‹ Jésus-Christ (volume 3)Chapitre 9 sur 32 · ET VERITATIS · texte numérisé non relu

ET VERITATIS

IL —Une question parallèle surgit maintenant. Nous venons de voir pourquoi le Verbe, le Fils de Dieu fut choisi pour le grand œuvre que Dieu avait rcaolu

« D. TLom. Sam. ad Gentil., loc. citât.

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d'accomplir. Mais quelle sera, des créatures, celle que choisira le Verbe lui-même pour s'y unir? Sera-ce l'ange, ou sera-ce l'homme ? — L'Apôtre répond : Nusquam angelos apprehcndU, sed semen Abrahse apprehendit. Ce sont les convenances de ce nouveau choix que \i Docteur Angélique va nous révéler. Elles peuvent se ranger sous deux chefs, car la nature humaine réunissait des conditions de deux sortes pour fixer sur elle le choix du Verbe : l^ c'est elle qui offrait au Verbe une union plus naturelle ; 2» c'est elle qui offrait une union plus nécessaire.

1. r/homme composé de deux substances, l'âme et la matière, se trouve placé aux confins des deux mondes, le monde spirituel et le monde physique. Il réunit en soi les éléments de tous les êtres; il est comme un centre où toutes les parties de la création viennent aboutir ; il est enfin, suivant la belle et profonde parole de saint Thomas, un univers en petit. Cette place au centre des mondes faisait déjà de lui, dans l'ordre naturel, un médiateur et un pontife de la création : Adam prêtait son intelligence et son cœur à la nature pour l'élever jusqu'tà Dieu, et faire sortir d'elle Tharmonie de l'action de grâce et de la louange. Mais Dieu méditait une œuvre plus grande et réclamait pour sa Majesté infinie des hommages plus dignes d'elle. Le Verbe devait se faire lui-même le Po«tife de l'univers, rattacheràlui tous les êtres, les transfigurer tous parle contact de sa gloire, et, se plaçant au milieu des mondes, rayonner sur eux tous, et verser sur tous les flots infinis de sa lumière incréée. Mais le centre des mondes, où est-il ? En l'homme, nous l'avons vu. lyhomme, touchant à la fois à l'ange pur esprit et à l.i

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nature physique pure matière, était cette place moyenne, ce centre, d'où le Verbe pouvait se répandre sur l'ensemble des êtres pour les purifier tous et les tous ennoblir '. Sans doute l'ange offrait au Verbe une union plus relevée : mais cette union était d'un effet moins universel et moins puissant. Le Verbe placé trop haut n'atteignait pas assez les parties inférieures de l'univers qu'il avait résolu dUllurainer et de transfigurer tout entier.

D'autre part la créature matérielle n'offrait au Verbe ni dignité convenable ni conformité suffisante. La créature matérielle n'est pas principe d'action, elle est mue par l'instinct : terne et impénétrable, elle n'offrait aucune prise à la divine Lumière, et le Verbe ne la pouvait traverser. L'àme humaine, au contraire, comme un pur et limpide cristal, le peut recevoir, le peut refléter, et devenir avec Lui comme une même divine lumière^.

2. Un besoin plus pressant plaidait aussi en faveur de la nature humaine. L'homme, bien qu'intelligence comme l'ange, est tributaire des sens, voit par eux, et, avec eux doit s'élever jusqu'à la connaissance de la

1 Homo enim cum sit conslitutus ex spiriluali et corporaîi natura quasi quodrtara conQnium leneas utriusque naturae aù lolam crealuram pertiaere videtur... Sic coQvenieus videtur ul universalis omnium causa illam crealuram in unitatera personae assumeret in qua magis communicat cum omnibus crealuris, (D. Thom. Sum. ad Gentil, lib. IV, cap. lv, n» 3.) — « Nalurœ irralionali deest congruitas dignitatis... Humana natura in quantum est rationalis et intelleotualis nata est atlingere aliqualiter ipsum Verbum per suam operationem, cognoscendo scilicet et amando Ipsum. [Sum. iheolog. p. IH. quaDsl. iv, art. 1.)

vérité. L'angî est en contact Immédiat avec la vérité divine ;cette vérité nous parvientànous autres par l'intcr médiaire de rouie : fides ex aiidUu; auditus autem per Vev- 6wî7iZ)<'i*.Cettesituationmoinsfavorable, cet éloignement plus grand exigeait une intervention appropriée et plus puissante, et telle que la procura l'Incarnation. Par le mystère du Verbe incarné, Dieu s'approche de l'homme, pénètre à son âme par le chemin des sens, se fait entendre, se laisse voir et toucher, et instruit l'homme, selon le mode convenable à sa nature, par la parole de l'ouïe et le spectacle des yeux 2.

Mais de plus et surtout, l'homme est pécheur, et a besoin d'une Rédemption, tandis qu'à l'ange une médiation peut suffire, et une expiation est superflue ; indigehat reparatione cum subjaceret originali peC' cato 3. Or, si nous analysons la chute de l'homme, nous y trouvons trois immenses désastres qui tous trois ont besoin d'une divine réparation ''. L'homme est tout

1 Rom. X, 17. — ' Sufficiebat quod angélus iatelligibiliter ins- IruereLur de veritaLe divina; sed condilio hominis requirebat ut Deus sensibililer hominem de seipso homine instrueret quod per incamalionem est factum {D. Tliom. Sum.'ad Gentil, lib. IV, cap. Lv.) — ' Sum. tkeolog. p. III, quaîst. iv, art. 1. — * Meliua judicavitDcus de ipso quod victum fuerat génère assumere omiuetn Deum. per quem gcnerls humani vinceret inimicum. Et hoc propter sequent. Quia quidem hoc vidotur ad justiliara perlinere ut ille salisfaciat qui peccavit; et ideo de nalura per peccatum corrupta debuit assumi id per quod satisfactio esset implenda pro Iota natura. — Oporlebat medicinam hominibu? aiïerri contra peccata. Contra peccatum autem alicui convcnien-ter non aiïortur nisi prius suum defeclum recognoscat, ut sic per humilitalem homo de se ipso non proesumens jaclet spem suara ad Deum a quo solo potcsl sanari. (D. Tliora. Sum, ad Genl. — Id. Sum. theoloQ.

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ensemble l'insulteur d'une Majesté infinie ; le N^aincu déslionoré de l'enfer; le destructeur de l'œuvre divine. La réparation adéquate, telle que Dieu l'exige, sera qut l*insulteur lui-même, et pas un autre, vienne subir sa peine et implorer son pardon ; que le vaincu reprenne ses armes abandonnées, recommence le combat el remporte une victoire qui fasse oublier sa défaite , enfin que le destructeur de l'œuvre divine la répare et la rétablisse dans sa primitive splendeur. Or c'est bien là ce que fit l'homme uni au Yerbe de Dieu dans l'inefifable unité de Personne. L'homme , en Jésus- Christ, s'en vint aux pieds de Dieu, humilié et brisé de douleurs, la croix sur l'épaule, le repentir au cœur, • avec de grands cris et des torrents de larmes ; » il demanda sa grâce « et fut exaucé pour son respect. » La réparation était faite ; Finsulte était infiniment vengée, la gloire divine rayonnait d'un infini éclat, et l'homme obtenait de nouveau l'amitié d'un Dieu et les espérances d'une éternité. L'homme, de plus, recommençait avec les puissances infernales qui l'avaient vaincu autrefois, une lutte gigantesque dont l'issue devait être pour lui la plus magnifique victoire. Au jardin du paradis terrestre, l'homme avait été terrassé par l'orgueil : au Calvaire , l'homme anéanti par l'expiation se relève dans la gloire, abat l'orgueil insensé qui l'avait fait s'égaler à Dieu, et conquiert par son humiliation volontaire le droit de se dire à jamais le fils et l'héritier du Très-Haut. Au paradis terrestre, l'homme fut vaincu par la volupté. Il « regarda le fruit ^ : » à ce regard qui est une première défaite vint s'ajouter l'impur désir; au désir la volonté coupal:»lc, la

» Gène».

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déleclatiou perverse ; au consentement, l'acte mauvais. Le crime est commis ; l'iiomme privé des splendeurs do la grâce, se fait honte à lui-même et cache une nudité dont son crime seul lui a révélé l'impudeur ; à la croix, •< l'homme nouveau » s'abreuve de toutes les amertumes, épuise jusqu'à la lie le calice de toutes les douxurs, et dépouillé de ses vêtements, la chair nue et sanglante, il revêt pour les siècles éternels la parure radieuse et immaculée de la gloire. L'homme s'était perdu par la revendication sacrilège d'une indépendance qui n'est qu'à Dieu : l'homme se racheta «« en devenant obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix*.» L'homme s'était vendu au péché, et par le péché au démon, et par le démon à la mort : l'homme, en Jésus- Christ, mit le démon à ses pieds, anéantit le péché, et « dévora la mort dans la vie » éternelle dont son sacrifice et son immolation devenaient l'impérissable récompense. Enfin ce dessein d'unirle Verbe à l'homme, non pas dans l'état de sa primitive innocence, mais couvert des stigmates du crime et relégué dans les douleurs de son exil, ce dessein fait jaillir sur le Dieu qui le conçoit et l'exécute de nouvelles gloires dans le triomphe d'une nouvelle sagesse et d'une nouvelle puissance. Dieu, pour combattre et anéantir son ennemi, ne cherchera pas quelqu'arms neuve et fortement trempée: il ramassera l'arme brisée par le démon dans une précédente lutte, et avec cet infirme tronçon il attaquera et tuera son adversaire ; c'est avec l'homme déchu, in simililiuUnem carnis peccati, qu'il consomme la défaite de l'enfer; c'est avec cette impuissante ruin.' qu'il refait tout l'édifice de sa gloire et du salut de l'h j-

» Philip.

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manité : Vcrbum crucis... Virtus Dei est. Quod infirmum esl Dci forlius est hominibus.

Toutefois saint Thomas fait cette remarque, que s'il convenait que Jésus-Christ fut de la race d'Adam coupable et condamnée, in simililudinem carnis peccali — absque pcccalo, il ne pouvait lui convenir de naître en pleine gentilité, et de surgir du sein de pareilles fanges et de pareilles impiétés. Une nation sera choisie et séparée de la masse impure, et dans cette nation une lignée sainte gardera pour le moment de la naissance du Verbe incarné une piét^é et une foi intactes et un s-ang immaculé. Parmi ses ancêtres, Jésus Christ comptera quelques pécheresses converties, mais en petit nombre : nombre qui suffit à signaler au monde le Sauveur qui vient rappeler les morts à la vie et les »)rodigues à l'étreinte paternelle < .

• m. — Tout ce qui précède touche à une dernière question, question vaste et sublime qu'il nous reste à traiter au sujet des convenances de ITncartion. Il convenait que le Verbe s'unît à une nature créée ; que cette nature créée fût la nature humaine ; que se faisant homme le Christ adoptât la race même d'Adam pécheur et entrât dans l'humanité déchue. Mais fallait-il aller plus loin, jusqu'à des douleurs inouïes et le supplice de

1 Quia Cliristus maxime debebat esse a peccatoribus segregalus quantum ad culpam, quasi summam innocentiae oblluens, couvenious fuit ut a primo peccatore usque ad Christum pervenirelur medianlibus quibusdam juslis la quibus prifcfulgereat quccdam iasignia futurae saacLilalis. (D. Tliom. Suin. ihcoloj. p. III, quoîâl. IV, arl. G, ad tcriiuai.)

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la plus ignominieuse et la plus cruelle mort? Sainte Paul se prononce : Dccebat...pcr passionem consummare Auctorem salutis. « Il convenait que l'Auteur du salut fût consommé dans la douleur *. »

C'est cette étrange parole, cet incompréhensible deccbat que saint Thomas va nous expliquer dans l'ordre et la gradation qu3 voici. Il convenait que le Verbe incarné éprouvât les douleurs humaines ; il convenait qu'il subit la mort ; il convenait que cette mort fût la mort de la croix.

1. Rappelons-nous l'œuvre entière que le Verbe en s'incarnant venait accomplir dans l'humanité déchue, et les titres divers sous lesquels il s'annonçait. Jésus- Christ était à la fois notre semblable et notre frère, notre médiateur, notre cxpiateur, notre modèle, notre espérance. A tous ces titres et pour toutes ces fins, il convenait qu'il supportât nos douleurs.

Notre « frère » ! quel mot, et quelle réalité sous ce mot ! Un Dieu descendu jusqu'à nous, vivant au milieu de nous, comme nous, mangeant notre pain, couchant sous notre toit, « partageant tout avec nous, » « frère aîné au milieu de ses nombreux frères ! Quel dogme pour la raison humaine ! quelle réalité à croire et à confesser ! Il le faut pourtant ; là est la condition essentielle du salut, et jamais l'homme ne pourra rentrer en grâce et atteindre aux splendeurs divines qui lui sont rendues, s'il n'a foi au Sauveur que le Ciel lui envole, et dont il tire sa sainteté, sa grâce et sa gloire. Mais comment croire à l'incompréhensible réalité de rincarnation ? Comment nous persuader que Dieu a une

i ikbr. lu

a Â^.ff« \

3hair semblable à la nôtre et que son sang est notre sang? Nous le saurons à un infaillible signe, répond saint Thomas ; et ce signp, c'est la douleur. Tout homme qui traverse l'existence, la traverse « la couronne d'épines à. la tête, le lambeau sanglant de pourpre sur l'épaule, »etsi les siècles contemplant de génération en génération cet être toujours plaintif et toujours torturé, demandent « que sont ces plaies» et quelle est cette victime? la réponse ne change pas : noilà Vhomme ! « Sortons pour voir Thomme dans tout le naturel de sa destinée. Le voilà ! Ah ! oui le voilà ! C'est bien celui que le proconsul romain montrait au peuple il y a dix-huit siècles, les épaules couvertes de sang et de pourpre, les mains liées sur son sceptre de roseau, la tête ornée d'épines tressées en couronne : je le reconnais. Les siècles ne t'ont pas changé, mon fils ! tu portes le même manteau, le même sceptre, la même couronne, et si la croix ne t'attend plus, c'est que tu n'as pas cessé d'y être attaché' ! » Oui, si l'on est mon semblable et mon frère, l'on portera mes plaies, l'on versera mes larmes et l'on subira mon perpétuel martyre ! 0 Jésus, je vous reconnais donc pour mon frère, vous que je vois dans mon propre supplice et couvert de mon propre sang ^ !

* Lacordaire. — * Oportuit ad veritatem incarnalionis manifestandam quod carnem similem aliis hominibus sumeret, scilicet passibilem et mortalem; si eaim impassibilem et immorlalem carnem suscepisset. visum fuisset hominibus qui talem carnem non noverant quod aliquod phuntasma esset et non veritas carnis. (D. Thom. Sum. ad Gentil. lib. IV, cap. lv, n» 11.) — Gonveniens fuit quod pœnalitates in nostra carno susciperet.. propter fidem Incarnalionis adslruendaui. Cum enim natura humana non aliter esset nota hominibus nisi prout hujusmodi corporalibus doloclibus subjacel. si sine his dcfoctibus Filins

Jésus-Christ était médiateur entre L»ieu et l'homme, charge d'une double mission: s'abaisser jusqu'à l'homme afin d'élever l'iiomme jusqu'à Dieu : Unus mcdialor Dei Cl Iwminum Christus, dit l'Apôtre, et, précisant l'objet de cette médiation, il dit ailleurs : propler vos egcims faclus est cum esscl d'wes, ul illius inopia vos d'wilcs cssclis. C'est en ce sens que l'Eglisi appelle l'Incarnation un admirable commerce, admirabile commercium ; c'est co commerce, cet échange qui fut le point de départ de toutes nos grandeurs. Jésus-Christ prit tout ce qui était à nous, et nous donna en échange tout ce qui était à lui. 0 admirabile commerciam ! « Cet office de médiateur, dit saint Thomas, exigeait qu'il eût à la fois de nous notre chair passible et mortelle, de Dieu la force et la gloire ; car ainsi il anéantissait en lui notre douloureux patrimoine, la souffrance et la mort, et il nous introduisait dans les richesses du sien, la résurrection, la béatitude et la vie ' . »

L'expiation qu'il venait subir pour nos crimes est un'» nouvelle et plus saisissante raison des douleurs de 1 1 nature passible et mortelle qu'il lui plut d'adopter. La profondeur dernière de la Rédemption c'est un Dieu expiant pour l'homme, l'innocent pour le coupable, le Roi pour l'esclave, la suprême Béatitude pour l'élre déchu et flétri. Ce dernier terme du mystère, saint Paul le revêt d'une formule qui ajoute encore à sa formidable obscurité : jjro nobis peccalum fecit : Jésus- Christ substitué aux pécheurs, devient comme le grand et universel pécheur du monde tout entier. Mais s'il est

Dei humanam naluram assumpsissol vidcrolur iioa fuisse vcrua liûuio. (D. Thom. Sum. Iheolog. p. III, qiiœôl. xiv, ail. I.) » D. Thom. SvLin. ad Gentil. lib. IV, cap. lv.

LES CONVENANCî-S DS L'iXCAnNAXrON 1 U

pécheur, et, comme porte le texte sacré, pèche, comment échappcrait-il à la douleur, solde naturelle et inévitable du péché ? comment pourrait-il remplir son rôle de pécheur substitué à tous les autres, s'il ne subissait pas la pénalité du péché ? Aussi, conclut saint Thomas, pœna consequcns humani generîs peceatum est mors et aiix passibilitates vitse prxscntis. Oportuit '.gitur ut carnem passibilem et mortalcm Deus assumeret ibsgiie peccalo, ut sic patieadoet moriendo pro nobis satiS' ^iceret, et auferret '.

Mais le péché enlevé, et la Rédemption accomplie, restait au Verbe incarné une essentielle et difficile mission : illuminer la vie, comme parle saint Paul ; instruire l'homme, faire avec douceur, patience et force l'éducation divine de ce fils de Dieu. Or, si tout est rude et ardu dans cette éducation, un point y est singulièrement âpre et rebutant pour l'homme : l'apprentissage de la douleur 2. La douleur le circonvient, l'enveloppe, le submerge ; du berceau à la tombe, elle le poursuit sans relâche de ses funèbres visions, et l'homme la rencontre toujours comme une étrangère et une inconnue; il ne sait ni l'accueillir ni la féconder; il pousse à son approche un cri désespéré, et ce cri n'est qu'une expression d'impuissance et de stérilité. Oh! qui apprendra à l'homme à souffrir ? qui fertilisera ce champ aride et maudit de la douleur ? qui fera recueillir

1 D. Thom. Sum. ad Gentil, lib. IV, cap. lv. — * Per hoc quod carnem passibilem et morlaiem habuit cfQcacius exempla virlutis, passiones carais fortiter superando et eis virtuose tilcndo. (D. Thom. Sum. ad Gentil, lib. IV, cap. lv.) — Propter exemplum patientise quod nobis exhibet, passiones et defectus huraanos fortiter tolerondo... {Sum. theolog. p. III, quaest. xiv, an \.\

i rhomme une moisson bénie sar un sol où ne croissen. pour lui que les épines qui le déchirent? Qui?... le Ciirist « Homme de douleurs. » Tout fut révélé d'un .«eul coupa l'homme, tout lui fut dit sur sa vie présente ?t sa destinée, quand son Dieu, revêtu de sa nature, s'offrit à lui sous les sanglants stigmates de la douleur ; et quand ce Dieu, mettant à nu devant son regard une chair en lambeaux et une âme torturée, put lui dire : Je suis Dieu ; je suis la vie, la gloire, la béatitude — et je souffre ! je souffre pour t'instruire et te consoler. Voilà les deux fins des divines douleurs. Par elles Jésus- Christ nous instruit : par elles il nous console, f /homme De connaissait pas le prix de la douleur ; il la maudissait sans la comprendre ; il la subissait sans la savoir ennoblir et féconder: la douleur du Verbe incarné le détrompe et lui révèle, au lieu d'une ennemie, une protectrice ; au lieu d'une malédiction, un trésor éternel et une bénédiction divine. Et quelle suavité à l'homme de souffrir avec son Dieu, vêtu de la même pourpre, orné de la même couronne, cloué à la même croix ! Ah ! s'écrie saint Paul, « nous n'avons pas un Pontife incapable de compatir à nos maux. » « C'est pour scfaire miséricordieux qu'il devait en tout être semblable à ses frères'. « « Ayant lui-même tout éprouvé -, » des douleurs humaines, « il en a acquis une grande puissance de consolation. » « N'est-il pas vrai que de tous ceux dont vous plaignez les disgrâces, il n'y en a point pour lesquels votre compassion soit plus tendre que pour ceux que vous voyez dans les mêmes afflictions que vous avez autrefois senties. Vous avez perdu un ami, j'en ai perdu un autrefois : dans cette rencontre de

t Ilebr. — » Ilebr.

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douleurs ma pitié en sera plus grande parce que Je sens par expérience combien il est dur de perdre un ami. Et de là quel soulagement je vois naître pour les misérables ! Ah ! consolez-vous, vous qui languissez parmi les douleurs ; mon Sauveur n'a épargné à son corps ni la faim, ni la soif, ni les fatigues, ni les sueurs, ni les infirmités, ni la mort. 11 n'a épargné à son âme ni la tristesse ni l'inquiétude, ni les longs ennuis, ni les plus cruelles appréhensions. 0 Diea ! qu'il aura d'inclination de nous soulager, nous qa'il voit da haut des cieux, battus des mêmes orages dont il a été attaqué sur la terre. C'est pourquoi l'Apôtre se glorifie des infirmités de notre Pontife. Ah ! « nous n'avons pas un pontife qui ne sente pas nos infirmités. » Il les sent, il en est touché, il en a pitié, dit saint Paul, et pourquoi ? « C'est qu'il a passé comme nous, répond-il, par toutes sortes d'épreuves : tentatum per omnia absque peccato. Il a tout pris, à l'exception du péché. Il sait, il sait par expérience combien est grande la faiblesse de notre nature *. »

Enfin Jésus-Christ est notre espérance. C'est lui qui fut montré au monde dès l'heure de la ruine au paradis terrestre, c'est lui que les justes de l'ancienne loi appelaient de leurs vœux, c'est vers lui que se tourne la terre entière, et nous n'avons d'espérance qu'en lui. Mais quelle est notre espérance et qu'appellent tous nos vœux? Le jour de l'afifranchissement et de la délivrance, répcod saint Paul, « le jour de notre manifestation comme enfants de Dieu 2, » le moment béni de notre résurrection et de notre gloire, « de la rédemption de nos corps. » « Car, nous le savons, si cette maison terrestre que nous habitons présentement tombe en ruine.

» Bos3uet, Serm. p. la Noël, 2» point. — * Rom. viir.

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nous en avons une autre construite par Dieu et non pas faite de main d'homme, demeure éternelle dans les rieux '. » Voilà, comme disait Job au sein de ses affreuses souffrances, « voilà l'espérance qui repose en mon sein 2. > C'est la nôtre, c'est l'espérance qui nous fortifie, nous anime, nous soutient. C'est cette espérance aussi que Jésus-Christ enflamme par le spectacle du triomphe qui suit sa grande lutte, et de l'immortalité qui couronne les impuissances apparentes et les détresses de sa mort. Il vient à l'humanité triste etdécou-*» ragée : «ne tremble pas, c'est moi^ ! » Touche ces plaies, regarde cette chair tout à l'heure si brisée et si sanglante, maintenant si éclatante et si pleine de vie. Ego sum ! Moi le supplicié d"hier, et le triomphateur d'aujourd'hui. 0 Seigneur, ô maître, nous vivrons dans cette espérance, votre glorieuse résurrection nous révèle notre splendide avenir. « Si nous souffrons avec vous, nous ressusciterons avec vous. » Nous le savons, nous le voyons '', « vous réformerez nos corps si chétifs et si humbles et vous les rendrez éclatants à l'imitation de votre corps glorieux ^. »

2. Mais ce n'est pas seulement « par la douleur qu'il plut à Dieu de consommer l'auteur de notre salut, » ce

* Corinth. v. — * Job. xix. — ' Matlh. xiv. — * Bom. viii. — » Philipp.— Per hoc adspem immorlalilalis magis erigimur quod ipse de statu carnispassibiliset mortalis mutalus est in impassibilitatem et immortalitatem carnis; quod cliam de nobis speraro possumus qui carnem gerimus passibilem et morlalem. Si vero a principio carnem impassibilem et Immorlalom assumpsissct.nulla darelur occasio immortalitatem sperandi bis qui in seipsis mor- | labtalcm et corrupiibiiitatem experientur. (D. Tbom. Sum. ad « Gfnlil. lib. IV, cap. lv.) ■ ^

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fut encore par la mort : ulpro nobis gustaret mortem, dit l'Apôtre aux Hébreux. Tel était le décret du Très-Haut, de telle manière devait s'opérer la rédemption du genre humain. La question n'est plus de savoir si le Verbe incarné aurait pu sauver le monde par le moindre de ses actes ou la plus légère humiliation, ce qui est incontestable absolument parlant, mais si son Père avait ou non décrété que sa mort devait consommer son œuvre en terminant sa carrière passible et mortelle. Or il en est ainsi, Dieu exigeait la mort du coupable, ou de l'innocent qui se substituerait au coupable : ut graiia Dci pro omnibus gustaret mortem ^ Cherchons avec saint Thomas les raisons multiples et profondes de cet éternel décret du Très-Haut : il y en a qui regardent la gloire de Dieu ; les autres se rattachent au salut de Ihomme.

La mort de Jésus-Christ est l'holocauste d'un Homme- .Dieu, c'est-à-dire l'acte de religion le plus élevé et le plus complet, et d'où Dieu tire ses honneurs les plus magnifiques. Par l'holocauste la créature proclame dans une perfection entière le domaine souverain du seul R,oi, la vie impérissable du seul Être éternel, l'indépendance du seul Maître, en un mot toutes les perfections, les puissances et les gloires du seul Dieu infini. Par l'holocauste la créature s'efface, recule, dis-

t Si loquimur de redemptione generis humani quanlum ad quanlitatem pretii, sic qiiaelibet passio Chrisli etiam sine morte sufTecisset ad redemptionem humani generis propter infinitarn dignitatem persoaae. Si autem loquamur quanlum ad depulalionem pretii, sic diccndum est quod non sunl depulalae ad redempUonem humani generis a Deo Pâtre et Christo alice passiones Christi absquo morte. (D. Thom. Quodlibel II. quaesl. i. art. 2).

paraît dans gon néant, et par là, laissant Dieu à sa vie t*t à sa puissance, proclame avec une divine énergie que seul II est l'être par soi, la domination indépendante, la souveraineté éternelle. Et si dans l'holocauste d'une pure créature, se retrouve déjà le reflet de ces grandeurs, que dire de l'holocauste de l'Homme-Dicu? Un Dieu s'abaissant devant un Dieu ; et, pour la gloire du Très-Haut son Père, se consumant, mourant, disparaissant dans les ombres du trépas, « poussé » par la main souveraine de Dieu « jusqu'à la poussière de la mort < ? » Tel fut le premier effet de la mort du Verbe incarné sur la gloire de son Père, elle lui consacrait l'hommage du plus parfait holocauste.

Saint Thomas nous en découvre un second sublime encore. Dans la mort de son Fils, Dieu se révèle par son côté le plus admirable et le plus cher à nos cœurs, la charité. « Dieu est charité, » l'être essentiellement bon et la bonté elle-même, la bonté qui se donne, qui se livre, qui se sacrifie : Voilà Dieu ! voilà, selon la belle remarque de Bossuet, en quoi se résume tout ce que nous devons croire de Dieu ; le point de départ de tous nos mystères, et en même temps le centre où tous les articles de notre symbole viennent aboutir. Nos crcdimus caritali quam habet Deiis innohis^ » Or où ccUo charité paraîtra-t-elle dans un éclat plus extraordinaire qu'à la croix? où saurons-nous mieux que là cette vérité à la fois si étonnante et si délicieuse : « Dieu mu aimé et s'est livré lui-même pour moi^ ? » Où la charité du Père et l'amour du Fils nous donneront-ils d'euxmêmes un plus irrécusable témoignage et de plus hautes garanties ? C'est au Calvaire, en face du Fils de Dieu

« Psal. XXI. — * I Joaa. ii. — s Gulat. ii.

LES CONVENANCES DE l'iNCARNATION 1U5

expirant, que je comprends, que je goûte ces paroles : « Personne n'a plus d'amour que celui qui donne sa vie pour ceux qu'il aime'.» Ces paroles me rassurent sur toute la réalité de ma divine histoire; aimé jusqu'à la ûiort par un Dieu, que me sera-t-il refusé ensuitet, et jusqu'où ne puis-je pas prétendre ? Commendat charitatem siiam Deus in nobis... quoniam Christus pro nobis mortuus est : muUo igitar magis nwic justificati in sanguine ipsius salvi erimus ^

Saint Thomas conclut à une autre glorification encore le la souveraine Majesté de Dieu. Yoici son raisonnement. Plus l'acte de vertu commandé est parfait et héroïque, plus l'obéissance qui le fait accomplir a de prix. Or Dieu ne pouvait ordonner à son Christ une œuvre plus excellente que de se dévouer jusqu'à la mort pour la gloire de son Père et le salut de ses frères ; par suite, en obéissant, « en obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix, » Jésus-Christ pratiquait la plus sublime et la plus sainte des obéissances, et honorait son Père à un degré et dans une perfection infinis'.

La rédemption du genre humain s'obtenait du même coup et dans une surabondante plénitude. Et d'abord par la mort du Christ le péché de l'homme était effacé, la sentence de condamnation déchirée et anéantie, le

1 Joaa. — * Rom. — ^ Pra3ceptum Dei est ad honiincs de operibus virtutum: et quanto aliquis perfeclius aclum virtutis exequitur, tanto magis Deo obedit. laler alias aulera virlutes, praecipua charitas est ad quara aliae referuntur. Christus igitur dum actum charitatis perfectissime implovil, Deo maxime obcdiens fuit; nuUus est enim actus charitatis porfoctior quam quod hùmo pro amore alicujus etiam mortem sustiaeat. (D. Thom. Sum. ad Gentil, lib. IV, cap. xv, n» 14.)

:lomon désarmé, la mort vaincue « et dévorée par la v'.e. » Il avait été dit à l'homme : tu mourras de morl! sentence terrible qui ne cessa plus de s'exécuter. I/homrae mourait et il mourait de l'éternelle et irrémédiable mort, jusqu'à ce que le Verbe incarné eût par m mort détruit la mort en y jetant des flots de vie et J'invincibles influences de résurrection et d'immortalité. Dieu, dans les mystérieux décrets de sa justice,vouait la mort de l'humanité coupable : la voici qui tout întière meurt dans son chef, dans son Premier-né, Jans son Rédempteur ; la justice est satisfaite, les décrets sont obéis et la sentence exécutée; il ne reste plus pour l'humanité graciée que de renaître à une nouvelle et impérissable vie, la vie de la grâce, puis la vie de la gloire ^

La mort de Jésus-Christ nous devenait en second lieu l'appui le plus ferme de notre foi. Si nous réunissons par la pensée tous nos dogmes et en rega rd les textes clc nos Ecritures, nous arrivons à cette conclusion qui peut nous paraître étrange, que c'est la mort de Jésus- Christ qui est comme le pivot sur lequel roulent toute notre foi et toutes nos espérances. L'histoire humaine entière, ainsi que l'explique si profondément saint Paul, se résume en deux actes : une mort, une résurrection ; mourir, revivre. Si Jésus-Christ n'était pas mort et ne pouvait par suite prétendre à la résurrection, « notre foi serait vaine, — nous serions encore

Convenions fuit Cliristum mori ad salisfaciendum pro humano gcncru quod erat morli adjudicatum propicr peccatum. — Est aulcm cùnvcniens salisfaciendi pro alio modus cum aliquis se sultjicil. pœnsfî (juam alius meruit. (D. Tliom. Sum. Iheolog. p. III, auost. L, arl. 1.)

LES CONVENANCES DE L'iNCARNATION 107

clans nos péchés, — nous serions les plus misérables des hommes, » car à nous non plus la résurrection ne réserverait pas ses gloires. Jésus-Christ mourut donc et prit un soin jaloux de constater solennellement et juridiquement sa mort afin de poser à notre foi entière son inébranlable fondement.

En suivant cette même idée et en la creusant davantage, nous trouvons une nouvelle convenance de la nort de Jésus-Christ. L'homme devait mourir. Sans doute, c'est bien avant tout de la mort propre et naturelle qu'il s'agit dans la divine sentence : tu mourras! La lettre néanmoins cache un sens plus profond. Avant la mort naturelle, qui sépare violemment l'âme du corps et livre celui-ci à la dissolution de la tombe, une autre mort spirituelle devait opérer une autre séparation et un autre anéantissement. Le péché d'Adam avait séparé en deux parties l'être humain, la partie supérieure, amie de Dieu, obéissante à ses lois, désireuse de sa gloire, et la partie infime, le corps demorï <, qui, dans la région des sens, est en révolte perpétuelle contre Dieu, méprise à la fois ses pouvoirs comme son amour, ne veut que la terre, dédaigne le ciel, et « sème dans la chair pour moisonner la corruption. » Voilà cet ensemble de pourriture et de perversité que saint Paul appelle noire vieil homme^. Il doit périr. Le christianisme entier s'arme contre lui de tous ses dogmes, de tous ses préceptes et de chacun de ses sacrements; lU dcstruatur corpus pcccati •^. Comment mourra-t-il ? quel est le mystère de cette mort ? Nous sommes tous compris dans la mort du Christ. « Nous sommes crucifiés avec lui, afin que soit détruit en nous le corps du péché. » « Vous êtes morts,»

» nom. — 2 lîoni. — ' I^oia.

?08 CHAIITRL DLLMÈME

s'écrie l'Apôtre, «» ensevelis avec Jésus-Christ. » Ainsi la mort du Christ continuellement sous le regard du chrétien ne cesse plus de lui redire ce mot avec une implacable énergie : « vous êtes morts! » « sachant bien ceci, que notre vieil homme a été cloué à la croix avec Jésus-Christs » Aussi cette mort du Christ plane-t-elle sur le monde sans que jamais Dieu ait permis aux révolutions humaines d'en chasser le souvenir et d'en anéantir le signe sacré. Elle fait le fond de nos mj'stères : le baptême la figure, la pénitence tire d'elle toute son efficacité, l'Eucharistie n'est que le linceul qui recouvre la victime mystiquement expirée, et l'autel est le calvaire dressé dans le monde et continué à travers les siècles. Tout se fait au signe de la croix, tout ss sanctifie par le souvenir de la mort, et la parole de TApûtre dite pour l'ancien peuple se vérifie pour nous dans sa dernière profondeur. « presque tout dans la loi se purifie par le sang, et sans l'elTusion du sang nul pardon ne s'accorde 2. » La croix qui a sauvé le monde domine le monde : toutes les générations qui passent, la contemplent et trouvent dans cette vue la sainteté, la force et la vie.

La mort de Jésus-Christ devient aussi la grande école derhéroïsme chrétien. « Dieu est mort! que toute sagesse se taise, que tout front s'incline, que tout temple s'écroule, que toute politique se transforme, que toute la terre tressaille et joigne les mains : Dieu est mort! Comme la cause était inouïe, rclTet pareillement fut inouï. On avait vu des révolutions d'empires, des

1 Convouieus fuit Clirislum niori ut corporaliler morienJo sun.liludini peccali,id csl ^œiialiUili, darcl nobis cxcmplum moiioudi suiiiluaUlor pcccalo. (U. Tljoin.) — * Ikbr.

LES CONVE.N.OsCES DE L'INCARNATION 109

trOncs changer de maîtres... Peut-être encore avait-on \ u des révolutions de l'esprit, quelques sages incliner la pensée d'une génération. Je ne sais s'il en fut ainsi, je l'accorde si vous le voulez; je crois à cette puissance de l'homme. Mais il se fit par cette parole : Dieu esl mjrt! une révolution que l'homme n'avait pas encore fa- te, et qu'il n'a point imitée di'puis, une révolution ims le cœur humain. L'homme n'aimait pas Dieu, il aima Dieu; l'homme n'aimait pas l'homme, il aima l'homme; l'amour fut fondé sur la terre, et lui qui n'y était qu'une passion y devint une vertu. Au culte de la beauté sensible succéda le culte de l'éternelle beauté, qui est en Dieu et qui de Dieu descend invisiblement sur les âmes. Il y eut des âmes, un royaume des âmes, un service des âmes, une vie et une mort en faveur des âmes. La mort changea de physionomie par l'amour, et ces deux choses étroitement embrassées firent du cœur de l'homme, où leur union s'opérait, un miracle qui subsiste et qui est devant nous. Le Dieu mort se suscite, après dix-huit siècles, des apôtres, des martyrs, des vierges, des serviteurs de son humanité dans la nôtre, et si vous demandez à tous les possédés ds cette folie d'où leur vient l'idée et le courage de leurs vertus, ils vous répondront avec la simplicité de la certitude : Dieu est mort pour nous ! Ce sépulcre où fut Dieu contient leur âtne, et chacun de leurs dévouements répond à une plaie du Dieu qui souffrit et mourut. Quiconque a détourné la tête du drame sanglant, est demeuré ce qu'il était, un homme d'orgueil et de volupté; quiconque le regarde après tant de siècles, y puise une vertu de transformation qui l'incline à devenir humble, doux, chaste, ami de Dieu et serviteur de ses frères, détaché de ce mon.lc qui passe comme une figure, et l'œil T.i. 4

110 CIIAPITIIE DEUXIÈME

ouvert avec une sereine joie sur l'aube blanchissante de l'éternité '. »

Trois vertus jaillissent du Calvaire, trois fleurs s'y épanouissent arrosées du sang divin : le détachement, l'humilité, la force. L'homme contempla la Victime dépouillée du Calvaire, le Dieu-Homme, hôte étranger sur la terre ; qui disait : « je m'en vais à mon Père ^ ; » qui disait encore : « le Fils de l'homme n'a pas où reposeï gatête^ ; » qui, au jour suprême de l'expiation, à la veille de son grand triomphe, rejeta tout, repoussa du pied la terre, et s'élança sur la croix, isolé et nu, après avoir abandonné jusqu'à son disciple et jusqu'à sa mère, et livré sa tunique et ses vêtements à la cupidité furieuse de ses bourreaux. L'homme vit ce détachement de son Dieu, et ce spectacle lui suscita les magnanimes désirs du dénùment volontaire : j'ai tout jeté^ je regarde tout comme fumier et ordure pour faire la conquête de Jésus- Christ *.

L'humilité entra par la môme issue dans son cœur. Son Dieu mourait dans la honte, exposé devant un peuple d'insulteurs sur un gibet d'infamie ; comment, lui, pécheur et néant, se draperait-il complaisamraenf dans la pourpre de la gloire humaine? Quelle âme peut supporter ce contraste? quel cœur n'y ressent point contre lui-même de puissantes indignations? C'est l'orgueilleux que l'Apôtre mène au pied de la croix, en face des ignominies du Dieu qui y expire, c'est lui qu'il

* Lacordaire, LXVh Conf. — * Joan. xiv. — ^ Luc, ix. — ♦ Philipp. III, 8. — Erant hominos propLer superbiam mundaïup gloricD amaloros. Ul igilur honiiuum animos ab amore mundanjo gloriaî in amorcin divina) glorko Iransmutarct, voluil morle;u buslincrc. (D. Thom. Sum, ad Gentil, lib. IV, cap. lv, no 17.)

tÈS CONVENANCES DE l'iNCARNATION 11 1

interpelle : Orgueilleux, qui vous a donc à ce point fasciné... Vous qui devant vos yeux avez vu Jésus-Christ, doué à la croix ' ? « Ah ! s'écrie saint Bernard, te courberas-tu enfin, homme orgueilleux, en contemplant les inéantissements de ton Roi? Ton Maître obéit jusqu'à a mort et la mort de la croix, apprendras-tu à obéir, cendre et poussière? »

Enfin la mort du Dieu fait Homme communiqua à l'humanité entière une prodigieuse force contre les terreurs de la mort. Et c'est là, d'après saint Paul, l'une des fins principales que Jésus-Christ se proposait en se livrant au trépas : ut per morlem... liberaret eos qui timoré mortis per totam vilam obnoxii erant servituti^. « II est mort afin de délivrer ceux que l'appréhension de la mort tenait captifs durant toute leur vie dans une » honteuse « servitude. » En dehors de Jésus-Christ, des lumières et des forces que sa divine mort communique, l'homme n'ose pas mourir et ne sait pas mourir. Ou il tremble, 3u il abuse ; ou il recule lâchement, ou il se précipite avec l'aveuglement et l'inconscience de la brute. Il lui faut donc deux divines influences, l'une pour oser mourir, l'autre pour savoir mourir, et ces influences de force et de lumière ont toutes deux jailli du Calvaire, où le Dieu fait Homme a daigné passer oar les douleurs et les épouvantements de la mort.

L'homme y a reçu l'intrépidité de la mort, et il l'a reçue pour la première fois Jusqu'à la divine mort du Calvaire, l'homme, même juste, même saint et ami de Dieu, reculait épouvanté devant la mort, et faisait entendre à son approche des plaintes déchirantes. Abraham devant la mort qui le menace en Egypte, sent ses forces

i Galat. — 2 iiebr.

défaillir ; Ézéchias pousse dans son attente des soupirs douloureux et exhale sa tristesse et ses angoisses dans une élégie lugubre ; il jette un regard consterné sur la terre d'où le trépas le chasse, sur la vie qu'il abandonne, et un autre regard plein d'épouvante sur les obscures régions où il va s'engager. Le nom que ces justes donnent à la mort témoigne de leurs appréhensions poignantes ; ce nom peint l'horreur du sépulcre sans un rayon de joie, sans un seul cri de délivrance et de triomphe. Tous assurément ont foi en l'immortalité; tous « confessent et saluent de loin la patrie d'en haut » où ils se rendent *, et Job en face de la plus affreuse mort pousse ce cri d'espérance et de foi qui a traversé les siècles comme un témoin irrécusable de la croyance des anciens justes à la vie future et à l'immortalité; mais c'est le même Job aussi qui traduisait avec une étonnante énergie l'appréhension de tout homme à mourir: « Donnez-moi quelque relâche, ô mon Dieu, que je puisse un peu pleurer ma douleur avant que je m'en aille, pour ne plus revenir, à cette terre de ténèbres, couverte des ombres de la mort, région de misère et d'obscurité où plane l'ombre du trépas. » Et si l'âme des justes connaissait ces défaillances, où pouvaient descendre dans les pusillanimités de cette « servitude » ceux que la foi en l'avenir et l'espérance d'une autre vie n'illuminaient et ne soutenaient pas? Quelles défaillances ! quelles terreurs ! quelles lâchetés souvent ! quelles appréhensions toujours ! Et pourtant rien de grand ne se fait, rien de généreux et de fécond, aucun dévouement puissant, aucune résistance noble et fîère, aucune lutte pour le bien, aucun salut de la futnillo

« Hcbr.

LES CONVENANCES DE l'iNCARNATION 113

comme de la patrie, aucune grandeur des individus comme des nations sans la force qui sait à une heure donnée, braver et subir la mort. » Où cette force fait défaut, la décadence s'inaugure, et bientôt une lâcheté suprême amène de suprêmes catastrophes et d'irrémédiables ruines. C'est l'invariable histoire de l'individu, de la famille, de la société. « Tout ce qui est généreux, tout ce qui arrive à la perfection d'une mémoire sans ombre, se signale là ultérieurement et finalement. Malheur au siècle qui ne comprend plus le don de la mort ! Malheur aux princes, aux hommes d'État, aux écrivains, aux prêtres, aux nations qui ne songent plus qu'à mourir dans leur Ut, qui se préparent de loin, dans des lâchetés cachées, ce qu'ils appellent une mort tranquille ! Infortunés, que leurreste-t-il delà science du bien et de la science de la gloire? Que leur reste-t-il de ce qui est dans l'âme du dernier soldatépargné par le sort, et qui, mourant loin des fanfares et des silences des batailles, regrette, en priant Dieu, de n'être pas tombé au champ de l'honneur * ? » Mais l'homme n'arrive pas seul à cet héroïsme. Sans doute on ne peut nier chez certains individus et même à certains points de l'histoire, dans des classes entières, le mépris de la mort. Le Romain mourait au poste de la gloire et du dévouement ; l'ilote mourait las de la vie et heureux de sa délivrance ; l'esclave entraîné dans l'arène, et obligé, pour les plaisirs de César, de s'égorger ou de se laisser dévorer par les bêtes, mourait froidement, sans secousses, sans terreur visible et, passant devant l'estrade de ses bourreaux couronnés, pouvaitsansémotiondirele mot suprême: Cxsar^morituri te salutant ! Mais cette insensibilité en face de la mort

* Lacordaire, LXVI* Conf.

114 CHAPITRE DEUXIÈMB

ncst pas l'héroïsme, c'est rabrutissement. L'homme las de jouissance ou de supplice, fait au spectacle de la mort, ou dégoûté des satiétés de la vie, peut mourir ; il meurt comme meurt la brute inconsciente, sans soupçonner la grandeur de cet acte suprême et sans en recueillir les magnifiques trophées. Le chrétien seul a vu le secret de la mort à la lumière que projetait sur elle le Calvaire. Seul il a compris les richesses de gloire enfermées dans l'horreur d'un tombeau. « Si la mort est le chef-d'œuvre de la justice de Dieu, elle ne l'est pas moins de son amour. Dieu en nous l'imposant comme un supplice, nous l'a donnée aussi comme une faculté sublime, par où nous pouvons recouvrer l'innocence et h surpasser. Immortels, nous n'étions capables du bien que dans la mesure de la vie ; mortels, nous aimons, nous obéissons, nous servons jusqu'à la mort, et le sacrifice volontaire de tout notre être nous fait une grandeur qui n'a pas son modèle en Dieu, et qu'un jour peut-être Dieu nous enviera jusqu'à souhaiter de se l'approprier. Dieu donc, au lieu de désespérer l'homme dans un châtiment qui n'eût fait que l'avilir, lui créa ce magnifique supplice de la mort qui ouvrait à son cœur des voies plus larges, et préparait à la terre des vertus impossibles jusque-là*. »

3. Une dernière question nous reste h traiter. Il convenait que Jésus-Christ mourût; mais pourquoi l'igno-

• Lacordaire, LXVhConf. — Gonveniensfuit Christum mori ut moricndo nos a limorc mortis libcraret. (D, Thom. Sum. theolog. p. 111, quacsl. 'i. art. 1.) — Fuit expédions Christum mori propterpcrlocliu viilulis cxcmplum. (D. Thom. Opuscul. LUI, art. 19.)

tES CONVE-VANCES DE L'INCARNATION 115

minîeuse et cruelle mort de la croix lui fut-elle destinée par la divine Sagesse et la divine Justice t

La croix se dresse au milieu des siècles, entre le ciel et la terre. Or cette croix est : 1° le grand livre de3 révélations ; 2° un résumé sublime de toutes les harmonies de la rédemption; 3" un centre où les prophéties viennent aboutir.

Dieu, en élevant la croix aux regards de l'homme et en faisant expirer sur elle, dans les plus affreuses souffrances, son propre Fils, Dieu faisait au monde de formidables ou touchantes révélations. La première sur sa justice, sa sainteté, sa grandeur infinie, et sur l'infinie malice du péché. Cette Majesté souveraine une fois outragée par le péché de l'homme, il n'est plus resté d'autre ressource contre la justice, que la croix, c'est-à-dire le plus cruel et le plus ignominieux des supplices ! Comprends, 6 honame, comprends enfin ce qu'est le péché! Et l'amour de Dieu ne se révèle pas à la croix d'une façon moins éclatante que la justice. La croix est le monument de l'amour d'un Dieu, sa marque, sa garantie infaillible. Qui a été aimé jusque-là ? Quel cœur paternel s'est condamné pour un fils d'adoption au sacrifice du fils propre et naturel ? Et ayant été aimés jusqu'à cette extrémité inouïe, quel doute nous peut rester encore sur les sentiments de Dieu pour nous ' ? C'est à la croix encore que l'homme apprend sa valeur. Il ne se con-

1 Per hoc homo cognoscil quantum Deus hominem diligat et per hoc provocatur ad eum diligendum in quo perfectio humanaî MiluUs consisUt. Unde Apostolus dicit (Rotn. v, 8) : « Commendat chariiatem suam Deus in nobis quoniam cura inlmici essemus, Christus pro nobis morluus est. n (D. Thom. Sum. theolog. p. lil, qua?5t. XLiv, art. 3.)

ll(j CHAPITRE DEUXIEME

naît pas lui-même, et dans la déplorable ignorance ou il est du prix de son âme et des grandeurs de sa destinée, il se livre aux mille riens de la terre et prostitue sa noblesse dans les bassesses de la vie d'ici-bas. Or quel langage lui tient la Croix ? quelle révélation lui fait le Calvaire? Ah ! sans doute, la révélation de ce qu'il vaut par la vue de ce qu'il a coûté, et coûté à un Dieu : 0 homo tantivales ! Mais la victime du calvaire a dit un mot formidable que la croix ne cesse plus de répéter à travers les siècles : ego sum via ' ! La croix est placée sur la route de l'éternité comme l'indication du vrai et unique chemin qui mène à la gloire et à la béatitude. Nul n'arrive que par elle à la patrie d'en haut ? et tous ceux qui, effrayés de son austère et sanglante apparition, se détournent et cherchent dans les plaisirs de la voie large l'oubli des leçons du calvaire, aboutissent après les fleurs d'un jour aux abîmes sans fin. Ego sum via ! « Prenez donc votre croix, suivez Jésus, et vous parviendrez à la vie éternelle. Jésus vous a précédés portant sa propres croix et mourant pour vous sur elle, afin que vous portiez aussi votre croix et que vous aspiriez aussi à mourir sur elle. Tout est dans la croix, et tout consiste à mourir. Il n'est point d'autre chemin qui conduise à la vie et à la véritable paix intérieure, que le chemin sacré de la croix et d'une continuelle mortification. La croix, c'est le salut ; la croix, c'est la vie ; la croix, c'est le rempart contre tous nos ennemis ; la croix, c'est la source des célestes douceurs ; la croix, c'est le courage de l'âme; la croix, c'est la joie du cœur; la croix, c'est la consommation de la vertu ; la croix, c'est la perfection de la sainteté ^. » Mais si la croix est l'effrayante école

« Joan.— * liait.— Couvcnieutissimum fuit CJiristum pati

LES CONVENANCES DE L'INCARNATION W'i

de la sainteté, elle est la douce aurore de l'espérance. La croix se dresse entre la colère divine et nous, qu'avons-nous à craindre? î/n Dieu interpelle en notre faveur, im Dieu est pour nous, qui sera contre nous? Quelle puissance d'intercession peut-il manquer à Jésus, Fils de Dieu, expirant sur une croix, et s'ofifrant pour nous sauver aux vengeances de son Père ? Quelle prière peut rester stérile, sortie d'une telle bouche et d'un tel cœur, et à un tel moment? Oh ! Qu'elle a donc raison de chanter dans l'ivresse de sa joie et l'inébranlable fermeté de son espérance, l'Église catholique, Épouse du Dieu qui expire au calvaire :

Salut, ô Croix, notre unique espérance'

C'est de la croix que nous sont venus tous nos biens. C'est elle qui nous a réconciliés, elle qui nous a sacrés par l'onction de la grâce sanctifiante, elle qui nous a ouvert les splendeurs de notre éternelle patrie. Christus per passionem suam non solum hominem a peccato liberavit, sed etîam gratiam justificantem et gloriam beatiludinis ei promeruit '.

mortein crucis, propler exemplum virlutis ; dicit enim Augustinus : Sapienlia Dei hominem ad exemplum, quo recle viveremus, suscepit. Pertinet autem ad vitam rectam ea quae non sunt metuenda, non metuere. Sunt autem homines qui quamvis mortem ipsam non timeant, genus tamen mortis horrescunt. Ut ergo nullum genus mortis recte vivenli homini metuendum essel, illius hominis cruce ostendendum fuit. Nihil enim erat inter omnia gênera mortis illo génère execrabilius et formidolosius. {D. Thom. Sum. Iheolog. p. III, qutest. xlvi, art. 4.)

* D. Thom. Sum. Iheolog. p. III, quaest. xlvi, art. 3. — Fuit expédions Ghrislum mori propter sacrameatum salutis nostrœ.—

Dans la croix venaient se réunir les harmonies les plus profondes et les plus belles de la Rédemption. Au paradis terrestre, un arbre s'élevait, et sur cet arbre le fruit mystérieux de la vie et de la mort. L'homme devait, en passant devant ce fruit, s'incliner sous l'autorité du mystère ; et lui, dont l'intelligence planait en reine absolue sur l'univers, il brisait là l'essor de sa science et de sa pensée. De ce fruit dépendait sa destinée tout entière. Le respectait-iî, et en lui, la suprême domination du Très-Haut : en récompense, la vie, le bonheur présent, l'immortalité à venir, tous les biens de l'ordre temporel, toutes les richesses infiniment plus précieuses de la grâce et de la gloire, devenaient son patrimoine assuré. L'homme mangea du fruit de l'arbre; il en mangea en outrageant Dieu par l'orgueil qui s'égalait à sa Majesté suprême, par la désobéissance qui foulait aux pieds ses ordres, par la volupté qui sacrifiait le devoir au plaisir. Le fruit de l'arbre consomma sa ruine. 0 miséricorde ! 0 sagesse ! Devant ce fruit, au pied de cet arbre, s'entr'ouvraient les immenses perspectives des conseils divins dans la rédemption du monde. Dieu, « dans la plénitude des temps, » plantait un autre arbre et y suspendait un nouveau fruit devant le regard de l'homme : Arbre merveilleux de la vie et de la mort; arbre d'où dépendra pour toute la suite des générations la perdition ou le salut : positus in ruînam

Fuit cxpediens Christum mori proptor fidci spoi et charitatia ûugmentum.— Fuit expediens Christum raori propter perfectae virlutis e.vemplum. Ilocexcmplo doccmur non solum pro Christo pati, sod etiam pro proxirais animas ponore ; unde I Joan. ii. u Qucmadmodum Christus animam suam pro nobis posait, ita et nos dcbemus pro fratribus animas ponore. » (D. Thom. Opuscul. LUI, art. xix.)

LES CONVENANCES DE l'INCARNATION 119

aut in resurreclionem. Le fruit divin qui y esc appendu est le fruit du mystère, sacramentum pietatis. Nul homme ne le peut connaître, nulle science l'analyser, nulle pensée le contenir, la foi s'incline devant ses profondeurs infinies et adore sans avoir compris. A la croix, Dieu a renversé tous les rôles pour mieux confondre l'enfer. L'homme s'était perdu en mangeant le premier fruit ; il se sauvera en mangeant le second. « Il en vivra ; » ce fruit sacré sera sa force, sa santé, sa vie. Quiconque refusera de manger « du fruit de vie, » mourra. Toute terre où ne croîtra plus l'arbre de la croix, et ne se mangera plus la chair de la victime qui s'y immole pour le salut du monde, sera une terre de malédiction et de mort. Les individus, comme les peuples, comme l'humanité tout entière, deviendront, en mangeant « du fruit de l'arbre, » « comme des Dieux, » transfigurés par cette manducation divine en êtres spirituels, immaculés, divins *.

L'élévation de la sainte Victime entre le ciel et la terre, cette croix dressée dans les airs et dominant le monde, annonce la puissance du grand Roi qui y monte comme sur un trône sublime, et l'universalité de la Rédemption, où tous les peuples, toutes les générations et tous les siècles trouveront également leur salut 3. Ce n'est

1 Hoc genus mortis maxime convcniens erat satisfaction! pro peccato prlmi parentis, quod fuit ex eo quod contra mandatum Dci pomum ligni velili sumpsit. Et ideo conveniens fuit quod Cbristus ad saLisraciendum pro illo peccato seipsum pateretur ligno alTigi. (D. Thom. Suin. thcoloj.^. III, qucest. xlvi, art. 4.) — s Hoc compatit universali salvalioni totius mucdi; unde Auguslinus dicitquod iigura crucis a medio contaclu in quatuor extrema parita, significat virtutera et providentiam ejus qui in ea pependit, ubique diffusam. Etiam Chryso&tomus dicit quod in cruce

plus le Dieu d'Israël, « connu seulement de la Judée, » adoré et servi par un seul peuple, apereu de quelques privilégiés, c'est « le Dieu de tous, riche envers tous, » le Dieu que la terre entière va étreindre dans l'embrassement d'un immortel amour. Il apparaît du haut des airs, du sommet du Golgotha à toutes les âmes de bonne volonté ; il les attire toutes à lui ; et au lieu de Marie, de Jean et des quelques saintes femmes, elles viennent par troupes innombrables, contemplent sa beauté sous son diadème de douleurs, se sentent défaillir de componction et d'amour, et commencent ces pleurs vivifiants du repentir qu'avait annoncés le prophète,et dont les siècles futurs garderont rhéri*;age : plangoit eum planctu quasi super unigenitum.

Durant sa vie mortelle, Jésus -Christ avait purifié non-seulement la créature spirituelle, mais la chair de l'homme, et non-seulement cette chair, mais la création physique elle-même, par la plénitude et l'extension de sa sainteté. La terre qui l'avait porté devint sainte et vénérable; les eaux qui, au baptême, l'avaient reçu dans leur sein, à ce contact divin, s'étaient trouvées purifiées ; il avait répandu sur le monde les plus puissantes influences de vie et de beauté : maintenant ce sont les cieux que, du haut de sa croix, il semble bénir et consacrer. Si la terre buvait son sang, l'air retentissait de ses dernières paroles et portait aux hommes son dernier cri ^

expansis manibus montur, ut altéra manu vetcrem populum, altéra eos qui ex gentibus sunt, Irahat. (D. Tliom. Siim llieolng. p. III, quxst. xLvi, art. 4.)

1 In excelso ligno et non sub teclo passus est, uL eliam ipsius acris natura mundetur... dicil TheO')liilactus : Exaltari audiena

LES CONVENANCES DE L'iNCAPwNATION 121

Mais un sens plus profond, une harmonie plus haute nous est révélée. Le Christ est dans les hauteurs, parce que l'Église, en son nom, ne cessera plus de crier au monde : sursum corda. « En haut les cœurs ! » Tout désormais s'élève pour l'homme régénéré ; sa pensée n'est plus aux méditations terrestres, elle s'attache au Dieu « qui a été élevé de terre, » et « attire tout à lui dans les hauteurs ; » son cœur a pris son essor vers les biens célestes ; « sa vie entière se passe dans les cieux. » Il ne touchera plus la terre que d'un pied fugitif; il n'en regardera plus les faux plaisirs ; il n'en recherchera plus les richesses ; il est « cloué à la croix avec Jésus-Christ ; » il est « élevé de terre, » et règne par avance dans les cieux. Pev hoc quod in allô moritur ascensum nobis parât in cœîum '.

La croix est dressée dans un lieu élevé, comme la chaire du sublime et infaillible Docteur. Tous les peuples se réuniront au pied de cette chaire ; tous écouteront et recevront la divine parole ; l'enseignement de la croix transformera le monde, et la parole de l'Écriture trouvera son accomplissement : « tous les peuples seront les auditeurs et les élèves de Dieu. »

Enfin la croix réalisait les anciennes figures. Dè.^ rÉden et à travers toute l'histoire du peuple de Dieu, la croix apparaît sous le voile de l'image, et laisse déjà s'échapper d'elle de premières influences de grâce et de salut. Au paradis terrestre,un arbre s'élevait, et, comme nous venons de le voir plus haut, cet arbre contenait dans son fruit la vie et la mort de l'homme, et décidait

suspensionem intelligas in allum ut sanctificaret aérera qui sanc tificaverat tcrram ambulando in ea. (D. Thonn. Siim. th-iolog p. III 'ausest. XLvi, art. 4.) » 1 Thûtn. àum iheoloq. p. HT quaest xlyi, art. 4.

seul de toute sa destinée. Les choses n'ont plus changé. L'arbre véritable, la croix, a été dressé sur le monde, et son fruit béni, Jésus-Christ, décide seul des destinées de l'homme, de l'individu comme des nations. Au déluge, les eaux couvrent la terre et le bois sauveur flotte audessus d'elles, donnant refuge au juste contre la tempête où s'abirae la multitude des pécheurs. Les eaux de l'iniquité couvrent le monde et submergent dans le crime et la perdition les fils d'incrédulité pour lesquels le mol de croix est folie *: les autres, ceux qui par la foi et l'amour s'attachent au bois protecteur, sont portés, sans s'y engloutir, sur l'océan des choses terrestres, sur les eaux déchaînées du péché, à travers l'affreuse tempête des vengeances divines, et abordent sans naufrage à la montagne de l'éternité. Une tendre victime s'offre à nos regards qui gravit péniblement la colline du sacrifice, chargé du bois de son holocauste, Isaac, que la main paternelle va frapper. Qui ne voit dans cette figure Jésus-Christ livré à la mort par son Père, et gravissant, chargé de sa croix, la montagne du Golgotha? Le serpent d'airain élevé en l'air par Moïse au milieu de l'aride solitude du désert, nous laisse entrevoir le mystère de la croix par un côté nouveau. Le désert, la foule prévaricatrice et livrée pour son crime aux brûlantes morsures des serpents : voilà le monde avec ses aridités et ses désolations, avec ses crimes et son incrédulité impie, avec les-serpents qui y mordent et y dévorent les ûmes sous tous les noms et de toutes les manières. La foule est languissante et désespérée; tout souffre, tout est brûlé du poison, tout expire. Alors s'élève la croix, et sur cette croix. Celui qui vint à nous revêtu d'une

* Joaa.

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ehaîr semblable à la chair du jjéché. La multitude se divise dès lors en deux classes : ceux qui lèvent leurs yeux mourants sur la Victime du Calvaire, et qui, par ce regard, sentent renaître leurs forces et se dissiper les mortelles influences du venin dont ils allaient mourir ; ceux qui, reniant la croix et refusant d'y placer leur espérance, gardent leurs crimes inexpiés et n'ont plus à attendre, après les souffrances de cette vie, que les morsures effroyables du feu éternel. Quand, au même désert, Moïse touchait le rocher de sa verge pour en faire jaillir d'intarissables eaux, il devenait la figure du Dieu qui, par sa croix, ouvrit sur le monde les sources jaillissantes de la grâce et de la gloire, torrents impétueux, fleuves profonds et vastes qui inondent la terre, s'élancent jusqu'aux cieux pour y sanctifier et y glorifier les anges, et, circulant dans la création tout entière, la remplissent tout entière de toute la plénitude de Dieu. Dans le désert encore, admirable figure de ce monde, une croix, que Moïse forme de ses bras étendus, s'élève sur la montagne, tandis que dans la plaine les enfants de Dieu livrent contre les fils des hommes un combat sanglant et désespéré. Voilà la grande lutte qui compte l'âge même du monde ; lutte sans trêve ni merci entre les deux cités, les deux peuples, les deux humanités différentes, justes et pécheurs ; les justes qui combattent pour rester purs et libres, pour garder leur foi et conquérir leur héritage, les pécheurs qui s'interposent entre eux et la terre promise, jurant de leur en fermer Tissue et de les retenir captifs dans leurs rangs maudits, La croix de la montagne décide de toutes les péripéties de la lutte. Sitôt qu'elle se déforme, les fils de Dieu sont en fuite ; sitôt que Moïse, soutenant avec constance ses bras étendus, la reforme et la fait planer sur le champ

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da combat, les fils de Dieu sont vainqueurs. Qui sont les vainqueurs dans nos sociétés contemporaines si tristement défaillantes? qui est debout au milieu de tant de ruines? qui se tient ferme lorsque tout croule, trônes, dynasties, gouvernements, nationalités, principes, droit public, honneur et vertu? qui reste victorieux au seiL de l'universelle défaite ? qui ? les fils de la croix. Qui ? ceux que le malheur des temps et l'apostasie du grand nombre forcent de désigner sous le nom de parti catholique, réunion de ce qui reste encore d'hommes de conviction et de cœur. Or ces hommes-là triomphent : ils triomphent là même où un trop superficiel regard les croit vaincus. Ils triomphent de la force brutale du césarisme que la Révolution traîne à sa suite et introduit dans la nouvelle Europe, fille de ses œuvres. Ils triomphent du rire de l'impiété comme de la fureur aveugle des bêtes fauves qui s'apprêtent à se ruer sur eux. Ils remplissent leurs sanctuaires, chantent leurs hymnes, dressent leurs autels et leurs calvaires, parcourent en rangs pressés les stations de leurs pieux pèlerinages, et jettent à tous les échos les refrain? intrépides de leurs cantiques. Voilà les vainqueurs et les maîtres de l'avenir. Si le monde doit compter encore des siècles ajoutés aux siècles, ils rompront les rangs ennemis et se frayeront, la croix en tête, une route victorieuse et libre vers une terre de promission. L'avenir reverra une Europe chrétienne et saura qu'elle est la conquête de la croix du Christ, Fils de Dieu*.

* Hoc genus mortis pluribus liguris rcspondet. De diluvio aquarum humanum genus arca lignea liberavit : de Egypto Dei populo rcccdcnto Moyses mare virga divisit et Pliaraonem prosiravit el populum Dei redcmit : idem Moyses lignum in aiuani

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