LA VIE CHRÉTIENNE
Tiré da Commentaire de taint Thomas sur saint Paul.
Lorsque saint Paul dit (au vers. 4, chap, vin) que le salut est à nous « si nous ne marchons pas selon la chair, » il montre que pour éviter la condamnation, participer à la rédemption de Jésus-Christ et obtenir le salut éternel, il faut de toute nécessité renoncer à la vie sensuelle, à la vie terrestre, à la vie animale, qu'il nomme ici prudence de la chair. Voici donc son raisonnement : J'ai avancé que la sainteté par l'accomplissement de la loi est en nous, si non-seulement nous sommes incorporés à Jésus-Christ, mais de plus si nous ne marchons pas selon la chair, mais selon l'Esprit; c'est-àdire si, en tout, dans tout l'ensemble de notre conduite, nous n'obéissons pas aux convoitises de la nature, aux volontés perverses de la chair, mais si nous suivons les inspirations de l'Esprit-Saint. C'est là le grand et unique principe de la vie chrétienne tout entière. Qu'est-ce
que la vie chrétienne. Quel est son but ? à quel terme prétend-elle aboutir? Sans doute la possession de l'éternelle vie. Or où aboutit la vie teriestre et sensuelle? ù la mort. Ceux « qui sont selon la chair, » c'est-à-dire ceux qui sont soumis à la chair comme ses sujets, « do tels hommes ne sont pas serviteurs de Dieu mais esclaves de leur ventre; » « ils ne goûtent que les choses de la chair, » c'est-à-dire qu'ils n'approuvent et ne jugent bon que ce qui est selon la chair. « Vous ne goûtez point les choses de Dieu, est-il dit d'eux dans l'Evangile, mais seulement celles des hommes ; » et encore : « ils sont habiles à faire le mal. >» — Tout opposés à ces hommes charnels sont les hommes de l'Esprit, de la foi, les fidèles, les chrétiens. « Ceux-là goûtent les choses de l'Esprit; » ils ont un sens droit dans les choses surnaturelles. « La prudence de l'Esprit est vie et paix.» Cette prudence est en nous quand, nous plaçant en face de notre fin véritable qui est une béatitude éternelle, nous harmonisons nos jugements, nos volontés, nos actes avec cette destinée éternelle, et nous coordonnons tout vers cette fin.
Voilà la prudence que saint Paul appelle « la vie; ■ car elle est en nous un principe de grâce, par conséquent de gloire, par conséquent de vie, d'après ces paroles de l'Apôtre aux Galates : « Celui qui sème dans l'Esprit, de l'Esprit recueillera la vie éternelle. >> Cette prudence est nommée aussi « paix, « car aux âmes surnaturellement prudentes la paix du Saint-Esprit est donnée. « Abondante paix, dit le psalmiste, à ceux qui aiment votre loi, ô Seigneur. >
L'Apôtre prend une voie nouvelle pour nous démontrer d'une part que la vie terrestre et animale mène à la mort, et de l'autre que la « vie de l'esprit, » <• la i ru-
dence de l'esprit » mène à la gloire éternelle. Vivre de la vie terrestre en dehors des devoirs, des espérances, des vertus de la vie chrétienne, c'est pour l'Apôtre vivre en ennemi de Dieu. La prudence de la chair est mort, en ce sens qu'elle est l'adversaire, l'ennemie, de Dieu, et que quiconque se fait l'ennemi de Dieu doit périr, c Quant à mes ennemis, dit Dieu dans l'Évangile, qui n'ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les et faites- les mourir en ma présence. » Et pourquoi ce sinistre terme de l'inimitié avec Dieu ? C'est que Dieu seul est notre vie : « lui-même est notre vie, » dit l'Ecriture. Et pourquoi la vie sans religion est-elle par le fait seul ennemie de Dieu ? c'est, dit l'Apôtre, continuant à développer sa profonde doctrine, qu'elle n'est pas soumise à la loi de Dieu. Haïr Dieu en lui-même est impossible puisqu'il est la Bonté par essence ; mais tout pécheur le hait en tant qu'il se fait l'adversaire du divin commandement. L'adultère hait Dieu en tant qu'il hait ce précepte : « Vous ne commettrez point d'adultère. » C'est de cette manière que tous les pécheurs qui ne veulent point se soumettre à la loi de Dieu, sont les ennemis de Dieu, c Vous faites alliance avec ceux qui haïssent le Seigneur. < » C'est ainsi bien légitimement que saint Paul parle à'iniinitié avec Dieu chez ceux qui ne se soumettent pas aux lois de la vie chrétienne voulue, définie, ordonnée par Dieu.
Tels sont les hommes sans vie chrétienne, ennemis de Dieu et voués à une irrémédiable mort : finis illorum mors est. Mais le vrai fidèle quel sera-t-il? Qu'est-ce que la vie chrétienne, « la vie de l'esprit, « la prudence Ce l'esprit ?» « Pour vous, dit l'Apôtre, dépeignant
' Paralip. xis.
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l'état du fidèle et le fond de la véritable vie chrétienne, pour vous, vous n'êtes pas dans la chair, » c'est-à-dire les vices de la chair, d'après ce passage de la première Épître aux Corinthiens : « La chair et le sang ne posséderont point le royaume de Dieu. » Pour vous, « vous n'êtes point dans la chair, » vous ne vivez dans aucun des vices delà chair. Autre condition de la vie chrétienne : vivre selon l'Esprit. L'Apôtre montre combien est essentielle cette condition quand il ajoute : « Si quelqu'un n'a pas l'Esprit du Christ, celui-là n'est pas au Christ. >» De même que le membre qui n'est pas vivifié per l'esprit qui anime le corps n'est plus au corps, de môme l'homme qui n'est pas vivifié par l'Esprit du Christ n'est pas membre du Christ. « Nous connaissons, dit saint Jean, que le Christ demeure en nous en ce qu'il nous fait participer à son Esprit. »
Voilà la vie chrétienne dans ses devoirs et ses vertus. Elle est le contre-pied da la vie terrestre; elle est « esprit ; elle se dirige d'après les pensées et les inspirations de l'Esprit de Dieu ; elle reproduit avec une perfection divine les vertus mômes de Jésus-Christ; elle nous fait devenir célestes et déiformes ; elle nous élève à d'incommensurables hauteurs au-dessus des sens, des biens terrestres, du monde, et elle nous porte jusqu'à la gloire et la sainteté mômes de Dieu. Quelles sont les espérances de cette vie? Quel est le prix que Dieu y propose? Ecoutons encore l'Apôtre et le Docteur Angélique qui le commente. Quand l'Apôtre dit : « Si le Christ est en vous; » par ces simples paroles il nous insinue le premier et le plus précieux elTet de la vie chrétienne : la délivrance de l'antique condamnation prononcée contre la race humaine coupable, le recouvrement de l'innocence, et avec elle de l'amitié de Dieu. Après cet
effet général, principe et fondement de tous les autres, l'Apôtre nous en signale deux nouveaux que voici. Nous sommes, pour l'avenir, délivrés de la mort corporelle : pour la vie présente, nous sommes délivrés de ce que les peines et les tribulations ont de douloureusement stérile pour les hommes sans relip;ion. Quant aux premiers de ces bienfaits de la vie chrétienne, la délivrance future de la mort corporelle, voici dans son ensemble la doctrine de l'Apôtre. Vivre en chrétien, c'est avoir en soi l'Esprit du Christ ; avoir en soi l'Esprit du Christ, c'est être en conformité et en ressemblance avec le Christ. Or le Christ, qui était « plein de grâce et de vérité, » n'en portait pas moins la ressemblance de la chair du péché, et pour cela le Christ mourut. Vous de même, dont la chair est une chair de péché, vous mourrez. « A cause du péché » votre corps mourra sans doute d'après l'antique sentence : « Au jour où vous mangerez du fruit, vous mourrez de mort. » Mais dans 2e corps que le péché livre au trépas, la grâce a déposé un impérissable germe de résurrection et de vie. Saint Paul continue : « votre corps, il est vrai, est mort à cause du péché, » « mais si l'esprit de Dieu habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus-Christ d'entre les morts, vivifiera aussi vos corps mortels. » Ce que Dieu le Père fait dans le Fils, il l'accomplira aussi en nous. « Celui qui a ressuscité Jésus-Christ, vivifiera aussi vos corps mortels. » Saint Paul ne dit pas : « vos corps morts, » mais bien : mortels, » parce que dans la résurrection il ne sera pas donné seulement à nos corps de n'être plus morts, mais aussi de n'être plus mortels, c'est-à-dire sujets de la mort, ni soumis à son empire. Par la puissance de la résurrection nous devenons ce qu'était Adam avant son péché. Et cela, à cause de l'Esprit qui
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habite en nous. » Un prophète avait annoncé cette puissance de la grâce dans la chair déchue de l'homme réhabilité par la rédemption et la vie chrétienne: « Je vais envoyer un esprit en vous et vous vivrez ; » et cela, « à cause de l'esprit qui réside en vous, » c'est-à-dire à cause de la dignité que reçoivent nos corps lorsqu'ils sont devenus les temples de l'Esprit-Saint. Quant à ceux des membres de l'Eglise qui n'ont pas été le temple de l'Esprit-Saint, ils ressuscitent sans doute, mais non pas de la résurrection impassible et glorieuse '.
Après la délivrance de la condamnation antique; après la garantie de la future résurrection de nos corps, la vie chrétienne produit sur notre vie présente un doux et précieux effet : elle donne le change à nos douleurs, elle les transfigure, elle leur ôte leurs plus poignantes angoisses, elle y apaise d'amers désespoirs. Nous devons souffrir. Le Christ, qui est l'héritier premier de la gloire, n'est parvenu à son héritage qu'après avoir souffert: « ne fallait-il pas que le Christ souffrît et qu'il entrât ainsi dans la gloire? >• Or il est de toute impossibilité que nous entrions dans l'héritage à d'autres conditions que celles acceptées et subies par Celui dont nous ne sommes que les frères d'adoption et les cohéritiers par grâce. C'est donc «« par beaucoup de tribulations qu'il nous faut entrer dans le royaume do Dieu. » Nous ne recevons pas dès cette vie un corps impassible et immortel : c'est afin de pouvoir souffrir avec le Christ. Aussi saint Paul dit-il, parlant de l'héritage à obtenir : «« pourvu que nous souffrions avec le Christ, » pourvu que nous supportions patiemment les épreuves de la vie présente. Affreuse quand elle assaille
«D. Thom. Comment. Epist. ad Rom. cap. viii, loc. 4.
l'homme sans religion, la souffrance, que tous doivent également subir, prend pour le chrétien un visage plus doux et porte des coups dont une main mystérieuse amortit la violence. ■ J'estime, dit TApôtre, que les souffrances de la vie présente n'ont aucune proportioa avec cette gloire future qui sera révélée en nous. » Quatre circonstances révèlent la grandeur de la gloire future, fruit de la souffrance, et ces quatre circonstances sont merveilleusement propres à adoucir l'amertume de nos plus cruelles tribulations- Cette gloire qui suivra nos souffrances, c'est la gloire future^ celle qui s'obtient après le temps présent; or après le temi» présent, il n'y a plus que l'éternité; tout ce qu'on obtient alors est éternel : à raison de sa durée, cette gloire surpasse donc les douleurs présentes cc::.:;.e rétemité surpasse le temps, t Les afflictions coui'o- : légères de la vie présente produisent en nous on i : e éternel dune sublime et incomparable gloire. » Ea second lieu, c'eat la dignité de cette gloire qui la relève liU-dessus de toutes les choses présentes. L'Apôtre dit « la gloire ; « ce qui nous donne à entendre à quelle éclatante dignité les élus seront élevés. ■ Les saints triompheront dans la gloire. » Remarquons, en trr».sième lieu, la manifestation de cette gloire. Si actuellement les âmes saintes possèdent la gloire, cette gloire est cachée en eux. Alors cette gloire éclatera, elle bril- Icra devant lunivers tout entier; tous, bons et méchants, la contempleront avec stupéfaction. Quatrièmement enftn, l'Apôtre nous fait remarquer la cmié de cette gloire. Elle est * en nous. > La gloire du monde est vaine, pourquoi ? c'est qu'elle n'est pas t en nous. ■ elle 1 cside dans les choses extérieures, par exemple dans le faste de l'opulence ou le bruit de la renommée, t Ils se
glorifient, dit le psalmiste, dans la grandeur de leurs richesses. » Notre gloire à nous nous sera inhérente, suivant le mot de saint TjUC : « le royaume de Dieu est au dedans de vous. »Yoilà comment, terribles à l'homme sans religion, les souffrances sont pour le chrétien bien au-dessous de toute comparaison avec la grandeur de la gloire future. Si nous considérons ces épreuves en tant que nous nous y soumettons de bon cœur pour Dieu, par un effet de l'amour que l'Esprit-Saint produit en nous, nous pouvons par elles mériter la gloire éternelle d'un mérite condignitô, car cet Esprit est la source de ces eaux « qui jaillissent, comme dit saint Jean, jusqu'à la vie éternelle '. »
Concluons. Lorsque l'Apôtre dit : « Ainsi donc, mes frères, nous ne sommes pas redevables à la chair, etc.,» il tii'e un corollaire de toute la doctrine qui précède. J'ai avancé, dit-il, que par l'Esprit-Saint nous obtenons les plus immenses biens, tandis que par la « prudence delà chair » nous sommes conduits à la mort. Par la vie chrétienne, qui est la vie « de l'esprit, » nous acqué* rons les plus magnifiques richesses et les allégements les plus suaves et les plus vivifiants; d'autre part, par la vie terrestre, charnelle, sans foi, sans religion, nous aboutissons à des châtiments éternels. Que conclure? sinon qu'en reconnaissance des biens infinis que l'Esprit de Dieu nous procure, nous devons vivre selon les maximes de cet esprit de Dieu, et que, par la terreur dont les suites de la vie charnelle nous doivent frapper, nous devons fuir avec horreur cette détestable prudence de a ihair, cette vie des sens, cette sagesse de perdition
* D, Thom. Comment in D. Paul. Epist. ad Rom. «p. v:i' lo--. 3.
et de mort? « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez d'une double mort : de la mort de lacoulpe dans la vie présente, et delà mort de la damnation dans la vie future. « Mais si dans l'Esprit, » dans la vie chrétienne et saintement mortifiée, sevrée des fausses joies du monde et des honteuses ivresses de la volupté, « vous tuez les passions de la chair, vous vivrez : » vous vivrez de la vie de la grâce ici-bas, et de la vie de la gloire dans l'éternité *.
Appendice B