CONVENANCES DU TEMPS
L'incrédalité oppose ici volontiers une difficulté qu'elle croit sérieuse et qui ne fait que montrer son esprit habituel d'irréflexion et son impuissance à creuser toute doctrine profonde et à embrasser tout point de vue vaste et élevé. Elle dit : ou la Rédemption était nécessaire au salut du f?enre humain ou elle ne fut qu'un magnifique superflu. Si elle n'était pas nécessaire, à quoi bon? Si le Verbe incarné était indispensable au salut de l'humanité, pourquoi tarder tant de siècles, et tant de siècles laisser dans le tombeau le Lazare qu'il importait de rappeler à la vie ?
Nous pourrions d'abord, comme le remarque si judicieusement saint Thomas, récuser ici la compétence du tribunal de la raison humaine. Pour juger du détail, il est de toute nécessité de connaître l'ensemble : pour blâmer la pose de telle assise, il faut avec l'architecco posséder l'harmonie générale du plan, en connaître la disposition entière; sans quoi, tout jugement sur la disproportion des parties devient impertinent et ridicule*
misît et amaram aquam in dulcedinena commutavit : Lignea virga (le spiritual! pelra salularis unda prorertur : ut Amalech vincerelur, circa virgam Moyses cxpansis manibus exteuditur : lex Dei arcaî TestameiiU creditur lignese, — ul his omnibus ad ligiium crucis quasi per quosdam gradus veniatur. (D. Thom. Sum. tlieolog. p. III, qusest. xlvi, art. 4.) * Congruitas non plene a nobis potest cognosci qui non
Suivons néanmoins l'incrédulité dans cette mise en accusation de la Sagesse et de la Bonté divinee. Où l'incroyance montre son peu de fond et d'étendue, c'est même à poser la question. Elle dit : Pourquoi Jésus- Christ est-il venu si tard? et elle ne s'aperçoit pas qu'une question préalable doit être débattue : Pouvait-il venir plus tôt? et que cette question modifie étrangement la thèse, indique à la discussion une toute autre route et réclame une nouvelle solution.
Jésus-Christ pouvait-il paraître plus tôt dans l'humanité, pour y opérer son œuvre de réparation et de salut? Saint Thomas répond hardiment : Non; et il le prouve par les solides et profondes raisons que voici,
I. — La chute de l'humanité est avant tout une chute d'orgueil, Adam convoite la science et la puissance de Dieu : il veut tout connaître comme Dieu ; tout pouvoir comme Dieu. Cet orgueil inoculé dans les veines de l'humanité déchue, se fit jour par deux perpétuelles manifestations ; comme son ancêtre, le genre humain aspire à se substituer à Dieu ; en dehors de Dieu il prétend savoir et il prétend pouvoir. Il sait le chemin de la sagesse, de la vertu, de la destinée : il peut, seul et sans appui, parcourir la route do cette destinée d'un pas robuste et sûr. Si cette disposition de l'humanité nous étonne, étudions-la en nous-mêmes, et reconnaissons ce qu'ont été les pères dans ce que nous apparaissent les fils. Écartons tout ce que la foi catholique rallie d'âmes dociles et
omnium temporura proporliones cognoscimus. (D. Tliom. in Magisl. Sent. dist. I, (iua;st. i, aiL 4.)
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croyantes, et regardons /e7no?îrfe, c'est-à-dire 1 ensemble des intelligences « sans Christ, et sans Dieu, \ » et qui « marchent selon la vanité de leur sens-. » Que protendent tous ces hommes sans foi ? Que veut et proclame a l'heure qu'il est le Rationalisme ? une seule chose qui résume tout son symbole: Quis noster Dominus est? « qui est notre Maître ? » Ne lui dites pas : tu as besoin, pour parvenir à la vérité, d'un secours étranger et plus haut que toi ; il le nie : seul, par les lumières de la raison, il franchit toute la lumineuse route de la vérité. Ne lui dites pas : ton cœur est inconsistant, ta volonté débile, tes forces insuffisantes ; seul tu ne peux pratiquer la vertu dans sa plénitude, comme seul non plus tu ne peux dans sa plénitude connaître la vérité. Il le nie. Ne lai dites pas : l'homme est un être déchu, une ruine de lui-même, un débris de son ancienne splendeur. Non ! tel que nous le voyons, l'homme est dans sa perfection native, digne de la terre, et fait pour la terre ; tout ce qui lui a été proposé de perfection et de destinées surnaturelles vient d'un mysticisme insensé qui rêve de chimériques grandeurs et lève des yeux abusés vers un impossible idéal. Enfin, et c'est là l'erreur la plus obstinée du Rationalisme contemporain, si vous lui parlez de la nécessité d'une rédemption pour l'homme déchu, il se récrie sur l'injure que vous osez faire à la nature humaine et proteste qu'elle n'a que faire de Jésus-Christ. 11 consentira peut-être à l'admirer comme un sage ; mais il se sent blessé dans sa dignité et dans sa vertu, si on prétend le lui imposer comme un Sauveur. Yoilà où en sont, après dix-huit siècles de christianisme, une multitude d'intelligences qui, pour
* Ephes. — * Ephes.
en venir k cette orgueilleuse négation, ont dû apostasier de précédentes professions de foi et étouflFer de précédentes lumières. Étonnons-nous après cela que, durant les siècles qui précédèrent Jésus-Christ, le double orgueil de prétendre tout savoir et tout pouvoir sans le secours d'en haut ait été le grand mal dont l'humanité était travaillée tout entière. Où doivent tendre les efforts de Dieu ? Sans aucun doute à faire tomber l'orgueil de l'homme, cette incurable suffisance qui lui fait refuser le remède par la négation insensée de sa maladie. Dieu y dépensera de longs siècles, et y emploiera deux principaux moyens : il fera passer l'humanité sous deux états différents qui tous deux lui montreront son impuissance personnelle et par suite l'absolu besoin qu'elle a de son Dieu. La loi naturelle la laissera à son ignorance ; la loi écrite à sa faiblesse. Elle croit savoir : Dieu la laisse sous la loi de nature ; et sous cette loi, non pas certes par le vice de la loi, mais par la perversité du péché qui domine et envahit tout, elle tombe dans la plus épouvantable dégradation; en dépit des lumières naturelles qui ne cessent de briller, elle s'enveloppe d'une nuit obscure, oiî se confondent dans le chaos toutes les idées du vrai et du bien, et se perdent les dogmes les plus essentiels et les plus fondamentales notions. « Leur cœur insensé, dit l'Apôtre, s'est chargé de ténèbres. » «< Ils marchent dans la vanité de leur sens, ayant l'intelligence couverte de ténèbres ; étrangers à la vie divine par l'ignorance qui est en eux et leur vient de l'aveuglement de leur cœur ^ » Après cette terrible expérience, l'homme sait que sans le secours de Dieu il n'a pas sur ses devoirs
« Eiihc».
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et sa destinée les lumières dont il a besoin. Mais un second orgueil lui reste encore : posées ces lumières, il se tient assuré de marcher seul à leur clarté dans la route de la vertu jusqu'au seuil de l'éternité triomphante. Dieu lui donne ce qu'il se borne orgueilleusement à demander : des lumières sans la force ; une loi qui montre le chemin mais n'y porte pas. L'homme voit sa route, mais il marchera seul. C'est la loi écrite, laquelle, dit saint Paul, « donne la connaissance du péché '.» Par des décisions multiples et précises, l'homme connaît tous ses devoirs et aussi la sanction que Dieu met à ses lois, et aussi la destinée qui terminera le temps de l'épreuve : il se met en marche, refusant obstinément l'appui de son Dieu. Où il aboutit, et en quelles chutes il se brisa, l'histoire du peuple juif le proclame avec la plus implacable énergie : c'est à ce peuple orgueilleusement attaché à sa prétendue justice, comme la gentilité à sa prétendue science, que l'Apôtre répète les foudroyants anathèmes du prophète : « Il n'y a pas un juste parmi eux ; non, pas même un ! » « Tous ont dévié, tous sont devenus inutiles, >> inutiles comme le serait la pierre qui refuserait de se laisser tailler par le sculpteur et placer par l'architecte dans l'ensemble (le l'édifice. L'Ecriture a un mot profond pour désigner la situation respective de Dieu et de l'humanité : l'humanité orgueilleusement obstinée à ne vouloir ni demander ni même accepter son pardon ; Dieu non moins miséricordieusement obstiné à lui prouver sa chute, sa maladie incurable, son irrémédiable perte, si elle refusait plus longtemps le Libérateur : Conclusit omnia sub peccato -. « Dieu a tout cnf:rmé dans le péché. •
» Hom. X — ui, i7. — 2 Calai, ni.
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En la poursuivant toujours, Dieu forçait l'humanité dans toutes ses retraites, et bientôt l'enfermait dans son propre péché et dans l'impuissance qui en était la suite, comme en un filet d'où elle ne pouvait plus seule s'échapper. Ce fut le moment décisif : après de longs siècles de résistance, le genre humain poussa enfin vers Dieu un cri de détresse. Du sein de la gentilité partit cette remarquable parole, aveu complet de l'impuissance de l'homme et de la puissance de Dieu : // faut qu'un Dieu vienne lui-même nous enseigner*. Quant à Israël, la voix de se prophètes se faisait de jour en jour plus éclatante, et plus passionnées aussi les aspirations de ses justes vers « l'Agneau dominateur, » « le Désiré des collines éternelles, » <• l'Ange du grand conseil, » et « le Dieu fort. » L'humanité était vaincue: elle députait ses sages et ses saints vers le Très-Haut, d'où elle confessait enfin que lui devait venir son salut.... Ils envoyer enl dire à Jésus : Seifineur, voilà que celui que vous aimez est malade. Dieu attendait cet aveu et cette humble demande, sa réponse fut l'Incarnation. Ce qu'entendant, Jésus leur dit : cette maladie ne va pas à la mort, mais elle est pour la gloire de Dieu afin que le Fils de Dieu en soit glorifié j'irai et le guérirai K
» Platon. — * Joan. xi. — Homo per superbiam pcccaverat, unde opportebat quod per humilitatein repararetur ; ad quam exigobatur ut defectuin suum cognosceret in virluto et in cognitione. Dcfeclus autem cognitionis iunotuit hoinini temporc Icgis naluraî, quo tcrapore, niulli, lumine naluralis rationis non obslante, in pessimos errores idolatriaa prolapsi sunt et la nefandissima opcra. Dcfcctus autem virluUs propric innotuit homiui icmporc Icgis scriplœ; quia lune per legoni erudilus nondii;n lamen pcccati jugum excuiero potuit. Et iJco oporLuil quoJ pusi isla duo lempora quaai prœparaloria Dâus homo iiorct cl io
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U. — L'humanité grandit et se forme comme chacun de ses membres ; elle a ses jours d'enfance, puis ses années de jeunesse, auxquelles succède « la plénitude des temps, » l'âge viril, l'épanouissement complet de ses forces, et le moment de ses grandes œuvres. Vouloir intervertir les temps, imposer à l'enfance les travaux de l'âge viril, exiger d'elle la maturité du jugement, la hauteur des vues, l'énergie de la volonté qui caractérisent l'homme parvenu à la plénitude de son être, c'est méconnaître les lois de la plus vulgaire sagesse, ou plutôt s'obstiner follement dans l'impossible. Voudraiton mettre au compte de la Sagesse infinie, ce que la courte sagesse humaine trouverait inadmissible et insensé? Dès lors quelle conduite devait être celle de Dieu à l'égard du genre humain ? Sans doute, comme un bon père et un sage instituteur. Dieu respectera ses forces naissantes, lui épargnera des fardeaux impossibles à ses épaules d'enfant, lui taira des leçons encore incompréhensibles, et, se mettant au niveau de son enfantine raison, lui balbutiera les premiers éléments des hautes sciences dont l'étude devra remplir les jours de la maturité. Et quelle science que celle à laquelle l'homme devait être un jour initié par son Dieu ! A quelles hauteurs le Verbe fait chair allait l'élever ! A travers quelles immensités il l'allait transporter I quels abîmes il lui devait faire franchir ! A cette humanité faible et pusillanime il devait révéler des secret? formidables, découvrir des vérités dont la profondeurfait frémir, et surtout imposer le joug sanglant des
solo Deo spes salutis haberetur. (D. Thom. in Magisl. senlent. dist. I, quaest. i, art. 4.) — Vid. eliam, Suin. ad Gentil, lib. IV, cap. Lv, n» 9 ; — Suin. iheolog. p. III, quœsU i, art. 5.
plus douloureux sacrifices. Au monde plongé dans la volupté, il allait présenter une croix teinte de son sang, pour en faire le mémorial et le résumé de la vie que ses disciples devraient mener sur la terre. Au monde fasciné par l'amour des richesses, il devait offrir les repoussantes détresses de la pauvreté ; il devait dire : « Bienheureux les pauvres! Bienheureux ceux qui pleurent ! bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice ! » Ah ! que deviendra l'humanité, si, de suite, d'un seul coup, sans préparation, elle reçoit de son Dieu ces révélations terribles, et est subitement jetée vive dans les sanglantes immolations de la vie chrétienne? Non, la sagesse divine ne pouvait exposer l'homme au danger de fuir une Rédemption trop énergique pour ses forces. Médecin prudent autant que bon Père, Dieu ne pouvait imposer au mal un remède qui , pour être trop violent et trop hâté, n'aurait eu d'autre effet que de tuer le malade en le voulant guérir. Dieu mit des siècles à disposer le monde à sa divine Rédemption; et durant ces siècles de préparation, il multiplia et varia avec une admirable sagesse les leçons qui servaient de préface à l'Evangile de son divin Fils. La loi fut notre pédagogue dans le Christ.... dieu., autrefois, de bien des manières cl sous des formes très-variées, parla à nos pères dans les prophètes. Chaque mystère a son reflet, chaque dogme chrétien son annonce, chaque vertu héroïque, chaque immolation de la loi nouvelle, sa préparation douce et tempérée, dans la loi ancienne. Si le martyre doit faire tout le fond de la vie de l'Eglise et de la vie chrétienne. Dieu, de temps en temps, en fera passer une rapid3 image devant les yeux de l'ancicnnî humanité. Si la foi est la base du salut, Abraham en donnera l'osqui-ssc glorieuse et en montrera l'énergique beauté. Si l'épreuve
doit être le douloureux héritage des amis du Dieu anéanti et crucifié, les patriarches et surtout les prophètes viendront tour à tour en exposer les premières rigueurs. Dans chaque parole des saints de la loi ancienne, et entre tous du Psalmiste, véritable héraut de l'Évangile, on pressent la loi plus parfaite, les enseignements plus sublimes, l'éducation plus complète et plus élevée que Dieu lui-même viendra donner au monde dans la plénitude des temps '.
III. — Dans les raisons qui précèdent, le Docteur Angélique considère surtout les besoins du genre humain et l'admirable condescendance de Dieu à y conformer l'ordre de sa providence et toute l'économie des temps. Mais une cause plus auguste, et qui regardait la personne même du Verbe incarné, devait retarder sa venue
* Naturalis ordo est ut ab imperfecto ad perfeclum venlatur. Perfeclissimum aulem in operibus Dei est ipsa Iiicarnatio per quam creatura Dco unilur in unilate personse; et ideo oportuit ut non in principio huraani generis sed postmodum versus finem sœculorum compleretur, ut sic « prius esset quod animale est, deinde quod spiriLuale est. » Et hanc causam Auguslinus assignat in lib. LXXXIII Qusest. dicens : « Sicul absurdus esset qui juvenilem tanlum œtatem vellet esse in homine, evacuarot enira pulchritudines quœ cœteris aetatibus suas vices atque ordines gerunt: sic absurdus ipse est qui universo humano generi unam œtatem desiderat; nam et ipsum tanquam unus homo, suas selates agit; nec oportuit venire divinitus magistrum, cujua imilalione mores oplimos formaretur nisi in tempore juventutis. » Et ideo dicit Apostolus ad Gai., m, homines sub lege quasi sub pœdagogo parvulos custodilos donec vcniret qui per prophetas proniissus erat. (D. Thom. in Magislr. SenUnt. dist. I, qua^st. i, arl. 4.)
I3i CHAPITRE DEUXIÈME
parmi nous. Suint Thomas s'exprime ainsi. « A l'arrivée J'un grand monanjuc, il convient qae des hérauts le précèdent et disposent tout à son approche, afin qu3 les peuples le reçoivent avec plus de vénération et (h respect : ainsi fallut-il qu'avant la venue de Dieu sur la icrre, de multiples apprêts rendissent les hommes plus attentifs à cette divine apparition. Ces apprêts, ce furent les promesses et les annonces qui disposèrent l'humanité à la foi et au désir du Rédempteur : la foi que soutenaient les précédentes prophéties, le désir qu'enflammaient les précédentes promesses. » Telle fut donc la préparation qui, durant les siècles de l'attente, disposa la terre fi recevoir avec foi et amour son Rédempteur et son Roi. Dès l'Éden Jésus-Christ est montré à l'homme. Quand la prévarication amène le châtiment, dans ce châtiment même la réparation se fait apercevoir ; dans la sombre nuit qui s'étend sur le monde, l'œil consolé entrevoit dans le lointain la faible lueur qui grandira de siècle en siècle pour devenir le plein midi du Soleil de justice. Abraham « tressaille » en contemplant par la foi et l'espérance « ce jour du Seigneur ; » Moïse porte avec joie, par avance, « l'ignominie du Christ, » et s'enivre des austères voluptés de sa croix ; les Patriarches passent tous,» saluant de loin » la Patrie dont la Rédemption future dote l'humanité rachetée ; tous les justes jettent au ciel et à la terre les cris de leur attente et les témoignages de leurs désirs enflammés. Mais Dieu voulait pour son Fils une préparation plus prochaine encore et de plus éclatants apprêts. Des envoyés arrivent coup sur coup à la terre, chargés de parler aux hommes du Dieu Sauveur dont la venue se rapproche. A chacun de ces hérauts est confiée une révélalion spéciale. L'un parle au monde des grandeurs divines du
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fioî qui Ta paraître : un autre révèle ses mystérieux anéantissements. II en est qui entrevoient le Calvaire; d'autres, le Thabor; d'autres, la montagne de l'Ascension, d'autres, perçant plus avant encore dans le secret des siècles, la formidable et glorieuse scène du second avènement. Rien n'est oublié de la physionomie divine du Messie promis ; on connaît ses charmes ravissants, ea grAce et son amabilité exquises, sa douceur, sa charité, ses œuvres de miséricorde, ses inépuisables pardons ; on sait où il naîtra ; on connaît le temps précis de cette extraordinaire naissance ; on nomme Bethléem ; on désigne la tribu de Juda ; de son berceau à sa croix douloureuse, on peut suivre pas à pas tout le long de sa carrière le Dieu Rédempteur. Et ce n'est pas la Judéj seule qui reçoit les messages célestes ; elle ne les reçoit immédiatement du Ciel qu'à charge de les faire parvenir aux autres peuples ; tel est le but de ses migrations et de ses dispersions successives; voilà pourquoi nous retrouvons le juif partout, et partout gardien fidèle de ses messages. Rome connaît les merveilles à venir; les Gaules et jusqu'aux sauvages forêts de la Germanie en gravent sur le granit la prophétie glorieuse ; de l'orient à l'occident, tout est dans l'attente; la terre entière réclame son Sauveur : le Verbe de Dieu, le Roi et le Rédempteur du monde peut venir.
Il ne devait venir ni dans les siècles trop voisins de la chute, parce que sa venue sans annonce ni préparation eût trouvé l'humanité obstinée dans sa perdition, inattentive à la visite de son Roi, insensible à ses avances et ingrate à tous ses bienfaits; ni non plus dans des siècles trop reculés et trop proches de la fin des temps, parce qu'il n'eût plus trouvé dans l'humanité qu'un cadavre en putréfaction et d'informes débris
inaptes à l'œuvre de la réparation et da salut. C'est le nouveau point de vue que développe saint Thomas. Telle est la faiblesse de l'humanité, qu'elle ne conserve pas longtemps l'efficacité du remède qui la sauve et la plénitude de la santé et de la vie qui lui sont rendues. Mais quoi ! faut-il admettre que venu trop vite, et traversant ainsi, de son premier à son second avènement trop de siècles, sa mémoire bénie s'efïace des cœurs, sa parole s'affaiblisse, son amour s'altère, ses bienfaits se méconnaissent, sa divine Personne perde droit aux hommages de ses peuples et à la gratitude de ceux qu'il a sauvés? Hélas ! oui, et c'est le Sauveur lui-même qui nous fait entrevoir cette étonnante éventualité, ce prodiged'insensibilitéetd'ingratitude: Croyez-vous, dissiitil un jour douloureusement,^»^ le Fils de lliomme revenant trouveencore de la foi sur la terre ' ? Ainsi est faite l'humanité déchue; tout en elle vieillit et s'use," tout se déforme,» tout dépérit, son cœur comme le reste, ses sentiments comme ses jours. Cette condition particulière où se trouvait le monde que le Verbe venait sauver, dictait à la Sagesse divine le temps même où devait s'opérer la Rédemption ; et le prophète annonçait « cette plénitude des temps » marquée dans les décrets éternels, quand il chantait: Votre œuvre, ô Dieu, donnez-lui le jour au milicit des temps. « Le milieu des temps, » voilà le moment favo rable pour la venue du Verbe incarné. Il s'est dépeint sous l'emblème du soleil qui dès l'aube s'élance à l'horizon, y monte sans repos jusqu'à son plein midi, puis descend lentement dans sa gloire et laisse à la terre, tout le reste du jour, un éclat affaibli, mais généreux et vivifiant encore. Telle sera la course divine que
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fournira le Soleil de justice à travers les âges. Durant les siècles d'attente, il montera graduellement au firmament de l'fvglise, éclairant et échauflfant déjà le monde sous le nuage de la figure et au travers du voile de la prophétie. Il apparaît ensuite dans tout son éclat et darde sur les âmes les plus brûlants rayons. Puis, dans cette humanité déchue où tout se refroidit et s'incline vers la tombe, la divine Lumière s'inclinera elle-même peu à peu dans les intelligences et dans les cœurs ; les temps annoncés par la triste parole du Sauveur : pensesvous que Iç Fils de l'homme revenant trouve encore la foi sur la terre, inaugureront une nouvelle et rapide décadence ; le monde vivra son dernier ûge, et le second avènement sera proche. Ce sont les paroles mêmes du Docteur Angélique : < au moment où la charité d'un grand nombre se refroidira, alors viendra, avec le second avènement, la vision de la foi et l'état de la gloire qui succédera à l'état actuel de TÉglise^ »
1 Si hoc maximum remedium Incarnationis ia principio saeculorum fuisset, procedente tempore, effectus ejus la homines minus carus fuisset, refrigescente caritate : et ideo a principio generis humani indita est menlibus hominum lex naturalis per quam homines Deo subjecti essent : postmodum vero invalescente consuetudine peccalorum, lex naturalis adeo tenebrata est in pluribus ut jam non videretur ad regimen humani generis sudicere, et ideo tune addilum est aliud remedium, scilicet vêtus lex, et ea quae ad ipsam pertinent : quâ etiam processu temporis in hominum cordibus debilitatâ, oportuit aliud perfecj ius remedium per Incarnationem apponi usque ad tempus illud cum multorum charitas refrigescet, et tune succedet per secunduir adventura visio fidei et status gloriae slatui prœsenlis Ecclesiae , et ideo dicit Dionysius {Ecdes. Iiierar.) quod sicut se habet hierarchia legis ad nostram hierarchiam.ilase habet nostruad coelesleiu, ^D. Thom. in Magislr. Sentent, dist. i, quaest. F, art. 4.)
lES RÉCITS DE LA NAISSANCE
« .... Et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, gloire comme le Fils unique la reçoit du Père, plein de grâce et de vérité. » Approchons, comme Moïse, l'âme saisie de respect et le cœur plein de désirs : «j'irai et je verrai cette grande vision. » Les récits que nous formeront les Evangiles et que nous expliquera saint Thomas, embrassent toutes les circonstances qui précèdent, qui accompagnent et qui suivent la naissance temporelle du Verbe incarné. Nous les commençons à l'ambassade de l'archange Gabriel à Marie, et nous les terminons au moment où le Verbe incarné, après le rapide éclat et les premières douleurs de sa naissance, se fixe à Nazareth, dans la chaumière d'un pauvre artisan, et s'y anéantit pour de longs jours.