CONVENANCES DE L'ŒUVRE
Afin d'établir un ordre lucide dans les raisons de convenance si multiples et si variées que nous présente faint Thomas, remarquons avec lui que l'œuvre entière de la Rédemption se résume, pour ce qui touche Ihomme, en ces deux fçrands effets : Apporter au monde tous les biens; — enleverdu monde tous les maux. Hoc quidcm considcrari potest quantum ad promolioncm hominis in bono. — Similiter et hoc utile fuit ad remotioncm mali*.
I. — L'homme avait été créé pour posséder Dieu surnaturellement ; pour le voir tel qu'il est, et le goûter dans une perfection et des délices que ne comporte pas la nature. Le péché vint briser violemment le plan divin et arracher l'homme de cette destinée surnaturelle et divine pour laquelle il avait été primitivement créé. La Rédemption est la reprise de ce plan dévasté. Dieu, dans une incompréhensible charité, continue de vouloir ébver l'homme jusqu'à ce sommet infini qui est la vue et la possession de lui-même. Il appelle de nouveau sa créature coupable et tombée jusque dans ses bras et sur £oa cœur. Mais elle, terrifiée de sa chute, honteuse de sa difformité, défiante de son Dieu, elle fuit comme aux
» Summa, pars III, quaest, i, art, 2.
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jours de l'Eden et cherche encore le feuillage où elle pourra se dérober à une rencontre trop redoutée, «c Je ne vois plus ce qui m'approche de Dieu ; je ne vois que ce qui m'éloif^ne ; la crainte et l'étonnement me saisissent, et je ne sais plus par où approcher. Tant qu'il conserv? l'innocence, Dieu parlait à l'homme, et l'homme parlait à Dieu avec une sainte familiarité.... Maintenant cette Bonté étant offensée, elle se retire elle-même. Que fera-t-il, et oùira-t-il? Il ne voit plus ce qui l'approchait; il découvre seulement de loin une lumière qui Téblouit et une majesté qui l'étonné. Bonté, où êtesvous? Bonté, qu'êtes- vous devenue ? Ah ! son crime l'a éloignée. Sa vue se perd dans l'espace immense par lequel il se sent séparé de Dieu; et dans l'étonnement où il est, en voyant cette hauteur sans mesure, il croit qu'il est perdu s'il approche.... Mais si la splendeur et la gloire de cette divine face nous inspirent tant de terreur, que sera-ce de la colère ? Si les hommes ne peuvent s'approcher de Dieu, seulement parce qu'il est grand, comment pourront-ils supporter l'aspect d'un Dieu justement irrité contre eux?... Venez maintenant, ô Sauveur Jésus, et ayez pitié de nos maux; couvrez la majesté qui nous étonne, désarmez la colère qui nous épouvante, redde Isetitiam salutaris tui. Rendez-nous l'accès près de votre Père duquel dépend tout notre bonheur , rendez-nous cette bonté qui s'est irritée, ne pouvant souffrir nos péchés , afin que nous puissions approcher de Diea<. » Jésus-Christ venu à l'homme, qui pourra empêcher l'homme d'aspirer à sa fin, d'y tendre, d'y atteindre, de s'élever sans cesse par le plus sublime des essors jusqu'à l'amour, la vue, la possession de son
1 Bossuet, /e' Serm. pour la Noël, 1«' point.
48 CHAPITRIÎ DEUXlftNfE
Dieu? ^ Axidemus autrm et bonam voliintatem hahcmus marjis pengrinari a corpore et présentes esse ad DomiinimK Pcr ipsiim habcmm acceasiim... ad Patrcm-, Comment l'homme se défierait-il de sa petitesse et de pou néant, sa nature unie à la nature divine par la plus étroite union reçoit sur elle Fonction de toutes les gloires et le sacre de toutes les dignités, « s'élève au plus haut des cieux, au-dessus de toute Principauté, et de toute Puissance, et de toute Vertu, et de toute Domination, et de tout nom qui est nommé non-seulement en ce siècle, mais aussi dans le siècle futur; et tout est à ses pieds, et Dieu l'a donnée pour tête à toute l'Église 3? » N'est-ce pas la nature humaine encore qui, unie hypostatiquement au Verbe, s'entend dire par le Père du plus haut des cieux : « Ton trône, 6 Dieu, est aux siècles des siècles.... Sieds-toi à ma droite jusqu'à ce que je réduise tes ennemis à devenir l'escabeau de tes pieds \ » Pourquoi l'homme fuirait-il, poursuivi par la terreur de ses crimes et pressé par l'aiguillon d'une conscience que torturent d'effrayants souvenirs ? « Qui se portera accusateur contre les élus de Dieu? Un Dieu les justifie ; qui les condamnera ? Voici Jésus-Christ qui est mort ; bien plus, qui est ressuscité, qui siège à la droite de Dieu et qui interpelle en notre faveur ». » Approche donc, ô homme, sois sans crainte, ni ton néant n'est plus un obstacle, ni ton crime ne se dresse plus devant toi pour te fermer l'accès. Approche « du trône de la grâce; » dis h. Dieu : Mon Père ! jette-toi dans ses bras, place-toi sur son cœur, et reçois de lui avec le baiser paternel l'assurance d'un éternel amour et d'un éternel héritage.
«Il Cor. V.- I Eph. 11,18. - »Eph.i. -*Hebr. i. - » Rom. vin.
Tel est bien en effet le résultat de l'Incarnation et l'esprit de tout le christianisme. La Rédemption f:t à l'homme une toute nouvelle situation. Il était serviteur, le voilà fils: il tremblait sous le commandement du Maître, il s'épanouit dans la douce chaleur de l'amour filial; le juif redoutait l'approche de Jéliovah, le chrétien dit tous les jours : « Notre Père qui êtes aux cieux, que votre règne nous arrive ! « Ce n'est plus un esprit d'esclavage que vous avez reçu pour trembler toujours; l'esprit que vous avez reçu c'est un esprit tout filial qui vous fait vous écrier : 0 Père, ô mon Père M » Quelle douce familiarité, quelles expansions naïves , quelle étonnante confiance forment tout le fonds des rapports des saintes âmes avec Dieu! La terreur et jusqu'à la gêne est bannie de la piété chrétienne, nous n'avons plus devant les yeux qu'un fils amoureusement appuyé sur son Père, et ce Père se penchant avec d'indicibles tendresses jusqu'à la petitesse de son enfant. « Unde, dit saint Thomas , post incarnationem Cliristi homincs ' cœperunt magis ad cœlestem beatitudinem aspirare - . Hoc considerari potest quantum ad caritatem qux maxime per hoc excitatur ; unde Augustinus dicit : qux major causa est advevJus Domini, nisi ut ostenderet Dcus dileclionem suam in nobis ? — Et postea subdit : — Si amare pigebat, saltem redamare non pigeât ^.
2. L'homme est donc constUué fils adoptif de Dieu; et comme tel, « héritier de Dieu, cohéritier de Jésus- Christ*. » Il entre en participation des richesses divines ; il n'est pas exclu des affaires de fara'Ue et des
1 Rom. vin, 15. — « Sum. ad gentil. lib. IV, cap. liv, n« 1. — *Swn. Tlieol. pars III, quaest- ' art- 2, — ♦ Rom. vm.
secrets paternels ; son Père lui communique tout, l'introduit en tout, se dop.p.2 tout entier ù voir, à connaître et à posséder. A peine a-t-il franchi le seuil Je l'éternité bienheureuse, l'infini se dévoile, Dieu se montre dans ses charmes ravissants, ses profondeurs incommensurables, ses éblouissantes splendeurs, ses secrets, ses pensées, ses vouloirs, les mystères de sa nature, les magnificences de ses œuvres, tout ce qu'il c?t et tout ce qu'il a ; ses opérations du dehors , et les opérations bien autrement ineffables du dedans de soimême <. L'éternité se passe dans la contemplation toujours satisfaite et toujours avide des richesses et des beautés de l'Essence divine; l'élu plongé dans ces flots infinis de lumière se tranforme lui-même « en ce même éclat^. » « Dans la lumière, il voit la lumière ' ; » contemplant enfin « ce que l'œil de l'homme n'a pas vu ; » entendant, dans l'harmonie des perfections divines et les louanges des mondes, « ce que l'oreille de l'homme n'a point entendu ; » goûtant au milieu de délices infinies « ce que le cœur de l'homme n'a jamais compris *.» Voilà le fils adoptif de Dieu dans l'éternité. Mais en attendant il habite l'exil, loin « de la claire vision; » il chemine « dans la nuit de la foi, et non sous la lumière de la gloire, » il est enfant encore, parviUus in Christo;
' Est necessariurn veritatem supernaluralom ad crcdendum hoinlnibus proponi ad Doi cognilionom voriorcm habondain. Tune enim solum Deuin cogaoscimus quando ipsum esse credimus supra omne id quod de Deo cogitari ab homine possibilo est, co quod naturalem hominis cognilionem divhia subslanlia oxccdit. Per ho: ('.r,n[o quod homiai de Deo aliqua ])roponunlur quao ralionom exceduiit, firmalur in homine opinio quod Deus sit aliquid sup'a id quod cogitari potest. (D. Thora. Sum. ad gentil., lib. I. cûO. V ) — * II Coriiiili. — » PsaU — » I Oorlnth.
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il est à l'époque de son éducation divine, il se forme peu à peu pour le ciel, donec occurramus omnes munilalem fidei et agnitionis filii Dei in virum perfeclum, in mejisuram xtatis plenitudinis Christi*.
Or quelle sera cette éducation de l'homme encore sur la terre, élu en germe, dieu enfant? Ah ! cette éducacion sera sublime comme la destinée même de celui auquel elle est donnée. L'homme est dastiné à voir Dieu en lui-même et dans son Essence : dès maintenant son éducation divine lui en devra éveiller quelque idée. Il est destiné à entrer dans les secrets de son Père, à pénétrer ses volontés intimes, à voir se dérouler devant son regard « les inscru tables richesses » de cette nature Infinie : dès maintenant il les lui faut, « derrière un voile et en énigme, quelque peu découvrir 2. »Tel sera dans l'éducation de l'homme le rôle de la foi. Aussi l'Apôtre définit-il la foi ; fides sper and arum substantia rcrum, argumentum non apparentium^.
Mais ces récits de l'éternité, ces leçons d'en haut, ces perspectives jetées sur « l'inaccessible lumière dont Dieu fait sa demeure ■•, » d'où l'homme les pourra-t-il obtenir? quelle mission assez sacrée, quelle bouche assez divine, quelle certitude assez inébranlable les pourront du ciel apporter à la terre ? L'homme l'enseignera-t-il à l'homme? mais que sait-il de ce monde surnaturel infiniment au-dessus de la portée naturelle de son regard ? Si déjà il s'ignore soi-même, comment comprendra-t-il l'infini ? Et d'ailleurs quelle créance
1 Ephes. — ' Necessarium fuit quamdain hujus raodi cognitionis prœlibalioaein la homine esse qua dirigeretur in illam pleniludinem cognilionls beatae, quod quidam fit par fidem. (D. Thom. Sum, ad gentil, lib. IV, cap.uv. n» 3. — 'Hebr. xi. — *I Tim. vi.
trouverait sa parole, et de quelle autorité afïermirait-il ses écrits'/ Qui donc nous instrui;a des choses d'en haut dont la connaissance fait, nous venons de le voir, le fond même de notre divine éducation? La réponse, c'est l'incarnation du Verbe, la Parole de Dieu venue au milieu de nous, rendue sensible à l'oreille humaine, parlant à l'homme des choses divines, et l'illuminant des célestes et éternelles clartés. Locutus est nobis iiiFUio '. O fin sublime de l'Incarnation! Dieu lui-même, fait homme, fait mon semblable, devenu, au lieu du Dieu grand et terrible, mon humble et doux frère, Dieu me parlant seul à seul, et, dans l'intimité du plus fraternel entretien, me racontant les divines choses qu'il a vues là-haut, dans notre patrie commune, me parlant de notre commun Père^, me révélant, autant que le comporte ma faiblesse, les secrets de la famille divine' où il vient m'introduire! c'est un Dieu qui parle; c'est un Dieu qui a tout vu, tout expérimenté; c'est un Dieu qui affirme, quelle place reste au doute ? quelle hésitation puis-je avoir et comment ne pas engai^er toute ma foi et toute mon âme dans ces biens invisibles et infinis qui me sont annoncés par une telle bouche et af fi r« mes avec une autorité si divine*?
3. Mais savoir ne suffit pas, il faut aspirer. Qu'importe que le voyageur aperçoive sous les feux du plui clair soleil la cité qui l'attend et le chemin qui l'y
' Ilubr. I, 1» — * Jean. — ' Ephes. ii, 19. — * Oporluit igilur hominem, ad perfoclam cerlitudinem consequendam de lidei vcrilate, ab ipso Deo iiislrui homiue facto, ut homo secundum hnmanum niodum divinam instructionern perciperet. (D. Thora. Sum. ad gentil, lib. IV, cap. liv.)
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mène, si ses forces défaillent, son pied se fixe, et ron cœur se fe^m'î au désir de la patrie? La foi n'est donc pas seule à introduire l'homme dans ses destincco éternelles, le désir de l'espérance doit faire prendre à l'âme un impétueux essor vers les biens invisibles et éternelsque la foi vient de lui découvrir. Hélas ! c'est toucher une de nos plus dangereuses blessures ; nous manquons plus peut-être encore d'espéj-ance que de foi. Do feu pour les choses terrestres, nous restons de glace pour les choses du ciel. Dieu est notre fin, notre béatitude, le principe de nos joies; et le seul torrent de toutes nos voluptés : qui de nous songe à Dieu ? Qui y aspire ? « Dieu étant notre Créateur, notre Père, le seul être qui ne nous dût rien et à qui nous devons tout, il est juste que nous soyons avec lui dans des rapports de reconnaissance et d'amour; il est juste même que nous l'aimions par-dessus tout parce qu'il surpasse tout en bcnté. Or en est-il ainsi ? Vous tous, qui n'avez d'autre règle que les principes et les sentiments de la nature, vous tous, sans exception, aimez-vous Dieu ? Est-il présent à votre esprit? Vous élevez-vous vers lui par des actes positifs de bienveillance, d'action de grâce, et même do simple souvenir ? Non, évidemment non. Demain vous vous lèverez : il y aura dans l'oir une douceur, un parfum de printemps; les arbres seront mollement émus parle pressentiment d'une belle journée; vous ouvrirez votre fenêtre, et un amour jaillira de tous ^os sens pour aller au-devant de la nature et s'y enivrer d'air, de lumière et de chaleur. Près de vous, sur la pierre extérieure, une fleur vous regardera, une fleur que vous aurez vue naître dans le froid de l'hiver, et que vous aurez exposée aux premiers rayons d'un plus doux soleil ; vous lui r3ndrez son regard, vous la rapproche-
1X7. de VOUS, et, tout inanimée qu'elle est et impropre à l'ainour,' vous lui ferez de vous à elle et d'eli'e h vous je ne sais quel commerce où le cœur ne sera pas étranger. Mais Dieu..., Ah! Dieu, moins que le venr, moins r]U3 l'air, moins que la lumière, moins que la petite ilcur, vous n'y pensez pas'!» Insensibilité étrange; incompréhensible oubli! Le seul être après tout dont l'homme ait un perpétuel et immense besoin, le seul qui ?oit son principe, sa vie et sa fin, est le seul pour lequel ?a pensée est morte, ses lèvres muettes, son cœur inanimé; le seul dont il sait, durant de longs jours, que dis-je? durant sa vie entière, se passer! Saint Thomas nous fait pénétrer au cœur de ce douloureux mystère. Un moteur nous manque pour nous imprimer vers notre destinée éternelle une puissante et victorieuse impulsion. Ce moteur, c'est l'amour. Tant que l'homme n'aime pas, il reste immobile et inerte : rien ne se remue en lui des activités diverses qui toutes et toujours sont au service de l'amour. Si l'homme aime sur la terre, il y concentre sa brûlante action : s'il aime au ciel, c'est vers le ciel que se dirigeront toutes les puissances de son être. C'est le ciel que cherchera le regard de sa pensée; le ciel que réclamera le cri de son désir; le ciel vers lequel tendront toutes ses démarches. Fonder le règne d'un amour divin, c'est du même coup faire sortir l'homme de soi-même, l'arracher à tous les égoïsmes, l'élever au-dessus des choses terrestres, et, sur les ailes de l'espérance, lui faire prendre vers ses destinées éternelles un vol que rien au monde ne saura plus enchaîner. Or ce fut là par excellence l'œuvre de l'Incarnation. La beauté invisible, à laquelle le cœur de
♦ Lacordairc, LXJV" Conf.
lliomme ne pouvait atteindre, vint à lui, s'offrit à ses yeux revêtue de sa propre nature, mais de sa nature grandie, déifiée, transfigurée, ravissante de charmes et d'incomparables délices. Celui dont les anges contentiplont la beauté dans l'extase d'un éternel amour, Celui en qui son Père met toutes ses complaisances^ ce Verbe fait chair nous saisit par l'endroit le plus sensible de notre nature, par le cœur. Il avait dit : Je les prendrai tous au filet qui capture les fils d'Adam *. Ce filet mystérieux, c'est la beauté; c'est elle qui triomphe le plus puissamment du cœur de l'homme, le précipite hors de lui-même et l'attache impétueusement à l'objet aimé 2. Voilà le grand levier avec lequel Jésus-Christ à soulevé le monde, lui a fait prendre vers les biens éternels un invincible essor. C'est ainsi, comme l'a dit un poëte, que
Une immease espérance a traversé la terre.
Lésâmes, éprises delà divine Beauté, n ont plus eu de pensées, d'affection et de désir que pour la Patrie où Elle régne dans la gloire et où on la possède dans l'ivresse d'une béatitude sans fin. Avant l'Incarnation, l'homme i\s.é à la terre, et que rien n'attirait plus haut, absorbait là toute son âme; depuis l'apparition de la Beauté éternelle, il a commencé ces regards passionnés, ce^ véhéments soupirs vers le ciel et vers Dieu. L'âme fidèl'^
» Osée.xt. — ' Dosideriura alicujus rei ex amore illius rei causalur. Necessariura igitur fuit hominera, ad perfectam beatitudinem tendentem, ad amorern divinum induci. Nihil autein sic ad aniorem alicujus nos indu'it sicut exporimentum amoris illius ad nos. Ainor autem Dei ad horaines nulle modo efficacius homin' poluit demoaslrari quam por hoc quod homini voluil uniri la pcrsoaa. (D. Thom. Sum. ad qtnlil. lib. IV, cap liv. no 4.)
n'est plus ici-bas qu'une exilée toujours plr.lntive et toujours gémissante : Hei mihi quia incolatus meus prolongatus est*. Elle dit : Qui me donnera des ailes et je volerai et je me reposerai^. Elle dit encore : J'aspire à ma dissolution pour aller vivre avec Jésus-Christ^. Elle dit sans cesse, sans fin : Ma vie c'est le Christ, et mourir m'est un gain\ Et ainsi « sa vie se passe tout entière dans les cieux d'où aussi elle attend Notre Seigneur Jésus-Christ \ „ Ne cherchons pas ailleurs la prodigieuse somme de grandeur et de force morale versée dans l'humanité par l'Incarnation, l'amour divin qui en a été la plus immédiate conséquence, et l'espérance que cet amour a lui-même déposée dans les cœurs. Par ces aspirations célestes, l'homme n'est plus esclave de la terre, il est l'hôte et le citoyen du Ciel; il n'est plus l'atome d'un jour, il porte dans l'âme les années mêmes de l'éternité <».
4. Achevons de pénétrer cetts belle doctrine et plaçons-nous à un point de vue nouveau '. L'Épouse du Cantique des cantiques pousse ce cri vers celui qu'elle aime et veut de plus en plus aimer : Quis mihi det te fratrem meum? qui me donnera que tu sois mon frère? 0 aspiration, 6 cri d'une merveilleuse profondeur ! c'est le cri de la nature humaine tout entière, au jour où
» Psal. - s Psal. - 3 Phiiipp. i. 4 phiiipp. ,.5 Phiiipp. ,„ — e Psal. — 7 Quuiu amicitia in quadam ajqualitale consistât, ea quae multum insequalia sunt in amicitia copulari non possâ videnlur. Ad hoc igiturquodfamiliarior amicitia osset inter hominem et Deum.expediens fuit homini quod Deus fieret homo quia etiam naturalitor homo homini amicus est, ut sic dum visibiiitei Deum cognoscimus m invisibiiium amorem rapiamur. (D, Thoni. Hum. ad gentil, lib. IV, cap. liv u» 6.)
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elle a senti que, faite pour Dieu, il lui fallait aimer ce Di<;u « de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces. » Mais comment vous aimer, ô mon Dieu ? si élevé, si inaccessible, comment monter à vous ? Si majestueux, si dominateur, si roi, comment approcher d'un trône qu'une éblouissante lumière environne, et dont « mille millions d'anges » gardent les abords? Si terrible dans les éclats de vos vengeances et les terreurs de vos justices, comment vous donner l'expansion de nos cœurs dans le doux et simple laisser-aller de l'amour ? [>a loi de l'amour est inexorable : aut amicitia pares invenit, aut facit. Dieu qui l'avait faite s'y soumit; lui qui avait créé le cœur de l'homme avec cette disposition intime se servira de cette disposition pour y pénétrer, s'en rendre maître, et s'en constituer le roi. Il se ht notre frère. L'humanité lui disait dans le secret épanchement de l'amour : Quis miki det te fratrem mc^m ^? C'est comme fi ère qu'il vint e<" se donna à nous. Il prit notre nature; il se créa une âme comme notre âme, un cœur comme notre cœur; il fut de notre race; nos ancêtres furent ses ancêtres ; sa divine mère était fille d'Adam comme nous tous ; tout, sauf le péché, fut commun entre lui et nous, participavit eisdem. Notre chair était devenue la chair du péché, il en prit la ressemblance, in similUudincm carnis peccati; nous étions esclaves sous la domination implacable de la douleur, a prit la forme de l'esclave et se soumit aux mêmes oppressions de la douleur, tentatumper omnia; nous nous étions faits péché, Diea le fit péché; nous étions courbés sous l'antique malédiction de la déchéance, il fut fait hii-môniG wfltà/icf ton. Ah ! comme le voici notre semblable
• Canli'\. canliq.
et notre frère ! Même aspect, même nature, même fortune, mêmes tribulations, mômes larmes, même foyer triste et sombre, même vie d'exil, mêmes angoisses (.lu cœur et même brisement des membres. Lui, comme nous, dit douloureusement : Mon âme est triste! Gommî nous, las de la vie et brisé de son âpre chemin, il s'assied fatigué. Il connaît les charmes de l'amitié, il les goûte dans des intérieurs simples et bons; il est l'ami de Lazare, de Marthe et de Marie. Vient le jour où toute amitié s'éprouve, le jour des larmes, c'est alors que celle de Jésus se montre dans sa divine intensité, et la foule s'écrie stupéfaite : Voyez comme il l'aimait! iéiu?. veut partager nos joies, il s'assied à la table de no? festins et ne dédaigne pas la fête de douces et chaste? noces; mais combien plus est-il fidèle à notre demeure que la tribulation a visitée ! Il est assidu au lit de la souffrance; il est sur le chemin par où passent nos cercueils; il se rend à notre tombe, il y frémit, il y pleure; il partage nos angoisses, il souffre de nos terreurs; toutes nos douleurs, il les fait siennes. Ah! qu'il peut bien se dire notre frère et nous donner à nousmêmes ce doux nom : car il ne rougit pas de nous nommer ses frères * . Les formules qu'il emploie nous en sont d'inébranlables garants. Allez dire à mes frères... je monte à mon Père et à votre Père 2... C'est le sang d'Abraham qu'il avait pris ', c'est la nature humainequ'il s'était hypostatiquement unie, il fallut donc qu'il se fît en loid semblable à ses frères, afin d'être miséricordieux et dévouée . et comme ses enfants étaient de chair et de sang, lui-mcme prit la même nature^. Le souhait de l'Epouse, de la nature hunniiine, est divinemsnt comblé: Voilà notre
» Hebr. — » Joaa. — » Hcbr. — • Uebr. — ^ Uebr.
Dieu devenu noti'e frère, « la chuir de notre chair et l'os de nos os '. »
Du même coup le souhait divin est aussi divlnemLMt accompli. Dieu ne voulait pas de sa créature des hommages glacés, un service d'esclave, une prostration de terreur et l'anéantissement de l'effroi devant sa majesté redoutable : c'est l'amour filial, c'est l'épanchement de l'amitié, la douce familiarité d'une liaison tout intime qu'il prétendait établir entre sa créature et lui. Ah! que l'Incarnation remplit puissamment cette volonté! Jusqu'à/'appa/'iiio/i f/e /a bénignité cl dô l'humanité de noire Dieu Sauveur^, le seul sentiment que produisait en l'homme l'idée de Dieu était celui d'une terreur inquiète et d'un éloignement sans amour. L'homme tremblait et fuyait : ces deux mots suffisent à tracer toute l'histoire des rapports de l'humanité avec Dieu durant les siècles qui précédèrent l'Incarnation. Si Dieu apparaissait, l'homme épouvanté se cachait de sa présence, ou la subissait avec terreur -.je mourrai de mort, s'écriait-il, car fat vu Dieu! Si du haut de son Sinaï Dieu se faisait entendre, le Juif suppliait Moïse de parler seul afin de ne plus ouïr cette formidable voix. Et le païen, dans ses civilisations brillantes ou au fond de ses incultes forêts, partageait les mêmes alarmes, prenait la môme fuite, et organisait partout un culte plein de sang et de cruautés atroces, pour apaiser une divinité qu'il redoutait sans songer même à l'aimer. Mais à peine Dieu se montre-t-il sous le voile de sa douce et bienfaisante humanité, qu'il attire toutàlui^; la terreur s'évanouit, l'humanité fugitive revient sur ses pas. approche du Dieu qui la nomme son amie, sa sœur, sa fille; s'attache bientôt à
' Gènes. — * Tit. ni. — » Joan. xii.
\li3^.
60 ciiaP,tue deuxième
lui bans le vouloir plu.s (luitter un instant; se tient à se? ])icds drvins qu'elle arrose de ses larmes et embaume do ses parfums; place sur sa poitrine sa tète fatiguée, lui fait part de ses joies et de ses douleurs, lui voue tous ses moments, lui consacre toute son âme, et n'a plus à travers l'existence entière qu'un sentiment au eœur, et aux lèvres qu'un seul cri d'amour : h charilé de Jésus- Christ me presse '; qui me pourra séparer de la charilé de Jésus-Christ ^ ?
5. L'Incarnation, nous prenant sur la terre et le fumier de ce monde où nous gisions dans la nudité, nous éleva jusqu'à un3 destinée divine et d'éternelles splendeurs : elle fonda dans l'humanité régénérée la triple grandeur de la foi, de l'espérance et de l'amour; c'est beaucoup sans doute; ce n'est pourtant pas assez encore : le ciel est le prix de la lutte, le patrimoine mérité par nos œuvres saintes. Il faut donc apprendre à l'homme devenu fils de Dieu comment il doit désormais divinement agir' : c'est une nouvelle convenance
» II Gorinlh. — * Rom. viii. — ' El hoc quidem considcrari potest quanlum ad rocLam opcralionem in qua nobis oxcinplum se pi-fcbuil. (D. Thoin. Siim. Théologie, pars III, qurcsl. i, art. 1.) — Mariifcslum est quod bealltudo virlulis est prœmium. OporLct igilur ad bcalitudinoni Icndciilc? scfundum virlulom disponi. Ad virtulem aulem et vcrbis et e.xcmplis ])rovocamur -, cxompla auletn alicujus et verba laiilo eflicacius ad virlutem inducuntqiiiuilo de 80 firmior bonitatis liabctur opinio. De nulle aulem homine puro infaillibilis opinio bonilalis haberi poteratquia etiam sanclisfeimi viri in aiiquibus invctiiunliir defccissc. Nenipe m-n^ssarium fuit homiiii ad hoc quod in virlulc lirmareUir, quo 1 a Dco humanalo doctrinam et cxcmpla virlulis acciperet. (D. Tho:n, Sum. ad Gentil, lib. IV, cap. liv, h» G.)
de l'Incarnation que nous développe saint Thomas. L'iiomme, fils de Dieu et héritier du ciel, né de l'amour et de l'adoption d'un Dieu, et destiné à partager avec ce Dieu les gloires de l'éternité, l'homme ne peut se présenter à ces destinées glorieuses que paré des vertus et ennobli par les lauriers de la lutte et du triomphe. De quel droit prétendrait-il, après avoir déserté le combat, à la couronne qui en devait être la récompense? Comment se présenter au milieu des splendeurs d.i banquet éternel sans la blanche parure de la robe nuptiale? Atnice, quomodo hucintrasti non habensvestem nuptialem < ? Et ce qui rend ce besoin d'une éducation divine plus pressant encore, c'est que la déchéance e violemment brisé en lui la chaîne des vertus et des perfections avec lesquelles il fut primitivement créé. Ange tombé, roi jeté dans l'exil, héritier d'un grand nom précipité par une subite catastrophe dans la grossière vulgarité de l'indigence, l'homme n'a plus de ses magnanimités d'autrefois que d'informes et impuissants souvenirs. Or ces magnanimités de la vertu, il les faut à son âme, sous peine d'être écarté du trône comme incapable et indigne de l'occuper. Il les lui faut, et l'œuvre d 3 toute sa vie est d'en faire le difficile et laborieux apprentissage.
Mais qui s'offre à les lui enseigner? qui instruira l'homme de la science du ciel ? quelle parole assei haute, quelle autorité assez auguste, quelle puissance de persuasion assez sûre d'elle-même arrachera ce ro'^ dégradé à ses ignorances et à ses vices pour en faire un être tout céleste, tout divin, au niveau de ses destinée? sublimes, et à la hauteur d'un trOne partagé avec Dieu?
» Mallh. xu.
Qui? Est ce riioinmci' Ah! riiomine a eu la folie d'en accepter la lâche et de se croire la force de raccomplir. Les sages, les pédagogues, les prêcheurs de momie se sont comptés par milliers!... decem millia psedagogorum *.... I/antiquilé a été remplie du bruit de « c^s cymbales retentissantes. » Socrate, Platon, Aristotc, Cicéron, Scnèqiie, etc., comment les nommer tous? s'étaient faits forts d'élever l'humanité jusqu'au faite radieux de la sagesse et des vertus. Ils parlèrent, écrivirent, fondèrent des écoles, multiplièrent les disciples. — Sur quelle route trouvons-nous l'iiumanité conduite par ces guides? Est-ce la route de la vertu? Est-ce celle du vice? Oui vraiment du vice, et du vice parvenu aux plus effroyables profondeurs. Les pages sublimes d'un Platon, les discours divins d'un Sorate aboutirent b. laisser le monde dans la fange de toutes les dégradations à la fois. Les choses ont-elles changé ? La puissance a-t-elle été départie à la parole humaine, et nos sages ont-ils le secret de créer au souftie de leur vertu une humanité pure, chaste, honnête, humble et ficrc, forte dans sa foi, intrépide dans ses actes, reflétant les gloires du passé et préparant celles de l'avenir? Ah! regardons-les, ils sont à l'œuvre; depuis un siècle qu'ils ont chassé l'Église et se sont déclares les seuls éducateurs de la jeunesse française, ils travaillent; ils sont parleurs de vertu plus qu'hommes au monde; ils écrivent sur le devoir, sur le beau, sur le bien .. Qu'ont-ila fait? La génération sortie d'eux, la voici devant nous, sans foi, sans morale, sans principe, sans force; perduù dans les aberrations de l'esprit, les frivolités du cœur et les débauches de la chair. Oh! c'e;it eux plus que
» I Coiiiuh.
LES CONVENANCES DE L'iNCARNATION 63
lO'S les autres qui ont fait à la patrie ses jours de deuil Cl d'angoisse, où l'œil effrayé cherche une espérance de résurrection et de vie, et ne trouve, au sein d'égoïsmes, d'aveuglements et de défaillances sans précédent dans notre histoire, que des indices de décadence et des pressentiments de mort : Responsum mortis habuimus^l
L'expérience est faite ; elle est décisive : l'homme ne suffit pas à faire regagner à l'homme le terrain perdu par la déchéance, encore bien moins à le rendre capable de parvenir à ses éternelles et divines destinées. Il manque il 1 liomme, dit le Docteur Angélique, deux forces essentiel les : une parole infaillible, un puissant exemple. De nullo auiem homine pui'o infaillibilis opinio bonitatis h:beri poterat^. L'homme seul, l'/iomo puri/^, jamais ne minspirera une inébranlable confiance, n'établira dans mou esprit une conviction invincible, et n'entraînera ma volonté par le prestige d'un exemple au-dessus de toute défiance et de toute discussion. Mais alors que "reste-t-il à l'homma pour maître et pédagogue, sinon Dieu lui-même? Vraiment oui ! et c'est bien là la solution; Platon avait eu le génie de la pressentir, et saint Thomas la formule hardiment ainsi : Unde neccssarium fuit homini ad hoc quod in virtute firmaretiir, quod a Deo humanato doctrinam et exempla virtutis acciperet^. Ce Dieu fait homme dit de lui dans un prophète ; Ego qui lo'iuor justitiam *, moi, qui suis fïorame pour rendre ma parole et mes exemples accessibles et bienvenus, Dieu pour leur donner des garanties infinies et une irrésistible puissance d'entraînement et de persuasion.
S'il est une œuvre qui frappe d'étonnement, c'est
« II Corinlh. — * D Thom. Sum. ad Genl. - » D. Thora. Sum. ad Cent. — * Isaï. 'yiii. 1
l'œuvre de cette parole catholique jetant au monde des doctrines inouïes, des mystères écrasants, des dogmes insondables, imposant à son gré le fardeau des plus rudes vertus et des plus sanglants sacrifices, se jouant de tous !es obstacles et triomphant de toutes les impossibilités. Aux pourritures vieilles de tant de siècles cette parole disait : «« Soyez chaste! » Te ipsum castum custodi ; aux cruautés devenues comme l'état normal du cœur humain, cette parole disait : « Bienheureux ceux qui font miséricorde! Bienheureux les hommes au cœur doux;... à la volupté, elle présentait une croix; à la richesse, le dépouillement volontaire : à Torgueil, des abaissements effroyables; à l'habitude, des nouveautés douloureuses; à la raison, d'impénétrables obscurités ; au cœur, de pesantes chaînes ; à la volonté, des lois implacables ; à la chair, un perpétuel martyre. Et cette parole était crue ; elle était obéie; elle entraînait après elle des foules divinement fascinées. En moins d'un siècle Paul s'écriait : Où sont les sages ? où sont les scribes ? où sont les chercheurs de sagesse humaine * ? Tous s'étaient tus : les écoles de philosophie étaient vides ; le Christ restait seul docteur et illuminateur du monde, il avait dit : Je suis la voie^ la vérité et la vie ^ : le monde entier suivait cette voie, se remplissait de cette vérité, vivait de cette vie. Et, ce que pas une parole humaine, dans le prestige de sa plus haute puissance, n'eût osé même rêver, l'Évangile dans sa nudité et son impuissance venait de l'accomplir.
Quelle est l'explication de ces prodigieux succès? Le monde avait reconnu dans la voie partie du Calvaire, la voix d'un Dieu; et autant que son infaillible parole,
I I Corinlh. — ' Joan. xvi.
ses divins exemples l'avaient ému, subjugué, entraîné. Pouvait-il rester dans son orgueil séculaire, lorsque son Dieij prenait sous ses yeux « la forme de l'esclave » et s'ensevelissait sous toutes les ignominies? Pouvait-il s'asseoir tranquillement au banquet des voluptés, quand devant lui se dressait la croix où son Maître et son Dieu agonisait au milieu d'affreuses douleurs ? Resterait-il fils de la terre, quand son Dieu le sacrait fils du ciel, et continuerait-il à dire •< à la pourriture : Tu es mon Père! » quand on venait de mettre sur ses lèvres purifiées ce mot ineffable : « Notre Père, qui êtes dans les cieux?... »
Ainsi se fit avec une invincible puissance l'éducation divine de l'humanité. Necessarium fait homini ad hoc quod in virlute firmaretur^ quod a Deo humanato doctrinam et exempîa virtutis acciperetK
lî. — Le Verbe, s'incarnant dans un monde innocent encore, et exempt de la dette du péché et des terribles exigences de la divine justice, n'eût été que Pontife de religion et médiateur de gloire. Il eût d'un coup, sans devenir tributaire de l'expiation, ennobli et déifié sa créature. Il l'eût retirée des impuissances de son néant sans avoir besoin de la relever des anathèmes du crime et de la faire sortir des horreurs de son éternelle moi't. Mais telle n'était plus la situation. Au néant de son origine, l'humanité avait ajouté Tinsurmontable obstacle de sa prévarication; et bien plus encore que sa faiblesse, son péché qui la chargeait des malédictions divines lui fermait tout accès à l'amour de son Dieu et aux gloires
> D. Tho:n. Sum. ad gentil.
5G CHAPITRE NKUVIÈME
(Je son éternel hérita.iîe. Voilà le monde où le Verb3 nvait, dans sa miséricorde incompréhensible, résolu de Jcscendre : monde pécheur; monde couvert d'anathèmes accumules, exposé à tous les coups do la justice, et C]ue l'Apôtre nomme si énergiqaem^nt im ^/i décolère; fils prodigue, enfant dénaturé, iusulteur de son Père, coupable de tous les crimes, que la patience est lasse d'attendre, la bonté fatiguée de pardonner, et que la justice s'apprête enfin à punir. Qui pourra sauver ce monde des horreurs de l'expiation ' ? I/Apôtre pose ainsi le problème : Talis decebat ut nobis esset pontifcx sanctus, innoccns, impollutus, segrcgatus a pcccatoribus. et cxcelsior cœlis factus 2. Pas de médiateur ni d'intercesseur possible entre le monde coupable et Dieu irrité, entre l'esclave insulteur et la Majesté divine outragée, sans qu'il revête ces deux conditions : l'innocence et la grandeur, sanctus, innocens, impollutus, segregalus à pcccatoribus — et cxcelsior cœlis factus. L'homme est donc absoluuîent écarté de ce rôle : il est pécheur, il est maudit, il est fils de colère ' comme ses semblables ;
' Salisfacere pro peccato tolius humani generis nullus homo purus polerat, quia quilibet homo parus aliquid minus est tota goncris humani universitate. Oporluit igilur, ad hoc quod humanuiu genns a peccalo commun! liborarelur, quod aliquis saiisfaccret qui et homo essct, cui salisfactio competeret, et aiiquid supra ho;ninem ut ejus merilum sudicions esset ad salisfaciondum i)ro peccato tolius humani generis. Majus aulem liomino quantum tJ ordinem beatitudinis, nihil est, nisi solus Dcus ; nam Angoli, 1 cot sint superiores quantum ad condiLlonem natura;, non lamnn quantum ad ordinem (inis, quiaeodeni beatificanlur. Ncccssarium fuit igitur homiai, ad beatitudinem consequendara (juod Deus bumo (ieret ad pcccalum humani generis tollendum. (D, Thom. ^ .'.t!./i, ad gentil, lib, IV, cap. uv, 8.— îllebr. vu, '2G.— ^ Eplies. 11.)
LES C0XVENAXC2S DE L'iNCAUXATION 67
qncl front oserait-il relever vers Dieu et quelle prière niii'tjée pourrait sortir de ses lèvres abominables? Que si r;jn suppose l'homme innocent, s'interposant pour les iiommes coupables, reste sa petitesse infinie qui fait de lui un atome perdu dans l'immensité. L'ange ne pourra-t-il se charger de cette grande mission ? Pas plus q 13 l'homme. L'ange est innocent, mais il est créature, lils du néant comme l'homme, et il n'est pas, comme l'exige l'ordre de la Majesté et de la Justice divine, « plus élevé que les cieux^ » excelsior cœlis factus.
En face de l'absolue volonté de Dieu de procurer à sa Majesté infinie une réparation et des honneurs dignes d'elle, c'est-à-dire infinis, toute intervention créée devenait impossible, et le seul médiateur possible était un Dieu. Et comme un Dieu seul ne pouvait descendre à la prière, ce Dieu devait s'unir une nature inférieure, ce Dieu devait être Homme; homme pour intercéder. Dieu pour donner à son intercession une valeur et une efficacité infinies. 0 Dieu! que sera cette prière, que seront ces anéantissements et ces expiations d'un Homme Dieu! Un Dieu priant un Dieu! Un Dieu s'humiliant, s'abaissant devant un Dieu ! Un Dieu prenant en se£mains la cause de l'humanité coupable, la déclarant sienne, la couvrant de ses mérites, la sacrant de l'onclion de sa divinité, souffrant en elle, expiant pour elle et lui abandonnant le bénéfice infini de ses travaux et de ses souffrances ; Exauditus est, dit l'Apôtre, pro sua rcvcrentia 2. « C'étaTt à la justice divine que nous étions vendus et livrés par une obligation bien plus équitable, mais aussi bien plus rigoureuse. Car quiconque lui est redevable ne peut s'acquitter que par sa mort, ne peut
» Hebr. vu. 26. — « HoV^.
68 CHAPITRE DFJ X.'ftME
le payer que par son supplice. Non, nulle créature n'est capable de réparer liiijure indnie qu'elle a faite u Ditni par son crime. Les théologiens le prouvent fort bien par des raisons invincibles; mais il suffit de vous dir.» que c'est une loi prononcée au ciel et signifiée à tous les mortels par la bouche du saint Psalmiste : no?i dabil Deo placationeni snam, nec pretium redemptionis animx sux^ « nul ne peut se racheter lui-même ni rendre à Dieu le prix de son âme. »Il peut s'engager à sa justice,
mais il ne peut plus se retirer de la servitude Puis
donc qu'il n'y avait parmi nous aucune ressource, que restait-il autre chose, sinon que Dieu réparât lui-mêm3 l'injustice de notre crime par la justice de notre peine, et satisfit à sa juste vengeance par notre juste puni tion''?
Ainsi fûmes-nous sauvés par cette intervention à la fois divine et humaine du Verbe incarné. Par un mystère à jamais incompréhensible de bonté et de munificence, Dieu tout ensemble mettait en son Fils les crimes Je l'homme et transportait à l'homme l'innocence, la grandeur, l'héritage de son Fils. « Dieu était opérant en fésus-Christ la réconciliation du monde, ne leur inipuant point leurs péchés. En même temps qu'il frappait, il ouvrait ses bras aux hommes. Il rejetait son Fils, et ;1 no.is ouvrait ses bras. H le regardait en colère,"et il jetait sur nous un regard de miséricorde. Paler pour nous ; ignosce pour lui. Sa colère se passait en .se déchargeant; il frappait son Fils innocent luttant contre la colère de Dieu "... » 0 miséricorde! Dieu a engendré dans l'éternité un Fils qui contente parfaitement son amour,
Psal. XLVIII. — * Bossiiet, //« Sermon sur la Passion 2» point. — ' liossuet, /« Sermon :ur la f^assion.
LES CONVENANCES DE l'iNCARNATION 69
comme il épuise entièrement sa fécondité ; et néanmoins, 6 bonté incompréhensible! lui qui a un Fils si parfait, par l'immensité de son amour, par les richesses infinies d'une charité surabondante, il donne des frères à ce premier-né, des compagnons à cet unique, et enfin des cohéritiers à ce bien-aimé de son cœur^. »
2. L'homme est racheté, il est adopté comme fils; il est destiné à la gloire d'un éternel et tout divin héritage; mais sorti da tombeau de son crime et de sa déchéance, il porte encore les cicatrices des blessures qui l'avaient tué. Il est faible : il ressent le brisement de son antique chute, et n'a plus sa vigueur native ni le^ ressources de sa première nature. L'Incarnation devra pourvoir à cette nouvelle détresse, guérir ces plaies encore saignantes, et ce sera là un nouveau but et une nouvelle convenance : soulager et guérir dans l'homme les maux qu'y avait causés le péché. Or, entre ces 'maux, trois surtout furent terribles : l'aveuglement, la présomption et l'orgueil.
L'homme, après sa chute, perdit presque entièrement le souvenir de son origine et de sa fin. «< Dieu ne fut plus devant son regard, » « et il n'eut plus ni aspiration, ni pensée pour la terre, objet de désirs, » pour le ciel et l'éternelle béatitude à laquelle il avait été destiné. Il se passa alors dans l'intime de son être un mystère de douleur et de honte ; Dieu, le ciel, l'éternité, l'infinie béatitude chassés de son âme, il s'y fit un vide immense que
* Bûssuet, II» Sermon. — Homo purus non poterat salisfaccra pifo toto humano génère : Deus autem satisfacore non debebat : unde oportebat Deum et hominera esse Jesum-Ghrislum. (D. Thona. Sum. Theol. pars III, quaest. i, art. 2,
70 CHAPITRE DRl'XIÈME
l'horame chercha vainement à combler. II dépensa à celte t.dche impossible des siècles d'eiïorts inouïs, et le cri déchirant de sa faim ne cessa plus de témoigner de son indicible martyr©. Et l'homme traverse ainsi de t^cnération en génération son insupportable existence, demandant à la terre ce que le ciel seul peut lui donner. Jl a soif de vérité, il en cherche avidement quelques débris qu'il dévore et qui ne peuvent l'assouvir : il a soif de gloire, et la terre ne lui donne, en échange de cruels sacrifices, qu'une trompeuse apparence de gloire; il a soif de jouissances, et la terre ne lui a présenté que la coupe ignominieuse et empoisonnée du plaisir. Un matérialisme abject s'est offert à l'homme; 0 homme, insensé es-tu de jeter par delà des deux chimériques, vers de fantastiques destinées, un regard d'espérance ! Rien n'existe pour toi que la voluiité de tes sens. Jouisen et meurs! La volupté a ravagé l'homme sans le rassasier et la mort a jeté au sépulcre sa poussière déshonorée. Le déisme est venuà son tour, et a dit: 0 homme, étouffe ces aspirations insensées vers une perfection et une destinée surnaturelles, et je ne sais quelle impossible union avec la Divinité. La Divinité règne sans souci de toi dans le lointain infini de sa gloire, et toi, fils de la terre, ne songe plus à un essor qui te briserait sans te porter à une élévation qui n'est pas faite pour toi. Si le déisme a raison, d'où viennent en moi ces invincibles aspirations vers l'infini ? Fils de la terre, pourquoi la terre ne me .suffit-elle pas, comme elle suffit à tous le? êtres qui m'entourent? Pourquoi suis-je le seul à étendre sans cesse et jusqu'à l'infini mes impérieux et insatiables désirs? qui répandra la lumière sur cette énigme d'où dépend toute la direction de la vie, et dont la solution fixe seule notre destinée? L'Incarnation. Per hoc
instruimur , dit saint Thomas', quanta sit dignidr humanx naturœ, neeam inquinemus peccando. Etlesaiiii Docteur appuie son assertion de ces beaux textes (! : saint Augustin et de saint Léon : Demonstraviù nohis Deus quam excclsum locum inler crealuras habcal humana nalura in hoc quod hominibus in vero homine apparuit '. Agnosce, ô chrisliane, dignUalem tuam ctdivinx consors factus naturœ^ noli in veterem vilitalcm degencri conversatione redire "'. Un Dieu descendant du Ciel jusqu'à l'homme; et élevant ensuite avec lui Diomme jusqu'au ciel : voilà tout le mystère de l'Incarnation ; voilà la vérité solennellement et divinement dite sur le formidable problème de notre destinée. Nous n'appartenons ni au néant ni à la terre : nous sommes faits fils de Dieu et nous allons à Dieu.
Par une étrange contradiction de sa nature déformée et obscurcie, l'homme, qui, par défiance de sa grandeur surnaturelle, se jette avec frénésie sur toutes les bassesses de ce monde, est le même qui élève à rencontre de Dieu les prétentions de la plus sacrilège arrogance. L'homme est un incorrigible présomptueux, les siècles l'ont toujours vu le même, et rien n'a pu décour.iger ni vaincre sa folle présomption. Le Juif n'a confiance qu'en ses mérites, et dans « les œuvres de sa loi ; » le Gentil se proclame sage, juste, ami des dieux, capable de lui-même de franchir les plus âpres sommets de la vertu. Cette race de présomptueux est vivante encore;
1 Sum. TheoL pars III, qucest. i, art. 2. — *Sanct. Augusl. De vera. cap. xvi. — ^ Saoct. Léo, serm. de nativ. cap. m. — Sai;il Thomas dit encore : « Incarnalio considerari polest qaanturu aJ plenam participatioQem Diviaitatis, quse vera est homiais bcaliludo et finis hucnanse vitœ -, et hoc collatam est nobis pcr Christi humaaitatcm. »
72 CllAl>JTUi; l'ELXILME
elle se personnilie sous nos yeux dans le tj'^pe si tristement vulgaire de Vlionntie homme, l'homme qui, sang, Dieu, sans la foi, sans la grâce, prétend rester juste, it, traître à ses plus sacres devoirs, se décerne corapliiisammcnt toutes les couronnes de la vert-v
Soyez juste, il suffit; lo reste est arbitraire.
C'est à ce faux sage et à ce vertueux de contrefaçon (jiie le mystère d'une Rédemption, aussi nécessaire qu'elle est gratuite, a été présenté. Non, ô homme, sans le Christ Rédempteur, sans sa foi qui t'illumine, sans sa grâce qui te fortifie,ses sacrements qui te transfigurent, son crédit qui t'ouvre l'accès au bonheur éternel, jamais par toi-même et tes seules forces tu ne seras ni juste ni prédestiné : tu resteras ce que te font ton néant et ton péché, fils de la mort et de l'expiation. Ad prcTsomptioncm hominis tollendam, gralia Dei, in nobis nidlis mcrilis prœcedentibus, in homine Christo commendatar '.
La présomption suppose et révèle en l'homme un autre vice plus intime et plus enraciné encore : l'orgueil. La chute d'Adam fut avant tout une chute d'orgueil ; et l'orgueil ne cessa plus de s'étendre et de couvrir de SCS flots maudits l'humanité entière, Juifs et Gentils. Dieu avait fait mille clîorts pour vaincre dans le cœur de l'homme cette disposition fatale qui rendail à jamais tout pardon impossible, et faisait rentrer malgré elle la miséricorde dans le sein de Dieu. L'Incarnation fut le suprême et victorieux effort de cette miséricorde pour triompher enfin de l'orgueil, amener l'homme
» D. Tlio:v Suin Thco!., ])Ms III, iiue^l. i, ar,. 2
LES r.ONVENA>-(;£s DE l'incaunation 73
aux pieds de son Dieu, lui mettre au cœur le brisement du repentir, et au.\ lèvres l'humble confession de son crime et la demande de son pardon. Mais développons plus largement la doctrine du Docteur Angélique. L'orgueil, chez l'homme déchu, se fait jour en trois dispositions perverses. Il affecte une superbe indépendance : quis noster Dominus est? Il ne veut pas d'une autorité doctrinale qui lui impose un symbole : Dieu n'a pas le droit de l'enseigner ni de mettre sa raison à l'épreuve du mystère ; lui seul se charge de ses croyances et n'accepte que ce qu'a contrôlé sa souveraine raison. En second lieu, l'orgueil est en perpétuelle révolte avec les lois divines : prudentia carnis... legi Bel non e^t subjecta, ncc enim potest : l'orgueil est le contempteur éternel de Dieu, il méprise ses lois, se rit de ses défenses, n'a souci d'aucune de ses volontés ; à ses promesses il oppose la plus insultante indifférence et à ses menaces la plus sacrilège sérénité. Enfin l'orgueil •est un tyran, et le plus implacable des tyrans. Insulteur de la Majesté divine, il ne souffre pour lui-même pas même l'ombre d'un mépris. Si Tonne se courbe assez profondément devant lui, il s'irrite, et fait ressentir les effets d'une colère sans merci. Hélas! voilà le fond do l'âme humaine depuis la déchéance; voilà le mal à la fois impie et cruel dont nous sommes tous plus ou moins travaillés. Qui le guérira? Quel remède assez énergique, quelle leçon assez saisissante, nous délivrera de ses douleurs et de ses perversités? Superbia homi^ nis^ quai maxime impcdlmento est ne inhxvcatur Deo^ per tanlam Dci humilitaleni rcdarjui potest atque sanari, répond saint Thomas, citant un texte de saint Augustin. Ah ! quand l'homme vit descendre son Dieu, ce Dieu se faire pauvre, esclave, humilié, rebut du
74 CHAPlTRIi [)E[ XIEMB
raonde, « ver de terre et non plu6 un homme; » (iiiand il le put contempler tour à tour sur la paille de la crèche, dans la masure de Nazareth, sous les ignominies de l'insulte, les fouets du prétoire, et les incompréhensibles anéantissements du calvaire; quand il eut entendu ces mots étranges, cette incroyable nouvelle : Dieu est là ; le Dieu qu'ont préparé les siècles, et qu'attend le raonde, il est là; mais vêtu en pauvre, vivant comme un pauvre, subissant tous les mépris de la terre et du ciel ; « fait péché, » « fait malédiction,» souffrant l'affreux martyre d'être rebuté et brisé par la justice de son Père, et s'humiliant toujours, obéissant toujours, supportant sans se plaindre le mépris des hommes et les vengeances de Dieu. — Ah! quand l'orgueil humain se vit en face de ce prodigieux spectacle, il ne tint plus debout, 11 se trouva jeté aux pieds du Dieu anéanti; et des anéantissements du Calvaire naissait avec ses charmes
et sa puissance la divine humilité. Superbia hominis
per tanlam Dei humilitalem sanari polesl *.
3. Après le péché qui ferme le ciel, et les vices qui nous empêchent d'y tendre, restent les obstacles qui en Obstruent la route et arrêtent brusquement nos pas.
De tous les obstacles le plus puissant fut de tout temps Vignorance. C'est l'ignorance qui détourna le plus constamment l'humanité de sa fin. Pour nous en faire une idée plus large et plus saisissante, jetons un coup d'ail rapide sur l'histoire entière du monde, et voyons chacune des générations humaines s'engager, en perdant les traces du ciel, sur tous les chemins de la perdition. « L'homme, ainsi que le chantait le prophète, quand
* D. Tholu Suin, UhuIqq.
Dieu l'eut comblé d'honneur, ne le sut pas comprendre. ■> Il ne connut plus la place éminenteque le Créateur lui avait assignée dans l'ensemble des êtres, et ne sut plus reconnaître que « tout avait été mis à ses pieds. » Les uns se prenaient à considérer au-dessous d'eux la nature inférieure, les biens terrestres, les voluptés des sens, et, plaçant dans cet ordre infime et ces grossières jouissances leur fin dernière, ils se jetèrent comme la brute, mais avec plus de frénésie et d'impudeur qu'elle, sur la pâture immonde de la chair <. D'autres ne considérèrent de la création inférieure que ses parties élevées et ses perfections. Frappés des immensités et des splendeurs de l'univers et ne songeant pas à élever plus haut leur regard pour en reconnaître le Créateur et le Roi, ils bornèrent au monde leur adoration et leurs hommages; « ils servirent, comme dit saint Paul, la créature plutôt que le Créateur qui est béni dans tous les siècles : amen -. » Ils adorèrent toutes les parties de la • création ou adressèrent leurs hommages aux démons, « princes de ce monde ». >• Que fallait-il pour détromper
1 Quidam consideraates se secundum naturam corporeom et scnsitivam quam cum aliis animalibus communem habent, ia r> buscorporalibus et dclcclaLionibuscarnisquaradam bealitudioem bestialem requirual. (D. Thom. Suni. ad Genlil. lib. IV, cap. uv, n» 2.) — î Roin. i. — 3 Ephes. — Quidam autem considérâmes quarumdam creaturarum exceliealiam super homines quantum ad aliqua, eorum cultui se adstrinxerunt. colentos muudum ut partes ejus propter magniludincm quantilalis et temporis diulurnitatem, vel spiriluales substanlias, angelos et dajmones, propter hoc quod honiincm c.Kcedere inveniunlur, tam in immortalilate quam in acumino intellcclus; œslimantes in his, ul puta supra se existenlibus, hominis bcaliludincm esse quœroadam. (U. Thom. S(vn ad Gentil, lib. IV. cap. uv, a» 2.)
l'homme, l'éloigner de ces routes perdues et le remettre dans sa situation véritable et sur le chemin de son éternité? Lui montrer sa grandeur native, l'excellence de sa nature et dans cette excellence, la certitude de ses sublimes destinées. Ce fut l'œuvre de l'Incarnation. Dieu prit la nature humaine, l'éleva en lui jusqu'à la hauteur de l'infini, et la porta « sur le trône de la grandeur, à la droite du Très-Haut. » 0 homme qui t'abaisses jusqu'à l'adoration de la nature, ou qui te mets aux pieds des démons qui l'infestent et la souillent, reconnais enfin ta grandeur. Uni au Christ, « devenu un avec lui, » avec lui tu t'élèves par delà les mondes; et plus excellent qu'eux tous, tu ne t'arrêtes dans ta course à travers les immensités de la terre et des cieux, qu'après avoir touché Dieu et avoir, comme un fils aimé, été déposé dans ses bras ^ Agnosce^ô chrislianc,dignilalcni tuam.
L'erreur sur sa fin dernière n'est pas le seul obstacle qui arrête la course de l'homme vers l'éternité. Le péché a creusé dans tout son être des traces profondes, y a causé des désordres sans nombre et de prodigieux affaiblissements. L'homme n'est plus qu'une ruine de luimême, et, selon le mot si énergiquement sombre du prophète, « il est semblable au blessé qui dort au fond d'un sépulcre. >» C'est ce blessé que Dieu a résolu de
' Ilominis igîtur digiiitatcin quod scilicet in immediata Del visioae bealilicandus sit, convenicntissinic Dcus ostcudit pcr Iioc quod ipse immédiate naUiram liumanam assum])sit. Unde ox iiicarnatione Doi hoc coiiseculum vidcmus quod magna pars hominum, cultu angclorum, dœmonum et quarumcumquocrealurarum prœlcrmisso, sprclis ctiam voluptalibus carnis et corporalibus omnibus, ad solum Deum colendum so dcdicavorunl in quo solo bealiludinis complemenlum cxspcctant. (D. Thom. Su/u. ad Gentil, lib. IV, cap. nv, n» 2.)
LES CONVENANCES DE l'iNCARNATIOX 77
relever et de soutenir, et son moyen, d'une efficacité merveilleuse, sera l'Incarnation. Le péché fait à l'homme trois mortelles blessures. Par la première, il l'épuisé; par la seconde, il le souille; par la troisième, il la désespère. Et ainsi, sous l'action désastreuse du péché, l'homme perd à la fois ses forces, son intégrité, sa confiance. L'homme est faible; il chancelle, il ne tient plus ses armes, et il tombe misérablement sous tous les coups de ses ennemis. Souillé et coupable, dans la nudité déshonorante et l'affreuse difformité de son crime, il n'est plus apte à la gloire, n'a plus accès près de Dieu, et vit « sans Christ, sans Dieu en ce monde. » Enfin le voilà si tombé, si brisé de sa chute, qu'il ne lai reste même plus au cœur ni l'espérance ni le désir de se relever. Qui fera sortir ce Lazare de l'immobilité de son sommeil et des horreurs de son sépulcre? Une voix divine s'est fait entendre, la voixdu Verbe incarné : J'irai et je le guérirai. — Lazare notre ami dort, mais je 'vais le tirer de son sommeil *. Par son incarnation. Dieu donnait au monde pécheur le triple remède aux trois maux différents qu'avait causés le péché. Il réparait les forces épuisées de l'homme ; il lui rendait avec l'innocence l'accès auprès de Dieu : il lui donnait dans son e:\piation la plus haute garantie du pardon, écartait ainsi ses amers désespoirs et lui rendait l'espérance « et la joie du salut 2. » Conveniens fuit et humano gêner i ad beatitudinem consequendam expediens quod Deus fieret homo, ut sic et remissionem peccatorum consequeretur per Deum, ethujus remissionis certitudinem haberet per hominem Deum ^.
« Joan. XI. — « Psal. — ' D. Thom. Suin. ad Gentil, lib. IV. îap. Liv, n* 7.
78 CHAPITRE DEUXIÈMÎ3
4. Outre ces obstacles intimes l'homme en trouve au dehors : son chemin est infesté d'invisibles ennemis qui « dans l'ombre » à la faveur des ténèbres où ils s'eneevelissent lancent sur lui leurs traits mortels. Entrons avec saint Thomas dans cette nouvelle et sombre étude de la puissance du démon sur l'homme déchu. Il nous faut cette connaissance pour comprendre la victoire de Jésus-Christ et la nature de notre délivrance. Commentant un texte de l'Épître aux Romains, saint Thomas nous explique comment et jusqu'à quel point nous étions en la puissance du démon *. Dès que l'homme eut péché, il devint l'esclave du péché, vcnundatus sub peccato ; et comme le péché à. son tour a pour principe, pour instigateur et pour roi le démon, de la domination du péché l'homme tombait par une suite inévitable dans celle du démon : delinebat impcrium. Et ce qui rendait cette tyrannie plus implacable et notre position plus affreuse, c'est que, comme le remarque saint Thomas 2, les pouvoirs de Satan sur nous étaient réguliers et légitimes : nous nous étions bien donnés à lui, et étions bien ses sujets. Il était en nous comme en son royaume propre, conquis dans toute la vérité et selon toutes les lois de la guerre *. Tout homme qui pèche est le sujet naturel du démon. Et maintenant comment cessera cette domination de Satan sur l'humanité? Comment sera brisé ce sceptre d'autant plus terrible qu'il est légitime et agréé de la divine justice? Voici l'explication du Docteur
« Comment, tn Paul. cap. viii, v. 3. De peccalo damnavit peccntum. — * Loc. cilal. — ' Devicerat aulemlotum genus huiiiarium in primis parenlibus. et eis doniinabalur.... devincit oliam uiiuiuquemquc singularller dum cum ad pcccatuin inclinât quia Qui facil peccalum servus â'^l peccali.
LEi CONVENANTES DE L'iNCAnXATîON 79
Angélique < : Quand le Fils de Dieu vint sur la terre, ■'' dans la ressemblance de la chair du péché, » Satan prit le change et crut qu'il avait empire sur le Christ :omme sur le reste des hommes. Il entreprit sacrilègelient sur la royauté du Très-Haut, il se rua sur le Fils de Dieu, le chargea de chaînes, le couvrit d'insuUes, le meurtrit de coups, et le cloua au bois ignominieux de la croix. Il croyait à l'heure de son suprême triomphe: ce fut l'heure de son épouvantable défaite. Cet attentat qui fit horreur au ciel et à la terre, enflamma la terrible colère du Tout-Puissant, qui brisa pour jamais la puissance du meurtrier de son Fils, Le tyran écrasé, tout lui échappa et fut délivré du même coup ; la même résurrection qui arrachait Jésus-Christ des liens de la mort, enlevait l'humanité entière de la puissance de l'enfer; l'innocent avait été enchaîné par Satan, il perdit pour ce forfait la possession même des coupables. Participavii eisdem ut per mortem destrueret eum qui habebat mortis imperium, id est diabolum... Eripuit nos depotcstate tenebrarum... Expolians principatus et poteslates traduxitconfidenter, palam triomphans iîlos insemet ir)S0'. Voici comment l'admirable Bossuet rend cette bille doctrine de saint Thomas : « Le démon nous ayant vaincus, parce que nous nous étions lâchement vendus à lui, Dieu a voulu suivre cette loi, qu'on devient le bien de son conquérant et qu'on appartient sans résers'e à celui à qui on se donne sans condition, et selon cette règle de justice, Dieu nous adjugea à notre vainqueur et ordonna par une juste sentence que nous fussions livrés entre ses mains. Comme nous étions passés en la possession de notre ennemi en vertu d'une sentence
1 Gommer t. i7i epist. ad Rom. — * Ilobr. — Coloss.
très-jusie, il fallait nous retirer parles formes. 0 Jésus, voici votre ouvrage! 0 Jésus, voici le miracle de votre charité estimable! « Il attire, disent les saints Pères, notre ennemi au combat en lui cachant sa divinité. » Cet audacieux s'approcha et voulut l'assujettir sous sa servitude; mais aussitôt qu'il eut mis la main sur celui qui ne devait rien à la mort, parce qu'il était innocent, Dieu, qui, dans l'œuvre de notre salut, voulait faire triompher sa miséricorde par l'ordre de sa justice, rendit en notre faveur ce jugement par lequel il fut dit et arrêté que le diable, pour avoir pris l'innocent, serait contraint de lâcher les pécheurs ; il perdit les coupables qui étaient à lui en voulant réduire sous sa puissance Jésus-Christ le juste dans lequel il n'y avait rien qui lui appartînt ^ »
Quelle fut la défaite du démon, et comment entendre son impuissance, saint Thomas nous l'explique dans son Commentaire sur le Maître des Sentences ^. Jésus-Christ dans son triomphe sur l'enfer en a brisé la puissance radicalement, essentiellement, en ce sens que de luimême le démon ne peut plus rien sur nous : le monstre est enchaîné et mis hors d'état de faire aucun mal à ceux qui ne se jettent pas volontairement dans sa gueule. Dieu, pour notre mérite et notre g]oire,lui laisse le pouvoir de la tentation. Satan peut, non pas se ruer gur nous, mais nous attirer doucement à lui, nous per-
« Bossuet, //e Serm. p. la Passion, 2* point. — * Polestalem dlaboli qua victos detinct Chrislus per ])assionem ex toto amovit quantum ad suflicientiam, iicet non quantum ad eflicientiam nisi in mis qui vim passionis suscipiunt per fidem, caritatem et sacramenta. (D. Thom. Comment, in Mfigisl. Sentent, dist. XIX, quoest. I, art. 2.)
juader de nous remettre sous sa dépendance en accepcant l'offre de ses faux biens et en cédant à ses suggestion perverses.
5. Ici s offre à nous, posée et résolue par saint Thomas, une question aussi intéressante qu'elle est grave: la question de la douleur dans l'humanité régénérée par la Rédemption. Pourquoi, purifiée, ennoblie, fille de Dieu, « sa fille chérie, » l'humanité chrétienne souffret-elle? Pourquoi la Rédemption qui a effacé la souillure du péché, n'en a-t-elle pas retranché la pénalité douloureuse? Pourquoi l'amnistie si magnifique dont la Victime du Calvaire a fait bénéficier le monde n'atteintelle pas la douleur? Pourquoi « ce gémissement » et ce cri de détresse que pousse l'humanité, sœur du Christ et héritière d'un trône éternel ' ? A ces questions saint Paul répond d'un mot, et ce mot est l'un des plus profonds et des plus divins que nous ait appris le christianisme. Par Jésus-Christ nous avoiis accès dans la grâce m laquelle nous voici fixés maintenant, et nous sommes glorieux des espérances de gloire des fils de Dieu, — et bien plus ! nous mettons notre gloire à souffrir^. Qu'est-ce à dire, et quelle gloire peut trouver l'homme à souffrir ? Écoutons saint Thomas.
La souffrance remplit auprès de l'homme régénéré, mais encore dans les jours de l'épreuve, trois grandes missions, dont voici la première.
* Quamvis Christus pro peccato original! sua morte sufQcienler salisfecerit, non est tamen inconveaiens quod pœnalitates ex poccato originali conséquentes remaneant adhuc in omnibus qui eliam redempUonis Christi participes flunt. (D. Tliora. Sum. ad Cenlii lib. IV, cap. lv, n° 25.) — * Rom. v, 3.
82 CHAIMTRR DEUXIÈME
Le but de notre création, la raison des merveilles de grâces accumulées en nous par la Rédemption, la condition unique pour nous d'atteindre à nos destinées futures, c'est notre ressemblance parfaite avec le Filf de Dieu fait homme. Dieu n'ayant et ne pouvant avoir qu'un amour, amour parfait, immense, infini comme lui-même, l'amour de son Fils, nous ne pouvons être aimés de lui qu'en Jésus-Christ, par notre similitude et notre identification avec Jésus-Christ. Prxdesl'mamt nos... conformes ficri, imagines Filii sui ; Dilexit nos in Christo. De cette sublime doctrine découle l'absolue nécessité où nous sommes de nous revêtir de Jésus-Christ, selon l'énergique expression de l'Apôtre, de « porter en nous l'image de l'Homme céleste. Sommes-nous des copies vivantes de Jésus-Christ ? Dieu qui voit en nous la beauté de son Fils et respire en nous « la suavité de ses parfums, » verse en nous comme un écoulement et une extension de l'amour dont il aime son Verbe incarné: dilexit nos vi Christo. Nous présentons-nous au seuil de l'éternité sans cette ressemblance divine ? Un mot glacial nous repousse : nescio vos ! Or qu'est-ce que Jésus-Christ ? L'homme de l'expiation, de l'anéantissement, de la douleur ; tout autre christ est un christ de fabrique humaine et pour ainsi parler de fantaisie. Le Christ véritable. Fils du Dieu vivant et Sauveur de l'humanité déchue, c'est le Clirist qui naît dans la pauvreté, vit dans la souffrance, et meurt sur le gibet de la croix. Son imitation ne sera donc possible à l'homme que par la douleur. Saint Paul place en trois endroits de notre être la ressemblance de Jésus-Christ : dans l'intelligence: nos autcm sensuni Chrisli habcmus; dan.î le cœur : hoc enim sentile in vobis quod et in Christo Jcsu; dans la chair : scmpcr morli/îcationem Jesu in corpore
LES CONVENANCES DE L'iXCAnNATION 83
lostro circumferentes. Le chrétien, au lieu d'avoir horreur Je la souffrance et de la repousser, l'appellera donc de •es vœux ou du moins en acceptera la venue sans murmure, sachant qu'elle pose sur son âme et sur sa chair le sceau royal de Jésus- Christ.
La douleur est nécessaire encore à un autre point de yue. L'homme est fait pour l'infini. Il doit donc franchir les limites de sa nature, dépasser toute gloire et toute béatitude créée, et, montant toujours dans son audacieux pèlerinage, ne s'arrêter qu'après être eu possession du bien suprême et infini. Le christianisme entier avec sa foi, sa grâce, ses sacrements, s'emploie pour élever l'àme de l'homme à cette divine hauteur ; tout dans la religion se coordonne vers ce but unique ; mais tout aussi échouerait sans l'intervention de la douleur. I^a douleur, jetant des amertumes sur les choses sensibles, en détache plus aisément le cœur de l'homme pour le donner libre et magnanime à la pensée et aux désirs des invisibles biens, ut in invisibilium amorem rapiamur. Supposons l'homme glorieux et impassible dès l'instant qu'il reçoit la grâce de Jésus-Christ, son austère mais indispensable éducation n'est pas faite, et il n'a pas à un degré suffisant le détachement des biens sensibles et l'amour du bien suprême et infini. Une mauvaise racine d'égoïsme étouffe en lui l'amour pur :it spiritualisé de son Dieu.
Enfin la douleur éprouve l'homme, met à nu les vraies dispositions de son âme, et révèle en lui ou le lâche qui déserte, ou le brave qui affronte, ou l'égoïste qui ne servait Dieu que par un intérêt sordide, ou l'ami magnanime qui connaît l'heure du sacrifice et sait s'immoler à l'amour *.
* Hoc con^ruenter et utillter factum est ut • œna remaneret
m. — Ces belles et fécondes doctrines qu'il vient de nous développer, saint Thomas les résume ainsi dans l'un de ses plus riches opuscules. L'Incarnation fut un mode de rédemption et de salut merveilleusement bien choisi de Dieu : d'autres étaient possibles, aucun n'était J'une convenance plus complète et plus absolue. Convenance : l"» quant à Dieu ; 2« quant à l'homme ; 3° quant à la rédemption.
Il convenait éminemment à Dieu do faire apparaître sa sagesse, sa puissance, sa bonté. Or quelle œuvre plus divine que de réunir en un les termes les plus infiniment éloignés? Ce fut déjà l'œuvre d'une grande puissance que de joindre dans la création les éléments les plus étrangers ; plus im.mense encore fut la puissance qui unit la matière à l'intelligence; mais cette puissance n'a plus délimite quand à la nature créée elle joint l'incréée, le ciel à la terre, Dieu à l'homme. — Quelle plus merveilleuse sagesse que celle qui achève, parfait, Tœuvre entière de la création en la rattachant au Verbe de Dieu, principe, fin, complément de toutes choses ?
— A quel sommet plus magnifique pouvait atteindre la Conté que d'unir Dieu à sa créature raisonnable ? Elle
eliam culpa sublata. — Primo ut essot conformitas fidelium ad Cliislura sicut membrorum ad caput. Uade sicut Chrislus prius multas passiones sustinuit et sic ad ImmorLalitalis gloriam pervonit : sic decuit ut lideles ejus prius subjacerent passionibus el sic ad immortalitatem pervenirent. — Secundo, quia si homines vcnienles ad Chrisluni slatim immorlalitate.ii impassibililaLem conscquerentur, plurcs homines ad Christum acccnderent magis proplcr haîc corporalia bénéficia quam propter spiritualia bona.
— Torlio, quia si accédantes ad Christum statim impassibiles rodilerentur... merilum fidel minuorcLur. (D. Thom. Suin. ad Gentil, lib, IV, cap. lv, no 25.)
était grande déjà la Bonté divine dans cette première union qui résultait de sa présence ; plus grande dans la communication qu'elle fit d'elle-même aux justes par la grâce ; mais elle se déploya à l'infini quand la nature divine se donna sans réserve à la nature humaine en Jésus-Christ.
Considéré l'homme racheté, aucun mode de rédemption n'apparaî': plus convenable. Par son péché, l'homme '.ombe dans l'infirmité, dans l'ignorance, dans la malice, et par là devient incapable et d'imiter la vertu divine et de connaître la vérité et d'aimer le bien : Dieu se fait homme et se donne ainsi tout à la fois à imiter, à connaître, à aimer.
Enfin ce mode fut admirablement approprié à l'œuvre même de la réparation. ïl convenait que l'esclave fût sauvé par un Dieu fait esclave.
Il convenait encore que ce fût le Fils qui s'incarnât. Le Fils était Verbe, était image, était Fils. Or l'hommepar le péché avait précisément perdu ces trois choses, l'intelligence de la vérité, la ressemblance de la sainteté, l'héritage de la gloire. Le Verbe lui verse la lumière ; l'image lui imprime la divine ressemblance ; le Fils lui communique ses droits d'héritier '.