‹ Jésus-Christ (volume 3)Chapitre 5 sur 32 · LE VERBE DANS LE SEIN DU PÈRE · texte numérisé non relu

LE VERBE DANS LE SEIN DU PÈRE

I. — Ahl c'est ici qu'il nous faudrait répéter les paroles du grand Apôtre : Je tombe aux pieds du Père de Notre Seigneur Jésus-Christ^ de qui vient toute paternité au ciel et en la terre... afm qu'il vous donne la grâce de comprendre avec tous les saints ce qu'il y a de vaste, d'étendu, de sublime, de profonde II nous faut franchir les distances de l'infini; il nous faut pénétrer en plein cœur de l'inaccessible lumière^, et là, contemplant face à face la gloire du Seigneur, scrutant les profondeurs mêmes de Dieu ', décou-

> Ephe3. m, 14. — * I Tim. vi, IG. — M Cor. ii.

vrant le grand secret caché dés les siècles dans le sdn de Dieu\ voir dans l'Être même de Dieu, l'inelTable mystère de l'éternelle génération du Verbe :

Au commencement était le Verbe...

1. Que veut dire cet emploi du mot Verbe pour signifier le Fils de Dieu ? Quels sens profonds renferme-t-il? quelles harmonies nous doit-il révéler ? Car nous ne nous arrêtons pas à une querelle assez misérable de l'exégèse rationaliste qui prétend voir dans ce mot de Verbe quelque réminiscence de Platon et un plagiat fait à l'école d'Alexandrie. En face des splendeurs toutes divines dont saint Jean nous inonde, cette minutie disparaît. Si Platon a parlé d'un loyo;; et saint Jean employé le même mot, ce mot n'a, dans le philosophe grec, qu'une portée restreinte et une signification indécise; dans saint Jean, le Verbo est le Fils même de Dieu, égal, consubstantiel, éternel, infini, créateur, providence, dominateur suprême de l'Univers, vrai Dieu de vrai Dieu. Mais laissons cela et entrons avec saint Thomas dans les sens et les harmonies du mot de Verbe choisi parl'Évangéliste pour désigner le Fils de Dieu et son éternelle génération 2.

Le Verbe était en Dieu. Dieu a un Fils. « Le Seigneur m'a dit : ta es mon Fils ; je t'ai engendré aujourd'hui 3. » «< Avant l'aurore je t'ai engendré de mon sein-|. » Ce Fils « est l'éclat de sa gloire et la figure de sa substance : Il porte tout par un mot de sa puissance 11 est d'autant plus élevé au-dessus des Anges

i Eplies. m. — * D. Thom. Comment, in Joan. — ' Psa!. II, 7. -*Psal. CÎX,3.

i ciiAiMTiis rni;M!i:a

.jue plus grand est le nom dont 11 a hérite. Uar auquel des Anges a-t-il jamais été dit : Tu es mon Fils, tci , et c'est moi qui t'ai engendré aujourd'hui? — et encore : Je lui serai un Père, et il me sera un Fils. Et quand de nouveau il introduit son premier-né dans le monde, il dit : Que tous les anges de Dieu l'adorent ! Aux anges, il parle ainsi : Dieu fait de ses anges des esprits, et de ses ministres des flammes ardentes ; mais d^î son Fils Ton trône, ô Dieu, est aux siècles des siècles... et encore : C'est toi, ô Seigneur, qui au commencement as fondé la terre, et les œuvres de tes mains sont les cieux'. »

Dieu a un Fils. « Pourquoi Dieu n'aurait-il pas de Fils? Pourquoi cette nature bienheureuse manqueraitcUo de cette parfaite fécondité qu'elle donne à ses créatures? Le nom de Père est-il si déshonorant et si indigne du premier Être, qu'il ne puisse convenir selon sa propriété naturelle? « Moi qui fais enfanter les autres, ne pourrai-jc pas snfanter moi-même 2? » Et s'il est si beau d'avoir, de se faire des enfants par l'adoption, n'est-il pas encore plus beau et plus grand d'en engendrer par nature ^. »

2. Mais quelle idée assez sublime, assez pure nous pourrons-nous faire di cette génération? Arrière les idées grossières de la chair et du s mg ! Elles ne rendent rien de si divines et de si hautes opérations. En Dieu tout est esprit, rien n'est matière. Laissons même les images plus spiritualisécs de la pure et délicate vapeur (jui s'échappe du sein des mers ; ou de ce rayon élincclant qui jaiUit du soleil et est comme son fils; ou de cette empreinte qui raiiroduit si fidèlement l'objet sur

« ll<:hv. I. — - U-di, LXvi, 9, — ' Bosquet, Llcv. //, 1.

lequel on l'applique ; ou de ce limpide miroir qui rend avec une vérité si vivante la figure qui ne place sous son regard. Élevons-nous d'un vol jusqu'à une image plus parfaite et une comparaison plas saisissante

Le Verbe était en Dieu. Moi aussi, homme créé à la ressemblance de Dieu et fait à son image, moi aussi j'ai mon verbe, fruit de mon intelligence, et comme son fils. Je pense : cette pensée jaillie de mon esprit devient sa production, demeure en lui ; mon Verbe, ma pensée, est en moi. Et, je le sens, j'ai pour ce fils né en moi toutes les effusions d'un parternel amour. Ainsi suis-je l'image et la ressemblance de Dieu. Mais à Dieu ne plaise que j'outre cette ressemblance jusqu'à me conv parer à Dieu, égaler les phénomènes de mon âme aux substantielles et infinies opérations de la Divinité, et la génération de mon verbe à l'éternelle, divine, infinie génération du Verbe Fils de Dieu ! En moi ce vcibe reste imparfait. Lentement, péniblement formé par le travail de mon intelligence, il garde toujours la trace de l'infirmité où il fut enfanté. En Dieu la pensée, le Verbe est grand comme lui-même ; il sort de lui d'un seul coup, d'un seul acte, parfait comme son principe, grand comme le sein où il fut engendré, éternel, infini. Dieu comme son Père, « Dieu de Dieu et lumière de lumière. » « Dieu qui pense substantiellement, parfaitement, éternellement, et qui ne pense et ne peut penser qu'à luimôme, en pensant conçoit quelque chose de substantielj de parfait et d'éternel comme lui. C'est là son enfantement, son éternelle et parfaite génération; caria nature divine ne connaît rien d'imparfait, et en Elle la conception ne peut être séparée de l'enfantement ^.. »

« Bossuot, Etév. Il, 4

b ciiAPiTiiE p::emiEu

•• Qui est porté dans un sein immense est aussi grand et aussi immense que le sein où il est conçu, et n'en peut amais sortir. Dieu l'engendre, Dieu le reçoit dans son sein, Dieu le conçoit, Dieu le porte. Dieu l'enfante'.» — En moi, ma pensée, mon Verbe n'est pas coexistant à mon intelligence. Il n'y a qu'un instant ce Verbe n'était pas en moi ; il n'existait pas encore, il dormait lans ce chaos immobile et sombre que l'école appelle in polentia. En Dieu le Verbe est cooterncl au principe d'où il jaillit : in principio eral Verbum. Dieu n'a jamais été sans sa pensée, sans son Verbe. « Dès que la lumière est, elle éclate... Or Dieu est une lumière où il n'y a pas de ténèbres : une lumière qui n'étant point faite, subsiste éternellement par elle même et ne connaît ni commencement ni déclin. Ainsi son éclat, qui est son Fils, est éternel comme lui, et ne se divise pas de sa substance -. » — Enfin, en moi ce verbe est un accident; il n'est point une substance : produit fugitif, être éphémère, vapeur inconsistante, il naît et s'évanouit, l'instant qui le produit l'emporte loin de moi et l'ensevelit pour jamais. En Dieu, le Verbe est consubstantiel : il 3oexiste, il est infini, il est éternel : il est le Dieu vivant comme le Principe vivant et éternel qui l'engendre. « Voilà son nom : c'est le Verbe, c'est la Parole ; .a Parole, dis-je, par laquelle un Dieu éternel et parfait se dit lui-même à lui-même tout ce qu'il est ; et conçoit, et engendre, et enfante tout ce qu'il dit : enfante par conséquent un parfait, un coéterncl, un coesscQtiel et consubstantiel ' <>

« Bossucl, Élév. — ' Dossuet, /'/c'i'. — ' Dossuet, /:/t'i'. — Thona. Coimiunt. in Joan. cap. i.

II, — Dans le principe était le Verbe. Continuons a méditer dans ces profondes et mystérieuses paroles l'éternelle génération du Verbe et ses divins attributs, « Trois grandes révélations nous sont faites dans ces mots : in principio erat Verbum où nous apparaissent à la fois la toute-puissance créatrice, la consubstantialité, l'éternité du Verbe de Dieu fait homme ^. » — In principio. Le Verbe est au sommet de toutes choses : il est le foyer de toute vie, le centre où tout vient aboutir : Créateur, Dominateur, lUuminateur, Vivificateur universel. Au ciel et sur la terre, tout émane de lui, tout a en lui son principe : il est principe de tout, il est tout en toutes choses, « Jésus-Christ est la tête qui fait que le corps entier, uni et lié dans toutes ses parties, grâce aux jointures qui se prêtent un mutuel secours, reçoit par le fonctionnement de chaque membre dans une mesure proportionnée, la croissance qui le fait se développer et grandir dans la charité -. » « Dieu l'a constitué à sa droite au plus haut des Cieux, au-dessus de :oute Principauté et de toute Puissance, et de toute Vertu, et de toute Domination, et de tout nom qui est .lommé non -seulement dans ce siècle, mais encore Jans le siècle futur. Et Dieu a tout mis à ses pieds, et Il l'a donné lui-même pour tête à toute l'Église; l'Église qui est son corps et sa plénitude, et Lui qui est la plénitude de tout en toutes choses 3. » « Il est le premier-né de tbute créature; car en lui tout a été fondé au ciel et sur la terre : les choses visibles et les invisibles, soit le? Trônes, soit les Dominations, soit les Principautés, soit les Puissances, Tout est par Lui, tout a été créé en Lui, et Lui est avant toutes choses, et toutes choses existent

» D. Tlioni. Comment. inJom. cap. i. — s Ejihos. — » Eplic?

par Lui. H esi lui-même la tôte du corps de Clîglise : 11 est principe, Il est le premier-n6.... En toutes choses il a le principat, car il a plu à Dieu qu'en lui résidât toute la plénitude'. «—Quittons maintenant les confins des choses créées et pénétrons dans la divine Essence. Dans le principe était le Verbe. Le Verbe Incarné disait de ]{i'\ : Comme je vis par mon Père, ils vivront •par moi 2. Principe de toutes choses, le Verbe a luimôme pour principe le Père qui l'engendre. Il tire tout de ce Père. « Je suis dans mon Père, dit-il, et mon Père est en Moi. » « Qui me voit, voit mon Père. >• a La véritable paternité est en Dieu qui, engendrant son fils de tout son fonds, lui donne toute sa substance, tout son être, par conséquent toute son éternité; et le fait être, non-seulement son égal, mais encore vu avec lui. 0 Père, votre manifestation c'est votre Fils, « c'est le miroir sans tache de votre » incompréhensible « majesté, » de votre beauté immortelle, « l'image de votre bonté parfaite, la douce vapeur, l'émanation de votre clarté, et l'éclat de votre éternelle lumière : »> en un mot votre pensée, votre conception, la parole substantielle et intérieure par laquelle vous exprimez tout ce que vous êtes parfaitement et exactement, un autre vous-même, qui sort sans diminution, sans interruption, sans retranchement du fond de votre substance '.« — Enfin ce mot : in principio nous formule l'éternité du Verbe*. Il était avant toutes choses. Remontez les siècles : // était. Reculez autant que vous le pourrez la borne des temps : Il était. Assistez à la formation même des siècles : Il était, et « c'est par lui que les siècles eux-

Colûss.— * Joan.— » Rossuei, Eléc— * D. Thom. Comment. in Joan. cap. i.

mêmes ont été formés '. » Il est donc avant toutes cho ses : son Père « l'engendre devant l'aurore : » Il l'engendre « dans un aujourd'hui » éternel, « Sa sortie est dès le commencement, dès les jours de l'éternité, » parce que l'éternité est la substance de Dieu ; et quiconque est sorti de Dieu et de sa substance en sort nécessairement avec une même éternité, une même vie, une même majesté. Car si un père transmet à son fils toute sa noblesse, combien plus le Père éternel communiquet-il à son Fils toute la noblesse avec toute la perfection et l'éternité de son être. Ainsi le Fils de Dieu nécessairement est coéternel à son Père ; car il ne peut rien y avoir de nouveau ni de temporel dans le sein de Dieu : la mutation et le temps dont la nature est de changer toujours, n'approchent point de ce sein auguste; et la même perfection, la même plénitude d'être qui en exclut le néant, en exclut toute nature changeante : rien ne s'écoule dans son être, rien n'y arrive de nouveau, et ce qu'il est un seul moment, si on peut parler de moment en Dieu, il l'est toujours. Au commencement le Verbe était. Jésus-Christ est donc comme son Père « Celui qui est, » et qui « était » ; il est Celui dont l'immensité embrasse le commencement et la fin des choses; et comme Fils, et étant de môme nature, de même substance que son Père, il est aussi de même être, de iiiéme durée et de même éternité -. »

Et le Verbe était en Dieu ; ou, s'il fallait traduire le mot apud dans toute sa force naturelle, « le Verbe était chez Dieu. » Nous venons de voir l'égalité des personnes; l'égalité parfaite du Père et du Fils ; un autre point du dogme catholique reste à établir : la distinction des

» llebr. I. — » Bossuel, li:iév II

^Q CHAriTRE rnEMIER

(Jeux divines rersonncs qui fuit que ni le Père n'est le Fils, ni le Fils n'est le Père Cette révélation nouvelle nous est faite dans ces mots : et le Verbe était en Dieu liC Verbe n'est pas en Dieu en ce sens que confondu avec Dieu, il perde sa personnalité, il disparaisse et soit anéanti comme personne divine : H est chez Dieu. C'est comme un hôte auguste qui habite, réside, en Dieu, chez Dieu; et conséquemment est distinct de celui chez lequel il est. Deux expressions nous formulent donc avec une précision merveilleuse les deux points essentiels de la vérité catholique. Tout à l'heure saint Jean disait du Verbe : in principio erat Vcrbum : voilà l'unité de la nature; voilà la consubstantialité du Verbe; voilà l'égalité parfaite des deux personnes divines. Mais sont-elles unies à ce point d'être confondues? A Dieu ne plaise! Et Verbum erat apud Dcum, continue l'Evangéliste, fixant ainsi avec la dernière précision la distinction des personnes dans l'unité de nature. Saint Thomas conclut : Sic erat in Pâtre pcr consubstantialitatem nalurx quod tamen est apud ipsum per distinctionem nalurx >.

» D. Thom. Comment. inJoan. cap. i, Icc. I.— Le grand docteur diivcloppe ainsi loule sa pensée dans le môme commentaii-c : «Sclendum eslaulem circa hoc quod hase prœposilio apud quamdam conjunclionem rui significataî per rectum ad rcn significalam nor obliquum imporlat, sicut haec prajposilio in, sed dilTerenlcr, quia hœc prscposilio in signilicat quamdam conjunclionem inirinsecam , haec vero prœpositio apud quodamraodo extrinsc am conjunclionem importai. Et ut.'umque dicimus in dlvinis : Scilicot filium esso m patro, et esse apud patrem ; et intrinsecum qui«loui ad consubstantialilatom pertinol; exlrinsecum vero (ut sic loqui liccat cum improprie in divinisdicalur exlrinsecum) non nibi ad iisiinclioncm fiersonalem rcferlur cum (ilius a patro soluni uer

LA PREFACE DE SAINT JEAN tl

Mais creusons plus encore ce mot. Être reçu chez quelqu'un implique de quelque manière autorité en c^lul qui reçoit, et de quelque manière aussi dépendance en celui qui est reçu. Et le Verbe était chez Dieu. Ah! sans doute, égal à Dieu, infini, éternel, Dieu de Dieu ; mais néanmoins reconnaissant son Père pour son principe, et en ce sens et sous ce rapport dépendant de Lui. Cette signification profonde donnée par saint Hilaire est ainsi formulée par le Docteur angélique. Licet Verbum careat initia durationis^ non tamen caret principio, vel auctore : erat enim apud Deurn ut apud

auctorem Sic ergo per clausularn hanc : et Verbum

erat apud Deum, ostenditur auctoritas Patris ad Verbum \ C'est bien là la pure et stricte doctrine, la révélation véritable : mais que l'hérésie sera habile et audacieuse à en faire une arme contre Jésus-Christ ! qu'elle se croira forte de cette explication pour nier la consubstantialité du Verbe, son égalité avec le Père, sa divinité! Saint Jean lui oppose la plus infranchissable barrière dans les mots qu'il ajoute de suite après : Et le Verbe était Dieu; et dans ces autres où il résume en une seule proposition toutes les sublimes révélations qu'il vient de faire : Hoc erat apud Beurra.

in. — Arrêtons-nous un instant encore sur ce mot Verbum donné au Fils de Dieu ; cherchons-en les signi» fications profondes et les divines harmonies.

ongmem distinguatur ; et ideo perutrutnque istorum, et consubstaatialitas in natura designatur et distinctio la personis.... Ideo Evangelista in hoc loco specialiter ista praepositione apud usus est ut distinctionem personae fllii a pâtre iosinuaret. » > D Thom. Comment, in Joan. chq.i. lec. 1.2

A ce mot de génération, l'intelligence humame, toujours tributaire dos grossièretés de la chair, pouvait descendre aux idées basses de la génération terrestre : saint Jean la relève, lui fait prendre l'essor au-dessus de toutes les similitudes de l'ordre matériel, et la place dans les régions de l'esprit. Dieu est Esprit : la génération en Lui sera un acte tout spirituel et tout pur , et s'il nous en faut chercher quelque idée et quelque image, c'est dans notre âme, dans la partie toute immatérielle de notre être que nous la pourrons trouver. Notre verbe, sans toucher aux bassesses et aux infirmités de la chair, sort de notre intelligence par une génération toute spirituelle et toute virginale. En Dieu, concevoir, c'est penser. Dieu pense ; il pense infiniment, éternellement, substantiellement : cette Pensée est le Fils de Celui qui est l'Intelligence infinie. Son Fils, c'est la Parole qu'il se dit à lui-même de lui-même : Parole infinie par laquelle il exprime tout ce qu'il est, dans laquelle il se reproduit d'une manière adéquate avec une infinie perfection ; Parole substantielle, vivante, éternelle, qui devient son Verbe, son Fils. Tels sont les sublimes mystères enfermés dans ce mot Vcrbum et la première raison du choix qu'en a fait saint Jean.

Uneseconde, moins profonde, nous est pms précieuse, car elle nous touche de plus près. Le Fils de Dieu devait descendre parmi nous, se mêler à la foule de ceux qu'il ne rougit pas de nommer ses frères*. Mais que venait-il faire en ce monde? Sans doute sauver le monde, le racheter, le purifier, le laver dans son sang et le couvrir de sa gloire. Mais est-ce tout? Non certes ! Il venait Parler. C'était môme sa grande et spéciale mission.

> Hebr

Ego sum qui loquor. Il se levait sur le monde comme le Soleil (Je justice; illuminateur du monde, il devait révéler aux hommes les secrets cachés depuis l'origine du monde, déchirer tous les voiles, résoudre tous les problèmes des destinées humaines, réapprendre le passé et éclairer l'avenir, enlever l'intelligence de l'homme jusqu'au delà du voile dans les immensités et les profondeurs de l'Essence divine, faire jouir la terre, par le plus magnifique des dons, de la Pensée mtime cachée dans le sein de Dieu, et lui verser à flots son inaccessible lumière. « Le Dieu qui si souvent etde tant de manières parla à nos Pères dans les prophètes, tout dernièrement, en ces jours-ci, nous a parlé en son Fils * . » Or quel meilleur nom donner à ce Fils, qui vient de Dieu comme la pensée et la parole même de Dieu, et qui vient pour nous parler et nous instruire, quel meilleur nom lui donner que ce nom de Yerbe, Verbum ? Et pour marquer davantage l'absolu, l'infini de ce Verbe, de cette Vérité qui vient à nous et nous parle, saint Jean ne dira pas Verbum Dei, mais Verbum tout court: In principio erat

VePwBUM 2.

IV. — Autre profondeur merveilleuse de cette expression et de toutes celles qui composent le début de saint Jean : Dans le principe était le Verbe : et le Verbe était en

• Hebr. — * Licet sint multae veritatcs participalae, est tamen una Veritas absoluta, quee par suamessentiamest Veritas, scilicet ipsum Esse dLvlnura. Eodem modo est una sapientia absoluta supra oinnia elevata, scilicet Sapieiitia divina per cujus parlicipationem omncs sapieates suât sapiontes; et etiatn unum Verbum absnluluin cujus participatione omnes habentes verbum dicuntur dicenlcs. (D. Thom. Comment, in Joan. cap. i, Icc. 1.)

U ClIAPITUC PREMIER

Dieu: cl le Verbe clait Dieu : Il était au commencement en Dieu. Toutes les liércsies s'y trouvent à la foi foudroyées. Le fils du tonnerre les écrase et les anéantit toutes de ces seuls mots. Les premières qui parurent, celles d'Ébion, de Cérinthe, des Gnostiques, s'acharnèrent à réternitô et à la divinité du Verbe. Avant l'enfantement de Marie, le Verbe n'existait pas : il est créature : il fut dans le temps ; et il ne mérita l'honneur de la divinité que par de précédents mérites ; Photin et Paul de Samosate suivirent ces erreurs et ces blasphèmes. La voix de Jean retentit : Inprincipio erat Verbum !

D'autres, comme Sabellius, accordent au Verbe Fils de Dieu l'éternité et la divinité, mais ils nient la distinction des Personnes. La personne du Père qui fut de toute éternité et celle du Fils qui prit chair dans le sein de Marie sont une seule et même personne : Non ! crie l'Evangéliste, le Verbe était chez Dieu ; « Comme un autre chez un autre, » explique saint Thomas : ut alius apud aliiim

Eunomius et les hérétiques qu'il entraîne à sa suite, prennent une voie opposée et aboutissent, pour s'y briser, à un autre abîme. Pour eux le Fils est dissemblable du Père. Arius vint qui, sans la même brutale franchise, et brouillant toute chose, aboutit à la même négation de l'égalité parfaite du Père et du Fils. Arius fait à la fois le Verbe Dieu et inférieur au Père. Saint Jean lui ferme la bouche par ces deux paroles. Dans le pri7icipe était le Verbe : voilà le Verbe éternel. Et le Verbe était Dieu: voilà le Verbe de même nature que le Père, consubstanticl et coéternol avec le Père, le Verbe lui peut-il être inférieur ou dissemblable

I.,es philosophiesrationaUstes, matérialistes, panthéistes rcf-oivcnt du texte de saict Jean les mêmes mortelles

LA PiiÉFACE DE SAINT JEAN 15

blessuies, et tombent sous les mêmes coups. Les unes refusent à l'origine des choses une intelligence créatrice et ordonnatrice, et font de l'Univers un arbitraire assemblage d'atomes et le produit du hasard. Où ces insensés placent le néant et l'impossible comme principe d'une œuvre si admirable de sagesse et de puissance, l'Evangéhste pose le Verbe, l'Intelligence, la Pensée divine, m principio erat Verbum.ljes Platoniciens laissaient Dieu à un lointain inaccessible et à une impassible immobilité : le créateur et ordonnateur des choses était pour 211X une intelligence inférieure, un Xoyo; subalterne. Saint Jean les détrompe en leur affirmant que le Verbe qui est au principe de toutes choses, ce Verbe-là est Dieu : et Deus erat Verbum. Aristote ne reconnaissait qu'une seule et divine Intelligence, mais il plaçait à ses côtés, coéternel avec elle, le monde sensible. Non ! Au commencement il n'y avait que le Verbe : in principio erat Verbum.

Notre rationalisme contemporain ne veut pas d'une Intelligence divine au prmcipe des choses, dominant l'homme, régnant en souverain sur la raison humaine, l'inondant de clartés surnaturelles, mais exigeant en retour la docilité de la foi. Pour le rationalism.e, l'inteliigence de l'homme est maîtresse absolue d'elle-même, ne relève que de soi, n'a que faire de l'appui divin, scrute tout, décide de tout, et suffit à se faire le symbole de ses croyances et le décalogue de sa morale, — morale indépendante, comme ils disent. Voilà le rêve absurde et sacrilège de nos penseurs modernes : se passer du Verbe, réconduire de partout et régner seuls dans les vastes domaines de la vérité. C'est le rêve. La réalité prêterait au plus sanglant des rires, si elle ne devait bien plutôt exciter la commisération et la pitié. Dicentcs

se esse snpientes, slulii facti sunt ^ : se disant des sa-e. Ils sont devenus des fous. Chassant, avec Je Ve?be' toutes les révélations et toutes les lumières de Dieu il.' restent avec leurs ténèbres, tâtonnent dans une m.i' obscure, trébuchent au bord des abfmes, et fini..en touspar y être précipités. Le croyant passe inondé des clartés du jour au milieu de ces sinistres ruines et repcte ce mot qui est à lui seul toute une philosophie ^uh\m-xQ : in vrincipio emt Verhum. Saint Paul dis-iit magnifiquement : // s'est fait en nous sagesse de Bien « Nous parlons sagesse nous autres.... Mais c'est la sagesse qu'aucun des Princes de ce siècle ne connaît c'est celle que Dieu nous a révélée par son Esprit'- car l'Esprjt scrute tout jusqu'aux profondeurs mêmes de Dieu. .. Le dernier mot des uns et des autre^^ des croyants et des incrédules, des penseurs qui à 'leur lumière naturelle ajoutent par un magnifique surcroît la lumière révélée de Dieu, et ceux qui la refusent le dernier mot de la philosophie humaine reste celte double formule de saint Paul : Vhomme spirituel juge de tout : — l'homme animal ne perçoit rien K

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