‹ Jésus-Christ (volume 3)Chapitre 14 sur 32 · BETHLÉEM · texte numérisé non relu

BETHLÉEM

Bethléem! nom de joie, d'espérance, de triomphe, nom béni qui embrasse à la fois nos gloires et nos suavités. Là se résument toutes les richesses; là se concentrent tous les mystères ; là viennent aboutir tous les plans divins; là se déploie la force du Tout-Puissant, se manifeste sa sagesse, se verse à torrents sa miséricorde infinie.

Mais là aussi notre raison confondue est écrasée sous Ce mystère; «^ la majesté nous opprime; » l'abîme nous circonvient et nous engloutit. Et en môme temps qu'elles sont vastes et profondes, nos méditations à la crèche de Bethléem se multiplient et défient par leur nombre et leur variété, l'amour de nos cœurs et la force de notre esprit. Où tourner nos regards"? où fixer nos réflexions au milieu des merveilles que Dieu déploie devant nous? tout est profondeur, tout est mystère, tout sollicite notre méditation et tout la désespère. La naissance d'un Dieu dans la chair de l'homme, quel plus incompréhensible mystère? Et les circonstances que Dieu y accumule, les manifestations qui la révèlent, les prodiges qui l'annoncent au monde, nous sont comme autant d'abîmes où notre faible entendement s'engloutit : manifeste magnum est pietatis sacramentum, quod manifcstum est in carne, juslificalum est in spirilu, apparuit angclis, prxdicatum est genlihus, crcdilwn est ùi mundo, assumptum est in gloria. Divisons, avec saint Thomas «ces inscrutables richesses du Christ,» pour y jeter un regard plus sur et plus fructueux, et en mieux apprécier la valeur. Étudions d'abord le rays-

tère de la naissance, puis ensuite les signes par lesquels il plut à Dieu de la manifester.

I, — Trois choses arrêtent tout d'abord notre esprit dans le mystère de la naissance : le lieu, le temps, le mode. En ces trois mots se résument les enseignements du Docteur Angélique et les merveilles de Dieu.

1. Pourquoi naître à Bethléem? Saint Thomas nous l'explique ainsi. C'est le Dieu humble et pauvre qui vient guérir l'orgueil de l'homme. Ah ! l'orgueil veut la grande ville, le faste de l'opulente cité, l'illustration du génie et le prestige de la gloire. Le Dieu expiateur choisira Bethléem, la bourgade, le coin ignoré d'une terre couverte de la dérision et du mépris du reste du monde. Il naîtra à Bethléem, et c'est Jérusalem qu'il choisira pour mourir : double humiliation et double leçon divine. L'obscurité de la bourgade ensevelit ses langes sous le mépris de la terre; l'illastration de la ville sainte donnera aux ignominies de sa mort une profondeur nouvelle, et un éclat immense à la honte de son gibets « A l'inverse de 1 orgueil humain qui veut pour lieu de naissance de grandes et illustres cités, le Christ voulut pour y naître une bourgade inconnue, et pour y mourir une cité illustre 2. » D'ailleurs, ce choix de Bethléem

* Chrislus voluil nasci in Bethléem prime ad vitandara gloriara : propter hoc elegit duo loca : unum m quo nasci voluit scilicet Bethléem; alium in que passus fuit, scilicet Hierusalem. Et hoc est contra illos qui voluat nasci in sublimibus locis, et Dolunt pati in loco honoris. (D. Thom. Comment, in Mollh, cap. II.) — » D- Thom. Sum. iheclog., p. III, quaest. xxxv an. 7

264 CHAPITRE TflOrSIÈMS

se rattachait au vaste ensemble da plan divin qui était d'unir les deux lois dans le Christ, et de faire de ce Dieu -Homme le centre de toute l'histoire humaine. Le Christ, vraiment notre frère, de notre race, de notre chair et de notre sang, voulut avoir comme nous la suite de ses ancêtres, quorum patres, cl ex quibus est Chrislus secundum carnem. L'un des plus illustres est David, à qui fut renouvelée tant de fois dans l'extase de l'inspiration divine la promesse que le Messie naîtrait de son sang. Or David était de Bethléem. Jésus-Christ, né à Bethléem,'se proclame « Fils de David; » il est donc bien réellement de notre sang, il est de la famille humaine, et bien réellement aussi à Bethléem, patrie de David, patrie du Christ, s'unissent les deux Testaments*. Une troisième raison dictait ce choix à la Sagesse divine. Dieu voulait triompher du monde par la faiblesse, et soutenir l'œuvre immense qu'il fondait par son Christ sur le vide et le néant. La grande cité n'imposera pas sa foi à la bourgade, ce qui serait la marche naturelle et humaine, mais, par un renversement complet des choses, la bourgade l'imposera à la grande cité : la lumière ne descendra pas de Rome ou d'Athènes sur Bethléem, mais elle remontera du lieu le plus humble et le plus obscur jusqu'aux plus hauts sommets. «« Co que Rome connaît, qui dans le monde peut ne le pas connaître ? » s'écriait saint Léon. Il rendait compte du cours naturel des choses ; le complet renversement, c'est que Rome connaisse, accueille, croie ce que Bethléem annonce et affirme 2. Ah! voilà le miracle! Sans

* Ideo ia Bethléem la qua nalus fuit David nasci voîuit, ut ipso loco nalivitatis promissio ci facta impleta ostenderetur. (D. Thom. Suin llicoloij. p. II!, qurcst. xxxv, arl. 7.) — - Belhloem

LES RÉCITS DE LA NAISSANCE 2tJb

doute, toute l'illustration d'Athènes ou de Rome ne put étendre les conquêtes et prolonger le règne d'un Soorate et d'un Cicéron : néanmoins leur parole s'accrut merveilleusement de l'éclat de ces cités fameuses, et fut emportée au loin dans le même essor que prenaient leur puissance et leur splendeur. La terre n'avait pas le droit d'ignorer ce que ces reines de l'intelligence et de la conquête avaient appris. Dieu enlèvera à sa parole jusqu'à l'ombre d'un appui humain. Un jour on dira au monde : Sois attentif ! Dieu est là, et il parle. Et quand le monde posera la grande et décisive question : Ubi est Dem eonnn ? « où donc est ce Dieu, » une bourgade lui sera montrée, et dans cette bourgade un petit pauvre ! ua juif et un pauvre! De Bethléem, d'une bourgade juive partiront des voix d'ignorants et de pauvres..., et le monde croira, le monde s'inclinera, le monde dira dans la certitude de sa foi et l'ardeur d'un immense amour : « Yoilà Dieu! » Dans Bethléem il reconnaîtra « la cité du grand Roi; » dans la crèche, le trône du Fils de l'Éternel, dans l'enfant pauvre, l'P^mmanuel," le Dieu avec nous; » dans la doctrine partie de si bas, l'illumination et le salut de l'humanité! Yoilà le grand et inimitable triomphe de la puissance de Dieu. Enfin le nom de Bethléem nous découvre de profondes et magnifiques harmonies. Le Dieu qui y naissait devait dire à la terre : Je suis le pain de vie ' ! et sous ces paroles mystérieuses se cachait le plus grand des mystères

clcgit ad conru'inationem sua3 doctrinac, et oslealalionem suae verilatis. Si eniru nalus fuisset in aliqua magna civilale virlus suce doctria;c poluissct adscriln humanœ virtuli. (D. Thom, Comment, in Mallk. cap. ii.) * Juau.

après celai du Dieu fait homme, le mystère de l'homme fait dieu; élevé jusqu'à la vie divine, jusqu'à la participation ineffable de la nature de Dieu, divinœ consortes nature '.C'est la vie que «le Pain descendu du ciel» vient donner au monde ; voilà la nourriture céleste qui fait croître pour la gloire l'humanité régénérée et purifiée par le sang de la Rédemption. Bethléem sera donc dans une vérité ineffable la maison du pain, et réalisera avec une perfection suprême la signification de son nom ^.

Jésus-Christ se choisit deux résidences, Bethléem et Jérusalem. Bethléem fut son lieu de naissance pour les raisons que nous venons d'énumérer : Jérusalem, comme Roi et Pontife, lui fut sa ville royale et le temple où il offrit son grand sacrifice. Dans Jérusalem il est Roi. C'est là que par sa passion il conquiert les peuples ; c'est là, comme l'avait prédit un prophète, qu'il règne du haut « du bois » de sa croix ; dans Jérusalem il est Prêtre. C'est là qu'il s'acquitte des deux parties de son sacerdoce, le culte de Dieu et le salut des hommes. Ici encore apparaît d'une façon éclatante l'union des deux Testaments, et l'unité parfaite qui fait du premier la préparation du second, et du |sccond l'achèvement et la perfection du premier. David était né à Bethléem, et avait choisi Jérusalem pour le siège de sa royauté, et le centre de tout le culte judaïque ^.

* Jacob. — * Competit myslerio quia Belhlccm interpretatur domus panis; et Cliristus ost ille « panis vivus qui de cœ!o descendit.» (D. Thom. Comment, in Mtillli. cap. ii.) — » Sicut David ia Belhloeni natus est, ita eliam Jérusalem clegit ut in ea scdom regni consliluerct, et tomplum Del ibi aîdificaret ; et sic J'jrusalcm elegit ut esset civitas simul rogalis et saccrdotalis. Saocrdolium autem Christi et ejus regnum pra^cipuo consummatuin est in ejus passiono. — Ideo convenienter Bethléem cloL'it

2. Si le regard de Dieu s'était choisi Bethléem pour y naître, sa providence ne laissa pas au caprice du hasard le moment et l'heure d'un pareil événement. Saint Paul nous parle fréquemment de la « plénitude des temps. » C'est que, dit saint Thomas, Jésus-Christ, le Maître et le Créateur des temps, désigna lui-même l'époque où devait s'accomplir son œuvre par excellence, son Incarnation et sa Rédemption. Tout, dans l'histoire humaine, se rapporte à cette date sacrée. Les événements se groupent autour d'elle comme leur centre d'attraction ; les empires se succèdent, la physionomie du monde s'altère, se recompose, se modifie, au hasard pour le regard incroyant et superficiel, avec une admirable suite pour qui étudie l'histoire humaine au flambeau de la foi.

De tous les empires et les royaumes, un seul immense empire s'est formé : le monde obéit à une unité puissante : jamais peut-être l'organisation d'un vaste corps social n'atteignit ce degré d'harmonie dans la plus irrésistible centralisation. César est l'âme du monde ; il en relie seul les parties diverses, il les façonne toutes à sa pensée souveraine ; Rome donne au monde ses lois, ses mœurs, ses coutumes, sa langue ; elle s'ouvre des accès faciles dans toutes les contrées soumises ; ses voies qu'elle perce traversent les plus inaccessibles solitudes comme les plus vivantes cités ; Rome et Cé.sar sont partout à la fois. L'œuvre préparatoire, poursuivie silencieusement par la Providence est accomplie : cette unité matérielle, fruit de la force, effort de la bête, servira merveilleusement à la diffusion de l'Évangile et

naLivilali, Jérusalem vcro passioni. (D. Thom. Sum. Iheolog. p. III, quaîst. X.XXV, art. 7, ad pritnum.)

à la fondation de l'empire universel du Christ. Jésus- Christ, renversera César et son bestial empire, et sur ces ruines déshonorées ii bâtira sa royauté divine qui relèvera l'humanité des fa n^^es sanglantes où la domination païenne l'avait précipitée. Le Christ s'emparera de la Rome idolâtre, en fera sa capitale, et de là enverra à tous les peuples, non plus les proconsuls et les armées de la servitude,' mais ses apôtres et ses fidèles, porteurs de sa doctrine, de ses miracles, de son salut et de sa liberté *. Saint Thomas veut ancore, dans cette prodigieuse unité qui ne donne plus qu'une seule tète, une volonté unique, une seule puissance au monde entier, voir quelque grandiose figure, et conimo une prép:iration pro videntielle du Prince de toute la création et de tous les siècles, qui vient réunir le ciel et la terre, et sur la terre, tous les peuples, toutes les conditions, tous les âges, tous les sexes, dans une domination unique qui ne connaîtra de limite ni dans l'espace ni dans le temps 3. Jésus-Christ était de plus /c Prince de la paix, c'est la douce et glorieuse idée que s'étaient faite de son règne les prophètes inspirés; et saint Paul se plaît à résumer dans sa divine paix toute l'œuvre qu'il est venu accomplir : 7/)5e f5t jwa; nosira... faciens pacem. Or, dit saint Thomas, le Dieu de la paix ne devait pas naître au milieu de l'agitation, des troubles politiques, des bruits de guerre ; il établit par toute la terre, avant que d'y descendre, le majestueux silence de la paix 3.

» Conffrucbal ut ia illo tempore quo unus princeps domina baUirin mundo Chrislus nasccrelur.(D.Thoin.p.III quocsl.xxw, uri. 8, ad primum.) — » Congruebat ut in illo tomporc quo unus princops dominabalur in mundo Cliriilus nasceretur qui von.'ia' congrjgarc sucs in unum, ul essct « unum ovilc et unus pnslor.» — 5 Tciuporc illo quo lotus orbis sub uno principe vivobat, niaxi-

Les prophètes, en nous annonçant le temps de la naissance da Verbe incarné, nous découvrent un autre mystère. Jésus-Christ naît quand le sceptre est violemment arraché de Juda, la domination de l'ancien peuple est brisée, sa mission se termine, tout vieillit en lui, et, dit saint Paul, « ce qui vieillit fait prévoir la proximité de la fia. » Une autorité nouvelle et plus haute va être substituée à celle de Moïse, la domination si exclusive et si restreinte de la loi ancienne va f lire place à la domination de la nouvelle, vaste comme le monde et ayant pour durée la durée même des temps *.

Saint Thomas abandonnant les sommets de cette intéressante question descend au détail et se demande pourquoi Jésus-Christ voulut naître au milieu de la nuit et dans la saison de l'hiver. Le Verbe est « la lumière du monde ; »> le Christ est illuminateur. Il vient, comme l'avait chanté Zacharie, « illuminer les nations assises à l'ombre de la mort. » La nuit plane sur le monde quand y descend le Fils de Dieu : nuit de crime, d'infidélité, de tempêtes et de souffrances. Son œuvre bénie sera de chasser les ténèbres, d'illuminer le chaos, de ramener sur la terre, avec la clarté du jour, l'espérance, la joie, la sécurité et la vie. Au moment où Jésus naît, l'hiver a dépouillé la nature, tout est froid, triste et nu: c'est l'annonce de l'Evangile, où seront béatifiées les larmes, exaltée la pauvreté, et déifiées les souf-

ma pax fuit in mundo. Et ideo docebat ut illo lemjiore Christus n-^seoretur qui « est pax noslra. »

> Christus régis alienigeuse tempore nasci volait ut impleretur p-on!,elia Jacob... Quando Icx sub poloslate régis iniqui lenebatur nascilur Christus, quia rnagiia et desperabilis iulirmitas medicum arliliciosiorem quaerebat. (D. Thom. 5um. Iheolog. p. III. qucsl. wxv, art. 8, ad primuiu et ad secunJum.

frances. L'enfant de Bethléem est lui-même « sans éclat et sans beauté ; » il se montre « comme la racine aride » et le rameau desséché. Il vient souffrir, il vient mourir; toute sa vie sera dévorée par les douleurs de l'expiation ; les scènes riantes, les parfums et les fleurs, les gaietés souriantes de l'été ne conviennent pas à la crèche, et répugnent à la sinistre physionomie de l'ex piation '.

3. Il fut dit à Eve prévaricatrice : « Tu enfanteras dans la douleur ; » et, depuis cette sentence, le cri par lequel l'homme s'annonce à la vie est un cri de douleur. C'est la douleur maternelle qui l'enfante à l'existence comme c'est un soupir d'agonie qui l'en retire; la douleur est .sa première mère et son premier tombeau. Mais Marie, que ne put regarder cette malédiction puisqu'elle fut exempte du péché originel, l'immaculée Marie, connut-elle « l'enfantement douloureux, » terrible châtiment du premier péché ? A Dieu ne plaise ! Gomme elle avait conçu sans concupiscence, elle enfanta sans douleur. Un miracle, « la vertu du Très-Haut, » la rendit mère, un second miracle déposa son fils dans ses bras et sur son CŒ>ur sans atteinte à sa virginité : elle conçut, elle enfanta vierge : « le rayon qui traverse le cristal, le traverse sans le briser. » « Il convenait, dit saint Thomas, que le Christ fût conçu et enfanté par une vierge. Il est le Verbe du Père : il devait en être de lui comme du verbe qui est son image. Ce verbe intérieur, nous le concevons et nous le produisons au-dehors sans

• Asperitatem hlemis elegit ad nativilatem ut ex tune carni3 ainiclionem patereLur pro nobis. (D. Tliom. Su)n. theolog. p. III, quaest. xxxv, art. 8, ad terlium.)

corruption ni déchirement ; il fallait de même que le Verbede Dieu fût conçu et enfantépar une opération toute miraculeuse et dégagée des grossières infirmités de la nature. Ainsi parle un docteur : « Notre verbe, quand nous l'enfantons, ne corrompt pas notre intelligence; de même le Verbe de Dieu, dont l'enfantement fut miraculeux, n'altéra pas la virginité de sa mère. De plus, le Verbe incarné venait guérir toutes les infirmités, purifier toutes les corruptions : son enfantement virginal annonce d'avance cette mission sainte, et préfigure ce qui s'opérera dans l'humanité, ■< chaste Vierge fiancée au Christ, » mais vierge féconde « qui fructifie pour Dieu. » De plus encore Jésus-Christ venait en ce monde afin d'y combattre la chair et le sang, d'y inaugurer une vie céleste, pure, dégagée des sens et de peupler la terre d'anges, émules de leurs frères des deux : la merveille s'annonce à son propre berceau ; il naît à l'infirmité de la chair, mais il naît à la manière des anges, sans faire soupçonner à sa mère les ignominies et les souffrances de la nature. In illo partu nullus fuit dolor, sicut nec alijUa corruption. Saint Thomas ajoute aux précédentes une dernière et profonde raison. Dès sa naissance Jésus- Christ nous apparaît le Dieu de la résurrection et de la vie ; il nous montre quelque reflet des propriétés splendides du corps parvenu à la gloire : Il sort du sein maternel comme il traversera sans la rompre la pierre de son tombeau ; et il nous préfigure ainsi la gloire de nos corps ressuscites 2.

Mais laissons là ces questions qui, toutes belles qu'elles puissent être, doivent peser à notre cœur et

* D. Thotn. Sum. theolo'j. p. HT, qu.ist. xxxi, an. 6. — » D. Thoin. Opuscul. LUI, arl. 4.

coûter à notre impatience, puisqu'elles retardent la contemplation de la crèche et la vue « du petit enfant qui vient de nous être donné. »

«< Un petit enfant ! » Fleur gracieuse , charmant bouton de rose, enchâssé dans son berceau, et étalant des charmes qu'aucun autre charme ne rendra jamais. Mais que dire de l'Enfant-Dieu ? que raconter de ses charmes divins? comment nous élever jusqu'à cette incompréhensible beauté? Saint Thomas s'arrête à quatre fleurs délicieuses parmi toutes celles qui s'épanouissent à la crèche « du petit enfant : » l'innocence, l'humilité, l'amabilité, la mansuétude : douceurs divines, charmes inénarrables, que la crèche nous présente dans une perfection infinie '.

Oh! qu'il est pur l'Eafant-Dieu ! il est la sainteté substantielle, sanctus et sanctificans. \o\\hh'ien<(\ePont\fc saint, innocent, immaculé, sans contact avec les pécheurs ; » voilà bien « l'Apçneau immaculé. » Que tout respire en lui le parfum virginal ! il est la fleur sortie d'une tige immaculée ; sa mère est vierge ; il est vierge lui-môme, l'auteur et le consommateur de la virginité; le sein où il repose est le sein d'une vierge, le Père nourricier qui l'environne de sa protection est vierge, les Anges vierges entourent sa crèche et chantent au plus haut des cieux le cantique céleste et tout virginal qu'ils ont appris dans le sein de Dieu. Voluil' esse virginem de qud immaculalâ iminaculatus procedcret omnium maculam purgatunis.

Qu'il est humble aussi l'Enfant-Dieu! Il est plus pauvre que les plus pauvres. « Il n'y avait pas déplace à l'hôtellerie pour des gens de cette sorte 2 !» Il est né dans l'étable

« 1). Tbom. Opuscul. LUI, art. 4. — * Luc.

des animaux ; il a été couché dans l'auge où i.s mangent ; son père est un pauvre \ sa mère est dans un complet dénûmcnt, et lui « n'a pns où reposer sa tête! » 0 humilité! ô humilité! « Repassons sur ces paroles de l'Ange : « Vous trouverez un enfant dans les langes, sur une crèche. » Vous connaîtrez à ce signe, que c'est le Seigneur. Allez dans la cour des Rois, vous reconnaîtrez le prince nouveau né par ses couvertures rehaussées d'or et par un superbe berceau dont on voudrait bien faire un trône ; mais pour connaître le Clunst qui vous est né, ce Seigneur si haut que David son père, tout roi qu'il l'a appelé son Seigneur, on ne vous donne pour signal que la crèche où il est couché et les pauvres langes où est enveloppée sa faible enfance. C'est-à-dire qu'on ne vous donne qu'une nature semblable à la vôtre, des .infirmités comme les vôtres, une pauvreté au-dessous de la vôtre. Qui de vous est né dans une étable? Qui de vous pour pauvre qu'il soit donne à ses enfants une crèche pour berceau ? Jésus est le seul qu'on voie délaissé jusqu'à celte extrémité, et c'est à celte marque qu'il vous est reconnu. S'il voulait se servir de sa puissance, quel or couronnerait sa tète ! quelle pourpre éclaterait sur ses épaules ! quelle pierreries enrichiraient ses habits ! « Mais, poursuit Tertullien, il a jugé tout ce faux éclat, toute cette gloire empruntée, indigne de lui et des siens : ainsi en la refusant il l'a méprisée ; en la méprisant il l'a proscrite ; en la proscrivant il l'a rangée avec les pompes du démon et du Siècle * «

« En troisième lieu, dit saint Thomas, nous trouvons dans l'Enfant-Dieu la plus exquise beauté : « Il est le

> Do&3uci, Liée»

plus beau des enfants des hommes; » plus beau que les anges ; beau de toute la beauté de la divinité jointe à l'humanité. « Ah! quelle délicieuse contemplation, s'écrie saint Bernard, et plus suave que toutes Icp suavités, voir fait Homme le Créateur des hommes ' ! » Quels charmes lui ont été refusés ? quelles grâces lui manquent? Il venait pour conquérir les cœurs, le prophète avait chanté ses triomphes, et c'est à sa beauté divine, aux irrésistibles attraits de son amabilité et de sa grâce qu'il les attribuait : spccie tua prospère procède et régna!

« Un petit enfant nous a été donné. » 0 délicate attention de la miséricorde divine I Dieu nous est terrible dans sa majesté souveraine et sa formidable justice : 0 homme, rassure-toi, il t'est né un Sauveur, homme comme toi, et « capable de compatir à tes maux. » L'homme tremble encore ; si la communauté de nature apaise sa terreur, la vue de son Dieu ne dissipe pas entièrement ses appréhensions et ne triomphe pas de toute son inquiétude. Mais voici qu'on nous met entre les bras un « tout petit Enfant. » Comment trembler encore ? qui redoute un enfant ? « Nous trouvons dans ce petit Enfant la miséricorde et le pardon à leur degré le plus haut 2. Le Christ est un tout petit Enfant, un rien l'apaise 1 Qui ignore la facilité avec laquelle un enfant pardonne et oublie ?

Mais la leçon doit accompagner la contemplation ; le spectacle de la crèche nous est donné comme la lumière de nos pas et l'exemple de notre vie. Cc^i p;ir cette rétlexion que le Docteur Angélique termine son

« D. Thom. Opuscul. LUI, art. 4. — ' Invonimus la hoc par vulo suinmam plucabililalem. rf». Timnj. Opiisrid. LUI, art. 4.)

itude sur la naissance de l'Enfant-Dieu. Jcisus, dit-iJ, nous est né tout petit enfant afin que nous imitions son humilité, que nous nous laissions gagner par ses charmes, et que sa mansuétude nous redonne la confiance et nous approche de lui^

II. — De nouvelles questions surgissent. Faut-il que le Dieu qui vient de naître demeure entièrement inconnu sans que rien n'apprenne à la terre que son Sauveur lui est donné? Faut-il, au contraire, que la manifestation de la crèche soit si éclatante, que le monde entier tressaille, se lève et s'en vienne faire au Dieu nouveau-né l'ovation d'un immense et universel triomphe? Si la sagesse divine suit le milieu entre ces deux voies, révélant la crèche aux hommages de l'homme, mais écartant du Dieu pauvre et humble les bruyantes acclamations du triomphe, quels seront les témoins admis? De qui le Dieu qui vient de naître recevra-t-il les pre ■ miers hommages, et sur qui versera-t-il ses premières clartés-?

1. La naissance du Verbe incarné ne sera ni tout à fait obscure ni tout à fait éclatante, c'est un demi-jour qui se lève sur le monde, assez clair pour guider les âmes de bonne volonté et les amener à reconnaître

1 D. Thom. Opuscul. LUI, art. 4. — * Sicut fuisset Iq prœjudlciutn saluUs humanao si omnibus hominibus Dei nativilas innotuisset, lia eliam. et si nuUi nota fuisset. Ulroqueeniin rnotlo tollitur fides : tam scilicet per hoc quod aliquid osl lolaliler manifestum, quam eliam per hoc quod a nullo cognoscilur a quo possit testimoniura andiri. (D. Thom. Sum. theolog. p. III qua:;st. xx.wi. art. "2, ad primuiii.)

leur Dieu dans l'Enfant de la crèche, assez, obscur pour laiss2r place à la libertéhumainect conserver à l'iiommc le mérite de sa foi.

Le berceau du Dieu nouveau-né fut obscur, humble et caché. Dans la première raison que saint Thomas nous en donne, il part de ce texte de saint Paul : Si cognovisscnt nunquain Dominum glovlx cnicifixisscnt, «s'ils l'avaient connu, jamais ils n'eussent crucifie ce Roi de gloire. •> Apparaître, comme il le fera dans son second avènement, dans une si éclatante lumière, avec une majesté si formidable, que les hommes subjugués et terrassés, comme saint Paul sur le chemin de Damas, n'eussentpu opposer la moindre résistance, mais eussent dû tomber au.K pieds du Triomphateur et lui dire dans l'égarement de leur effroi : Seigneur que voulez-vous que je fasse? — c'était rendre impossible la ri.édemption telle que Dieu la voulait et en avait dès les siècles de l'éternité tracé le plan. Reconnu fatalement de tous, le supplice de l'Homme-Dicu et son sanglant holocauste devenaient impossibles et n'ouvraient plus la route de la sainteté et du salut; la victime ne trouvait pas d'exécuteur ; Dieu était frustré de la réparation qu'il attendait, et l'homme du pardon attaché au sang du Calvaire, Sine sanguine non fit remissio. Une seconde raison de l'obsurité que Dieu laisse planer gur la crèche de son Fils se tire du mode de sanctification adopté par Dieu. L'humanité se sauve « par la foi dans le sang du Christ. » Il lui faut à la fois, pour lui faire atteindreàses destinées éternelles, un Dieu anéanti, victime sanglante offerte pour le péché, grandeur voilée sous l'humiliation et l'opprobre, et d3 plus la foi en ces humiliations divines et ce sang répandu : per fidenx in sanqnineipsius. Figurez-vous Dieu descendant aux

acclamations de l'univers dans l'ivresse du triomphe, dans le majestueux appareil d'une royauté, d'une gloire, d'une puissance infinie: quelle place est laissée à l'expiation? Où la foi peut-elle, dans cette vision magnifique, trouver à s'exercer ? Si manifeslls indiciis, Chrislo naS' cente, ejus nativitas omnibus appareret, jam îolleretut ratio fidei qux est argumentum non apparentium, ut dicitur Hebr. XP. Enfin rappelons-nous que l'une des plus fatales dispositions de l'esprit humain en face de la merveille de rincarnation divine, fut toujours la défiance. L'homme ne peut croire à un tel « excès d'amour ; » il juge impossible d'être aimé à un tel degré par son Dieu. Il préférera imaginer une à une toutes les erreurs, plutôt que de se pencher amoureusement vers ce Dieu si tendre, et de s'appuyer hardiment sur une charité infinie. Il dira que Dieu ne s'est pas fait homme, mais seulement qu'il en prend l'apparence : il dira qu'il y a en Jésus -Christ deux personnes séparées : il y a l'homme ; mais Dieu n'a pas daigné se l'unir dans l'unité hypostatique ; et, si la vérité victorieuse le réduit à confesser en Jésus-Christ la réalité de la nature humaine, il dira que cette humanité que Jésus-Christ apporte à la terre, ce corps dans lequel il parle et agit, il l'a formé au sein delà gloire, et des plus purs rayons des Cieux. Quelle occasion trouveront ces défiances, quel prétexte sera donné à ces erreurs, si le Sauveur naissant ne conserve plus rien des misères de ce monde, mais se montre dans tout l'éclat de cette majesté qui remplit et fait étinceler le ciel? Ces considérations amènent saint Thomas à cette conclusion : « La naissance du Christ ne dut pas être manifestée au monde entier. »

1 D. Thoin

2. Mais fallait-il qu'elle restât ignorée et (ju'aucun signe ne désignât aux âmes le berceau de leur Rédemption' ? Assurément non. Saint Thomas ajoute : Chrisli nativitas nulli fuissct proficiia si omnibus essct occulln « La naissance du Christ n'aurait servi à personne si elle fût demeurée ignorée de tous. » I^a divine Providence ménagera donc des marques auxquelles, toute obscure qu'elle puisse être, la naissance de Jésus-Christ sera clairement manifestée. Quelles sont ces marques? L'agitation, le tressaillement du monde et de l'enfer : l'arrivée à la crèche des adorateurs et des témoins choisis par Dieu.

Le tressaillement du monde et de l'enfer, à l'arrivée du Roi qui venait sauver le monde en détruisant l'empire du mal, est un signe naturel et nécessaire. Le Verbe Incarné se présentait comme roi, comme juge, comme conquérant. Il est roi, ses sujets, et plus encore ses adversaires et ses peuples révoltés, doivent tressaillir ou d'amour ou de crainte, ou de respect ou de haine. Jérusalem est dans le trouble : Hérode irrite sa fureur et aiguise son glaive, l'enfer est tout entier dans le bouleversement de la terreur et les projets de la vengeance -. Jésus-Christ est juge et la terre semble pressentir quels formidables pouvoirs Dieu son Père lui a remis entre les mains. L'orgueil, l'opulence, la force, la tyrannie pressentent le Rédempteur qui doit arracher de leurs

1 Per hoc venisset in du'jium veritas humanitalis ipsius (D. Thom. Suin. Theolog. p. lii, quacst. xxxvi, art. 1.) — * Ipsu turbatio subsecula ex nalivilate Ghrisli raanifoslaU coiigrucl)al Cliristi nalivitali quia per hoc manifestalur cœlesUs Ghrisli dignitas : Unde Gregorius dixil: cœli rege nato rex terrae turbalus csl. ( D. Thom. S»//i. Tlicoloij. p. III, (luœsl xxxvi, art. 2 ad Icrliuiu.)

mains la proie qu'ils dévorent à l'aise. César tremble et s'irrite devant Celai qui jettera à son despotisme le grand mot de la délivrance; Hérode est dans l'épouvante devant le Maître qui brisera son sceptre et déliera SCS sujets des liens d'une honteuse et cruelle oppression. Enfin Jésus-Christ est conquérant. Il vient apporter « non pas la paix mais la guerre;» il vient « chasser le fort armé, » il vient « détruire toute Principauté et toute L^uissance, » renverser l'ancien monde et en reformer .in. nouveau : toute cette œuvre est pressentie par l'empire du mal, et voi'à pourquoi il faut « que les peuples frémissent, et les nations méditent contre Dieu et son Clirist le vain complot de briser leurs liens et de secouer leur joug. "

A ce bouleversement, signe naturel de la naissance de Jésus-Christ, Dieu ajoute la confession des témoins. C'est ici qu'éclate sa sagesse infinie, ici que se montre " cette ^agesse multiforme » qui diversifie sans confusion les moyens qu'elle emploie, et conduit tout avec 'ine admirable harmonie. Le monde comptait quelques ûmes d'élite, élevées à ia connaissance des œuvres divines et attentives à la prochaine venue du Messie : pour elles nul miracle n'est nécessaire, le moyen le plus noble leur est réservé, l'inspiration secrète de l'Esprit- Saint : Siméon et Anne, prémices et modèles des âmes spirituelles, sont conduits à Jésus par l'illumination intérieure de Dieu. Au-dessous d'eux sont les Juifs supérieurs à la gentilité pour les lumières, mais bien au-dessous des saints personnages dont nous venons de parler. Les Juifs sont habitués aux messages angéliqucs; l'intervention des anges est incessante dans cette loi où, comme le dit saint Paul, « tous les pouvoirs étaient remis par les anges aux mains du médiateur

Moïse.» Ce seront les Anges qui, da haut du ciel, annonceront à Israël, dans un suave et brillant cantique, lu naissancedu Sauveur d'Israël et du «< Désiré des nations.» Parmi les Juifs, il en est de plus simples et de plus ignorants : à côté du pharisien, orgueilleu.x scrutateur de sa loi, versé dans les Ecritures, et qui saura répondre sans hésitation aux questions des Mages concernant le Messie, il y a le berger qui donne à son Dieu moins de science mais plus de droiture et de docilité; le berger est plus esclave des sens ; conduit par eux, il viendra à la crèche plus vite et avec plus d'amour. Dieu envoie aux bergers des anges qui se montrent à eux, qui leur parlent, persuadent leur foi, échaufifent leur cœur et leur font prendre vers Bethléem un rapide et joyeux essor. Si nous sortons d'Israël, nous rencontrons la gentilité, fille de Dieu, mais prodigue, fugitive, prostituée à ses vices, et aveuglée par « l'ignorance qui est en son cœur. » Qui la conduira à Bethléem? Incapable d'entendre la voix intime de l'inspiration, « étrangère aux testaments » et aux prophéties que possède Israël, rebelle aux enseignements divins, n'ayant l'idée dos Anges que pour en faire les objets d'une sacrilège adoration, quels moyens lui restent-ils pour parvenir à la révélation de la crèche? quelle voie mystérieuse suivra la lumière pour arriver jusqu'à elle? 0 merveilleuse douceur! 0 efficacité puissante de la conduite de Dieu dans l'illumination des âmes! Dieu donne à la gentilité le spectacle de la création comme un livresacré, comme une écriture divine, derrière lesquels il apparaît dans sa puissance et ses perfections*. C'est là que le Gentil, s'il est fidèle, doit lire l'existence et l'infinie beauté de

« l<om I. — ICori:ilh. l.

son Créateur et de son Roi. Les Gentils se perdirent, comme nous le révèle saint Paul, pour avoir dédaigné ou corrompu ce regard sur le monde et les merveilles dont il est rempli. Toutefois il en est qui cherchent la lumière, qui scrutent la création et contemplent la majesté des Cieux. Dieu les prend par leur attrait; il leur fait apparaître une étoile dont l'éclat extraordinaire tient leur âme attentive et absorbe leur contemplation. Les Mages à leur science de l'astronomie joignent vraisemblablement la science des traditions antiques, dont une des plus fameuses est que le Sauveur promis au monde se lèvera sur le monde comme un astre d'une éclatante beauté. C'est là le signe : c'est l'étoile de Jacob dont Balaam a rempli l'Orient : ils croient , ils se lèvent, ils vont au Roi qui leur est

annonce

Mais nous n'avons pas épuisé cette belle question ni admiré toute les harmonies de l'œuvre divine. Se montrer à tout l'univers avec la pompe et la majesté qu'il déploiera à son second avènement, Jésus-Christ, nous l'avons vu plus haut, ne le pouvait ; c'était manifestement contrarier le caractère et le but de sa naissance au milieu de nous, naissance toute d'humilité et de souffrance. Néanmoins, si tous les hommes n'accourent pas à la crèche, ils auroD*. tous leurs députés qui les représenteront. Les deux sexes, châtiés tous deux dans le premier homme et la première femme, viennent tous deux confesser le salut apporté au monde par le second Adam; Siméon le vieillard et Anne la prophétesse célèbrent tour à tour les merveilles de l'Enfant-Dieu. Le monde se compose de deux familles et se résume en

» D. Thom. Suin. Iheolog. p. III. qiuesl. x\xvi, art. 5

deux peuples, les Gentils et les Juifs. La gcntillté députe ses Mages, Israël est représenté par ses pasteurs. Le Dieu qui vient de naître est avant tout le Dieu des pauvres; aussi appelle-t-il les pauvres les premiers à sa crèche : mais il est le Dieu « qui ne fait acception de personne,» « également libéral envers tous; >• aussi n'exclura-t-il pas l'opulence des faveurs de son berceau, les rois y sont amenés, comme les pauvres, par une même miséricorde et pour un même salut. Les pécheurs eux-mêmes ne seront pas exclus de la grâce qui descend sur le monde, le Dieu qui répétera avec tant d'amour qu'il « vient appeler les pécheurs » ne repousse pas de son berceau les pécheurs les plus désespérés et ne leur retire pas une lumière dont ils abusent avec une si persévérante malice. Jérusalem connaît le jour du Seigneur; les scribes et les pharisiens apprennent des anges, des bergers et des Mages la grande nouvelle, et eux-mêmes, après, en précisent les circonstances et en confirment la réalité '.

Saint Thomas nous fait pénétrer dans un autre beau mystère. La succession des adorateurs de l'Enfant-Dicu et l'ordre dans lequel ils se présentent ouvrent des mystérieuses perspectives sur la formation, les accroissements et la dernière plénitude de l'Église. Elle se forme avant tout des brebis fidèles de l'ancien bercail, des justes de la loi de Moïse; c'est « aux brebis perdues de la maison d'Israël que le Christ est tout d'abord envoyé. » Les bergers, prémices de ces âmes tirées du judaïsme pour être élevées jusqu'aux splendeurs de la grùce de Jésus-Christ, arriveront les premiers à la crèche. La gentililc y vient ensuite représentée par ses

'D. Tliom. Swn. Throîog. p. III, quaDSl. xxxvi, art. 3.

Mages, au moment où Jérusalem avec ses prêtres et ses scribes refuse son salut et persécute son Sauveur. Le peuple juif renie le Christ, et lagentilité, devenue l'Église catholique, hérite de toutes ses lumières et de tous ses biens. Mais, dit saint Paul, « quand la plénitude des nations sera entrée dans l'Eglise, alors Israël sera sauve à son tour*. » Après les bergers, après les Mages, les justes qui vivent dans le temple, Siméon et Anne, glorifient Dieu et tiennent dans leurs bras le salut d'Israël : prophétie vivante de la conversion du peuple juif à la fin des temps 2.

3. Quant à ces justes nous aurons occasion de les voir et de les étudier dans l'étude du mystère de la Présentation de Jésus au temple. Arrêtons-nous un instant aux Mages. Ils sont admirables de foi, de courage, de constance, d'amour, ces étrangers auxquels une étoile vient d'apparaître, qui quittent aussitôt leur famille et leur patrie, et se mettent, à travers mille obstacles, à la recherche du grand Roi dont la naissance leur est miraculeusement signalée. Ils ont un titre tout spécial à notre pieuse et reconnaissante admiration, ils sont les prémices de la gentilité, ils sont d'entre nous

1 Rom.xi, Ih.lG. — *Christi naliviLas primo quidem manifestala est pasloribus : secundo auLem Magi pervenerunt ad Ghi-istum : ' Icrlio manifestala est (nativilas Cbristi) juslis in templo. Et hujus \ ordinis ralio esl quia per pasloros signilicantur Apostoli et alii credenLes ex Judœis, quibus primo manifestala est lides Ch.-isti. Secundo aulem lides Cliristi pervenit ad pleniludinem gcnlium qiiœestprœligurala pc." Magos. Tertio aulem pervenit ad pleniludinem Judaîorum quae est prBefigurata per justos, unJe et iu templo Judaiorum est eis Ghristus manifestatus. (D. Tliom. p. III, qiiaist. XXXVI, art 6.)

et présentèrent au nom de toute l'Eglise des nations nos premiers hommages et nos premiers tributs.

Une étoile les guide. Qu'est-ce que cette étoile? Laissons les questions oiseuses et de pure et stérile curiosité : l'étoile avait un éclat extraordinaire ; elle parcourait le ciel précédant les mages ; elle disparut un instant pour reparaître et étinceler sur la pauvre maison où reposait TEnfant-Dieu. Pesons toutes ces circonstances, toutes sont remplies de touchantes et profondes significations. Le choix d'une étoile semble admirable au génie de saint Thomas. Le prophète n'avait-il pas chanté : « Les Cieux racontent la gloire du Seigneur? » Et quelle gloire plus haute, quelle œuvre plus divine que la naissance du Roi des rois? Les çieux chantent donc ; ils chantent par une étoile radieuse qu'ils députent au divin Enfant. L'étoile était du reste le signe le plus approprié aux idées et aux études des Mages ou savants de l'Orient ; l'étoile répondait à la plus fameuse des prophéties dont l'Orient eût gardé le souvenir; enfin l'étoile brillant au ciel préfigurait magnifiquement le fond du grand mystère qui commençait à s'accomplir, l'illumination du monde par le Verbe, Éclat du Père, Splendeur de Dieu, « Lumière qui éclaire tout homme qui vient en ce monde. » L'étoile devient ainsi la mise en œuvre du mot de saint Jean ; elle dramatise, s'il est permis de parler ainsi, l'action du Verbe qui se lève en chaque âme pour l'illuminer. Un autre grandiose souvenir était rappelé par l'étoile, la scène fameuse de la Genèse, quand Dieu appelait Abraham, élevait son regard vers le ciel étincelant d'étoiles, au milieu d'une nuit pure, et lui promettait LE FILS par lequel sa postérité, innombrable comme les étoiles du firmament, remplirait le monde et travcr-

serait les temps'. Pleine de leçons dans son rayonnement mystérieux, letoile l'est encore dans sa subite disparition. Au terme du voyage, aux approches de Jérusalem, elle disparaît et laisse les Mages sans sa lumière conductrice '^. Quels mystères se cachent sous cette subite disparition ? Saint Thomas dans son Commentaire et dans sa Somme théologigue nous les expose ainsi. Ces mj'stères se rattachent à la fois aux Mages, aux Juifs, à l'Église et aux âmes. Les Mages, comme tous les hommes de foi et de sainteté, comme Abraham leur ancêtre, comme les fils de l'Église, leur glorieuse postérité, doivent passer par l'épreuve. L'épreuve est ici pour eux, d'être laissés sans secours, sans lumière, au milieu d'incertitudes poignantes, des tentations du doute, des suggestions de la peur, des défaillances du découragement. La route est inconnue, peut-être hostile, le terme ne se laisse point apercevoir, l'avenir est obscur et le présent n'offre que trop clairement des dangers et des souffrances : voilà la marche douloureuse du croyant. Rester ferme, continuer sa marche, entrer à Jérusalem, c'est remporter la couronne de la foi et parvenir à la possession de la souveraine béati-

* Voluit ostsndi sub indicLo ste'.lœ-, primo quia coaveaiebat ei : est enim Rex caclorum, et ideo pcr cœleste indicium voluil manifeôtari. Secundo quia congruebat his quibus demonstrabatur scilicet gentilibus quorum vocatio promiosa fuit Abrahae in simililudinem s'.ellaruoi : unde tam in nativitai,e quana in passione factum est slgnum in cœlo quod omnibus gentlbus Chrislum noium fecit. (D. Thora. Comment, in Ma Ah. cap. ii.) — « Les Dojteurs l'ont conclu des termes mêmes de l'Évangile : Ecce siella quam vid''i\i:il in Oriente anlecechbat eos. Dalur inlelligi quod quando Magi decli.aaverunt in Hierusalem Stella disrai'. (D. Thom. Comment in Mclth. cap. ii.)

tude qui est la vue et la possession de Dieu : et invcnerunt!.... La révélation particulière n'est pas le moyen régulier choisi par Dieu pour illuminer et conduire les âmes ; l'étoile n'est pas la lumière normale dans l'Éi^lise. L'hérésie protestante, pour l'avoir prétendu et avoir cru à l'étoile de l'inspiration privée, s'est jetée hors do la voie et n'a rencontré que la nuit obscure et les abîmes. Il faut Jérusalem, il faut l'Écriture, l'autorité d'un magistère infaillible, la parole des docteurs, la voix de la prophétie dont le sacerdoce a la garde. L'étoile en disparaissant semble d'elle même pousser les Mages, les croyants, les fils de l'Eglise vers la suprême autorité du Docteur des docteurs, du Pontife romain successeur de la synagogue, plus illuminé qu'elle, et maître d'une plus haute domination. Cette incertitude et ces vicissitudes de la clarté de l'étoile marquent parfaitement la situation actuelle de l'Eglise en marche vers Jérusalem, guidée par une étoile, mais une étoile qui n'est encore qu'une demi-illumination; nous ne marchons pas encore sous les feux étincelants de claire vision, mais « nous marchons à travers » la demilumière de « la foi *. »

La disparition de l'étoile regarde aussi les Juifs, et elle leur est un avertissement et une annonce formidable. Jérusalem, obstinée dans ses orgueilleuses négations, n'est plus digne de recevoir sur elle la splendeur de l'étoile, la lumière de la vérité. Les temps prédits par Isaïe s'accomplissent : ce peuple malheureux « a des yeux pour ne plus voir, » et l'étoile ne lui révélerait plus rien. Il a aussi « des oreilles pour ne plus entendre. •

> D. Tliom. Suin. Iheolog. p. III, qnaîst. xxxvi, art. 8, al loiliuin. — Viil. clia:n Coininmt. inMatlli. ^iv^. ii.

L'étoile, en disparaissant, force les Mages à s'enquérir dans Jérusalem du lieu où le Messie promis doit naître: le livre des Ecritures est ouvert; les prêtres le consultent ; ils lisent les oracles ; ils en éclairent les rois de la gentilité, et eux-màm33 restent dans les ténèbres de VincrèduUté, cum legitur Moysesveîamcn positum est super coreorum : où les Mages trouvent le Messie, ils 'e perdent ; où les gentils se sauvent, ils tombent dans une irrémédiable réprobation.

L'étoile, en disparaissant, et en réduisant les Mages aux clartés de la synagogue, apprenait au monde la nécessité absolue d'un enseignement infaillible que rien ne peut remplacer et qui remplace tout. Tôt ou tard les lumières privées s'éclipsent et disparaissent : il faut entrer dans Jérusalem, écouter l'Eglise, et savoir de sa bouche divinement inspiréeoù est le Clirist, et comment ron parvient aux destinées éternelles dont il est l'unique médiateur'. Une autre frappante leçon ressort encore de cette intermittence dans l'éclat de l'astre miraculeux. Pour les âmes qui recourent aux Hérode, au monde, aux ennemis du Christ, la lumière divine ne jette plus qu'une pâle et incertaine lueur, et bientôt même elle disparaît tout à fait 2. Cette étoile, dit saint Thomas, figure le Christ, puisque Jésus-Christ lui-même dit, dans l'Apocalypse : « Je suis la splendide étoile du matin.» Or nous perdons l'étoile, c'est-à-dire la grâce de Dieu, quand nous approchons d'Hérode, c'est-à-dire du démon. Et, par contre, dès que nous quittons Hérodo,

> D. Thora. Sum. Iheolog. p. III. art. 8. ad lerlium. — « lus» truimur... qucd qui humanura auxiliura quacruat doserunlur a divino : illicituin est eiiim huinanum auxilia:ïi quserere, non quœreado diviQum. ^D. Thona. Cotninent. in ilallh. cap. u.)

:?c8 CHAPITRE TUOISlÈNfB

l'étoile nous luit de nouveau, la grâce revient à noî cœurs'.

Parvenus aux pieds de l'Enfant-Dieu, les Mages lui offrent un excellent hommage, et à nous un précieux enseignement. Fuit reverentia triplex, dit saint Thomas, i]i adorando, offerendo, et obediendo : triple hommage de leur adoration, de leur offrande, de leur obéissance. Ils adorent : et procidentcs adoraverunt. Quel acte de foi ! Un Dieu leur est annoncé : ils entreprennent un long voyage pour adorer sa gloire et se prosterner devant son éblouissante Majesté ; et ils trouvent, dans un pauvre réduit, enveloppé de pauvres langes, à la garde de deux pauvres gens, un enfant dans toutes les faiblesses de la première enfance ! Mais illuminées de la foi, ces ûmes lîdèles s elevèrentjusqu'aux sommets inaccessibles du plan divin ; « ils supportèrent l'ignominie du Christ, » et, « dans ce mot de Croix, ils virent déployée toute la puissance de Dieu 2. « Les présents qu'offrent les Mages témoignent hautement de leur admirable foi et nous sont à nous-mêmes de solides enseignements. Nous y lisons à la fois le triple hommage que nous devons perpétuellement rendre à notre Dieu. L'hommage de notre foi, l'hommage de nos œuvres, l'hommage de notre contemplation •'. L'objet de la foi du chrétien est double : il confesse d'abord trois divines Personnes dans un seul Dieu ; il confesse ensuite que la seconde Personne de la Trinité divine s'est incarnée pour le salut du monde. Ces deu.x dogmes fondamentaux, les présents des Mages

1 D. Thom. Comment, m Mallh. — * D. Thom. Sum. llieolog. p. III, quest. XXXVI, art. 8, ad quantum. — ' Ista tria ad tria reforunlur qute oITerre dobemus : scilicct fulein, acLionctn et con« temb iii.):ijin. (D. tiio.u. Comncnt. in .l/(/i.'i. cap. u.)

LES RÉCiTS DE LA NAISSANCE 289

les reconnaissent implicitement. A la trinité des personnes divines correspond la trinité des dons. L'Incarnation da Verbe reçoit en eux une confession excellente. Trois choses sont à croire de Jésus-Christ : sa nature divine, sa nature humaine, sa médiation dans un puissant sacerdoce : Jésus-Christ vrai Dieu, vrai homme, vrai Pontife de gloire et de rédemption. L'or est le tribut payé au Christ Roi ; la myrrhe reconnaît la nature humaine passible et mortelle ; l'encens est l'annonce du sacerdoce éternel. Telle est la confession de la foi. Mais il ne suffit pas de croire, il faut agir. Et quelle sera l'œuvre du chrétien? Une œuvre de foi, de prière, de sacrifice. Le chrétien c'est l'homme qui, plus grand que le monde, plus élevé que les biens terrestres, « a cette volonté magnanime de plus lot sortir de son corps afin d'être présenté au Seigneur; » c'est l'homme au cœur noble, à l'intelligence divine, dont le regard perce jusqu'aux splendeurs de l'éternité, « qui y vit par avance, » et regarde les biens présents « comme du fumier et de l'ordure. >» Voilà la sagesse, dont l'or figure le prix. « Si tu creuses la sagesse comme on creuse un trésor, dit l'Écriture, alors tu auras l'intelligence de la crainte du Seigneur. » Offrir l'or à Jésus-Christ, c'est lui offrir une âme ennoblie et déifiée par les pensées et le? désirs de la foi '. Le chrétien prie. Tout lui vient de cette source, tout découle pour lui de cette fontaine de la grâce : l'encens de la prière montera sans cesse de son âme vers Dieu; sans cesse il offrira l'encens. 11 offrira aussi la myrrhe. La myrrhe, c'est le sacrifice et l'immola.

» Inslruimur ui nato regiaurura, per quoi sigailicalur sapienlia, oTeramus in coaspectu eju3, sapieatiae lumine splendenlog. (D. Tlioni. Suni. llicoloy, p. III, quaeôt. xxxvi, art. 8, ad qiiarluiu.) X. I. 9

tion, « et ceuxqui appartiennent au Clirist sont ceux qui ont crucifié leur chuir avec ses convoitises. »

A l'hommage de l'adoration et de l'offrande, les Mages ajoutent celui de l'obéissance : revereiUia in obediendo. Une route nouvelle leur est tracée d'en haut; cette route, loin d'Hcrode, du pervers, du démon, des méchants, ils la prennent sur l'ordre qu'ils en reçoivent de Dieu et retournent dans leur patrie par un autre chemin. Profond mystère ! L'humanité égarée, sa.is patrie, « sans Christ ; » « sans Dieu, » sans espérance, a vu se lever sur elle la lumière du salut ; elle est venue au Christ, l'a reconnu, adoré, glorifié par son triple présent : la voici purifiée et ennoblie, digne de Dieu et de ses destinées éternelles et en marche pour sa patrie des Cieux. Mais quelle route y mène? quel chemin choisir? un autre chemin, dit l'Evangile. L'humanité fut orgueilleuse : le nouveau chemin qu'elle doit suivre est celui de l'hjmilité. L'humanité fut sensuelle : elle doit regagner sa patrie à travers les sanglantes austérités de la pénitence. L'humanité se perdit par la désobéissance : elle doit se faire dans son chef et dans ses membres •< obéissante jusqu'à la mort. » Voilà l'autre chemin par lequel, après avoir adoré Jésus, l'on regagne la patrie perdue.

« Nous avons, comme les Mages, à retourner dans notre patrie. Notre patrie, comme la leur, est en orient; c'est vers l'orient que Dieu avait planté son paradis j il nous y faut retourner '. »

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