‹ Jésus-Christ (volume 3)Chapitre 6 sur 32 · LE VERBE DANS LA CRÉATION · texte numérisé non relu

LE VERBE DANS LA CRÉATION

In mundo trat. « Ij était dans le monde. »

Grande parole d'où jaillissent trois révélations. In

mundo, c'est-à-dire dans l'univers m^tévui\.~ln mundo

<''est-à-dire avec l'homme, sa créature intelligente -1

in mundo, c'est-à-dire dans le peuple juif qu^l s'étale

» Pom. I. — » I Cor.

choisi pour y répandre les premiers feux de son aurore et y préluder aux merveilles de son futur avènement '.

Telle est, révélée par saint Jean, la préexistence de Jésus-Christ dans ces siècles d'intervalle qui mènent de la création du monde à sa glorification par le mystère du Verbe fait chair.

I. — Tout a été fait par Lui; et sans Luirnen de ce qui a été fait n'a été fait. Le Verbe est Créateur. I/Hérésie, pour l'amoindrir, prétendra qu'il fut comme l'instrument entre les mains de l'ouvrier, ou l'artisan sous l'inspiration de l'architecte : tout a été fait par Lui. Il est Créateur : il est Dieu : il est revêtu de la même puissance que son Père : « Il a dit et tout a été fait : il a donné un ordre et tout a été créé. » Contemplez-le tel qu'une autre page de l'Écriture nous le fait apparaître : Contemplez la divine Sagesse. « Le Seigneur m'a possédée au commencement de ses voies : avant ses œuvres j'étais. Dès l'éternité j'ai été sacrée; dès le commencement avant que la terre fût. Les abîmes n'étaient pas et j'étais engendrée; les sources étaient sans eaux ; les montagnes n'étaient pas encore affermies; j'étais engendrée avant les collines. Le Seigneur n'avait pas fait la terre et les fleuves et les montagnes. Lorsqu'il étendait les Cieux, j'étais là ; lorsqu'il entourait l'abime d'une digue; lorsqu'il suspendait les nuées: lorsqu'il fermait les sources de l'abîme; lorsqu'il donnait à la mer des limites, — et les eaux ne les dépasseront pas , — lorsqu'il posait les fondements de la terre. Alors

* D. Thoin. Comment, in Joan. cap i.

j'étais auprès de Lui, nourrie par lui ; j'étais tous les jours ses délices, me jouant sans cesse près de lui ; me jouant dans l'univers ; et mes délices sont d'habiter avec les enfants des hommes '. » L'Ecriture célèbre partout cette puissance créatrice du Verbe.

« Au commencement, Seigneur, vous avez créé la terre : et l'œuvre de vos mains sont les Cieux. Eux périront : mais vous vous demeurerez, et tous vieilliront comme un vêtement. Vous les changerez comme on change la tunique, et ils seront changés ; mais vous vous restez le même et vos années ne défaillent pas 2. « Voilà tout ensemble l'acte et la puissance du Créateur, et la complète différence, la distance infinie, entre le Créateur et les créatures. Le Verbe a créé le Ciel et la terre : « En lui tout a été fondé au Ciel et sur la terre : les choses visibles et les invisibles. » « L'œuvre de ses mains sont les Cieux. » Remarquons cette expression : Vœuvre de ses mains. Saint Thomas ' y découvre quatre belles révélations. Ces mots écartent d'abord toute erreur panthéiste : la création n'est pas confondue en Dieu, elle n'est pas Dieu. Elle est son œuvre ; elle est l'œuvre de ses mains, ce qui la montre absolument distincte de Celui qui l'a faite. De plus l'Écriture exprime par cette parole, la perfection, le fini de l'œuvre divine, et aussi la noblesse de l'homme pour qui elle fut nccomplie et à qui elle fut destinée, l'immense bonté du Très-Haut qui, pour construire notre demeure, y consacrait la puissance et l'habileté infinie de ses mains. Les Cieux, c'est-à-dire les substances spirituelles, sortent immédiatement des mains de Dieu, et n'ont pas de support et d'appui dans la matière. Enfin cette expres-

» Prov.viii. — *Hebr. — 'D. Thora.. Comment, in Epist.ndUebr

LA PREFACE DE SAINT JEAN l'J

sion marque les degrés et la marche que suivent, dans la sanctification des êtres, la grâce et la gloire. Le flot sort de Dieu, jaillit d'abord sur les substances spirituelles, et de là s'écoule sur la création physique : de Dieu sur l'ange et l'âme : de l'âme sur la chair ; de riiomme entier sur la création matérielle '.

Rien de ce qui a été fait n'a été fait sans Lui. Qu'est-ce à dire? et à quoi bon cette répétition, puisque l'Evangéliste vient d'affirmer du Verbe que tout avait été fait par Lui ? Ah ! c'est qu'il faut insister ; il est essentiel que le monde sache bien que sans le Verbe, il n'est rien et ne peut rien ; qu'en dehors de l'action du Verbe rien ne reste que le néant et la mort ; qu'où n'est pas le Verbe règne le chaos et s'amoncellent les ruines ; que le Ciel comme la terre doivent au Verbe leur création, leur conservation, leur glorification : In ipso omnia constant ; et qu'enfin le Verbe soutient tout de la parole de sa puissance. Lisez-vous dans Moïse le récit de la création, et avez- vous vu jaillir du fiât créateur les milliers de mondes qui peuplent l'immensité? tout ne vous est pas dit encore des œuvres du Verbe : Par delà les Cieux, et les Gieux des Cieux, d'autres mondes plus splendides, d'autres créations plus parfaites ont jailli à son commandement.... et invisibilia. Le Verbe domine tout, vivifie tout, crée tout, non-seulement sur la terre mais au Ciel ; nonseulementdans le siècle présQnt^mais dans le siècle future. Il est et sera éternellement le foyer de toute vie, la source de toute création, lecentre des mondes, et à jamais il sera dit de Lui : Rien de ce qui a été fait n'a été fait sans Lui^.

1 Quia et ipsa creatura liberabitur à servitute corruptionis in liberlalem gloriae filiorum Dei. (Rom. viii, 21.) — * Ephes. i — » D. Thom. Comment, in Joan. cap. i, lect. ii.

En tous les temps, cette grandiose doctrine dut ôiro prcchée au monde. Les proplictes en traçaient l'esquisse; saint Paul l'affirmait avec une invincible force aux Juifs qui n'espéraient qu'en Moïse, aux Gentils qui ne croyaient qu'en eux-mêmes et en leurs lumières naturelles. « Personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, qui est Jésus-Christ ^ » Mais en quel temps, au sein de quelles ruines, en face de quelles attaques, cette doctrine capitale dut-elle être proclamée avec plus de persévérance et d'énergie? Nous périssons d'une négation impie et insensée que nous avons faite de ce dogme qui décide à lui seul de la vie et de la mort des peuples : sine ipso factiim est nihil. Nous voulons tout faire sans le Christ ! Notre siècle a rêvé une émancipation sacrilège, et il est en pleine voie de l'accomplir. La Révolution nous a fait une société sans Dieu, un État sans Dieu, des gouvernements sans Dieu, des lois sans Dieu, une famille sans Dieu, une éducation sans Dieu, une science, une philosophie, des arts, une littérature sans Dieu. Puis, au milieu du vide et du chaos, elle a triomphalement crié : Quisnoster dominus est? La réponse divine fut implacable : la grande loi du monde a trouvé dans des désastres, une stérilité, des écroulements inouïs, l'une des plus terribles sanctions qu'elle eut obtenues jamais. On avait voulu tout faire sans le Verbe : nous touchons du doigt le résultat d'un siècle d'efforts et d'efforts désespérés : Rien n'a été fait ! Faclum est nihil. Nos trônes gisent dans un poussière sanglante; l'autorité n'est plus qu'une ruine méprisée; les lois, pri vées de leur sanction divine, se dissolvent comme un faisceau dont on a brisé le lien; notre société entière

» I Corinih. m.

sans force, sans conviction, sans principe, sans vie morale, sans regard pour découvrir ses voies et sans énergie pour y marcher, n'a plus, en face des désastres d'hier et des périls de demain, que l'insouciance et le rire stupide de l'insensé qui danse sur un tombeau. Qu'est devenue la famille d'où le Christ a été chassé ? Kn quelles extravagances s'est évanouie cette philosophie du progrès si fière d'être débarrassée du mysticisme catholique , si sûre, sans le Verbe révélateur, de parvenir aux derniers confins de la vérité! Nous lisons avec une pitié mêlée de terreur les incroyables aberrations deces intelligences « sans Christ, sans Dieu en ce monde, >» « qui flottent à tout vent de doctrine, » « dontle Dieu de ce siècle a rendu le regard ténébreux, » et qui, d'erreur en erreur, de négation en négation, souvent de folie en folie, sont parvenues à ce fond de l'abîme où tout est chaos et néant. Sans le Verbe, la morale indépendante s'est faite impudeur et débauche, et la philosophie, extravagance et impiété : Dicentcs se esse sapicntes sluUi facti sunt. Ils ont bâti sans « le fondement, «tous leurs édifices se sont écroulés et les couvrent de leurs ruines. Bâtir sans le Christ ? Non, architectes imprudents, sages insensés, on ne bâtit passans le Christ! Sine ipso faclumeslnihil quod faclum est. On ne va pas impunément à rencontre de l'absolue volonté de Dieu de faire de son Verbe ■< la pierre angulaire, » « le fondement, » « le support » de toutes choses. Non ! sans lui vous n'avez rien fait et ne ferez jamais rien, ni société, ni famille, ni législation, ni paix publique, ni calme social, ni science, ni philosophie; fatalement et toujours, vous aboutirez au point où vous êtes parvenus : à une stérililô complète et à de vastes et profonds ébranlements '.

» Vid. Sum. II-II (juacsi. viii, art. 1. — D. Thoai. Comment, in Epist. ad Ephcs. cap. i, v, 22.

Il CIIAI'ITRE l'Uli.MlIUl

Nous pouvons creuser encore celte aie. ne parole : Sine ipso faclum est nihll quod faclum est, et y découvrir de. nouvelles richesses*. Il semblerait que le Verbe remplisse à lui seul cette divine page de saint Jean : le Père est dans l'ombre; l'Esprit-Saint n'y apparaît pas Mais, si nous y prenons garde, le texte nous révèic clairement leur présence. Sans lui, sans le Verbe, rjrn n'a clé fait. — On ne créait pas sans lui : il créait donc avec d'autres : une même puissance du Père, du Fils et du Saint-Esprit appelait du néant tous les êtres et créail l'univers.

Saint Thomas accepte, après saint Augustin, un nouveau sens, et dont l'énoncé tranche l'immense question du bien et du mal, de l'origine du mal dans le monde. On sait la solution ancienne : deux principes, deux Dieux, l'un créateur du bien, l'autre créateur du mal. Nos penseurs modernes prennent une voie plus courte, mais aussi plus absurde : ils nient la présence du mal dans le monde! L'Evangile pose et résout le problème en deux mots. Le Verbe a créé l'univers, 07nnfa peripsum fada sunL Mais le mal, d'où vient-il, et qui la créé ? A Dieu ne plaise que ce soit le Verbe! Le mal, le néant, ;e 7iihil, a été introduit dans le monde sans le Verbe, et le Verbe n'est pour rien dans le mal qui s'est fait : sans lui a clé fait le rien (le mal, le néant, la négation du bien, de l'être qui est le bien) qui a été fait. Et ce mal créé sans le Verbe, d'où vient-il? Saint Paul répond: « Le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort 2. »

Sauf le mal, le Verbe a donc tout crée. C'est lui encore qui soutient, conserve et vivifie tout : « il porte

« D. Tho.Ti. Comment, in Joan. — * Rom. v, \1.

LA PREFACE DE SAINT JEAN 2j

tout parla parole de sa puissance'. » Il est la vie universelle, le foyer de la vie, la source intarissable d'uà partent, pour toutes les parties de la création, des fleuves de vie. En lui était la vie. Sans lui, sans « le mot de sa puissance, » toute vie s'éteindrait, tous les êtres laissés à eux-mêmes retomberaient d'eux-mêmes et comme de leur propre pente dans le néant où ils ne cessent de tendre et dont les éloigne seule la vie que le Verbe ne cesse pas un instant de leur insinuer : In ipso vita crat.

II. —Le Verbe vivifie tous les êtres : pas un d'eus, quelque infime qu'il soit, ne se peut soustraire à soi universelle influence; mais cette influence elle-mcmo est de diverse nature et de multiples degrés. La vie de la plante n'est pas celle de la brute, ni la vie de la brute celle de l'homme. L'homme, créature intelligente, vit de lumière et de vérité. Où la vérité s'amoindrit, la vie de l'âme diminue; où la vérité disparaît, la vie de l'âme s'éteint; où la vérité brille sans nuage, l'âme de l'homme s'épanouit vivante et vigoureuse 2. Fait pour la vérité, l'homme ne cesse de la poursuivre de ses

' Hebr. i. — *Scieadum est quod muUipliciler esl giadus vite. Qaivdam namque vivuat, sed abs^uc luce quia nullam cogaiLioiiciii'habont, sicut sunt plaatce : unde vila eorum non est lux. Qu;cdam autem vivuat et cognoscunt, sed latnen eorum cognilio, curasilsensus lanlum, non est nisi particularium et matcrialium, sicul est Iq brutis. Et Ideo haec et vitam habeat et luceni quamdam, sed non luceaa hominum, qui vivuat et cogaoscuot non solum ipsa vera, sed ipsias veriLalis ralionem sicut suât crealurse ratioualos, quibus non solum maaifestatur hoc vcl illud, sed ipsa verllasquae maaifestabllis est et maaifestaliva oniniaui. (D. TiiOîTi. Coin.ncnl. in Jocin. caj) i, Icc. 3.)

ardentes recherches. En a-t-il trouvé quelque trace, il tressaille de joie, il est ivre de triomphe, il cric comme ce savant de ranti(iuité : J'ai trouvé! Voilà le beau et profond mystère de la nature humaine que nous découvrent CCS mots : Viia crat lux hominum. Voilà, dans sa plénitude et sa magnificence, cette parole du Sauveur : Ego sum liix muncli. Or l'illumination de ce soleil de justice est triple : le Verbe illumine chaque homme venant en ce monde : Il illumine tous les peuples : Il projette sa plus vive lumière sur un peuple choisi.

1. Eratlux vcra quœ illuminât omncmhomincm vcnicn» tcm in hune mundum. Saint Paul disait de nous cette grande parole : « Dieu lui-même resplendit dans nos cœurs. » Voilà dans l'âme humaine le Vorbo illuminateur versant sur elle une double lumière, la lumière naturelle et la lumière révélée. A la première de ces deux illuminations du Verbe, l'homme jette sur son vaste domaine un regard profond. Qu'elle est grande, qu'elle est puissante, même après l'amoindrissement de la chute, la raison de riionune! Que vaste Catdéjà soa regard naturel'! où n'a pas pénétré l'intelligence de l'homme ? quel domaine n'a-t-elle pas exploré ? quelles victoires n'a-t-clle pas réussi à obtenir sur les i)lu3 désespérantes obscurités? Quelles conquêtes sur la nature! l'homme lui arrache un à un ses plus grands

» In hoc ostonditur pcrfectio et dignitas hnjus vilsc (lurr; csl inlcUoclualis et ralionrilisallciidilur in praîinissis vcrl)is coiigruii/i ordo: nam ia nalurali rcrum ordinc primo invonilur esse, et Une primo Evangclisla insiiiuavil dicens : in principio irai Vcrbuni, Secundo vivcro, et hoc est quod scquilur : in ipso vila erni Tertio inteUigorc, et lioc consc'iucnter adjuuxil : viia eral lus <1) Thoiu. Comment, in Joan,)

secrets. Il s'est élevé dans les immensités des cieux : il a suivi dans leurs courses mystérieuses les milliers de mondes qui y roulent silencieusement : il a compté les étoiles et surpris au soleil le secret de son éloignement, de son étendue et de son poids. Il a franchi les océans et exploré tout le domaine dont le Créateur suprême l'a fait roi. Il est descendu jusqu'aux abîmes pour en interroger les ténèbres et en conquérir les richesses. L'intelligence de l'homme se joue de tous les obstacles, comprime à la fois et déploie à son usage toutes les forces de la nature : elle arrête et enchaîne la foudre : elle fait de la flamme d'ardents coursiers, et vole sur leurs ailes de feu ; et irritée d'un essor trop faible et trop lent encore, elle confie ses pensées à un fil et leur fait franchir d'immenses distances avec la rapidité de l'éclair. Et sachons-le bien, car notre siècle adorateur de la matière l'a trop oublié, ce n'est là que la moindre des illuminations du Yerbe dans notre raison naturelle. L'homme s'élève bien plus haut et prend un vol bien autrement puissant dans le domaine supérieur de la pensée. L'homme a étudié le monde si vaste, si profond, si mystérieux de sa propre nature; il a interrogé son âme et en a exploré les merveilleux phénomènes; il a constaté les limites du bien et du mal, et rendu au dedans de lui-même de puissants arrêts ' . Puis, s élevant du spectacle des choses créées à la contemplation de l;i perfection incrcée, et du fini qui l'environne à l'infini qui se dérobe à ses regards, il a entrevu par delà les cieux la majesté du Dieu qui a créé

Osleadunt opus legis scriptum incordibus suis, testimoiiiuin rtdJcale illis conscienlia ipsorutn, et ialer se invicem cogilalioîiibusaccusanlibus. .lutcUamdcroniciuibus, (Rom. ii, 15.)

20 CIIAl'lTllE PUL-MIEU

l'anivcrs'; et il a proclamé, dans l'acte d'une aaoration sublime, la puissance du Verbe qui illumine ainsi sa raison: et vila crat lux hominum : eral lux vcra qux illuminai omncm Jiominem veniciUen in hune mundum. Est-ce tout? Non certes! Le complet épanouissement du la lumière et de la vie du Verbe en nous se fait par la révélation. Tout à l'heure le Verbe nous montrait la terre : maintenant il nous découvre le ciel. Nous connaissions Dieu : mais Dieu ne se révélait pas dans sa nature intime, ni dans ses pensées secrètes ni dans ses inscrutables desseins. 11 ne quittait pas, pour se livrer à notre regard, son inaccessible lumière : Il nous restait le Dieu vivant et véritable, mais le Dieu caché. Nous connaissions notre âme; mais ses destinées comme ses plus sacrés et ses plus pressants devoii'S nous échappaient. Qu'est Dieu en lui-même? quelles sont ses volontés sur ses créatures raisonnables? quels rapports veut-il établir entre elles et Lui? Où vont-elles; et quel est le terme de leur existence? Que révèle le tombeau? Est-ce une espérance ou un désespoir? Qu'est-ce que Dieu? Qu'est-ce que l'homme? Qu'est-ce que le monde? Qu'estce que le passé ? Que signifie le présent ? Que recèle l'avenir? 0 obscurité! 0 problème! Et voilà les « profondeurs » que le Verbe illumine de sa lumière surnaturelle : // fl, dit l'apôtre, illuminé la vie. C'est le mot même de saint Jean : // était la lumière véritable qui illumine tout homme venant en ce monde.

2. In mundo erat... lux hominum. La lumière du Verbe se leva sur le monde dès la création même du monde ;

1 Quod ûotum est Dei uiaHifosLuia esl iu ill';^ • Dcu3 enioi Ulis mamfeslavil. (Rom. i, 19.)

mais elle eut les vicissitudes du crépuscule, de la crois- .-ance et du plein raidi aux jours de l'Incarnation. Outre les lumières qu'il versait dans l'àrae de tout homme venant en ce monde, le Verbe répandit sur les peuples des clartés que leurs perversités et leurs apostasies ne parvinrent jamais à étouffer tout à fait. Les traditions primitives, les enseignements puisés au berceau de l'humanité, les vérités essentielles, enseignées par le Verbe dans la première enfance du monde, purent être corrompus sans doute par le mélange d'erreurs souvent ridicules ou monstrueuses, mais jamais ne furent complètement effacés de la mémoire des hommes et ne cessèrent do verser sur les âmes les clartés du demi-jour. Aux traditions et aux leçons primitives, le Verbe ajouta Tillumination de la prophétie. Tous les peuples en entendirent la voix et en conservèrent l'écho jusqu'au jour de l'Incarnation où toutes devaient trouver ou leur accomplissement ou une clarté et une précision nouvelles. L'Orient retentissait de la prophétie de Balaam; la Grèce entendait ses poètes tragiques en exposer sur la scène les plus grandioses débris : Rome écoutait son Virgile lui annoncer le Roi des temps nouveaux et les merveilles d'une domination qui serait le salut du monde. Partout, jusqu'aux plus sauvages forêts de la Germanie, et jusqu'aux îles les plus lointaines, se retrouvaient épars les rayons de la divine lumière dont le Verbe ne cessait d'être le fo^^er. Et afin que ces rayons ne s'éteignissent pas dans les fanges de la corruption païenne, Dieu laissait au milieu des nations, comme une prophétie vivante et perpétuelle, son peuple juif qu'il menait de nation en nation et par lequel il enseignait à toute la terre les merveilles du passé et les ineffables secrets de l'avenir. A ces secours extô-

rieurs le Verbe joignit, dans tous les siècles qui précédèrent l'Incarnation, de puissantes illuminitious et d'invincibles clartés.La notion du vrai Dieu ne se perdit jamais pour les âmes do bonne volonté, ni non plus l'exacte connaissance du bien et du mal. Au sein d'une nuit qui se faisait de plus en plus obscure, le Verbe luisait dans les tén'chres, montrant à tout homme docile d'infaillibles voies vers la vérité, la foi, la grâce, le salut.

3. Outre ce rayonnement universel, le Verbe voulut, en faveur de tous, illuminer un peuple en particulier de clartés spéciales et plus vives. Toutes les révélations faites à la terre devaient se résumer en une seule ainsi formulée par l'Apôtre : Fulgeat... illuminatio Evangelii glorix Christi, qui est imago Dci. Annoncer et préparer Jésus-Christ, telle devait être la mission d'Israël au milieu des peuples, sa raison d'être dans l'histoire du monde; et c'est aussi ce qui remplit son e.xistence entière, d'Abraham à Jésus-Christ : tota lex gravida Cliristo. Dieu s'y prit de manières fort diverses pour montrer à Israël le mystère de la future Incarnation de son Verbe*. Il le fit d'abord apparaître en image: omniain figura contingcbant illis. Le Docteur Angélique ne fait pas de difficulté d'admettre que les figures <?i nombreuses relatées dans l'Ancien Testament se rapportent quasi toutes au mystère de rincarnati<5h. La manne tombée du ciel, la pierre détachée de la montagne, la fontaine des purifications, le buisson enflammé, la verge fleurie d'Aaron, la toison et la rosée de Gédéon, la figure de la femme forte, et, dans Jérémie,

« D. Thom. Ovusad LUI. art. i.

LA PREFACE DE SAINT JEAN i\\

la femme où l'Homme est miraculeusement conçu, sont autant d'images où s'annonce la divine Incarnation. C'était l'aurore : voici le premier éclat du soleil qui se lève : aux figures anciennes les prophéties ajoutent de bien plus vives clartés. Les Prophètes ont tout vu et racontent tout du Verbe Incarné ; et cela avec une netteté et des détails qui en font plutôt les narrateurs d'un fait accompli que les prophètes d'un événement à venir'. Une troisième préparation, moins éclatante, était plus digne encore de Celui qui descendait à nous par amour et venait fonder dans le monde la domination par l'amour : le Verbe Incarné s'annonçait dans les tressaillements de désirs et les cris d'amour des Saints de l'ancienne loi^ .» Sacramentum Domlnicx Incarnatioiiis fuit a Sanclis Patribiis desideratum^^ Abraham et tous les Saints avec lui tressaillaient en voyant son jour ; Moïse quittait pour Lui et l'ignominie de sa croix, les délices d'une cour ; tous saluaient de loin le mystère où ils mettaient leurs espérances et qui faisait leur joie. Trois objets, selon saint Thomas, excitaient et entretenaient dans l'âme de ces saints l'ardeur de ces propliétiques désirs : la vue des maux aUreux où gémissait le monde ; la paix universelle dont ils voyaient l'Incarnation devenir la source; la joie mystérieuse dont

1 Fuit conveniens Christuin a prophelis proeconizari : primo propter ipsius glorise dilalalionem. — Secundo, proptor expeclanliuni consolalionem. — Tertio, propter condignam prajparationein. (D. Thom. Opuscul. LUI, art. i.) — - Sunt 1res causce propter quaa in tantum desiderabant primo, propter inundantiam te-.Tona3 miscriaî. — Secundo, propter abundantiam pacis quo; in Ejus advenlu suiierabundaverunt. — Tertio, propter atllueniiam IseLitiaî inteniJB qjam praîgustaverunt. — 'D. Thom. Opuscul. XIII.

l'annonce d un si inénarrable don remplissait et faisait tressaillir leur iimc, et mettait sur leurs lèvres tant de cris d'espérance et d'amour *.

Mais saint Jean nous éloigne de C3 doux et beau spectacle pour un autre, sombre et douloureux. Les siècles d'atlente de l'Éden à la Crôcbe s'épuisent en une lutte terrible entre l'invincible volonté du Verbe à éclairer le monde et l'invincible opiniâtreté du monde il refuser ces divines illuminations : Et la lumière luit dans les ténèbres; et les ténèbres ne l'ont point comprise . Le Verbe brillait sur un monde chargé de trois sortes de ténèbres: ténèl)res des douleurs, ténèbres des criraes,ténè bresde l'incrédulité.Étrange mystère ! Le Verbe de Dieu vient à un monde écrasé sous tous les fardeaux, tributaire de toutes les douleurs, et incapable par lui-même de secouer ses chaînes et de sortir de sa prison ou plutôt de son tombeau : et quand le Verbe Sauveur s'approche de ce malade et veut guérir d'aussi effroyables plaies, le monde le repousse, préfère sa dégradation et sa misère, et garde ses ulcères et ses haillons. La gentilité se perd en abusant deslumièresqueleVerbe lui conserve: Israël, plus coupable encore, consomme sa ruine en refusant les clartés plus abondantes dont le choix de Dieu l'a favorisé.

Mais ces mots : tencbrx eam non comprehenderunt ont un autre sens encore qu'adopte et exoose saint Thomas ^.

« D. Thom. Opuscul. LUI. — * Et tenebrte eam non compreiienderunt, id est non vicerunt.Quia quantumcumque homincs pcccalis obscurali, invidia excœcati, superbia tenebrosi.contra Cliiis- Uim pugnaverint, ut patel ex Evangelio, exprobrando scilicet, injurias etconlumolias infcrendo, et tandem occidendo non tamon cum comprehenderitnl, id est non vicerunt eum obscurando quin cjiis claritas pcr lolum mundum fulgeret. (D. Thom. in Joan cap. i, lec. 3.)

LA rUÉFACE DE SAINT JEAN 31

Rien ne put vaincre la puissance du Verbe Incarné : aucunes ténèbres ne suffirent à envelopper et à ensevelir la divine lumière. Depuis dix-huit siècles les ténébreux efforts de l'enfer y travaillent, l'incrédulité s'y consacre tout entière; tous les vices, tous les crimes toutes les haines se réunissent dans une lutte dé^^e'^pérée pour voiler un éclat qui les irrite et une évidence qui les confond. Vains efforts ! le soleil déchire les nuages, les écarte, les dissipe, et re-ne en maître absola au firmament de la terre et des cieux.

lïl LE VERBE FAIT CHAIR

î — La plénitude des temps est accomplie : une grande voix retentit au désert : Yox clamantis in deserto : c'est le signal annoncé par les prophètes et attendu de la terre. Le héraut élève la voix : le Roi va paraître. ' Il y eut un homme envoyé de Dieu dont le nom était Jean. Celui-ci vint comme témoin pour rendre témoignage à la lumière afin que tous crussent par lui. Il n'était pas la lumière mais il devait rendre témoignage à la lumière.

Arrêtons-nous un instant , avant de contempler la Lumière, à en regarder dans le précurseur une aurore et un reflet. Il y eut un homme envoyé de Dieu... comme témoin pour rendre témoignage. Qu'est-ce à dire ; et quel est le dessein de Dieu ? A quoi bon ce témoin ? Qu'avait besoin d'un témoignage et d'un précurseur Celui qu'avaient préparé les siècles et qu'attendait toute la terre? Saint Thomas, creusant ce mystère, nous

découvre dans la mission de Jean-Baptiste ur triple dessein de Dieu, correspondant à une triple exigence de Dieu et de l'homme. // y eut un homme envoyé de Dieu. C'est tout ensemble Thoaneur de l'homme, la sagesse de Dieu, la faiblesse du monde déchu qui réclamaient ce Précurseur. L'honneur de Ciiomme. Le Verbe Incarné ne sauvera pas seul le nonde, laissant en arrière, dans un délaissement et une maction pénibles ces frères qu'il vient sanctifier et dé.i.^er, il les associera à son grand œuvre, il en fera ses Apôtres, ses docteurs, ses prophètes, ses thaumatui-ges, ses prêtres, ses martyrs, ses ambassadeurs, ses conquérants. Or ce plan, il le commence en Jean-Baptiste, qui, le premier, est choisi pour manifester Dieu en luimême, comme feront après lui tous les Apôtres et tous les pasteurs. La sagesse de Dieu. L'Aoôtre l'appelle muUiformc: elle revêtit en effet bien des firmes diverses et se choisit bien des moyens différents : miracle^ figures, prophéties. Aux jours de Jean-Baptiste, c'est la puissance d'un spectacle nouveau, d'une sainteté inconnue dont Dieu se sert pour frapper le monde et le préparer immédiatement à la venue de son Fils. Rier de pareil à Jean-Baptiste n'avait été montré ù la terre! Tout en lui, naissance, enfance, genre de vie, prédication, mission, triomphe, tout s'illumine d'un éclat insolite et respire la divine nouveauté de la Loi évangélique. Dieu avait mis dans la formation et l'apparitioi successives des saints de l'ancienne loi une variété et une gradation pleines d'une divine sagesse : Jean- Baptiste en clôt la glorieuse liste, reflète toutes CC3 saintetés, couronne ces missions si multiples et si variées, et le Verbe pourra lui rendre ce témoignage que, parmi les fils des hommes, nul déplus grand que Jean-

LA PRlh'ACE DE SAINT JEAN 33

Baptiste n'est jamais ne. — La foiblesse du monde déchu. Songeons à la stupéfaction de la terre à cette annonce : Dieu vient de descendre ; il est là, il converse, il vit avec l'homme, sa petite et chétive créature! Songeons surtout à ce qu'allait être la prédication de ce Dieu fait lorame ; les écrasants mystères qu'il devait imposer à la raison ; les vertus plus écrasantes encore dont le cœur allait recevoir le fardeau impitoyable ; la vie nouvelle, céleste, toute divine que l'Incarnation venait maugurer au sein des ruines de la déchéance, en face des passions déchaînées, de la faiblesse aux abois, à rencontre de tous les obstacles et de tous les ennemis. Quel ébranlement inouï ! quelle révolution terrifiante ! Il y fallait peu à peu disposer les intelligences et les cœurs, et c'est là toute la mission et toute l'œuvre du saint Précurseur'.

Et quelle fut la puissance de ce dernier moyen employé par Dieu pour préparer les âmes à l'avènement de son Fils ; quel éclat jetèrent la vie et la parole de Jean-Baptiste ; quelles multitudes s'attachèrent à lui : un texte qui semble d'abord étrange, est destiné à nous le révéler. Celui-là n'était pas la lumière, mais il devait rendre témoignage à la lumière. Si grand, si divin apparut Jeàn-Baptiste, que le monde le pensa prendre pour le Messie. Les foules s'ébranlèrent, des ambassades lui furent députées, l'humanité semblait en suspens, et la question solennelle lui fut posée : Es-tu le Christ? Une secte, celle des Joannites^s'obsima. même dans la méprise, et l'on sait les efiforts qu'eut à faire saint Jean pour détacher de lui ses disciples et les donner au Dieu qui

» D. Thomae, Commentanuin in Joannein,— Su.na IIL pars, quccstio. xxxYin.

3\ CHAPITRE TREMIEU

apparaissait sous de si humbles dehors et de si étranges anéantissements.

II. — C'est Lui maintenant, c'est ce Dieu anéanti, c'est ce Verbe fait chair, dont il nous faut avec rÉvangélisto contempler la venue et étudier la Rédemption divine.

I-a venue du Verbe dans la chair est le suprême efTort de la Bonté, de la Sagesse, de la Puissance divines réunies. C'est son triomphe sur l'impossible : c'est sa victoire sur tous ses adversaires à la fois : c'est sa conquête par excellence qui lui a valu une gloire infinie dans l'épanchement d'une infinie miséricorde ; unissant ensemble son exaltation et sa glorification la plus parfaite au salut le plus magnifique de ses créatures. L'incarnation, c'est du même coup l'humanité relevée, le démon vaincu, la mort désarmée, le cœur de l'homme subjugué et asservi au plus victorieux des amours. Jusqu'à l'Incarnation, les efforts de Dieu semblent échouer contre l'invincible mauvais vouloir de l'homme. Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l'a pas connu. Il est venu chez lui et les siens ne l'ont pas reçu: paroles douloureuses, aveux sinistres qui témoignent avec une vérité implacable de la profondeur de l'abîme où gisait l'humanité pécheresse, et de la nécessité absolue d'une Rédemption. Depuis six mille ans. Dieu travaillait à sauver ses malheureux fils prodigues et errants loin de lui. Il illuminait âme par dme tous CCS aveugles volontaires : tout homme venant en ce monde. Il ne cessait de se montrer à l'humanité sous le voile brillant de la prophétie et du miracle ; il s'enveloppait d'Israël entier comme d'un étincelant nuage au travers duquel il dardait sur les nations les plus

LA PIlEi'ACE DE SAINT JEAN' CO

puiàfants rayons; enfin le monde avait clé fait par Itii, il tenait la Création comme un livre magnifiquement ouvert devant la raison humaine, et il s'y voulait faiic lire et reconnaître par les cœurs dociles et les intelligences de bonne volonté. Tout échoua. La gentilitc le renia, mundus non cognovit: le peuple juif le chassa do son sein, sut ciim non reccpcrunl.

Mais le momant d'une défaite attendue fut celui d'un inespéré et merveilleux triomphe. Le Verbe incarné nait, vit, meurt dans l'abandon et la détresse, l'œuvre do Dieu semble à terre, l'enfer triomphant crie à la Victime exp usante : qu'il descende de la croix! Et c'est à celle heure même, que toute lœuvre de Dieu s't ccomplit, que tous ses desseins s'achèvent et que le Chrijjt fait retentir du sein de la mort sa grande clameur de puissance et de vie : tout est consommé!

A ce cri se rassemble de toutes les parties de la terre l'innombrable famille des Élus de Dieu sur lesquels se répand à flot la grâce delà rédemption, de la sanctification, de l'adoption divine et de la consommation dans la gloire : Grâce ineffable, dont le Docteur Angélique esquisse ainsi les principaux traits <.

Tous ceux qui l'ont reçu, il leur a donné le pouvoir dHYe faits enfants de Dieu. Quelles merveilles et quelles magnificences accumulées dans ces simples paroles : ctre faits enfants de Dieu! Trois choses nous font enfanti de Dieu, grandes et sublimes choses, qui consacrent et résument notre divine élévation et nos espérances éternclle3-: l»la communicationde l'Être divin. La théologie de saint Thomas définit la grâce sanctifiante « une

> D. Tiiorn. Comment, m Joan. cap. i, Icc. G. ~ * D. Tùjo». Commenl. in Joan. cap. i, lec. 6.

participation créée de la nature divine. » La gricc est une certaine communication faite à la créature raisonnable de l'Être divin. Au contact mystérieux de la grâce l'âme se transforme; elle prend une manière d'être divine et rend des sons divins : elle refîète Dieu, elle devient sa parfaite image : elle est divine, elle se fait dciforme. Élevée à cette participation inefifable de la nature divine, l'âme humaine parvient du même coup à ce sommet de toute grandeur possible : Hrc fait enfant de Dieu. L'homme peut dire à Dieu : mon Père! Tous les jours, à toute heure, on lui met sur les lèvres ces mots divinement grands et doux : «Notre Père qui êtes dans les cieux. » Et Dieu dit aux hommes : « Je leur serai un Père, et ils me seront des fils. » La vie divine coule désormais dans l'homme déifié devenu le chrétien : son âme est transformée et devient déiforme : ses puissances comme divinisées sont aptes à produire des actes surnaturels et divins '. Toutes les richesses du Très-Haut deviennent l'héritage de cette bienheureuse créature, la terre la contemple avec admiration et le ciel l'attend dans ses éternelles splendeurs. 2» La ressemblance divine. C'est le terme où nous fait aboutir toute la loi nouvelle, c'est la raison de tous ses préceptes et l'elfet

» NoUadum quod gralia est m cssoalia animae, virlulcs iii polentiis. Sicut enira per potcnliam iutellecUvam homo participai cognilionein divir.am pcr virtulem fidei, et secundum poLculiaiit voluntalis amorem divinum per virtutem caritatis : ita eliam pcf naluram animœ participai secundum quamdain simililudine n naluram divinam per quanidamrecrcationem sive regeneralioncni, cl sicut ab essenlia anima) fluunt potenliœ ejus qua3 sunt opéraliva principia; ila eliam ab ipsa gratia eflluuiil virtules in poti;alias Qiiiinrr; jicr quas potuntia^. moventur a aclua. (D. Thom.- OpuiCid LUI, art. ii.;

LA rUliFACE Dli 6AL<T JEAN 37

.1? tous ses sacrements : imprimer dans nos âmes et j isque sur notre chair le sceau de Dieu et l'empreinle sicréede sa ressemblance. L'homme régénéré, le chrétien, n'a plus dans sa vie entière qu'un but et une préoccjpatioQ uniques : reproduire les perfections de son « Père qui est dans les cieux. » Par sa naissance naturelle et terrestre, l'homme reçoit la lessemblance de l'Adam terrestre dont il est le fils; par sa naissance surn.iturelle et céleste, le chrétien reçoit la ressemblance du Christ dont il est né : « Ex Deo est. » — Qualis terrenus, taies et terreni : qualis cœlestis, taies eh cœlestes. Igitur sicut portavimus imaginem terreni, portemus et imaginem cœlestis*. Le chrétien t aura donc pour pensées les penï^ées du Christ : » « il concevra les sentiments qui sont «kms le Christ Jésus : » « il se fera Timitateur de Dieu, comme un fils très-cher; il marchera dans la voie de la dilection, comme le Christ qui nous a aimés. » « Il porte .-a Dieu dans son corps « et « imprimera sur sa chair mortelle la mortification de Jésus-Christ -. » Il pourra ci'ier à tous ses frères : « Soyez mes imitateurs comme je le suis moi-même de Jésus-Christ 2. » 3° La consommation de la gloire. La filiation divine de l'homme s'opère par la grâce et s'achève dans la gloire. Pendant la vie de l'cxIl l'homme reçoit un commencement d'être divin, -^ inltiam substantiœ ejus. Dans la gloire, ce germe s'épar-ouit; cette splendeur se découvre; le soleil enveloppé jusqu'alors des nuages de la mortalité se dégage et fait Ciiparaître toute sa splendeur : transformamur a clari' talc in claritatem^. C'est le jour attendu de la création c..t:ère,joursub]imc etd'unc infinie douceur, oij sera manifestée dans tout son éclat la qualité d'enfants de DicU,

» 1 Cu;-. XV. — * D. Paul., passim. — 5 IJ Co;iulii.

« L'attente de la créalion (^'est d'atlcndrc la révélation qui

sera faite des fils de Dieu Nous le savons, la création

enticreest dans le frémissement et l'enfantement jusqu'au jour de la délivrance et de la glorification des fils de Dieu. — Et ce n'est pas seulement la création, c'est nous autres qui avons reçu les prémices de l'Esprit, c'est nous encore qui gémissons en nous-mêmes, attendant le jour de l'adoption comme fils de Dieu, la rédemption de nos corps ^ . »

Tel est le terme de l'œuvre divine en nous, et le résultat de la venue et de la Rédemption du Verbe fait chair. « Il s'est fait homme pour nous faire dieux. » Mais quel est le fond de ce grand mystère de notre filiation divine? Comment s'opère en nous cette transformation qui d'hommes terrestres nous fait créatures célestes, et de fils de l'homme nous fait fils de Dieu ? Jésus-Christ l'explique longuement au pharisien Nicodème. Saint Jean dans la préface de son Evangile nous rappelle le divin enseignement. Jésus-Christ disait ces mots mystérieux : En vérité, en vérité^ je te le dis, si un homme ne renaît une seconde fois, il ne peut voir le royaume deDieu^. Voilà le moyen : une seconde naissance : nasci denuo. Une vie surnaturelle et divine est surajoutée à notre vie naturelle, un être divin à notre être humain: nous sortons des eaux baptismales fécondées par l'Espri» comme du sein d'une seconde mère, mère surnaturel!* et divine qui fait de nous des fils de Dieu.

Et quelle dilTérence entre nos deux naissances et nos deux filiations! Tous ceux qui l'ont reçu, il leur a donné le pouvoir d'être faits enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, qui ne so7it pas nés du sang, ni de la volonté

» Roin. viir. — * Joaa. v \ î

de la chair, ni de la volonlé de l'homme, mais de Dieu. Là, la chair avec ses grossièretés, son néant, sa vie d'un jour ses infinies et éternelles souffrances, ex sanguinibus • ici la vie divine si limpide et si pure, si étincclante et si forte. - Là, les brutales émotions de la concupiscence, laveugle volonlé de la chair, et des hontes qui font pousser à l'homme ce cri de détresse : Ecce m miquilalihus conceplus sim, et in peccatis concepit me mater mea ' - Ex mluntale carnis. Ici l'ineffable opération de l'Esprit, l'effusion de la grâce, l'épanchemcnt de toutes les vertus, de tous les fruits et de tous les dons de Dieu.- Là, rien que la volonté de l'homme. C'est beaucoup sans doute, car ce serait étrangement blasphémer l'œuvre divine que de jeter à la génération humaine un anathème sans ntierci. Oui, elle est grande, elle est sainte, elle est féconde cette volonté de l'homme qui '^e résout, sous l'œil de Dieu et la chaste dignité du sacrement, à faire jaillir du néant une vie qui sera le prolongement de la sienne; qui dit : je serai père et me succéderai à moi-même pour de longs jours. Mais néanmoins nous ne quittons pas la terre; celui qui parle est un homme; la vie qui répond à l'appel de sa volonté est une vie périssable et caduque, ex voluntate vin : ici c est un Dieu qui communique mystérieusement à l'homme sa nature, qui le fait vivre de sa vie, l'ill.^^'j/]^ J éclat le couronne de ses grandeurs infimes, et lui met au ciur et aux lèvres cette étonnante parole : « Non! ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi' .. Ex Deo nali sunt. Voilà la race divine des tifiom phateurs qui méprisent et vainquent le monde, ^< Omne quod natum ex Dco vincit mundum ^ - voila li

» Galat. — - 1 J^!iQ- V. *•

Jurande famille qui, au inilieu du inonde, vit la vie du ciel; qui, au sein de toutes les corruptions, reste pure; (lui, « vivant dans la chair, vit de la foi du Fils de Uicu'; » « dont la terre n'est pas digne-, » et dont « l'existence se pa?se dès maintenant dans les cieux ^. » Qiiod nalum est ex cariie, caro est : quod natuin est ex xpirilu, spirilus est*.

Et Verbum caro factum est

C'est ici « la pierre angulaire ; » « ie fondement, » la raison dernière detouteTceuvre divine, le commencement et la consommation de tous les desseins du Très-Haut, l'achèvement et la perfection infinie de tous ses ouvrages, « l'Alpha et l'Oméga. » Quand Dieu se fut uni l'homme, quand le Verbe eut été fait chair, le ciel et la terre se réunirent pour pousser ce cri de la suprême joie et du suprême triomphe : Tout est consommé !

Saint Thomas nous fait pénétrer dans les profondeurs de ce mot de l'Evangélists, Verbum caro factum est. AI ot étrange! prodigieux rapprochement: Verbum-Caro! Au fond de ce mot sont des richesses et des beautés sans nombre, qu'il nous faut recueillir : 1» L'homme, depuis son péché, porte un cœur si glacé, où la méfiance est si opiniâtre, que les tendresses de son Dieu ne semblent exciter en lui qu'un étonnement plein de soupçons, d'incroyance et de froideur. Dieu se faire homme! Le Fils du Très-Haut descendre jusqu'à lui, « participer » à tout ce qu'il a et tout ce qu'il est, partager son foyer douloureux, porter ses plaies vives, manger son pain amer et boire à sa coupe de souffrance !... Ah ! il ne peut

croire à tant de tendresse et à d'aussi extraordinaires dévouements. Dieu est là, devant son regard, Dieu fait homme, visible, palpable; le monde entier l'a entendu et l'a contemplé. Que fera l'incroyance kumaine? Elle inventera mille systèmes plutôt que d'admettre la réalité de l'Incarnation. L'homme dira : oui, il y a là un Dieu et un homme, mais non pas unis de ce lien hypostatique qui fait de Dieu et de l'homme une personne unique en deux diverses natures. L'homme dira : oui, je vois ce corps, mais il est fantastique, il n'a pas de réalité. Il dira : cette chair de Jésus-Christ vient du ciel : impossible que Dieu descende dans la chair mortelle de l'homme, et que n'a pas imaginé encore l'hérésie pour échapper au grand sacrement de l'amour qui a été manifesté dans la chair < ? Mais ces inventions des cœurs étroits et des intelligences sans amour, saint Jean les dissipe d'un seul mot : le Verbe a été fait chair. ]Se doute plus, ô homme, de la réalité de ton bonheur et de ta gloire; le Veibe s'est fait ton propre et véritable « frère, » il est « l'os de tes os, et la chair de ta chair. » 2'^ Dieu voulait d'un mot faire entendre au monde l'i-nmensité de son œuvre, et par suite l'infini de sa Puissance, de sa Sage.>se, de sa Bonté employées à l'accomplir; il réunit donc dans un rapprochement ineffiible les deux termes qu'une infiaie distance séparait : Vcrbum-Caro. Il disait en Job : Pourrais-tu réunir les ètlncelantes pléiades '^'1 Ah! qu'est cette force au prix de celle qui fit de deux natures si infiniment distantes un seul tout si parfaitement unifié? 3° La vie entière du Verbe incarné devait être un résumé et comme un tissu des plus incompréhensibles abaissements et desdévoue-

1 I Tim. III, 16. — « Job. xxxvin. 31

iî CHAPITRE PREMIliR

monts les plus inouïs. I^e monde allait voir un Dieu I auvre, un Dieu enfant, un Dieu artisan, voyageur, fugitif, un Dieu assis au foyer de l'indigent, à la couche des malades; un Dieu à genoux devant l'homme pour laver la souillure de ses pieds! Quel spectacle pour la raison humaine! Quel dogme pour la foi! Saint Jean I longe tout d'abord et d'un premier coup l'intelligence au fond de l'abîme du mystère : Quoi ! vous contemplez avec letonnement du soupçon et du doute un Dieu aux [lieds de sa créature? Ah! j'ai plus encore, infiniment plus à vous montrer : Un Dieu dans la chair, un Verbe fait chair! Où. n'ira pas dans la carrière de l'ancantissement le Dieu dont la première démarche fut de s'unir à lu chair? 4° Enfin l'expression de saint Jean insinue admirablement bien la nature du remède que le Dieu Sauveur vient apporter à l'humanité déchue. Le foyer de la révolte et du péché, c'est la chair : « toute chair a corrompu sa voie * ; » et si Dieu, en face des prévari- ^itions de la terre, est pris de lassitude et de dégoût, c'est que « l'homme est devenu chair 2. » 0 merveilleuse sagesse! 0 profondeur du plan divin! Le Verbe descendra en plein cceur de la révolte, jusqu'au foyer de la guerre, jusqu'au sein des ruines; lui aussi se fera chair ! Et Vcrbum caro faclum est. Il se fera chair, pour purifier la 2liair, la réformer, la déifier : de pcccato damnavit pec- ?ntnm^. »

Genèse. — * Genèse. — ' D. Thom, Comment, tn Joan. cap. i.

Avant de nous engager dans les grands abîmes de la L.iççesse de Dieu, dans les puissances du Seigneur ', et les immensités sans borne de ses conseils'^, comment ne nous pas écrier avec l'Apôtre : « 0 profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! Qu'incompréhensibles sont ses conseils, et inscrutables ses voies ! Qui a pénétre la pensée du Seigneur? ou qui a été mêlé à ses conseils'? » «Si l'esprit humain, dit saint Thomas, creuse ■ avec soin et piété dans les profondeurs du mystère de l'Incarnation, il y trouvera une sagesse si haute qu'elle dépasse la portée de toute raison humaine, et d'admirables convenances du mystère jailliront de plus en plus nombreuses de son attentive méditation. »

Dieu pouvait laisser dans une perdition trop justement méritée la race humaine créée par lui avec tant d'amour et de magnificence, puis, échoppée de ses mains, ingrate à ses bienfaits , rebelle à sa parole, 0])iniâtre dans sa fuite et son apostasie. La miséricorde

» Psal. — « Psal. - s Rom.

44 CHAPITRTÎ DEUXIÈME

répugnait à perdre le coupable ; le cœur de Dieu avait besoin de pardonner.

Dieu pouvait-il pardonner sans qu'une réparation lui fût faite par le coupable insulteur de sa majesté infinie? Oui, sans doute, mais cette amn'stiesans réparation n3 donnait pas à sa grandeur et à sa sagesse l'hommago qu'elles réclamaient.

Dieu pouvait-il, dans la réparation exigée, se contenter de l'imparfait hommage d'une simple créature? pouvait-il confier à quelque ange du ciel ou quelque saini de la terre le grand acte de la réparation de sa gloire ei du pardon de l'insulteur ? Oui encore ; mais qu'elle sera infime et imperceptible la démarche de cet atome trans formé en intercesseur et chargé d'une œuvre infiniment au-dessus de ses forces et de sa perfection naturelle ? que Dieu sera peu glorifié, et l'injure qu'il a reçue mal effacée ! La gloire divine voulait un autre hommage, et, pour ainsi parler, rêvait d'autres honneurs.

Nous touchons à la pensée divine, et à ce grand secret enferme dès les siècles dans le sein de Dieu : Dieu a résolu de ménager à sa gloire une réparation infinie ; au coupable un intercesseur d'une infinie puissance ; à cet intercesseur lui-même, pour prix de sa grande démarche, des honneurs sans limite, un^ pj:s:.^nce, une domination, des hommages qui n'auraient d'autre terme que l'infini. C'est donc un Dieu qui se chargera de cette œuvre immense : la réparation adéquate de la gloire divine, le salut du monde et son exaltation dans la grâce et dans la gloire. Mais réparer, c'est intercéder, et intercéder, c'est descendre; comment un Dieu, dont l'élévation infinie ne comporte aucun amoindrissement, se chargcrn-t-il d'une mihsion où il faudra, ne fût-ce qu'un instant, se prosterner et s'humilier dans

T,ES CONVENANCES DE L INCAUNATrON 45

la supplication et l'attente d'un pardon? Le Médiateur et Rédempteur sera tout à la fois Dieu et homme : Dieu pour réparer infiniment : homme pour pouv^oir descendre à la prière et à l'humiliation

Mais de nouveaux abîmes s'ouvrent à notre regard. Un seul instant de l'Incarnation, un seul mot, un seul acte, la moindre prière, le plus rapide hommage du Verbe Incarné, suffisait surabondamment à réparer l'offense et à sauver le monde. Sera-ce là toute l'œuvre de Jésus-Christ ? Non, son Incarnation et sa Rédemption nous apparaissent avec le sanglant cortège des humiliations, des douleurs, de la mort. Pourquoi ce mystérieux superflu? Dieu veut à sa gloire la plus complète réparation ; pour l'homme, le plus touchant et le plus énergique témoignage de l'amour que son Dieu lui porte; pour l'Humanité sainte du Verbe, une source inépuisable de béatitude et de splendeurs. Decebat eum propter quem omnia et pcr quem omnia, qui multos fiUos in gloriam adduxerat, auclorem salutis eorum per passiO' nem consummare.

Enfin, ce n'est pas de suite après la chute qu'apparaîtra le Rédempteur ; la même Sagesse divine qui le donne à la terre, en retardera la venue, et durant de longs siècles l'annoncera au monde, et disposera l'humanité entière à le recevoir.

Tel est le brillant ensemble de doctrine que le Docteur Angélique nous fait parcourir. Distinguons-y trois parties dififérentes où nous traiterons : 1° des convenances de l'Incarnation elle-mîme ; 2° des convenances du mode dont il a plu à Dieu de la revêtir; 3° du temps auquel il a voulu l'opérer.

46 CHAPITRE DEl'XIÈMK

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