‹ Jésus-Christ (volume 3)Chapitre 11 sur 32 · L'ANNONCIATION · texte numérisé non relu

L'ANNONCIATION

Une ambassade est envoyée à l'humble Vierge qui habile Nazareth et qui, sous ranéantissemen*; de sa vie

liO CHAPITRE TROISIÈME

d'ouvrière, cache d'incompréhensibles grandeurs. Cotte habitante d'une cliétivc bourgade, c'est la Reine du ciel, la dominatrice de la terre, l'associce du Très-Uaut dans la plus sublime de ses œuvres. Depuis les jours de rÉden, les oracles divins l'ont fait entrevoir au monde, Adam et Eve ont élevé vers elle, du fond de leur exil, des regards suppliants et des prières ardentes ; les Patriarches l'ont entrevue dans les splendeurs de sa gloire ; les Prophètes l'ont chantée à l'envi ; David l'a contemplée sous ses vêtements d'or assise sur un trône à la droite du Roi ; Isaïe s'est élevé jusqu'à l'ineffable mystère de sa virginité féconde ; la terre entière, instruite d'avance par toutes ces voix d'en haut, attendait et confondait dans une commune espérance la Vierge qui devait enfanter, et le Fils de la Vierge qui devait sauver le monde.

Au moment où commence le premier des récits que les textes sacrés nous font parcourir, les Cieux se sont ouverts, un ambassadeur du Très-Haut a touché la terre, un Archange est aux pieds de Marie, traitant avec elle de la Rédemption du monde, lui communiquant les plans divins et attendant son consentement dans le silence du respect.

Voici les quatre études que saint Thomas nous présente sur cette grande et toute divine scène : !<> Raisons de cette ambassade angélique; 2« Circonstances de cette ambassade ; 3» Sa nature et ses objets; 4* Se? résultats.

I. — Pourquoi cette ambassade d'un archange à Marie? Pour répondre, saint Thomas considère à la fois le mystère même de l'Incartion, la Vierge Marie auquel c.^

LES RÉCITS DE LA NAISSANCE l'il

mystère est annoncé, le Verbe et la nature humaine qui l'accomplissent par leur inelïable union.

1. La dignité du mystère réclamait d'abord cette ambassade du ciel à la terre, de Dieu à l'iiomme. Ce mystère, c'est la présence et l'incorporation du Verbe dans l'humanité. Et que venait opérer parmi nous le Verbe? Il l'expliquera lui-même à la Samaritaine, charnelle encore, qui l'interroge sur l'œuvre du Messie et le vrai culte qu'il introduira dans le monde. « Femme, crois-moi, l'heure vient, et c'est maintenant que les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. » C'est donc la religion de l'esprit et du cœur, l'hommage de l'intelligence par la foi, de la volonté par l'amour, que le Verbe incarné devait inaugurer dans le monde ; « l'esprit succédait à la lettre, » « et ce qui est spirituel à ce qui était charnel » et terrestre. L'œuvre s'opère en Marie qui, la première, en fait la glorieuse expérience. Le Verbe n'agira pas avec elle comme avec une matière inerte et inconsciente, il ne lui empruntera pas sa chair virginale et son sang très-pur, sans qu'elle en ait conscience, y ait adhéré, et, selon la belle parole de saint Augustin, sans qu'avant de le concevoir dans la réalité de la chair, elle ne l'ait enfanté dans le secret de l'intelligence et du cœur. Oh ! le beau et touchant mystère ! Dès avant l'heure où elle conçut le Verbe incarné dans ses chastes entrailles, son âme bienheureuse était pleine de Lui. Plus que les patriarches, plus que les prophètes, plus que tous les justes de l'ancienne loi, elle vivait de sa vie, respirait de son souffle, et «ressentait le travail d'un enfantement » tout spirituel et tout céleste « jusqu'à ce qu'en elle fût formé le Christ. » Ainsi dès avant l'enfantement divin, à la première

annonce de la venue du Verbe dans la chair, sou œuvre est déjà consommée avec une perfection à jamais incompréhensible dans l'âme de la très-sainte Vierge Marie *.

2. La mission que Dieu confiait à Marie exigeait d'elle une plénitude d'intelligence et de volonté dans la promesse que Dieu lui demandait et qu'elle donnait à Dieu de remplir cette mission tout entière. Quelles œuvres recelaient les mystérieuses paroles de l'ange ! Œuvres à la fois grandes et douloureuses. Le message de l'ange constituait Marie reine et martyre. Une carrière d'extraordinaires honneurs, d'exaltations inouïes, s'ouvrait devant elle, mais aussi le Calvaire lui offrait ses sombres perspectives et la croix se dressait sanglante sous son regard. Dieu l'engagera-t-il inconsciente dans cette destinée où rien n'aura plus les proportions ordinaires, mais où tout se fera immense et comme infini? Non*, sa sagesse ne s'y pourrait résoudre. Marie saura tout, et pourra dire d'elle-même : Le Seigneur a fait en moi de grandes choses. C'est dans la plénitude de son intelligence et de sa volonté qu'elle prononcera le fiat qu'attendent le ciel et la terre et dont le salut de l'homme doit jaillir. Marie était la coopératrice et le témoin de

* Dicondurn quod congruum fuit B. Virgini annuntiari quod essetChristumconccplura, primo quidera ut scrvarctur congruus ordo conjunclioais Filii Dci ad Virginem : ut scilicet prius mens cjus de ipso inslruorclur quam cariic cum concipcret. (D. Thom. Sum. Ihcolog.p. III,qua3St. xxx, art. 1.) — Saint Thomas dit encoio dans son Commentaire sur le Mailrc des Senlences : « Cum mens sit Dco vicinior quara corpus, non dccebat ut Dei Sapicnlia ejus uterum inhabitarct sine hoc quod mens ejus cognltiono summ;D sapiontiae resplendcret; et idco non decuit eam ignorare quod Ln c;t tip.bnUo.donorluilhocsibi annunliari. » (Disl. III. quccsl. iri, art. I.)

LES RÉCITS DE LA NAISSA.NCK i l3

l'œuvre divine : elle devait soutenir dans ses mystérieuses faiblesses le Verbe fuit chair ; elle devait à la face du monde, porter témoignage de la réalité du mystère accompli en elle. Gommant coopérer à une œuvre qu'on ignore? Comment attester une réalité dont on ne peut avoir soi-même la conviction? Il fallait, dit saint Thomas, que Marie pût être le témoin assuré du mystère après qu'une révélation divine lui en eût apporté la connaissance et la certitude : Uù posset esse certior tcstis hujus sacramenti quando super hoc clivinitus esset instructaK

La sanctification et par suite la glorification de la sainte Mère de Dieu, demandaient à leur tour cette pleine connaissance du grand mystère auquel elle devait coopérer. Qui nous dira les richesses de grâce et de gloire accumulées dans ce simple mot qu'elle répond à l'ange: Ecceancilla Domini? Qui nous révélera jusqu'où rélevèrent dans les plus hauts sommets de la sainteté les sentiments de foi, d'espérance, d'amour, d'humilité, de zèle,de force et dévouement magnanime, qui se près* sèrent dans cette bienheureuse âme au moment où elle prononça son fiat? Qui peut douter que ce seul instant, où elle pratiqua toutes les vertus à fois et à un degré ie perfection incompréhensible, augmenta ses mérites 3t prépara sa gloire dans une proportion que le regard "lumain ne saura jamais apprécier ?

j. La troisième raison regarde à la fois le Verbe etlîl nature humaine que le Verbe vient prendre et exalter. L'incarnation nous est représentée dans toute la suite des Écritures divines comme l'union du Verbe avec

* D. Thûiu. Sun. Ihcolog. p. lll, 'lucil. xxx, ail. h

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l'humanité ; mystérieux et virginal mariage que Dieu préméditait dès les siècles de l'éternité et qu'il réalise dans la plénitude des temps, a Le royaume des cieux, est-il dit dans l'Évangile, est semblable à un roi qui fit les noces de son fils. » Un livre entier, le livre du Cantique des cantiques, a été destiné par l'Esprit-Saint à représenter les chastes transports, les délices inénarrables de cotte divine union; commentaire de ce mot des Proverbes : « Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes. » C'est dans le même sens que saint Paul, étendant à chaque fidèle le glorieux mystère qui s'opéra dans la nature humaine entière, disait de l'àme chrétienne : « chaste vierge que j'ai fiancée au Christ... » et encore : « voici les épouses de cet Homme » Dieu « qui est ressuscité d'entre les morts. »

Or voici la conséquence de ce mystère des noces du Verbe avec la nature humaine par rapport au point qui nous occupe. Dieu traitait avec une nature intelligente et libre, il traitait avec elle de l'union de son Fils ; il ne prétendait pas en user avec elle comme avec une esclave sans volonté, mais bien comme avec un enfant dont il attendait, demandait,la libre acceptation. Marie, dans le sein de laquelle ce divin mariage se devait consommer, est mandataire et représentant de l'humanité entière quand l'ambassadeur céleste vient à elle pour lui présenter l'offre de Dieu, et obtenir son acquiescement. « L'ambassade angélique, dit saint Thomas, indiquait qu'il s'agissait d'un manage spirituel entre le Verbe et la nature humaine. L'annonciation était l'attente du consentement de la Vierge mandataire de toute la nature humaine. * »

i D. Thom. Suin. Iheolog. i». IH, quaust. xxx, art. 1. — El

II- — Pesons chacune des circonstances du mj-storc de l'Annonciation : toutes sont remplies de? plus profonds enseignements, et les creuser, c'est creuser dans les entrailles mêmes du dogme catholique. Nous pouvons réunir ces diverses circonstances sous trois chefs : circonstances de temps; circonstances de lieu; circonstances de personnes.

1. Sexto mcnse, « au sixième mois. » Les temps nouveaux commencent : une nouvelle date les Inaugure. Qu'importent au récit divin les pompeuses dates de l'histoire humaine? Home avait vécu des siècles, et comptait ses années par ses victoires. La Grèce remplissait ses olympiades des héroïsmes de sa valeur guerrière et des gloires de son génie. Que d'époques fameuses rappelaient ces sociétés illustrées par l'éclat des armes ou le prestige de l'esprit ! Mais Dieu n'abaissait pas ses regards sur des trophées qui ne sont devant lui que néant : Dieu ne connaissait qu'une date dans le cours des âges; il n'en faisait annoncer qu'une à la terre, celle de la conception de son Fils. « Dans le sixième mois, l'ange Gabriel fut envoyé de Dieu dans une ville de la GaUlée nommés Nazareth à une Vierge donnée pour épouse à un homme cont le nom était Joseph, de la maison de David ; et le nom de la Vierge était Marie. »

encore : u In Concepliono Chrisli est facLum quodJam malrimoniuai pcr invisibilom conjuncl,ione;ii (livina3 et humaruc naturcc. So.l in matriraonio rcquirilui' consensus qui pur verba nuntioruai roquirilup et reconciiiatur. Ergo et dccuit ut Dous per angeluia Sir.iniconsonsuai exiiuirerct Yirgiuis, do quà luuuanam naturara assuinerclin unilale |»orsoucc. » (D. Tlioni. fii Mujislr. scnlcnl, ûïil. lil, q.n.'St. m, ai té !.)

1'j6 chapitre troisième

2. C'est vers la Gulilée que l'ange prend son vol ; la Galilée, pays ob;jcur et méprisé. « Quelque chose de bon peut-il sortir de la Galilée? » Quand on voudra jeter à Jésus la suprême insulte, on l'appellera Galiléen ; on dira h Pierre, pour le convaincre de sottise et d'impiété: « Et toi aussi tu étais avec le Galiléen. » Quel choix pour la patrie d'un Dieu sur la terre ! Mais ce Dieu est le Dieu anéanti, le Dieu fait pauvre, fait victime, « fait péché, » « fait malédiction : » aucune situation ne lui sera trop humble ; aucun pays ne lui apportera trop d'ignominies. Il vient guérir l'homme qui a voulu, par la désobéissance et la révolte, s'emparer sacrilégement de la gloire divine et du radieux empire de la toute science et de la pleine lumière ; il expiera cet orgueil en se choisissant pour patrie terrestre un coin de terre sans honneur, dans un pays méprisé, et il descendra jusqu'à être tourné en dérision par le peuple sur lequel tous les peuples jettent à tiots le rire et le mépris.

« L'ange Gabriel fut envoyé de Dieu dans une ville de la Galilée nommée Nazareth. » Tout est mystère, tout est enseignement dans les œuvres de Dieu et l'économie de ses plans. La Vierge vers laquelle l'ange est député habite Nazarelh « la séparée, » « la sanctifiée, » « la florissante, » car tels sont les sens que présente ce mot. Voici le Rédempteur annoncé par l'ange, dépeint dans SCS trois grandes prérogatives: la séparation, la sainteté, le triomphe. Le Verbe apparaîtra dans la chair de riiommc, « la chair semblable à la chair du péché, >» ■■ il sera en tout ce que sont ses frères, » mais néanmoins l'abime de l'inliai les sépare : il est Dieu, il est Fils du Très-Haut, « vrai Dieu de vrai Dieu, » « Homme piirluit, » muiî aussi « Dieu parfait. » Jésus-Christ, sainteté

LÉS RÉCITS DE LA NAISSANCE l4T

infinie, trouvera dans Nazareth « la sainte ou la sanctifiée, » la patrie qui lui convient par son côté le plus grand et le plus incommunicable, la sainteté parfaite, jnfinie, substantielle. Enfin Nazareth est la cité « du triomphe. » Et que vient faire le Verbe, Fils du Très- Haut, dans la terre déchue de l'homme, sinon triompher, triompher des ennemis de son Père : le démon, le péché, la mort, le monde, et fonder sur leurs ruines l'empire impérissable de la vérité , de la vertu et de la gloire ?

3. Pénétrons dans l'humble demeure où de si grandes choses vont se dérouler à nos yeux et où nos oreilles vont entendre de si inelYables paroles. Voici les objets augustes qui s'offrent à nous : un ange , un ange aux pieds d'une Vierge , apparaissant sous une forme sensible, et vraisemblablement la forme humaine.

Pourquoi un ange envoyé à Marie, et quel est cet ange? A la première de ces deux questions, saint Thomas fait d'abord cette réponse générale que Dieu, qui se sert des anges comme ses ministres et ses ambassadeurs auprès des hommes, n'avait aucune raison de déroger ici à sa conduite habituelle. S'il ne pouvait convenir qu'un homme fût instruit du mystère < avant celle qui devait dominer l'homme à une si prodigieuse hauteur, il n'en était pas de même de l'ange déjà dans la gloire et inondé des clartés de la vision bienheureuse. Sans doute, par dignité, Marie était la Reine des anges, et Gabriel le montre bien par le respect profond avec lequel il l'aborde et les mots dont il la salue ; mais par nature, Marie, comme son divin Fils, était placée durant

• D. Tliom Siun. Iheolog. p. III, (luccàl. x.vx, arl. 2, ad socuuduia.

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les jours de l'exil, un peu au-dessous des anges. De plus, si Dieu a décidé qu'il n'instruirait pas Marie immédiatement par lui-même dans une illumination intime, mais qu'il convenait de lui envoyer un messager sensible, un ambassadeur, qu'elle put voir et écouter, quelle autre créature qu'un ange conveaait à un tel objet et à une telle destination ? Qui devait parler à l'angélique Marie, que le plus pur et le plus radieux des anges ? quelles lèvres que celles d'un ange et de la Reine des anges pouvaient être assez virginales pour traiter du virginal mariage du Verbe avec la nature humaine, et de la très-pure et très-immaculée Personne du Fils de Dieu incarné ' ? Mais de plus hauts mystères nous ouvrent leurs perspectives. Dieu avait résolu de reproduire pour le salut de l'homme la scène qui avait inauguré sa perte. Au paradis terrestre, au moment suprême, le dernier de l'innocence et du bonheur do l'homme, nous trouvons une vierge, un ange, une conférence, où s'agitent les plus graves débats et se joue la destinée entière de l'humanité. Eve reçoit la visite de l'ange déchu et convient follement avec lui des moyens de conquérir, en reniant Dieu et son joug, la grandeur et la science infinies. A son tour, Marie, la réparatrice du monde qu'Eve a perdu, i-cccvra un ange, un envoyé du Tr. s-Haut, et traitera avec lui de la rançon et de la délivrance du genre humain que le Verbe vient racheter. «< Pour confondre l'audace de notre

1 Conveniens fuil Matri Dci annuntiari pcr angcluin diviiirr Incarnalionis myslcriuni, ulin hoc cliam scrvaretur diviiia or.li iialio sccundum quaiu modianlibus aiigclis divina ad hoin'.iK.'' porveniunt. — Hoc congrucbal virgiuilali Maf.is Dci. (D. Tiiu.ii. p. III, qiiiusl. XXX, arl. 1.)

ennemi, Dieu fait tourner à notre salut tout ce que le diable a employé à notre ruine; il renverse tous ses desseins sur sa tête, il l'accable de ses propres machines, et il imprime la marque de sa victoire partout oCi il voit quelque caractère de son rival impuissant. C'est pourquoi la foi nous enseigne que si un homme nous perd, un homme nous sauve ; la mort règne dans la race d'Adam, c'est de la race d'Adam que la vie est née ; Dieu fait servir de remède à notre péché la mort qui en était la punition ; l'arbre nous tue, l'arbre nous guérit, et pour accomplir toutes choses, nous voyons dans l'Eucharistie qu'un manger salutaire répare le mal qu'un manger téméraire avait fait. De là vient que nos anciens pères, voyant par une induction si universelle, que Dieu s'est résolument attaché d'opérer notre bonheur par les mêmes choses qui ont été le principe de notre perte, ils en ont tiré cette conséquence. Si tel est le dessein de Dieu que tout ce qui a eu part à notre ruine doive coopérer à notre salut, puisque les deux sexes sont intervenus en la désolation de notre nature,

il fallait qu'ils se trouvassent en notre délivrance

L'ouvrage de notre corruption commence par Eve, l'ouvrage de la réparation par Marie ; la parole de mort est portée à Eve, la parole de vie à la sainte Vierge; Eve était vierge encore, et Marie est vierge ; Eve encore vierge avait son époux, et Marie la Vierge des vierges avait son époux; la malédiction est donnée à Eve, la bénédiction à Marie : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes ; » un ange de ténèbres s'adresse à Eve, un ange de lumière parle à Marie; l'ange de ténèbres veut élever Eve à une fausse grandeur en lui faisant affecter la divinité : « Vous serez comme des dieux, » lui dit-il ; Tanîïcde lumière établit Marie dans une véritable gran-

deur par une sainte société avec Dieu : « le Seigneur est avec vous, lui dit Gabriel ; » l'ange de ténèbres parlant à Eve lui inspire un dessein de rébellion: « Pourquoi estce que Dieu vous a commandé de ne point manger de ce fi'uit si beau? «l'ange de lumière parlant à Marie lui persuade l'obéissance. « Ne craignez point, Marie, » lui dit-il, et, « rien n'est impossible au Seigneur. » Eve croit au serpent, et Marie à l'ange : de cette sorte, dit Tertullien, une foi pieuse eiïace la faute d'une téméraire crédulité, et Marie « répare, en croyant à Dieu, ce qu'Eve a gâté en croyant au diable : quod illa credcmla deliquit, lixc credcndo delcvil. Et pour achever ce mystère, Eve séduite par le démon est contrainte de fuir devant la face de Dieu ; et Marie instruite par l'ange est rendue digne de porter Dieu *. »

L'ange est Gabriel dont le nom signifie force de Dieu. L'Incarnation était l'œuvre par excellence de la puissance de Dieu. Pour la création du monde, « il avait dit une parole, et tout avait été créé ; il avait envoyé un ordre, et tout avait jailli du néant ; » sa sagesse et sa puissance « s'étaient jouées » dans les magnificences et les immensités de l'univers ; » et, « les cieux sont l'œuvre du bout de ses doigts. » Mais ici il n'est plus question que « d'un bras étendu, » raidi par le fardeau à soulever et les obstacles à vaincre ; c'est « la puissance de sa force, » c'est « la suréminente grandeur de son pouvoir « qui se déploient dans le grand œuvre de l'Incarnation et de la Rédemptioa du monde p:ir le Verb3 fait chair ; tout ce qui e?t associé à cet immense ouvrage, tout ce qui s'y emploie, dans quelque mesure et à quelque titre que ce puisse être, sera Jorl. Les premiers mots qui vont

» Bos£Ui^t, .3« itv/))0)( p. l' Annonça; lion. I'''' point.

être dits à Marie, première associée à l'œuvre divine, seront ceux-ci : Marie, ne tremble pas ! Celui qui les prononce porte lui-même un nom qui symbolise la force, le courage, l'intrépidité invincibles, Gabriel signine : la force de Dieu. Un des Pères d'Éphèse, creusant plus avant encore dans les significations du mot Gabriel, et y trouvant une nouvelle richesse dans un nouveau sens, lui fait exprimer l'idée de Dieu et homme; Gabriel idem sonat quod Deus et homo. Quoi qu'il en soit de ce détail, toujours est-il que Gabriel est depuis longtemps dans le grand secret de Dieu et employé durant le cours des siècles aux messages qui concernent l'Incarnation. Il apparaît à Daniel, lui déroule la suite des temps, lui marque le moment précis de la venue du Verbe de Dieu dans la chair, et lui découvre la sanglante iniquité du Calvaire où le monde trouve son salut, et la nation déicide et impénitente, son irrémissible perdition. Qu'était Gabriel dans la hiérarchie angélique? Les auteurs se livrent ici à des conjectures dont notre plan ne comporte pas l'exposé. Le sentiment de saint Thomas est que Gabriel n'appartient pas aux ordres les plus élevés, ni non plus aux plus inférieurs, il était l'ange le plus parfait et le plus sublime dans l'ordre des archanges *. Saint Thomas se demande s'il n'eût pas été plus noble et plus divin, et par suite plus en rapport avec les splendeurs de l'Incarnation, que Marie, au lieu de recevoir son message d'un ange, sous une forme corporelle, eût été instruite par Dieu lui-même dans une soudaine et complète illumination. Non ; l'apparition d'un messager divin sous une forme sensible était plus en harmonie avec le mystère dont Dieu découvrait la prochamo

* Sum. iheoloq. p. Ilf, qurest. xxx, art. 2,resp. ad nunrtum.

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réalisation. Le mystère, c'était la venue de Dieu sur la terre, c'était l'invisible devenu visible; l'inaccessible se rapprochant de sa frèlc créature, se plaçant sous son regard, partageant sa demeure, et lui faisant entendi-c sa voix. Dieu allait apparaître corponllement^, comme s'exprime saint Paul; c'est corporellemcnt aussi que range l'annonce à la terre -. Sans doute encore c'est l'âme de Marie dont Dieu devait faire sa demeure la plus aimée, mais sa chair virginale jouait un rôle prépondérant dans la suite et l'économie du mystère, c'est par la chair de Marie que Dieu allait nous devenir visible, le corps de Marie recevait ainsi dans la plus large mesure l'onction de la grâce et de la gloire divines ; ce très-saint corps ne peut être oublié dans la joie du message ; l'Annonciation lui réserve sa part de chastes et délicieuses jouissances; les yeux de Marie contemplent la ravissante beauté de l'Archange, et son oreille est charmée delà mélodie de sa voix-^ De plus, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, Marie était témoin. C'est sur son affirmation souveraine qu'allait reposer la certitude de ces événements précurseurs, aussi intimes et aussi secrets qu'ils étaient extraordinaires ; Dieu ménage à Marie, son témoin, le moyen ie perception le plus en harmonie avec la nature de l'homme sur la terre ; il lui envoie une révélation visible et palpable dont ses sens comme son intelligence constatent la réalité "•.

1 Coloss. — * Venerat angélus annuntiare incarnationem invisibilisDei; unde etiaiu conveniens fuit ul ad hujus rei declaralionem iovisibilis crealurœ formam assuineret in qua visibiliter appareret. {Siim. iheolog. p. III, quœst. xxx, art. 3.)— ' Scnsus corporel erant visioue aiigelica rt-roveudi. (D. Tlioin.. id., ib.) — * Cûntrruit ccititudiui ejiis quod auiiuutiabatur, ca ciiiin quœ

L'ange apparut donc à Marie sous une forme sensible ; mais quelle fut cette forme ? Sans doute la forme humaine. C'est le sentiment de saint Thomas ; et l'Evangile, qui, en décrivant l'entrée et la sortie de l'ange, emploie les expressions qui conviennent à la nature humaine et la caractérisent, semble nous l'insinuer. Mais élevons-nous, sans plus tarder, aune haute doctrine que saint Thomas fait jaillir de ces mots du texte sacré : L'ange fut envoyé à une Vierge donnée pour

épouse* C'est d'une femme que naîtra le Sauveur du

monde : c'est d'une vierge : c'est d'une vierge épouse.

D'une femme: ... natum ex muUere'^, dit saint Paul. Ce qui précède nous a montré un profond conseil de Dieu dans la rédemption du genre humain. Tout pour l'humanité se résume dans ses deux ancêtres, Adam et Jésus-Christ. L'homme naît à la terre par le premier; il naît au ciel par le second ; il reçoit du premier une vie déjà puissante sans doute, puisque c'est une vie d'intelligence et de cœur, mais une vie passagère et périssable, factus in animam viventem^^\ il reçoit du second une vie divine, indéfectible et immortelle. Le premier le i<récipite dans un aljîme de maux, le second l'élève avec lui jusqu'au plus haut sommet de la gloire et du bonheur. Tout se résume de même pour l'huma» nité en deux femmes, Eve et Marie ; la première dont nous naissons à la vie passible, la seconde qui, en nous donnant l'auteur de la vie, nous procure du même coup la grâce et la gloire. Ainsi tout s'harmonise, et le sceau de l'œuvre divine est dans une magnifique unité. D'au*

sunt oculis subjocla ccriius apprehendimus quam ea quae imaginonuir. (D. TJiom. Sum. theolog. p. III, quajst. xxx, art. 3.) » Luc, I. — « Galat.— « Gt-ncs.; — I Cor.

Iîi4 CHAPITHE TROISIÈME

très raisons sont exposées par saint Tliomas. Il fallait que Jésus-Christ naquit à la manière ordinaire, afin de donneraux âmes fidèles d'inébranlables garanties sur la réalité de sa présence dans la chair de l'homme, et 1^: plus éclatant démenti aux blasphèmes de l'hérésie, qui ne veut voir en lui qu'une chair fantastique et sans vérité : mais d'autre part les prérogatives les plus divines devaient séparer sa naissance de la naissance honteuse des pécheurs, et le montrer « séparé des coupables, et plus élevé que les cieux. » Il naîtra donc d'une femme, mais cette femme sera vierge. Une raison singulièrement belle et touchante nous est insinuée en quelques mots du Docteur Angélique. Ne sexus femineus conlemneretur, congruum fuit ut carnem assumcret de femina <. Rappelons-nous ies jours de l'Éden. L'homme régnait sur l'univers dans la plénitude de sa grandeur naturelle et la dignité bien autrement haute que lui conférait la grâce ; mais l'homme était seul. Or Dieu dit : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul, faisons-lui une compagne semblable à lui. » Ces mots, en donnant à la femme sa place véritable et en lui traçant sa mission, lui posaient au front sa couronne d'épouse et de mère, et lui conféraient le respect et l'amour de l'époux auquel la sagesse et la bonté divines l'avaient donnée. Mais « l'homme ne comprit pas... » et ici, comme en tout le l'Gste, « il descendit au niveau des bêtes sans raison, » hélas ! et plus bas qu'elles ! Il jeta la fange à celle qu'il aevait honorer, et écrasa sous une tyrannie sanglante celle qu'il devait chérir. « L'homme, historiquement parlant, a accumulé contre sa compagne tout ce qu'il a pu imaginer de duretés et d'incapacités. Il en a fait une

« Sum. ilieolog., p. III, rjncest. \xxi. ari„ 4, resp. ad primum.

captive, il l'a couverte d'un voile et cachée «, l'endroit le plus secret de sa maison, comme une divinité malfaisante ou une esclave suspecte. Il l'a attachée aux travaux les plus pénibles comme une servante ; il lui a refusé l'instruction et les plaisirs de l'esprit. Que n'at-on pas fait encore contre elle? On l'a prise en mariage sous la forme d'un achat ou d'une vente; on l'a déclarée incapable de succéder à son père et à sa mère, incapable de tester, incapable d'exercer la tutelle sur ses propres enfants, et retournant elle-même en tutelle à la dissolution du mariage par la mort. Enfin la lecture des diverses législations païennes est une révélation perpétuelle de son ignominie, et plus d'une, poussant la défiance jusqu'à l'extrême barbarie, l'a contrainte de suivre le cadavre de son mari, toute jeune et toute vivante, et de s'ensevelir dans son bûcher '... » L'histoire entière de la femme avant le christianisme se résume en deux mots : mépris et cruauté. Elle n'est plus nulle part la compagne de l'homme suivant le décret divin, elle est son esclave ; elle n'a plus son cœur, elle n'obtient de lui qu'une domination dure et inclémente et souvent la plus sauvage inhumanité. Le monde en était là quand « l'homme nouveau, » « le second Adam, » naquit de la femme'^^ la femme bénie entre toutes, pleine de grâce, Reine de la terre et du ciel, et élevée tout à coup, par le privilège de sa maternité divine, sur le plus haut trône après celui de Dieu. Ainsi fut relevée la femme qu'avait abaissée et flétrie le paganisme ; ainsi fut complétée l'œuvre entière de la régénération de l'humanité. L'homme était relevé, puisque le Verbe incarné naissait Homme ; la femme,

i Lacordairo, JXXIV^ Confér.— s Galat.

puisque Mario lui donnait 1 elre dans le temps : Quia sexiis masculiinis est nobilior quam fœmineus,idro huninnam naUirain in 'masmlino srxa aasuwpsit. Ne Itinien scxits fœmineus contemnrrclm^ confjnmm fiiil ut curnrm assumcrct de fœniina '. Mais toutes les richesses de cette doctrine ne sont pas épuisées. Dieu dit au paradis terrestre : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul : faisons-lai une compagne. » Le regard divin s'arrôtait-il à l'homme? Adam concentrait-il toutes les vues miséricordieuses du Très-Haut,, et remplissait-il la plénitude de la parole divine ? Non ; les Pères nous découvrent tous un profond mystère dans la création du premier homme, et, par une conséquence nécessaire, de la première femme; et c'est l'Ecriture elle-même qui les a mis sur la voie de la belle doctrine qu'ils nous exposent. Parlant d'Adam, saint Paul l'appelle « l'image de l'Autre qui doit venir, » qui est forma futuri. Quand Dieu créait Adam, il avait le regard fixé sur le Verbe incarné dont Adam n'était que l'esquisse et l'image : En créant Eve, il songeait à Marie. Reprenons maintenant la parole divine : il n'est pas bon que l'homme soit seul, faisons-lui une compagne. Oh ! le profond et le touchant mystère! Non,« il n'était pas bon que l'homme fût seul ! >> Qui, dans l'exil si froid, sur le sol si aride et si dévasté de ce monde, reposera les yeux et le cœur du Verbe fait chair? de celui dont on dira au jour de ses suprêmes douleurs et doses anéantissements: « Voilà l'homme. » Où cette nature humaine d'une si exquise et si divine délicatesse trouvera-t-elle un refuge contre les aspérités de l'exil? Ecoutez-la pousser une plainte

> D. Tliom. Sum. Ikeolog. p. III, qiirost. xxxi, arl. 4, rosp. ad prim.

déchirante ; Ilei! mihi quia incolalus meus prolongatus est! EWo le confesse douloureusement : «le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête. » Tout est crime autour de lui; tout e:~t haine; tout est amertume et souffrance; « ses yeux cherchent qui le console, et ne le découvrent point. » Oui vraiment, c'est de l'Homme-Dleu son Fils, « de l'Homme » par excellence et en lequel se résume et se concentre la création entière, que Dieu se préoccupa quand il dit : il n'est pas bon que Vhomme soit seul! Créons-lui un cœur où il se puisse reposer, une âme immaculée où il puisse se plaire, une céleste créature dont l'amour cicatrise les blessures que lui font la haine et les insultes de toutes les autres. Faisons-lui une compagne : voilà dans sa plus grande profondeur le sens de de cette parole de l'Éden et de cette autre de saint Paul qui la précise et lui donne son sens le plus sublime : il naquit de la femme.

Mais, pour que « la femme » pût s'acquitter auprès du Verbe incarné de la mission de consolatrice et de soutien, pour qu'elle pût lui faire goûter les seules joies qui s'épanouirent pour lui au milieu des souffrances de l'exil et des détresses de l'expiation, il fallait qu'elle fùl vierge, et vierge immaculée. Ecoutons l'admirable Bossuet : « Pour moi, quand je considère le Sauveur Jésus, notre amour et notre espérance, entre les bras de la sainte Vierge, ou suçant son lait virginal, ou se reposant doucement sur son sein, ou enclos dans ses chastes entrailles; quand je regarde l'incompréhensible ainsi renfermé et cette immensité comme raccourcie, quanj je vois mon Libérateur dans cette étroite et volontaire prison, je dis quelquefois, à part moi : Se pourrait-il bien faire que Dieu eût voulu abandonner au diable, quand ce n'aurait été qu'un moment, ce temple sacré

qu'il destinait à son Fils, ce saint tabernacle où il prendra un si long et si admirable repos, ce lit virginal où il célébrera des noces toutes spirituelles avec notre nature. C'est ainsi que je me parle à moi-même. Puis, me retournant au Sauveur : Béni enfant, lui dis-je, ne le souffrez pas, ne permettez pas que votre Mère soit violée. Ah! que si Satan l'osait aborder pendant que, demeurant en elle, vous y faites un paradis, que de foudres vous feriez tomber sur sa tête! Avec quelle jalousie vous défendriez l'honneur et l'innocence de votre Mère î Mais, ô béni enfant, par qui les siècles ont été faits, vous êtes devant tous les temps, quand votre Mère fut conçue, vous la regardiez du plus haut des cieux, mais vous-même vous formiez ses membres; c'est vous qui inspirâtes ce souffle de vie qui anima cette chair dont la vôtre devait être tirée; ah! prenez garde, ô Sagesse éternelle, que dans ce même moment elle va être infectée d'un horrible péché, elle va être en la possession de Satan, détournez ce malheur par votre bonté, commencez à honorer votre mère, faites qu'il lui profite d'avoir un Fils qui est devant elle. . . Le Fils de Dieu, longtemps avant que d'être homme, aimait Marie comme sa mère; il se plaisait dans cette affection, il ne cessait de veiller sur elle, il détournait de dessus son temple les malédictions des profanes, il l'embellissait de ses dons, il la comblait de ses grâces, depuis le premier instant où elle commença le cours de sa vie, jusqu'au dernier soupir par lequel elle fut terminée *. » Saint Tliomas, on le sait, frappé de ce que le décret de la transmission du péché originel a d'absolu et d'universel, n'osa pas défendre en celle qu'il aimait si tendrement et dont il

t Bo3suct, i*f Sermon sur la Conception,

expose les grandeurs avec tant de magnificence, le glorieux privilège de l'Immaculée Conception, et néanmoins, chose étrange! il n'y aurait qu'à prendre ses textes pour l'établir solidement. Les preuves qu'il fait servir à prouver l'exemption en Marie de tout péché actuel, ont une lucidité et une force merveilleuses à défendre le privilège de l'Immaculée Conception K Quant à la perpétuelle virginité de Marie, et à la convenance absolue pour Jésus-Christ de naître d'une mère vierge, il l'établit par des arguments sans réplique. Le premier tire sa force de la dignité de Dieu le Père. Qui devait être Père du Verbe fait chair, que celui qui, dans les siècles éternels, l'engendrant de son sein, lui disait : « Aujourd'hui je t'ai engendré; » et encore : «Tu es mon Fils? » A qui ce nom de Père dû Verbe Incarné pouvaitil être jamais communiqué? Et le Verbe lui-même, l'Intelligence infinie, l'infinie Pureté, comment aurait-il pu recevoir le corps auquel il se devait unir de l'impure effervescence de la chair? Si l'Église pousse un cri d'étonnement en le voj'ant consentir à descendre dans un sein virginal, comment admettre que sa dignité com-

1 Beata Yirgo .fuit electa divinilus ut esset Mater Dei. Et ideo non est dubitandutn quin Deus per suam gratlam eara ad hoc idoneara reddidit : non autem fuisset idonea Mater Dei si peccasset aliquando : tum quia honor parentum redundat in prolern secundum illud, Proverb. xvii, 6 : Gloria filiorum patres corum. Unde et per oppositum ignominia Matris ad filiuni redundasset: lura etiam quia singularem afTinitalcm habuit ad Chnstum qui ab ea carnetn accepit ; tum etiam quia singulari modo Dei filius qui est Dei sapientia, in ipsa habitavit non solum in anima sed utiam iu utero... ut sic in ea inipleatur quod dicitur : tola piuchra es, arnica mea, et ntacula non est in te. (D. Thom. Sum. tlieolog. p. m, quaîst. xxvii, art. 4.)

IGO CHAPITRK TROISIÈME

portât aucun contact avec la souillure des génération? ordinaires? Mais, de plus, c'eût été contredire le but même de sa Venue sur la terre ; « Il était l'agneau qui venait enlever les pécin'îs du monde. » II venait tout élever, tout purifier, tout spiritualiser : s'il descend pour ce grand œuvre jusqu'à l'abaissement de la chair, au moins doit-il rester en deçà de ses souillures. Enfin, sa naissance d'une vierge préfigurait et inaugurait le résultat tout divin de sa venue parmi nous. C3 résultat, saint Jean nous le marque en ces mots : « Tous ceux qui l'ont reçu, il leur a donné la puissance d'être faits enfants de Dieu, à ceux... qui ne sont pas nés du sang ni de la volonté delà chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu. » Tout change dans le monde a l'apparition de Jésus-Christ, une nouvelle naissance, qui échappe aux grossières opérations de la chair, qui est toute spirituelle, qui dépend uniquement de la puissance de Dieu, porte l'homme jusqu'à l'ineffable qualité « d'enfant de Dieu. » Cette naissance, en dehors de la chair et du sang, la génération virginale de Jésus-Christ en annonce les chastes splendeurs. Oporlebat caput nostruni insigni miraculo secundum carnem nascide Virgine, quo significaret membra sua de Virgine Eccleskî secundum Spirilum nascitura*.

Si Dieu, en faisant naître son Fils d'une Vierge, avait en vue sa gloire, il avait en vue aussi notre propre exaltation. La virginité de Marie fit pousser à l'Église sa plus radieuse lleur, la virginité volontaire ; et, par la perfection de la tige, nous pouvons juger de la valeur et de la beauté de son fruit. La virginité de Marie, source et premier type de toutes les autres virginités, a été

• D. Tliom., p. ni, qu.'cst. xxviM, art. 1.

magnifiquement célébrée par nos docteurs, que saint Thomas rappelle et résume. Ils ont d'abord remarqué quelle a été la première. Avant Marie, cette céleste vertu était inconnue ou méprisée. Les vierges du paganisme cacbaient sous l'apparente blancheur d'une virginité de commande, les plus honteuses souillures. Israël ne connaissait qu'une grâce, celle de la fécondité dans le mariage : rester vierge était à la fois une douleur et une honte. Qui donc mit au cœur de Marie cette résolution magnanime d'implanter parmi les fanges de ce monde ce lis sans tache de la virginité ? Qui lui persuada, seule au milieu des filles d'Israël, de s'y obliger par un vœu < ? Qui lui fit mettre la virginité si étrangère et si inappréciée au-dessus de tous les autres dons? Ah! c'est l'œuvre de la droite de Dieu, c'est la divine influence du Verbe sur celle qui sera sa mère; et Marie pourra chanter de sa virginité comme de sa maternité divine : // a fait en moi de grandes choses, Celui qui est le Tout-Pulssant\ La première dans l'ordre des temps, la virginité de Marie est la première encore dans l'ordre de la perfection. Réunissons par la pensée les fleurs innombrables qu'a, depuis Marie, poussées la virginité dans l'Eglise : à elles toutes, elles n'ont pas l'éclat et la beauté de celle de la Vierge divine ; elles n'étincellent

1 Porfectionis opéra niagis sunt laudabilia si ex voto celebrenlur. Virginitas aulcm in Maire Del prœcipue debuit pollere. Et iileo convenieas fuit ut virginilas ejus ex voto esset Deo consecrata... Non creditur antequam desponsaretur Joseph absolute s irginlLalem vovisse, sed licet eain in desiderio habuerit supef hoc tamea voiunlateni suam divino commisit arhitrio. Postmodam vcro, acceptosponso, secunduin quod mores illius leniporia CNigebant, siraul cum eo volura virginitatis omisit. (D. Thoni Sam. Ihcolog. p. III, quaïst. xxviir, art. 4.)

pas d'une aussi éblouissante blancheur, et ne remplissent pas le ciel et la terre d'un aussi suave parfum. Mais il nous faut monter plus haut encore, et jusqu'au inonde angclique, pour chercher nos termes de comparaison. La virginité de Marie surpasse celle des anges, et par les plus frappants côtés. C'est la nature qui fait les anges vierges, c'est la grâce qui fait vierge Marie ; chez les anges, c'est une nécessité; chez Marie, un acte héroïque de la volonté libre. Les anges n'eurent pas même sur notre divine Mère l'avantage de leur nature, exempte des émotions et des concupiscences de la chair, purs esprits comme ils sont; Marie, dans une chair mortelle, renfermait une nature plusqu'angéliquc et, si l'on peut s'exprimer ainsi, elle était plus ange que les anges mêmes. Élevons-nous encore plus haut. La virginité de Marie fut un rayon et un reflet de l'infinie pureté de Dieu. C'est cette idée sublime que rendent ainsi deux grands docteurs : Pnwrt virgo Trias est, avait dit saint Grégoire de Nazianze; 5<?Cîf?if/a vlrgo Maria est, ajoute saint Ambroisc. Aussi quelle puissance eut la virginité de Marie ! puissance de fécondité, puissance de clarté et d'illumination. C'est la virginité de Marie qui attira par ses charmes le Verbe Fils de Dieu; jamais le Verbe ne fût entré dans l'humanité par la vulgarité grossière de la génération habituelle, il ne voulait pour trône qu'un sein virginal, et, chez Marie, la virginité et la maternité divines ne se séparent point, ce sont deux Heurs d'une même tige, deux rayons d'un mémo astre. Divinement féconde par l'enfantement du Verbe, Marie le fut encore en devenant la mère véritable de toutes les virginités qui jaillirent de la sienne, et puisèrent on elle leur vie, leur force et leur beauté. Ija puissance d'illumination accompagne en Marie la puissance de

fécondité. S'il est vrai que Bienheureux sont les cœurs purs, parce qu'ils verront Dieu, jugeons des clartés dont a été inondée l'âme de la plus pure des Vierges.

« L'Ange fut envoyé à une vierge... donnée pour épouse à un homme dont le nom était Joseph. » La mère du Verbe Incarné devait être une Vierge. Mais pourquoi doit-elle être une vierge donnée pour épouse? A quoi bon ce mariage pour Marie? Saint Thomas nous développe diverses raisons de convenance qu'il réunit sous trois chefs : Convenance par rapport au Verbe incarné, par rapport à sa divine Mère, par rapport à nous. L'honneur du Verbe incarné l'exigeait. Tous les Pères et les écrivains ecclésiastiques ont fait cette remarque que Jésus-Christ, qui laissa la haine recueillir contre sa Personne les insultes les plus atroces comme les plus variées, ne permit néanmoins jamais aux blasphémateurs de jeter leur fange sur sa virginale pureté. Mais quel prétexte n'eussent-ils pas trouvé à des insinuations odieuses si sa Mère, sans époux reconnu, lui eût donné naissance, l'eût allaité et élevé? Le monde ne pouvait de suite atteindre à la sublimité du mystère du Dieu fait homme, né d'une Vierge : il importait donc qu;\ jusqu'au jour de la complète révélation, un voile de pudeur fût jeté sur les divines opérations que la corruption humaine eût blasphémées, faute de les pouvoir comprendre. D'ailleurs, la présence d'un homme, d'un juste, chef de la sainte famille, se rattachait à ce que l'Incarnation a de plus intime et de plus profond : l'anéantissement du Verbe fait chair. En attendant qu'il devînt « l'homme de douleurs, » Jèsus-Christ devait cire le résumé de toutes les faiblesses de l'homme, comme il était la caution et l'expiateur de ses crimes. Mais où la faiblesse de l'homme apparaît-elle dans une plus saisie-

161 CHAPITRE TROISlf^.ME

santé réalité qu'à son berceau, sous ses langes, au milieu de ses détresses, de ses impuissances et des cris de ses premières doaleurs?LcChristseradonc tout d'abord un petit enfant : « un petit enfant nous est né, » avait chanté le prophète ; un enfant abandonné à tous les besoins et à toutes les défaillances des anives^parlicipavit eisdem. Dans cet état, de deux choses l'une : ou le miracle interviendra pour soutenir cette défaillance et pourvoir à ces besoins, ou le cours ordinaire des choses sera suivi, et l'enfant avec sa mère seront confiés au dévouement et à la force d'un père et d'un époux qui veillera sur eux, travaillera pour eux, écartera d'eux tout danger, et conservera, au travers de péripéties et de difficultés sans nombre, ces deux fragiles et précieuses vies. Car ce ne fut pas seulement de soutien que le Verbe anéanti daigna ressentir le besoin, ce fut aussi de défense. Venu pour expier, il se livra dès sa naissance aux fureurs de la persécution et au double effort du monde et du démon ; Joseph dut l'arracher aux sanglantes immolations d'Hérode, et en môme temps dissimuler au démon la réalité et la nature du my.=tère de l'Incarnation. Dans toute la • suite de l'Evangile, le démon nous apparaît inquiet au sujet du Juste né à Bethléem, ne connaissant ni sa génération éternelle ni le mystère de sa naissance d'une vierge, mais soupçonnant plus qu'un homme dans Celui qu'avaient chanté les anges et adoré les Mages. Tout lui eût été révélé d'un coup, si Jo.seph, véritable époux de la Vierge, n'eût dérouté ses investigations et déjoué ses calculs *.

Marie, presqu'aux mômes titres que Jésus, avait besoin du juste Joseph, comme protecteur et même

» D. Tlijm. Suni. ihcolog. p. III, (juccsl. xxix. art. l.

LES RÉCITà DE LA NAISSANCE 165

comme sauveur. Joseph sauvait son honneur et jusqu'à sa vie. Devenue mère sans que la synagogue grossière eût pu croire ni comprendre la merveille toute virginale de son enfantement, Marie eût été infailliblement lapidée. D'ailleurs, comment supposer cette frêle et timide vierge de seize ans, au plus, abandonnée seule aux détresses d'une vie indigente, aux malveillances d'un peuple naturellement cruel, et aux implacables haines des persécuteurs de son Fils ^?

A nous aussi il fallait ce chaste et virginal mariage. Saint Joseph devenait par là un irrécusable témoin qui, devant les siècles et le monde, attesterait la vérité sur la merveilleuse fécondité de Celle qu'il avait prise pour épouse sans altérer l'éclat de sa virginité 2.

Ajoutons avec saint Thomas une raison plus profonde et plus belle. Le mariage, si grand, puisque Dieu en a fait l'image de l'union de son Yerbe avec la nature humaine, devait être néanmoins un continuel objet de mépris et d'accusations pour d'impurs hérétiques. Dieu le venge des hontes dont on prétend l'avilir en présentant aux vénérations de tous les siècles le très-réel et très-saint mariage de saint Joseph et de Marie. Maler Domini fuit desponsala et virgo, quia in persona ipsius et virginitas et matrimonium lionoratur contra hœreticos alteri hovum dctrahentes ^.

1 Per hoc redditur immunis a pœna. Secimdopcr hoc liberaiiir ab lufaniia. Terlio ut ei a Joseph minislorium exhiberotur. {Sunu Iheotog. p. Ill, qucest. xxix, ,ut. 1.)— - Teslimonio Joseph comprobatum est Clirislum ex virgine nalum... ipsa vcrba Virginia inalris magis crcdibiiia redJuiitur suaiu virgiuitatcm ass.reulii. (D. Tho:u. 6"«Ji. Ihrolo'j p. III, (iiuust. xxix, art. 1.) — 3 D. Thuai. Comment, in MalUu

l6Ci CHAPITRE TROISIÈME

.III. — Cette étude, sur les circonstances au mystère de l'Annonciation, nous a éloignés peu à peu de l'Ange et des paroles de son message ; il nous faut y revenir maintenant. La mission qu'a reçue Gabriel comprend trois parties correspondant aux trois elTcts que Dieu veut en obtenir. Saint Thomas s'exprime ainsi : « L'Ange se proposait trois choses dans son ambassade à Marie : d'abord, en préparant son âme, rendre la vierge attentive aux grands mystères dont il était révélateur; puis ensuite lui en dérouler toute la suite et les circonstances ; enfin incliner sa volonté à l'obéissance et obtenir d'elle le consentement demandé . »

1. Dans cette étude nous devrons tour à tour jeter les yeux sur l'Ange et sur Marie. L'ange parle le premier, et ses paroles ont pour but de disposer l'humble et timide vierge à l'annonce des grandes choses que Dieu opérera tout à l'heure en elle. C'est là le but de cette étonnante et toute nouvelle salutation : Je vous salue, Marie ; et la suite. Qu'est-ce à dire ? Un ange aux pieds d'une pauvre femme d'Israël ! et cet ange emploie avec elle les formules du plus profond respect et des louanges les plus magnifiques ! Quel renversement de toutes choses! l'humanité aveuglée adorait les anges, se prosternait devant eux, leur vouait un culte et implorait leur pj'oteclion toute-puissante. En Israël leur apparitiou et leurs messages apportaient dans les âmes la terreur et l'elfroi : Daniel tombe devant l'Ange, la face contre terre, et l'ange doit arrêter sur ses lèvres l'acte de l'adoration qui ne se rend qu'à Dieu. C'est que les anges, jusque-là, ne se montraient qu'en maîtres, et l'homme, inférieur à eux par nature, et indigne par son occho de leur vertu éclatante, sentait d'instinct que

devant ces nobles et puissantes créatures il devait se courber dans l'humilité de son néant. Mais voici qu'un ordre nouveau s'inaugure : l'humanité va être en Jésus-Christ exaltée « au-dessus de toute Principauté, de toute Puissance, de toute Vertu, de toute Domination,» elle commence en Marie à recevoir les prémices de ces honneurs infinis; le peuple angélique tout entier, représenté par Gabriel, tombe aux pieds de la Vierge et la salue, saisi devant elle de crainte et de respect. L'humble Vierge demeure interdite devant « une pareille salutation ; » son âme se fait attentive < ; l'Ange peut dès maintenant lui faire pressentir les sublimités de son message. C'est le sentiment de saint Thomas que les premières paroles de la Salutation angélique, outre l'extraordinaire profondeur de sens que nous développerons plus loin, renferment une insinuation de tout le mystère de la Maternité divine et de l'incarnation de l'Homme-Dieu. Trois sublimes effets allaient sortir de cette conférence entre l'Ange et la Vierge. Marie allait devenir mère par l'opération surnaturelle et divine de l'Esprit-Saint : l'Ange le lui fait entendre en ces mots : Vous clés pleine (Je grâce. Le fils auquel elle devait donner naissance était Dieu: l'Ange ajoute : Le Seigneur est avec vous. Enfin la maternité divine conférait à Marie une dignité incomparable et des honneurs sans limite et sans mesure : Vous êtes bénie, dit Gabriel, ô Marie^ entre toutes les femmes ^1

1 Inleudebat angélus... reddere nienLem ejus -atlealain ad l.iQlae rei coQsidoralionem, quod quidem facit eam salulaado quadim nova el inaolila saiutationc. (D. Tbom. Sum. llieolog. p. III, quajst. XXX. art. 4.) — ' In qua quidem saluialioue prtcmisil idouji'.alou eju3 ad couccpUiui in hoc i[uod dixil : « gralia pleua, »

Étudions notre divine Mire à ce début de la scène qu\ se déroule dans le réduit caché de Nazareth et que le ciel contemple avec tant d'amour. Quelle diflérence profonde entre E\e et Marie; l'une devant l'ange de de l'enfer, l'autre devant l'ange du ciel ! Eve n'est pas renfermée dans le silence des âmes saintes ; elle nous apparaît déjà, au point où la parole divine la prend pour nous la faire connaître, comme ces vierges dont parlera saint Paul, imprudentes, bavardes et curieuses, vcrbosx et curiosœ, loqiienlcs qusc, non oportet. Elle se complaît à converser avec l'ange de ténèbres. Oh ! Eve bien plus que Marie aurait du être remplie de trouble aux étranges ouvertures que lui fait le serpent ! Ijien plus que la Vierge de Nazareth, il lui fallait po.scr la question qui l'eût sauvée : qux est isla salulalio? Elle n'y songe pas, elle se montre pleine de confiance, d'assurance et de laisser-aller: elle suit pas à pas le tentateur, s'enfonrant complaisamment avec lui dans la pi'ofondeur du gouiïrc où il l'entraîne; elle ne paraît s'étonner, ni se troubler, ni s'inquiéter de rien, jusiiu'à entendre, sans le frémissement de l'indignation, ni la pensée de la fuite, l'afïreux blasphème, qui blesse sa foi, détruit sa confiance, et tourne en révolte sa précédcnic charité. Quel ravage ont déjà produit dans l'âme d'Eve ies premières paroles de Satan ! La voici follement confiante dans un avenir que le tentateur a fait resplendir à ses yeux ; elle se tient assurée d'usurper les honneurs divins; elle tressaille à la pensée satanique de devenir « Dieu ! » Marie est troublée par Gabriel dans son long

cxprcssil Concciilum m hoc ((uod dixit : « Domiiius Icciim; » ol piuMiiiiliavil hoiiorciu couso luonlcia cuin dixit : « i3oiiodicla lu lu nuUiorib;i3. »(U.Thoiii, Siim. Ikcolog. p. Ill, (juacàl. xxx, arl. 4.)

LES liÉCITS DE LA NAISSANCE IGO

et profond silence, et interrompue dans le cours d'une incessante méditation. Un ange même peut troubler le calme de cette âme : mais combien plus encore la Salutation angélique déconcerte son humilité ! Marie ne s'est jamais entretenue que « de sa bassesse; » jamais elle n'a vu en elle « qu'une servante » indigne de fixer Slir soi le regard du Très-Haut ; stupéfaite dès qu'on lui apprend qu'elle est « pleine de sa grâce, » et favorisée de sa présence. Eve s'habitue à cette exorbitante et sacrilège prétention d'occuper les sublimités du trône de Dieu ; Marie ne peut se faire à l'idée d'obtenir de lui un seul regard et une simple pensée. Il nous est facile, en suivant cette explication, de pénétrer dans le secret du trouble de Marie : Qux cun\ audissct turbata est ei toyilabat qualis esset ista cogitatio. Ce trouble vint-il de sa chasteté inquiète ? Bien que ce sentiment ait eu de hauts patronages, en vérité, il nous répr.gne étrangement à admettre. Quoi ! la Vierge qui ne connaît pas les honteuses émotions de la concupiscence, peut s'émouvoir de la présence d'un ange ! Mais d'ailleurs les anges n'étaient pas des étrangers pour la Reine des anges. Dès longtemps sans doute elle était familière avec ces frères d'en haut dont elle surpassait la pureté et aimait la présence, et qui mettaient eux-mêmes leurs délices à contempler ses perfections et à glorifier ses grandeurs. On peut dire sans doute que Marie ayant déjà fait à Dieu le vœu de virginité etpouvant entrevoir dans les parole;? de l'Ange l'annonce et l'offre de la divine Maternité, songe de suite à sa promesse de demeurer vierge, et se trouble, faute de connaître encore le moyen merveilleux par lequel Dieu conciliera ces deux prérogatives. Cette explication n'est certes pas à dédaigner; toutefois nous aimons mieux l'autre, qui rend plus hcurcuscnicut

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compte de ce que le trouble de Marie eut d'immédiat et de spontané. Avant l'annonce explicite du mystère, Marie est déjà toute troublée. De quoi troublée? Assurément des louanges si nouvelles et si excessives dont Gabriel la comble. Elle se demande, dans le trouble et la confusion, « ce que peut vouloir dire un pareil salut. »

2. Le but de l'Ange est atteint, l'âme de Marie est en suspens, et son trouble môme, l'inquiétude où elle est jetée, lui font attendre avec plus d'attention et d'impatience le reste du message divin. L'ange va dérouler dans son sublime et formidable ensemble l'œuvre que le Très-Haut médite depuis les siècles et que sa puissance se décide à réaliser. Quelle œuvre ! Saint Paul en face d'un tel abîme pousse un cri de stupéfaction et de terreur ; « il tombe aux pieds du Père de Notre Seigneur Jésus-Christ ' ; » il supplie Dieu « d'illuminer les yeux de son cœur pour pouvoir comprendre =*; » il veut « qu'on s'enracine, qu'on se fonde dans la charité, pour pouvoir saisir » toute cette immensité, « cette étendue, cette largeur, cette sublimité, cette profondeur'. » Si Paul tremble devant la seule vue du mystère, que serace de la timide Vierge de Nazareth appelée à y coopérer si intimement? Si Paul est saisi de stupeur, que doit ressentir Marie * ? L'ange a pénétré le secret de cette angoisse: Ne tremblez pas^ ô Marie! Et comme Dieu seul

1 Ephes.— ' Ephes.— ' Eplies.— * FucraL boata Virgo lurbatii ÏQ sermone scd non iu vibiouc aagcli. « Cum assucla his visiouibus forci, Evangclista non visioai sod serinoui aUnbuit turbaiio* iiem... vciiil Gabriel aroliangolus blundus in spccio scd lorribilis {iu scrinonc. » (D. Thoiu. Opuacul. LUI, art. 1.)

est fort, senl soutien solide, seule force infinie, c'est Lui, c'est son infinie puissance, qu'il fait apparaître à la Vierge épouvantée de sa faiblesse et de l'immensité de l'œuvre qu'elle entrevoit : Vous avez trouvé grâce devant Dieu.

Trois parties composent la révélation de l'ange, et embrassent dans son ensemble le mystère du Verbe fait chair : La. réalité du mystère ; la grandeur du mystère; le mode divin du mystère. La réalité : Dieu véritablement uni à la nature humaine : deux natures en une seule personne divine : le Verbe vraiment fait chair : Jésus-Christ tout ensemble « vrai Dieu et vrai homme. » La grandeur : Jésus-Christ le Fils de la Vierge, Dominateur du ciel et de la terre, Médiateur suprême entre Dieu et l'homme, Pacificateur universel, Pontife éternel de grâce et de gloire, Fondateur de l'immense et indestructible empire des enfants de Dieu. Le mode : « La chair et le sang ni le désir de la chair, ni la volonté de l'homme » n'interviendront dans la naissance temporelle du Verbe ; l'opération de l'Esprit-Saint en sera le principe actif et la chair virginale de Marie en fournira îa matière immaculée. Reprenons ces divers points du dogme, ensuivant une à une les paroles de l'ange ^

Ecce concipies in utero. Voilà bien le Verbe fait chair : voilà le Fils de Dieu incorporé à l'humanité. Il ne vient pas à nous comme un monarque d'une inabor-

1 Angélus intendebat eam instruere de mystcrio Incarnatiouis quod in ea erat implendum ; quod rjuidem facit pra^nuntiando conceplum et parlum, dicens : « Ecce concipies in utero, etc. ; » et oslcndendo dignilatem prolis conccptae, cura dixit : « Hic eril magnus, elc, » et etiam demonstrando modum conceplionis, cum dixit : « SpiritusSanctus superveniet in te. » (D. Thom. Sum. tlieoloQ. p. III, quœst. xxx, art. 4.)

dable grandeur, d'un accès impossible, étranger sur son trône et dans sa gloire aux pauvres qui n'ont vu que de loin son inaccessible éclat. Il est né de la femme et, selon toute la force du texte, formé de la femme. L'hérésie au cœur trop resserré, à l'intelligence trop courte pour embrasser la charité d'un Dieu et croire aux « excès » de son amour, jettera un œil défiant sur la Personne du Verbe incarné. Qu'elle ait devant elle un homme, elle ne pourra le nier ; mais elle niera la réalité de ce qu'elle voit. L'humanité du Christ sera fantastique. Et, quand l'hérésie aura honte de cette effronterie et devra se rendre à l'évidence, elle se réfugiera dans un autre mensonge, elle prétendra que le corps du Sauveur, formé au ciel, n'a fait ensuite que traverser Marie comme un rayon de lumière traverse le cristal. Écoute l'Ange, hérésie menteuse et persécutrice éternelle, acharnée « à dénouer le Christ, » à déchirer l'harmonieux ensemble qui le fait ce qu'il est, vrai Dieu et vrai homme ! Concipies in lUero, « vous concevrez dans votre sein. » Si l'esprit humain s'est élevé contre la réalité de l'Incarnation, combien plus s'est-il rué avec fureur contre le dogme de la divinité du Christ, La premièra hérésie n'eut qu'un moment, celle-ci traverse les âges, ralliant à elle toutes les intelligences dévoyées et tous les cœurs impurs. De chaque siècle s'est échappé le en déicide du prétoire : Non volumus hune rcgnare supet nos! « Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous. > Le nôtre a hurlé ce blasphème plus haut que tous les autres, et comme le seul moyen de briser le sceptre du Christ est de nier sa divinité, c'est elle que l'impiété humaine a poursuivie et poursuit encore de ses plus implacables fureurs. Mais la parole tombée du ciel il y a dix-huitsiècles, dans la pauvre chaumière de Naza-

reth,est debout, ferme et inébranlable, et des f?ièclfs do blasphèmes n'ont fait que la consolider. L'ange disait à Marie : Vocalntur FUiiis Del, « il sera appelé le Fils de Dieu, » et le monde a répondu à l'Ange en se frappant la poitrine et en pleurant de ses négations impies : Vraiment oui! Celui-là est le Fils de Dieu! Et cette grande parole qui affirme la divinité du Fils, venge en même temps la dignité de la Mère. Marie, qui donne naissance à un Dieu, est bien véritablement la mère de Dieu, Théotocos. Toutes les impudences de Nestorius ne prévaudront pas contre cette conclusion de la foi qui est celle du bon sens et de la plus vulgaire logique. Et à quel point d'honneur la maternité divine éleva Marie ? Nul autre que l'œil de Dieu ne peut mesurer de tels abîmes et de si incommensurables hauteurs. Mère de Dieu, un Dieu lui obéissait : et erat subdilus illis < ; un Dieu la vénérait : un Dieu l'aimait. Ce Dieu fait chair, fait enfant, il fut donné à Marie, après avoir formé d'elle-même, par l'opération de l'Esprit-Saint, son trèssaint corps, de le nourrir de son lait, de le couvrir de ses soins,de lui prodiguer toutes les caresses de l'amour. Et lui, ce Fils de l'Éternel, « Dieu de Dieu, » « vrai Dieu de vrai Dieu, » rendait à sa mère, avec une effusion et des tendresses à jamais ineffables, ces chastes embrassements et ces caresses bénies. Ces divines et délicieuses choses s'épanouissaient pour Marie dans les paroles dj l'Ange : « Voilà que vous concevrez dans voire sein et vous enfanterez un fils... et il sera appelé le Fils de Dieu. »

Après la réalité de l'incarnation et l'affirmation de Ui divinité du fils de Marie, vient, dons les paroles de

I Luc, . i.

t~'» CHAPITRE TROJSifc.MIi:

rAiigc l'annonce de sa grandeur : Celui-là sera gvmul ! Ici encore les siècles ont répondu à la propliétie de Gabriel par Taffirmation solennelle de son accomplissement. Chri.Hiis vincit, Cluislus régnât, Chrislus mperat! Le Christ triomphe, le Ciirist domine, le Christ est roi! Le grand œuvre de Dieu est accomi)li. Venu en ce monde pour transformer le monde, il l'a transformé ; pour renverser le mur de séparation qui désunissait l'homme de Dieu, le ciel de la terre, il l'a renversé ; pour illuminer les âmes des plus étincelantes clartés, il les a illuminées; pour fonder sur la terre la vérité et l'amour, il les a fondées. La terre a cru et la terre a aimé ; des peuples, les uns ont accepté le Christ Roi et ont trouvé dans sa vérité et dans sa grâce la force qui les a transfigurés et la vie qui leur a fait Iraverser les siècles, les autres se sont faits ses persécuteurs, et, brisés un à un par le sceptre qu'ils refusaient de reconnaître, ils ont disparu tous de la scène de l'histoire, les uns comme les autres, ou par la régénération dans la foi, ou par la ruine dans l'apostasie, ont affirmé la vérité de la parole de l'ange : Celui-là sera grand! Une grandeur spéciale au Verbe fait chair, c'est d'être le médiateur universel, le trait d'union qui unit toutes choses, le centre où toutes les parties de l'œuvre divine viennent aboutir. Jésus-Christ, dit l'apôtre, est la raison d'être de tout ; tout se soutient par lui, et l'histoire humaine .entière n'a pas, pour qui l'étudié, d'autre fi[ conducteur que ce dogme du Dieu-Homme, <■ principe et lin » de toutes choses, raison dernière des événements (lui se déroulent à travers les siècles, et devenu, par son incarnation qui lui fait réunir en soi la nature huînaino et la nature divine, tout en tons, — Omnia in ojnnihus. Celte puissante unité de l'histoire qui ramène à .Jésus-

Christ toutes les phases que l'humanité traverse, l'Ange l'énonce en ces mots : Le Seigneur lui donnera le tronc dé David son père, et il régnera dans la maison de Jacob pour toujours, et son régne n'aura point de fin. La première moitié de la vie du genre humain se dépense à préparer le Christ, l'autre jouit de sa venue, subit glorieusement sa conquête, et prépare à son tour les splendeurs de son second avènement. Jacob et les patriarches, David, les prophètes et la loi écrite n'ont fait que disposer le trône où les âges chrétiens viennent l'adorer, « en attendant que tous, dans l'unité de la fol et de la connaissance du Fils de Dieu, nous arrivions à l'état d'homme parfait, à la mesure de l'âge du Christ dans sa plénitude: h Son règne naura point de fin.

En troisième lieu, dit saint Thomas, l'Ange montre le mode dont se fera l'enfantement divin ; intendcbat instruere... demonstrando modum conceptionis *. Marie avait fait vœu de virginité, et cette Vierge bénie, illuminée de clartés si vives et si au courant des désirs et des volontés de son Dieu, savait à n'en point douter que ce vœu était agréé par Celui qui l'avait amenée à le former. Comment donc s'accomplira le mystère annoncé par l'ange? Quomodû fiet istud, quoniam virum non cognosco? Marie ne doute pas comme doutait Zacharic ; le mystère, elle le confesse; l'accomplissement, elle y croit ; elle cherche humblement le comment, — quornodo fiet istud ? Ceux à qui viendrait l'étrange et malencontreuse idée que cette question de Marie était au moins inutile, puisque Dieu se chargeait de toute l'œuvre, n'ont pas même entrevu la grandeur de la scène qui se déroule à Nazareth. Dieu daigne se choisir en Î^Iarie une coopé-

t D. Thom, Sum. lluolog. p. III, qucosi. xxx, ail. 4

176 CHAPITRE TROrSIÊME

ratrice et une associée pour la plus vaste de ses entreprises ; il lui envoie un ambassadeur comme ù celle que le ciel et la terre allaient saluer du nom de reine ; il lui confie ses desseins, il la fait entrer dans le secret de ses conceptions, le devoir de Marie est désormais de les bien saisir, pour les réaliser puissamment. Qu'est-ce qu'un associé d'une grande et difficile entreprise qui ne se soucierait pas d'en pénétrer l'idée et d'en comprendre ù fond l'exécution? Tel ne sera pas la vierge prudente: chargée d'une œuvre immense, elle en veut connaître les conditions et les moyens, quomodo fiet istud ?

L'Ange répond: « L'Esprit-Saint surviendra en vous et la vertu du Tout-Puissant vous couvrira de son ombre. C'est pourquoi ce qui naîtra de vous, étant saint, sera appelé le Fils de Dieu. » Admirable réponse ! On ne sait qu'y admirer le plus, de l'angélique pudeur qui y répand un si délicat parfum, ou de la profondeur des sens qu'elle enferme, et de la plénitude qui y embrasse le mystère entier de l'Licarnation. Remarquons ces mots: obumbrabit tibi, « la vertu du Tout-Puissant vous couvrira de son ombre. » « L'ombre » voilera de si divines opérations. lia raison de l'homme n'y pénètre pas; l'œil de l'homme n'en surprend pas le secret ; le Verbe descendra dans la chair « comme la goutte de rosée se dépose » invisible et silencieuse « sur la terre. » « Quand la nuit sera au milieu de sa course, » « quand tout sera plongé dans le silence, le Verbe de Dieu descendra do ses royales demeures. » Mais d'autres sens encore sû cachent sous ce mot « d'ombre, » obumbrabit tibi. L'ombre, c'est l'abri, c'est la protection, c'est le rafraîchissement, le repos et la joie. Au sein d'une nature desséchée et brûlante, le frais ombrage répare les forces épuisées et ramène au cœur la joie que la lassitude eu

avait bannie. Je me suis assise, dit la Bien-aimée du cantique, d Vombre de Celui que j'ai désiré, et son fruit est doux à ma bouche C'est Marie que nous entendons, et c'est, en Marie, la nature humaine tout entière, assise, après des siècles de lassitude pir un soleil de feu, sous l'ombrage réparateur de l'Incarnation. « L'ombre de la vertu du Très-Haut » apporte à Marie et au monde le plus délicieux repos ; et le fruit, le fruit de la Vierge, le Fils de Marie, est doux à notre bouche.

« Jesu, dulcis memoria, Dans vera cordis gaudia ; Sed super mel et omnia Ejus dulcis praesentia L »

L'ombre se proportionne à l'élévation de la lumière ; elle s'amoindrit à mesure que le soleil est plus haut: autre mj'Stère, Quand la « plénitude des temps fut venue, » et que la Charité divine, à son sommet le plus élevé, en son plein midi, nous eut aimés « à l'excès, » le Verbe vint à nous sous l'ombre de l'humanité qui le voile, ombre amoindrie, « forme d'esclave, « Verbe abrégé^ comme avait dit Isaïe.

Marie sait tout. Elle sait que Dieu va se faire honjme ; qu'il tirera d'elle le corps qu'il va s'unir: que cet enfantement n'obéira pas aux lois ordinaires de la nature, mais sera dû « à la vertu du Tout-Puissant. » Elle tremble, elle est stupéfaite, mais l'Ange lui dit : Ne tremblez pas, ô Marie ! Il lui restait une obscurité, l'Ange vient de l'éclaircir. 0 Marie, le ciel et la terre attendent dans l'angoisse votre réponse, et Dieu daigne la réclamer. Le monde pécheur, « exilé, enfant d'Eve, » cric vers vous ; les anges vous supplient, l'univers est « dans le iiéraissement » de l'attente : 0 Marie parlez l

3. Gabriel a terminé sa mission qui, ainsi que nous l'avons vu plus haut, avait un triple objet : rendre la Vierge attentive à l'annonce du grand mystère; lui dévoiler ce mystère dans toutes ses profondeurs; enfin revenir au ciel porteur de son consentement. Tertio inUndchat animum cjus induccre ad conscnsum.

Le grand mot que Dieu et les hommes attendent de Marie est son ftat, « qu'il me soit fait selon votre parole, » FIAT sccundum verbum tuiim -. C'est ce mot libérateur, d'où Dieu fait dépendre le salut du monde, qui tient en suspens la création entière, et arrête un instant encore le Verbe dans son palais des Cieux. Où Marie nous sorat-elle montrée jamais plus grande qu'à cet instant solennel? Quelle puissance! Quelle majesté ! Recevoir l'ambassade céleste, traiter avec le Très-Haut du rachat du monde, et dire une parole que Dieu attend et d'où il fait dépendre l'œuvre qu'il médite depuis l'éternité et qu'il met toute sa puissance à accomplir ! Le ftat de Marie est tout ensemble une parole de grandeur ; une parole de martyre; une parole d'aspiration et de brûlant désir.

Ce mot établit un rapport saisissant entre la Vierge de Nazareth et le Dieu de la création. Dieu est en face de l'immobile et silencieux abîme du néant. Sans le mot créateur, sans le ftal de sa puissance, tous les êtres ])0ssiblc3 resteront à jamais enfouis dans cet infranchissable sépulcre. Mais la parole créatrice s'est fait entendre, le néant s'est entr'ouvcrt, des milliers de mondes en ont jailli pour s'enivrer de gloire, de beauté et de vie. Voilà le Jéhovah de la création. Cette grandeur et cette puis:^ancc, il les communique à Marie. Jusqu'à son ftaLv'icn n'est fait. Le monde e.st enseveli dans son

LES RECITS DE LA NAISSANTE i rj

crime, « mort dans son pcché ', » dit l'Apôtie ; « blessé qui dort au fond d'un sépulcre-, » dit le propliete ; l'humanité « est sans Clirist, sans Dieu en ce monde, » tout est mort, tout est pourriture, tout est chaos, tout est néant ; l'univers « semble vivre et il ctt mort'. • Marie dit une parole : fiat ! Tout chan.i^e, tout se crée, tout s'organise dans le monde surnaturel et divin, Dieu descend, le Médiateur pacifie le ciel et la terre, le salut de Fhomme est assuré, l'attente des siècles est remplie, la terre est pleine de l'océan de la grâce, et le ciel de l'océan de la gloire. Un seul mot de Marie « et tout a été créé '. »

Mais que ce mot est grand encore par un tout nouveau côté ! C'est le mot suprême du martyre ; c'est la parole qui voue celle qui le prononce aux exigences implacables de la Justine divine, et qui « la cloue » sans pitié « à la croix du Fils » que cette parole lui fait enfanter. Ne nous représentons pas l'âme de Marie ignorante et fermée; dès sa conception immaculée, Marie est inondée des lumières surnaturelles et divines : elle sait infmi-

ï Ephes. — ^ Psal. — ' Apo3. — * Scieadum quod (lacarnaliû* nis) Sacramentum tuac primum consummalum fuit cum virgo diceret : fiai!... Nolaadum quod huic verbo alludit Bernardus ia hune modum. (0 Maria), exspectat angélus responsum luura. Tempus eniiu est ut reverlatur ad eum qui raisit illum. Exspeclamus et nos, Domina, verbuin miseralionis quos miserabililer preuiil senlenlia daiunalionis. Hoc supplical ad le, o Pia Virgo Maria, Ilebilis Adam cum misera sobole sua, hoc Abraham, hoc David, hoc cieLeri sancîi Dagilant, hoc tolus mundus exspectat... 0 Domina, responde verbum quod exspoclat terra, inferi et supcri. I|i--c quoquc omnium Rex et Domiaus quantum concupivit dccorom luum tautum dosidorat respousu.u luum (l). Thom. ûpus* r.'iL LUI art.l .)

180 CHAPITRE TIlOISlÈMIi

ment plus que les Patriarches et les Prophètes du mystère de la croix; plus qu'Abraham elle connaît l'immolation exigée du Très-Haut ; plus que Moïs3 elle a porté par avance « l'ignominie du Christ ; » plus qu'Isaïe elle a eu devant les yeux la terrible et poignante vision de « l'homme de douleurs, » « frappé pour nos crimes, broyé pour nos iniquités, livide, sanglant, couvert, comme un lépreux, de plaies brûlantes de la tête jusqu'aux pieds. » D'ailleurs c'était dans la plénitude de sa volonté, selon l'enseignement de saint Thomas et des théologiens, que son consentement devait être donné; mais cette plénitude de volonté entraînait à son lour une plénitude de connaissance : Marie devait savoir pleinement ce à quoi l'engageait sa parole, et ce que renfermait pour elle le fiai qu'elle prononçait à la face de la terre et du ciel. Or que renfermait ce fial^ sinon toute une vie de douleurs couronnée par l'épouvantable drame du Calvaire? Marie embrassa toutes ces sombres j.erspectives ; elle vit la longue suite de ses douleurs, et, se dévouant avec d'inexprimables ardeurs au salut du monde, elle dit de toute la force de son magnanime cœur: fiai, « qu'il soit fait ! »

Et ainsi ie mot de Marie devient le mot de l'aspiration et du désir. Comme Marie résume en elle toute la force des martyrs, elle renferme en son âme tous les désirs et les aspirations véliémentes des patriarches, des prophètes et des justes de l'ancienne loi. David laiss.iit fréquemment échapper de son âme et de sa lyre ce cri de l'espérance etdudésir:/taf.'/îai.' C'est le cri qui s'échappe de toute l'ancienne alliance; mais quel retentissement plus profond eut le cri de l'âme de la Vierge ! quelle poilée eut son fiall puisqu'il alla, jusque dans l'inaccessible abîme du sein du Père, chercher le Vei'bo

LES ULCnS DK LA N\;eSANCE l'St

et l'amener parmi nous '. L'histoire de notre délivrance et de notre glorificalion se circonscrit ainsi entre deux grandes et divines clameurs : le fiai de la Vierge à Nazareth, le consummaluin est de Jésus à la croix.

IV. — La grande parole est dite, il ne nous reste plus qu'à contempler les merveilles qui en sont la suite, et les prodiges divins qu'elle multiplie. « Ecoutez la parole de Marie : « Je suis la servante du Seigneur, qu'il me soit fuit selon ta parole. » Qui est ce qui parle ici ? c'est l'humilité, c'est l'obéissance. Elle ne s'élève pas de sa nouvelle dignité, elle ne se laisse pas emporter à la joie, elle déclare seulement son obéissance. Et aussitôt les deux sont ouverts, tous les torrents des grâces tombent sur Marie; l'inondation du Saint-Esprit la pénètre toute ; le Verbe se revêt de son sang très-pur, et il emprunte d'elle ce sang pour le lui rendre un jour en la croix. Celui qui se donne à tous les hommes veut que Marie le possède seule neuf mois tout entiers; c'est qu'il aime converser avec les humbles. Le Père la couvre de sa vcrlu ; et la faisant la mère de son Fils unique, il la tire au-dessus de toutes les créatures pour l'ossocier en quelque façon à sa génération éternelle. Ce Fils qu'il engendre toujours dans son sein parce qu'il

' In hoc vorbo U'ia comiiicii'.labilia deBeala Yirgiiie langunlur : mysleriu;n huinililaUs, dcïiiJL'rlum carilalis et inyslerium creduiilalis... Cum magna dcvolione proniissum angeli oplat adiniplori. Quod aulcm optando dcsidorabal, secundiim promissu:;i angeli vokuilalem Dei in se adimplcri, ex carilale processii. ; undi! Beniardus : Maria vchomcnlia desidorli, fcrvoro dileclionis, puritate orationis fonlem aUingit sublimcni. (D. Tiiom. Ojnisad. [.II!, ait. 1.)

182 CHAPITUE TROISIÈME

est si grand et si immense qu'il n'y a que l'infinité du sein paternel qui soit capable de le contenir, il l'engendre dans le sein de la sainte Vierge ^ »

Voilà la merveille des merveilles ; voilà le prodige « nouveau » qu'avait annoncé le prophète : « la femme environnera un homme. » Voilà « les grandes chose? que le Tout-Puissant a faites en Marie, » comme le chantait elle-même dans son divin cantique la Vierge glorieuse et bénie. « Ces grandes choses, » laissons saint Thomas nous en dérouler toute la suite avec la précision merveilleuse de son génie et le poids de son autorité. Elles se rapportent au Verbe, à Marie, à nous.

1. A peine le fiat du consentement est-il prononcé que les merveilles se produisent. 1» Le corps du Verbe incarné est formé du plus pur et du plus virginal sang de Marie, et il est formé de Marie par l'effet d'une puissance surnaturelle et divine, par l'opération ineffable du Saint-Esprit -. 2" Le corps de Jésus-Christ ne subit pas dans le sein virginal l'imperfection, ni l'action successive du temps. Dès le fiat de INIarie, dès l'opération de l'Esprit-Saint, la conception est parfaite, le Verbe est uni à un corps organisé, complet, parfait. Le prophète chantait : inipei'fcclum meum videruni oculi tui'^. Cet imperfectum, le corps très-saint du Verbe ne le connut jamais. « Dès l'annonce de l'ange, dit

• Bossuet, 3« sermon pour la fêle de l'Annoncialion, secoiul point. — ' Ad siipenuUuralem inodiini gcucralionis Cliristi pci'Uiii;l iiuod activum princiiiiuiii iii goncraliono illa fueril virLus gupei'naliiralis divina, scd ad naturalem nioduni goiieralionis ojiis perlinet (|uod maleria de qua corpus ojus coiincj)liiin est sit coiiforiuis inaloriœ quani ali;o sub:uuii6U-aiit ad coiicopLioiiom prolis. — ^ Psal. CXXXVUl.

saint Grégoire, dès la venue de l'Esprit-Saint, à l'instant, le Yerbe descend en Marie ; à l'instant , il y est fait chair : » paroles que saint Thomas développe et précise ainsi : « Cette instantanéité convenait à la puissance infinie de l'Esprit-Saint par l'opération de qui l'humanité du Verbe était conçue. La puissance de l'action est en raison directe de la force de l'agent, d'où il suit qu'un agent d'une puissance infinie peut en un instant réduire la matière qu'il met en œuvre à la forme voulue. » 11 ne pouvait convenir à l'humanité du Verbe Fils de Dieu d'être tributaire des faiblesses, des imperfections et des retards des conceptions ordinaires '. 3» Dès le premier instant de la conception, l'âme très-sainte de Jésus- Christ fut unie à son corps. Cette' âme était à ce premier instant de son union dans la plénitude de ses facultés en acte. La raison, la volonté, le cœur, l'imagination, tout en Jésus-Christ jouissait de son plein épanouissement 2. 4" L'union hypostatique se fit dès ce premier

* Non emra erat congruum ut corpus humanum assumeret niai formatum. Si autem ante formationem perfectam aliquod tempua conceptionis praecessisset non posset tota conceptio attribui Filio Dei quae non allribuitur ei nisi ralione assumptionis. Idco in primo instanti... fuit perfecte formatum corpus Christi ei assumptum. Et per hoc dicitur ipse Filius Dei conceptus, quod aliter dici non posset. (D. Thom. Sum. theolog. p. III, art. 1.) — ' Dicendum quod ad hoc quod conceptio ipsi Filio Dei altribuatur, ut in symbolo conlilemur dicentes : Qui conceplus eslde Spirilu Sanclo, uccesse est dicere ipsum corpus Christi, duiu conciperctur, esse a Verbo Dei assumptum. Ostensum est autem supra quod Verbum Dei assumpsit corpus, mediante anima, et animam mediante. spiritu, id est intellectu. Undeoportuit quod i:i piimo instant! conceptionis corpus Christi essel animatum anima ralionali. (D. Thom. Sum. Iheolog., p. III, quo)st. xx.xni, art. 2.)

Ib'i CHAPITIlt; TROISIEME

instant de Ir. conception. Dès ce premier instant, I.i grâce inonda l'humanité du Verbe, « l'iuiile » de l.i divinité la sacra de son inell'able onction, et les mystérieuses noces du Fils de Dieu avec la nature humaine se célébrèrent dans le virginal sanctuaire du sein do Jlarie '. 5" Dès lors Jésus-Christ, dans son humanité, fut rempli de toute la plénitude des grâces divines ^. 6° Dès lors, saint lui-même et sanctificateur du monde, Jésus-Christ mérita le salut, lasancliiication, la glorilication du genre humain, et pour lui-même rincompréhensible honneur et l'inénarrable béatitude dont le Père dota ce Fils bien-aimé '. 7" Dès le premier moment

1 Dicendum q lod, sicul supra dictuui est, proprie diciiiiu.s Dcuui lacluiu esse lioiniiiem; uoii aiileiu proprie dicimus quod hoiuo facLus sit Deus; quia sciiicet Deus assumpsit sibi id quod esthomiuis; non autem prœexUtit in quod est hominis, quasi per se subsislens, anlcquam suscipcrclur a Verbo. Siauleiucaro Cimsli fuisset concepla uiitequaiu susoIperoLu.'; a Verbo, liabuissel al'quondo aiiqunm liyposlasiin prœler hypolasiin Voibi Doi quodeslconlra raliouem Incarnationis, secundum quam jjoniauis Verbum Dci esse unilum humanae nalurœ et omnibus parlibus ejus in unilale liyposlasis. Nec fuit convcniens quod hypostasiiu prœexistenteia humanae naturœ vel alicujus partis ejus Verb.uu Dei sua as6Uiiii)tione deslruerct. Et ideo contra lideui est diccro quod caro Chiisli prius fueril concei)ta, et postmodum assuiupta a Verbo Dei. (D. Thom. 6'u/n. Ihcoloy. p. 111, «(uuesl. xxxiu. art. 3.) — - Abundaulia gratiie saaolilicantis aniniaui (..inibl. dcrivdtur ex ipsa Vorbi uuioue : osleiisuiu est aiiteiu supra (|UjiJ iu priaio instaiiti sutu coiicui)tioui3 cor]iuâ (Jhristi auimatuiii lui: et a Verbo Dei assuniiiUun. Uude cousequeus est quod iu prian,instan i suaî concoplionis Chi'istus iiabuorit pieuiludiiicai giali;r sauctilicanlis auiiu;iiii et eorpus ejus. (D. Thom. Su,n. I/u'oIdj. p. 111, qu;est. XXXIII, art. I.) — •' Est dupl^'X siuctilicalio: uua fjui doni ailuitorumqui secundum propriuin acluiu sanctilicanlur; ai;.-

LES i:iXITS DE L.\ NAISSANCTÎ 18')

de sa conception, l'âme bienheureuse de Jésus-Christ jouit de la vision béatifique *. 8° Enfin, comme conséquence de tout ce qui précède, le Verbe incarné, dès le premier instant de sa conception, rendit à son Père des hommages et des honneurs infinis; dès le sein maternel il commença son ministère d'action de grâce et de louange ; il fut pontife de religion aussi bien que rédempteur du monde. Dans le temple immaculé où il s'enferme avant d'apparaître aux hommes, il prie pour eux, il leur mérite le pardon et l'accès auprès de son Père ; « il offre... des supplications et des prières, » et nul autre que l'œil de Dieu ne pénétrera l'ineffable perfection de ce culte et de ce sacerdoce dont le Verbe incarné s'est acquitté au premier instant de sa conception, à cet instant où le prophète lui prête ces paroles : ecce venin ut faciam volunlatcm tuam : « Voici, mon Père, que je viens pour remplir votre volonté. »

autem puerorum qui non sanctificantursccundum proprium actum tidei, sed secundum fidem parentum vel Ecclesiae. Prima autem sanclilicatio est pcrfeclior quam secunda, sicut actus estperfectior quam hal)itus,et quod esi, per se eo quod est per aliud. Cum ergo sanclificatio Christ; fuerit perfeciissima, quia sic sancLificalus est ut esset aliorum sancli(icator,oonsequcns est quod ipse secundum proprium molum liberi nrbitrii in Deum fuerit sanclificatus ; qui quidera motus liberi arbilrii est merilorius. Unde consequens est quod in primo iaslaiili sua^ ^oncoptionis Christus meruerit. (D. Tiiom. Sum. Iheolofj. p. III, quajst. xxxiv. art. 3.)

'Non fuit couvonions ut Christus in sua conoeptione acciperct gratiam habitualcm tantum absque actu : acccpit enmi gratiam ion ad mensuram. Gralia autem viatoris, cum sit deficiens a gralia .•omprehensoris, habet mensuram minorem respeclu graliaj .'omprehonsoris. ,Unde manTesl.ura est (|Uod Ciirislus in primo ;astanti conceptionis accepit non solum timtara gratiam quanlam

18G Cll.VIMTltE TUOISlliME

2. Quant à Marie, le consentement qu'elle donne à l'Anf^c devient, par la maternité divine qu'il lui confère le point de départ de ses plus sublimes grandeurs. En Marie tout suit le privilège de la maternité divine, tout s'y rattache comme à son centre. On oppose parfois, par un jeu d'hypothèse, la virginité de Marie à sa maternité; on a tort : Marie n'était la vierge immaculée que pour devenir la Mère du Verbe incarné et ne fut cette Mère bienheureuse que comme Vierge immaculée. Klle ne pouvait renoncer ù sa virginité par la raison péremptoirc que la maternité divine entraînait la virginité, ne devant s'accomplir que dans un sein vierge et immaculé. Mère de Dieu, Marie se trouve élevée à d'incommensurables hauteurs au-dessus de toute créature. Rien n'approche, dans l'ordre créé, de la plénitude de la grâce qui lui est départie ; rien n'approche non plus de la gloire qui est l'épanouissement de cette grâce; Marie forme un ordre à part, tout prend pour elle des proportions uniques ; tout revêt une perfection spéciale, et la conduit à des honneurs qu'elle seule obtint jamais. Le sommet de grandeur divine le plus élevé qu'une créature puisse atteindre est bien assurément l'union liypostati(]ue avec Dieu : union qui des deux natures fait une personne unique : c'est la grandeur à laquelle fut portée la nature humaine quand le Verbe daigna se l'unir dans l'unité de personne. Cet ordre est tellement sui'éminent, qu'il touche aux der-

coniprclionsores liabcnt, sed ctiam omnibus comprchensoribu3 inajorcm. Et quia graiia iila non fuit sine aclu, consequens est (|U0(1 aclu fucril comprehensor, vldcndo Deum jjcr csscntiam olarius cœlcris c;"calu.-ls. (D. Tliom. Sum. Iheolog. p. III. qu.Til. xwiv, arl. 'i.

nières profondeurs de la divinité, et va se perdre en elle. La grandeur propre et incommunicable de Marie, c'est de se rapprocher le plus qu'il est possible de l'inaccessible élévation de la nature humaine dans l'union hypostatique. Quels liens entre le fils et la mère! Qui est plus de la mère que le fils? qui est plus du fils que la mère? Qui donc se rapproche plus du Verbe incarné que celle qui lui donna sa naissance dans la chair? Suarez ne craint pas d'avancer que la maternité divine appartient à l'ordre hypostatique, à cause des relations si intimes qui unissent Marie à Jésus. Mais étendons encore ce point de vue déjà si vaste. Par la maternité divine, Marie entre en des relations ineffables avec les trois personnes de la très-sainte Trinité, elle est transportée jusque dans l'inaccessible monde qui est Dieu même; elle fait, pour ainsi parler, partie des divines choses qui s'y accomplissent; elle devient dans la réalité et par grâce, ce qu'Eve rêvait d'être dans la folie sacrilège de son orgueil. Le voilà devenu comme l'un de nous ! disait Dieu à Adam avec une ironie sanglante. C'est à ce sommet effrayant de grandeur que le même Dieu élève par le pri\dlége de la maternité divine l'humble vierge de la Judée. Dieu peut dire d'elle : La voilà devenue comme l'un de nous. Un Père de l'Église a bien osé appeler Marie le com^ plément de la Sainte Trinité. Marie est Mère de Dieu, nous n'avons plus à le démontrer, mais entrons dans le détail de cette mystérieuse union du Fils et de la Mère. Jésus-Christ associait sa Mère à tous ses sentiments, à toutes ses pensées, à tous ses désirs, à toutes ses aspirations divines. Chaque opération de l'àme de Jésus avait son contre-coup dans l'àme de Marie; ensemble tes deux âmes priaient, ensemble elles adoraient le

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Père; et leurs dcax voix fonnuietit la même prière; leurs deux amours se confondaient dans de communes ardeurs; ensemble Jésus et Marie s'immolaient pour le salut du monde ; ensemble ils s'olîraient à Dieu comme victime, et la même cbarité faisait d'eux un unique holocauste. Jésus possédait par nature ce qu'il donnait à Marie par communication et par grâce. Entre la Mère et le Fils tout ainsi devenait co.nmun et les liens les plus ineffables les unissaient l'un à l'autre.

Marie est fille du Père. Trois choses, dit saint Thomas, constituent la filiation : l'origine, la ressemblance, l'identité de substance. Si tous nous venons de Dieu, quelle distance sépare néanmoins notre origine de celle de Marie! Nous venons de Dieu sans doute, mais hélas! nous venons aussi du péché. En môme temps que Dieu forme notre âme du souffle de son amour et de sa vie, le poison s'y inocule par la chair qui y est jointe, «< l'iniquité nous enfante, et notre mère nous conçoit dans le péché; » et à peine notre âme subit-elle le contact de cette chair viciée, qu'elle en prend l'infection et en contracte la souillure, comme une eau pure s'altère dans le vase sali et fétide où elle est versée. Marie sortit tout entière de la main divine; rien ne se mit entre Dieu et elle ; « le péché n'entra pas, » pour le déformer et le rendre méconnaissable, dans le chef-d'œuvre de l'Ouvrier. Et comme Dieu se complut dans ce chef d'œuvre de sagesse, de bonté et de puissance! Avec quel paternel amour il orna des plus splendidcs parures cette bien-aiméc enfant de son cœur! Quelle profusion de grâces! Quelle magnificence et quelle variété de privilèges! C'est tout ornée de pariu'cs, tout étincelanle d'or et de pierreries, tout emlvuimée des plus dèliricux parfums, que le

LES RÉCITS nR LA NAISSANCE 189

i/Pophète la contemplait dans le sanctuaire de sa gloire- V La reine est assise à votre droite, 6 Dieu! sous son f-êtement d'or, ornée des parures les plus variées ; » et •°ncore : « Le roi est épris de votre beauté, » ô Reine, ô fille chérie du Père. Le Père aime en sa fille le reflet et la ressemblance de ses propres perfections et de son infinie beauté; fille du Père parce qu'elle fut créée par lui dans Tinnocencc et avec les soins du plus vigilant amour, Marie l'est donc encore par la ressemblance que sa sainteté suréminente et la plénitude de la grâce met entre elle et la divinité. Saint Thomas définit la grâce sanctifiante « une participation créée de la nature divine. » La grâce imprime en nous un cachet divin, elle nous fait refléter Dieu, étinceler de la lumière même de Dieu, elle nous transfigure en sa ressemblance, si bien que nous sommes avec limite et mesure et par participation ce que Dieu est sans mesure infiniment et par lui-même. Si tel est le mystère de la grâce en chacun de nous, que sera-t-il en Celle qui est pleine de grâce? Inondée des flots pour ainsi dire infinis de la grâce, plongée et comme ensevelie dans la lumière divine, qui nous dira l'éclat qu'elle en tire et la ressemblance avec Dieu qu'une telle efl'usion de la grâce imprime en elle? Si le simple fidèle, par rcfi"et de la grâce sanctifiante, peut se dire l'image de D;eu, quelle perfection revêtira cette Image en Marie qui ne reçoit pas la grâce dans la mesure ordinaire, mais sans mesure, sans proportion et comme infiniment? Que Marie est donc bien la fille du Père sous ce second rapport, la ressemblance ! Elle l'est aussi 5îOus le troisième, et d'une façon plus spéciale et plus Viicommunicable encore. Tout à l'heure nous la poufions en quelque manière comparer au.\ autres saints ti aux anges, ici tout rapprochement devient impos-

sible, Marie toute seule, par le privilège de sa Maternité divine, entra profondément en communication de la substance du Père. Son Fils, Dieu et homme, se fait en elle un médiateur et comme un trait d'itnion ineffable. Par son Fils auquel elle tient du plus profond de son être, puisque ce Fils est la chair de sa chair et le sang de son sang, Marie touche à Dieu aussi parfaitement qu'il peut être donné à une créature d'y toucher. Son Fils, qui est de sa substance, est en même temps de la substance de Dieu : tout à la fois fils du Père selon sa génération éternelle, fils de Marie selon sa naissance temporelle et sa venue dans la chair. Par Jésus-Christ, son fils, Marie touche donc à Dieu le Père et communique à sa substance autant que le peut faire un être créé.

Mère de Dieu, fille de Dieu, Marie est nommée encore épouse de Dieu; et ce titre se confirme aussi magnifiquement que les deux autres. L'Ange ne le lui donnaitil pas implicitement quand il lui disait ces mystérieuses paroles : « L'Esprit-Saint surviendra en vous, et la vertu du Tout-Puissant vous couvrira de son ombre ; c'est pourquoi ce qui naîtra en vous, étant saint, sera appelé le Fils de Dieu? » Sous d'autres et très-sublimes rapports, Marie est dite l'épouse de Dieu. L'union et le. don mutuel de soi, la fécondité, l'éducation des enfants, le commerce des biens et la réciprocité des dévouements et des services : voilà le fond des unions de la terre. La mystérieuse union qui fait de Marie l'épouse de Dieu ne repose pas sur d'autres bases et n'obéit pas à d'autres conditions. L'amour et le don mutuel de soi, ne furentils pas admirables entre Marie et son Dieu? Elle s'était donnée à lui tout entière dès l'aube de sa raison et de sa vie, et son existence fut un perpétuel don d'elle-

même. Quant à Diea, en dehors de l'union hypostatique, à quelle créature se donna-t-il comme il se donna à Marie ? qui fat comme Marie toute pénétrée de la divinité, « couverte de son ombre, » pleine de sa vertu ? qui nous dira l'union que l'ange laisse entrevoir sous ces deux paroles : gralia plena et Dominus lecum ? La fécondité de cette épouse de Dieu tient en quelque manière à l'infini, elle touche à la fécondité du Père puisque Marie engendra dans le temps Celui que le Père engendra dans l'éternité. Comme Dieu encore et avec Dieu Marie engendre les élus, elle est bien véritablement la Mère des vivants. Eve, si en cela elle n'eût été la figure de Marie, n'aurait porté ce nom que par une sanglante ironie, elle qui fut bien plutôt une source de désolation et de ruine, et la mère des morts. Mais elle préfigurait Marie qui est la mère commune de tous les élus de Dieu. Marie les enfante tous à la vie divine dont elle est en Jésus-Christ et par Jésus-Christ l'intarissable source, gratia plena. Et ceux qu'elle enfante ainsi divinement, elle les élève pour Dieu, les instruit de ses leçons maternelles, les soutient de ses conseils, les fortifie de sa protection souveraine, et les vivifie à travers tous les siècles de la vertu toujours vivante de ses exemples.

Enfin la réciprocité des dons et des services entre Dieu et Marie, surpasse en douceurs intimes tout ce que la langue des anges en pourrait dire. Du Père, Marie reçoit la fécondité divine et la puissance sur le Fils même de Dieu. Par Marie, Dieu reçoit le plus ineffable des dons : un Fils, son égal. Dieu comme lui, infini comme lui, éternel comme lui, et comme lui digna d'honneurs et de louanges infinis, et néanmoins abaissé à ses pieds, son inférieur, son sujet, pontife de sa

l^- CHAPITRE TU0IS1È.ME

gloire, victime de sa volonté souveraine, holocauste de son infinie Majesté. C'est par Marie qu'un Dieu est adoré, servi, prié par un Dieu; c'est par eil3 que le Père reçoit ces hommages parfaits comme lui-même, et voit par toute hi terre et au plus haut des cieux s'organiser ce culte divin d'où il tire les seuls honneurs qui soient dignes de lui, et d'où jaillit la glorification parfaite de toutes ses perfections et de toutes ses grandeurs. Du Fils, Marie reçoit le titre d'où naissent tous ses privilèges et toutes ses grandeurs, la maternité, divine. Mère du Christ, elle possède « les inscrutables l'ichesses du Christ : » que peut-il manquer désormais à qui possède « Celui qui tient enfermés en soi tous les trésors ? » Le Verbe reçoit de Marie un être nouveau qui lui permettra d'accomplir la mission que lui confie son Père, et de multiplier les prodiges inouïs dont l'ensemble forme le mystère de la Rédemption. C'est par sa naissance de Marie que la sainte humanité du Verbe peut pratiquer les vertus dans une perfection infinie et mériter des honneurs dont nulle intelligence créée ne comprendra jamais la sublimité. De l'Esprit-Saint Marie reçoit la mystérieuse puissance qui la fait Mère du Verbe incarné, mais en retour elle devient entre ses mains l'instrument apte et docile à ses plus divines opérations et ses plus merveilleux ouvrages '. Ces principes une fois posés, laissons

« Concoplionem corporis Chrisli tota Trinitas est operata. Altribuilur laincri lioc Spirilui Sancto triplici ratione. Primo quifJcm quia hoc congriilL causai Incarnationis quœ consideralui ex parte Dei. Spirilus euim Saiicliis est amor Palris et FiJii. lior autom ex iiiaximo Dci aiiiorc provonit ut Filius Dei carnem sibi assumeret in ulcro virginali. Secundo quia lioc congruit causalucniaalionis ex parte naturaî assumptae; per hoc enim datui

aller nos pensées, élevons surtout nos cœurs vers ces immensités incommensurables des perfections et des gloires de Marie : aucun horizon ne se laisse voir dans cet océan, aucune limite dans ce ciel; la raison éperdue s'y abime, l'imagination ne s'y peut plus soutenir, et l'âme ravie de tant de grandeurs, ivre de tant de beautés et de splendeurs si divines ne trouve plus que ces paroles d'un serviteur de la divine Vierge: «O grandeur inconcevable de Marie! 0 sainteté ineffable! tu me ravis, tu m'arraches les larmes des yeux, tu m'ôtes les paroles du cœur, la pensée de l'esprit ; je te révère et ne puis plus!.... »

3. Telles sont sur Jésus-Christ et sur Marie les conséciuences magnifiques du fuit que Marie dit à l'Ange et du consentement qu'elle donne à son Dieu. Sur nousmêmes cette parole déborde en flots de bénédiction; nous ti:ons d'elle toutes nos richesses du temps et de l'éternité. C'est elle qui termine nos longues misères et inaugure nos brillantes destinées et notre divine fortune. « Nous étions morts par nos péchés. » C'est la parole de Marie qui députe vers nous le Dieu qui nous rappelle à

inlelligi quod huinana natura assumpta est a Filio Dei... ex sola gratia. Tertio quia hoc congruit termine Incarnationis : ad hoc eniiu lerminata est Incarnatio ut honio iila qui concipiebatur cssot sanctus et tilius Dei. Ulrumquc horum atlribuitur Spinlui S;uicto. Narn per ipsum cîliciuntur homines lilii Dei secundum illud Galat. IV, G : u Quoniain eslis filii Dei misil Deus spirilum Fijii sui in corda vestra chunaiiteai : abba, Palcr. » Ipse est eliaai spirilus sanctilicationis. Sicut ergo alii per Spiritum Sanclum sanclificanlur spiritualitcr ut sint lilii Dei adopLivi, ita Çhrislus par Spirilum Sanclum est la sanctUate conceptus ut cssel Fiiius Doi iialuralis. (D. Tliom, Sum. Iheolog. p. Ill.quaest. xwir. art. 1.)

la vie. Nous étions exilés, elle nous redonne .-.i patrie perdue. Nous étions maudits pour nos révoltes par un Fère las enfin de notre obstination à l'outrager ; c'est Marie qui ouvre les premières ouvertures à notre réconciliation. Nous étions « sans Christ, » elle nous le donne; « sans Dieu, » elle l'apaise et le rend propice; « étrangers à la vie d'Israël, » à la vie sainte, à la vie des élus de Dieu, cette parole bénie nous y élève; « sans l'espérance des testaments, » cette parole nous en ouvre les infinies richesses. Nous étions pauvres, cette parole nous faitriches destrésorsdu Ciel; nous étions hommes, cette parole nous fait dieux ! Cœlum innovavit^ mundum purificavit, paradisum aperuit et sanctorum animas de infernoliberavit*.

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