‹ Jésus-Christ (volume 3)Chapitre 12 sur 32 · L'AVE MARIA · texte numérisé non relu

L'AVE MARIA

Nous ne pouvons, dans une étude comme celle que nous avons entreprise et dont la doctrine de saint Thomas compose tout le fond, ne nous pas appesantir plus encore que nous ne l'avons fait sur les paroles de l'Ange à Marie. Depuis dix-huit siècles ces paroles sont le patrimoine de la foi et de la piété chrétiennes ; depuis près de huit cents ans des milliers de cœurs les méditent et des milliers de lèvres les répètent chaque jour. Ces paroles venues du ciel, dictées par Dieu à son ambassadeur renferment le plus beau, le plus solide et le plus complet traité des vertus, des prérogatives et des

« D. Thom. Oimscul. LUI, arl. K

gloires de Marie, et, comme s'il leur manquait un titre à notre admiration et à notre étude, le prince de la théologie catholique, celui que l'on a pu nommer l\i)iQe de r École, y a consacré la puissance de son génie et nous en a laissé, dans un de ses opuscules, le plus admirable des commentaires qui en aient été faits. Avec lui nous ne suivrons d'autre ordre dans cette étude que la suite même des paroles de l'Ange; scrutant avec soin chacune d'elles et en retirant l'or et les pierreries dont elles sont l'inépuisable mine.

I. — Ave... Nous le disions plus haut, ce mot consacre une subite et immense révolution dans la destinée de la nature humaine. Jusqu'à ce mot l'homme porte le poids de .son remords avec le souvenir de sa chute ; il se fait justice à lui-même et recueille sur son front flétri la moisson de honte que sa folie orgueilleuse a semée au paradis de l'Eden. Il fuit Dieu dont il ne peut plus supporter l'approche ; il tombe aux pieds de l'ange qu'il adore et qu'il redoute, et dont il confesse par sa terreur la puissante supériorité. Dans tout le cours de l'ancienne alliance, nous rencontrons l'homme abaissé devant l'ange , brisé par le double sentiment de la honte et de la terreur. L'homme semble voir toujours l'épée flamboyante que tenait à la porte de l'Éden l'ange chargé d'en interdire l'entrée et d'en chasser sans pitié les coupables. Telle est même l'erreur de l'homme sur la nature des anges et son illusion en face de la splendeur de ces frères d'en haut restés innocents et fidèles, qu'il se jette à leurs pieds, croyant adorer la majesté même du Très-Haut. Une triple prééminence de l'ange sur l'homme déchu

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expliquait, dit saint Thomas, la nature do cesrappons qu'ils avaient entre eux*. L'ange d'abord est une nature spiriluelle, miroir plus limpide, image plus saisissante de la nature divine : l'homme est corps en même temps qu'il est âme, constitué par là même, et abstraction faite de sa chute, « un peu au-dessous de l'ange. » Mais si son origine accuse quelque infériorité et met entre lui et l'ange quelcjuc distance, la chute rendit cette distance incalculable : l'ange était reste dans les sublimités de sa nature : l'homme gisait au fond d'un abîme de misères. Il était devenu « chair » jusque dans son âme : tout en lui avait i)ris la ressemblance de la terre, de terra terrenus ; ses pensées, ses affections, ses désirs, ses aspirations intimes se courbaient vers les hontes des voluptés des sens, des cupidités de l'or et des frivolités de la vie : aigle dont une flèche meurtrière avait brisé le vol, et qui était lourdement retombé sur un sol fangeux. L'ange, en second lieu, n'est plus voyageur, il est éternisé dans la gloire, il habite la patrie; il est aux pieds de Dieu plongé dans la divine extase de la vision béatifique et inondé de délices et de splendeurs : l'homme est l'hôte de l'exil, il traverse l'épreuve chargé du lourd fardeau de la déchéance, loin de son Père, loin de sa patrie dont son péché le chasse et où la Rédemption ne l'a pas encore replacé. La malédiction antique pèse toujours sur son front déshonoré et l'héritage éternel lui est inaccessible sans le Médiateur qui n'a point encore paru. Enfin, en rapprochant de l'ange l'homme même que la grâce justifie et élève jusqu'à la vie divine, il reste une différence de dignité assez grande pour mettre celui-ci aux pieds du premier.

t D. Thoiii Opii'XitL Vin.

r.ES RÉCITS d:-: la naissance 197

L'ange est tout éclat, toute splendeur, toute pureté, sans que rien ne voile sa gloire, n'atténue sa grandeur et n'altère sa beauté; l'homme « renferme le trésor » de sa vie déiforrae <« dans un vase d'argile, » dans une nature qui garde, au sein de la réhabilitation les traces profondes de l'ancien péché. L'auge est un être vierge et neuf, l'homme un être anciennement déformé et dont la beauté refaite laisse voir quelques vestiges de la plaie qui l'avait hideusement défigurée

Tel était l'homme, même juste, que l'ange, dans ses ambassades, rencontrait sur la terre et voyait se jeter plein d'une mystérieuse terreur à ses pieds. Mais voici que tout à coup les rôles changent, les situations se renversent ; une créature surgit du sol désolé de ce monde, qui n'a du monde que la réalité de la nature humaine, mais qui, dans cette nature, porte tous les trésors d'une sainteté, d'une grâce, d'une gloire élevées à l'infini. Le peuple angélique pousse un cri d'étonnement : Qui est celle-ci qui s'élève du désert ? et il se jette à ses pieds dans la personne de son mandataire Gabriel. Et si les situations sout renversées, c'est que l'ordre de dignité est renversé comme elles. C'est l'ange qui est l'inférieur, c'est Marie qui est la Reine. La triple suréminence que l'ange avait sur l'homme, Marie l'a sur l'ange. En Marie plus de grâce. L'ange est plongé dans l'océan de la grâce, il lui en est fait la plus magnifique dispensation ; mais l'océan même de la grâce entre

« Quod antiquitus non reverebatur hominem augeliis sed homo angelum, ratio est, (juia angélus erat major hoinino et hoc quantum ad tria. Primo (juanlum ad dignilatom... Secundo quantum ad familiaritatem ad Deum... Tertio proeminebat propler pleniludinein spleadoiis glorice divince. (D. Tlioni. Ûpuscul. VIII.)

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en Marie, s'identifie en elle, et c'est, pour ainsi parler, Marie qui devient l'océan de la grâce, gralia plena. Le Fils qu'elle porte en elle est l'auteur de la grâce, il en est l'inépuisable source; et ce qu'il est par nature, il fait que sa Mère le devient par communication. D'où il suit que de Marie la grâce tombe sur l'ange dont elle est, par son Fils, l'illuminatrice et la Reine. En Marie, union plus étroite avec Dieu. Nous avons vu les relations si mystérieusement intimes de Marie avec les trois Personnes divines : qui des anges se rapproche d'une semblable intimité? Quel ange peut être jamais appelé le complément de la très-sainte Trinité'! quel ange est fils du Père au même titre que Marie est sa fille? Et que dire de la maternité divine qui confond sa chair avec la chair du Dieu-Homme, qui mêle son âme à l'âme du Verbe Incarné, et son cœur à son cœur? Enfin en Marie plus de gloire. Sans doute son état de voyageuse en retardera quelque temps l'épanouissement visible ; au môme titre que son Fils elle pourra en ce sens être dite un peu au-dessous des anges; mais le texte du Psalmiste continuera aussi pour elle en lui attribuant par grâce la domination que son Fils possède par nature : Vous l'avez couronna d'honneur et de gloire et vous avez tout mis à ses pieds, le ciel comme la terre, l'ange comme l'homme • !

• Quod autem ingressus angélus dixit : Avô! quod sonat sine Vic, hoc significat quod per fluxum graliso liberatur anima ab omni vœ. Est eniin triplex vae quod por peccatuni incurrit honio, videlicet, va3 culjioe, pœna3 et misoriœ. Apocal. vm : « Vidi alLoruin angelum volanlem per médium cœli voce magna clamantrin et dicentem : vae. vae, vfc! habitantibus lerrœ. » Vjb propter culpam quam commiserunt; vaî propter pœnam quara meruerunt ; vae propter miseriam quam incurrerunt. Ab hoc Iriplici vae liberamur per gratiam. (D. Thom. OpuscuL LUI, art. 1.)

II. ~Salut,ô pleine de grâces! « Voyez l'immensité de la grâce en Marie. Certes, elle fut immense cette grâce, puisque Marie en fut toute remplie. Un vaisseau d'une capacité immense ne saurait être rempli que par un immense objet. Marie fut ce vaisseau d'une capacité sans mesure, puisqu'elle a pu contenir Celui qui est plus vaste que les cieux. Quel est celui dont la grandeur surpasse l'étendue des cieux? Sans aucun doute Celui dont Salomon a dit : « Si le ciel et le ciel des cieux ne peuvent vous embrasser, combien moins cette demeure que je vous ai bâtie? » Ah! ce n'est pas la demeure qu'avait bâtie Salomon qui pouvait contenir Dieu dans son enceinte, mais bien la demeure dont celle de Salomon n'était que la figure. C'est vous, ô Marie, qui êtes plus étendue que les cieux, vous qui avez porté dans votre sein Celui que les cieux ne peuvent contenir. Vous êtes plus grande que le monde, puisque Celui que l'univers ne saurait comprendre vous l'avez renfermé dans vos entrailles. Oh! combien grande fut la capacité de cette bienheureuse âme ! et si la grâce l'a remplie tout entière, jugez de l'immensité de cette grâce *. »

Mais, en suivant avec saint Thomas le cours de ce fleuve immense de la grâce en Marie, nous en apprécierons mieux la plénitude, la richesse et la beauté. Voici de quelle façon large et puissante le Docteur Angélique traite la question de la grâce en la Très-Sainte Vierge : il l'étudié dans son triple jaillissement : du sein de Dieu dans l'âme de la Bienheureuse Vierge ; de l'âme de Marie sur sa chair immaculée ; enfin de Marie sur le monde qui reçoit d'elle la plénitude dont il est inondé.

' Saint Honivonlurc, Miroir de la Vierge,

^00 CllAl'ITlîE TllOISIÈME

1. L'âme de Marie ?e fait l'océan nv'mcdcla grâcc\ « tous les fleuves se rendent à l'océan, » toutes les glaces, tous les dons, tous les privilèges, tous les fruits do l'Esprit-Saint, tous les trésors de la munificence divine ont leur rendez-vous commun dans l'àmadclu lîienheureuse Viergc^ La g'âce, dit saint Thomas, a dans l'âme deux missions et y accomplit deux œuvres : elle en chasse tout péché : elle y amène toute vertu 2. Plus l'effusion de la grâce est abondante et généreuse dans l'âme qui la reçoit pour y coopérer, plus ce double travail acquiert de puissance et de perfection. Dans les saints, ce travail est déjà merveilleux sans doute et l'âme du saint est la plus belle des créations de Dieu; mais néanmoins il reste des taches encore dans ce soleil, quelques légers nuages apparaissent à ce firmament ; seule, la Pleine des saints et des anges a pu mériter les glorieuses paroles que lui consacre l'Esprit- Saint : Vous êtes toute belle, ô ma Blen-Aimce,et il n'y a pas de tache en vous ^. Marie fut à la fois exempte de la faute originelle et de tout péché actuel jusqu'au plus léger. Quant à son immaculée conception que l'Église ne cesse de croire et d'honorer, dont la piété de tous les âges chrétiens fit comme un dogme anticipé sous la garde du plus délicat et du plus dévoué des amours, notre siècle eut cette gloire singulière de la voir consignée dans l'immuable dépôt de la foi. Le 8 décembre I8ô't, l'infaillible parole du Souverain Pontife laissait tomber sur le monde catholique ivre de joie l'une de ces sentences

« Dicitur Beata Virgo plona p;ralia. — * Gratia Dei dalur nd duo scilicet ad honnm oiicrauduiii eL ad vilandum maliim cl quantum ad ista duo pci'i'eclissimam graliam habuil Boata Virgo .1). Thoin. Opuscul. Vllf.) — » Canliq. iv.

LES RÉCITS Dli LV NAISSANCE 2U 1

contre lesquelles « les portes de l'enfer ne prévalent pas, » et que les siècles en passant trouvent toujours debout. « Nous déclarons, Nous prononçons et définissons que la doctrine qui tient que la Bienheureuse Vierge Marie dans le premier instant de sa Conception, a été, par un privilège spécial du Dieu Tout-Puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ le Rédempteur du monde, préservée et exemptée de toute tache du péché originel, est révélée de Dieu, et par conséquent qu'elle doit être crue fermement et inviolablcment partons les fidèles. C'cist pourquoi, si quelqu'un avait la présomption, ce qu'à Dieu ne plaise, de penser contrairement ù Notre définition, qu'il apprenne et qu'il sache que, condamné par son propre jugement, il a fait naufrage dans la foi et a cessé d'être dans l'unité de l'Eglise '. » Sans doute la conception de Marie ne fut pas divine comme le fut celle de son Fils; Marie ne naquit pas d'une vierge, et « la vertu du Très-Haut ne couvrit pas de son ombre ■ celle qui fut sa mère, mais c'est une tradition constante dans l'Eglise que Marie, conçue comme les autres enfants d'Adam, bénéficia néanmoins de la splendeur du miracle : Anne était stérile, et la Bienheureuse Vierge, tout en subissant les lois de la chair, y faisait autant qu'il était possible, une large exception. Sans doute encore, ce n'est pas d'elle-même et par elle-même que Marie pouvait échapper à la corruption commune et voir se briser à ses pieds le flot do de l'iniquité originelle : - Impossible de poser un autre fondement » à cette grâce comme aux autres <• que le fondement pose et qui est Jcsus-Christ - ; » Jésus-Christ seul pouvait la préserver, par l'imputation anticipée dj

< r.ulle IncITdInlis. — ' I Cor.

ses mérites, de la tache originelle que sa naissance en Adam lui eut fait infailliblement contracter ; mais, remarquons-le soigneusement, la Rédemption de Marie fut, non pas libératrice^ mais b\Qn- préservatrice. La grâcedu Rédempteur veillaitavec une sollicitude jalouse sur celle qui devait être conçue ; et à ce moment connu de Dieu où le poison originel entre en l'homme et où le démon prend possession d'une vie que le péché de la race entière lui livre, à ce moment-là même, la grâce saisit Marie, l'enveloppa, la transporta hors d'atteinte de l'ennemi jusque dans « le royaume du Fils de Dieu',» dans la grâce, dans la sainteté, dans l'amour. « Bien que le torrent de l'iniquité originelle soit venu rouler ses ondes impures sur la conception de la Vierge sacrée avec autant d'impétuosité que sur la conception de toutes les autres filles d'Adam : arrivé là, il ne passa pas outre, mais s'arrêta court comme autrefois le Jourdain du temps de Josué. Le fleuve retint son cours par respect pour l'arche d'alliance et le péché originel retira ses eaux par respect pour le vrai Tabernacle de l'éternelle alliance 2. »

Ce premier privilège en entraîne d'autres aussi magnifiques que multipliés : En Marie, comme en Dieu môme, « les abîmes appellent les abîmes, » et « tous les fleuves " de la grâce débordent avec impétuosité dans cet océan. La mesure des grâces départies à Marie dépasse la mesure des grâces accordées au plus élevé des saints et au plus sublime des anges. Dès le premiei moment de sa conception immaculée, cette mesure toui extraordinaire dépasse ce que le plus élevé des saints et

* Coloss. I, 13. — * Salut l'i-ancoia Jo Sales, Trcnlé de l'a:no:ir de Dicitj liv. II, chap. vx.

ie plus sublime des anj^es a reçu et acquis dans tout le cours d'une lonj^ue etémlnente sanctification. Au point où les autres finissent, Marie commence ; « cette cité de Dieu est bâtie sur les hauteurs. » Où les montagnesont leurs sommets elle a ses fondements. C'est trop peu affirmer encore, à quelque sublimité que les affirmations qui précèdent nous aient portés. Avec de respectables autorités on peut dire que la grâce accordée à Marie dès le premier moment de sa conception surpasse celle de tous les hommes et de tous les anges réunis '. La seule âme de Marie forme un ciel plus radieux, plus vaste, plus orné, émaillé d'astres plus splendides, remplis de plus magnifiques décors que le ciel qu'habitent et font resplendir les élus et les anges.

Ouvrons maintenant l'écrin qui renferme ces joyaux, découvrons, pour les compter et les contempler un à un, ces trésors accumulés en Marie, qui tous sortent de cette première grâce dont nous venons de parler. De la grâce sanctifiante reçue par Marie dès le premier instant de sa conception, jaillissaient les vertus infuses, tant celles que la théologie appelle infuses par ellcs-mcmcs que celles qu'elle nomme infuses per accidens. Marie est comme le réservoir de toutes les vertus à la fois, ou plutôt l'abîme

' Quanto aliquid magis appropiaquat priacipio ia quodlibet génère, lanlo magis participât efleclurn illius principii. Qndo Dionysius dicit Gœl. hiemrch. c. iv, quod arigeli qui sunt Deo propinquiores, magis participant de bonilalibus divinis quam liomines. Clirislus autemest principium grali;c secundum divinilaieni quidem aucionlalive, sccunijum humauilaLem vero instrunioalaliler... BeataautemVirgo propmquissima fuit Christo secundum humanilalcai quia ex ea accepit humanam naturam. El iiloo praî cteteris majorera debuit a Chrislo gralioB plcuiLudinc.u obliacro. (D. Tlioiu. Sum. theolog. p. III, qua^'st. x.wii, an. 5.)

204 ciiAPiTui: TJiOi.-ii:Mii

où toutes atteignent une profondeur incommensuraljl \ Car, non seulement Marie posséda toutes les vertus, mais elle les eut et les pratiqua dans une perfection qne lœil de l'homme ni celui de Tangc n'appréciera jamai-, '. « L'Église a eu et a encore dans ses saints une admirable variété de vertus ; la plénitude en est à Marie, et c'est à elle que l'on peut justement appliquer ces paroles de l'Ecclésiastique : « Mon partage est dans la plénitude des saints. » Oui viaimcnt, son partagea été dans la plénitude des saints, pui^qu'en Elle brillent à la fois toutes les vertus qu'ont fait apparaître les saints. » Son partage, commente saint Bernard, est dans la plénitude des saints, puisqu'elle eut la foi des Patriarches, l'esprit des Prophètes, le zèle des Apôtres, la constance des Martyrs, la sagesse des Confesseurs, là chasteté des Vierges, la fécondité des Mariés, et avec elle l'intégrité des Anges. » Aux vertus se joignent dans l'âme de Marie toutes les grâces que la théologie désigne sous le nom de grâces (jralis dat,v. Marie ne les mit pas toutes ni toujours en acte, mais elle en possédait en elle tout le fonds, et, comme parle l'Ecole, l'habitude. Ecoutons saint Tlloma^: : « Il n'y a pas à douter que Marie n'eût reçu à un degié éminent le don de sagesse, la puissance du miracle, la grâce de la prophétie comme les eut le Christ Non pa > néanmoins que, comme le Christ, elle dût faire usage d) chacun de ces dons; ils devaient se manifester en clh d'une manière et à un degré compatible avec sa condition. Le don de sagesse, elle eu usait dans ses contemplations, suivant ce mot de l'Evangile : ■< xMario conservait tous ces discours, et les méditait dans son

> Boata virgo omnium virtiituiTi opéra oxcrcuit... Bi-ala vir-o ■.n cxciiiphim omnium (U. Tium. 0^ u cul. VI IL)

LES KÉCIIS DE LA XAIS^ANCii iO!)

cœur; » mais il ne lui servait pas ù enseigner en public, ce que son sexe ne comportait pas. Ainsi encore, le pouvoir des miracles ne se manifesta pas en Marie, car la doctrine ne devait se fonder que sur les miracles de Jésus-Christ.... Quant à la lumière prophétique, Marie la laissa paraître dans son cantique, Magnificat <. « Aux vertus infuses, aux grâces gralis datœ Marie joignait les dons du Saint-Esprit qui rendent plus facile'^et plus doux le jeu des vertus, les fruits du Saint-Esprit et les béatitudes qui font de lame « l'arbre chargé de fleurs et de fruits » dont a parlé le saint Psalmiste. EnOn la Vierge Bienheureuse ne connut pas les soulèvements et les émotions impures de la concupiscence ; plus élevée que la région des tempêtes et des nuages, cette montagne ne connut jamais que la sérénité d'un ciel pur. Cristal limpide, eau transparente, jamais le moindre souffle n'y imprima de ride et n'en agita la surftice immaculée. Comment aurait envahi l'àme de la Vier<re sans péché, ce triste et honteux reste du péché ? Et comment les mouvements désordonnés de la concupiscence pouvaient-ils troubler et souiller le sanctuaire où le Verbe de Dieu daignait résider? Cette concupiscence, œuvre du péché, était devenue par là un odieux spectacle aux regards du grand Roi, et elle ne pouvait en aucune manière être laissée sur le pa.ssnge glorieux qu'il allait parcourir. Tel est le premier jainisscment de la grâce en Marie : de sa source première et infinie qui est l'Homme- Dieu Rédempteur, la grâce inonde sur l'âme de sa divine mère. - D3 son âme, cette grâce déborde sur sa chair virginale pour la couvrir et la pénétrer, c'e^t le second jaillissement dont nous parle saint Thomis ^

« 6um. Ihco'orj. p. III, ,|i,fest xxvw, arL 5.

2. Quels effets produisit la grâce sur la chair de Marie ' ? Trois effets magnifiques. Elle la purifia ; elle la féconda; elle la glorifia. Elle la purifia dans sa conception immaculée; elle la féconda dans sa maternité divine; elle la glorifia dans sa miraculeuse assomption. Nous venons de le voir, la Bienheureuse Vierge fut entièrement délivrée des tristes et honteuses sollicitations de la concupiscence. Exempte de la faute originelle et de ses suites, l'intérieur de Marie ne ressemble pas au nôtre oîi tout est dans le trouble et la confusion, où l'âme est opprimée par la chair, où la raison déjà affaiblie doit subir encore la honteuse et terrible pression des sens, où la partie supérieure « voit encore le bien, mais ne sait plus comment l'accomplir, » où tout enfin pousse ce cri désespéré : « Qui me délivrera de ce corps de mort? » L'intérieur de la Vierge immaculée est plein d'harmonie et de convenance : c'est un royaume où l'ordre le plus parfait ne cesse jamais de maintenir à chacun sa place, ses devoirs et ses droits. Dieu règne sur l'intelligence ; l'intelligence dans le plein et puissant usage de ses facultés gouverne en maîtresse absolue la région des sens ; et à leur tour les sens par leur .soumission et leur sévère attitude maintiennent la chair dan?: une inaltérable et angélique sérénité. C'est un enseignement des mieux établis que Marie dès sa Conception immaculée eut le plein usage de sa raison ; sa raison fut dès lors complètement en acte, et sa connaissance

1 Fuit gralia plena quantum ad rcduiidaiiliam auiince ad carnem vel corpus. Nam magnum est in sanclis liabere lanlu.u de gratia quod sauctificet animam; sed anima beata> Virj,'inis iia fuit jtlena quod ex ea refudit gratiam in canicm, ut do ipsa coiiuipurot Filium Dui. (D. Thom. OousciiL VllI.)

s'exerça sur les plus sublimes objets, sur Dieu, sur Jésus-Clirist, sur les grands mystères qui proclament dans l'humanité la puissance, la sagesse et la bonté divines. Et remarquons-le avec Suarez, l'usage de la ■ raison en Marie n'était point sujet aux intermittences de ce sommeil et de ces lassitudes où la nôtre s'endort si souvent; Marie put toujours dire d'elle-même ces paroles de la fiancée du Cantique : « Je dors, mais mon cœur veille. » Ainsi le règne de la raison sur les sens n'était jamais en Marie un seul instant interrompu ou affaibli. Telle est la doctrine : mais comment nous représenter la réalité que cette doctrine affirme? Gomment peindre l'extérieur de la Vierge toute pure, toute sainte, tout immaculée... cet angélique visage dont la beauté, dit saint Thomas, chassait le vice bien loin de l'émouvoir. Cette démarche si noble et si simple, si sereine et empreinte d'une si divine modestie ; cette voix si mesurée et si harmonieuse ; ces paroles si contenues et si douces, ces gestes si remplis de gravité et de tempérance, tout ce dehors enfin, mélange exquis de pudeur, de sainteté, de modestie, de douceur, d'affabilité et de mansuétude? Les anges en la voyant si divinement belle ne purent retenir un cri d'étonnement et d'admiration : Qux est ista? « qui est celle-ci? »

Le second travail de la grâce en Marie fut de la rendre la virginale Mère du Yerbe Incarné. Quel travail! La grâce alla prendre le sang très-pur de la Vierge et de cegermeimmaculéelle formal'humanitédu FilsdeDieu*. Ce que fut cette œuvre, combien excellente, combien

* Sic ergo familiarior cum Deo est beata Yirgo quam angulua quia cum ipsa Dominus Pater, Dominus Filius, Dominus yi)irilU3 sanctus scilicot lolaTriuilas. (D, Thom. Opuscul. Vlil.)

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divine, combien infinie, qui le révélera à la terre? Qui 1? fera comprendre à une intelligence cj'ééo? Les ti^éologiens ne craignent pas d'appeler infinie lu divine maternité ; « impossible, dit saint Tbomas, que quchpic chose de plus grand se soit fait. » Dieu pouvait augmenter la sainteté de Marie, pour grande et prodigieuse qu'elle fût, mais, comme le dit saint Thomas, lui conférer une dignité plus haute que celle de la Maternité divine, Dieu ne le pouvait. Marie forme un ordre à part dans l'univers; elle esta elle seule une création merveilleuse dont rien n'approche au ciel comme sur la terre. Grand Dieu! à quelles affirmations nous force l'étude de la divine Maternité ! Marie n'est pas Dieu sans doute, mais la chair de Ma rie est devenue la chair de Dieu ! Et quand la langue a prononcé ces mots : De qud natus est Jésus, le regard cherche une élévation plus sublime, une immensité plus infinie, et ne la rencontre pas !

De la chair du Christ, le prophète avait chanté : Nec dabis Sanclum tuum videre corruptionem, •< Vous ne laisserez pas votre Saint connaître la corruption » du tombeau. « Le Dieu qui a ressuscité le Christ, qui ressuscitera aussi nos corps mortels à cause de la grâce résidant en nous*, » ce Dieu aura-til laissé le très-saint corps de la Vierge Marie « connaître la corruption » du sépulcre ? N'y aura-t-il pas eu sous ce rapport, comme il y en eut sous d'autres plus importants encore et plus sublimes, quelque illustre exception à la commune loi qui condamne nos corps à la pourriture avant les splendeurs de la résurrection glorieuse? Pourquoi la dissolution de nos corps dans la tombe? Propler peccatum , répond saint Paul, « à cause du péché qui a iafccté ces corps. » Mai»

» Rom. vin

Marie conçue sans péché et qui vécut sans péclié, serat-elle comprise dans une loi qui ne frappe le corps qu'à cause du péché? Ne scra-t-elle pas ce que fut primitivement Adam avant sa révolte, « inexterminable? » Et si ce mot ne peut avoir toute son extension puisque Mario mourut comme mourut son Fil^;, du moins comme son Fils n'échappa-t-elle point à la dissolution de la tombe'? Oui, répond avec foi ot amour une tradition universelle et constante dans l'Eglise, oui, Marie échappa à la pourriture du sépulcre, et Dieu ne laissa la chair trois fois sainte qui était devenue la chair du Fils de Dieu « connaître la corruption. » « La Bienheureuse Vierge, dit saint Jean Damascène, fut docile à la parole divine, fut remplie de l'Esprit-Saint, conçut sans passion, sans concupiscence, à la parole de Gabriel, le Fils même de Dieu, l'enfanta sans douleur et se consacra à lui tout entière : Comment deviendrait-elle la proie de la mort? Comment resterait-elle captive dans la tombe^ ? >. « Nous tenons d'une tradition antique qu'au temps où la Bienheureuse Vierge s'endormit, tous les apôtres dispersés dans le monde se trouvèrent transportes miraculeusement à Jérusalem... Après trois jours, les apôtres ouvrirent le tombeau, mais n'y trouvèrent plus le dépôt sacré. Ne voyant que le linceul qui avait enveloppé le corps de Marie, et qui répandait une odeur délicieuse, ils refermèrent le tombeau, sous une scuIl; impression et avec une conviction unique, c'est que Celui à qui il avait plu de s'incarner dans le sein virginal de

* Ab hac malediclione immunis fuit bcala "Virgo quia cuni corpore assumpla est in calum. Crediamsenimquia postmorte;u ressuscitata fuerit et portata ia coelum. (D. Tliom. Opusc. VlH.) — * S. J. Damascène, De Dormilione B. Virgin.

viO CtlAPITR'î TROISIEME

Marie, de se faire homme et de naître, n'avait pu permettre, Lui, le Verbe tout-puissant de Dieu, ajjrès l'avoir délivrée de toute souillure durant la vie, que son corps devint après la mort la proie du tombeau. Tous demeurèrent persuadés que Dieu avait transporté ce corps immaculé dans les splendeurs de la gloire, avant le jour de la commune et universelle Résurrection ^ » Ainsi la troisième œuvre de la jçrâce en la chair immaculée de Marie fut de la préserver de la coiTuption de la tombe et de la faire jouir par une faveur anticipée des splendeurs de la résurrection.

3. De Marie la grâce déborde sur la création entière; le ciel et la terre sont illuminés par les feux de cet astre, et inondés des flots de cet Océan. « Marie a ouvert à tous les hommes le sein de sa miséricorde afin que tous reçoivent de sa plénitude 2. » Qu'un saint est déjà une grande et sublime chose sous le rapport qui nous occupe 3 ! Voyez saint Paul, par exemple : son âme est vaste comme le monde ; dans son cœur l'humanité tient hVaise, non anrjnstiamini i?i cordibus nostris ! Ses pouvoirs s'étendent d'une extrémité à l'autre de la terre ; le rayonnement de cet astre traverse les siècles et nous illumine encore de ses feux. Que d'astres s'allumèrent à ce foyer! Que d'intelligences ont tiré de cette intelligence les trésors de la vérité! Que de cœurs se guéi'i-

* S, J. Damascèiie, De dormilione D. Virgin. — 'S. Bernard. — 3 Fuitplena gralia quantum ad refusionem in omnes homines. Magnum enim est in quolibet sanclo quando habel tanlum do gralia quod sulTicil ad salutcm niullorum; sod quando lial)erci lantum quod sufliccrcl ad saluteni omnium Iiominum de mundo hoc cssot maximum, et hoc est in Chri.sto et in Boatà Virgine. (D. Thom. OpusciiL Vlll.)

rent et se transfigurèrent au contact de ce cœur ! Que de vertus sont filles de cette vertu ! Paul est comme le germe sacré de toute une immense moisson; son âme verse sur le monde des flots de lumière et de grâce que le cours des siècles ne parviendra pas à tarir. Et si l'influence de saint Paul sur le monde a une telle puissance et une si merveilleuse fécondité, que dire de celle de Marie? Comment représenter cet Océan sans limite. ctendant sur tout l'univers ses flots profonds, baignant tous les rivages, arrosant toutes les contrées, illuminant les anges, sanctifiant la terre, répandant sur l'Église souffrante du purgatoire, la consolation, l'allégement et la paix, touchant les pécheurs des émotions du repentir, fortifiant les justes, élevant les saints jusqu'aux cimes héroïques de la vertu ? Mais reprenons dès son origine et suivons dans ses grandes phases l'œuvre immense de Marie. Après l'ascension du Sauveur, Marie fut laissée à l'Église comme consolatrice, lumière soutien, force, défense de l'Église. Si TApôtre des nations trouvait dans « la sollicitude de toutes les Églises » et les feux dévorants du zèle, un poignant et sublime martyre, que ne ressentait pas Marie ? De quelles flammes n'étaitelle pas consumée? De quelles « éternelles douleurs » la perte des âmes ne frappait-elle pas son âme ? Oh , comme elle accompagnait de sa pensée ardente chacun dos apôtres dans les lointaines expéditions de l'Évangile ! Comme chaque joie du triomphe vibrait dans son âme ! Comme chaque désastre de l'armée sainte frappait cette âme d'un contre-coup douloureux * ! Comme

* In omni periculo potes salutem obtiaere ab ipsa Virgiiie gloriosa. .. In ornai opère virtutis potes cam habere in adjutoriuui. (D. Thom. OpuscuL VI If.)

J12 CHAPITUE TUOISIÈME

iMoïse sur la montagne, elle étendait les bras et persévérait dans une invincible prière. Serait-il téméraire d'affirmer que Marie, par sa supplication, aidait plus que tout le reste à la victoire du Christianisme naissant? En clic, les npûtrcs, les disciples, les premiers fidèles trou\aient ce que n'ont plus cessé d'y trouver tous les âges de l'Eglise, une mère tendre, une consolatrice, une avocate, un soutien, un refuge assuré contre tous les dangers et toutes les détresses. Dès lors retentissait dans les cœurs ce cri que nos lèvres ne laissent pas de redire : Aux'dium Christianorum ! Nous chantons encore : Sedes sapientix ! exprimant par cette parole une autre mission de Marie dans l'Eglise. Dès l'origine, l'influence doctrinale de Marie fut considérable et ne cessa plus de l'être. Sans aucun doute, la mission « d'annoncer l'Évangile à toute créature » revenait aux apôtres, et l'inspiration divine qui illuminait leur intelligence et conduisit leur plume nous sont les garanties les plus hautes de la vérité et de la divinité de leur prédication. Mais qu'il y a place encore pour Marie ! ou plutôt que sa présence et son concours apparaissent naturels, nous allions presque dire nécessaires. N'avait-elle pas porté le Soleil de Justice, été » le siège de la Sagesse, » et Dieu « n'avait-il pas placé » dans le sein de Marie comme dans un étincelant « Soleil, sa tente ^«et son pavillon? Et si Paul pouvait dire : « Dieu même étincelle dans nos cœurs 2, » que ne pouvait pas dire Marie en qui ce Dieu s'était incarné et sur qui il avait dardé ses premiers et plus puissants rayons ? Que n'avait point pénétré des mystères de Dieu celle que le péché d'origine n'avait point aveuglée, que la lumière divine enve-

« Psal. — »II Corinlh,

LES nî:':"iTs de la XAissvxcn: 213

loppait tout entière, et qui, plus que tous les aufi-cs, rapportait « ce qui s'était accompli dès le commencement, ce qu'elle avait vu de ses yeux, ce qu'elle avait contemplé, ce que ses mains avaient touché du Verbe de vie* ?» N'en doutons pas, Marie répandit sur l'Iv.^lise naissante et ceux qui la fondaient les plus vives lumières; outre le récit des événements qu'elle seule avait vus et dont elle était ainsi témoin unique, que de révélations sublimes, quel torrent de lumière ne s'échappèrent point de la Vierge « couronnée d'étoiles, » c'est-à-dire rayonnante de la vérité d'en haut? Et en même temps qu'elle était la lumière de l'Eglise, elle en était la plus puissantedéfense. Forte de toute la force que lui communiquait son Fils « terrible comme une armée rangée en bataille, >» Marie était la terreur de l'enfer, quand celui ni livrait à. l'Église naissante le plus effroyable des combats. L'antique parole s'accomplissait : « Dieu mettait des inimitiés entre satan et la Femme : satan cherchait à la mordre au talon, mais Elle lui écrasait la tête. » Telle fut au commencement, telle continua d'être à travers les siècles cette intervention de Marie dans les luttes de l'Église, que le peuple chrétien n'a pas reculé devant cette louange si extrême, si excessive : 0 Marie, par qui toutes les hérésies sont détruites dans tout PUnicers ! Vraiment oui ! car Marie elle-même n'est-elle pas la réfutation vivante de toutes les hérésies? Toutes se concentrent vers ce point unique, dissoudre le Christ, — Solvere Christum. Or Marie à elle seule, avec son enfantement, ses titres, sa mission, ses grandeurs, suffit à établir contre les premières sectes la réalité de la nature humaine en Jésus-Christ ; contre Nestorius l'unité de la

• 1 Joan. I.

2!'t CIIAPITHE TROISIÈME

Personne ; contre Eutychès la distinction des natures ; contre Arius la divinité : Hœreses sola intercmisti inuni' verso mundo

Mais, si le rôle de la femme est par excellence la consolation de la soufTrance et le service du besoin, telle est aussi la plus brillante auréole au front de notre Mère : Consolatrix af/lictorum! « Tous reçoivent de sa plénitude: le captif, son rachat; le malade, sa guérison ; rame triste, la grâce qui la console ; le pécheur, son pardon; le juste, ses grâces; l'ange, ses joies '. « Elle est la patronne de tous les âges; elle répond au sourire du petit enfant et fait planer sur la tête du vieillard se^ dernières espérances et ses suprêmes joies; elle est la protectrice de tous les états : vieTge, épouse, mère, veuve, elle répand sur toutes les conditions de la vie, avec la splendeur de ses exemples, la rosée de ses maternelles bénédictions. Marie est à la fois la mère du pauvre et la mère du riche, la reine du plus illustre monarque comme du plus humble artisan; elle accueille le tribut du génie et elle ouvre son cœur à la simplicité ignorante ; elle embrasse avec d'inexprimables tendresses ses enfants fidèles, mais sait aussi laisser le troupeau pour courir après la brebis perdue: bonne pour tous, indulgente pour tous, souriante à tous, et, comme le Dieu qui l'a faite sa plus ressemblante image, « riche envers tous. » C'est en Marie que les vertus trouvent, après Jésus, leur plus parfait modèle; c'est d'elle que l)artent tous les héroïsmcs et tous les dévouements. Sa virginité a enfanté Tinnombrahle famillo des vierges ; sa constance a soutenu les martyrs; sa charité a peuplé le monde des plus invincibles dévouements, et a multi-

• S. Donavcnlure.

plié SOUS les pas de la douleur les anges chargés de la secourir. Et ce n'est pas seulement la plainte solitaire qui tient attentive; « la Consolatrice des affligés, » Mario, suit d'un regard vigilant, et avec une anxiété maternelle, les vicissitudes des peuples; elle combat pour se? nations fidèles, brise à la fin les efforts de l'enfer et des apostats qui se sont vendus à l'enfer; et combien des coups qu'elle a frappés retentissent encore dans l'histoire? 0 Dieu! que de protections, que de délivrances inattendues ont sauvé les nations chrétiennes, étonné l'impiété, terrifié l'enfer et rendu l'Église ivre de gloire et de joie' 1

III. — Le Seigneur est avec vous... Comment Dieu est-il avec Marie? Il y est plus qu'en aucune autre créature, l'humanité du Verbe exceptée; il y est d'une si excel' lente manière, dans une profondeur, avec une efficacité, des puissances, des délices si exceptionnelles et si extraordinaires, qu'il sera à jamais impossible de le comprendre et de l'exprimer.

Quel est ce Seigneur qui est en Marie? C'est le Seigneur de l'univers, Domini est terra et pleiiitudo ejiis; et il fait Marie reine de tout son vaste empire : Astitit Regina a dexlris tuis, « la Reine est assise sur un trône à votre droite. » C'est le Seigneur tout-puissant, et il a déployé magnifiquement sa puissance en Marie; il s'est plu « à, faire en elle de grandes choses. » « Et voilà, s'écrie saint Bonaventure, voilà pourquoi, 6 Marie, vous êtes toutepuissante avec lui, toute-puissante par lui, toute-puis-

' Undc, Canlic. iv « mille clvjici, » id csl l'cuiedia contra pcricula « pcndcul. »

i^lO CllAl'lTUK TllOISlÉMli

santc auprès de lui; et vous pouvez vous écrier: vio puissance est en Jérusalem. Jérusalem, c'est l'Eglise qui triomphe au ciel et combat sur la terre; et c'est vraiment en eiïet au ciel et sur la terre que Marie exerce s;i souveraine domination. » Le Seigneur qui est en Marie, c'est le Seigneur très-riche : en lui sont tous les trésors. Venant à Marie, c'est avec toutes ses richesses qu'il y vient, entrant en elle, faisant d'elle sa demeure et son partage, c'est tout son immense patrimoine dont il lui donne la jouissance. Marie sera dès lors la dispensatrice des grâces et la trésorière universelle de l'Eglise : tout par Marie, comme dit un docteur. « Le Seigneur est avec vous : » c'est le Seigneur de l'éternité; mais si Marie est sa demeure, « le lieu de son repos, » le trône où il siège, comment Marie ne serait-elle pas immuable, inébranlable comme lui;* Le Seigneur qui est en Marie est encore le Seigneur très-bon, très-juste, très-véridique, très-glorieux. Très-bon, il communique à Marie ses infinies miséricordes, il en remplit toute son âme; et c'est cette miséricorde qui, de Marie, se répand sur le monde. De Jésus nous disons : ^'ous n'avons pas un pontife qui ne sache point compatir : De Marie, fidèle image de Jésus, nous pouvons dire en toute assurance : Nous n'avons pas une mère qui ne sache pas compatir. Très-juste, ie Seigneur remplit de sa justice l'âme de sa Mère. « Où serait la justice, demande saint Bernard, si ce n'était en Marie, de qui est né le Seigneur de Justice? » Très-véridi(iue, il a rempli Marie de sa vérité; très-illustre et trèsglorieux, il a couvert Marie de sa gloire et l'a rendue élincclanle de son propre éclat.

Saint Thomas étend encore cette doctrine. Le Seigneur n'est pas seulement présent à Marie par sa grâce et sa gioirc, les trois divines Personnes ont été en Marie

LES RÉCirS DE LA NAISiANCii Cl/

et y ont manifesté leur prcs3nce par les plus inefl'ubles opérations. Le Pore était en Marie pour produire en elle, dans le temps, le Fils qu'il engendre dans l'éternité. Le Fils était en Marie, tirant d'elle ce corps qu'il voulait s'unir afin de se rendre notre semblable et notre frère. 0 délicieux mystère ! 0 admirable commerce ! admirabilc commerchim! Jésus. selon son humanité , reçoit tout de sa Mère, et en retour il donne tout à sa Mère. Il prend d'elle l'humanité, il verse sur elle les richesses de la divinité; elle est sa Mère, il lui devient le plus tendre, le plus dévoué des fils, et en même temps le plus magni- Ijque des bienfaiteurs, Dominas tecum. L'Esprit-Saint était en Marie : il entrait au plus profond de son âme pour la sanctifier; il pénétrait sa chair pour la rendre féconde : Superveniet in te.

Et quand le grand mystère de l'enfantement divin fut accompli, la parole de l'ange : Dominus Iccum, se vérifia sous un nouveau et très-doux rapport. Pendant trente années, le Seigneur du ciel et le Rédempteur de la terre « fut avec Maiie » sa divine Mère, sous le même toit, dans la même humble chaumière, dans l'inliraité de la même existence. Oh! qui nous soulèvera le voile qu'il plut à Dieu de jeter sur le mystère de la vie cachée de Nazareth? Qui nous dira les entretiens de la Mère et du Fils? les cpinchements délicieux de ces deux cœurs, l'inefTablc commerce de ces deux âmes? Jésus disait un jour à ses Apôtres, dans l'effusion de sa tendresse : to.U ce que j'ai entendu de mon Père, je vous l'ai appris 2. A sa Mère que n'a-t-il pr.'S appris? Il ravit saint Paul au troisième ciel, et l'Apôtre y entendit « de mystérieuses paro les que la langue humaine ne peut redire. •> Il se plai'

• Joan. XV.

218 CHAPITRE TROISIÈiMB

sait, durant les jours de sa vie mortelle, à accueillir les âmes, et à les instruire dans des entretiens solitaires, des vérités éternelles et des secrets de Dieu : quels ont été, durant ces années cachées de Nazareth, les entretiens de Jésus et de Marie ? qui nous en découvrira les objets? qui nous en fera toucher les divines profondeurs ' ?

IV.-' Vous êtes bénie parmi les femmes. Saint Thomas, pour mettre cette bénédiction de Marie dans son relief et son éclat, en rapproche, par contraste, la triple malédiction que la chute fit peser sur l'humanité. La première coupable ayant été la femme, c'est elle aussi qui fut la première frappée : tu enfanteras dans la douleur ! Eve avait empoisonné l'existence de l'homme en le faisant tomber dans la prévarication, elle avait été ainsi cause que d'Adam la contagion se répand dans la famille humaine tout entière, dont Adam était la souche et l'ancêtre, la justice divine place le châtiment où le péché avait établi son premier siège. La faute originelle s'empare, pour la souiller, de la conception de l'homme; une douleur vengeresse accompagnera son enfantement : tu enfanteras dans la douleur. La naissance de l'homme s'annoncera par deux cris de douleur, le premier, poussé par sa mère, le second par lequel il salue lui-môme une vie que la soulfrancc ne cessera plus de poursuivre et de dévaster. Etrange mystère, et que peut seule éclaircir la parole de l'Eden! Le berceau de

• Exceliit angeloa in familiaritate div iiia, et idoo, hoc dcsignaua angélus dixil : « Doniinus Iccum, » quasi dicat : idoo exhibée libi rcvcrenliam rjuia tu fainiliarior es Dec (|uain ego, nani Doniinus est lecum. Doniinus, inquil, Palei" cum Kilio, quod nullus aniielus uoc ali(jua crcaluia habuil. (D. Thoui. Opuscul. VIU.)

l'homme est à la fois le théâtre de la joie et la proie de la douleur; on y accueille avec bonheur l'être qui apparaît à la vie, et cet être lui-même se montre baigné de larmes, et il arrache à celle qui le met au jour des plaintes déchirantes, monument éternel, indestructible preuve que l'homme, créature de Dieu, vient à la vie comme à un bienfait insigne; mais en même temps que, fils du péché, il naît coupable et entre dans la vie comme en un lieu d'expiation. Un seul enfantement fut « béni entre tous; » une seule femme ne connut pas « l'enfantement dans la douleur : » tout fut joie dans l'enfantement de Marie, tout ayant été sainteté dans sa miraculeuse et divine conception.

La seconde malédiction prononcée par Dieu au paradis terrestre regarde plus particulièrement l'homme, complice de la femme et cause de la perte du genre humain. La terre sera maudite clans ton travail. Ce n'est qu'au prix de tes sueurs que tu en arracheras ta nourriture durant tous les jours de ta vie. Ah ! qu'elle pesa lourdement sur l'homme, cette parole de justice et d'expiation. Voyez l'homme, roi détrôné, antique dominateur de l'univers, orgueil et délices de la création qui se travaillait et s'épuisait à le servir; tous les êtres so-nt devenus pour lui indifférents et hostiles; la terre lui montre un invincible mauvais vouloir; insensible à ses besoins, sourde aux cris de sa détresse, elle ne lui donnera pas môme son morceau de pain qu'il ne l'achète de ses sueurs et de ses angoisses de chaque jour. Et ce n'est là que la première misère de l'homme déchu. Peu importe après tout que son corps se courbe vers la terre, si son âme se tenait haute vers les deux, si sa sueur était noble et son travail le travail d'un fils immortel de Dieu. Mais non, « l'honnuc, alors même qu'il fut

120 CHAl'ITUE TROISIEME

comblé d'honneurs, ne le sut pas coinprendfo, il s'abaissa au niveau des bêtes sans raison. » La vii; de labeurs qui l'ccrase et brise son corps, lient son âme dans un abaissement honteux. L'homme, sans plus se souvenir de ses destinées éternelles, borne à la terre tout son horizon; il s'y enferme, il s'y absorbe, il y vil côte à côte avec la bête de somme qui le sert, sans avoir d'autres aspirations qu'elle, ni connaître d'autres jouissances, ni craindre d'autres dangers, ni prévoir un autre avenir. Malédiction terrible qui fait de la créature sortie si belle et si grande des mains de Dieu, ce que saint Paul appelle avec une sanglante vérité Vhomme animal. Avec Marie, cette malédiction disparait : une humanité nouvelle surgit toute spirituelle, toute céleste, dégagée des honteux liens de la vie terrestre et animale, et noblement en marche vers la patrie d'en haut. Marie, libre des préoccupations d'ici-bas, efHeure à peine d'un ])ied angélique le sol de l'exil, et son âme vit dans les cieux. Avec Marie commence la méditation des choses éternelles et « la contemplation de ce qui ne se voit pas » des yeux du corps. Avec Marie, l'humanitô devenue céleste, de charnelle qu'elle était jusque-là, reprend vers l'intini l'essor qu'avait brisé la chute d'Adam et d'Eve; « après avoir porté l'image de l'homme tci-rcstre, elle porte la ressemblance de l'homme céleste, » elle redevient fîlle de Dieu, héritière du ciel, concitoyenne des saints. Les choses terrestres l'occupent sans la captiver, la vie présente est un chemin qu'elle traverse, mais où elle ne se fixe plus '.

* S'icunda malediclio data est homiiii sciiicct quod In sudora vultus vesceretiir pane suo. Ab hoc iaimuiiis fuit boata Virgo. (U. Thon. Opuicul. VIII.)

La troisième nialcdiction, commune à l'homme et à la femme, termine la vie humaine par la douloureu?3 tragédie de la mort et jette à la pourriture du tombeau le corps qu'a souillé le péché. La Vicrg:; toute pure ne pouvait connaître cette malédiction. Son lombcau, com.mc celui de son Fils, fut glorieux, et, par une dernière grâce, couronnement de toutes les autres, son corps, nous l'avons vu, fut enlevé à la corruption du sépulcre et revêtu sans retard des splendeurs de la résurrection.

Ici se terminent les paroles de l'Ange et (ommencent, dans VAve Maria, celles d'Elisabeth. Nous les joignons ici comme saint Thomas les joint dans l'opuscule qu'il consacre à la Salutation angéliqi e et dont a été tiré tout ce que nous venons d'exposer.

V. — Le fruit de vos entrailles est bên i Posons avant toutes choses cette grandiose et fécou ilo doctrine des deux humanités, résumant en elles ï histoire entière du temps, et préparant celle de l éternité. Deux humanités ont traversé les siècles , désignées par ces deux appellations caractéristiques que leur donne l'Ecriture, de Fille de Dieu et Fille de l'homme. L'une terrestre, en Adam, l'autre céleste, en Jésus-Christ; l'une fille de la terre, de terra terrcnus, l'autre fille du ciel, de cœlo cœlestii ; Vunc qui, mise à l'épreuve dans son chef Adam, succombe et se perd ; l'autre qui est réhabilitée, purifiée, glorifiée par son chef Jésus-Christ.

Or deux fruits furent tour à tour présentés au monde. L'un qui, devenu un fruit de mort, constitua l'humanité pécheresse, charnelle, maudite: l'autre, qui rette un fruit de vie, engendre et nourrit pour la gloire éternelle une

222 CIIAPITIlli TnOISIÈME

human-té réj^cncrcc, déifiée, destinée à la béaiitudj» sans mesure et sans terme de la vie même de Dieu.

A la triple malédiction apportée au monde par le fruit qui tue l'humanité coupable, correspond une triple bénédiction dont le second fruit, celui dont il est dit.: bencdictus fructas venlris lui, fait jouir l'humanité régénérée et guérie. Contemplons donc tour à tour ces Jeu.\ fruits, suivons les péripéties de deu.\ scènes : assistons à la ruine du genre humain, quand il mange son fruit de mort, et à sa résurrection, quand il goûte de son fruit de vie *.

1. Ce qu'Eve cherche dans le fruit qu'elle couve d'un avide regard, c'est la satisfaction d'un satanique orgueil. Prêtant l'oreille aux perfides mensonges du tentateur, elle rêve, en mangeant du fruit défendu, de devenir comme Dieu. Elle devient comme la bête! « au niveau de l'animal sans raison. » Dieu la couvre, elle avec le complice de sa prévarication, de peaux de bêtes, et les chargeant de son ironie implacable, il les montre au crel et à la terre : voilà Adam et Eve devenus comme Ihin de nous ! Le fruit fatal a porté le ravage dans tout l'homme, il a obscurci son intelligence, gâté son cœur, rendu sa volonté languissante, rempli sa chair d'infirmités et de souffrances, et jeté son immortelle et puissante vie à la la dissolution de la tombe. C'est le fruit de mort.

Marie offrit au monde le fruit de vie : benedictus

* o Bonediotus fructus vonlris lui. » Peccator aIi.]uan;lo quacrit in aliquo quod non polest consequi sofi consciiuiliir iliiul juslus. SicEva quœslvilfruclum et in illo non invcnil oninia quue dcraideravit : beala aulom V.'rgo in f/uotu suo invcnil omnia quoe desideravit Eva. (D. Thom. Opnscd. Vl!L)

fi'uctus. Chose admirable! le fruit que la virginité de Marie a geraié, accomplit dans la plus sublime réalité les promesses qui, dans la bouche du tentateur, n'étaient qu'une sacrilège imposture; il fait de nous des Dieux. Jésus-Christ nous transfigure en venant à nous, en se mêlant à nous. Écoutons le nous annoncer lui-même les merveilles de cette divine manducation. « Voici le pain qui descend du ciel, afin que celui qui en mangera ne meure point. Je suis le pain vivant, moi qui suis descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Et ma chair est le pain que je donnerai pour la vie du monde... Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. Comme mon Père qui m'a envoyé est vivant, et que moi je vis par mon Père, celui qui me mange vivra aussi par moi. » Il aura mon intelligence et ma pensée en lui ; il se revêtira de mes sentiments; il possédera mcn cœur, mon âme, ma divinité ; ma chair communiquera à la sienne des influences de résurrection et de vie ; il portera ma ressemblance; on l'appellera magnifiquement w?i autre moi-même; on dira de lui qu'il est un Dieu en fleur; il pourra prononcer de lui cette ineffable parole : Je vis, mais non, ce n'est plus moi, c'est Jésus-Christ qui vit en moi! et cette autre : ma vie, c'est le Christ. Voilà l'homme devenu comme Dieu. Le fruit divin de la Vierge accomplit tout ce que le fruit del'Kden, en dépit des mensongères espérances de Satan, ne pouvait opérer. L'homme descendu jusqu'à la brute par la manducation coupable du premier fruit, s'élève parle second jusqu'à la ressemblance, la vie et l'intimité de Dieu. Dcnctlictus fructus vent)is tui Jésus ^ !

* Eva propter esum rniclus non csl facta similis Deo sed dissi-

"'''-' ciiAPiTJi:: TROIS è.m::

2. La seconde aspiration d'iive en face du fruit défendu fut une asi)iration de volupté. Elle se dit que « ce fruit si beau à voir devait être délicieux à m.inger. » Le mystère d'iniquité se développe, les ruines s'accumulent, le péché dévaste tout un nouveau côté de l'être humain. L'orgueil en avait foudroyé les hauts sommets et porté la désolation dans la j'égion de l'intelligence; voici raamtenant les sens assaillis et subjugués à leur tour. i.es premiers frémissements de la plus basse des convoitises se font sentir, le feu impur s'allume : Eve veut manger du fruit! « Voilà donc le terme. Comedit, l'homme mangea. La révolte commence par la déification de la raison, elle se termine par le règne du ventrel Comedit, c'est le mot par lequel l'Écriture achève le récit de la première révolution morale de l'humanité, mot fastique dans sa bassesse, et qui se retrouve aii fond detoutcequifinit'. «Mais là n'est pas seulement pour l'homme le crime et la perdition finale ; là est encore une source amère de déceptions et de douleurs. Eve convoite le fruit de l'arbre, elle le saisit avec là frénésie de la passion, elle le mange croyant y trouver la suavité exquise follement rêvée, il ne lui apporte qu'un dégoût profond, une satiété honteuse, la tristesse, les cuisants remords, une amertume afïreuse et le désespoir ; Eve fuit Dieu, et voudrait dans l'épaisseur du feuillage se dérober à elle-même sa propre ignominie. Quand apparut, appendu à l'arbre de la croix, le fruit né de la Vierge Marie, une révolution immense s'opéra dans le cot'urde l'homme, révolution qui transforma le

milis : hoc invenil bcata "Virgo et omncs Christian!. (D. Thom Opuscul. Vin.) * Lacordairo,

monde et fit jaillir une nouvelle humanité des fanges où l'autre avait disparu tout entière. Le prophète avait annoncé que la terre s'approcherait de lacroix, contemplerait le fruit que l'amour et la justice y tenaient suspendu, et se sentirait éprise pour lui de la plus véhémente passion. La voici baignée des douces larmes du repentir, le cœur enllammé de dilection; elle regarde le fruit, elle le convoite avec d'inexprimables ardeurs de désir : « Qu'il est beau à voir ; et qu'il doit être délicieux à goûter' ! » Elle le saisit et le mange; trou-» vaut en lui tous les charmes, plaçant en lui ses plus chères délices, et protestant qu'elle ne veut plus vivre que pour lui et de lui-.

3. Contemplons à sa naissance l'un des plus furieux penchants du cœur humain : l'amour et la recherche ardente de la beauté. Quel cours impétueux suit ce torrent! quelles ruines il accumule! quels nobles cœurs, quelles âmes grandes et généreuses il traîne aux précipices et brise dans des abîmes de honte et de douleur ! Passion fatale, passion indomptable, qui passe en les ravageant sur les familles, et qui cause dans l'immensité même des royautés et des empires les plus effroyables bouleversements. L'homme pourra tout vaincre, mais où est sa cuirasse et son glaive contre les entraînements du cœur et les fascinations de la beauté? Le cœur humain c'est Eve levant sur le fruit

* Geaes. — * In fiuctu suo Eva desideravit delectationem. Sed non invenit quia stalim cognovit se nudam el habuit doloretn ; sed ia fructu Virginis suavitalein iavenimus et salutem. Joaa. vi. Qui manducat nioara carnera habet vitara œternarn. (D. Thcm. Opuscul. Vin.)

de l'Éden un imprudent regard, et jugeant qu'il est dHun ravissant aspect. Qu'elle fut terrible la succession de ce regard séduit par la beauté séductrice ! comme nous le pouvons suivre à travers l'iiistoire humaine à la trace des désastres sanglants qu'il accumule ! Les fils de . Dieu jettent sur les filles des hommes le même regard de convoitise : il en jaillit les monstrueuses débauches que le déluge engloutit dans ses eaux vengeresses. Comme Eve, David contemple le fruit perfide en se disant que le goûter doit être délicieux : il tombe dans le double abîme de l'adultère et de l'homicide, et commence une vie de douleur et d'expiation dont les siècles répètent les déchirants échos.

L'homme se perdait par la dangereuse vue et l'amour invincible de la beauté terrestre : Que fit Dieu? Il présenta au regard de i'homme un fruit nouveau, un fruit céleste, une angélique et divine beauté. Il dit : « Je prendrai ces cœurs au filet qui capture les fils d'Adam*. » ce filet, c'était la beauté mortelle et périssable : Il dit encore ; « Quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi -. » Du haut de ma croix, du haut de l'arbre, je me donnerai à contempler à la terre : elle verra ma beauté, elle sera éprise de mes charmes, elle se laissera emporter aux entraînements du saint amour, omnia cul me Iraham ! Oh ! que le fruit de la Vierge a été contemplé et aimé 3! que d'âmes l'ont cueilli dans l'extase du plus doux et du plus fort des amours ! que d'âmes ont tout abandonné pour la conquête de la beauté divine, et ont répété avec saint Paul : J'ai tout jeté; je

' Os6c. — * Joan. xii. — » Fruclus Evcd crat pulcher asjjcctu scil pulchrior fruclus Virginis ia quom desiJerant Angeli perspicero. (D. Tliom. Opuscul. VIII.)

regarde tout comme fumier et ordure, pour parvenir à la conquête de Jésus-Christ! Que d'âmes qui traversent la vie n'ayant qu'un désir et une espérance : «mourir pour s'en aller rejoindre Jésus-Christ '. »

1 Saint Thomas ne nous fournit pas le commentaire du reste de la Salutation angéiique. Nous l'ajouterons brièvement, ne pouvant nous résigner à briser l'harmonie d'un si divin cantique, et à détacher de si précieux joyaux de la couronne d'une mère.

Sainte Marie Marie: que de richesses dans ce nom ! quelles

signiiications profondes et touchantes, douces ou sublimes ! Marie c'csiVastreilluminateur.S'esi-ce point de Marie comme des légères nues de l'aurore qu'a surgi u la lumière qui illumine tout homme venant en ce monde? » N'est-ce point Marie qui répand sur les ûmes le radieux éclat de ses exemples, et la bienfaisante lumière de sa charité — Marie, c'est la Reine. — a La Reine est assise à la droite du Roi. » Partout nous la voyons avec son Fils, unie à lui dans la gloire du Ciel et dans les homma.:îes de la terre. Les mystères les unissent, les fêtes les célèbrent ensemble, les prières des lidèles les confondent dans la môme foi, la mémo espérance et le même amour. Reine du Ciel, Marie y reçoit les hommages des Anges ; Reine de la terre, toute la terre recourt à son pouvoir et se soumet à ses lois. — Marie, c'est l'Océan d'amertume. C'est la mère de douleur, qui « se tint au pied de la croix, » fut la compagne intrépide de la Passion de son Fils, et s'abreuva comme lui aux eaux amères de la tribulation. — Marie, c'est V Étoile de la mer. L'étoile : Marie étincelle; elle est le plus radieux rcllet de la lumière divine; elle renferme en elle le Soleil de justice, Marie brille au lirmament du ciel dont elle fait la gloire, elle brille au ciel de l'Eglise dont elle est par son divin Fils l'astre illuminateur. C'est l'Etoile de la mer, la mer de ce monde, mer sombre et orageuse, où notre esquif se perd dans les écueils sans l'étoile qui éclaire sa route et rend aux flots la sérénité.

Mère de Dieu. Un- Gis aimant refase-t-il quelque chose à sa mère? Et Jésus dont il est dit : a il lui était soumis. » deviea-

LA VlSITATIOri

« Marie, dit saint ThomAi?, fit trois cho.spy après It visite de l'A ngû et le mystère de la divine conception : elle se rendit au pays des montagnes: elle salua Elisabeth : elle célébra magnifiquement le Soigneur. Bcata Virgo post conceptiomm tria legilur fccissc : Vidclicet quod moniana conscendit, quod Elisahelk salutavit, quod Dominum magnificavit. » Après l'explication de la lettre, le Docteur Angélique s'arrête à la signification morale de cette triple démarche : Per primum significalur virlutum perfectio,per secundiim fraterna dilectio,per terlium laus et exuUatio ; « la première de ces démarches annonce

(lra-t-il rebelle aux désirs de sa Mère parce qu'elle est dans la gloire, et qu'il Ta magnifuiuement glorifiée? Un docteur appelle Marie omnipolenlia supplex. Que c'est bien elle! Elle prie puisqu'elle est créature; mais sa prière est toute-puissante éLantla prière de la mère d'un Dieu.

Priez pour nous. Du fils de Marie, du Médiateur de Dieu et des hommes, il est écrit : il intercède pour nous. — interpellât pro nobis. Quel bonheur d'avoir un pareil intercesseur ! « nous n'avons pas un Pontife qui ne puisse pas compatir. » Il compatit notre Jésus, il compatit « aux ignorances et aux errements de ses frères, » à toutes nos détresses, à toutes nos misères, h tous nos besoins. Est-ce tout ? Oh! non. L'ingénieuse miséricorde de notre Dieu, pour nous garantir plus encore l'accueil et le pardon, après avoir placé entre sa justice et nous la médiation de Jésus, met entre Jésus et nous la médiation plus douce et plus accessible encore, s'il est possible, d'une mère. Qin se défiera de sa

la perfection des vertus ; la seconde prêche ladilection fraternelle, la troisième est tout entière louange et exultation. »

Nous adoptons cette division si simple et si féconde et à l'aide de laquelle nous rendons si complètement compte du beau mystère de la Visitation.

I. — Le voyage et ses circonstances en ouvrent l'étude. Que signifie ce voyage de Marie, et quelles en sont les mystérieuses sig[iilications? Marie personnifie l'Église dont la mission sera, dans le monde et à travers les siècles, de répandre Jésus-Christ. Grand et sublime mystère! Les Pères nous représentent l'Église comme l'extension, la continuation de Jésus-Christ, sa forme visible, « son corps, » comme dit saint Paul. Remplie de Jésus-Christ, l'Église n'a plus d'autre pensée ni d'autre but que (le répandre « ce parfum » qui l'embaume,

mère ? Qui iromblera devant elle? Pauvre pécheur, enfaat rebelle, tu redoutes monic Jésus parce qu'il est Dieu et juge? Viens à la nière. et supplie-la d'intercéder pour toi. Priez pour nous!

Pauvres pécheurs, Jésus ai.nait tant les pécheurs ! avec quelle tendresse il les accueillait, les purifiait, les renvoyait absous ! Comme il était doux à la Madeleine pénitente! avec quelle effusion il criait y.ux ùmos malades : Venez tous à moi ! Oh ! n'en doutons lias, Marie reçut dans la plus large mesure ces senlimontsde miséi-icorde et de compassion. Quand tous les hommes lui furent donnés pour fils, c'étaient des pécheurs qu'elle recueillait, quelle adoptait et qu'elle promettait d'aimer et de secourir avec h plus inépuisable charité.

M'iinlenanl et à l'Iieure de la mort. « Maintcaant, u au sein des d ;ngers, des douleurs, des faiblesses ; « à l'iiouro de la mort ; * hcurj formidable du suprême danger, de la suprême douleur, de 'a s.iprêmc faiblesse.

et cette lumière qui resplendit. Descendue du Calvaire, elle entreprit dans le monde entier un voyage qui n'aura d'autre terme que la fin des temps. C'est ce voyap;o qui remplit son histoire et dont les vicissitudes diverses forment le tissu de sa merveilleuse existence. Chaque siècle la voit passer; chaque génération reçoit d'elle la visite de grâce et de salut, et entend de sa bouche dans un sublime Magnificat le récit des merveilles que Dieu opère en elle, des miséricordes dont il comble son peuple fidèle, et des gloires qu'il tient en réserve pour l'avenir. La Visitation de la très-sainte Vierge est ainsi tout d'abord la prophétie vivante de la mission dans le monde de la sainte Eglise de Jésus-Christ. Autre touchante circonstance. Marie visite une parente à laquelle son grand âge et sa fécondité inattendue rendent plus nécessaires les attentions délicates et le dévouement de l'amitié. Le voyage de Marie est un voyage de charité ; sa visite à Elisabeth préfigure l'une des œuvres les plus admirables de l'Église catholique dans l'humanité accablée des maux de la déchéance : la visite et le service de la douleur. Le service de la douleur ! qui jamais eut même la pensée d'organiser un service de la douleur? Le monde connaît le service de la richesse; il peut atteindre jusqu'à l'héroïsme du service de la gloire; l'homme de cœur, le brave, peut connaître le service de son prince et le dévouement à sa patrie, les âmes vulgaires se plient sans peine au service de l'amitié ; mais le service de la douleur! se rendre jusqu'à elle par les plus âpres sentiers du dévouement et de l'immolation volontaire, passer auprès d'elle de longs et terribles jours, sentir sa rebutante étreinte, et ne lui adresser que de limpides sourires et des paroles de paix et d'amour ; user à son service ses forces vives et flétrir

les grâces de son printemps, ah! l'Église catholique toute seule a donné au monde le men^eilleux spectacle de cette Visitation. Elle seule a créé des vierges, qui, sur les pas de la Reine des vierges, par les chemins les plus rudes, dans les régions les plus ingrates, à travers les désolations et les dégoûts de toute sorte, vont à la recherche de la douleur, quelque nom qu'elle prenne, sous quelque forme qu'elle se montre, et de quelques hideuses plaies qu'elle soit couverte. Un troisième mystère explique le voyage et la Visitation de Marie. Saint Paul, touché de la charité divine, lacomparait à un feu véhément qui brûlait toute son âme; il parlait d'un aiguillon qui pressait oa course, et ne lui permettait aucun repos : La charité de Jésus-Christ me presse''[ s'écriait-il. Et poussé sans relâche par cet impitoyable aiguillon, il remplissait le monde de ses courses puissantes, incapable d'arrêter ou même de ralentir jamais ses pas. Telle est la Vierge, et plus brûlante, et plus pressée encore de l'aiguillon de l'amour. Ah ! qu'elle aussi peut dire : la charité de Jésus-Christ me presse ! Si David, pressé de l'inspiration divine, ne trouve plus de repos qu'il n'ait fait jaillir de son âme le chant qui l'oppresse, et donné au monde le Verbe qui le remplit et veut s'échapper de ses lèvres et de son cœur, Eructavit cor meum verbum, bonum! Combien plus sublime encore est le tourment de Marie! Combien plus impérieux, plus violent chez elle le besoin de donner au monde son Verbe, la Parole incarnée qui remplit son sein virginal, et brûle déjà de voler au salut de ses frères et d'inaugurer les œuvres de la Rédemption 2. Marie part donc, elle

» Il Coriath. — ' Ex hoc palet vehemens Virginis desideriura circa salutem hominis : tum quia salutis humanoe gratiam quaa-

^■'^^ CHAPITRE TROISIÈAfE

piinavfcprccipilalion,Temarquc 1 Évangéliste, tant Jésus est pressé! tant il lui tarde de commencer un apostolat qui remplira sa vie mortelle, se perpétuera dans son tfïlise, et se consommera dans son sacerdoce d'Eucharistie et de gloire durant toute l'éternité.

Saint Thomas fait en quelques mots un fécond commentaire de cette parole qu'ajoute saint Luc : in montana : « elle partit pour le pays des montagnes » I e voyage de Marie dans le pays « des montagnes .. c'est le voyage des âmes vers le sommet de la perfection David avait chanté : « l'âme a disposé en elle le»-' sommets les plus élevés : ils s'en iront de vertus en vertus : et ils parviendront à la vue de Dieu en Sion » La « Montagne » où se rendent les âmes pleines de la grâce de Jésus-Christ, c'est Dieu, sa protection infime, sa gloire sans limite et sans fin : abiit in monlana Tandis que l'Ange regagnait les hauteurs, Marie se met à sa suite à gravir les montagnes. Voilà l'âme sainte A peme a-t-elle conçu le Verbe par le mystère de la grâce, qu'elle part intrépidement pour les hauteurs de la vertu; elle se rend à la clic de Juda, de la louano-e de la confession; son âme glorifie Dieu, sa prière l'exalte, ses œuvres Thonorent. Or, continue le Docteur Angélique, remarquez trois choses dans cette ascension au pays des montagnes : Ion y descend les vallées de la cramte et de l'humble défiance de soi-même; l'on v gravit les cimes ardues et fatigantes des vertus chrétiennes, on y atteint le sommet de l'amour et de la divine charité <.

r«bat lum qu.a qua-sitam mvoniebat, tum ctiam quia inventai, omnibus refundebal. (D. Thom. Opuscxd. LUI art 1 ) • Lxurgrns Maria abiit W monlana cum /est inalione. - Ub

lt:s récits d" i.a naissancr ?3!:

IT. — .Marie entre clicz Elisabctli. Aus?itôt le? merveilles s'y multiplient, les grâces s'y acrumnlcnt, le i^oleil de justice darde partout sa vivifiante lumière répandant dans les âmes la sanctification et le salut; Elisabeth est illuminée des clartés de la prophétie, l'enfant qu'elle porte tressaille, confesse le Christ qui le vient visiter, et s'initie miraculeusement à son rôle de précurseur et de héraut.

Contemplons, en les séparant, toutes ces merveilles : les unes s'exercent sur Jean, les autres sur Elisabeth

1. Le tressaillement de Je m dès le sein maternel à la voix de Marie et aux approches de Jésus, renferme un profond mystère : c'est le réveil et le tressaillement du monde à la venue du Rédempteur. Le monde est enfermé dans ses antiques ténèbres, enchaîné dans ses séculaires impuissances, souillé de ses crimes, sans mouvement, sans voix, sans prière. Mais à peine la grâce de la Rédemption se fut-elle posée sur lui, qu'il indique par des commotions puissantes, par les tressaillements de la joie, qu'il reconnaît, qu'il confesse, qu'il accepte avec foi, espérance et amour le Dieu qui le vient purifier et mettre à la lumière et à la vie. lUu-

licit glossa : Accepto Virginis consensu cœleslia petit angélus, (juom Virgo sequilur quae ia montana pro^reditur. Sic anima (jiiai Verbir.ii Dei concepit virtulum cacumina aggressu araoris coascendit. ut civitatena Judae. id est confessioais et laudis arcera penetret, et usque ad perfeclionem lidei, spei et carilatis, quasi tribus mensibus in ea commorelur. — In hoc auteni ascensu s:ml tria : videlict-t vallis timoris et humilitatis, ascensus laboris cl di.licullatis, cacumen amoris sive carilatis ; unde Bernardus : Virtus vult cum humilitate doceri, cum labore acquiri, cum amore possideri. » (D. Thom. Opuscvl. llll. art. 3.)

mination, joie, sainteté, tels sont les trois dons qu'apportent chez Elisabeth Jésus et sa Mère; tels sont les effets de la Rédemption dans le monde; l'Évangile l'illumine, le retire de ses douleurs, lui confère la sainteté. A cette grandiose exposition s'en ajoute une autre plus restreinte, mais belle et profonde encore. Toute !a vie de Jean se résume dans cette scène de la Vsitation. Que devait-il être? une seule chose, le héraut, le précurseur, l'annonce du Verbe incarné. Quelle était sa mission, et quelle œuvre allait remplir toute sa vie? Montrer le Christ; désabuser les intelligences de leurs illusions, fortifier les cœurs en face des sublimités austères de la perfection évangélique, en un mot, selon ce qu'avait annoncé Isaïe, « préparer les voies » au Messie et à sa R.édemption. Ce qu'il accomplira dans la Judée, il le fait dans le secret d'une famille et l'étroite enceinte d'une maison ; son tressaillement est à la fois le cri du héraut, l'action de louange de l'âme juste, la confession des œuvres, l'accomplissement du plus grand des devoirs, qui est, pour l'homme sur la terre, de croire, d'espérer, d'aimer.

Quatre dons sublimes sont faits à Jean. Dès avant sa naissance il jouit de la plénitude de sa raison : son tressaillement n'est pas le mouvement inconscient d'un être sans raison, c'est l'exultation d'une foi qui confesse et d'un amour qui a compris. Mais de plus, dès le sein de sa mère, Jenn est prophète : il annonce le salut prochain du monde, et commence la parole en laquelle se résumera toute sa vie: Eccc Agnus Dei! il désigne le Christ à la foi et à l'adoration des peuples, « il est la voix de celui qui crie dans le désert. » « Il sent la présence du Maître, et commence h faire l'office de son précurseur, si ce n'est encore par la voix, c'est p:irce

soudain tressaillement *. » A la jouissance de sa raison, au don de prophétie, se joignit une grâce plas haute : la sanctification ; ou plutôt c'est celle-ci qui expliqua et amène en l'âme de Jean les deux premières faveur.? Jean est purifié de la tache originelle; « L'Agneau qui efface les péchés du monde 2 » fait sur son précurseur l'essai victorieux de sa puissance. C'est l'inestimable bien qu'apportent aux âmes Jésus et Marie. Quand Jésus visite une âme, le péché s'évanouit, le démon terrifié prend la fuite, la mort recule, la vie rentre en possession du domaine dont le péché l'avait chassée. Et, la grâce sanctifiante entrée dans l'âme, les vertus infuses y pénètrent à la suite, Jean possède dans sa plénitude la sanctification dont le Dieu Rédempteur vient faire au monde « l'inénarrable don 3. »

Magnifique envers Jean, la grâce divine apportée par Jésus et Marie l'est encore envers la bienheureuse Elisabeth. N'en doutons pas, elle reçut une si pleine effusion de la grâce que son âme à l'instant s'éleva aux plus hauts sommets de la sanctification. La grandeur de sa sainteté se manifeste au dehors par les sentiments qu'elle exprime et le saint transport dont elle est animée. La charité la dévore, l'Esprit-Saint, le Père de la grâce, la jette en une douce et puissante ivresse : Elle crie, elle pousse un grand cri : — Exclamavit voce magna *. Le grand cri, dit quelque part saint Jean Chrysostome, est l'annonce d'une grande âme et d'une grande vertu. Son grand cri est le en de son humilité profonde, de sa surprise, et aussi de sa joie. « Ce grand cri de sainte Elisabeth marque tout ensemble sa surprise etsa joie^.»

» Bossuet, Éléoalions. — * Joan. i. — * II Corinlh. — * Luc. — 5 D. Thom.

2?S CHAPITRE TllOISIÈME

Mais cette surprise et cette joie nous ouvrent ellesmêmes les plus vastes perspectives sur de nouveauN mystères. Elisabeth est revêtue tout h coup des splendeurs de la prophétie : l'avenir se déroule devant elle et les siècles lui livrent leur plus grand secret. Quelle sera l'œuvre prodigieuse des siècles? Ah! sans doute ce triomphe tout divin qui, d\ns une victime agonisant sur un gibet, montre le Dieu du ciel et le Dominateur de la terre. Elisabeth voit s'illuminer devant elle ce prodige de la force de Dieu ; Verbitm cnicis virtus Dci est. Dansla jeune fille pauvre et humble, elle salue sa Reine et la Reine du monde. Dans l'enfant que Marie porte en son sein, elle adore le Dieu Rédempteur. Oh! qu'il fut sublime cet acte de foi, d'adoration et d'amour!

Et il est plus complet encore que nous ne l'avon? exposé; il embrasse plus de choses et pénètre plus avant. Elisabeth connaît et vénère la merveille de la Conception divine; elle sait que ce fruit béni, est lo fruit d'une virginité immaculée et que le sein de Marie n'est béniqu'à cause qu'il a, sans diminution de pureté, donné naissance au Verbe incarné sous l'ombre du Tout-Puissant et par l'opération de l'Ksprit-Saint : Béni le fruit de vos entrailles : le regard d'Elisabeth perce jusqu'au mystère de la Maternité divine : Et d'où me vient que la Mère de mon Seigneur vienne à moi? Avec la même profondeur, elle définit d'un mot le mode adopté par Dieu pour le salut du monde; la foi dans le mystère; la foi dans le Dieu fait homme et fait Rédempteur. Saint Paul s'absorbera dans cette pensée et cette doctrine unique, et consacrera à l'établir la puissance et la sublimité de son génie inspiré. Justificati gratis per gratiam ipsius, per redemplionem qux est in C/ii-islo Jesu, pet' fidcm in sa)içuine ipsius. C'est le grand dogme et la

fondamentale vérité qu'Elisabeth reconnaît et proclame quand elle dit à Marie : Bienheureuse êtes-vous d'avoir cru! V.t cette parole renferme de plus un souvenir du passé. Kve ne crut pas. La parole de Dieu la trouva infidèle, (t ce fut la source première de la perte de tout le genre Immain; la chute qui nous ruina fut avant tout une chute d'or^ineil et d'incrédulité. D'où devait venir le remède, sinon d'un acte de foi ? C'est l'acte sublime de la foi de Marie qu'Elisabeth proclame et dont elle fait dépendre l'accomplissement des merveilles qui sauvèrent le monde en élevant Marie jusqu'aux cieux. Bienheureuse ctes-vous d'avoir cru, car elles s'accompliront toutes les choses qui vous ont été dites par le Seigneur.

m. — Et Marie dit : « Mon âme glorifie le Seigneur*!" « Que dirai-je de ce divin cantique? Sa simplicité, sa hauteur qui passe mon intelligence, m'invite plutôt au silence qu'à parler. Si vous voulez que je parle, ô mon Dieu, formez-vous même mes paroles-. » Quelle entreprise, quelle tâche écrasante que d'expliquer de si divines paroles, alors m^me que l'on se sent soutenu et éclairé par les écrits de la tradition et que l'on trouve dans le Docteur Angélique comme le résumé de tout ce que les Pères en ont dit de plus élevé et de plus beau^ I

L'âme de Marie, dans un triple élan de la grâce qui la possède, chante tour à tour trois choses dans son divin cantique. Elle se chante elle-même; elle chante l'histoire du monde régénéré et transfiguré : elle chante Israël et ses espérances accomplies.

' Luc. I — - Bjàsuot, EiicuL — ' D. Tiio^n. Calcn. aurea, in Lu.a.n, ca;). i.

1. Quelle sublimité dans les premiers mots du cantique : .1/071 aine glorifie le Seigneur! Bossuet y voit le prodige de l'humilité eu Marie, Si nous embrassons la scène entière, il ne nous sera pas malaisé de saisir ce sentiment de Bossuet. Elisabeth vient d'exalter Marie ; Marie paraît seule dans la salutation et les félicitations pleines d'enthousiasme de cette grande et sainte âme ; sans doute elle exaltait Dieu dans Marie, mais c'est Marie surtout dont la gloire semble rayonner à ses yeux. Marie parle, et du premier mot elle s'élève audessus de sa sainte cousine de toute la hauteur des cieux. Marie va droit à Dieu : source première et unique des merveilles dont l'âme d'Elisabeth est transportée. Dieu seul! tout disparait devant sa puissance, tout n'est rien devant lui! Mon âme glorifie le Seigneur. Le texte porte : Magnificat; derrière le sens que l'on donne ordinairement à ce mot: glorifier, exalter, s'en cache un autre plus grandiose et plus profond. Marie, dans la véhémence de son désir et la sublimité de sa mission, aspire à grandir Dieu, non pas en lui-môme sans doute, comment accroître ce qui est infini? mais dans la gloire qu'il retire de sa création et les honneurs que lui rendent ies mondes. Ah! dans ce sens, n'est-il pas très-véritable que Marie a rendu Dieu grand ? Magnificat Dominum. Par Marie le Verbe se fait homme, il descend d'un trône dont la hauteur infinie lui défendait l'infériorité de la prière et de l'adoration. Maintenant qu'il est homme, il adore Dieu; il rend ses hommages à Dieu ; il élève jusqu'à Dieu toute la création laisonnablo, lui prête son intelligence, son cœur, sa voix, et tire d'elle des accents divins pour glorifier le Très Haut. Voilà comment, en un sens, on die de Marie qu'elle ■maqnific Dicu^ en lui donnant, par sa Maternité divine.

Celui par qui lui est venu un accroissement d'honneurs et de louanges à jamais incompréhensibles.

Mais la gloire n'est pas l'apanage unique de la Maternité divine : elle ne fait pas oublier l'inOnie douceur que Marie trouva dans son union avec le Dieu devenu son fils. Oh! quelle langue angélique nous révélera les effusions de tendresse, les flots de dilection qui, jaillis des deux cœurs de Jésus et de Marie, se répondaient • l'un à l'autre dans le flux et le reflux d'un perpétuel amour? Qui nous fera pénétrer dans l'âme de Marie, à ce moment où, hors d'elle-même, dans l'extase de la joie, elle chante le bonheur qu'elle goûte à posséder son Dieu en elle-même et à être inondée des délices de son amour? Mon esprit est ravi de joie en Dieu mon Sauveur: « Mon Sauveur. » Oh! oui, Marie, dites hardiment mon Sauveur : car à quel autre fut-il plus sauveur qu'à vous, ô vierge immaculée, vous, qu'il délivra de la souillure originelle avant que vous en ayez ressenti la honteuse atteinte; vous qu'il remplit de grâce, vous qu'il orna de tous les dons, et dota magnifiquement de tous les privilèges!

Marie a prononcé à peine ces premiers mots, que l'esprit de prophétie qu'elle possédait à un degré sureminent se fait jour et répand sur l'avenir les plus merveilleuses clartés. Voici, s'écrie-t-elle, que toutes les gcnéraiions m'appelleront Bienheureuse. Grand Dieu, quelle scène ! quelle prophétie ! quelles splendeurs ! Faudrait-il plus que cette partie de l'entrevue de Marie avec Elisabeth pour donner au christianisme entier la plus inébranlable preuve de divinité? Car enfin qui parle? quelles sont ces deux femmes? où tiennent-elles ce langage? 11 y a dix-huit siècles, deux femmes, deux juives, se rencontrent dans un coin obscur et méprisé

240 CHAPITUIi TROISIÈME

du monde : une juiuvrc jeune fille et une femme que ràgc courbe vers la tombe et que le plus profond oubli doit naturellement ensevelir. Qui les connaît? qui les entend? qui croirait, en les entendant, à autre chose qu'à l'exaltation de la plus étrange folie? L'une d'elles, la plus jeune, vierge de quinze ans, annonce qu'un éclat extraordinaire la doit revêtir dans le cours des siècles : elle voit le monde à ses pieds, les générations en passant lui jeter leurs clameurs de triomphe, le ciel et la terre se réunir dans une même louange, un même culte, et un même amour, toutes les générations !... Quand un Alexandre aura conquis un monde; quand un César et un Auguste l'auront possédé dans l'éclat d'une suprême majesté et d'une incomparable puissance ; quand Socrate et Platon auront fait, dans les royaumes plus vastes et plus profonds de la sagesse, de de plus nobles conquêtes encore, et quand ils se seront couronnés de lauriers plus précieux; quand le génie ou la force auront remué le monde et imposé à leur génération le tribut d'une admiration bruyante; le silence se fera bientôt sur leur tombe ; leur mémoire passera à travers les siècles amoindrie et décolorée, et sauf un classique et froid souvenir, patrimoine ignoré d'un infiniment petit nombre, nul dans les générations qui vont suivre n'en connaîtra les œuvres et n'en pourra même dire les noms. Voyez l'obscure vierge de Nazareth ; l'heure qui suivit sa parole à Elisabeth la devait ensevelir dans l'oubli : les siècles ont passé, et la parole est là, debout, immense, inébranlable ! Dixhurt, cents ans de gloire et d'une gloire à kuiuelle i-icn n'a jamais pu se comparer, ont couronné Marie des plus divines splendeurs; la terre l'est venue prendre dans sa chaumière ignorée, la terre entière, dans l'ivresse d'un

indicible amour, l'a proclamée sa Reine, l'a placée sur le plus beau trône après le trône inaccessible où siège Dieu. Et tout regard se lève vers elle, toute bouche la chante et Timplore, toute génération qui se lève ajoute son tribut d'honneurs et d'amour au tribut de toutes les autres qui l'ont précédée : la prophétie a son plein accomplissement, toutes les générations l'appellent bienheureuse. Quelle gloire ! quel culte ! quels hommages ! quel amour ! Son histoire embrasse l'histoire entière du monde. Les générations qui l'appellent bienheureuse ont commencé leur acclamation quand ont commencé les siècles, et l'on peut dire de sa gloire ce que le prophète chantait de la gloire même du Christ Jésus son fils : pas un peuple qui n'en ait entendu le bruit, pas une contrée qui n'en ait entrevu l'éclat. On parle de Marie dès les jours de l'Éden; elle traverse l'histoire de l'ancien peuple sous le voile d'or de la prophétie et la magnificence des figures ; les patriarches entrevoyaient son jour, les prophètes la chantaient tout entière, dans sa vie de la terre et sa vie glorieuse des cieux ; ils la voyaient tour à tour Vierge Mère à Nazareth, et Reine étincelante dans l'éternité, l'.t cette lumière n'arrêtait pas ses ra3'ons à la Judée, les autres peuples en entrevoyaient parfois des lueurs, affaiblies sans doute, mais reconnaissables encore. La tragédie grecque parlait de la chaste vierge qui devait enfanter le Rédempteur du monde ; Virgile consacrait s;a poésie à chanter la Vierge dont la venue devait l'amener sur la terre l'âge d'or des anciens jours, et la sauvage Germanie élevait des autels et sculptait des sta* tues à la « Vierge qui devait enfanter. » Et ce n'étaient là que les lueurs incertaines encore du crépuscule : plus heureux nous jouissons des splendeurs du plein midi. Oh I Dieu, quela Vicrgo rayonne! (qu'elle domine !

2'i2 CHAPITRE TROISIÈME

qu'elle règne! qu'elle est vénérée! qu'elle est aimée! Qucio peuples ne l'ont pas prise pour patronne, n'ont pas mis à ses pieds leurs gloires ou leurs détresses, et ne l'ont pas triomphalement portée sur leurs étendards? Quelles cités ne lui ont dressé des autels et bâti des sanctuaires ? Quelle génération n'a pas laissé quelque imposant témoignage de sa foi et de son amour ? C4omptons, snous le pouvons, le nombre de ses basiliques; suivons, si nos forces y suffisent, la route de tous ses pèlerinages. Quelles scènes ! Un signe se donne ; un cri est poussé, des milliers d'hommes se lèvent, des foules s'accumulent et s'acheminent, l'ivresse dans le cœur et le cantique enflammé sur les lèvres, au sanctuaire que Marie a daigné se choisir et nous désigner. Tout se met au service de Marie. La poésie lui dédie ses plus ravissantes inspirations, la musique ses accents les plus suaves, l'architecture ses plus majestueuses créations, la peinture et la sculpture ses chefs-d'œuvre les plus admirés. Là n'est point encore le plus brillant joyau de sa couronne. Si le génie s'est mis à son service et s'est inspiré d'elle pour ses plus belles créations, que dirons-nous des cœurs qui ne s'épanouissent plus que pour elle, des dévouements qui la servent, des héroïsmes qui reproduisent sa vie, suivent ses exemples et s'immolent aux œuvres qu'elle impose à leur obéissance et qu'elle réclame de leur amour? Que de vierges qui l'accompagnent dans le secret du temple et le silence d'une éternelle prière et d'une incessante contemplation ! Q)uc d'autres qui, sur son ordre, parcourent toutes les routes du dévouement et se mettent au service de toutes les douleurs ! Que d'Ordres fondés en son honneur ! Que de Congrégations qui n'ont d'autre but qi!Kî de glorifier ses arandeurs et d'imiter ses vertus I Et dan.s le monde,

combien de cœurs qui se détachent des liens terrestres pour lui vouer un amour profond; combien de lèvres qui s'ouvrent à sa prière ; combien d'existences empreintes de ses exemples, et embaumées de ses parfums !

Et pourquoi « toutes les générations » appellerontelles Marie « Bienheureuse ? » Pourquoi cette immense gloire dont tous les siècles apportent à l'humble fille de Juda le perpétuel tribut ? Ah ! c'est qu'il a fait en el'ede grandes choses Celui qui est le Puissant. Quelles sont ces « grandes choses » faites en Marie ? C'est demander quelle fut « la grande chose de Dieu, » son œuvre par excellence, celle en laquelle il a déployé sa puissance infinie? Et quelle est-elle sinon l'Incarnation de son Verbe? Un Dieu dans la chair de l'homme, procurant au Très-Haut les honneurs seuls dignes de lui : voilà « la grande chose ! >• Or c'est en Marie qu'elle s'accomplit, lorsque le Verbe prend d'elle cette nature humaine qu'il veut s'unir. Et que fit encore de grand en Marie « Celui qui est le Tout-Puissant? >> Il fit d'elle la Vierge immaculée; il arrêta le flot de la corruption universelle ; d'une race souillée il fit surgir la plus virginale innocence ; du milieu des désolations du désert il fit apparaître la plus ravissante des créations : fecit mihi magna qui potens est. Si un Dieu fait homme fut la grande œuvre de Dieu, l'homme fait Dieu* fut encore de sa puissance et de sa bonté une prodigieuse manifestation: l'humanité « pleine de Dieu, » comme parle saint Paul, l'homme pénétré dans tout son être des splendeurs de la divinité, l'homme devenu divin, et reflétant Dieu dans la plus merveilleuse des ressemblances. Or cette

» Faclus est homo %U nos faceret deos.

2i4 CHAPITRE TROISIÈME

œuvre eut en Marie son premier et son plus parfait accomplissement. Voilà donc pourquoi, « toutes les générations l'appelleront bienheureuse, >• et comment « celui qui est le Tout-Puissant a fait en elle de grandes choses. » Marie, en chantant ses grandeurs, ne fait ainsi qu'exalter le Dieu grand, puissant et bon, qui les a toutes opérées en elle.

2. Le regard de Marie s'étend encore, et embrasse, en même temps que la gloire dont Dieu la comble, l'avenir de tout le christianisme dont son enfantement divin est l'aurore et la première manifestation. Cette histoire de tous les siècles, Marie la contemple par ses hauts sommets : miséricorde sur tous : effets terribles de réprobation sur quelques-uns qui méprisent l'amour d'un Dieu et rejettent le salut d'un Christ-Sauveur.

Sa miséricorde. Ce mot laisse entendre trois choses : la miséricorde est un mélange débouté, de pitié, d'amour; et telles sont les trois sources jaillies du cœur de Dieu et ouvertes sur le monde. La bonté éclate dans la création ; la pitié dans la longue patience avec laquelle Dieu supporte l'humanité devenue pécheres.se ; l'amour dans l'incompréhensible démarche que tente vers l'homme le Verbe incarné. L'acte créateur fut un acte de pure bonté : Dieu se suffisait infiniment à lui-même ; il trouvait dans le commerce des trois Personnes dont se compose son indivisible nature, une félicité et une gloire infinies auxquelles l'hommage des mondes ne pouvait ajouter. S'il les tire du néant et communique à d'innombrables êtres le bienfait de la vie, c'est l'etlet d'une bonté entièrement désintéressée. Cette bonté ne se retira pas de la terre quand la terre en révolte se couvrit d'iniquités et de ténèbres : elle devint alors la pitié : Dieu,

dit saint Paul, laissait tomber sur l'humanité déchue « des trésors de patience, » et tentait par mille efforts « d'amener l'homme à la pénitence « et au salut. C'est le but que sa commisération miséricordieuse poursuit dans toute la suite des siècles qui vont de l'Éden au Calvaire ; c'est le terme où toutes ses œuvres viennent aboutir ; c'est pour prendre la misère humaine en pitié qu'il sanctifie les patriarches, se choisit un peuple auquel il communique les plus vives lumières et confie les plus riches dépôts ; c'est dans le même but qu'il disperse ce peuple parmi les nations infidèles, et fait surgir du milieu de lui les prophètes qui lui prêchent la pénitence et lui montrent de loin le Messie qui doit sauver le monde. Aux jours de ce Messie, cette bonté et cette pitié de Dieu devinrent le plus incompréhensible des amours ; l'amour incarné, l'amour faisant le don de soi, s'immolant sans réserve et disant à ceux qu'il aime cette ineffable parole : mes délices sont d'être avec les enfants des hommes !

Après l'amour, Marie chante la puissance de ce Dieu qui a fait en elle de si grandes choses. Il a fait par la force de so7i bras une œuvre de puissance : il a dissipé les superbes et les pensées de leur cœur ; il a déposé les puis-^ sants de leur trône et il a exalté les humbles; il a comblé de biens les affamés et il a renvoyé vides les riches. Toute l'histoire de nos dix-huit siècles chrétiens est dans ces mots; voilà l'œuvre prodigieuse du Dieu-Homme. Il a d'abord dissipé les superbes, déposé les puissants de leur trône et il a exalté les humbles. Il a brisé les empires persécuteurs de son Église; il a changé les trônes et les dynasties et fait passer en des mains nouvelles le sceptre delà pensée comme celui de la force, Platon s'est vu détrôner corameCésar. Le christianisme naissait

à peine que Paul s'écriait triomphant : où sont les sages ? où les écrivains? où les chercheurs de sagesse humaine* ? Et rien ne répondait plus h ce cri que la voix des chrétiens confessant la vraie sagesse et répétant le Credo catholique. Le christianisme comptait un siècle de vie, et déjà le monde romain se voyait envahi tout entier par la muUilude des adorateurs du Christ Roi et Dieu ; trois siècles, et le gigantesque empire de Rome croulait ECUS l'elTort victorieux de la foi ; cinq siècles, et le monde était refait ! d'idolâtre, adorateur du vrai Dieu; de prostitué aux plus monstrueuses débauches, chaste et pur dans sa vie intime, dansson foyer domestique, dans sa vie sociale, ses mœurs, ses coutumes, ses lois. La vertu couronnait de clartés merveilleuses une nouvelle humanité que la force de l'Évangile tenait courbée aux pieds de Dieu, et vouait à d'austères devoirs, « Les superbes étaient dissipés, et les puissants renversés de leur trône. » Les petits, les humbles, les pauvres, les déshérités, « le rebut du monde, » avaient été appelés à la délivrance et à la gloire; ils occupaient les trônes laissés vides et formaient au Roi des pauvres un cortège et une cour.

Marie ajoute : Il a dissipé les pensées de leur cœur. Par ces mots, la Vierge illuminée des clartés de la prophétie, nous fait pénétrer plus avant encore dans les mystères de l'œuvre divine. Dieu, dans la conquête du monde, le renversement des empires, et la fondation sur leurs ruines du seul et universel empire chrétien, Dieu bouleversa toutes les idées de l'homme, dérouta tousses calculs, prit le contre-pied de sa sagesse et le revers de; ses moyens. L'apôtre, développant ce trait de l'œuvre

1 I CorinLh.

divine qu'insinue Marie, disait aax Corinthiens : « Ce qui était insensé dans le monde, Dieu l'a pris pour confondre les sages ; ce qui était faible dans le monde. Dieu l'a choisi pour confondre les forts ; ce qui était sans gloire et méprisé dans le monde, ce qui y était néant, Dieu s'en est emparé pour détruire ce qui avait la puissance. » C'est ainsi que Dieu « dissipa les pensées des superbes, » de ces génies et de ces forts que saint Paul appelle « les princes de ce monde. » Ils attendaient Dieu dans la magnificence de sa gloire, et il leur envoie son Fils sous les livrées de la pauvreté et les ignominies incompréhensibles d'une vie méprisée et d'une mort dans les supplices. Ils jetaient les yeux vers un conquérant dont les bruyants exploits et les vastes conquêtes soumettraient le monde au sceptre matéri,el de la force, et douze pauvres se présentent, seuls, sans armes, sans éclat, sans prestige, sans crédit ni soutien d'aucune sorte. Quand Virgile chantait son âge d'or, présent du Fils de la Vierge, il entendait l'abondance des biens terrestres, la profusion des plaisirs et l'éclat de l'orgueil : or. Dieu présentait aux adorations de la foi comme à l'acquiescement de la volonté et à l'amour du cœur, la sanglante étreinte d'une croix ! Ainsi Dieu « dissipait les pensées des superbes, > et Marie, à la clarté de la prophétie, voyait deux humanités naître de ce plan de Dieu, l'une adoratrice fidèle, exécutrice intrépide de l'idée divine, saisissant la croix, y plaçant ses espérances et jusqu'à ses délices, suivant les pas du Dieu pauvre, pratiquant ses vertus et s'enivrant des valuptés de son martyre; l'autre orgueilleuse et obstinée à mépriser cette pauvreté divine et à repousser ces divines leçons; la première comblée par Dieu de richesses et de cloires ; la seconde laissée dans la superbe igno-

minie de ses haillons et les tortures de son inextinguible faim : Esurientes implevit bonis, et divitcs dimisit inanes. Remarquons ces deux admirables mots par lesquels Marie désigne les deux races nées de la foi ou de l'incroyance, de Dieu ou du monde. La famille sainte est la famille des affamés, — esurientes. Le Dieu qui les venait rassasier d'une nourriture toute divine, leur disait aux jours de sa vie mortelle, et ne cesse de leur dire du fond de ses tabernacles : beatiqui esuriimt... quoniam saturabuntur ; ils sont rassasiés de gloire, de paix, de joie, d'espérance. Les autres sont ces riches superbes dont parlait David et que caractérise saint Jean : « Ils n'ont plus rien trouvé dans leurs mains, ces hommes aux grandes richesses. » « Tu te dis riche et tu prétends n'avoir besoin de rien, et tu ne vois pas que tu es pauvre et dénué ^ » Une autre explication de ces mots est plus large encore et aussi juste. Ces affamés dont parle Marie, c'est la race humaine tout entière, laissée en proie par la déchéance à tous les dénuements de la pauvreté et à toutes les tortures de la faim. Une triple faim torture l'homme. Faim de la vérité: en dehors du pain de vie et sans la lumière qui est la vie, l'âme vide de toute croyance et livrée aux inanités du doute, subit d'inexprimables malaises. Faim de bonheur: l'homme le poursuit avec l'avidité du famélique qui se jette sur une proie qu'il ne peut atteindre; le bonheur le tente aussi persévéramment qu'il le fuit. Faim de vie : l'homme sent en lui-même un immense besoin de vie ; il a horreur du néant, il recule épouvanté devant l'abîme entr'ouvert du sépulcre, et tout l'y précipite et l'y engloutit. Voilà les misérables affamés dont

Apoc

Dieu s'approche et sur lesquels il laisse tomber ces miséricordieuses paroles : dimhtere eosjojunosnolo, «je ne veux pas les renvoyer à jeun. » C'est leur rassasiement divin que Marie leur annonce, elle qui possède en son sein Celui qui se nomme « le vrai pain de la vie. » Il a rempli de biens les affamés. Il les a remplis de vérité, de vie, de gloire ; sa doctrine leur a largement dispensé la vérité : « il leur a tout dit! » Ses sacrements ont fait couler pour eux au milieu des aridités du désert d'intarissables flots de vie divine; enfin les espérances leur ont ouvert les parvis de la gloire éternelle, esurientes implevit bonis.

Mais ceux-là seuls qui reconnurent humblement leur détresse et acceptèrent avec reconnaissance les dons de la munificence divine furent rassasiés. Les « riches » qui se complaisaient dans leur satiété illusoire furent renvoyés dédaigneusement à jeun, divites dimisit inanes. Ils croyaient à une triple satiété, celle de la vérité, celle de leurs plaisirs et de leurs richesses, celle de leur vie. Leur vérité s'est trouvée erreur et folie : Xonne stiiltam fecit Deus sapientiam hujus sœculi ? dicentes se esse sapientes sluUi facti sunt; leurs richesses sont retournées au néant, et de leurs plaisirs, ils n'ont reçu que de cruelles meurtrissures ; ce qu'ils appelaient leur vie s'est évanoui dans la dissolution de la mort, divites dimisit inanes.

3. Si la miséricorde et les œuvres de la puissance embrassent le monde, elles se sont néanmoins concentrées dans un peuple élu pour s'y exalter dans de plus sublimes manifestations. Israël est l'Elu de Dieu, « son Fils, » l'objet de ses complaisances et le terme où il fait aboutir tous les événements de l'histoire humaine, d'Abraham à Jésus-Christ

2J0 CHAPITRE TROISrÈMTï

Suscepit Israël puenim siium, « il porta dans ses bras Israël son enfant. » Admirable parole, et qui résume de la manière la plus précise toute la conduite de Dieu sur le peuple élu ! « Il le porte ; » c'est un enfant ; il n'est pas parvenu « à la plénitude de l'âge de Jésus-Christ, » il faut le porter ; « Dieu porte Israël son enfant; » il le suit pas à pas; il dirige sa démarche encore chancelante; il accompagne les Patriarches dans leurs rudes pèlerinages et leur figurative existence ; il marche avec Israël à travers les aridités du désert et les combats de la conquête, et se fixe avec lui dans les délices et le repos de la terre de proraission ; il lui promulgue sa loi, détermine les moindres détails de son culte, dispose les péripéties de son histoire, et l'illumine de la clarté de ses prophètes. -

Mais Marie pénètre au fond de cette miséricorde spéciale sur Israël ; elle en voit et en révèle le grand et ineffable secret. Une antique promesse est au-dessous de tant de protection et d'amour. Une parole fut dite à la terre, et Israël en est le dépositaire et le gardien, parole d'espérance, de grâce et de gloire qui désigne à tous les siècles un Rédempteur futur. Le Fils de Dieu doit naître de ce peuple selon sa génération temporelle, factus est ei ex semine David secundum carncm <... Nusquam ange'.os apprehendit scd semen Abrahœ apprehendit^. Dans tous les soins qu'il prodigue au peuple juif, dans toutes les faveurs dont il le comble, il se souvient, comme le chante Marie, de sa miséricorde : il accueille Israël son serviteur suivant la promesse qu'il en fit à nos pères, à Abraham, à m postérité pour toujours. « Jésus-Christ est la fin de la lui ^. » C'est Lui que son Père regarde dans tout ce qu'il

« Ro:n. I. - ' llcbr. — => Rom.

Opère en Israël ; ainsi se trouvent rattachés en Jésus- Clirist tous les âges du monde; ainsi l'Eglise se fait universelle, partagée en deux époques, dont l'une attend, préfigure et annonce Jésus-Christ, et l'autre, « dans la plénitude des temps, »le voit naître, raccueillc et en jouit.

« Unissons-nous au saint cantique où Marie a chante notre délivrance future : disons avec saint Ambroise : « Que l'âme de Marie soit en nous pour être ravis do joie en Dieu notre Sauveur, » Gomme Marie, mettons notre paix à voir tomber toute la gloire du monde, et le seul règne de Dieu exalté, et sa volonté accomplie ^ »

« Et Marie demeura environ trois mois chez Elisabeth, et elle retourna dans sa maison. » Elle y demeure dans la retraite ; elle s'y enferme dans la contemplation et le silence, elle y attend dans la prière le grand et ineffable moment où daignera se montrer au monde Celui qu'elle enferme en son sein virginaL

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