‹ Jésus-Christ (volume 2)Chapitre 4 sur 28 · L'HOMME DE DOULEURS · texte numérisé non relu

L'HOMME DE DOULEURS

Une profonde et mystérieuse parole de l'Apôtre ouvro les études que les Pères de l'Eglise, et saint Thomas à leur suite, font de la Passion de l'Homme-Dieu : Decebat... coiisummareperpassioiiem... Aucloremsalutis. Les saints Docteurs se demandent quel est le sens de ce mot prodigieux : decebat^ et comment il pouvait convenir à la rédemption du monde d'être entourée d'un sanglant cortège d'ignominies et de douleurs. Après l'étude de ce grand problème, saint Thomas passe à ces douleurs elles-mêmes où est plongée la divine Victime : océan immense dont il contemple l'étendue, dont il sonde la profondeur, et dont, pour ainsi parler, il s'efforce de compter tous les flots. Enfm sa méditation se tourne sur les causes de la divine Passion, et il voit tour à tour la charité infinie du Père, l'obéissance et l'amour du Fils, la perversité de l'homme, concourir à l'holocauste qui doit sauver le monde en réparant la gloire de Dieu et en fondant sur une terre désolée la piété, la justice et le salut. Nécessité et convenances de la divine Passion, multiples et immenses douleurs qui la remplissent : causes diverses qui l'amènent et la consomment, tels sont les trois points que saint Thomas nous fait parcourir, et qu'il illumine magnifiquement des splendeurs de son génie.

l. — Il importait que la douleur cl la douleur d'un

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Hommc-Diou sauvai le monde. C'était le mode de Rédemption le plus admirablement en harmonie avec la gloire de Dieu et le devoir de l'homme; celui qui réparait le mieux la faute commise, conduisait l'homme rentré en grâce le plus sûrement et le plus puissamment au salut.

Sans doute la douleur n'était pas nécessaire dans le sens absolu du mot : Dieu qui pouvait pardonner l'homme sans condition, pouvait à plus forte raison le sauver sans lui imposer comme expiation la douleur et la mort^ Mais ce moyen était néanmoins merveilleusement bien approprié à la justice et à la bonté de Dieu, et en même temps à la nature de la faute commise par l'homme ainsi qu'à la réparation due par l'homme coupable à la majesté du Dieu outragé. Ex parte nostra simul et Dei fuit quîdem alius modus possibilis, sed nullus ita conveniens ^. Cette convenance, saint Thomas en donne ainsi une idée générale dans son Commentaire sur Pierre Lombard, avant d'en exposer le détail dans sa Somme théologique et son Opuscule LUI La douleur et la mort manifestaient d'abord d'une manière éclatante la justice et la grandeur du Très-Haut outragé. Pardonné sans expiation, l'homme n'aurait pas eu la formidable apparition de cette Majesté terrible,

iSimplicUer et absolule loquendo possibile fuit Deo alio modo hominem liberare quam per passionem Chrisli ; sed ex aliqua supposLlione facta fuit impossibile ; quia impossibile est praescienliam Dei falU et ejus volunlalem seu disposilioncm cassari. Supposita praescieatia et prœordinatione Dei de passioae Christi iioQ oral siinul possibile Christum non pâli, vel homiueiu alio modo quam per ejus passionem iiberari. (D. Thom. Sum heoloj. p. III.qutTCSt. xlvi, art. 2.) — « Sentent, lib. 111, dist. XX auscsl. I, arl. 4, lolulio f

jt Dieu n'aurait pas lui-même occupé dans l'intelligence et le cœur de l'homme ce trône que lui dresse autant la crainte respectueuse que l'amour filial, in timoré et tremore. Remis en grâce sans la sanglante réparation de la douleur, l'humanité eût méprisé bien vite un trop facile salut. Non, le monde aura devant lui TelTra^'ant spectacle de la justice divine foudroyant le péché. Un homme de douleurs lui apparaîtra sous son diadème de souffrance et sa sanglante couronne, et le mot formidable qui dominera toute l'histoire humaine est le mot recueilli par saint Paul : sine sanguine non fit remissio, m sans l'effusion du sang, pas de pardon ' ! » Mais cette disposition en apparence si sévère, devenait dans Li pensée divine une suprême miséricorde. Satisfaciens, perfectius interjratiir, » dit saint Thomas 2. Jamais la réintégration de l'homme dans la grâce et la vie divine n'eût été aussi parfaite sans la pleine réparation qui fut faite à Dieu et la complète expiation du péché commis. Il est bien autrement glorieux à l'homme, dit le Docteur Angélique, d'effacer son crime en y satisfaisant dans une entière plénitude et une entière perfection, que d'en recevoir la remise sans l'expier. Dieu, ea permettant à l'homme de racheter son crime par l'expiation, suit la même marche et couvre l'homme du même honneur que lorsqu'il attache son salut et sa gloire éternelle au mérite de ses actions saintes. Ainsi l'homme réintégré et glorifié devenait, en quelque manière, le fils de ses œuvres et le conquérant de son éternelle couronne-'. L'ordre général de la création, la

' Ilcbr.— ^Sentent, lib. III, dist. XX, quœsl. i, art. 1.— 'Magia est homini gloriosum ut peccatura coiumissum satisfaciendo plonaric oxpurgct, quam si sino salisfacliono dimitleretur ; sical

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sagesse de l'administration divine dans l'étendue de l'univers, s'accommodait mieux aussi de la douloureuse réparation exigée de l'homme coupable , puisqu'en même temps que le cœur du Père trouvait à pardonner, l'inflexible justice du Roi était satisfaite, ses sujets contenus dans le devoir par la vue du grand coup frappé et l'effrayante expiation du coupable'. Mais ces beaux points de vue s'étendent encore et nous déroulent de nouvelles richesses. « Car, dit saint Thomas, ce moyen de sauver l'homme par la Passion du Christ, outre qu'il délivrait puissamment l'homme de son péché, concourait encore à son salut en lui procurant des biens sans nombre 2. » L'homme découvrait par là le cœur de son Dieu, et combien est extraordinaire l'amour dont il aime, le dévouement dont il entoure ses créatures, les sacrifices qu'il consent pour elles à s'imposer. Plus que dans la création, plus que dans les suaves conduites de la Providence, plus que dans les bienfaits de tous leg jours, l'homme, dans la Passion, se sait, se voit aimé de son Dieu. Et comme l'amour provoque à l'amour, un amour infini et incompréhensible à l'amour véhément et suprême, l'homme, devant son Dieu sanglant et en agonie sur une croix, sentira son cœur se fondre et ses yeux se baigner des douces larmes du plus pur et du plus fort des amours. «Ils contempleront, avait annoncé le Prophète, Celui qu'ils ont percé, et ils pleureront

Dtiam magishomini gloriosum est quod vitam seternam ex meriliâ habeat quam si sine merilis ad eam perveniret; quia quod quis meretur quodammodo ex se liabet. (D. Thom. Senlcnl. hh.llt, dist. XX, queest. i, art. 1 solutio ii.)

1 Sic nihil iaordinalum in univefso remanet. (D. Thom. Sen' knl.f loCi citât.) — * Swn. theolog. p. III, quaesl. xi.vi, art. 3.

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comme on pleure sur un Fils unique'. » Les divines douleurs sont encore pour l'humanité le mémorial de ses plus grands devoirs et le miroir de ses plus essentielles vertus. C'est au Calvaire, en face des humiliations d'un Dieu, que l'homme, cet incorrigible orgueilleux, apprend à briser sa superbe et à courber enfin un front qui s'était dressé jusque là avec une audace impie contre la Majesté du Très-Haut. Au Calvaire, en contemplant 'cette obéissance divine, généreuse et intrépide « jusqu'à la mort, et la mort de la croix, » l'homme comprend le crime de sa révolte et conçoit le désir et la volonté de servir son Maître et sonE,oi. Là encore nous apparaissent dans toute leur saisissante grandeur la force, la constance, la justice, toutes les autres vertus chrétiennes, dont l'ensemble fait notre gloire et notre sécurité, et prépare notre couronne éternelle-. Mais la leçon par excellence que l'homme reçoit au Calvaire, la vérité suprême qu'il y apprend, c'est la profondeur de sa chute, d'où le retirent de si épouvantables douleurs, le prix de son salut qu'achète une telle expiation, la nécessité de ne mépriser pas une Rédemption pareille ^, de garder intacte une innocence si chèrement réparée, de protéger contre les attaques du péché une sainteté si douloureusement conquise. La douleur enfin est la suprême gloire de l'homme parce quelle devient son plus grand triomphe sur le démon, le monde et lui-même ; c'est l'arme divinement trempée dont le démon a reçu sa plus mortelle blessure : Hoc ad majorem cUgnilalcm hom'uiU ccssit, ut,sicut homo victus fuerat el dcceplas a diabolo,! ta etiam homo csset qui diabolam vinccrcl ^.

' Zicli. — 2 D. Th. Suin. [heolorj.]). III, ([uccst. xtvi, arl. 3. — 'iiohi-, i[,3.— ' D. Th. Su/;i.</;fo/oy.p. III, quicsl. xlvi, aiL. 3.

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Pour résumer : le rôlo victorieux delà douleur comme mode de réparation et de rédemption, s'étend à la fois à Dieu, au Christ, à l'homme. A Dieu dont elle répare la gloire, exalte la majesté, satisfait la justice, et rem- ])lit la miséricorde ; au Christ, qu'elle couvre de splendeurs et auquel elle mérite des honneurs sans limite ; h i'homme auquel elle procure une rédemption surabondante, qui non-seulement eiïace ses crimes et ferme l'enfer, mais lui verse encore avec une profusion inouïe les plus hautes grâces et les plus divines grandeurs *. " Dans la réparation, la justice ne pouvait pas être sacrifiée; il fallait qu'elle y trouvât sa place, une place éclatante et dign-e de Dieu. Il fallait que l'aversion de Dieu pour le mal et son auteur y fût manifestée en traits ineffaçables, et qu'une crainte salutaire apprît aux plus lointaines générations qu'il vient une heure où la bonté se change, par la force même de sa nature, en un autre et formidable attribut. Il fallait, en un mot, que la loi de réparation, pour sauver l'homme, sauvât la justice. Mais tout en haïssant le coupable à cause du mal qui est en lui. Dieu cependant ne laisse pas de l'aimer sous un autre rapport. Le coupable est son ouvrage; c'est lui qui l'a mis au monde., qui l'a doué d'intelligence, qui l'a prédestiné à vivre en lui éternellement, qui a voulu en être aimé et qui l'a été en efifet, ne fût-ce qu'un jour. Le coupable est un enfant rebelle, mais c'est un enfant: son corps, son âme sont quelque chose de précieux, un chef-d'œuvre de sagesse et de grâce... Tout est-il perdu parce qu'il a péché ? Son cœur ne s'ouvrirait-il pas s'il était cherché une seconde fois ? Et puis ce coupable, si digne d'aversion qu'il soit, il n'est pas seul, il porte ea

1 D. Thora. Sum. theolog. p III quœst. XLvi.arL. l.

lui une postérité qui va périr sans avoir péché comme lui. L'amour crie au cœur de Dieu en même temps que la justice, et si ce n'est plus cet amour vierge et premier qui se donne avant l'outrage, c'en est un autre exalté par l'ingratitude et qui veut aller au delà de luimême pour s'ôter tout remords de ne pas réussir, La loi de réparation qui doit manifester la justice, manifestera donc aussi l'am.our. L'œuvre était grande et compliquée : tandis que Dieu, au jour de la naissance universelle, n'avait eu qu'à mettre sa puissance au service de sa bonté et à dire ce mot aussi simple qu'infaillible : fiât! maintenant il lui fallait mener de front trois choses pleines de résistances et de contradictions : la justice qui renferme l'aversion du coupable, l'amour qui rapproche de lui, la liberté qui peut fouler aux pieds la justice et mépriser l'amour. Il lui fallait rencontrer un point où ces trois choses se réconciliassent, un je ne sais quoi qui les réunît dans un seul acte capable de sauver le genre humain. Ce je ne sais quoi était-il possible? Existe-t-il ? Le connaissez-vous? Connaissez-vous un nom, une idée, une réalité qui soit tout ensemble la plus haute manifestation de la justice qui frappe, de l'amour qui pardonne, de la liberté qui consent à la justice et y adore l'amour. Levez les yeux au 'ciel, et parmi tous ces astres qui l'éclairent, cherchez s'il en est un qui vous révèle le secret de votre salut, qui vous nommera la chose que Dieu pouvait faire et qui devait tout purifier, tout régénérer, tout attirera Lui. Hélas! moi qui la sais, j'hésite à vous la dire, tant elle est profonde et vulgaire, tant vous l'avez vue sans la comprendre! Cette chose souveraine, incomparable, la plus belle que Dieu tait faite, la rédemptrice du monde, qui est tout ensem ble le glaive de la justice, le sourire de l'amour et le

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choix d'un cœur libre baissez la tête et saluez-la :

c'est la mort ! Je vous ai dit la mort, ce quelque chose dont Dieu avait menacé l'homme avant sa prévarication en lui disant : Tu ne mangeras pas de l'arbre de la science du bien et du mal, car au- jour où tu en auras mangé tumourras de mort K Prophétie sublime, qui, en contenant le pressentiment de la chute, annonçait déjà la voie par où Dieu ferait passer l'homme, pour le ressusciter de sa faute et le faire plus grand qu'il ne l'avait créé. La loi de la réparation exigeait d'abord que satisfaction fût donnée à la justice en manifestant l'aversion de Dieu pour le coupable : or rien ne remplissait mieui que la mort ce redoutable ministère. C'est un supplice que la mort; un supplice correspondant à la nature du péché. Par le péché nous nous séparons de Dieu qui est le principe de la vie, nous prétendons nous suffire à nous-mêmes et trouver dans les ressources de notre être la perfection et la béatitude auxquelles nous fûmes destinés. » Que fera Dieu? « Dieu nous a faits immortels, et ses dons ne connaissent pas le repentir; il nous laissera donc vivre, il ne tarira donc pas dans notre sein, tout ingrat qu'il est, la flamme divine de l'immortalité ; il dénouera seulement les ressorts de notre existence pour nous punir de notre éloignement et nous donner dans une mort imparfaite le goût de l'anéantissement que nous avons mérité. Sa justice se signalera dans les angoisses de notre trépassement; et des ombres du tombeau sortira la lumière qui éclairera toutes les postérités du genre humain sur le crime et la folie qu'il y a de se séparer de Dieu. Nulle créature n'échappera dans ea personne aux terribles clartés de cette révélation ; la

« Geo. Il, 17-

plupart verront la mort avant de la recevoir, ils entendront sa voix ; ils en compteront les pas, ils jugeront du péché par le châtiment, et, maîtres de Dieu dans l'instant fugitif de leur puissance, ils connaîtront la borne oii se brisera le char de leur orgueil et de leur témérité, Stipendium peccati mors, « la mort est la solde du péché '.»

« Mais si la mort est le chef-d'œuvre de la justice de Dieu, elle ne l'est pas moins de son amour... Immortels, nous n'étions capables du bien que dans la mesure de la vie; mortels, nous aimons, nous obéissons, nous servons jusqu'à la mort, et le sacrifice volontaire de tout notre être nous fait une grandeur qui n'a pas son modèle en Dieu, et qu'un jour peut-être Dieu nous enviera jusqu'à souhaiter de se l'approprier. Dieu donc, au lieu de désespérer l'homme dans un châtiment qui n'eût fait que l'avilir, lui créa ce magnifique supplice de la mort qui ouvrait à son cœur des voies plus larges et préparait à la terre des vertus impossibles jusque-là 2. »

Mais toute mort opérait-elle ces magnifiques effets, et apportait-elle à l'humanité déchue, au lieu des malédiction? antiques, la grandeur, sainteté, le mérite et la gloire? Le premier venu peut-il mourir, en faisant de sa mort l'apaisement de la justice, l'holocauste de l'amour, et le piédestal de la gloire ? Deux paroles de saint Thomas fixent et résolvent cette vaste question avec la dernière lucidité. « La gloire de l'homme, dit-il d'abord, est d'effacer le péché commis en y donnant pleine satisfaction '. » C'est donc l'homme qui doit mourir; c'est l'homme, le coupable, l'insulteur et le révolté

1 Rom. VI. n. — » Lacordairo, L.XVl^ Conf. — » Sentent. lib. III, (lisl. XX, (luasst. f, art. 1, soluiio 11.

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qui doit réparer son crime en l'expiant : c'est son devoir comme c'est sa. gloire. Gloriosum homini ut pcccatum commissum satisfaciendo plenarie cxpurget, dit saint Thomas ^ « 11 faut que l'œuvre de sa réparation ne s'accomplisse pas sans son concours. Privé d'y prendre part, il ne serait plus que la victime de son salut, ou du moins son salut ne lui étant pas imputable, serait une œuvre d'amour et non de justice, elle manquerait à l'une des conditions de la loi. A la différence donc de la création où Dieu avait agi seul, parce qu'il était seul, oette fois il aura l'homme pour coopérateur -. »

Mais l'homme qui n'est qu'homme donnera-t-il à sa nort cette pleine et entière efficacité dont parle saint Thomas ? Gloriosum homini ut pcccatum commissum satisfaciendo PLENARIE cxpurget. « La gloire de l'homme est i'effacer le péché commis en y donnant une pleine et 3ntière satisfaction : » il le faut, Dieu veut cela ; Dieu exige une réparation adéquate, c'est-à-dire infinie. Estelle possible à l'homme? Assurément non. C'est l'homme qui doit mounr, mais c'est plus que l'homme qui doit satisfaire pleinement. Ecoutons saint Thomas : « Il était nécessaire que la satisfaction de l'offense commise par la nature humaine fût une • satisfaction complète, adéquate à l'offense. Or, pour être complète et adéquate, elle devait revêtir une valeur infinie, et cela parce que le péché pour lequel cette satisfaction était donnée y Dieu, présentait lui-même, en quelque manière, le caractère d'infini, sous les trois rapports suivants: parce que l'insulte de la désobéissance s'adressait ù une majesté infinie, et que l'offense croît en raison directe du rang de l'offensé ; parce que le bien dont le péché privait

» Sentent, loc. citât. — ^Lacordaire, LXVl" Conf.

l'homme coupable est un bien infini, puisque c'est Dieu même, béatitude dernière et fin suprême de l'homme : parce qu'enfin la chute même de la nature tombée, pouvant s'aggraver sans cesse et les effets s'en multiplier sans limite, cette chute participait ainsi, en quelque manière, à une malice infinie. Or l'acte d'une pure créature ne peut avoir d'efficacité infinie; ainsi, jamais aucune créature, qui n'est que créature, n'aurait pu donner la satisfaction exigée ^ » L'œuvre était immense, divine, infinie, elle exigeait donc plus que les forces créées, et ne pouvait s'accommoder du néant et de la faiblesse d'une pure créature *. « Supposons l'homme sentant son crime, résolu à l'expier et s'offrant à Dieu comme un holocauste déjà immolé par l'ardeur du repentir et de l'amour. Le voilà mort. Dieu, du haut du ciel, assiste à ce spectacle : il reçoit le sang du coupable, il le pèse dans sa justice et sa charité : est-ce assez pour l'une,

» D. Thom. ^entent, lib. III, dist. XX, quaest. i, art. i.solutio. — *Salisfaclio non fuit prounohomine tantum sed pro totahumana natura : unde duas conditiones concernere debuit : ut esset uni versalis respectu omnium satisractionumquodammodo,el utesset exemplaris omnium satisfactionum particularium. Universalia autem erat non per prsedicationem de multis, quasi per multas particulares satisfactiones mulliplicata sed habens virtulem res pectu omnium; unde non oportebat quod ipse omnes paenasqua9 ex peccato quocumque modo consequi possent, assumeret ia seipso, sed illam ad quam omnes ordinaatur, et quse continet in se virtute omnes pœnas, quamvis non actu. Finis autem omnium terribilium est mors; et ideo per passionem morlis debuit saLisfacere. — In quantum vero fuit exemplaris respectu nostrarum satisfactionum, debuit habere magnitudinem excedentem omnes alias satisfactiones, quia exemplardebet esse prœstantibus exemplalo; et ideo secundum maximam pœnarum debuit satisfacerc , scilicet mortem. (D.Th Sentent, lib. III, dist. XX, quaest. i, art. 3.)

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assez pour l'autre? Le croyez-vous? Dieu étant infini dans son essence, a des besoins infinis, c'est-à-dire que rien de borné, en quelque manière que ce soit, ne saurait suffire ù la plénitude de sa pensée, de son cœur et de son vouloir. Sans doute parce qu'il trouve en luimême sa béatitude, rien du dehors ne lui est nécessaire, et il est libre d'accepter du dehors ce qu'il veut, plus, moins, rien ou beaucoup. Il pouvait donc, dans la supposition que l'homme fût mort pour rentrer en grâce avec lui, ne rien exiger davantage, et voir dans ce sacrifice le terme extrême du regret et du dévouement d'un être créé. Mais, si aucune nécessité proprement dite ne l'obligeait à demander une plus haute réparation, il était libre aussi d'en vouloir une plus parfaite, et de ne s'arrêter que là où se rencontrerait une manifestation infinie de la justice et de l'amour capable de rassasier ses attributs et de lui faire dire : Consumma» tum est, il n'y a rien au delà! Or telle fut sa résolution.,. Deux choses étaient nécessaires à ce dessein : que Dieu se créât la nécessité de mourir, et qu'il établit entre lui et le genre humain une solidarité : deux choses précisément les plus éloignées de la nature divine qui, d'une part, est immortelle, et de l'autre exclut l'idée de toute communauté substantielle avec quelque créature que ce soit, et par conséquent de solidarité. Mais l'amour, quand il ne connaît pas de limites, ne con-naît rien d'absurde et d'irréalisable. Un jour, pendant que les peuples offraient des sacrifices aux dieux, tout à coup, sous le chaume du pauvre et sous les frontons du Palatin, une voix descendit, voix inouïe, qui apportait au monde cette étonnante nouvelle : Dieu est mort* I »

* Lacordaire, LX Vl^ Conf, y

I'r2 CHAPiTRr; SIXIÈME

Concluons avec le Docteur Angélique. Dieu était libre de sauver l'homrae par tel autre moyen qu'il plaisait à sa sagesse de choisir, et à sa bonté d'accepter, mais aucun n'était aussi digne de sa grandeur et de ses perfections infinies qu'une réparation adéquate à l'offense, qui réparait sa gloire, exaltait sa bonté, satisfaisait sa justice dans une plénitude et une perfection infinies. Posée cette volonté de Dieu d'obtenir une semblable réparation, ni l'homme seul, ni Dieu seul ne la peuvent donner. Dieu est infini, mais ne peut ni souffrir ni mourir ; l'homme peut souffrir et mourir, mais l'hommage de sa souffrance et l'expiation de sa mort restent dans le lointain du néant, et n'ont point accès Jusqu'à « l'inaccessible » Majesté du Très-Haut. Donc, dit saint Paul, « il convenait que Dieu consommât par la souffrance l'Auteur du salut, » l'Homme-Dieu notre Seigneur, « le seul Médiateur » possible « entre Dieu et les hommes, le seul Rédempteur agréé de Dieu et capable d'entreprendre l'œuvre infinie d'une réparation digne de la majesté du Très-Haut: Decebat... per passionem consunimare Auctorem salutis eorum *.

II.— Le Prophète entrevoyait l'abîme des divines douleurs quand il disait, parlant au nom de Jésus-Christ, « Voyez s'il est une douleur semblable à ma douleur! » Non, cette douleur qui devait réunir en elle toutes les douleurs, comme l'Homme-Dieu qui la subissait devait réunir sur lui toutes les prévarications du monde et les châtiments attirés par elles, cette douleur est unique

1 D. Thom. Sum. Iheolog. p. Tlf, qurost. xlvi. art. 1 cl 3. — Sent. lib. IM. distinct. XX, qiunest. r.art, 1, 3. 4;

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et aucune autre ne peut lui être comparée. Elle fut universelle : elle eut une intensité que nous pouvons à peine pressentir, et, si nous entrons dans le détail, si nous voulons analyser ces flots d'amertume, d'immenses tristesses, d'incomparables angoisses, d'inénarrables déshonneurs remplissent le fond le plus amer du calice que « l'Homme de douleurs » épuisa jusqu'à la lie.

1. Universalité des douleurs de i'Homme-Dieu î tel est le premier trait qui frappe l'âme en contemplation devant la passion divine. Sans doute, comme Ta fait remarquer saint Thomas, ni il n'était nécessaire, ni il ne pouvait convenir, que Jésus-Christ souffrit toutes les espèces de douleurs : plusieurs eussent été entièrem:nt contraires à sa mission et inconvenantes à sa dignité; d'autres lui auraient enlevé la facilité du rude travail qu'il s'était imposé; d'autres n'étaient nullement en harmonie avec les plans divins et l'annonce des prophètes. En un mot, la totalité des douleurs ainsi entendue n'ajoutait rien à la valeur de la Rédemption, et pouvait lui enlever de sa grandeur et de sa majesté divines. Mais s'il ne pouvait convenir à» l'Homme de douleurs » de réunir en lui toutes les espèces de souffrances, Jésus-Christ daigna en subir tous les genres, afin, selon le mot de l'Apôtre, de « passer par toutes nos épreuves, » « de participer à toutes les choses humaines, » et, « ayant lui-même subi toutes nos douleurs, d'acquérir une grande puissance comme consolateur '. » La moindre des souffrances de Jésus-Christ

1 Hebr. — Passioncs humanfc possuiiL coiisiderari dupliciler : uao modo quantum ad Si^cciem et sic non oporluit Cluiàlum

suffisait à une rédemption surabondante, mais si l'on prend garde à l'œuvre entière que le Sauveur venait accomplir, rien ne paraît merveilleusement grand, beau et puissant comme cette suite des douleurs humaines parcourue, sanctifiée, consolée par les douleurs de l'Homme-Dieu.

Voici ce qu'est cette suite, voici le chemin des souffrances que l'humanité est condamnée à parcourir. L'homme peut souffrir de la part de tous ceux qui l'entourent. L'homme souflfre en second lieu dans les biens qu'il possède. L'homme soufïre enfin tour à tour dans les diverses parties de son être. Mais l'homme ne subit pas dans une seule carrière ce multiple martyre, tandis que le Sauveur des hommes, le « Pécheur » universel, et l'universel Expiateur, en voulut épuiser à la fois toutes les tortures. L'homme, comme ces naufragés que les flots recouvrent parfois, mais parfois aussi laissent respirer un instant, ne se voit pas englouti par tous les flots des douleurs humaines; après en avoir été assailli, il s'en délivre : Jésus-Christ y est tout entier et sans relâche submergé. L'homme, s'il souflfre d'une douleur, ne connaît pas l'amertume des autres, et, comme dit saint Paul, « Dieu ne l'éprouve pas au delà de ses forces ; » ici la puissance de la justice et les infinies ressources de la vengeance divine sont déployées; «tous les flots, » comme avait dit le Prophète, passent sur la

pati omnem passionem, quia multas passionum species sibi invicem contrariantur, sicut couibuslio in igné et submersio in aqua. Loquimur cnim nunc de passionibus ab exlrinseco illatis. quia passiones ab inlrinseco causatas slcut sunt œgritudines corporales non decuit eum pâli.

Sed secundum genus passas est omncm passlonenî hUmatiam, (D.Thom. Sum. theohg. p. III, qua^st. xlvi, art. 5.)

l'kxpiation l'io

lête de Jésus, le recouvrent et le laissent englouti et bris j dans leurs implacables fureurs. Jésus souffrit de la pari de tous les hommes. La Gentilité fournit ses bourreaux: au prétoire, les verges païennes le déchirèrent en lambeaux : au Calvaire, Rome idolâtre députa sa plus féroce soldatesque, et ces monstres,qui, après avoir insulté à l'agonie de la Victime expirante, la poursuivirent jusque dans l'horreur du trépas. Le peuple juif dépassa de beaucoup en haine et en cruauté la Gentilité elle-même. Si Pilate envoya Jésus-Christ au supplice, le cri terrible : toUe ! lolle ! cnicifige! partit des poitrines juives, et, dans tout le cours de sa passion, Jésus eut le spectacle épouvantable d'un peuple entier, ce .peuple si cher à son cœur et si cou vert de ses bienfaits, s'acharnant à le poursuivre de sa haine, de ses fureurs et de ses coups. Les hommes fournirent le plus large contingent à la troupe de ses insulteurs et de ses bourreaux, les femmes ne furent néanmoins pas toutes absentes : c'est l'insistance haineuse et la cruelle ironie d'une femme qui causent au Sauveur la douleur immense de perdre son premier Apôtre dans l'abîme de la plus effrayante apostasie. Toutes les classes font tour à tour leurs blessures à la Victinxe dévouée à tous les genres de martyre. L'aristocratie représentée par les rois, les princes, le gouverneur romain, les princes des prêtres, les pharisiens et les scribes, tout ce que Jérusalem, la Judée et le monde comptaient de grand et d'illustre, puisque Jérusalem était la tête des peuples, et que la majesté romaine couvrait Pilate de son éclat; tout ce que le rang, la noblesse, l'opulence, la force, l'empire pouvaient fournir de favoris et d'élus, /e^prmce^ de ce monde, dit saint Paul, se rassemblèrent dans une même fureur et les raênie.? audacieuses tentatives pour t. II. b

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crucifier le Seigneur de la gloire. Sous eux, la classe inférieure se fit rimitatrice de leurs haines, épousa leur cause satanique, et consomma, sous leurs ordres, le grand forfait. Dans les bas-fonds de la société gît, dans la fange et le sang, une populace qui a les secrets instincts de la bète fauve, et que d'adroits et cyniques meneurs poussent aux plus atroces cruautés et aux plus effroyables exécutions, comme à des récréations et à des fêtes. La populace sanguinaire ne pouvait manquer à la passion du Christ : nous l'y voyons jouer, au moment suprême, quand elle hurle autour du prétoire ses cris de mort, un rôle puissant, et triompher de la dernière loyauté et des dernières hésitations de Pilate en face du crime. Jésus y reconnut sans doute bien des misérables que sa main divine avait guéris et que son cœur aimait plus que sa propre vie : il connut l'effroyable torture d'être hué, bafoué, poussé en tous sens, meurtri, déchiré, brisé de coups, par une populace en délire qui se repait du sang qui coule, et accueille les convulsions de l'agonie avec un rire féroce et d'ignobles lazzis. Le prophète à qui Dieu donnait de contempler par avance cet effrayant spectacle, appelait ces monstres, des chiens affamés et des taureaux en fureur. Mais, comme Jésus le déclare dans ses prophètes, ce ne sont pas les blasphèmes, les insultes, les coups de ses ennemis furieux qui blessèrent plus à fond son divin cœur : ses plaies les plus douloureuses lui viennent d'une autre portioa de l'humanité, celle de ses serviteurs et de ses amis. « Si mon ennemi, dit-il dans les Psaumes, m'avait fait

subir ces traitements, je l'eusse supporté Mais toi !

mon intime, mon familier, toi qui te nourrissais à ma table, et mangeais avec moi un froment si délicieux !...» Voilà la blessure des blessures : voilà la douleur suprême

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de l'Homme-Dieu : Judas qui le livre, Pierre qui le trahit, les Apôtres qui l'abandonnent.

Les secondes douleurs, l'homme, dit saint Thomas, les souflfre dans ses biens ; celles-ci encore furent universelles en Jésus. « Ce Pauvre, » qui se dépouillait de tout pour enrichir notre dénûment, ne se réserva rien de ce qui fait le patrimoine de l'homme en ce monde. L'homme, jusqu'au plus misérable et au plus délaissé, connaît le charme et le soutien de l'amitié : l'heure vint pour Jésus où il se vit abandonné par les siens, livré sans secours, sans qu'une voix s'élevât, sans qu'une protestation généreuse se fît entendre ; tous ses amis l'abandonnent et ne craignent rien tant que d'être dénoncés comme lui ayant appartenu ! Après les charmes et les secours de l'amitié, le plus grand bien de l'homme c'est la gloire immaculée de son nom, c'est la renommée sans tache, et la vénération qu'elle nous fait conquérir. Qui jamais perdit plus complètement que Jésus ce bien précieux? Qui fut plus que lui enseveli sous le déshonneur ? Quelle gloire plus haute fut précipitée dans un abîme plus profond ? Jamais il ne paraît en public sans que ses détracteurs ne le poursuivent d'accusations venimeuses, et ses insulteurs des plus grossières injures C'est un homme de bonne chère, c'est un ivrogne, c'est un séditieux, c'est un corrupteur, c'est un impie, c'est un samaritain, c'est un démoniaque... Jésus ne fait pas une instruction qu'on ne la paralyse sous l'injure, pas un miracle qu'on n'y trouve une cause impie et des effets funestes; pas un bienfait qu'on ne le tourne contre lui et dont on ne fasse une arme contre sa bonté divine. La gloire de l'homme n'est-elle pas de marcher le front haut, levant avec assurance une face où la vénération de tous s'imprime en reflets d'honneur? Le monde entier

148 CHAI'ITRE SIXIÈME

a le droit d'insulter Jésus : c'est « le ver de terre » que foule et écrase le pied du premier venu. Il est « la fable d'un peuple et l'objet d'une universelle risée. » Il n'a pas même la résistance de la plus faible victime et le dernier effort du vaincu ; « il n'a plus à la bouche aucune réponse; » il reste muet, et il semble qu'il consente à tout. « Tout est lié, jusqu'à sa langue. Il ne répond pas quand on l'accuse, il ne murmure pas quand on le frappe, et jusqu'à ce cri confus que forme le gémissement et la plainte, triste et unique ressource de la faiblesse opprimée, par où elle tâche d'attendrir les cœurs et d'arrêter par la pitié ce qu'elle n'a pu empêcher par la force, Jésus ne veut pas se le permettre. Parmi toutes ces violences, on n'entend point de murmures ; mais • on n'entend pas seulement sa voix, » non aperuit os suum ; bien plus, il ne se permet pas seulement de détourner la tète aux coups. Eh! un ver de terre que l'on foule aux pieds fait encorequelque effort pour se retirer, et Jésus se tient immobile et il ne tâche pas d'éluder le coup par le moindre mouvement ; faciem meani non nverli^. » Non-seulement l'ignominie que les créatures infligent à Jésus est profonde, immense, universelle ; mais il y ajoute encore lui-même, s'il est possible, par l'acquiescement qu'il y donne et le complet abandon avec lequel il s'y laisse ensevelir. « Il se donne à eux pour en faire tout ce qu'ils veulent. On le veut baiser, il donne les lèvres ; on leveutlier, il présente les mains; on le veut souffleter, il tend les joues; frappera coups de bâton, il tend le dos; flageller inhumainement, il tend les épaules; on l'accuse devant Caiphe et devaul Pilate, il se tient pour tout convaincu; Hérode et toute

• Lossuct, , .j

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sa cour se moquent de lui, et on le renvoie comme un fou, il avoue tout par son silence; on l'abandonne aux valets et aux soldats, et il s'abandonne encore plus luimême. Cette face autrefois si majestueuse, qui ravissait en admiration le ciel et la terre, il la présente droite et immobile aux crachats de cette canaille; on lui arrache les cheveux et la barbe, il ne dit mot, il ne souffle pas, c'est une pauvre brebis qui se laisse tondre... Assemblezvous. 6 Juifs et Romains, grands et petits, bourgeois et soldats; revenez cent fois à la charge, multipliez sans fin les coups, les injures, plaies sur plaies, douleurs sur douleurs, indignités sur indignités, insultez à sa misère jusque sur la croix, qu'il devienne l'unique objet de votre risée comme un insensé, de votre fureur comme un scélérat, tradehat aulem, il s'abandonne à vous sans réserve, il est prêt à soutenir tout ensemble tout ce qu'il y a de dur et d'insupportable dans une raillerie inhumaine et dans une cruauté malicieuse <» Passus est Christus in honore et gloria per irrisiones et contumelias ei illatas 2. Les biens de la fortune ne sont pas sans doute comparables aux biens que nous venons de voir Jésus abandonner si complètement. Pauvre pour expier l'insatiable cupidité de l'homme, Jésus-Christ devait rejeter les biens terrestres : mais si ce renoncement n'a pas lieu de nous surprendre, Textrémité prodigieuse de son dénûment doit exciter notre admiration. Après être né dans une étable, avoir vécu de son travail, souffert de la faim, connu les détresses du besoin, sans asile, sans réduit, sans chevet oii reposer sa tête, il semble qu'il ne pût reculer davantage les bornes de la pauvreté, et

* Bossuet, le"- Serm. pour le Vendredi saint. — * D. Thora. Sum. theolog. p. III, qusest. xlvi, art. 5.

toutefois à l'heure du sacrifice et du suprême enseignement, suspendu entre le ciel et la terre, abandonné de tous, dépouillé de ses vêtements, il ne touchait plus même la terre de son pied, il n'y avait plus sa mère qu'il venait de confier à un disciple, et son œil mourant voyait ses habits partagés entre ses bourreaux, et sa tunique tirée au sort devenir la dernière proie de leur rapacité sauvage. Passus est in rébus per hoc quod etiam vestibus spolialus est K Saint Thomas ajoute : 7n anima per tristitiam tœdium et mœrorem, « dans Tàme, Jésus- Christ souffrit de la tristesse, de la désolation, de la terreur.» C'est un nouvel abîme et le plus profond; nous ne faisons que le signaler ici, devant tout à l'heure en sonder les sombres et douloureuses profondeurs. Quand la victime est écrasée sous la force, et que tous les maux du dehors l'assaillent à la fois pour lui faire la plus affreuse existence et lui préparer la plus épouvantable mort, il lui reste un abri ; elle a au dedans d'ellemême un refuge dont les tyrannies et les coups du dehors ne peuvent forcer le seuil. « Voici, s'écriait un saint Paul au plus fort de ses persécutions et de ses douleurs, voici ma gloire : c'est le témoignage que me rend ma conscience. » Quand l'iniquité humaine a découronné un front et a plongé une vie dans des hontes imméritées ; quand le corps palpite sous l'étreinte de la douleur, et que l'âme est plongée dans une mer d'amertumes, il reste au fond d'elle-même un abri serein et inviolé, c'est la conscience, qui en appelle de l'iniquité des hommes à la justice de Dieu, et oppose aux sentences de la terre de puissantes et douces absolutions. Jésus-Christ, par le plus profond des mystères,

» D. Thom. loc. citai.

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fat privé du secours de cette joie. Saint Paul nous lo montre devenu pécheur et maudit ! Pro nobis peccatam... pro nobis malcdictum. Substitué aux pécheurs du inonde entier et de tous les temps, couvert de leurs crimes, chargé de leurs malédictions, dissimulé sous leurs fanges, il prend dans une intensité à jamais in* compréhensible les sentiments de tristesse, de douleur, d'angoisse, de honte, de terreur et d'épouvante qui conviennent au coupable, et sans lesquels aucun pardon ne peut être accordé. Passus est in anima per tristitiam, Ixdium et mœrorem. « La plus douce consolation de l'homme de bien affligé, c'est la pensée de son innocence, et parmi les maux qui l'accablent, au milieu des méchants qui le persécutent,sa conscience lui est un asile. C'est ce sentiment qui soutenait la constance des saints martyrs, et dans ces tourments inouïs qu'une fureur ingénieuse inventait contre eux,quand ils méditaient en eux-mêmes qu'ils souffraient comme chrétiens, c'est-àdire comme saints et comme innocents, ce doux souvenir charmait leurs douleurs et répandait dans leur cœur et sur leur visage une sainte et divine joie. Jésus l'innocent Jésus, n'a pas joui de cette douceur dans sa Passion, et ce qui a été' donné à tant de martyrs, a manqué au Roi des martyrs. Il est mort, il est mort, et un lui a pour ainsi dire peu à peu arraché la vie avec des violences incroyables, et parmi tant de honte et tant de tourments, il ne lui est pas permis de se plaindre, ni même de penser en sa conscience qu'on le traite avec injustice. Il est vrai qu'il est innocent à l'égard des hommes, mais que lui sert de le reconnaître, puisque son Père, d'où il espérait sa consolation, le regarde luimême comme un criminel ? C'est Dieu même qui a mis sur Jésus-Christ seul les iniquités de tous les hommes :

le voiltà cet innocent, cet Agneau sans tache, devenu tout à coup ce bouc d'abomination, chargé des crimes, des impiétés, des blasphèmes de tous les hommes. Ce n'est plus ce Jésus qui disait autrefois si assurément : « Qui de vous me reprendra de péché ? » II n'ose plus parler de son innocence ; il est tout honteux devant son Père; il se plaint d'être abandonné; mais au milieu de ses plaintes il est contraint de confesser que cet abandonnement est très-équitable. Vous me délaissez, ô mon Dieu! Eh ! mes péchés l'ont bien mérité ! longe a sainte mea verba delictorum meonim. Les crimes dont je suis chargé ne permettent pas que vous m'épargniez'. » C'est là le plus grand des mystères de la divine Passion, c'est la dernière profondeur de la Rédemption : Jésus-Christ si complètement substitué aux pécheurs, devenu dans une réalité si complète « pécheur » et frappé de Dieu » pour les péchés de la terre, et par suite si contrit, si humilié, si persuadé de ses crimes, si pénétré de la douleur qu'ils lui causent, si torturé par l'épouvante où ils le jettent, que les souffrances de l'àmo sont ses plus effroyables souffrances et le brisement 1^ plus douloureux de cette victime « broyée pour nos prévarications. »

La troisième classe sous laquelle saint Thomas range les douleurs que l'homme déchu peut souffrir, renferme les souffrances du corps, tertio potest considerari quantum ad covporis membra. C'est l'âme sans doute, comme la reine, la conductrice et la maîtresse absolue de tout l'être humain, à qui incombe la responsabilité du crime et la plus large part du châtiment : mais le corps est son complice, souvent même c'est lui qui la

* Bossuet.

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pousse à la révolte et la plonfce dans les hontes qu'elle n'eût jamais dû subir; aussi portera-t-il sa part de la vengeance, ci laissera-t-il voir sur lui les stigmates infamants de la flagellation. Hélas! quelle variété des douleurs de la chair! de combien de coups différents est- 2llc frappée, et en combien de manières peut-elle souffrir ! Mais nul ne souffrit en sa chair les douleurs qu'y supporta Jésus-Christ. De même que dans son âme il réunit pour ainsi parler l'ocïéan tout entier des douleurs intimes, de même il recueillit dans sa chair toutes les tortures dont la cruauté ou la justice font subir aux autres les traits épars. Suivant l'énumération que fait saint Thomas de ces universelles tortures, Jésus-Christ souffrit en sa tête d'intolérables douleurs quand let bourreaux lui enfoncèrent avec une rage et une violence inouïes les épines de sa couronne de dérision, et quand avec le roseau ils le frappaient violemment, et quand à ces tourments ils ajoutaient les coups de poing et les soufflets: Passus est Christus in capilepungentium spinarum coronam. Il souffrit dans ses mains et ses pieds quand les clous les pénétrèrent en en déchirant tous les muscles et en en brisant tous les os : Passus est inmanibus et pedibus fixionem clavorum. Sa face divine fut voilée sous les crachats et meurtrie par les soufflets; son corps tout entier sortit de la flagellation si déchiré et si couvert de plaies, que le Prophète pour en désigner l'horrible aspect ne trouve que l'image repoussante du lépreux, sicut leprosum : Passus est in facie atapas et sputa et in toto corpore flagella^. Chacun des sens subit son martyre propre. Le tact est douloureusement affecté des coups de la flagellation et des plaies cuisantes de la

» D. Thom, Sum. tlieolog. p. IIÎ qucest. xlvi, art. 5.

crucifixion. Le goût subit l'impression du fiel et du vinaigre; l'odorat trouve dans ce calvaire, lieu de pourriture et d'infection, charnier immonde où pourrissent les cadavres, un intolérable supplice, l'ouïe ne recueille que les blasphèmes, les railleries, les cris de mort, les insultes, et la vue ne s'étend que sur une multitude furieuse qui se rue avec rage pour ajouter les supplices aux supplices et les douleurs aux douleurs. «Être attaché à un bois infâme, avoir les mains et les pieds percés, ne se soutenir que sur ses blessures et tirer ses mains déchirées de tout le poids de son corps affaissé et abattu; avoir tous les membres brisés et rompus par une suspension violente; sentir cependant et sa langue et ses entrailles desséchées et par la perte du sang et par un travail incroyable d'esprit et de corps, et ne recevoir pour tout rafraîchissement qu'un breuvage de fiel et de vinaigre ; parmi ces douleurs inexplicables, voir de loin un peuple infini qui se moque, qui remue la tête, qui fait un sujet de risée d'une extrémité si déplorable ; avoir deux voleurs à ses côtés, dont l'un furieux et désespéré meurt en vomissant mille blasphèmes ', » tel est l'épouvantable ensemble des supplices qu'accumule et précipite sur le seul Jésus la justice d'un Dieu irrité, et que sa charité infinie lui fait subir.

2. Après cette première question de l'universalité des douleurs de l'Homme-Dieu, saint Thomas en étudie une seconde , celle de leur intensité. Car non-seulement Jésus-Christ voulut souffrir à la fois tous les genres de douleurs, mais il voulut les souffrir à leur degré le plus extrême et dans leur intensité dernière. La Passion de

1 Bossuot, Ic' Serm. pour le Vendredi Saint.

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