‹ Jésus-ChristChapitre 9 sur 63 · LES AMIS DE JÉSUS · texte numérisé non relu

LES AMIS DE JÉSUS

A ne rien regarder que l'histoire, elle est ravissante. « Lazare notre ami. ■> dit Jésus. Quel bonheur à dis mortels de pouvoir avoir Jésus pour ami ! « Not:e

ami : » Lazare aimait Jésus et sa compagnie : ses aisciples avaient part à son amitié.

« Jésus aimait Marthe et Marie sa sœur, et Lazare, qui était malade. » Voilà les amis de Jésus ; leur maison était toujours ouverte à lui et aux siens; ce sont ses hôtes et ses amis '. •»

Savourons cette page de l'Évangile, l'une des plus suaves, l'une des plus profondes aussi ; pénétrons dans ses mystères ; scrutons ses enseignements : comprenons, ce que sont les amis de Jésus et ce qu'il faut pour mériter avec sa familiarité divine ses espérances de vie et ses puissances de résurrection.

Le chef de cette famille amie de Jésus est Lazare. Rien que deux paroles sur Lazare dans l'Evangile ; sa vie nous est inconnue ; ses vertus sont passées sous silence ; il n'est pas associé aux travaux des douze ; il n'est ni apôtre, ni thaumaturge, mais les deux mots qui sont dits de lui suffisent à nous expliquer les tendresses divines et le véhément amour que Jésus fait paraître pour lui. Jésus dit : « Lazare, notre ami ; >• l'Evangile ajoute : « il y avait un malade, Lazare. » Voilà les deux titres à l'amitié de Jésus : Lazare était un ami ; Lazare était un malade. L'ami partage les idées, les goûts, les habitudes, de son ami ; il connaît et suit ses désirs ; il cherche à lui plaire et évite avec une sorte d'horreur ce qui altérerait un si doux commerce et détendrait de si agréables liens. Voilà l'âme amie de Jésus : unie à lui dans la communauté de la vie entière ; môme esprit, même cœur, mêmes volontés, même langage, mêmes actes. Dans les Psaumes, Jésus nomme cet ami-li : homo unanimis, un autre lui-même. Dans

* Bossuet, Méditai, ont, 5*

l'Évangile, il montre à tous la tendresse et la force de son amitié : « Les Juifs dirent : voyez comme il l'aimait ! » Mais de plus, Lazare était l'ami commun, l'ami de tous. On n'est pas et on ne peut pas être l'ami de Jésus quand on n'aime pas ceux que Jésus aime, le prochain qui est lui aussi l'ami de Jésus. Quand Jésus parle de Lazare, il ne dit pas : « Lazare mon ami, » mais bien : Lazare notre ami, » marquant par là l'amitié toute fraternelle de Lazare pour les disciples de Jésus-Christ, et tous^ ceux que Jésus-Christ aimait. — Lazare est malade : nouveau titre aune amitié tendre et dévouée de Jésus. Le mystère se mêle à la lettre. Ce malade de Béthanie c'est aussi la nature humaine, dont Jésus a eu pitié et qu'il vient guérir. Oh ! qu'elle est malade, et depuis combien de siècles ! Suivez-la dans le cours de sa triste et douloureuse existence: quelles maladies la travaillent! quel épuisement la tient gisante et inanimée sur la couche de son péché ! Or, quand l'ange de la création remonta aux cieux, après la fatale irruption de la maladie dont se mourait la nature humaine, quand il dit tristement mais avec confiance au Verbe de Dieu ces simples paroles : quem amas, infirmatur: « Celle que vous aimez est malade; » le Verbe, dans les hauteurs des cieux et les splendeurs de sa gloire, fit cette réponse, où notre Rédemption entière était enfermée : infirmitas hœc non est ad mortem sed pro gloria Dei... vado ut a somno excitem eum. « Ce mal ne va pas à la mort, mais il est pour la gloire de Dieu. » Jésus dit et descendit des Cieux : Propter nos homines et propter nostram salutem descendit de cœlis, et Incarnatus est. •

« Jésus aimait Marthe et Marie, sa sœur. » Deux suaves physionomies de saintes, toutes deux chéries du divin Maître et méritant son amitié à des titres et par

des qualités différentes; âmes également saintes, mais en suivant deux voies différentes. Marthe est plus vive, plus agissante, plus livrée à la vie du dehors. « Marthe et Marie conservent toujours leur caractère : Marthe est toujours la plus empressée; elle parle plus, elle agit plus *. » Assurément Marthe a la foi, une foi vive et pleine d'amour ; mais comme elle mérite moins et s'illumine moins des clartés intérieures, sa foi n'a pas les clartés soudaines, la force et la magnanimité de celle de Marie. Elle place en Jésus toute sa confiance comme elle met en lui tout son amour, mais nous la voyons ne pas saisir tout d'abord le sens complet de la parole du Maître : Je suis la Résurrection... ton frère vivra, ni s'élever de suite à la possibilité d'une résurrection comme est celle d'un mort de quatre jours. Elle glisse une expression qui témoigne qu'elle ne perce pas les dernières profondeurs de l'Incarnation : « Je sais que tout

ce que vous demanderez à Dieu » 0 Marthe, il te dit

qu'il est lui-môme « la Résurrection et la vie. » A qui appartient-il en propre de ressusciter sinon à Celui qui par lui-même, en lui-même, est « la Résurrection et la vie? »Marie plus douce, plus calme, plus silencieuse, est aux pieds de Jésus, nourrissant son âme des vérités saintes, l'illuminant des splendeurs de la Parole incarnée. Marie « a la bonne part. » « La portion de son héritage, » c'est son Dieu ; et jamais elle ne souffre que « cette bonne part » lui soit « enlevée. » Sans cesse, en toute circonstance, nous la trouvons aux pieds de Jésus. Elle lui parle peu : elle l'écoute et le contemple ; elle tient embrassés ses pieds divins, elle les couvre des larmes de la componction, elle verse ses parfums, elle verse

1 Bossuet, Méditations.

plus encore ses prières; elle suit le Maître dans les courses de sa vie apostolique, elle pénètre avec lui che? le pharisien orgueilleux ; elle se tient à la croix où il expire ; elle veille au sépulcre où sou amour, quand tout a fui, la tient indissolublement attachée. C'est elle encore qu'un mot réveille et illumine : «< Marie ! » elle qui dans un autre mot: Rabboni, « Maître ! » exprime tous ses sentiments, et jette tout son cœur. Ici, dans la scène que nous déroulons, un trait de l'Evangile la dépeint admirablement : « Marthe donc, dès qu'elle eut appris que Jésus venait, alla au-devant de lui : mais Marie se tenait à la maison, » Maria autem domi sedebat. Tous les Pères ont remarqué ce trait et la physionomie distinctive des deux sœurs ; tous ont vu en elles deux la pcr'O.milication des deux vies active et contemplative qui se partagent les âmes saintes, et les mènent aux mômes termes par deux chemins différents. La vie contemplative sert Jésus dans la méditation et la prière; toujours aux pieds de Jésus, toujours « assise dans la maison, » elle retient pour elle « la bonne part : » la vie active trouve Jésus dans le dévouement dont elle l'entoure, les soins empressés qu'elle prend de lui, et l'héroïsme des œuvres qu'elle lui consacre. Toutes deux sont « celles qu'aime Jésus. »

Le message des deux sœurs à Jésus achève de les faire connaître. Telle est leur foi, leur confiance, leur amour dans le bon Maître qu'il leur paraît inutile de longuement s'expliquer, de longuement prier. Un mot, et la compassion de Jésus s'éveille ; un souvenir, et son cœur s'épanche; une larme, et il est vaincu ! « Les sœurs envoyèrent dire à Jésus : Celui que vous aimez est malade. » « C'est ce que mandent à Jésus les sœurs de Lazare. Excellente manière de prier : sans rien

demander, on expose à celui qu'on aime le besoin de son ami. Prions ainsi : soyons persuadés que Jésus nous aime ; présentons-nous à lui comme des mandes, sans rien dire, sans rien demander. Prions ainsi poui nous-mêmes, prions ainsi pour les autres : c'est une manière de prier des plus excellentes. Souvent on dit à Jésus dans son Evangile : Venez, Seigneur, et guérissez ; imposez vos mains ; touchez le malade : ici on dit simplement : « celui que vous aimez est malade. » Jésus entend la voix du besoin d'autant plus que cette manière de le prier a quelque chose, non-seulement de plus respectueux et de plus soumis, mais encore de plus tendre. Qu'elle est aimable cette prière ! Pratiquons-là principalement pour les maladies de l'âme -'. »

Regardons maintenant Jésus , l'ami de Marthe, de Marie et de Lazare. Son amitié est non-seulement tendre, elle est intrépide aussi : Jésus ne recule point devant le danger pour secourir ceux qu'il aime : il dit: eamus, « allons ! » Allons, s'il le faut, au milieu de nos ennemis, allons à la persécution, allons à mort, pour réveiller notre 'ami, pour secourir ceux qui souffrent, pour convertir et sauver les âmes, pour faire sortir les Lazare en putréfaction des horreurs et des ignominies de leurs tombes, de leur vie licencieuse, de leur mortelle incrédulité, de leurs passions et de leurs vices. « Lesdisci pies lui dirent: Maître, tout à l'heure les Juifs cherchaient à vous lapider; et vous retournez là ? » Voilà comment nous avons été aimés par notre Dieu, aimés jusqu'à le mort ! Remarquez ce mot2 : « Lazare, notre ami, dort; mais je vais le tirer de son sommeil. » C'est là la parole

1 Bossuet, Méditations. (D. Thom.. Comment, in Joan.) — • D. Thom. Comment, in Joan.

du Dieu qui est « la Résurrection et la Vie ; » qui a vaincu la mort, « qui appelle ce qui n'est pas comme ce qui a l'existence ; » et à la voix duquel rien, non pas même dans les profondeurs de la tombe, ne peut résister. Que parlons-nous donc de mort ? Depuis que « la Vie » nous est venue visiter, il n'y a plus pour nous de mort : « 0 mort, où est ta victoire?» « La mort a été absorbée par la vie. * « Je ne mourrai pas, je vivrai. » Je ne craindrai point la mort : vous m'affranchissez de la servitude que cette crainte m'imposait : pourquoi craindre le mal, si j'en ai toujours l'antidote ? Sans vous la mort est un joug insupportable : avec vous elle est un remède et un passage à la vie. Donc, « ômort, où est tonaiguillon? 0 mort, où est ta victoire?» «Je romprai votre pacte avec la mort, et votre alliance avec le tombeau ne subsistera plus. » Et encore : « La mort

sera précipitée à jamais dans l'abîme » Ne parlons

donc point de mort : ce n'est plus qu'un nom ; il n'y a de mort que le péché *. » Nous disons « la mort ; » «c'est le « sommeil » qu'il faut dire. Mais ne nous souvenons pas du bienfait sans nous souvenir avant tout du Bienfaiteur. C'est par Jésus seulement que nous pouvons traiter si doucement la mort et lui donner des noms si consolants et si aimables. En elle-même la mort est affreuse : elle est un châtiment effroyable, elle suffit à nous jeter dans des désolations suprêmes et d'affreux desespoirs. Jésus nous le montre quand il s'approche d'elle et la contemple dans son ami Lazare , quand il en veut, ce semble, savourer toute l'horreur et montrer toute la détresse désolante, avant de la chasser par sa parole et de la transformer, par la grâce de sa

1 Bossuet, Méditations.

Rédemption, en un paisible et bienfaisant sommeil. Il pleure et frémit, mais il nous dit à nous cette douce parole : Je suis la résurrection et la vie.

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