‹ Jésus-Christ (volume 3)Chapitre 15 sur 32 · LES MYSTÈRES DE LA SAINTE ENFANCE · texte numérisé non relu

LES MYSTÈRES DE LA SAINTE ENFANCE

Saint Thomas nous explique cinq de ces mystères : la Circoncision, Timposition du nom de Jésus, la Pré- S3i:itatioQ au temple, la fuite en Egypte, fa vie cachée de Nazareth. C'est de ces cinq mystères que nous allons nous occuper brièveineat en résumant la doctrine du saint Docteur.

1. — Voici certes un profond mystère : Jésus-Christ passant par l'humiliation douloureuse de la circonscision ! Tout y semble répugner. La circoncision est, d'après saint Thomas, le remède au péché originel, Jésus-Christ est la sainteté même. La circoncision est la cérémonie figurative ; or toute figure disparaissait et était en Jésus-Christ remplacée par la réalité divine. Mais ces difficultés sont vaines et ne peuvent se soutenir en face des belles et profondes raisons de convenance que découvre et développe saint Thomas.

C'est à trois titres que Jésus-Christ se soumit aux humiliantes cérémonies de la circoncision : comme Verbe incarné, comme Ilédempteur, comme modèle. A la circoncision, le sang de Jésus coule, sa chair reçoit la vive impression de la douleur. Ah! c'en est fait! le voilà bien notre semblable et notre frère : sa chair est bien notre chair, fragile, passible, douloureuse, chair du condamné voué au supplice dès la naissance, et poursuivant jusqu'au dernier soupir la terrible carrière

de rexpiation. L'hérésie aura beau plaider, par une honte impie, et de fausses idées de grandeur, poui l'exemption des douleurs et de la réalité de la chair passible, elle aura beau prêter au Christ une chair étrangère, rayon splendide de la gloire et de la béatitude des cieux , la circoncision déchire ces rêves de l'orgueil, et nous montre à nu l'Incarnation de ce Fils de Dieu, de ce Verbe fait chair, qui a voidu, dit saint Paul, participer à toute notre nature, et prendre, non pas la chair impassible d'Adam innocent, mais la chair mortelle et sujette aux douleurs d'Adam coupable. A la vue de sa chair déchirée et de son sang qui coule, et devant les gémissements qu'il pousse sous le couteau de la circoncision, je me reconnais moi-même dans ma nature et mes douleurs *. Mais, par la circoncision, Jésus n'entrait pas seulement dans notre humanité déchue, il adoptait la race d'Abraham et devenait, selon la prophétie antique, le Fils promis au patriarche, Fils de bénédiction dans lequel tous les peuples devaient être guéris. Or, dit saint Paul, Abraham est à la fois le père de la gentilité croyante et du judaïsme fidèle. En fondant l'Figlise des nations, Jésus-Christ entrait d;ins la première famille du patriarche'; se faisant circoncire, il entrait dans la seconde. IL adopte la race d'Abraham : toutes les promesses faites au peuple juif sont réalisées, les prophéties s'accomplissent, les deux peuples sont

1 Chi'islus dcbuil circumcidi ut oslendal vcritatem carnis huinanco contra Manichœum qui dixit eum liabuisse corpus phanlaslicum; cl conlra Apollinarium qui dixit corpus Chrisli cssc diviiiilali consubslanlinlc; et conlra Valonlirium qui dicit CluisUiia du cœlo corjMis altiilibsc. (D. riioui. Sam. Ilnu'oj. ■jua.'sl. xxxvij un. I j

rattaches et n'en forment plus qu'un seul, dans la réalité en Jésus-Christ, comme autrefois en figure dans Abraham: Reconciliet ambos in imo corpore^ ut duos condat in semetipso *.

Jésus-Christ est Rédempteur; or, dès qu'il s'est chargé de sauver le monde coupable « en prenant sur lui nos iniquités, » en se faisant le pécheur universel, chargé de se repentir et d'expier pour tous, la terrible sentence de la justice divine le frappe : sine sanguine non fit remissio. Dès que le criminel entre dans son bagne, on le revêt des livrées infamantes du crime qui expie : h peine Jésus-Christ a-t-il posé son pied divin sur le sol de notre exil, et commencé sa carrière de Rédempteur, le couteau de la circoncision marque sa chair du signe du péché. « Dieu a donc mis sur le Sauveur l'iniquité de tous, » comme disait le prophète ; Jésus-Christ a subi ce joug pour l'amour de nous. Dès le commencement de sa vie, il a reçu la circoncision, c'est-à-dire le sacrement des pécheurs et la marque de leur servitude ^. » Saint Paul nous découvre un nouveau mystère. « Or je dis que Jésus-Christ s'est fait ministre de circoncision pour établir la vérité de Dieu, pour confirmer les promesses faites aux ancêtres ^. » La circoncision faisait de Jésus- Christ le sujet de la loi ancienne ; entré dans son sein par cette initiation, il s'engageait à l'observer jusqu'au temps fixé pour son abrogation, et l'Évangile nous la montre fidèle à toutes ses observances, La question dès lors devient celle-ci : pourquoi Jésus-Christ se soumit-il à la Loi mosaïque ? Saint Thomas, d'après saint Paul, nous en donne ces deux principales raisons. Rédempteur universel, Jésus-Christ devait expier les péchés do

» Ephes. — • Dossuet. — ' Rom.

^y* CHAPITRE TROISrÈMR

l'homme, OÙ qu'ils fassent et contre telle partie des loisdivinesqu'ilseussentétéconimis.Or lescrimesdupeuplejuil s'étaient multipliés à l'infini avec la transgression impudente des préceptes de la loi ; Jésus-Christ se charge de cette dette et efface par son obéissance à la loi de Moïse les transgressions à cette loi. Jésus-Christ, ajoute saint Paul, se fit circoncire « afin de confirmer les promesses faites aux ancêtres. » Ces promesses avaient été faites sous le sceau de la circoncision, et à un peuple que Dieu se réservait en le marquant de ce signe. Jésus- Christ apparaissant lui-même sous ce signe indiquait à Israël qu'il venait à lui comme son Sauveur et l'objet des antiques promesses faites par Dieu aux ancêtres. Jésus-Christ, en accomplissant dans une perfection infinie toute la loi ancienne, faisait plus encore qu'expier les tran!=gressions, il abrogeait cette loi. En en prenant sur lui le joug dur et humiliant, il en déchargeait nos épaules et « nous appelait à la liberté des enfants de Dieu * .»

Enfin Jésus-Christ est modèle: i7/a?7î/'/îrtiu7 vitam'^. Tinns la circoncision, il nous donnait avant tout l'exemple de la soumission aux décrets de Dieu ; fidèle dans les préceptes les plus aisés, il ne reculait pas devant les plus pénibles, et ne laissait aux lâches aucun prétexte pour faire des divers commandements un audacieux et insultant partage. L'Apôtre nous impose comme un devoir rigoureux d'être irréprochables devant les hommes comme devant Dieu : Commendanlrs nos ad omncm conscicnliam. Jésus-Clirist nous en donne l'exemple, lorsque, pour se montrer aux Juifs revêtu de la justice légale, il se soumet à la circoncision par laquelle ceito

1 ^.ilat. — '- II Tiin. I.

(justice est inaugurée *. Mais de plus hauts mystères se ^jachent sous cette cérémonie sanglante par laquelle passe le Sauveur. Son sang qui coule, sa chair qui se meurtrit, la douleur qu'il daigne ressentir nous avertissent d'une circoncision spirituelle dont notre cœur doit être ensanglanté et qui est la marque indispensable de notre incorporation à Jésus-Christ : Qui siint Chrisli crucifixerunt carnem... circumcisi estis in circumcisione Chrîsti. Ce qui fait dire à Origène, rapporté par saint Thomas : « Par le Christ nous avons été circoncis d'une circoncision spirituelle. » C'est la vraie et inimitable marque à laquelle Jésus-Christ reconnaîtra ceux qui sont à lui de ces autres qui « marchant en ennemis de la croix du Christ, » renient ses douleurs, traitent sa souffrance « de folie, » et, refusant de participer à l'expiation, perdent l'espérance du pardon. Le peuple nouveau sera marqué comme l'ancien du signe de la circoncision, charnelle et grossière pour celui-ci, comme elle est spirituelle et intérieure pour nous 2.

IT.— A la circoncision se rattache un autre mystère : l'imposition du nom de JésuS; et rien n'est beau et suave comme les explications que nous en donne saint Tho«

mas

JÉSUS... Dans ce nom venu du ciel, sorti de la pensée et du cœur de Dieu, se résument toutes les œuvres du Tout- Puissant, toutes les excellences du Verbe incarné, toutes les richesses du ciel, toutes les espérances,

» Christus debuit circumcidi...ut Judoeis e.xcusalionora lollercl ÎL ne eum rociperent, si esset incircumcisus. (D. Thom. Swn. thcolog. p. III oiiaest. xxxvii, art. 1.) * Vid. Opuscid. LUI, art. 5

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les joies, les gloires de la terre : nom d'une universelle grandeur et d'une infinie efficacité, devant lequel loin genou flcchit au ciel, sur la terre et dans les enfers ; nom enfin dans lequel Dieu a réuni avec une merveilleuse sagesse tous les autres noms de gloire, de puissance, de miséricorde donnés à Jésus-Christ '.

Pour circonscrire dans des divisions plus nettes ce riche sujet, voyons comment, dans ce nom mille fois béni, se résument : 1° toutes les suavités de l'Incarnation ; 2» toutes les puissances de l'Incarnation ; 3° toutes les gloires de l'Incarnation.

Les suavités de l'Incarnation. Le Verbe incarné avait été annoncé à la terre sous deux appellations sublimes, Emmanuel^ Oriens. Emmanuel, Dieu avec nous, n'estce pas là pour l'homme le terme le plus complet de la joie et du bonheur? Que manque-t-il à l'homme qui possède Dieu , et en Dieu toute gloire , toute richesse, toute béatitude, toute immortalité? Mais comment pouvions-nous posséder un Emmanuel , si cet Emmanuel ne nous était en mime temps un Jésus ? Comment approcher d'une Majesté inaccessible sans un Médiateur qui nous élève jusqu'à elle? Quel espoir pour nous, pécheurs et condamnés, de jouir de

» Nomina debent proprietalibus respondere... Nomina autem quse imponuntur aliquibus d/vinitus sempcr significant aliqiioJ gratuituni donura eis divinilus datum.^sicut (Gea. xvn,5) dictuia est Abrahœ : Appellaberis Abraham quia palrem multarum gen tium conslilui te. El(Matlh. xvi,18)dictuin est Pelro : Tu esPetrus et super hanc pelram sdificabo Ecclesiam meam. — Quia igitur Chrislo hoc munus gratiaî collatum erat ut per ipsum omnes salvarentur, ideo .convenieiiler vocatum est nomen ejus Jésus, id est, Salvalor. (D. Thoin. Sitin. theolog. p. III, quœst. xxxvii, art. 2.)

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l'embrassement paternel du Très-Haut irrité, sans un Sauveur qui apaise sa colère et négocie notre pardon? L'Emmanuel est donc renfermé daos le Jésus; ces deux noms divins s'enlacent pour en faire un nom de miséricorde et de salut. Oriens, dit encore l'Ecriture ; il est r « Orient, » la lumière qui se lève « sur un peuple assis dans les ténèbres, à l'ombre de la mort, » l'aurore de la délivrance, le soleil de justice, la splendeur du Père, la lumière du salut. Mais ce salut, d'où nous vient-il? D'où est tombé sur nous ce rayon d'espérance qui a dissipé l'obscurité de notre affreuse nuit? De la Ptéderaption, de la grâce du Sauveur, du Jésus qui < a illuminé notre vie. »

Les puissances de V Incarnation. L'œuvre du Verbe incarné était une œuvre de puissance et de force ; il venait délivrer tout un monde de la tyrannie de l'enfer ; et, comme ledit saiatPaul, « détruire toute Puissance, toute Principauté, toute Domination. » Divers noms lui furent donnés dans l'Ecriture, qui marquaient ces grands et irrésistibles effets de son pouvoir rédempteur. Yoca nomen ejus, avait dit Dieu en Lsaïe, accéléra, — spolia detrahe, — festina prœdari, c'était l'annonce des combats, des triomphes, des conquêtes du Christ dans le monde. Or, ces combats, pourquoi les engagc-t-il, sinon pour nous sauver ? Ces triomphes, sur qui les remporte-t-il, sinon sur nos ennemis ? Ces conquêtes, quelles sont-elles, sinon les conquêtes qui le rendent roi des cœurs? En un mot, pourquoi règne-t-il, sinon parce qu'il est notre Jésus, notre Sauveur? « C'est ce qu'explique divinement un excellent passage du psaume XLIV. Le prophète, en ce lieu, considère Notre-Seigneur comme un prince victorieux; et, voyant en esprit qu'il devait assujettir sous ses lois un si grand nombre de peuples

rebelles, il l'invite à prendre ses armes : « Mettez votre épée, lui dit-il, 6 mon brave et valeureux capitaine : accinrjcre gladio tuo 51/pcr fcmur tuum. Et incontinent, comme s'il eût voulu corriger son premier discours par une seconde réflexion (ce sont les mouvements ordinaires de l'expression prophétique): « Non, non, ce n'est pas ainsi, ô mon prince, ce n'est pas par les armes qu'il vousfautétablirvotreempire. — Goraraentdonc?— Allez, lui dit-il, allez, ô le plus beau des enfants des hommes, avec cette admirable beauté, avec cette bonne p:râce qui vous est si nat[irél\e^specie et pulchritudine tua ; avancez, combattez et régnez, intende, prospère procède, et régna Puis il continue ainsi son discours : « Que les flèches du Puissant sont perçantes! tous les peuples tomberont ù ses pieds. Ses coups portent tout droit au cœur dis ennemis de mon Roi, sagiltx potentis acutx. » Après quoi il élève les yeux à la majesté de son trône et à la vaste étendue de son empire : Sedes tua, Deiis, in s^ci:lumsxculi: « votre trône, ô grand Dieu, est établi es siècles des siècles '. » Tel est le nom d e Jésus, telle est sa signification douce et sublime, exprimant la force dans la suavité, le triomphe dans l'efl^ort d'une beauté divine, la victoire dans la défaite des cœurs '.

Les gloires de l'Incarnation. Quand Dieu décrétait l'Incarnation de son Verbe, quand il traçait le plan de son

* Bossuct, !«' Serm. sur la Circoncis. — * Sciendum quod hoc nomen Jésus est magnac et mullas virlulis, est enim pœnilentibus in refuglum, œgrotanlibus la remcdium, pugnanlibus la subsidium, oranlibus in sullraglum, quia confort veniam a pcccalis, graliam sanilalis, vicLoriam tenlalis, virtutem et llduciam impolrandœ salulis. — AUcndendum quod hoc nonicn incn-cu:ncisione iniponilur : pcr quod signilicalur quod s;)irilualilor circumcisi salvûalur. (D. Thora. Opusciil. LUI, art. G.)

œuvre à jamais incompréhensible : Un Dieu sur la terre, un Dieu fait homme, frère de l'homme, caution et victime de l'homme, vivant et mourant pour l'homme dans les plus extraordinaires anéantissements, quelle fin sublime se proposait-il? Quel terme digne de si prodigieux efforts? Quel résultat en harmonie avec un pareil déploiement de sa sagesse et de sa puissance prétendaitil obtenir? Le plus vaste et le plus élevé qui se puisse concevoir, ou bien plutôt tel que jamais notre infirme intelligence n'y pourra atteindre : Dieu voulait, en faisant participer son Fils à notre natur?, que, par ce Fils, nous participions nous-mêmes à la sienne: se fecii homo, ut hominem faceret Deum. Qui pouvait nous élever jusqu'à la hauteur inaccessible de Dieu? Qui nous pouvait prendre dans le double abîme de notre néant et de notre péché; notre néant, qui nous rendait inaptes à posséder Dieu, notre péché qui nous en rendait indignes ; puis, ayant saisi notre nature, l'emporter « par-dessus toute Principauté, et toute Puissance, et toute Vertu, et toute Domination < » jusqu'à la droite « de la grandeur de Dieu-? » Qui pouvait élever le néant à un tel faîte de vie, de béatitude et de gloire ? Un Sauveur, un Jésus, mais un Sauveur assez grand pour atteindre à Dieu, assez abaissé pour toucher à l'homme; un Jésus qui fût « le Dieu béni dans tous les siècles, » et en même temps « né du sang de David selon la chair ^ » homme comme nous et infirme avec nous et pour nous. Le nom de Jésus comprend cette double notion du Rédempteur, à la fois « vrai Dieu et vrai homme; « vrai Dieu pour nous communiquer une élévation divine, vrai homme pour expier nos pochés et nous faire rentrer en grâce auprès

1 EDhe3. — » Ikbr. — 3 Rûm.

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de Dieu. Le prophitc Isaïe avait nommé le Messie V Admirable, le Conseiller, le Dieu, le Foj't, le Père du siècle futur, le Prince de la paix ; toutes ces appellations, magnifiquement divines, se retrouvent dans le seul met de Jésus '. T\ar son Incarnation et sa Rédemption, qui le fait notre Jésus, il s'est montré « admirable, » il est entré dans les conseils les plus profonds de son Père, les a élaborés, voulus avec son Père, et les a exécutés pour son Père. Etant Dieu, il fut revêtu jusque dans son humanité d'une puissance sans limite; tous les royaumes lui furent donnés en héritage, et tous les siècles le reconnaissent comme leur Créateur, puisque « c'est par lui que Dieu a fait les siècles'. » Enfin, devenu Jésus, c'est-à-dire Médiateur, Sauveur, il a négocié notre réconciliation et notre paix, « il est devenu notre Paix^ ; • « des deux ne faisant plus qu'un, renversant la muraille de séparation, tuant en sa chair toutes les inimitiés, et venant nous annoncer l'Évangile de la paix *. •

III. — Nouveau mystère, nouvel abîme d'anéantissement pour le Verbe incarné et sa sainte Mère. Tout à l'heure Jésus se livrait par la circoncision à tout ce que la loi ancienne avait de dur et d'humiliant ; il continue, dans la Présentation^ sa carrière d'Ignominie k travers les flétrissures que cette loi inflige à l'homme

' In hoc autem quod dicilur : Vocabitur nomen ejxis Admirabilis, designatur via et terminus nostrae salutis, in quantum scilicct admirabili Diviniiatis concilio etvirtute ad haîredlLalera futur! saîculi perducimur in quo eril pax perfectaOliorum Dei sub ipso principe Deo. (D. Tliom. Sum. tlieolog. p. III, quœst. xx.wu, art. 2. ad Drimura.) — « Hebr. — ' Ephes. — * Euhca.

déchu. Et pour nous faire une juste idée de l'humiliation que ces cérémonies légales faisaient subir à THomme-Dieu, la sainteté même, et à sa Mère immaculée, rappelons quel était leur but et quslle idée les dominait tout entières. La loi ancienne est la loi « des pécheurs, » propter transgressiones. Elle traite en coupable, sans ménagement et sans égard, une humanité coupable et trop orgueilleuse pour reconnaître son péché. La loi le lui remet sans cesse devant les yeux, per legem cognitio peccali ; le sang doit couler sans cesse, souvenir formidable de la mort encourue par la faute, sine sanguine non fil remissio ; l'orgueil humain doit se courber sans cesse sous des rites humiliants et des cérémonies pleines d'allusions à la peine encourue et au déshonneur subi ; l'indépendance sacrilégement revendiquée doit se briser à la volonté de fer de la législation mosaïque, et s'enchaîner dans les mille liens dont elle entoure invinciblement l'homme qui a refusé d'obéir. Et pour tout résumer en d'énergiques paroles de saint Paul : « Il faut bien savoir que la loi n'est pas faite pour le juste, mais pour l'inique, le révolté; l'impie et le pécheur, le scélérat, l'impur, le parricide, le matricide, et le parjure, et tout autre crime que ce soit contre laloi de Dieu. » Voilà l'abîme où s'engloutissent l'Enfant et la Mère ! Un Dieu et une Vierge, la sainteté par essence, la pureté la plus immaculée ! Voilà l'abominable bagr--3 où ils s'enferment ; voilà la société souillée et hideuse à laquelle lobservance de la loi ancienne les force à se mêler.

L'observance mosaïque, qui fait le fond du mystère de la Présentation, renfermait deux parties : l'une générale, la purification de la mère et l'oblation. de l'enfant; l'autre, plus spéciale et qui regardait le rachat des

premiers-nés. Dans la première partie de la loi, Dieu rappelait à l'homme la honte et la misère de sa conception, le vice originel qui l'avait infecté, la justice terrible dont il était tributaire et les malédictions que le crime de sa race faisait peser sur lui '. De plus. Dieu remettait à l'homme le souvenir de sa dépendance en le forçant à s'ofïrir à sa iMajesté suprême comme serviteur et comme sujet 2. Dans la partie spéciale aux premiersnés, Dieu dressait un monument perpétuel de ses bienfaits à son peuple, et excitait le sentiment de la reconnaissance en des cœurs opiniâtrement oublieux et ingrats. Il avait, pour délivrer son peuple, frappé tous les premiers-nés de l'Egypte, il voulait que tous les premiers-nés d'Israël lui fussent donnés en possession et en héritage.

Ces deux parties de la loi, Jésus-Christ les voulut également subir. « Fait pour nous péché, s* « fait malédiction^, » venu parmi nous « dans la ressemblance de la chair du péché ^, » et « semblable en tout à sos frères*» « sauf le péché t, « Jésus-Christ agit en tout comme pécheur. Sur la croix, près d'expirer, il parlera de ses péchés s, il se jugera indigne des tendresses paternelles, et « avec un grand cri et des torrents de larmes » il implorera son pardon. Ici, peu après sa naissance, il fait offrir une victime « pour le péché, » il se rachète de la malédiction qu'encourent les fils d'Adam, et

» Hoc quidem erat ad expiationem peccali in quo proies erat concepta et nata. (D. Thom. Sum. theolog. p. III, quaost. xxxvii, art. 3.)— * Erat ad consecrationem quamdamipsius.quia lune primo praesentabalur in templo; et ideo aliquid ofTerebatur in holocauslum et aliquid pro peccato. (D. Tliom. loc. cilal.) — ' II Coriiith. — * Galat. — » Rom. — « Ilebr. — '' Ilebr. iv. — » Psal. XXI.

comme « ayant participé à la nature » de ses frères déchus. A cette confession humiliante, Jésus joint l'oblation de lui-même au Seigneur, oblation dont le symbole est l'offrande « de deux tourterelles ou de deux colombes. » L'autre partie de la cérémonie légale qui livrait à Dieu comme sa possession propre et spéciale tout premier-né, regardait éminemment Celui qui est appelé le premier-né de toute créature^, le premier-né entre beaucoup de frères '.

Comme la Circoncision, la Présentation ne nous laisse plus de doute sur l'immense charité de notre Jésus, et l'incompréhensible honneur dont il comble notre nature en l'adoptant tout entière dans ses misères, les obligations humiliantes que lui a créées le péché, les flétrissures dont la déchéance l'a couverte. « Pourquoi ce Premier-né est-il racheté ? Fallait- il racheter le Rédempteur? Le Rédempteur portait en lui-même la figure des esclaves et des pécheurs : sa sainte Mère ne pouvait le conserver en sa puissance qu'en le rachetant '. » Oh ! comme le voilà bien notre « frère ! » Qu'il porte bien les tristes traits de la famille où il lui a plu d'entrer î Comme il en subit intrépidement tous les désastres et en supporte l'abjection ! <> Il ne rougit pas de se nommer notre frère. « Il affecte au contraire, si l'on peut parler ainsi, de montrer au ciel et à la terre qu'il est homme comme nous, dans la même infortune et le môme déshonneur.

Mais il nous faut nous arrêter un instant avec saint

' Coîoss. — ' Rom. — Quia igitur Chrîstus ex muliere natus erat quasi prlmogenitus, et voluit fieri sub lege. Ilaec duo Evangelista Lucas circa eum observata fuisse oslendit. (D. Thom, Sam.lkeolng. p. III, quaest, xxxvii art. 3.)— » Bossuet. Elev.

Thomas à l'offrande des animaux que la pauvre familh oiïre au prêtre pour la rançon de Celui qui venait racheter le monde : par turturam aut duos columbarum. « deux tourterelles ou deux jeunes colombes. «• Ne croyons pas que cette circonstance de la loi fût sans mystère, mais rappelons-nous que tout dans la loi S3 rapportait à Jésus-Christ, finis legis Christus. La tourterelle y était donc en quelque façon une figure, et les petits de la colombe retraçaient à leur manière ce qu'était l'Enfant-Dieu qu'on offrait au Seigneur. La tourterelle laisse entendre un gémissement d'une douceur pleine de mélancolie, elle semble être toujours une exilée plaintive, et ne connaît pas d'autres accents que ceux de la plainte. N'est-ce pas le Verbe incarné, exilé au milieu des tristesses de notre froide et inhospitalière terre ? N'est-ce pas le Rédempteur qui ne connut pas les éclats de l'allégresse, mais passa sa vie expiatricedans la plainte et le gémissement, « offrant à Dieu, durant les jours de sa chair, ses supplications et ses prières avec un grand cri et des torrents de larmes ?» La tourterelle est le symbole de la blanche chasteté ; c'est l'image de Jésus vierge, né d'une mère vierge, époux virginal des vierges, et auteur de la virginité. La tourterelle est l'oiseau solitaire qui cherche la retraite pour y pousser, loin des regards indiscrets, des joies et des tumultes, ses tendres et doux gémissements. Voilà l'Homme-Dieu, qui « s'échappait de la foule, >• gagnait la montagne solitaire, et « passait ses nuits dans la prière de Dieu. » La tourterelle ne devait plus cesser dans l'Eglise de peupler la solitude et d'y faire entendre la douce plainte du repentir et de l'amour. La tourterelle, c'est l'âme désabusée des plaisirs bruyants de ce monde, éprise des charmes de l'invisible Beauté, et se livrant

dans la solitude aux délicieuses contemplations de la piété '.

La colombe achève de dessiner la suave physionomie du Verbe incarné. La colombe est douce et simple- C'est de la céleste et divine Colombe dont Isaïe avait prophétisé : « Voilà mon serviteur... j'ai répandu mon esprit en lui : il ne criera point... il ne foulera pas aux pieds un roseau brisé ; il n'éteindra pas la mèche qui fume encore 2. » La colombe est sociable et aime le commerce des siens ; elle s'attache avec une vivacité extrême, et apporte à la société de ses sœurs la douce paix et l'aimable abandon. Voilà la société des âmes saintes., de celles que Jésus-Christ, dans le cantique, appelle « ses colombes ; » où règne la paix, l'union, la fraternité, et les délicieuses vertus qui l'enfantent et la conservent.

Ces deux charmantes petites créatures, la tourterelle et la colombe, méritent, dit saint Thomas, par leurs voix si douces et leurs continuels gémissements, de représenter l'Église de la terre, les supplications, les désirs et les plaintes des âmes justes. Le gémissement solitaire de la tourterelle marque la supplication privée ; les voix des colombes réunies représentent la prière publique. Ces animaux versent leur sang et offrent à Dieu l'hommage de leur vie, car à la prière de l'ùme doit s'unir le culte extérieur; «le corps est au Seigneur, » et « soit dans la vie, soit dans la mort, nous appartenons

' Hiijusmodi aves figurae congruunt : turtur enim quia est avis loquax praedicationem et confessionem fidei signilicat ; quia vero est animal castuni, signilicat caslitatem ; quia vero est animal solitariura, signilicat contemplationem. (D. Thom. Sum. iheolocj. p. m, quBîst. xxxvii, art. 3, ad quantum.) — • Isaïe xx.w

à Dieu '.>•'< Allez, petits animaux et innocentes victimes, allez mourir pour Jésus. C'est nous qui devions mourir à cause de notre péché ; sauvons donc Jésus de la mort en subissant celle que nous avions méritée. Dieu nous en délivre par Jésus qui meurt pour nous, et c'est en figure de Jésus, notre véritable victime, qu'on immole des animaux : ils meurent donc pour lui en quelque sorte jusqu'à ce qu'il vienne, et nous sommes exempts de la mort par son oblation. Une autre mort nous est réservée : c'est la mort de la pénitence, la mort aux péchés, la mort aux mauvais désirs ; par -nos péchés et ftos convoitises nous donnons la mort à Jésus, et « nous le crucifions encore une fois. » Épargnons au Sauveur cette mort seule affligeante pour lui : mourons comme des tourterelles et des colombes, en gémissant dans la solitude et dans la retraite : que les bois, que les rochers, que les lieux seuls et écartés retentissent de nos cris, de nos tendres gémissements : soyons simples comme la colombe, fidèles et doux comme la tourterelle ; mais ne croyons pas pour cela être innocents comme le sont ces animaux : noi re péché est sur nous, et il nous faut mourir dans la pénitence 2. »

• Columba est animal mansuetum et simplex, mansuetudlnem et simplicilatem significans; est etiam animal gregale.iindo significat vilam acUvam et ideo liujusmodi hoslia figurabal perfeclio nem ChrisU et membrorum ejus. — Ulrumque eliam animal proplerconsuetudinem gemcndi praescnles sanclnrum Inclus désignât: sed turlur quîB est solilaria sigoilicat oralionum lacrymas : columba vero quae est gregalis signiticat publicas oraliones Ecclesiae. — Uirumque vero animal duplicalum olTertur ut sancUl.as sit non soiu-m in anima sed eliam in corpore. (U. Thom. Sum. llicclog.. p. III, qnmst. xxxvn, a.-l. 3. ad quarlum). — * liassiK-l, Élé'j.

IV, — Mais l'immolation du Verbe incarné réclamait d'autres figures, devait se faire précéder de l'effusion d'un autre sang plus noble et plus pur ! le dominateur qui allait triompher par la défaite, régner par la mort, obtenir sa gloire dans l'ignominie du supplice, voulut que son berceau fût battu des plus affreux orages et qu'au sang de sa circoncision se mêlât le sang de ses premiers martyrs. Ses saints sont immolés, et lui-même est chassé en exil. Quels conseils de la sagesse divine ! quels profonds et incompréhensibles mystères de sa souveraine volonté ' !

Avant d'aborder l'explication des deux tragiques scènes de l'Évangile : le massacre des Innocents et la fuite de la sainte Famille en I']gypte, saint Thomas pose et résout la difficulté suivante qui a causé tant d'ennui aux exégètes. Aquel moment placer cet affreux éclat de la colère du tyran et le massacre qu'elle amène? Sans doute après la présentation au temple, car la sainte famille ne part pas pour l'Egypte avant la Présentation, mais après. Que si l'on place le massacre avant la Présentation,onseheurteàdeux des plus graves difficultés, l'une d'Écriture, l'autre de bon sens. L'Ecriture suppose la fuite ?n Egypte immédiatement avant le massacre ; mais comblent la sainte famille exilée se retrouve-t-elle au temple pour la cérémonie de la purification de Marie et de la présentation de Jésus ? Elle ne partit pour l'exil qu'après

• Saint Thomas fait ainsi le résumé de tout le récit évangélique : Circa hoc tria fucit Evangolista. Prim6 enim ponitur occultalio Christi ; secundo inlerfecLio pucrorum; tertio ponitur reditus ipsius Christi. — Circa primum tria facit : primo enim ponitur admonitio angeli ; secundo ostenditur obedientia Joseph ; tertio Imnietiû prophétisa.

308 CIIAPITHE TROISIÈME

ces deux cérémonies légales, et comme elle partit au moment du massacre des saints Innocents, c'est après la Présentation qu'il est nécessaire de placer ce massacre. La difficulté qui reste dans cet agancement des faits et qu'aborde saint Tiiomas, la voici. Bien des jour.5 s'écoulent depuis l'arrivée des Mages, leur entré3 solennelle à Jérusalem, la convocation des prêtres dans le temple, la lecture des prophéties concernant la naissance du Roi et du Messie d'Israël, la fureur d'Hérode, sa perfidie sanglante, le piège qu'il tend aux Mages, et sa résolution absolue de faire périr le prince nouveau-né dont l'annonce le fait trembler sur son trône. Comment expliquer que la colère d'Hérode reste silencieuse durant tant de jours et que son glaive impitoyable ne le délivre pas aussitôt du concurrent qu'il craint et abhorre? quare îantum distulil? Saint Thomas répond. L'arrivée des Mages avait jeté sans doute un grand éclat sur la pauvre étable de Bethléem, mais cet éclat ne fut-il pas bien éphémère pour Hérode? Ses émissaires ne manquaient pas de lui rapporter que ce qui se voyait à Bethléem, ce qui avait causé tant d'émoi, ce n'était rien que deux pauvres étrangers réfugiés avec un nouveau-né dans une étable : deux voyageurs sans ressources, inconnus ! Hérode put certainement croire à une mystification. A principio putabat quod Magi fuissent decepti et quod nihil invenissent. Le bruit s'apaise, l'éclat s'éteint, tout rentre dans l'ombre et le silence jusqu'au jour de la Présentation. Là, dans la solennité du temple, la majesté de la prophétie, les magnificences des paroles de Siméon et d'Anne confessant à haute voix que l'obscur enfant de Bethléem est le Messie attendu, le Roi des Juifs et le Dominateur du monde, ton'os les anxiétés causées par

LES RÉGI i S DE LA NAISSANTE 309

la venue des Mages se réveillent plus vives dans l'âme d'Hérode, et avec elles une colère plus furieuse, une plus implacable volonté de faire périr le compétiteur redouté. Alors est donné l'ordre barbare dexterminer tous les enfants en bus âge à Bethléem et aux alentours'.On arriverait à la même solution par une autre voie, et en attribuant à la ruse d'un consommé politique ce que nous venons d'expliquer par l'illusion et l'erreur. La préoccupation et la crainte d'Hérode sont avant tout qu'on cache l'enfant et qu'on le dérobe à ses sanguinaires projets. Il se dérobe lui-même ; il dissimule, il fait le silence, afin qu'une sécurité trompeuse laisse l'enfant dans le pays et sous sa main. Une dernière solution dont samt Thomas rend compte aussi, est la plus simple et n'est peut-être pas la moins solide, elle s'appuie sur la vie de la cour ; vie de tumulte, d'embarras et de plaisirs, où les impressions naissent et s'effacent dans l'espace d'un moment, où les affaires se

> Saint Thomas commence par admettre le retard dans lemaa- Bacre, l'apparilioa de l'ange et la fuite on Egypte, a Intelligendum quod non slatim post rocus5um Magorum facta est ista apjiaritio, ([uia totuni quod dicilur, Luc, ii, C, débet intcrponi, scilicct dePurilicatione. Non enim flerodes slaïun cogitavit de interfcctione puororum. {Coininenl. in Matl/i. cap. ii.) — Puis il posa et résout la question : Quarc lantuni dislulil ?Tr\i)lex ratio redditur a divcrsis. Una est quia a principio putabat quod Magi fuissent dccepti et quod nihil inveuissent, sed postquara audivit multa verba de Christo à Zacharia et Simeone et Anna ; tune molus fuit ad quœrondum. — Aiii dicunt quod hoc fecit ex caulcla. liiaebat cnim ne puerum quem quœrcbat parentes occultassent : unde voluil primo ces assecurare. Aiii quod occupalionc occupalus.... I'"uil occupitus quia citatus fuit Ro.ncc, accusalus a liiiis, et sic post rcvcràiouein iuccpit sccviro.

heurtent et se confondent dans un tourbillon qui les emporte toutes sans leur laisser l'heure de la maturité. Ilérode fut empêché, dit saint Thomas; c'est le motif le plus plausible. Après l'arrivée des Mages, il était trèsrésolu à se débariasser de l'Enfant: mais ses renseignements sur la faiblesse et la profonde indigence du prétendu Roi des Juifs laissaient du temps à Hérodc • « il fut empêché, » et ne revint à cette afTaire qu'après que la grande scène du temple à !a Présentation lui ea eut montré l'urgence.

L'urgence pour un tyran ambitieux était de sacrifier l'humanité et la justice à sa politique et à ses intérêts. L'urgence pour l'enfer était d etoutTer dans le sang C3 Nouveau-Né dont la venue lui causait de vagues inquiétudes et des soupçous non encore éclaircis ; sans savoir encore ce qu'était l'Enfant de la crèche, les merveilles qui éclataient, la voix des prophètes et la confession des saints inspiraient au démon de secrètes terrcui s et les furieuses émotions de l'envie. L'urgence pour le monde, « tout entier dans l'iniquité, » est de se débarrasser du juste qui l'accuse et du Maître qui le domine de sa lugubre croix.

L'urgence pour Dieu était d'apprendre au monde, dès la naissance de son Fils, le mystère que la vie de l'Église ne devait plus cesser de développer à travers les siècles : force dans la. faiblesse, triomphe dans la défaite, résurrection dans la mort. Durant toute la vie do l'Eglise sur la terre, le massacre des saints innocents ne cessera pas. Toujours innocente, toujours viassacrcc^ l'Église sera toujours triomphante des Hérodc i^ui verseront à flots le sang le plus pur de ses lils. Rachcl éplorée, elle gémit sur les douleurs de la persécution qui l'ensanglante, mais elle sait qu'elle enfante à 1 ctcr-

nité ceux que le glaive ennemi lui ravit dans le temps. sicut de regnantibus gaudelde eis '.

Le prophète avait chanté : « Pourquoi les peuples ont-ils tramé de vains complots ? » et encore : « Celui qui habite au Ciel se rira d'eux, et le Seigneur se moquera d eux, » La prophétie s'accomplissait : un Ange venait d'apparaître à Joseph, lui avait annoncé la barbarie d'Hérode, et menait la sainte famille en Egypte. De grandes choses s'accomplissaient dans cette fuite en exil : une grande figure et une grande prophétie. Jésus-Clirist, par sa fuite, traçait à son Eglise sa vie d'exil et de pèlerinage sur la terre. L'Église est une éternelle fugitive, elle fuit à travers les choses humaines, et. comme son fondateur, « elle passe, » « elle va à son Père. » Par sa sainteté immaculée, elle fuit les Hérode, les vicieux, les méchants ; elle porte dans un exil volontaire sa vertu sans souillure, et échappe au contact du vice qui ne la flétrira jamais. Autre mystère profond, Jésus nous ramène à la Patrie, par sa fuite, comme par sa mort il nous ramène à la vie. Nous avions fui la maison paternelle, nous avions fui par l'incrédulité de l'intelligence, les vices du cœur, les immondices de la chair, in terram longinquam. C'est un souvenir honteux à eiïacer, c'est un crime à expier : Jésus l'expie par sa douloureuse fuite, par son exil dans la terre de l'idolâtrie et du crime; et notre fuite pardonnée, « nous avons accès par Jésus auprès du Père. » « De loin que nous étions,nous voici devenus tout près *. » La prophétie de Jésus s'applique aussi à nous par la plus heureuse extension : « J'ai rappelé mon Fils de l'Egypte. » Une autre figure revêtait la grandeur et l'importance d'une

»D. Thoni. Comment, in Mallh. — '* Ephes.

312 CHAPITUE TUOISli: lE

prophétie. Jé.siis quillait Israël, inuia il ne le quiltait que pour y revenir : dans ces deux circonstances de la fuite en Egypn^ toute l'histoire du peuple juif est tracée, du premier au se:jnd avènement de Jésus-Christ. La nation déicide se rend indigne, par son invincible opiniâtreté à repousser son Messie, de jouir de sa présence, de ses grâces, de son salut : Jésus passe à la gentilité ; il descend en Egypte, il verse sur les nations les faveurs que rejette son peuple, et la parole du prophète a son accomplissement : «« Le Seigneur s'élèvera sur un léger nuage, et entrera dans l'Egypte. » Saint Paul achève l'explication de la prophétique figure dont nous nous occupons. « Je ne veux pas, mes frères, vous

laisser ignorer un secret ce n'est que partiellement,

pour un temps, que l'aveuglement est tombé sur Israël; il doit durer jusqu'à l'entrée entière de toute la gentilité ; alors tout Israël sera sauvé à son tour'. » Jésus lui revient, rentre dans ses frontières, non plus pour y mourir, mais pour y remporter, en le convertissant, le suprême triomphe de sa grâce, Ex /Egyplo vocavi filium meum.

V. — •« Ils revinrent dans la Galilée, dans leur ville qui S3 nomme Nazareth. » Un voile épais dérobe au monde trente années de merveilles. Le Verbe est silencieux, « l'éclat du Père, la splendeur de sa gloire," est dans une obscurité profonde : rien n'apprend plus à la terre qu'elle renferme le Fils du Très-Haut. Ne croyons pas toutefois qu'il n'y ait plus rien à contempler à Nazareth et, que notre méditation déçue s'éteindra faute

» Ro:iu

LES RÉCITS Dli LA BAISSANTE 313

de substance; sous trois mots de l'Évangile saint Thomas découvre les plus divines « des richesses inscrurables du Christ. » Voici ces trois mots : Puer autem ci'escebat et confortabalur plenus sapientia : El gratia Dei crat in illo:... El Jésus proficicbal sapientia et œlale et gratia apud Deum et homines. a Cependant l'Enfant croissait et se fortifiait, rempli de sagesse, et la grâce

de Dieu était en lui Jésus avançait en sagesse, en

âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes. »

Trésors de science, trésors de grâce, mystérieuse croissance, tels sont les trois secrets que recèle Nazareth et que saint Thomas nous fait pénétrer.

1. A Nazareth, dans les faiblesses de l'enfance, dans les détresses du dénûment, dans les rigueui-s d'une vie d'artisan, Jésus ne pouvait néanmoins subir nos ténèbres et se rendre tributaire de nos ignorances : sa sainte âme était toute lumineuse, plongée qu'elle était dans la lumière du Verbe qui se Tétait unie par de si ineffables liens. Mais quelle était cette science, du Christ Enfant à Nazareth, dont nous parle TÉvangéliste, plenus sapientia? Saint Thomas va nous répondre. Ce ne fut pas seulement dans son enfance, c'est dés le premier moment de sa conception que Jésus-Christ fut illuminé des clartés dune science plus haute, plus étendue, plus divine qu'aucune créature ne l'eut et ne l'aura jamais ; science à part, dont aucune intelligence créée n'approchera jamais. Chez nous la science ressemble assez à ces jours d'intermittence et de vicissitudes d'un soleil douteux et fugitif, qui brille parfois un instant, un instant éclaire la nature, puis se voile et se dissimule sous des nuages épais : ex parte cognoscimus, dit saint Paul, nous savons p:i l'.cy.c.ncnl; les éclairs (jui fondent noire nue et

illuminent nos ténèbres sont rares et rapides ; et comme ces rois dont la domination amoindrie ne peut plu 5 s'exercer aclucllenient que sur peu de pays, et n'a sur les autres qu'une autorité vlrlacUe et en puissance, notre intelligence possède en acte un certain nombre de vérités et de connaissances, mais un nombre infinimnit plus considérable y dort dans cette obscurité immobile et morne que l'i^cole appelle in polcnlia, « en puissance ; » en puissance d'être réalisées, mais en fait ne l'étant pas. Dans i'àme de Jésus-Christ, rien de semblable; nulle trace de faiblesse; nul vestige d'amoindrissement ; cette àme bienheureuse posôède la plénitude de la science. Et il le fallait, dit saint Thomas, pour les trois raisons suivantes. La première se rapporte à la perfection de l'âme. Notre âme est apte à la science, elle peut l'acquérir, c'est un feuillet blanc où la plume peut tracer les dictâmes de la vérité, mais d'elle-même, considérée en ce qu'elle est par elle-même, elle attend la science mais ne l'a pas. C'est la marque de sa faiblesse et de son imperfection. Or cette imperfection ne peut pas être supposée dans le Christ ni enfant ni même conçu : Il prenait dans sa force, dans la plénitude et l'intégrité de ses perfections, cette nature humaine par laquelle nous devions être ramenés à notre perfection et à nos gloires perdues ; la cause ne devait pas être moindre que les effets produits par elle ; rintelligenca de Jésus-Christ devait avoir une science propre, qal devint sa perfection, en outre des lumières divines dont l'union hypostatique l'inondait. La seconde raison lient à l'harmonie et à la sagesse, apanage nécessaire des œuvres divines. Si l'âme de Jésus-Christ n'avait pas l,i science propre à l'intelligence humaine, (jujî sji'ait en lui celte iiitellitcncc , sinon un hort-a'a'UN o .'

frustra hahcrct Cliristns animam intellcctivam , si non intclligeret sccundum illam : quod pcrtlnet ad scicntiam creatam*. La troisième raison rentre dans la précédente. Jésus-Christ est tout ce qui constitue la nature humaine, l'intoUigence par conséquent, et l'intelligence en acte.

Cette science de Jésus-Christ,considéré comme homme, était vaste au delà de ce qu'il nous est donné de comprendre ; elle était sûre, infaillible, certaine, évidente ; son r3gard embrassait l'immensité des choses, et pénétrait leurs détails. Jésus Christ, dès le premier moment de sa conception et à travers toute son enfance, avait la parfaite connaissance de tous les présents, des futurs, des passés. Son âme voyait dans la lumière du Verbe tout ce qui concernait chacune des créatures, et dans toute l'étendue des temps ; leurs actions, leurs paroles, leurs pensées. Comment supposer le contraire? Plus une intelligence participe de l'éclat du Verbe, plus elle perçoit avec clarté et étendue tout ce qui la concerne. Mais qu'y a-t-il dans la création entière et dans toute la durée des temps qui puisse ne pas concerner Jésus- Christ, « l'héritier universel de toutes choses, » « par qui Dieu a créé tous les siècles? >> Qui échappe à son influence? Qui n'est pas tributaire de sa grâce? Qui n'est pas soumis à sa domination? Si la lumière divine révèle à l'homme tout ce qui le concerne et se rapporte à sa nature et à sa vie, la même lumière révélait donc à l'âme du Christ tout l'ensemble des choses et le spectacle des temps, qui tous relevaient de lui et formaient l'apanage de sa couronne 2. Sans doute,

* D. Thom. Sum. Iheolog. p. III, quaest. ix, art. 1. — » Nulh intellectui beato deost quin cogaoscat la Verbo oiunia quco

316 CHAPITRE TROlSlÈNfE

comme le fait observer saint Thomas, rintelllgence de Jésus-Christ considéré comme homme ne pouvait pas embrasser tous les possibles qui rentrent dans « Tinaccessible » et infini domaine de la puissance divine et, parla méme,échappent à toute science finie;mai?, posée cette restriction, et placée cette borne, tout le reste forme le magnifique ensemble des richesses de rintelllgence du Christ.

Deux foyers de lumière versaient à l'âme de Jésus- Christ leurs inépuisables rayons. Cette âme connaissait tout ce que l'homme peut connaître par la force do rintelle( t, et elle était éclairée sur tout ce que la révé-

ad ipsum spectant. Ad Christum autem et ad ejus dignilalem spectant quodammodo omnia in quantum ei subjecla sunt omnia. Ipse etiam est omnium Judex constitutus à Deo quia filins hominis est ut dicitur, Joan. v, 27, et ideo anima Chrisli cognosclt omnia existentia, secundum quodcumque tempus, el etiam hominum cogitatus, quorum est judex.... Ly a omnia » polest accipi magis large, ut exlendatur non solum ad ea quœ sunt actu secundum quodcumque tempus, sed etiam ad omnia quœcumque sunt in polentia nunquam reducta ad actum, sunt (autem) in potontia creaturaj ; et hujusmodi omnia cognoscit anima Chiisti in Verbo; comprehendit cnim in Verbo omnis croaluroo essenliam, et per consequens polentiam et virtutem. cl omnia quaî sunt in potenlia creaturae. (D. Thom. Sum. Iheolog. p. lîl, quTCst. X, art. 2.) — Et adhuc : Unusquisque tanlo plura in Verbo cognoscit quanto perfectius Verbum intuetur. Et (juia anima Christi perfeclissimo inler creaturas Verbum intuetur, ad lerminum hujus cognilionis pervenit, sciiicet quod soit omnia quaî fuerunt vel erunt, non solum facta sed cogitata vel dicta, et quia comprehendit quamlibct ossentiara crealam, idc6 scit omnia quœ sunt in potentiù suà. Sic ergo dicendum est quod vldol in Verbo omnia qua> vidct Verbum. {Sentent, dist. xiv. qux'St. I, art. ?.)

lation divine peut découvrir aux intelligences créées: tout ce qui touche au don de science, au don de prophétie, ou h tout autre des dons de l'Esprit-Saint. Tous ces trésors de connaissance, l'ûrae de Jésus-Christ les posséda dans une plénitude à jamais inaccessible aux autres créatures : omnia isia, dit saint Thomas, abundnnthis et plenius cxleris cognovit anima Chrisli.

Mais nous n'avons pas fait connaître encore la divine et infinie splendeur de l'âme de Jésus-Christ, et son inénarrable béatitude. Sous les faiblesses de la nature, sous le nuage qui la dérobait à tout regard, l'âme de l'Enfant-Dieu jouissait de la pleine vision du Verbe qui se l'était unie ; et, plongée dans cet océan infini de lumière, engagée dans ces immensités sans limite, elle voyait dérouler à son regard des horizons pour ainsi dire infinis, et goûtait des suavités dont aucune intelligence créée ne pourra dérober le secret. Et comment l'âme de Jésus-Christ, non-seulement durant sa sainte enfance, mais même dès le premier moment de sa conception, n'aurait-elle pas joui de la vue béatifique de l'Essence divine? « La vision de l'Essence divine, dit saint Thomas, vient chez les bienheureux de la lumière qui du Verbe tombe sur eux et les inonde. Mais l'âme du Christ était bien plus étroitement unie au Verbe que n'importe quelle autre créature ; les torrents de la lumière divine l'inondaient donc dans une bien autre mesure, et dans cette lumière elle voyait l'Essence de Dieu, et avec une perfection dont jamais une autre intelligence créée n'approchera K

1 Ide6 plonius reciplt influentiam luminis in quo Deus vidclm ab ipso Yerbo, quam quaecumque alla creatura (D.Tlioin. 6'uiu, (lieolog p. III, quaest. x, ait. i)

Inutile, après ces magnifiques notions, de nous demander si l'Enfant de Nazareth possédait, sous les frêles et humbles dehors du premier âge, une science plus complète et plus sublime que celle de tous les Anges. La réponse est clairement donnée dans ce qui précède. La science de Jésus-Christ surpassait d'autant celle des Anges, que l'union de son âme avec le Verbe était plus étroite que la leur. Une distinction est pourtant à faire ici avec saint Thomas. La science de Jésus- Christ doit être considérée à un double point de vue : quant à la source d'où elle découle, et sous ce rapport elle est de beaucoup supérieure k celle des anges : (juant au mode selon lequel elle est perçue, ou, comme parle saint Thomas, quant au vase où elle s'écoule et qui la contient, sous ce second rapport elle était inférieure. L'ange percevait immatériellement, l'âme de Jésus-Christ percevait selon le mode approprié à la nature humaine, qui perçoit la vérité par l'intermédiaire des sensibles, per convcrsioncm ad phantasmata * .

2, El gratia Dci erat cum illo^. « Nous l'avons vu, dit saint Jean, plein de grâce et de vérité '. » Ce ne sont pas seulement les lumières qui faisaient l'ornement et la gloire de l'âme du saint Enfant de Nazareth : cette âme était le foyer non moins vaste, non moins étincelunt de la grâce divine et de la saint.^tô.

Jésus-Christ en venant au monde avait pris notre nature déchue, ses faiblesses, ses douleurs, ses hontes; il avait adopté la nature, non pas intègre mais pécheresse et vouée à l'expiation ; mais là devait s'arrêter

* D. Thom. Sum. theolofj. p. III, aiurst. xi, art. A. — * Luc.

— ' JoiUl. I.

l'cfTctde cette prodigieuse « participation. » Le péché n'était nullement nécessaire à cette adoption de la race et de la nature d'Adam pécheur, il aurait même contrarié et renversé l'œuvre de la Rédemption. Le frêle et pauvre Enfant de la crèche et de la masure de Nazareth « portait la ressemblance do la chair de péché *, » mais restait lui-même la Sainteté par essence, Sanctus et sanctificans. Qu'eût produit la condescendance impossible de descendre jusqu'au péché ? Le péché, dit saint Thomas, bien loin d'aider à la JRédemption, l'eût empêchée. Il n'était rien dans la démonstration si nécessaire et si soigneusement établie par Dieu de la réalité de l'Incarnation : le péché n'est pas la nature humaine, mais une hideuse et mortelle superfétation. Le péché renversait l'œuvre par excellence du Verbe Incarné, l'éducation divine de l'homme, sa sanctification parla parole et l'exemple : cœpilJcms faccreeldoccre^. Il devait être saint, il devait pouvoir dire au monde : « Qui de vous me convaincra de péché ' ? » Celui qui allait foudroyer les vices des tonnerres de sa parole, et féconder les vertus par les divines influences de ses exemples : ut quemadmodum ego fcci, ita et vos faciatis*. » Saint Thomas conclut : « Le Christ n'assuma donc en aucune manière le défaut de la nature qui est le péché originel et le péché actueP. » Il est d'ailleurs impossible de supposer le péché dans le Verbe incarné. L'union des deux natures est telle en Jésus-Christ, que le péché commis par la ature humaine répandrait ses ombres sur Verbe, ce qui mène à une conclusion aussi absurde qu'elle est blasphématoire. Pas plus que le péché, l'ira-

» Ilcbr. — * Act. I. — ' Jo'.n. viir. — '• Joaa. \ui.-- 5 D.TIioui. Sum. theolog. p. III, quccst. xv, art. 1.

perfection n'était possible dans le saint Enfant de Nazareth, dont l'àine hypostatiquement unie au Verbe était mue et dirigée divinement par lui. Dans ses paroles, ses pensées, ses actes, ses désirs, ses volontés, l'Enfant Jésus accomplissait avec une perfection incompréhensible, toute la volonté du Père qui l'avait envoyé : qus placita sunt ei facio semper^.

Impossible encore de supposer en Jésus-Christ le dérèglement de la concupiscence. Jésus-Christ possédait la grâce et toutes les vertus dans la plus haute perfection possible. Or le rôle de la vertu est d'influer sur la partie inférieure de l'âme, de la tenir sous la juste dépendance de la raison, de comprimer ses saillies désordonnées et de prévenir ses révoltes. Et plus la vertu a d'intensité ■et de perfection, plus sa domination est puissante, l'empire qu'elle exerce absolu, et les sujets qu'elle dirige fixés à leur devoir; plus par conséquent la concupiscence, qui se manifeste dans l'opposition de la nature inférieure au règne de la raison, est amoindrie compi'imce et retenue. En Jésus-Christ l'empire de la vertu était absolu, la domination de la raison sur 1 appétit absolue pareillement; quelle place pouvait l'ester aux dérèglements de la concupiscence? Ajouton s ^luele triste apanage delà nature déchue, la concupiscence, ne fait pas partie de cette nature, mais n'en est, dans 1 "état actuel, que l'affaiblissement et la maladie ; l'Incarnation n'exigeait donc pas que Jésus-Christ l'adoptât comme il adoptait la nature, et sa dignité comme sa mission s'y opposaient^. La concupiscence est un mouvement aveugle et déréglé qui trouble la paix

« Joa.i. viii. — * D. Tho:n. Siini. llifohg. p. III, qu.ost. xv.

Al. 2.

LES RÉCITS DE LA NAISSANCE ô'il

intérieure, contrarie la vertu, prévient et gêne l'exercice de la raison dans l'homme déchu : tristes suites du péché dont la saints majesté du Verbe incarné ne pouvait subir l'atteinte. Il fut donc à jamais impossible de surprendre dans l'Enfant-Dieu le moindre mouvement involontaire et indélibéré ; tout en la partie inférieure de son âme attendait l'ordre de la raison et suivait son appel; l'harmonie était permanente et la paix profonde dans ce divin royaume. L'âme arrêtait ou laissait venir, comprimait ou déliait les mouvements de l'appétit sensitif, et rien ne se produisait dans la région inférieure des sens que par ordre ou avec la permission de la raison, mue elle-même et dirigée par le Verbe de Dieu.

Nous voici amenés à étudier l'intéressante question des passions, dans Tàme divine de Jésus-Christ. Elles y existèrent; il plut au Verbe incarné qui avait pris notre chair dans toute la réalité de sa nature, de prendre notre âme avec tout ce qui la constitue. Il prit donc ces impressions ou pénibles ou joyeuses qui nous traversent 5t affectent parfois notreâme si vivement*. Mais, comme le remarque saint Thomas, ces mouvements de la partie sensitive que nous nommons passions, si l'âme de Jésus-Christ les eut comme nous, il ne convenait pas qu'elle les éprouvât de la même manière que nous : leurs objets, leurs sources, leurs effets, devaient profondément différer. Nos passions nous inclinent le plus souvent au péché : en Jésus-Christ elles ne pouvaient avoir aucune influence semblabrj. En nous ces mouvements font irruption dans l'âme avant que la raison ait pu

• Fuerunt in Cliristo sicut et cetera qiioe ad naturara hominis porliiiont. (D. Thom. Siim. Iheolorj. p. IH, .mcpsl. xv, art. 4.)

3Î2 cmriTRE tuoipikme

les retenir et les r(^frcner ; en Jésus-Christ la r.iîson les tenait dans la plus absolue dépendance. En nous, nonseulement ces flots des passions envahissent l'âme avant que la raison ait eu le temps d'y opposer une digue, mais leur impétuosité entraîne la raison elle-même, lui arrache le sceptre et brise sa domination : en Jésus- Christ, ils ne franchissaient jamais l'inviolable seuil de la partie supérieure ni n'entravaient l'exercice de la raison, ni n'apportaient le trouble et le tumulte dans une sérénité sans mélange^

Passons plus avant. L'âme de Jésus-Christ qui connut les impressions des passions, connut leur contre-coup douloureux. L'âme de Jésus-Christ fut triste, et « l'Homme de douleur » put dire en toute vérité et sous le poids d'une écrasante désolation : « Mon âme est triste jusqu'à en mourir^! » L'Evangélistc rend dans toute sa réalité poignante la situation où se trouvait cette âme abîmée d'angoisses. quand il dit d'elle : « Jésus commença à ressentir la tristesse et la désolation. » A la tristesse se joignit la terreur. « Jésus commença à trembler : » il éprouva ce sentiment indicible de répulsion et d'épouvante qui saisit l'âme en face d'une immense et imminente douleur. Si Jésus connut en son âme l'amer aiguillon de la douleur, il y voulut aussi éprouver les sensations d'une douce et sereine joie. Nous le voyons tressaillir de joie, et laisser échap-

1 D. T'iom. Suin. iheolog. p. III, qurest. xv, art. 4 — * Potuit anima Clirisli inlerius approhendere aliquid ut nocivum, et qunnlum ad se sicul passio et mors fuit, et quantum ad alios sicut pcccatum discipulorum vel eliam Judaîoruin occidenlium ipsum. Et ideo sicut in Christo potuil esse verus dolor, ila puluit in eo esse vera trisiitia. [Sum. iheolog. p. III, quacst. xv, art. 6.)

per le cri de lad rai ration heureuse et satisfaite ; non pas, comme le remarque saint Thomas', que rien de nouveau et d'inconnu pût surprendre Celui qui connaissait tout, mais il daignait faire partager à son âme les sentiments que l'admiration cause dans la nùtre. Enfin l'âme deJésus-Christconnut,nonpasles bouleversements, les agitations et les tempêtes de la colère, mais ses émotions salutaires et ses magnanimes élans. La colère jaillit de deux autres sentiments, la tristesse et le désir de la vengeance. La tristesse, Jésus-Christ l'éprouvait éminemment en face du déshonneur que le péché infligeait à la gloire de son Père ; quant à la vengeance, il en avait la droite et généreuse volonté : de là ces indignations divines qui tombaient en malédictions si terribles sur le Pharisien hypocrite, sur le monde corrupteur des âmes, et qui tressaient des cordes dont les vendeurs du temple étaient flagellés sans raerci^.

Cette dernière étude nous à quelque peu distrait du point principal quç nous traitions. Quel était-il ? La grâce dans Tâme sainte de Jésus-Christ. Cette grâce Tinonda de sa plénitude, mais d'une plénitude à laquelle rien ne peut être comparé. Jésus-Christ eut la grâce à son sommet le plus haut; il l'eut de la manière la plus pnrfnite dont une créature la peut recevoir. Et comment s'en faire une autre idée? Plus on se rapproche du foyer, plus on est inondé de la lumière qui en jaillit; mais qui plus que la sainte Humanité s'approcha du Verbe? qui en reçut par suite de plus puissantes inlluences? qui fut inondé dans une plus large mesure de sa lumière infinie, et sacré de son onction divine? Considérons de

«D.Thoai. Swn. Iheolog. p. III, imrosl.xv, aruS.— ^ D. Tiioui. in Mtijislr. Svn'.enl, disl. XV, qaccôl. ii, arl. 2.

pljs que l'âme de Jésus-Christ recevait la grâce à cliargc de la déverser sur le monde ; toutes les créatures devaient recevoir de Jésus-Christ leur sanctification et leur salut. Le feu qui communique aux autres corps sa chaleur n'est-il pas lui-même le plus enflammé et le plus brûlant d'eux tous ? Ainsi Jésus • Christ par qui sent sanctifiées toutes les créatures, est saint d'une sainteté spéciale et dont n'approche aucune autre sainteté'. Cette dernière idée, saint Thomas la développe dans un article spécial de sa Somme théologi/jue. Sans doute, si l'on considère le sujet de la grâce, la grâce n'est pas spéciale à Jésus-Christ, puisque de lui elle s'écoule sur une multitude d'êtres qu'elle transfigure et déifie. Mais si l'on prend garde à Vintciisilé de la grâce, la grâce devient alors pour Jésus-Christ un patrimoine inaliénable et exclusif^. Ainsi, une telle plénitude de grâce habituelle et de grâce actuelle fut accordée à l'Humanité sainte, que ni les hommes ni les anges réunis n'en peuvent approcher : plénitude telle, que du premier instant où elle fut donnée, elle ne fut plus susceptible d'aucun changement et d'aucune augmentation 3. A la grâce infinie de l'union hypostavique, à la

• D. Thom. Siim. Iheolog. p. III, quK3St. vu, art, 9. — * E-t îiarlo ipsii's gralicc dicilur esse pleniludo graliaî ex eo quod {Ui» quis pcrlingit ad suiumum graliae et quantum ad essentiani el quantum ad virtulcm; quia scilicet habet graliam el in maxima excellentia quâ polest habcri, et in maxima exlensione ad omnes gralio! eircctus. Et lalis gratiîe plcniludo est propria Christo - 8 Monsura unlcuique formaî praîfigitur per coniparalioiicm ad feuum li.iem, sicut non est major gravitas quam gravitas terrai quia non polest esse inforior loous loiX) lerrœ. Finis aulemgratiie osl uuio crcatura; ralionalis ad Deum. Nm |)olcst aulom oss? DOC i;i'.cll:ji m ijor uuio crcaluraî ratioualisad Doura quam q-ato

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grâce habitaellc et actuelle accordée dans une plénitude entièrement inconnue à quelqu'autre créature que ce puisse être, s'ajoutait dans rame de Jésus-Christ la plénitude des dons du Saint-Esprit. Toutes les grâces que la théologie nomme gratis datx et avec lesquelles l'homme, pour l'exaltation de l'œuvre divine, est muni des pouvoirs extraordinaires de Dieu ces grâce? étaient toutes réunies en Jésus-Christ comme en leur centre. Ces grâces n'étaient pas en lui à l'état transitoire, mais à l'état fixe et permanent. Quand, à l'âge de douze anS; l'Enfant Jésus émerveillait les docteurs par sa science des Écritures, il ne faisait que découvrir une parcelle du trésor dont il ne cessait d'être possesseur. Quand l'Évangéliste fait la remarque que des vertus s'échap' paient de lui et guérissaient toute infirmité, il rendait cette vérité splendide que l'âme du Yerbe incarné était le permanent réceptacle de toutes les puissances miraculeusesréunies. Le miracle, si l'on peut s'exprimerainsi, eût été en Jésus-Christ qu'il n'en fît pas.

3. Il nous reste à rendre compte du dernier mystère de la Sainte Enfance formulé par ces paroles de l'Évangéliste : Et Jésus proficiebat sapientiaet œtate et gratia apud Dcum et apudkonijnçs. Il ne peut s'agir ici d'un accroissement de grâce telle que le définit la théologie : nous venons de voir que, dès sa conception et sa première enfance, Jésus-Christ l'avait reçue dans une mesure qiù ne laissait place à aucune modification ni à aucune augmentation. Jésus-Christ posséda dès le commenceest in persona. Et ideo gralia Chrisli pcrlingit ad summam mensuram gralix. (D. Tboin. Su n. Ihcolog. p. III, quœst. vu art. \%)

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