‹ Jésus-ChristChapitre 10 sur 63 · JÉSUS EN FACE DE LA MORT · texte numérisé non relu

JÉSUS EN FACE DE LA MORT

« Jésus approche de Jérusalem : il est déjà à Béthanie, bourgade qui en était à peine à six-vingts pas, à la racine de la montagne des oliviers. Sa mort approche en même temps, et ce qu'il va faire à cette approche, pour nous y préparer, est admirable. La première chose est la résurrection de Lazare. Il allait mourir, et il semblait que l'empire de la mort allait s'affermir plus que jamais après qu'il y aurait été assujetti lui-même. Mais il fait ce grand miracle de la résurrection de Lazare afin de nous faire voir qu'il est le maître de la mort1. »

Deux spectacles se déroulent ici sous nos yeux : l'un que nous donne la terre avec ses suprêmes et irrémédiables détresses ; l'autre que nous donne le Rédempteur avec ses inénarrables tendresses et sa compassion, qui va jusqu'à faire jaillir ses larmes, éveiller en lui des frémissements et des émotions déchirantes.

Contemplons l'un et l'autre, saisis tour à tour d'effroi sur nos misères et d'amour pour le Sauveur qui vient avec tantde puissance et d'amour nous en délivrer.

*• Bossuct Méditations.

I. — Tout est désolation profonde dans la scène de Béthanie. « La mort paraît dans ce qu'elle a de plus affreux : Lazare est mort, enseveli, enterré, déjà pourri et puant. On craint de lever la pierre de son tombeau, do peur d'infecter le lieu et la personne de Jésus par cette insupportable odeur. Voilà un spectacle horrible : Jésus en frémit, Jésus en pleure ; dans la mort de Lazare son ami, il déplore le commun supplice de tous les hommes ; il regarde la nature humaine comme créée dans l'immortalité et comme condamnée à mort par son péché ; il est l'ami de tout le genre humain, il vient la rétablir : il commence par en pleurer le désastre, par en frémir, par se troubler lui-même à la vue de son supplice. Ce qui paraît si horrible dans la mort, c'est principalement qu'elle est causée par le péché, et c'est plutôt le péché que la mort qui lui cause ce frémissement, ce trouble, ces pleurs. Il est saisi d'un nouveau frémissement à mesure qu'il approche du tombeau. En voyant cette affreuse caverne où le mort était gisant, on dirait qu'il n'y a point de remède à un si grand mal : « Celui, dit-on, qui a éclairé l'aveugle-né, ne pouvait-il pas empêcher que son ami ne mourût ?» On ne dit pas : ne pourrait-il pas le ressusciter? C'est à quoi on ne songe seulement pas : on croit que son pouvoir n'allait pas plus loin que de l'empêcher de mourir ; mais le tirer de la mort, quoiqu'il en eût donné déjà des exemples, on ne voulait ni s'en souvenir ni le croire. On croit qu'il a'a que des larmes et cette frémissante horreur à donner k un tel mal. Voilà tout le genre humain dans la mort: il n'y a qu'à pleurer son sort, mais on n'y voit aucune ressource. C'est le commencement de l'histoire et comme la première partie de ce tableau : tout y est rempli d'horreur, tout s'y empreint d'une tristesse profonde

et de la plus amère désolation : le sépulcre, l'attitude des deux sœurs, Marthe et Marie, les larmes et les réflexions désespérées de la foule.

1. Considérons ce sépulcre et le mort qui y est gisant: comprenons-en les mystères et recueillons-en les leçons. Jam fœlel : quatriduanus est enim, « il sent déjà mauvais, car il est de quatre jours. » Pourquoi ces quatre jours où Jésus laisse son ami dans la pourriture du tombeau ? Quand les deux sœurs l'envoyèrent avertir, Lazare n'était que malade: or, au lieu d'accourir, Jésus tarde, remet, ralentit sa marche : « Ayant entendu dire qu'il était malade, il demeura toutefois deux jours encore au lieu où il était. » Il abandonne le malade à l'agonie et à la mort, puis à la dissolution du sépulcre. Selon le sens littéral et sans tenir compte des mystères dont cette grande scène est remplie, Jésus a un but qu'il nous laisse entrevoir quand il dit : « le mal est pour la gloire de Dieu. » Il importait avant tout de donner au miracle son plus haut degré d'évidence, et de confondre la malignité et l'incrédulité haineuses des Juifs par la plus solennelle constatation de la mort : la dissolution du cadavre et la pourriture du tombeau : Jam fœlet, quatriduanus est enim. Plus Jésus attendait, plus la mort faisait de ravage, et plus aussi se préparait éclatante la manifestation du miracle : « C'était pour la gloire de Dieu. » Mais, nous l'avons dit, et toute la tradition l'a ainsi compris et commenté, ce mort de quatre jours, ce Lazare en pourriture, est la frappante image de l'humanité déchue, morte dans son péché, et gisante dans le sépulcre infect de ses vices*. Depuis

1 Per hos autera quatuor dies signantur quatuor dies quadru-

quatre jours, depuis quatre époques, elle s'avance dans sa dissolution, et tombe de plus en plus dans sa pourriture. Elle meurt en Adam. Sous la loi de nature, elle s'enfonce de plus en plus dans la perdition : « toute chair corrompt sa voie, » « toute intelligence se charge de ténèbres, » la Gentil ité n'est bientôt plus qu'un cadavre, dont la dissolution infecte le monde, et que ne réussit pas à purifier le désastre d'un universel déluge. La loi écrite est donnée à la terre : Dieu en voulait faire un remède de vie : la perversité de l'homme s'obstina à en faire un poison de mort'. Le quatrième jour du tombeau suit ce dernier effort de la miséricorde de Dieu, et cette dernière victoire de l'orgueil et de la corruption de l'homme. L'humanité en est à cette corruption épouvantable où la trouve le Rédempteur, quand il vient à elle pour la ressusciter. Dans un autre sens plus restreint et aussi plus pratique, ce Lazare au tombeau, c'est le pécheur gisant dans la mort à la grâce et l'infection de ses vices

Trois morts ont été ressuscites par Jésus-Christ : la fille de Jaïr, le fils de la veuve de Naïm, et Lazare de Béthanie. Cette triple mort représente la mort du péché à son triple degré et selon sa triple malice *. La jeune

plicis mortis. Una dies est peccali originalis. Quod homo trahit demortis propagine. Alii 1res dies referunlur ad mortem peccati actualis, et dividuntur secundum trangressionem triplicis legis. Primo quidem legis naturœ quam homines transgrediuntur. Secundo legis scriptce quam etiam homines transgrediunlur. Tertio legis gratiae et evangelii. (D. Thom. Comment. inJonn., cap. xi, lec. 4.)

» Sciendum Christura très mortuos suscitasse : Puellam archisynagogi, flliumviduae qui cflbrebatur extra portam, et Lazarum quatuor des habentem in monumento. Sed puellam quidom in

fille qui vient d'expirer, dont le cadavre est chaud encore, et qui n'a fait pour ainsi parler que « goûter » la mort, représente le premier péché grave d'une âme. L'âme est morte sans doute, mais qu'elle est voisine encore de la vie ! Avec quelle facilité la parole du Christ la rappelle, avec quelle promptitude sa main la relève et la redonne à la vie ! « Jeune fille, lève-toi ! » Il n'est question ni de linceul, ni de bière ; le corps n'est pas entre les mains de sinistres porteurs, il n'a pas quitté la maison paternelle : l'âme est morte, mais on croirait encore un sommeil, tant la dissolution du trépas s'y fait peu sentir, tant la maison est exempte encore des tristes signes de la mort. Mais si cette maison de Jaïr, cet intérieur de l'âme revêt à peine les marques de la mort, on y voit un spectacle plus triste et plus repoussant : ces « joueurs de flûte, cette foule tumultueuse, ces gens qui poussent de grands cris : » triste cortège de la mort des âmes ! Ah ! cette âme est morte parce que «< des joueurs de flûte, > des plaisin-s enchanteurs, des voix séduisantes, des voluptés et des ivresses, « une foule tumultueuse, des gens qui

domo : juvenem extra portam : Lazaram in monumento. Per hos très suscitatos tria gênera peccatorum intelligunlur. Quidam enim peccant per consensum peccati mortalis in corde, et isti signantur per puellam mortuam in domo. Alii vero sunt qui per exteriora signa et actus peccant, et signantur per raortuum qui effertur extra portam. Sed quando per consuetudinem in peccato flrmantur tune clauduntur in monumento. Et tamen Dominus omnes ressuscitât. Sed illi qui per consensum solum peccant et mortaliler peccando moriunlur, facilius suscitantur. Et quia secretum est, ideo sécréta emendatione curatur. Quando autem peccatum procedit extra tune publico indiget remedio. (D. Thom. Comment- ■ in Joan., cap. xi, lec. 4.)

poussent de grands cris, » les cris effrénés des passions, le tumulte de la dissipation mondaine, l'ont remplie et se sont efforcés d'écarter le Sauveur, « en se moquant de lui. » Pauvre enfant, gisant inanimée au milieu de cette foule insensée et impie ! Pauvre âme que la vie, les plaisirs, l'impiété du monde, ont fait mourir, au printemps de sa vie surnaturelle, et dans la fleur de sa divine jeunesse ! Cette première mort des âmes n'a pas la gravité de celle qui va suivre : la mort du fils de la veuve de Naïm. Celui-là n'est déjà plus dans la maison de sa mère : il est sur le chemin du sépulcre, où d'impitoyables mains vont le déposer. Une foule fait cortège et honore de ses regrets cette funeste mort : c'est déjà le pécheur signalé, le pécheur public, le pécheur au milieu des sociétés qui adulent, soutiennent et servent ses vices : peccator benedicitur. Une mère suit, baignée de larmes et la désolation dans l'âme, ces funérailles d'un fils: l'Eglise pleure impuissante ces âmes effrontées dans le vice, et inaccessibles aux étreintes de l'amour maternel. Une faut rien moins que la rencontredu Dieu qui rappelle des horreurs de la mort, comme il appelle des profondeurs du néant. Le miracle semble plus difficile, la manifestation de la puissance est plus éclatante ; il faut arrêter ces porteurs, s'approcher de ce cadavre, soulever cette masse devenue si inerte. Ce n'est pourtant point là encore la mort dans sa dernière horreur, le péché dans sa perversité suprême : ce n'est point encore le Lazare en putréfaction dans son sépulcre. Ici tout est désolation, dégoût et horreur, c'est le pécheur dans l'infection de l'habitude, dans la corruption vieillie et désespérée de ses vices. La puanteur qu'il répand est horrible, le spectacle qu'il offre aux regards est affreux. « Dans les trois morts que le Sauveur a ressuscites, les

saints ont considéré le péché vaincu dans ses trois états: dans son commencement en la personne de cette jeune fille ; dans son progrès en la personne de celui qu'on portait en terre; dans sa consommation et dans l'état d'endurcissement et d'habitude invétérée en la personne de Lazare. La corruption dans un mort de quatre jours fait voir un homme qui croupit et pourrit, pour ainsi parler, dans son péché. La mauvaise odeur, c'est le scandale et la diffamation qui suivent cet état. La caverne, où le mort est enterré, fait voir l'abîme où le pécheur s'est enfoncé ; la pierre sur le tombeau, c'est la dureté dans le cœur ; les bandes dont le mort est lié, sont les liens du péché qu'il ne peut rompre. Il ne paraît plus de ressource : les gens de bien mêmes n'espèrent plus rien. « Maître, disait Marthe, il sent mauvais et il y a quatre jours qu'il est mort '. «Mais rien ne résistera à l'efficacité de la parole divine ; Jésus approche, et avec lui la résurrection dont il est le principe et la vie dont il est le foyer.

2. Marthe apprend à peine l'arrivée du Maître, qu'elle s'empresse, quitte tout, vole à sa rencontre, tombe à ses pieds, et lui verse avec ses larmes ses désolations et ses timides espérances. La foi de Marthe est imparfaite encore, et comme les œuvres divines exigent la foi, une foi ferme, éclairée, généreuse, avant d'aller plus loin, à l'endroit môme où Marthe l'arrête par l'explosion de sa douleur, Jésus travaille cette àme, et fait éclore en elle la foi parfaite qu'il exige et que lui seul en même temps peut donner. Trois imperfections se remarquent dans la foi de Marthe 2. Elle dit : Seigneur,

1 Bossuet, Médit. — * Crcdebat eaiin quod praeseate GhrisLo tnors locuin non Uabsrel cuna vidissai mulierein ad solum tacium

si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort. Quoi ! il faut la présence, il faut la parole, il faut le contact? Mais, Marthe, quelle faible idée vous faites-vous donc de la puissance divine ? Que vous paraissez peu vous souvenir de ces paroles qui la caractérisent : mandavit et creata sunt, « il commande et tout est créé. » Une pensée, un vouloir, un ordre de cette autorité infinie, et toute maladie s'évanouit, et la mort elle-même se retire épouvantée, rendant à la vie la proie qu'elle dévore. Marthe ignore la sublimité de la puissance divine, et participe trop à cette persuasion où était ce chef de synagogue que Jésus-Christ devait approcher de la couche de sa fille mourante, et la toucher lui-même de sa propre main. Marthe confond trop encore Jésus- Christ avec les thaumaturges que Dieu envoyait à son peuple, leur puissance d'emprunt avec sa puissance propre et essentielle, leurs ordres communiqués et dictés d'en haut, avec ses ordres personnels et souverains. Marthe ajoute : à présent même je sais que tout ce que vous demanderez à Dieu, Dieu vous le donnera. Non, Marthe, ce n'est pas là le vrai, le complet acte de foi au Verbe fait chair, au Fils de Dieu, « Dieu de Dieu, » « vrai Dieu de vrai Dieu. •> Ne parlez pas de lui comme des prophètes auxquels Dieu devait communiquer sa puissance, par laquelle seule ils opéraient leurs prodiges. Ici, devant vous, c'est le Dieu

liiiibrice Jesu sanaïam. Niliilomiuus tamen imperfccUun lui cm babebai aeslimans Christuin minus possc absentom quam preesentem; quod quidem de virlulc iimitalaet creala dici polest, sed de virtute iaOaita cl increala, qua) Deus est, non est dicondom, quia eequaliter se babet ad prœseutia e(. absenlia, imo omnia sibisunt prtesontia. (D. Thona., Comment, in Joan. cap. xi, lec.4.)

Dominateur, Maître absolu delà vie comme delà mort, c'est le Verbe « qui soutient tout par la parole de sa puissance, » en qui toutes choses ont l'être, qui seul vivifie, et seul rappelle des abîmes de la mort aux portes de l'existence, Marthe, écoutez et comprenez sa parole : Eyo sum resurrectio et vita, « Je suis la résurrection et la vie. » Tout semble si désespéré aux yeux de Marthe, il lui parait si impossible que son frère Lazare, mort depuis quatre jours et déjà dans la dissolution de la tombe, soit rappelé à la vie, qu'elle ne demande même pas un tel miracle, et qu'elle rejette à la résurrection générale l'espérance que lui en donne Jésus. « Jésus lui dit : Ton frère ressuscitera. Marthe lui dit : Je sais qu'il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour. »

Jésus fait la divine éducation de cette âme : devenons attentifs, et élevons-nous aux magnifiques enseignements qui lui sont présentés pour éclairer et fortifier son imparfaite foi'. Ego sum resurrectio et vita. Marthe,

1 Dominus Martham ad altioraelevans, primo oslendit virtutem et potestatem suam ; secundo subdit potestatis effectum ; tertio exposcit fidem.

Potestas autem sua est vivilicaliva, unde dicit : Eyo sum resurrectio et vita. Quasi diceret Marlhae : credis quod frater tuus resurgat in novissimo die : toLurn aulem hoc quod homines résurgent, mea erit virtus; et ideo ego, cujus virtute omnes tune résurgent, possum etiarn fratrem luum suscitarc in prascnlia. Dicit autem duo : scilicet quod est resurrectio et quod est oila. Sciendum est enimquodelfectum vilae aliqui parlicipare indigent: Quidam quidem quia vilain amiserunt; quidam vero, non quia vitam amiserunt, sed ut jam habilara conservent. Sic ergo quantum ad primum dicit : « Ego sum resurreclio, » quia qui vitam amiserunt, reparantur; quantum ad secundum dicit : « et vita,» aua scilicet viveulos conservantur. Sciendum est autem quod ho(

je suis la vie universelle, le foyer où toute vie s'allume, la force infinie où toute force se puise, l'activité infinie, où tout mouvement s'alimente et s'entretient. Creusons plus avant encore dans cette sublime définition que Jésus-Christ nous donne de lui-même. Deux mondes sont devant nos yeux, deux vastes cités, deux rendez-

quod dicit : « Ego sum resurreclio, » est locutio causilis, quasi dicat : ego sum resurrectionis causa. Ghrislus est tota causa resurrectionis nostrae, tam animarum quatn corporura. Quasi dicat: totum hoc quod résurgent in animabus et in corporibus per me crit. Hoc, inquam. quod sum « resurrectio » est mihi per hoc quod sum « vita; » nam vilae est quod aliqui reparentur ad vitam sicul ignis quod aliquod exlinctum reignitur.

Eiïectus aule;n potestati respondet : unde dicit : « qui crédit in me ctiam si morluus fuerit, vivet. » Primurn autem quod de potestate sua dixerat e3t quod ipse sit resurrectio, et huic respondet cfTectus quod ipse morluos vivifient ; et quantum ad hoc dicit : « qui crédit in me, etiam si mortuus fuerit, vivet; » cujus quidem causa est quia ego sum resurrectionis causa, cujus causas effectum aliquis consequitur credendo in me; nam per hoc quod crédit babet me in se; qui autem habet me, habet resurrectionis causam. « "Venit hora, el nuncest, quando morlui audienl vocem Filii Dei, et qui audierint, vivent, » vita scilicet spirituali, résurgentes de morte culpas et eliam vita nalurali, résurgentes de morte pâmas. Secundum autem quod de potestate sua dixerat est auod ipse sit vita; et huic respondet e fectus praeservationis in vita. Hoc non est iiilelligendum quin moriatur ad lempus morte carnis, sed quod aliquando sic monetur, ut tamen ressuscitatus vivat in aîternum in anima donec resurgat caro nunquam postea moritura.

Exposcit autem lidem, ut eam porficiat. Non interrogat Doiniuus quasi ignorans, sed scions Qdem ejus quippe qui ipsam lidem sibi infuderat. Credere enim a Deo est. Quajrit autem ut Gdem <Tuam liabcbat in corde conQlcatur ore.

vous, où toutes les générations se rencontrent, où toutes les créatures humaines se réunissent : l'existence et le tombeau, la vie et la mort. Or Jésus-Christ est tout dans chacune de ces deux parties de son immense royaume : il est tout parmi les êtres qui se meuvent à la lumière de l'existence : il est tout dans les silencieuses régions du tombeau. Il est la vie qui anime les premiers: tgo sum vita ; il est la résurrection qui attend les seconds; H est le Dieu des vivants, il est le Dieu de qui les morts attendent le réveil de l'immortalité. C'est le Verbe fait chair qui anime toute vie, c'est lui encore qui dépose dans la tombe, et jusque dans les débris desséchés et l'imperceptible poussière qui fut le corps de l'homme, des germes mystérieux d'où jaillira en son temps la vie immortalisée. Ego sum resurrectio et vita. Aussi maître, aussi Dieu, dans l'empire de la mort que dans celui de la vie ; autant écouté et obéi quand il rappelle de la tombe que lorsque qu'il fait surgir à la vie. Du côté de son Dieu l'homme n'a donc plus rien à craindre, il n'a plus à redouter que de soi-même et de ses propres dispositions ; car la vie ne jaillit de l'Homme-Dieu qu'au contact de la foi. De même que l'eau ne jaillissait du rocher qu'à la voix et à la verge de Moïse, ainsi la vie et la résurrection ne répondent qu'à l'appel de la foi. Tout homme qui confessera Jésus-Christ vivra, tout homme, toute nation qui le repoussera et le niera est fatalement condamnée à mourir : sans Jésus-Christ l'homme ne vivra pas de la vie de la grâce, sans Jésus- Christ il ne vivra pas de la vie de la gloire. Il restera ce que le fait son néant et son péché : « il n'aura pas la vie en lui ; » il ne vivra que de la vie terrestre et animale, qui n'est pas une véritable vie, et il ne ressuscitera qu'à une seconde et éternelle mort, Je suis la résurrection et

la vie: celui qui croit en moi, quand même il serait mort, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. La foi est enseignée: le magnifique et vivifiant symbole est offert : reste à le signer, dans toute la plénitude de l'intelligence, et toutes les forces de la volonté : Jésus- Christ pose à Marthe la question suprême et décisive, l'interrogation capitale que l'Eglise pose à toutes les générations et à tous les siècles,- dont la réponse décide seule de la vie et de la mort, de la perte et du salut de tous: Credis hoc? « Crois-tu cela? »

Marthe, éclairée des divines lumières, docile aux enseignements qui viennent de lui être présentés, Marthe fait la réponse d'où naît l'enfant de Dieu et l'élu de la grâce et de la gloire; ulique, Domine, ego credidi, « Oui, Seigneur, je crois ! » L'acte de foi de Marthe a une étonnante sublimité ! Laissant là le détail des dogmes et ne se préoccupant pas des mystères spéciaux, elle s'élève « au grand sacrement manifesté dans la chair, >» qui les renferme, les explique, les soutient tous : elle confesse l'incarnation du Fils de Dieu, centre de tous les mystères, résumé de toutes les merveilles divines, raison d'être et démonstration de tous les articles de la foi. Confesser Jésus-Christ Fils de Dieu, c'est confesser la foi tout entière ; c'est « ne savoir qu'une chose, » mais, dans cette chose unique, comprendre, reconnaître, adorer tous les secrets du Père, toutes les vérités révélées par lui à ses fils d'adoption -.Oui, Seigneur^ je crois que vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant qui êtes venu en ce monde. Trois actes de la foi la plus haute et la plus excellente sont renfermés dans cette seule profession 4. Marthe reconnaît d'abord dans Jésus le

1 Hitto ccmfossio Marlhœ perfeela est: conlilolur ouini Cliuol

LA RÉSURRECTION EN JÉSUS-CHUIbT 171

Christ : tu es Christus. Elle confesse la dignité suprême du Messie, à la fois Pontife et Roi ; elle l'appelle Christ, c'est-à-dire oint en signe d'un sacerdoce éternel et d'une universelle domination. Marthe dit ensuite: Filius Dci vivi : c'est là le pivot de la foi ; c'est le dogme fondamental qui renferme implicitement le mystère de la. très-sainte Trinité, et formellement la filiation divine, l'égalité, la consubstantialité du Fils, et aussi la distinction en Dieu des personnes, car Marthe ajoute: qui in hune mundun venisti : Dieu son père l'envoie dans le monde, il vient dans le monde: comment cette mission et cette venue seraient-elles possibles sans la distinction qui fait du Père une personne qui envoie, et du Fils une autre personne qui est envoyée ? Enfin Marthe confesse le dogme vivificateur de l'Incarnation : elle voit dans Jésus-Christ le Sauveur qui vient dans le monde pour sauver le monde. Ainsi remplit-elle toute la condition posée par l'Écriture pour le gain de la vie éternelle : Hxc est vita œterna ut cognoscant te solum Deum verum,

dignitatem; naluram et dispensationcm, scilicet Tncarnationem. Dignitatem quidera et regiam et sacerdotalem, et hoc, cum dicit : « tu es Christus, » id est unctus. Junguntur autem reges et sacerdotes. Est ergo Christus Rex et Sacerdos. Ipse est vere singulariter Christus; quia alii inunguntur oleo visibiii ; istevero oleo invisibili, scilicet Spiritu Sancto, et cseteris aliis abundantius. Naturam autem in Christo confitetur divinam Patri aequalera, unde dicit : « Filius Dei vivi ; » nam ex hoc quod singulariter vooat eum Filium Dei vivi veritatem filiationis annuntiat ; non autem est verus Dei Filius nisi sit Patri connaturalis. Unde de Christo dicitur, I Joan, « Ut simus in vero Filio ejus Christo : hic est verus Deus et vita aeterna. » Dispensaiionis autem mysteiïum conlitetur cum dicit : « qui in hune mundum venisti, » scilicet carnem assumons. (D. Thom. Comment, in Joan., cap xi, lec. 4.)

et qufm misisti Jesum Chris tum « Voici la vie éternelle, c'est de vous reconnaître, vous le seul vrai Dieu, et celui que vous avez envoyé, Jésus- Christ. »

3. Telle est Marthe, transfigurée par la grâce et illuminée des plus vives et des plus pures clartés de la foi. Sœur tendre et généreuse, elle ne veut pas seule jouir de l'entretien, des consolations et des espérances de Jésus : elle se retire précipitamment, elle court avertir Marie de l'arrivée du bon Maître. « Elle s'en alla et appela Marie, sa sœur, en secret, disant : le Maître est ici et il t'appelle. » « Jésus, dit Bossuet, était content de la foi de Marthe, mais pour achever d'être touché i voulait voir les pleurs, la tendresse intime et la douceur de Marie, toujours attachée du fond du cœur à sa parole. » C'est sur cette douce et suave figure que nous devons maintenant tourner les yeux. Marthe l'a appelée en secret : vocavit Mariam silentio. Sans doute le sens littéral s'impose tout d'abord à nous: Marthe est prudente, elle est depuis longtemps inquiète des projets homicides des Juifs contre Jésus, elle a devant elle cette aristocratie haineuse et violente qui complote la mort du Juste exécré de son orgueil; Marthe cache donc avec soin l'arrivée du Maître, et n'en avertit sa sœur que dans le plus grand secret: vocavit silentio. Mais hâtonsnous de percer la lettre et d'arriver au mystère. Il est ici aussi délicieux qu'il est salutaire et pratique. Ce n'est que dans le silence que s'entend l'appel de Jésus. C'est dans la demeure silencieuse, dans l'âme tranquille et douce, que la voix du Bien-Aimé peut se faire entendre : dans le tumulte, dans l'agitation et le bruit, cette voix divinement délicate se perd et est étouffée. Jamais, à l'âme bruyante, toujours pleine des mille bruits de la

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terre, la grâce intérieure n'ira dire : « le Maître' est ici et il t'appelle. » Jésus n'appelle que les âmes intérieures et silencieuses. Les âmes gémissantes aussi. Marie est baignée de larmes au moment où Marthe vient lui dire: « le Maître est ici et il t'appelle. »

Vocat te, « il t'appelle, » dit Marthe à Marie. Or Jésus n'a rien dit : nulle trace d'un appel quelconque dans l'Évangile. Comment Marthe peut-elle dire : « il t'appelle? » Ah! le plus pressant des appels, n'est-ce pas la venue de Jésus ' ? Comment nous pourrait-il convier d'une façon plus pressante qu'en venant à nous et en faisant sans cesse vers nous les premiers pas? Aussi comme Marie comprend cet appel ! avec quelle promptitude elle se lève et court à Jésus ! Illa, ut audivit, surrexit cito. Pourtant deux obstacles la devraient retenir, qui arrêtent et retardent presque toutes les âmes chrétiennes : le deuil et la société. Le deuil qui oppresse l'âme, en brise les forces, en détend tous les ressorts. Voyez cette âme affligée : de qui a-t-elle un besoin pressant sinon du Consolateur et de l'Ami céleste qui lui dit avec une inexprimable tendresse : « Venez à moi, vous tous qui souffrez? » Vers qui doit-elle chercher un refuge, sinon vers « le Dieu de toute consolation, » et le « Pontife qui sait compatir ? » Eh bien ! non; sa tristesse qui lui devrait donner des ailes pour voler à la consolation, est cela même qui Penchaîne et la retient plus lourdement en des désolations sans allégement ni remède. Marie est de plus au milieu d'une société nombreuse : Judœi quierant cum ea in domo: et qui ne sait comment les biens du monde, et ce que l'on nomme les exigences de la société, retiennent violemment

» D. Thom., Comment, in Joan., cap. xi. 5***

les cimes, jusqu'aux plus vertueuses, hors des étreintes et des suaves caresses de la dévotion ? Mais rien n'arrête l'âme fervente. Son Dieu la veut près de lui: ni son abattement ne peut ralentir sa marche, ni le monde la retenir dans ses sociétés : surrexil cito. Jésus d'ailleurs exige cette marche prompte et immédiate vers lui. Il a fait le plus long chemin, il est venu du ciel à la terre, « il a franchi les montagnes, il a bondi sur les collines, » il nous a visité en renversant tous les obstacles, en méprisant toutes les distances : il veut maintenant nous voir faire quelques pas vers lui. Il n'est pas à Béthanie, il n'est pas entré encore au fond de cette Ame qu'il appelle, il attend qu'elle corresponde aux touches mystérieuses de la grâce, dont elle a été prévenue, il veut qu'elle se lève, qu'elle aille à lui, et qu'elle se jette à ses pieds. Nondum venerat Jésus in castcllum... Ut audivit, surgit cito, et venit ad cum, « Jésus n'était pas encore arrivé dans le bourg... A peine eut-elle entendu, que Marie se leva promptement et vint à lui. »

II. — Voilà ce que nous présente la terre: un sépulcre où un mort de quatre jours exhale sa puanteur et offr? aux yeux le plus horrible spectacle; une famille dan.* l'abattement de son impuissance devant un tel désastre, et les plus amères larmes de sa douleur; autour d'elle, la foule des amis qui n'apportent à cette douleur que des consolations impuissantes et des pleurs stériles. « Tout, comme le dit Bossuet, dans ce commencement de l'histoire, et comme la première partie de ce tableau, tout est rempli d'horreur. Mais voici la seconde, où tout est plein au contraire de consolation: il n'y paraît que puissance contre la mort et que victoire remportée sur

elle. Jésus dit : t Cette maladie n'est pas pour la mort mais pour la gloire de Dieu. » Lazare en mourut pourtant : mais le Sauveur voulait dire que la mort serait vaincue et le Fils de Dieu glorifié par cette victoire.

Jésus poursuit : « Lazare dort, mais je vais le réveiller ; » appelant la mort un sommeil plutôt qu'une mort et montrant qu'il lui est aussi facile de ressusciter un mort que de réveiller un endormi. A mesure qu'il s'avance, il paraît de plus en plus le vainqueur de la mort. « Si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort ; mais je sais que Dieu vous accordera tout ce que vous lui demanderez. »

Jésus dit alors la grande parole : je suis la résurrection et la vie: il ressuscitera Lazare ; il se jouera de la mort comme il se joue du néant. Mais avant de manifester sa puissance, d'autres manifestations sont rendues nécessaires par notre insensibilité et notre insouciance. Sous nos yeux, en face des horreurs de la tombe, Jésus frémira, Jésus pleurera ; Jésus fera paraître à des signes éclatants qu'il conçoit dans une vérité infinie la grandeur de nos désastres, et aussi qu'il les pleure, qu'il y est sensible, et qu'il les vient tous réparer.

Trois circonstances pleines d'enseignements et de mystères s'offrent ici à notre étude : le frémissement de Jésus, la demande de Jésus, les larmes de Jésus.

1. «Jésus frémit en son esprit et se troubla lui-même.» Quelle est la cause de ce frémissement que Jésus veut produire en lui-même et laisser paraître au dehors? Le Psalmiste chantait : « Vous êtes bon ! » Ah ! voilà la cause du frémissement de Jésus, en face de la douleur son cœur défaut ; nos larmes l'émeuvent, nos souffrances remuent son cœur profondément. « Nous n'avons

pas un Pontife incapable de compatir à nos maux. » Il voit si affreusement déformée la créature qu'il avait faite si belle; il entend les sanglots delà désolation, il contemple les larmes qui coulent : il se trouble, il frémit, il pleure : Lorsque Jésus vit Marie pleurant et les Juifs qui étaient venus avec elle pleurant aussi, il frémit en son esprit et il se troubla lui-même. Devant son regard divin une scène de douleur plus vaste et plus navrante apparaît. Ce n'est plus le Lazare de Béthanie, ni sa famille éplorée, ni la foule gémissante, c'est la famille humaine entière, c'est tout le genre humain dont il voit la détresse, et dont il entend les sanglots. Le monde est un immense sépulcre où la race d'Adam pécheresse et condamnée est tout entière gisante : Jésus la contemple dans l'affreuse transformation qui, des gloires de la création, l'a faite cadavre et, au lieu de l'Éden,lui donne pour séjour le tombeau ! Il la regarde tout entière plongée dans la douleur et dans la mort, et il pleure, et il frémit : infremuit spiritu.

Continuons à étudier ce mystérieux frémissement *.

* Il importe au point de vue théologique de bien connaître ce qu'est le frémissement, afin de lui laisser sa perfection divine et de ne pas le confondre avec nos frémissements et nos émotions de colère, d'indignation et de douleur. Si Jésus frémit, pleure, s'indigne, il le fait en Dieu sans participer en rien aux imperfections que ces sentiments entraînent dans nos âmes. Remarquons d'abord cette expression : infremuit spiritu. Nous ne frémissons pas nous autres « dans notre esprit, » l'émotion jaillit de la partie sensitive de notre âme, fait irruption dans la partie supérieure, et engloutit, pour ainsi parler, notre pensée dans ses flots. En Jésus-Christ, c'est « l'esprit », c'est la partie supérieure ellemême qui troubla les flots, et, en les troublant, les domine, marche %ur eux, leur commande, et règle souverainement la mesure et

Dn frémit d'indignation et on frémit de douleur, tel est le double frémissement de Jésus, car deux objets s'offrent à lui, dont l'un excite son indignation puissante, l'autre fait jaillir de son cœur les sentiments de la plus tendre compassion. C'est le démon qui, après avoir séduit, capturé, enchaîné, le genre humain, se fait un jeu cruel de le torturer et de le charger d'ignominies 3t de souffrances. C'est lui « qui a l'empire de la mort; » lui qui a creusé nos tombes, lui qui, avec la mort son sinistre auxiliaire, nous dévore et nous détruit. Et l'homme, l'ancien fils de Dieu, la créature prévenue de tant de grâces, revêtue de tant de gloires, ravissante

la durée de leurs saillies les plus véhémentes. Une autre expression de l'Évangile rend mieux compte encore de cette différence între les émotions de nos âmes et celles de l'âme sainte et divine de Jésus-Christ. En nous ces émotions naissent dans une autre région que la volonté; elles n'attendent point noire ordre, elles le préviennent et font brusquement et à l'improviste irruption en nous. Jésus-Christ donne le signal, il déchaîne quand il lui plaît, les frémissements d'indignation, 'de colère ou de douleur, et quand il lui plaît aussi les refoule et les dissipe. Turbavit seipsum. Il faut un acte formel de sa volonté pour sortir du calme et de l'inaltérable paix où il vit. Voici à ce sujet les paroles du Docteur Angélique :a Hujusmodi quidem passiones aliquando insurgunt ex causa indebita, sicut cum aliquis de malis gaudet et de bonis tristatur. Et hoc non fuit inChristo. Aliquando insurgunt ex aliqua causa bona sed non ratione moderanlur et propter hoc dicit : infremuil spirilu. Aliquando autem, et si moderentur ab ahquoprœveniunt tamen judicium rationis enjusmodi sunt subiti motus. Quod quidem in Christo non fuit ; quia omnis motus appetitus sensitivi fuit in eo secundum modum et imperium rationis, et ideo dicit : turbavit seipsum, quasi dicat : judicio rationis hanc sibi tristitiam assumpsit. (D. Thom. Comment, in loan., cap. xi, lec. 5.>

sous tant de charmes, le voici mutilé, sanglant, méconnaissable ; il gît dans un affreux repaire où la mort le déchire et le réduit bientôt à un je ne sais quoi qui n'a plus de nom ! « C'est ce qui cause ce frémissement réitéré par deux fois avec ces larmes amères ; ce qui signifie l'effort et comme le travail de l'Église pour »nfanter de nouveau ce mort tout pourri. Le grand cri 3e Jésus montre encore la même chose ; ressusciter un tel mort, c'est quelque chose de plus miraculeux que la résurrection de Lazare '.*

2. A ce frémissement Jésus-Christ joint une demande qui paraît étrange à qui ne sait pas, sous la lettre, pénétrer les mystères, et à travers les voiles du récit évangélique apercevoir de tout divins enseignements. Au moment où il arrive au bourg de Béthanie, « il dit : où l'avez-vous placé ? » où est le corps? où est Lazare? Il lésait bien assurément : pourquoi donc cette demande? Nous aurons sujet de montrer tout à l'heure le soin extrême que prend le Sauveur d'entourer son grand miracle de toutes les constatations, de tous les contrôles, et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, de toutes les garanties possibles. Une foule est réunie qui l'observe : cette foule est composée en grande partie de ses plus mortels ennemis ; cette foule entoure le sépulcre, et c'est à elle encore que Jésus demande de bien constater la mort, l'infection cadavéreuse, la pourriture de Lazare, au tombeau depuis quatre jours : où l'avez-vous placé ? Cette question regarde la foule qui, en réponse, s'assurera une fois de plus de la réalité terrible et repoussante que recèle le sépulcre placé sous son regard. De

* Bossuet, Méditât.

l,A RÉSURRECTION EN JÉSUS-CHRIST 179

nos jours, un écrivain misérable, le triste et presque ridicule Renan, s'est efforcé, mais avec un insuccès qui fait rire, de présenter la résurrection de Lazare comme une habile jonglerie. Pauvre impie! La jonglerie n'existe que dans sa pitoyable explication de l'Évangile, où il escamote tombeau, mort, pourriture, témoins, assemblée, et ce Lazare au sépulcre depuis quatre jours, et ce fœter dit devant tout le monde, et cette pierre qui recouvre la tombe, et ces juifs qui couvent la scène entière de leur regard haineux et scrutateur. Renan voudrait une résurrection de Lazare en pleine clinique ou en pleine académie. Pauvre homme ! les Juifs de Béthanie étaient d'autres témoins encore qu'une académie, fût-elle tout entière composée de Renan : ils avaient d'autres regards, ils étaient remplis d'autres haines, et concevaient contre Jésus de bien autres projets ! Mais nous reviendrons tout à l'heure sur les dispositions providentielles du miracle et les circonstances ménagées par Dieu pour en établir invinciblement la vérité, circonstances dont la plus frappante est la demande de Jésus : ubi posuistis eum : où l'avez- vous placé ? La réponse faite à Jésus-Christ et en môme temps à la foule entière : Seigneur, venez et voyezy et après la réponse, l'ouverture du sépulcre, la vue et l'odeur du cadavre, ne laissent aucune place possible aux explications saugrenues de l'exégèse rationaliste r. Mais laissons cette question pour une autre bien autrement belle et profonde : la question des sens spirituels et

1 Non ul ignorant inlerrogat ; sed dum a populo sibi sepulcrum ostendilur vulL eos conliten Lazarum mortuum et sepultum : ut sic miraculum ab omnium suspicions eripiat. (D. Thom. Coin* ment, in Joua., cap. xi, lcc. 5.)

180 Chapitre onzième

mystiques. Ne l'oublions pas, le Lazare dans le sépulcre, c'est l'ùme humaine, ou plutôt c'est le genre humain tout entier dans la mort et l'infect sépulcre de sa dégradation. 0 mystère de perdition! ô prodigieuse déformation d'un être autrefois si radieux, si pur, si divin ! L'œil même de Dieu ne le retrouve plus : il le cherche : Une sait plus sonder l'abîme où la déchéance l'a enfoui! ubiposuistis eum ? O pécheur,à ce coup comprendras-tu enfin ce que ta situation a d'affreux et de désespéré ? Ame morte, âme infecte, âme pourrie, tu es ensevelie dans un si noir sépulcre, un poids si énorme de perdition te recouvre, tu es plongée dans de si effroyables abîmes, à une si prodigieuse distance de la grâce et du salut, que ton Dieu qui te cherche ne te retrouve plus! uU posuistis eum ? Épouvantable état ! Dieu ne connaît plus, ne voit plus c^tte créature autrefois sa fille et sa bien -aimée; il en a perdu le souvenir et ne sait plus même, ce semble, où l'aller reprendre et d'où il lui faut la ressusciter : Sicut vulnerati dormientes in sepulcris quorum non es memor amplius * !

3. Et lacrymatus est Jésus, « et Jésus se prit à pleurer.» O larmes divines ! que dire en vous voyant couler? ou plutôt comment ne pas les considérer en silence? Comment oser les commenter froidement ? O Seigneur, si nous en parlons, que ce soit aidés de votre grâce et pour en pénétrer les grandioses et délicieux mystères.

1 Per Lazarum in monumentum signantur morlui in peccatis* Ostendil ergo Dominus se ignorare iocum Lazari, dans per hoc .ntelligere quod quasi nesciat peccatores, secundum illud Matlh., vu, 23, « non novi vos: » et Gènes., « Adam, ubi es? » (D. Th. Ibid.)

Trois mots rendent tout le mystère de la Rédemption '. Le monde est plongé dans la désolairXa et la mort, sans espérance et sans soutien, brisé de ses douleurs présentes, épouvanté de ses supplices à venir, écrasé par les justes vengeances du Dieu qu'il 'outrage, « sans Christ, sans Dieu, » voué pour jamais à l'esclavage de çon péché et aux expiations auxquelles ce péché le condamne. Nul intercesseur ne s'intéresse à lui ; nul médiateur ne veut et ne peut prendre en main sa cause : il est perdu sans ressource et pour jamais perdu. Alors dans les profondeurs des cieux se passe une divine zci ne : la misère de l'humanité coupable est présente aux regards du Verbe : Seigneur, venez et voyez. Ce qui suit ce regard et la compassion dont ce regard est la source, renferment tout le mystère de notre rédemption : Dieu vient, Dieu contemple, Dieu pleure, et dans cette visite, dans ce regard, dans ces larmes, nous sommes rachetés et sauvés. La miséricorde avait dit au Verbe : venez ! Comment vint-il et s'approcha-t-il de nous ? Par l'Incarnation ; en se faisant notre semblable, en entrant dans notre famille et ea venant vivre avec nous. Une fois venu, Jésus-Christ contemple; il regarde nos maux, il étudie la profondeur de notre abîme et la malignité de nos plaies, il devient savant dans la science des larmes, erudit dans la question des douleurs : scientem infirmitalem. . Ex iis qux passus est didicil. Il a

1 « Dicunt ei : Domine, veni et vide. » « Veni » miserando ; « vide » considerando. Psal. XXIV, 18 : « Videhumililatem meam cl luborcm meum, et dimillc universa delicta mca. — Consequenter Dorai nus afleclum suum demonstrat, unde subdilur : « el Iacryraalus est Jésus. » Flcvit ex causa ut doceret hominem propter peccatuiu flelibus indigere. (D. Thoni. Comment. in Joan., cap. xi, lec. 5.)

regardé, il a tout vu; maintenant il pleure : et Jésus se prit à pleurer. Ces larmes, rosée divine, germaient et fécondaient toute la Rédemption. Ecoutons saint Paul : « Durant les jours de sa chair, il offrait à Dieu des supplications et des prières avec un grand cri et des larmes et il fut exaucé.» Ce sont les larmes d'un ami; ce sont 'es larmes d'un père ; ce sont les maternelles larmes du plus tendre et du plus véhément des amours. L'Evangile ne nous parle que de deux circonstances où Jésus Christ a pleuré, mais saint Paul supplée au silence de l'Evangile et nous montre le Christ haigné de larmes « durant les jours de chair, » de sa vie mortelle, de sa rude carrière d'Expiateur.

Que sera le monde en face de ce grand spectacle, à la vue des larmes divines qui coulent sur lui? Il se partage en deux familles '. Les uns s'émeuvent, les autres restent insensibles. Les premiers, devant l'inénarrable tendresse du Rédempteur, en face des dévouements qui le clouent à la croix et des larmes qui jaillissent de ses yeux, poussent un cri d'admiration et d'amour: Voyez comme il l 'aimait! Voyez comme il aimait le monde! Voyez comme il est ému de tendresse sur ses misères, et comme il pleure sur ses douleurs ! Les larmes sont

1 Conaequenter, cum dicit : « dixerunt ergo Judœi : ecce cpioraodo amabat eum, etc., » ponit Evaagelisla disceplalioacm de alfectu Chrisli. Etprimo inducit quosdum admirantes Chrisli alL-ctum ; secundo quosli n in dubium revoeantes mlraculum. Almiranle3 aulem miraculum Chrisli indueit Evangelisla pjr modurn concluslonis, cum dicit : « dixerunt ergo Judœi, » oslensis scilicetsignis aTectus Christi, tamverbis quam lacry.nis, « ecce qnomodo amibat cum! » — Yertenles aulem in dubium rairaculum faclum erant ox iavilis Josu. (D. Thom. Com.nenl in Jor.x , cap. xi, \iZ. j.)

contagieuses : celles du Sauveur ouvrent les intarissables fontaines des larmes saintes dont les âmes nfl cesseront plus d'être purifiées. «On le pleurera, dit lu prophète, comme on pleure sur la mort d'un fils unique ; toutes les familles des peuples pleureront. » Jésus pleura sur la tombe de l'homme : l'homme pleure des larmes de repentir,de componction et d'amour sur la croix de son Dieu. A côté des âmes saintes se trouvent et se trouveront dans toute la durée des siècles les âmes incroyantes et insensibles, qui n'entendent rien aux tendresses et aux puissances de Dieu. N'entendons-nous pas constamment cette réflexion du rationalisme: « Pourquoi Dieu laissa-t-il l'humanité se perdre dans sa faute originelle ? Comment la bonté divine n'empêchat-elle pas cette catastrophe où s'abîma le monde ? N'étaitil pas plus simple d'éviter la mort que d'envoyer au cadavre un Rédempteur? Ame étroite, cœur dur et muet, qui n'as pas su comprendre que le triomphe de l'amour de Dieu, c'est le salut qu'il donne en Jésus- Christ son Fils unique ; qui n'as rien compris à ces mots du Sauveur : ce mal n'est pas pour la mort, mais il est pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de dieu en soit glorifié, reconnais-toi toi-même danslamalignitécles Juifs deBéthanie; et, dans leur langage malveillant et accusateur, reconnais tes propres sentiments : Les Juifs dirent : Voyez comme il l'aimait ! Mais quelques-uns d'entre-eux dirent : ne pouvait-il pas, lui qui a ouvert les yeux d'un aveugle-nê, faire que celui-ci ne mourût point ? Ces rebelles, ces critiques audacieux et inconsidérés auront leurs émules dans tous les siècles. C'est de ce mauvais esprit que naissent les reproches insensés à la Providence; c'est de ce mauvais cœur que jaillissent ces mises en accusation sacriléjies de la conduite de Dieu

l8i CHAPITRE ONZIÈME

dans l'humanité. On demande : pourquoi la chute f pourquoi le mal dans le monde? pourquoi la liberté de tomber et de se perdre ? « 0 gens de peu de foi, » et surtout de peu de cœur, écoutez deux paroles révélatrices : Ce mal ne va pas à ta mort ; il est pour la gloire de Dieu... Car c'est en ceci que Dieu nous montre avec éclat sa charité, c'est qu'alors que nous étions pécheurs, quand les temps furent accomplis, le Christ est mort pour nous. A plus forte raison donc, maintenant que nous sommes justifiés dans son sang, serons-nous par lui sauvés de la colère à venir1.

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