et hoc praecipue necessarium est quando via est diflicilis et aspera et iter laboriosum, finis vero jucundus. Christus autem per suam passionera ad hoc pervenit ut glorlam oblineret non solum animae quam habuit a principio suae conceplionis sed eliam corporis. — Ideo convenions fuit ut discipulis suis gloriam suse claritatis oslenderet quod est ipsum transligiirari. . (D. Thora, Swn. theolog. p. III, quaest. xlv, urt. 1).
102 CirA?lTRE CINQUIÈME
qui la transfifçure, et sur les douleurs de la Victime expiatricc l'auréole de la puissance et de la grandeur. La croix devait être le scandale du Juif et la folie du Gentil : rincrédulité se disposait à ne voir dans l'expiation volontairedeTHomme-Dieu que Icsupplice vulgaire, fatalement infligé à une victime impuissante; tout à l'heure, en face de l'agonie divine, elle allaitpousser son cri blasphématoire : Qu'i' descende de la croix! La Transfiguration est chargée de lui répondre divinement; la Transfiguration lui montre, dans la Victime muette et résignée du Calvaire, le Triomphateur magnifique et le splendide Transfiguré du Thabor. L'incrédulité n'a plus où asseoir ses accusations d'impuissance, et la parole divine trouve dans la Transfiguration sa plus éclatante et sa plus inébranlable preuve : le Fils de l'homme a le foiwoir de déposer comme de reprendre sa vie.
2. Passant aux circonstances du mystère, saint Thomas s'arrête aux trois suivantes : celle du temps, celle du lieu, celle des témoins.
Post sex dies Jésus laisse un intervalle de six
jours entre l'annonce du mj'stère de la Transfiguration et son accomplissement. « Après six jours. » Il y a sous ces mots tout ensemble un souvenir et une leçon. Le Dieu de la création travailla six jours à tirer l'univers du néant, à l'organiser, à l'orner, à y graver l'empreinte de sa beauté et de sa puissance; puis il rentra dans sa gloire et la béatitude de son repos. Tel nous apparaît au Thabor le Dieu de la Rédemption, le Dieu (jui, après avoir créé l'homme, était descendu sur la I3rre pour réparer cette création et refaire ce chefd'œuvre. Il y travaillait depuis de longs jours, restau-
LA VIE PUniJOUE 103
rant l'être entier de l'homme, partie par partie, membre à membre, le tirant de l'abîme de son péché, l'ornant des splendeurs de sa grâce, le transformant sous les reflets d'une beauté divine et l'enveloppant tout entierdes efl"etsde sa puissance : auThabor, ce grand Dieu, appliqué jusque-là à son œuvre, paraît tout à coup rentrer dans sa gloire et jouir des magnificences de son éternel repos. En même temps qu'il éveillait un solennel souvenir, le Thabor donnait à l'Église une grande leçon. L'Église, Épouse du Christ, est contemporaine de la naissance des choses ; elle naît à l'Éden et remplit tous les siècles de ses développements successifs. Son existence entière se développera en six âges différents : le dernier révolu, sa carrière mortelle terminée, elle gravira elle aussi la montagne de sa transfiguration. Glorieuse, ressuscitée, triomphante, elle prendra son essor et ira rejoindre, au haut des airs, le Christ son Époux et son Roi qui la vient tirer des combats de l'exil pour la fixer dans la gloire de la patrie.
C'est sur la montagne, la montagne à l'écart, la montagne élevée, que se déroule la scène de la Transfiguration : in montem excelsum seorsum. Saint Thomas recueille ainsi les enseignements qui ressortent de cette circonstance. La destinée de l'homme est de contempler Dieu, parfaitement et face à face dans la gloire, imparfaitement et « en énigme » durant le temps de la grâce. Or que faut-il à l'âme pour qu'elle puisse contempler Dieu? Avant toutes choses la montagne, l'élévation : élévation triple, de l'intelligence, de la volonté, de l'action. L'âme terrestre et charnelle, qui rampe parmi les choses d'ici-bas, incapable d'aucun essor vers le monde supérieur, comment contemplerait-elle Dieu? Comment élèverait-elle jusqu'à cette Majesté sublime un regard
sans cesse fixé vers la terre, une pensée toujours ab sorbée dans les mille riens de ce monde? Pour contem plerDieu, il ne suffit pas encore de l'élévation de l'intelligence, il faut celle de la volonté, il faut vouloir de Dieu: il faut cette âme grande et noble, il faut ce cœur magnanime qui dit avec le prophète : « J'ai demandé une chose, une chose que poursuit mon incessante recherche: habiter dans la maison du Seigneur' ; » qui s'écrie avec l'Apôtre : « J'ai tout jeté, je considère tout comme fumier et ordure... pour arriver à conquérir Jésus-Christ -. Il faut enfin l'élévation de la vie, une suite d'actes portés jusqu'à la sublimité de l'intelligence et du cœur. « Ils iront de vertus en vertus, dit le prophète, et Dieu sera contemplé par eux en Sion ^ » sur la sainte montagne, dans l'élévation de la gloire que leur méritent leurs bonnes œuvres et leurs vertus. Voilà la mystérieuse montagne de la Transfiguration. Et ce n'est pas une montagne ordinaire ni une vulgaire élévation, c'est une haute montagne dit le texte ; et telle est l'âme chrétienne, reprend saint Thomas. Au sommet où la placent la foi, la grâce et la gloire, l'âme chrétienne domine à d'incommensurables hauteurs toutes les élévations de ce monde. Sa science domine la sagesse et la science humaines de toute la distance de la terre aux cieux; sa vertu laisse de bien loin derrière elle l'infirme et incertaine honnêteté du sage do ce monde, et sa fortune éternelle, «le poids immense de gloire » qui l'attend, n'a rien de commun avec les grandeurs caduques et les élévations inconsistantes de la terre: super omnem allitudinem scientise et virtutis erit illa altitudo glorix*,m
» Psal. — «Saint Paul. — • Psal. — *D. Thom. Comment, in Mollh. cap. XVII.
Une autre condition pour contempler Dieu dans la liberté, le calme, le silence que réclame une aussi divine occupation, c'est la solitude : le Tliabor est écarté^ seorsum ; il n'avoisine pas la cité tumultueuse; il dresse son sommet solitaire dans le silence du désert. L'âme qui demeure dans le bruit de la vie terrestre, dans l'agitation des plaisirs et les ivresses des joies mondaines, l'âme qui ne s'est pas séparée de ses vices, et n'a pas renoncé au contact des pécheurs, cette âme sera éternellement incapable de contempler Dieu, et n'a de Thabor à espérer ni en ce monde ni en l'autre. La séparation,qui seule permet à l'homme de voir Dieu, se commence en cette vie et se consomme dans la gloire, alors que délivrée des méchants qui forçaient son enceinte et se mêlaient à ses enfants, l'Église ne sera plus, loin des pécheurs, que la cité de la justice et et de l'amour dans l'éternelle vision de Dieu. Seorsiim, dit saint Thomas, çuia se separavcnmt a malis *.
L'étude que le Docteur Angélique fait des témoins choisis par Dieu pour contempler la scène de la Transfiguration, offre d'admirables points de doctrine et les plus fécondes leçons de vertu. Jesus-Christ ne prend pas tous ses Apôtres : l'Église triomphante ne se composera pas de tous les « appelés; » beaucoup doivent s'exclure eux-mêmes de la vision bienheureuse; c'est le petit nombre qui y doit parvenir : pauci electi. La foule n'ira donc pas au Thabor; et parmi les apôtres trois seulement sont admis, Pierre, Jacques et Jean. Ne regardons pas ce choix comme arbitraire, rien n'est arbitraire en Celui qui fait tout « avec nombre et mesure, » mais cherchons avec saint Thomas les raisons
t D.Thom. Comment, in Matth. cap. xvii
qui fixèrent le choix de Dieu. Voici Pierre : c'est l'homme de la foi, de la confession généreuse et sublime. C'est Pierre qui .se jetant aux pieds du Maître, illuminé tout à coup delà révélation divine, lui dit ces grandes paroles : « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant! » C'est Pierre qui, au moment de la plus douloureuse défection de la foule, confesse la Sagesse éternelle qui seule « a les paroles de la vérité. « Pierre e.st auss: l'homme de l'amour : c'est lui qui se précipite dans le? flots pourétreindre plus vite son Maître dans le sublime embrassement de la dilection ; c'est Pierre dont l'im pétueuse charité croit tout possible sauf de n'aimer pas. Peîrus magis fervidus erat, dit saint Thomas dans son Commentaire sur saint Matthieu; et dans sa Somme, où il rappelle le mot de saint Jean Chrysostome : Petrus excellens fuit in dilectione.Jeun est le second des témoins; c'est l'Apôtre vierge, c'est la fleur nouvelle que pousse l'Eglise et que le Christ Epoux de l'Eglise couvre de sa plus tendre dilection et entoure de ses soins les plus délicats. D'ailleurs si le Maître a dit : « Bienheureux les cœurs purs, parce qu'ils verront Dieu, » à qui reviendront la gloire et les délices du Thabor sinon à l'Apôtre de la virginité? Jacques nous apparaît sous l'auréole du martyre : Jacobus propter prœrogativam martyrii; c'est le martyre qui lui ouvre l'accès du Thabor.
Mais la scène du Thabor doit s'agrandir : l'Eglise universelle y sera représentée, et tous les siècles s'y donneront rendez-vous. A côté des Fondateurs et des Apôtres de l'Eglise chrétienne devaient se trouver le Législateur et le Martyr de l'Église judaïque : Moïse et Elie. Jésus-Christ tient ainsi le milieu, il est le centre où se réunissent les deux Testaments , il est le chef des deux peuples; « des deux peuples il ne fait plus qu'un seul
LA ViE PUBLIQUE 107
peuple nouveau; » « il les fonde tous deux en sa Personne » « en une seule nouvelle créature. » Ainsi l'humanité entière et tous les siècles ont leurs représentants et leurs témoins, toutes les générations sont appelées au Thabor. Le Thabor est le rendez-vous solennel de tous les enfants de Dieu, « qui, contemplant à face découverte la gloire du Seigneur, se transfigurent eux aussi en ce même éclat. » Ainsi devient-il manifeste que Dieu sauve toutes les générations, et « appelle à la connaissance de la vérité, » non-seulement celles qu'illumine immédiatement l'éclat du Verbe fait chair, mais celles aussi qui, précédant sa venue, ont reçu de lui une illumination et des gràcas anticipées K Pénétrons plus avant encore dans ces beaux enseignements, et entrons avec saint Thomas dans plus de détails sur les témoins de la Transfiguration. Bien des erreurs et des blasphèmes avaient déjà retenti aux oreilles des Apôtres au sujet de leur Maître. Plusieurs fois la foule crédule et superstitieuse avait vu en lui quelqu'un des anciens prophètes que Dieu redonnait à son peuple; et parmi ces prophètes elle indiquait volontiers Élie. « Que disent les hommes qu'est le Fils de l'homme? — Les uns disent qu'il est Élie ou quelqu'autre des prophètes. » Élie
' Ghristus Irausiigurari voluit ut gloriam suam hominibiis ostcnderet, el ad oam desiderandaui liomiaes provocaret. Ad gloriam aulem eelernce beallLudiiiis adducuiitur boraines pcr ChnsUiiii non soUuu qui post eum fuerunt, sed eLiam qui euui pra^cesserunt. Unde eo ad passionem properanLe, lain lurlxo quœ sequebantur quam praîcedebant ei claniabant Jiosanna. El ideo conveniens fuit ut dii prœcedonlibus ipsum lestes adessenl scilicet Moyses^et Elias, et de sequentibus ipsum scilicet Poli'U3 et Jacobusel Joannc3.(D. ïliom. Sum. llicolog. p, IH, quoïsl.XLV, ail. 3.)
apparaît au Thabor pour fairejastice de ce bruit populaire plus dangereux encore qu'il n'était ridicule, puisqu'il frappait à mort le dogme de la divinité du Verbe incarné. Une autre erreur plus pernicieuse encore peutêtre était activement fomentée par les Pharisiens, et visait à détacher de Jésus tout le peuple juif d'un seul coup. Jésus était représenté comme l'ennemi de Moïse, l'adversaire de la loi et le corrupteur du Testament signé ttu milieu des splendeurs du Sinaï. Un nouveau Sinaï se dresse et s'illumine : Moïse y apparaît devant Jésus comme le serviteur devant son Maître et le sujet devant son Roi. Le Thabor manifeste clairement cette vérité essentielle formulée en deux mots par saint Paul : finis legis Christus, « Jésus-Christ est le terme de la loi, » Bien loin de combattre le Testament Ancien, Jésus-Christ le confirme; bien loin d'abroger l'ancienne législation, il la complète et l'élève. Moïse vient au Thabor remettre entre les mains du Christ les pouvoirs tout provisoires qu'il a reçus, et témoigner que le Fils de Dieu a seul la domination de l'avenir et le règne de tous les siècles, ipse clinscecula. Ainsi tout se résout en une magnifique unité ; l'Église universelle n'a qu'un chef, l'humanité qu'un sauveur, le monde qu'un roi, que toutes les générations reconnaissent, et que tous les siècles saluent <. Nouvelle et profonde signification. Le Christ est le juge des vivants et des morts, maître de la vie et de lamort: le Thabor nous le représente dans l'éclat de cette suprême domination. Des sujets dont s'entoure ce roi étincelant de gloire,les uns lui offrent l'hommage de leur vie,rautre,Moïse,dépose à ses pieds le terrible tribut que l'homme paye à la mortalité de sa nature et à la delto
i D. Tliom. Commenta in Mallh. cap. xvll- —
de son péché '. Enfin la gloire du Thabor est rannoncc de la Passion divine qui s'approclie et le Calvaire mêle ses ombres à la clarté douceet joyeuse de la Transfiguration. Moïse et Elle achèvent de conserver à cette scène ce caractère qu'un premier regard n'y pourrait soupçonner. Moïse est la victime douce et aimante que ne cessèrent de torturer l'endurcissement et l'opiniâtre ingratitude du peuple qu'il dirigeait et qu'il avait sauvé; Elle est le prophète, le prédicateur, l'apôtre, le thaumaturge au zèle brûlant, à la charité intrépide, qui dépen?a sa vie et consacrera sa mort au salut d'un peuple qui le baissait et le poursuivait : tous deux sont les images saisissantes de la Victime du Calv'aire, et semblent n'être apparus que pour lui annoncer le mystère prochain de la croix 2. Moïse «le plus doux des hommes» représente encore la douceur divine du Christ qui « s'offrit sans se plaindre » et n'opposa aux fureurs brutales de ses ennemis et de ses bourreaux que le silence, l'humilité et le pardon; Elle, l'intrépide adversaire de l'impiété des rois et des grands et le défenseur Invincible de la loi de Dieu, est l'imnge du Dieu fait Homme « que le zèle de la maison de Dieu dévora » et qui « soutint devant Ponce-Pilate une si intrépide confession. »
3. Tels sont les témoins divinement choisis devant lesquels Jésus-Christ daigna se montrer un instant dans 'a gloire, qui ne cessait d'être son inaliénable apanage, mais que voilaient les exigences de l'expiation. Cette
• Oslcndit se Iiabcrc potcslalem morLis el vitaî etcsso judicem vivorum el morluorum per hoc quod Moysen jara mortuum et Eliam adhuc viveulcm secum ducit. (D. Tliom. Suin. Uicolog. p. iH.'liuPSt. XLV, art. 3, ad leii.ium.) — * U. Thom. Comment, itt Mallli. cap. XVII.
110 CHAPITUE CINQUIÈME
lévclation soudaine d'une gloire, dont Jésus-Chi-ist jouissait toujours mais ne laissait jamais apercevoir, donne sujet à plusieurs questions profondes qu'élucide sainl Thomas. La Transfiguration, c'est-à-dire l'éclat éblouissant, la beauté merveilleuse, l'étincelante splendeur dont la sainte Humanité se revêt, était, s'il est permis de s'exprimer ainsi, un état naturel, normal pour Jésus- Christ. La source de la gloire était en lui, et sa puissance en devait à chaque instant arrêter le cours. Tel est en effet le cours que suit la gloire quand elle transfigure la chair glorifiée de l'homme. De Dieu les flots de cette gloire s'écoulent sur l'âme et la font resplendir, et de l'âme transfigurée tombent impétueusement sur la chair, pour lui communiquer la même blanclieur, la même beauté et le môme éclat. Cette suite est si nécessaire et cet écoulement de la gloires! essentiel, que dès que la chair ressuscitée s'unit à l'âme juste et déifiée^ elle s'inonde de sa lumièrect se transfigure par sa beauté. Or dès le premier moment de sa conception la sainte âme de Jésus-Christ fut transfigurée dans la gloire delà vision btalifique, source impétueuse de toute transfiguration. De l'âme la gloire s'épanchait sur la chair; et ainsi, bien que Jcsus-Christ suspendît ce magnifique don, il n'en avait pas moins la possession et la continuelle jouissance : il pouvait à tout instant lever l'obstacle que son état d'expialcur et d'homme passible opposait à reffusion delà gloire sur sa chair divine, et apparaître dans l'éclat dont il avait en lui la source toujours pleine et le foyer toujours étincelant. Cette doctrine n'a pas, comme on le pourrait croiic, l'inconvénient d'enlever à la Transfiguration son caractère miraculeux. Posséder la source de la gloire n'était pas pour Jésus- Cluist le miracle, mais bien i'état naturel et normal. Le
LA ViE PUBLIQUE m
miracle consistait en ce que dans la Transfiguration, il dérogeait pour un instant à la condition d'homme passible et mortel, que le plan général de la Rédemption lui avait assignée. Le Docteur Angélique élucide admirablement bien cette question dans son Commentaire sur saint Matthieu^.
La figure du Sauveur devint lumineuse, dit le texte sacré. Non pas, ajoute saint Thomas, que Jésus-Christ prit un autre corps, ni que, devançant les temps, il fit de sa chair la chair béatifiée; la Transfiguration fut une illumination transitoire; Jésus-Christ couvrit de lumière et de gloire un corps qui restait passible et mortel, il donnait, durant un moment, une représentation rapide de ce qu'il serait dans l'éternelle splendeur des Cieux.
1 Claritasilla quain GhrisLus in Transfiguralione assumpsit fuit clarilas gloriae quantum ad modum essendi. Claritas enim corporis gloriosi derivatur ab animse clarilate. iEl similiter claritas corporis GhristL in Transliguratione derivata est a divinitate ipsius et a gloria animaî ejus. Quod enini a principio conceplionis Christi gloria animse non redundaret ad corpus, ex quadam dispensatione divina factum est, ut in corpore passibili nostrae rcdemptionis explcret mysteria : non tanien per hoc adempla est Chrislo polestas derivandigloriamanimae ad corpus. [Suni. theolog. p. III, queest. xlv, art. 2.)
Si crgo in beatis aliis derivatur claritas ab anima ad corpus quare non in Christo qui Dcus crat et homo? Dicendum quoJ quia Dous crat, ordo humanaî naluroc crat in poteslate. ilic oulem est ordo ([uod parles sibi comiiuuiiccnt : ut lœso corpore compassio sit in anima, et ex anima alliciatur corpus. Sed hic ordo subjectus erat Chrislo. Undc ita pcrfcctum erat gaudium in parle superiori quod non egrediebatur extra : unde et porleclo crat et viator et comprehensor : undo quando volebat, non liebal roUuxus; sed quando volebat relluxus fuit et apparuil spli'uJidus. (D. Thom. Commcnl. in Mallli. cap. xvii.)
« Ses vêtements devinrent blancs comme la neige. >» De la Divinité l'éclat glorieux tombait sur lame, de l'âme il se reflétait sur la chair pour la transfigurer et la rendre lumineuse, et du corps les derniers rayons brillaient sur les vêtements pour leur donner la blancheur et l'éclat de la neige. Saint Thomas, recueillant la tradition, donne aussi à cette blancheur des vêtements du Christ au Thabor de beaux sens spirituels. Les vêtements du Christ ce sont les Saints qu'il transfigure sous l'action de sa gloire et auxquels il communique la blancheur de sa sainteté. La neige a tout à la fois la splendeur et la fraîcheur. Ainsi des Saints. Ils étincellent des clartés de la foi, des splendeurs de la grâce et de la gloire, et en même temps ils goûtent la déhcieusc fraîcheur de la vertu, loin des feux impurs de la concupiscence et des passions *.
4. Trois actes composent le drama sublime de la Transfigurât ion même du visage, du corps et des vêtements de Jésus : l'apparition de Moïse et d'Elie, leur entretien, ia stupéfaction des Apôtres et l'étrange proposition de Pierre; enfin, comme dénoùment sublime, la nuée lumineuse enveloppe le Thabor tout entier et plonge Jésus- Christ et ses témoins dans une immenselumière; la voix du Père se fait entendre et proclame Jésus-Christ son Fils bien-aimé,le seul Maître, Docteur et Législateur du monde qu'il vient sauver et pour lequel il est à la vcillo de mourir.
1 Nix habetcandoremet frigldllalem. Sic sancti habent canao* rem gloriœ : item habebunl rcrrigorium ab ardore concupisccntigs.{Commenl.in Malllu cap. xvii; — Vid. eliam 5w»i. llicobg. p. III, quœst. XLV, art. 2, ad tcrlium,)
Tous les Pères ont remarqué cette circonstance : Dum oraret... Pendant qu'il priait, l'aspect de son visage devint tout autre. C'est l'effet naturel et infaillible de la prière ; elle transfigure l'âme en la plongeant dans une triple lumière : lumière de la foi, lumière de la pureté, lumière de la consolation et de la joie. Durant sa prière, et au contact des clartés divines, les grandes pensées de la foi passent devant l'âme comme les visions lumineuses du monde supérieur, la terre s'efface, le ciel s'ouvreet la lumière divine projette sur elle d'étincelants reflets. Dans la prière, l'âme se purifie de ses taches, elle répare ses quotidiennes défaillances, elle retrempe ses forces; ses dissipations se calment, ses affections désordonnées s'éteignent, ses passions émoussent leur vivacité, les vertus reprennent vie, tout change, tout se transfigure en cette âme : species vultus ejus altéra. Enfin durant sa prière l'âme voit se transfigurer le sombre et douloureux aspect de ses douleurs. Les peines de la mo'rtalité, les tristesses de l'exil, les perspectives effrayantes delà mort s'effacent; les consolations divines font trêve un instant aux assauts de la souffrance ; l'âme a dans la prière un Thabor qui console et illumine leCalvaire^.
« Pendant qu'il priait, l'aspect de son visage devin tout autre, et il fut transfiguré devant eux, et son visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent lumineux et blancs comme la neige, d'une telle blancheur qu'aucun foulon sur la terre ne pourrait l'égaler. Et voilà que deux hommes s'entretenaient avec lui. Or c'était Moïse et Élie apparaissant en grande majesté, et ils parlaient de son départ qu'il
* D. Thom. Comment, in Mallli. cap. xvii.
Il'l chapitre: CINQUIÈME
devait accomplir à Jérusalem'. » Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit plus haut de l'apparition au Thabor des deux illustres représentants de la loi ancienne. Mais leur entretien est infiniment remarquable. Un voile de mort plane sur la glorieuse montagne : c'est de la mort du Christ à Jérusalem dont on s'y entretient. De quoi s'entretient-on au Ciel et sur la terre, sinon de la mort d'un Dieu? qui doit occuper l'humanité entière et remplir les siècles, sinon l'Homme-Dieu qui meurt sur une croix pour sauver le monde et offre à la Majesté de son Père le seul holocauste pur, divin, infini ? La mort du Fils de Dieu est le grand objet de la contemplation des Anges et des Saints dans les splendeurs de la gloire, comme elle est l'éternelle méditation des âmes justes encore dans le pèlerinage de l'exil. On parle, au Thabor, au sein de la gloire, du départ que Jésus-Christ accomplira à Jcrusolcm. Entre \e Thabor et le Calvaire la relation est intime ; l'un est cause de l'autre, il n'y a un Thabor éternel pour la sainte Humanité du Verbe que parce qu'il y a eu pour elle un Calvaire : oportuit Christum pâli ut ita inlraret in glorinm. Ainsi se trouve «illuminée la vie » de l'homme dans Ltemps de l'épreuve. Il doit se laisser « clouer à la croix, » à la douleur, le regard fi.Ké sur les splendeurs du Thabor; et quand son âme est illuminée des clartés divines et inondée des célestes consolations, quand Dieu le transfigure sur le Thabor de ses mystérieuses joies, il faut qu'il s'y entretienne «du départ qu'il doit accom- [)lir, » il faut qu'il appelle l'amer souvenir de la tribulalion qui va succéder aux délices, il faut qu'il n'oublie jamais que jusqu'aux jours de l' « immobile royaume »
' Mauh. vm«
OÙ la joie est éternisée, le chrétien ne descend da Thubor que pour gravir le Golgotlia.
Mais l'homme qui savoure si ardemment les délices d.u Thabor n'entend jamais sans horreur « le mot de croix. » Pierre au Tliabor est l'image vivante de cette humanité déchue que son long calvaire n'a pu encore accoutumer à la douleur. Pierre prend la parole : bonum est nos hic cssc. Pierre se fait tout une théorie sur la mission et la vie de son Maître, théorie à l'inverse des idées et des plans de Dieu. Les décrets divins désignent l'humiliation, la souffrance, la mort, comme le chemin de la gloire : Pierre y prétend parvenir en s'y élevant du Thabor, du sein môme de la joie, du repos. Il sait l'avenir sombre et menaçant qui s'ouvre pour Jésus du côté de la Jérusalem déicide; il a entendu et compris les terribles révélations de son Maître sur le drame prochain de la Passion ; voici un moyen simple et délicieux d'échapper à cette sanglante extrémité : dresser des tentes sur ce sommet solitaire, et laisser, sans en descendre, passer l'orage qui menace de tout dévaster. Puis, quelles joies et quelle paix inondent ce nouvel Pxlen ! Qu'il fait bon vivre avec Jésus transliguré ! Plus de travail, plus de souffrances, plus d'angoisses, plus rien du sombre tableau, que traçait le Maître, des douleurs du Calvaire et des sanglantes luttes de l'apostolat. Bonum nos hic esse ! Rester au Thabor et sur ce sommet béni, au sein des délices de la Transfiguration, attendre l'heure de la récompense promise et de l'éternel repos : voilà le plan de vie dont Pierre laisse échapper la naïve exposition, nesciens qiiid diccret... Pauvre insensé qui ne sait pas ce qu'il dit ! Saint Thomas raisonne ainsi l'ignorance et l'étrange proposition de Pierre. Pierre oubliait ou méconnaissait trois
choses. D'abord le terrible arrêt prononcé sur Thonims coupable au paradis terrestre : 7?io;"îe morieris ! Arrêt qui devait frapper tous les pécheurs, et jusqu'au Juste devenu la caution des pécheurs. L'homme innocent pouvait entrer dans la gloire éternelle au sortir d'une félicité terrestre non interrompue : du Thabor dressé sur la terre, il prenait son vol vers la patrie du Ciel: l'homme déchu, alors même que sa régénération en Jésus-Christ lui rend cette patrie éternelle, ne peut y avoir accès que par la douloureuse issue du tombeau. Pierre ignorait le rôle essentiel que jouent la douleur et la mort dans l'économie de la Rédemption, et comment Dieu fait de ces deux objets si rebutants et si terribles les deux plus puissants leviers qui soulèvent l'homme de la terre pour le porter jusqu'aux Cieux. Jésus-Christ « enlevait les péchés du monde, » il effaçait l'antique sentence qui nous frappait à mort ; il déchirait l'acte de notre condamnation éternelle, il nous rendait, avec le cœur et les bonnes grâces d'un Père, les richesses infinies de son héritage, mais il laissait la douleur et la mort dans le monde pardonné et régénéré : la douleur, pour en faire l'un des plus puissants auxiliaires de notre sanctification ; la mort, pour en faire l'acte le plus héroïque de la vertu et le plus sublime holocauste à la gloire du Très-Haut. Pierre enfin méconnaît à ce point les divines et éternelles destinées de l'homme déifié en Jésus-Christ, qu'il veut dresser sur ia terre et dans le temps des pavillons d'attente à celui qui doit se hâter d'arriver au Ciel, sa seule demeure permanente ; il veut un pavillon sur un Thabor terrestre à la créature bienheureuse qui n'a plus pour résidence que l'Essence divine dans les splendeurs d'une éternité. Mais si Pierre nous fait sourire par sa naïveté ignorante
qu'il excite notre admiration par l'acquiescement humble et filial que révèle sa demande ! Il se trompe dans sa prière, mais sa prière elle-même devient un témoignage de sa vertu; Domine, si vis, dit-il: « Seigneur, si cela vous agrée. » Tout le fond de la perfection chrétienne est dans ce mot,
Pierre parlait encore quand le Très-Hout, «« le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, >» apparaît sous le voile d'une nuée lumineuse. Il était convenable, dit taint Thomas, que Dieu le Père se manifestât dans la voix qui retentit, et l'Esprit-Saint dans la nuée qui étincelle. Le baptême de Jésus où apparaissait la Trinité tout entière inaugurait le règne de la grâce : la Transfiguration inaugurait celui de la gloire : sur l'une comme sur l'autre des deux phases de notre destinée plane également la manifestation de la Trinité divine \
Dieu semble affectionner le voile de la nuée. Plusieurs fois et en des circonstances diverses, il daigna s'en revêtir pour se manifester à l'homme ; et toujours la nature de la nuée fait pressentir la nature, la cause et les effets de la divine manifestation. Tantôt la nuée est sombre et effrayante,.son éclat dévore ou son obscurité terrifie : Dieu vient alors avec ses menaces et ses vengeances; il veut incliner le monde sous sa puis-
* Adoptio liliorum Dei est perjquamdam conformltatera imaginis ad Filium Dei 'naturalem, Quod quidem fit dupliciter. Primo quidem lit pcr graliam viœ qucc est conformitas imperfocla : secundo per gloriam Patriaî quœ eril conformitas perfecta. Quia igilur per baptismum graliam consequimur, in transfiguralione autem praemonstrata est claritas futurae glorise. Ideo lam in Baplismo quam in Transiiguratione convenions fuit manifeilari naluraIem Chri3li flliationem lestimonio Patris. (D. Th. Sam. ihiolon. p. III, quaest, xlv. art, 4.^
sance et sa Majesté redoutable. Tantôt elle est rapide, et un souffle impétueux l'emporte à travers l'immensilc des Cieux : C'est alors le Roi dominateur que la nuée promène comme sur un char triomphal dans toute l'étendue de son empire'. Au Thabor tout est gloire,joie et délices : le but de la Transfiguration est double : elle glorifie Jésus-Christ, et elle le manifeste dans tout l'éclat que lui mérite sa passion. Quel moment pour la sainte Humanité ! Tout vient à elle ; tout lui rend hommage, l'Église universelle « dont il est le chef » est rassemblée devant lui , les deux Testaments le reconnaissent, les deux lois s'inclinent devant sa Majesté ; et du haut du Ciel enflammé, le Père proclame sa gloire, sa puissance sa justice, et le triomphe de ses charmes infinis.
La voix du Père a des profondeurs et des magnificences qu'il nous importe de pénétrer. Dieu proclame deux grandes choses de son Fils. : 1° Son excellence ; 2° sa mission et ses pouvoirs. Une triple excellence do Jésus-Christ se révèle d'abord dans les paroles du Père : Cdui-ciest mon Fils bien-aimé en qui f ai mis toutes mes complaisances, écoutez-le ^ : Son origine, l'amour dont il est l'objet, les vertus et les perfections d'où jaillit cet amour. Les premiers mots séparent à jamais Jésus-Christ de tous les fils d'adoption que la bonté divine recueille , et sur lesquels elle s'épanche en flots de grâce et de gloire. Ils sont fils parce que Dieu les transfigure et lorélève: d'eux-mêmes ils sont enfants du néant, et l'ont été du péché et de la mort. Mais Celui-ci est le véritable ot naturel Fils de Dieu : mon Fils,à\i le Très-Haut, « mon Fils que j'ai engendré de mon sein ; » mon Fils auquel j'ai dit : «tu es mon Fils. » C'est le Fils tiré de sa subs-
» Psal. — ' Matth. xvn.
La vie Puni.iQUE 119
tance, quem gcnui, le Fils qu'il a engendré « avant l'aurore, » avant le commencement, avant tous les siècles, qu'il engendre toujours, éternellement, « splendeur de sa gloire, empreinte de sa substance, » Dieu engendré de Dieu, « lumière de lumière, » « vrai Dieu de vrai Dieu. » Seconde excellence de Jésus-Christ : l'amour infini dont il est l'objet et comme Dieu et comme homme : Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances. L'amour dont le Père aime son Verbe, sa Pensée, l'Image adéquate, vivante, substantielle, infinie, de tout lui-même, ne peut être qu'un amour infini comme les deux termes qu'il unit infiniment. Cet amour est en Dieu Personne divine, égale au Père et au Fils, procédant à la fois de l'un et de l'autre, l'Esprit du Père et du Fils, vrai Dieu comme le Père et le Fils. Comme Homme Jésus-Christ fait encore les délices de son Père, et nulle langue créée ne dira les effusions de tendresse que verse à flots infinis sur son bien-aimé Fils le cœur paternel du Très-Haut. In que mihi complacui, dit Dieu du milieu de la nue, et ces mots expriment les perfections qui en Jésus-Christ méritent les complaisances paternelles. Et pourquoi Dieu se complaît-il si parfaitement en Jésus-Christ? Parce qu'il lui est donné de contempler dans ce Fils souverainement parfait sa propre beauté , sa propre perfection, ses propres grandeurs. Gomme Homme encore, Jésus-Christ était un miroir limpide où se reflétaient sans tache et sans obscurcissement toutes les perfections divines. La vie entière du Christ, ses pensées, ses volontés, ses désirs, ses paroles, ses actes étaient autant de manifestations diflerentes de la même unique perfection de Dieu *.
^D.Th. Comment, in Mallh. cap.xvii;— Vid.etiara Cal.auream,
La mission de Jésus-Christ et ses pouvoirs sans limite rossortent des mêmes paroles. Que Jésus-Christ est majestueux au Thabor ! Comme « tout genou fléchit » devant sa majesté et sa puissance ! Notate, dit saint Tliomas, quod Christus tcslimonhim habuit de cœlo a Pâtre, de inferno a Moyse, el ah Elia de paradiso, a discipulis de terra '. Ipsum audlte. C'est au monde entier. c'est à tous les siècles que s'adresse le commandement du Père, Eclairer le monde, illuminer toutes les créatures raisonnables, dominer l'humanité par la foi : telle sera la grande mission de Jésus-Christ ; telle sera son inaliénable puissance, et Paul, proclamant au monde l'ordre du Père, dira dans son sublime langage : « Nous réduisons toute intelligence, et nous en faisons la captive de Jésus-Christ 2. » Remarquons ici la substitution de la loi nouvelle à la loi ancienne. Dès qu'apparaît la nuée lumineuse, dès que la voix du Père a fait retentir ce grand mot : Voici mon Fils ! Moïse et Élie se retirent, emportant avec eux, dans une abrogation éternelle, la loi figurative et provisoire. Jésus-Christ reste seul avec sa loi parfaite, ses promesses immobiles, son sacerdoce éternel, sa législation inébranlable, et ses inébranlables sanctions. Désormais « le ciel et la terre passeront, mais sa parole ne passera pas. » Jésus reste seul : seul docteur, seul maître, seule lumière, seule espérance, seul salut du monde. Toute âme qui écoutera sa voix, goûtera sa doctrine, se pliera à ses dogmes et accomplira ses préceptes, trouvera en lui la paix, la joie, l'espérance, les richesses du temps et de l'éternité. Toute âme qui « négligera une telle Rédemption, • rejettera un tel Sauveur et fermera les yeux à une telle
» D. Thom. Conment. in Mallh. — MI Cor. x, 5.
lumière, restera ce que la déchéance lavait faite, « fille de colère par nature, » « sans hostie, » sans moyen d'expier ses crimes, « sans Christ, » sans Médiateur pour s'ouvrir « un accès près du Père ; » finalement « sans Dieu en ce monde, » et en l'autre, sans autre perspective que les flammes dévorantes d'une femelle expiation, cujits finis in combustionem. Et ce qui est vrai des individus dont aucun ne renie le Christ impunément, est vrai aussi des peuples, qui tous trouvent dans le service du Christ ou dans son apostasie et sa négation, la vie, la force, le progrès, ou bien la décadence, la dégradation aussi rapide que profonde, et après des siècles connus de Dieu, la ruine, la mort et la pourriture d'une mémoire déshonorée.
Ipsum aiidite. Un nouvel ordre de choses s'établit dans le monde. Les écoles des sages vont se fermer, le sceptre des idées change de mains. La brillante et trompeuse philosophie de la Gentilité comme les demiclartés de la R,évélation mosaïque, cessent d'être les guides de l'humanité : au lever du soleil les étoiles disparaissent et à leur incertaine lumière succède un éclat dont le monde entier resplendit. « Le soleil s'est levé, chantait le prophète, et l'homme sortira pour son travail jusqu'au soir. » Avant le lever du Soleil de Justice, l'humanité était demeurée dans une inaction et une stérilité désolantes; ses pensées étaient flottantes comme les pensées de l'enfant, sicut parvuli fiuctuanles^ son cœur chargé d'obscurité était emporté au souffle des passions, ses actes sont appelés par saint Paul des actes de ténèbres, rien en elle n'avait plus de vigueur ni de vie, sicul vulnerati dorm ientes in sepulcris. Voici qu'ap parait « la lumière du monde ; » un cri est poussé . « Révei']ez-vous, ô endormis, et le Christ vous illumi-
nera ' ! » L'humanité se réveille, entend la voix du Christ, comprend et fait fructifier sa doctrine, « et se rend à son travail jusqu'au soir. » Travail céleste, travail divin, qui change en splendeurs éternelles les choses caduques de ce monde, et construit durant le temps l'édifice de l'éternité. La foi, sans anéantir ni même gêner la raison, prend sur elle son légitime empire et devient le guide de l'humanité : toutes les intelligences qui marchent à sa lumière parcourent d'un pas sûr et puissant la route de la vérité ; toutes celles qui la répudient s'arrêtent dans les mille détours de l'erreur et souvent sont précipitées dons l'abîme de l'extravagance, dicentes se esse sapientes stulti facti sunt.
Voici la lin du drame sublime de la Transfiguration. Écrasés sous le poids de la gloire divine, les Apôtres sont tombés la face contre terre, incapables de lever leur infirme regard vers les Cieux enflammés. L'hornme est anéanti quand la Majesté du Très-Haut se révèle ! jamais l'impuissance des forces naturelles ne s'est mieux laissé apercevoir, ni non plus la nécessité d'un Médiateur pour avoir accès jusqu'à Dieu. Non, sans la grâce, sans l'élévation de l'homme à l'état surnaturel et déiforme par la Rédemption de Jésus-Christ, impossible d'atteindre à Dieu, de franchir la limite de son « inaccessible lumière, >> de soutenir l'éclat de sa présence : L'homme doit être fait divm pour trouver la force de soutenir Dieu, sustinuit anima Dominum. Or le Médiateur entre Dieu et l'homme, l'introducteur de l'homme dans le sanctuaire fermé de la gloire divine, c'est Jésus- Christ, à la fois Dieu et Homme, source de la grâce qui ti'ansfigure et déifie l'humanité. Jésus-Christ vient ù
* Eplics V.
l'homme : il le relève; il le fortifie; il le met en marche vers cette destinée sublime qui est de voir, de posséder, de goûter Dieu, de vivre de sa vie, de jouir de son infinie béatitude, et d'être éternellement revêtu de ses splendeurs. Or les disciples entendant cela, tombèrent la face contre terre et furent saisis d'une grande frayeur. Mais Jésus s'approcha et les toucha et il leur dit : Levez-vous et ne craignez point. La grande histoire de la Rédemption et le mystère de la grâce sont tout entiers dans ces mots. L'homme, fils du néant par sa nature, fils du péché par sa révolte, trouvait là un double et infranchissable abîme qui le séparait de Dieu. Impossible de s'élever jusqu'à la hauteur infinie de Dieu, atome imperceptible qu'il est par sa nature; impossible de soutenir la justice de Dieu, pécheur et souillé qu'il est par ses continuelles prévarications. Qui le grandira assez pour le rendre digne d'habiter avec Dieu? Qui le purifiera assez pour faire tomber des mains divines les vengeances prêtes à fondre sur sa tête souillée et abominable? Quis nos liberabit 5* « Qui nous délivrera ?» A cette question, la plus vaste, la plus profonde, la plus poignante que l'humanité ait jamais entendu poser, l'Apôtre fait cette réponse, que la scène de la Transfiguration met en acte et dramatise : La grâce par Jêsus' Christ Notre Seigneur : Grâce d'élévation, grâce do purification. Par son Incarnation, Jésus-Christ nous touche et nous élève jusqu'à nous déifier; par sa Rédemption, il « ôte les péchés du monde, » il nous purifie, nous rend « saints et immaculés, » et nous mérite, au lieu des antiques colères, les faveurs et les complaisances du Très-Haut... Mais Jésus s'approcha et les toucha et leur dit : Levez-vous et ne craignez rien. « Alors levant les yeux et regardant aussitôt autour
d'eux, ils ne virent plus personne, si ce n'est Jésus seul avec eux. » Le sens littéral ne nous peut arrêter. L'éblouissante vision de la gloire du Christ s'est retirée: Jésus-Christ refoule les splendeurs dont la source est en lui toujours, mais dont la manifestation continuelle ne saurait convenir à sa mission de R<Mempteur : le voici redevenu l'homme obscur, le Dieu anéanti, le Verbe caché sous une nature passible et mortelle : nous n'avons plus devant nous que cet Homme montré à Isaïe, « sans éclat ni beauté ; que l'on regarde et que l'on ne reconnaît point ; » « homme de douleurs, » pauvre pèlerin « qui boit au torrent, » « racine desséchée sortie d'un sol aride et brûlant. »
Quelles profondeurs dans ces simples mots : neminem viderunt nisi solum Jesum, « ils ne virent plus personne si ce n'est Jésus seul ! » Que n'a pas cherché le monde hors de Jésus ? Que n'a-t-il pas scruté dans les régions de la vérité ? Il a eu des sages, il a eu des docteur?, « il a eu des pédagogues par milliers, » et tous lui promettaient la pleine, la complète, l'absolue vérité en toutes choses, le dernier mot de tous les mystères, et la solution de tous les problèmes qui embarrassent sa marche et jettent la terreur sur son avenir. Où a-t-il abouti? L'Apôtre est aussi implacable qu'il est vrai, quand, faisant la synthèse des philosophies anciennes et des conquêtes de la sagesse de l'homme, il dit ces mots sanglants : « Ils se sont évanouis dans leurs pensées', » « leur cœur insensé s'est chargé de ténèbres 2, » « se prétendant des sages, ils sont devenus des fous 3. >• Quand la raison humaine eut longtemps cherché, et eut épuisé dans des courses inutiles ses
» Rom. ^ * Ephos. — » Rom«
forces et sa vie, elle poussa, par l'organe d'un des plus illustres sages, do Platon, ce cri désespéré : Il faut que pour nous însli'uirc, un Dieu vienne à nous... Neminem vidcrunt nisi solum Jcsum !
Dans l'ordre social, l'homme a voulu et veut encore obstinément bâtir sans le Christ. Il rêve, comme le dernier terme du progrès, une société vide de Dieu et de son Christ. La révolution, depuis trois siècles, travaille à ce chef-d'œuvre d'impuissance et de folie. Et voici, après trois siècles d'efforts sataniques, où nous la voyons aboutir sous nos yeux : le Christ est debout, inviQcible comme aux jours du Thabor et du Calvaire, vi van*: dans son apparente agonie et vainqueur dans sa défait?, toujours présumée : Cliristus vincit , Christus régnât, Clirislus imperat. Quant à elle, quant à cette société d'insensés ou de furieux, de corrupteurs ou de dupes, elle n'a bâti que le néant et ne règne que sur la mort ; les ruines tombent sur les ruines, tout croule partout dans cet édifice qu'elle appelait éternel et qu'elle promet tait si majestueux' et si beau : principes, droit social, droit public, droit domestique, sécurité dans la force, paix dans l'ordre, vie dans la liberté, tout périt dans un vaste et profond abîme qu'ont creusé à plaisir nos architectes extravagants. Ah! comme jamais peut-être, depuis le jour où la société tombée en pourriture fut sauvée par l'Evangile, le Christ n'a été plus seul à contenii' nos espérances et à nous tirer de nos amers désespoirs : Ncmincm viderunt nisi Jcsum solum! Plus rien nulle part que Jésus-Christ ! Résurrection et salut, si nos sociétés, désabusées enfin de leurs folles idées d'émancipation et d'indépendance, reviennent au Christ qui les a fondées et qui seul les peut faire revivre : décadence, dépérissement, agonie dans des convulsions
suprêmes, ou calme ignominieux dans quelque bas empire, si elles s'obstinent à le renier et à vouloir se passer de lui. Si nous quittons ces vastes points de vue pour des applications plus restreintes, Tàme humaine, pas plus que la société, ne peut se passer de Jcsus-Clirist. Pour elle encore le mot de TÉvangile se vérifie dans une réalité saisissante : Ncminem viderunt nisi solum Jcsum. L'homme, ardent à poursuivre le bonheur, a essayé de tout pour y atteindre : il a essayé de l'ambition, de la richesse, du plaisir; il a dit: «Couronnons-nous de roses; » il a dit : « Allons, mon âme, tu as des biens en abondance, bois et mange, fais bonne chère' ; » il a rêvé la conquête des mondes ; il a fondé de vastes dominations, il a courbé sous son orgueil d'innombrables multitudes ; il a franchi le sanctuaire d'une gloire réservée, et s'est bâti des temples et construit des autels, afin d'unir aux honneurs suprêmes de la terre les honneurs plus magnifiques des cieux : puis, quand il atout conquis et joui de tout, il se sent pris de découragement et de tristesse, il pleure sur des ruines, quand il croyait tenir d'immuables biens : tout s'écroule, tout disparaît, tout le fuit, Neminem viderunt nisi solum Jesur.i !
« Ils descendirent de la montagne, et Jésus leur donna l'ordre, disant : Vous ne révélerez à personne cette vision jusqu'à ce que le Fils de l'homme soit ressuscité d'entre les morts. » Ainsi c'est par ce mot sombre et terrible de « mort » que se termine la brillante scène de la Transfiguration. Nous l'avons déjà vu, la passion et la mort ont une large part dans cette gloire et dans cette joie : la Transfiguration avoisine la mort de Jésus-Christ; au sein des splendeurs du Thabor, c'est de la passion
• Luc. XII.
LA viK puuLi'^i::-; 127
qu'il doit souffrir à Jérasalem qm Jésus s'entretient avec Moïse et Elle. La gloire de l'homme exilé et les consolalions dont Dieu mélange parfois ses douleurs, ne doivent pas lui faire oublier sa situation véritable qui est celle Ju coupable qui expie, et du conquérant qui paye ses victoires au prix de ses fatigues et de son sang. La passion est le douloureux chemin de la gloire que le Fils de Dieu a parcouru le premier. Il descend du Thabor pour gravir le Calvaire, etc'est au milieu des immenses douleurs par lesquelles il triomphe du péché et il sauve !e monde, que nous allons maintenait le contempler.
L'EXP I ATI O N
En résumant toute îa doctrine de saint Thomas sur Ce grand sujet, doctrine qu'il développe dans sa Somme thcologique, ses Commentaires sur le Maître des Sentences, ses Commentaires sur l'Evangile de saint Matthieu et de saint Jean , ses Commentaires sur les ÉpUres de saint Paul, nous formons les trois belles et profondes études qui suivent : Passion de Jésus-Christ; sa mort; les fruits de cette Passion et de cette mort. C'est à ces trois points que convergent tous les enseignements du Docteur Angélique sur cette matière. Il commence par étudier les douleurs dont l'Homme-Uieu est abreuvé : il le suit dans les mystères et les puissances de sa divine mort; enfin, en rassemblant ses thèses quelque peu éparses, nous pouvons former sur les résultats multiples de la Passion et de la mort de l'Homme-Dieu un admirable ensemble d'enseignements.
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