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LE LÉPREUX

Dans ce miracle contemplons l'état de ce malheureux, étudions les détails de sa guérison, recueillons la précieuse instruction qui la suit

I. — Le lépreux est la personnification du pécheur devenu public et scandaleux. Ce n'est plus dans cet homme un mal caché, des plaies secrètes, des fautes honteuses d'elles-mêmes et se dérobant dans les replis d'une conscience sensible encore et tourmentée de remords : c'est le vice étalé au dehors, se faisant jour par tous les sens, dans toutes les paroles, dans la conduite entière, et couvrant le pécheur de sa hideuse universalité : plenus lepra.

Mais si l'Évangile nous fait apparaître le pécheur sous sa honteuse lèpre, il nous le montre à cette heure bénie, où, fatigué de son mal et soupirant après la santé spirituelle, il songe à Jésus-Christ, il vient à lui, il le reconnaît comme son unique espérance, et l'adore comme son Sauveur et son Dieu. Qu'il est admirable ce lépreux de l'Evangile * ! Quelles vues sublimes sur Jésus-Christ! quelles parfaites dispositionsdel'ùme! Voyez son humilité profonde: videns Jesum genuflexo adorabat. Combien qui voient Jésus, le connaissent, « ont été instruits du don de Dieu, » et restent orgueilleusement debout devant lui, sans fléchir l'intelligence à sa parole, ni la volonté à

» Malih., vu».

son commandement, ni lecœuràson amour. L'humilité est mère de la foi :s'étant humilié, le lépreux confesse; il adore, il pénètre d'un essor sublime dans les dernières profondeurs du mystère de l'Incarnation ; sous la frôle enveloppe de la mortalité, il aperçoit la nature divine avec ses splendeurs et ses puissances; sous l'apparence de l'homme, il contemple la majesté de Dieu, et reconnaît ainsi dans sa réalité ineffable le grand Sacrement qui a apparu dans la chair. « Et s'étant mis à genoux, il adorait. » 11 accomplissait sur la terre, au sein de l'infirmité et de la misère, ce que Dieu avait ordonné à ses anges au milieu des éternelles splendeurs : Et cum iterum introducit Primogenitum in orbemlerrx, dicil : tl adorent eum omnes angeli Dei. Pour le lépreux, Jésus- Christ est le Maître absolu de la nature, le Dominateur, la Volonté souveraine, à laquelle rien ne résiste, mais tout obéit en s'inclinant. Qu'il veuille, tout sera fait ! Voilà Dieu sous l'un de ses plus majestueux aspects : le Dieu de Ja création, « qui dit une parole, et tout est fait; qui envoie un ordre et tout est créé. » L'ordre même n'est pas nécessaire, le simple fiât de la volonté suffit : Dieu veut et tout est créé : si vis, potes.

A l'expression d'une humilité et d'une foi admirables, le lépreux joint la plus admirable prière. Quelle est la plus sublime et la plus touchante manière de prier? Montrer sa détresse, exposer sa misère, faire toucher sa plaie vive, et parler de ses douleurs, puis en appeler de sa souffrance et de ses besoins au cœur d'un ami et d'un père : voilà la prière la plus excellente et le plus infaillible moyen d'obtenir de Dieu toute grâce. Le lépreux se montre, il tombe aux pieds du bon Maître, il laisse parler sa misère, il reconnaît en Jésus la puissance qui peut tout guérir et la bonté qui le voudra ;

puis il attend en confiance, assuré du cœur auquel il se confie : Domine, si vis, potes me mundare. Remarquons encore ce qu'a de sage et de retenu cette formule de prière. D'autres prient avec une sorte d'impétuosité ; ils font violence ; il leur faut à tout prix ce que leurs désirs réclament et ce dont leur détresse a besoin. Le lépreux a une façon plus respectueuse et plus prudente de prier. 11 expose assurément son désir dans sa vivacité extrême, mais l'amour de la santé et de la vie ne lui voile pas un bien plus précieux, un devoir plus hau* encore, celui d' accomplir la volonté de Dieu. Revenir à la santé est douce et grande chose sans doute, mais accomplir la volonté divine est plus grand et plus doux encore : Domine, si vis. 0 perfection merveilleuse en cet homme ! Il aspire à la vie de tout l'élan impétueux de la nature, mais cet élan se brise à la volonté divine, et le malade s'en remet avec une soumission magnanime au bon vouloir de son Dieu. Il s'élève d'un coup au sommet de la perfection chrétienne ainsi indiqué par saint Paul : Probelis qu,v sit voluntas Dei bona, et bencvla'cns et perfecta.

II. — Tout est remarquable dans la guérison de ce pauvre malade, homme d'une si grande humilité et d'une si admirable foi : l'action de Jésus comme ses paroles.

Jésus qui d'un acte de sa volonté le pouvait guérir, le touche néanmoins de la main : Et Jésus ayant pitié dé lui, étendit la main et le toucha. Tout est divinement mesuré dans les œuvres de Jésus-Christ, rien n'y est sans but, rien n'y va au hasard : à nous d'en recherchci les mystères et les profondeurs. Par cet acte d'étendre

la main vers le lépreux et de toucher ses plaies malfaisantes et contagieuses, Jésus-Christ manifeste sa souveraine autorité et sa surhumaine puissance. L'homme, au lieu de communiqner la santé et la vie par ce contact, recevrait pour lui-même l'impression du mal : l'Homme - Dieu ne touche pas seulement sans danger la plaie venimeuse du lépreux, mais encore, au lieu d'en recevoir la souillure il lui communique sa propre pureté : mundata est lepra. C'est de plus le Législateur suprême que nous avons devant les yeux : lui qui dictait à Moïse sa loi provisoire, mais qui s'en montre le supérieur et le Maître souverain. Le plus ordinairement il l'observe, mais parfois, comme ici, il affecte, ;si l'on peut s'exprimer ainsi, de l'enfreindre, afin d'en faire pressentir la prochaine abrogation. En troisième lieu, le geste uni aux paroles et suivi de l'effet immédiat de la purification du lépreux nous offre une image saisissante du sacrement chrétien. Une vertu invisible opérant au moyen d'un intermédiaire visible, la grâce s'incarnant, pour ainsi parler, dans un signe, et, comme le Dieu fait homme dont elle émane, agissant corporellement : tel est dans sa plus générale définition le sacrement chrétien. Jésus-Christ l'institue et lui donne toute soi? efficacité : un signe sensible manifeste la grâce invisible : l'effet suit immédiatement l'application des paroles à la matière, l'homme est guéri, transfiguré, déifié, par cette merveilleuse puissance : voilà « l'inénarrable don de Dieu, » la source intarissable de la vie divine et le foyer de nos éternelles splendeurs. La guérison du lépreux nous retrace ainsi dans ses parties diverses le sacrement de la loi nouvelle et l'inaugure selon sa définition entière. C'est Jésus-Christ qui opère, et, quand il touche le lépreux une vertu sort de lui. Jésus-

Christ touche et parle, et il parle au moment même ou il touche le malade, et l'effet produit par l'attouchement et la parole est signifié par les mots que prc-Aonce Jésus : Et Jésus étendit, la main, et le touchant, dit : je le veux, sois purifié. Et quand il eut parlé, aussitôt la lèpre le quitta, et il fut purifié ' .

Prenons garde aux paroles de Jésus-Christ et n'en laissons pas échapper les enseignements et les mystères. Volo, mundare : « je le veux, sois guéri. » Jésus répond à la foi du lépreux et la confirme. Cet homme, dans un acte de foi admirable, avait confessé un Dieu dans Celui qu'il voyait enveloppé des infirmités de la chair : Jésus-Christ se montre Dieu, et Dieu selon l'idée précise que s'en était faite le malade. Le lépreux avait dit: si vis : « si vous le voulez : » Jésus répond tout aussitôt: volo ; « je le veux ; » et tout aussitôt sa parole souveraine est suivie de son effet, et mundata est lepra.

Trois dogmes des plus essentiels et des plus profonds sontétablis ici. Et d'abord la réalité de la nature humaine en Jésus-Christ. L'homme ne cessa de manifester des défiances et des inquiétudes au sujet de cette réalité ineffable : Dieu chez lui ! et non-seulement chez lui, mais Dieu amoindri, abrcijé, Verbum breviatum, Dieu descendu à la faiblesse et au néant de l'homme, « Dieu anéanti, » « Dieu fait homuio, » « Dieu fait esclave, « Dieu ayant dans l'humanité sa lacine et sa lignée, patres ex cjuibus

1 Telig t ut daret doe.naam de virtute quee est ia Sacrumautis : quia non so'ami roquiiitur tactus sed verba : quia eum accedii, vcibuai ad elemeulùiu, fit sicramentum. — El per lue exciupii très en-ores quaado totiglt. Détendit cniai corpus veruiu contra Manichœos. Quoi dieit : « volo, » coatra Apollinarem. Per hoc quod est « inuudare, » osteudit Deu:n verum coutu Photinum. (D. Tliom. Couinent, in Mulih., cap. vui.)

Chnstus secundum carnem, Dieu nommant les hommes « ses frères,» habitant leurs demeures, s'asseyant à leur foyer, partageant leur table, éprouvant leurs besoins, sentant leurs défaillances, en un mot, « partageant tout avec eux sauf le péché : » Voilà ce que l'homme eut une incroyable peine à croire et à confesser ; voilà ce qu'après dix-huit siècles de christianisme les intelligences n'acceptent encore qu'avec stupeur, toujours prêtes à crier dans le trouble et l'épouvante de la tempête : Phantasma est ! A cette disposition fatale, qui suffisait seule à renverser tout le christianisme, Jésus- Christ opposa une patience invincible à se montrer dans la vérité de sa chair et l'ineffable réalité de l'union hypostatique, c'est-à-dire un Dieu agissant corporellement au milieu du monde. La même préoccupation et le même profond conseil apparaissent ici. D'un acte de sa volonté il pouvait guérir le lépreux : il le touche et emploie sa chair sacrée comme intermédiaire et comme conductrice de sa divine puissance : tangens eum, » il le toucha. » Le second dogme aussi important que celui qui précède, c'est, en Jésus-Christ, la réalité de l'âme humaine. De perfides hérésies la devaient nier, « dénouant ainsi le Christ, » faisant de lui un Christ amoindri et tronqué. Jésus prend les devants et en toute occasion affirme l'existence en lui de l'âme humaine, et il en montre les plus essentielles opérations. Volo, dit-il, « je veux. » Démontrer en Jésus- Christ la réalité de la nature humaine n'est que la moitié de l'œuvre : l'humanité ne nous serait d'aucun secours si elle n'était hypostatiquement unie à la divinité. Cette divinité, et l'union hypostatique de l'humanité avecelle, un dernier mot la démontre. Mundare, « sois purifié; » et mundalus est, « et il fut purifio. <> La chair de l'homme

pouvait seule toucher le malade ; c'était une opération de l'âme humaine que de dire :je veux, mais guérir instantanément le lépreux, d'un seul acte de volonté, d'un seul geste, d'une seule parole, ne pouvait être l'effet que de la seule puissance d'un Dieu.

III. — L'instruction que Jésus-Christ donne au lépreux doit à son tour attirer toute notre attention. Jésus enjoint deux choses au lépreux purifié. D'abord le silence. Pourquoi le silence ? Reconnaissons ici le doux et humble Sauveur dont Isaïe avait prophétisé : « Voici mon serviteur... Il ne criera pas : sa voix ne s'entendra pas au dehors : il ne brisera pas le roseau froissé, et il n'éteindra pas la mèche fumant encore. » Le roseau froissé et la mèche noircie et fumeuse, c'était le pharisien et le scribe , dévorés d'envie contre le grand Docteur et le divin Thaumaturge. Jésus ménage ces sombres et farouches esprits, il épargne ces furieux, en leur enlevant le dépit de voir sa puissance exaltée, et d'entendre ses louanges proclamées par une foule reconnaissante. Après cette recommandation du silenco, Jésus le renvoya aussitôt, le menaça cl lui dit : garde-toi de rien dire à personne. Ce silence devenait notre enseignement. Que notre orgueil est ardent à proclamer nos vertus et nos bonnes œuvres ! Que notre vanité est ingénieuse à se trouver des hérauts, et à se ménager des louanges ! Chrétien, imite ton Dieu. « Il a passé faisant le bien, » il a multiplié les merveilles, en voici une des plus belles : Jésus veut le silence, Jésus va, pour l'obtenir, jusqu'à menacer. Fuyons les louanges, détestons les flatteurs ; que notre main gauche ignore ce que notre droite fait de bien. Que les prêtres,

que les prédicateurs, que tous ceux que leurs ministères exposent le plus aux regards et aux applaudissements du monde recueillent plus soigneusement cet exemple du Sauveur. Quand l'approbation et la flatterie se font jour, quand la vanité s'approche et commence à s'insinuer, disons avec force et menace : vide nemini dixeris, « prends garde d'en rien dire à personne. »

Le second commandement que Jésus fait au lépreux est de se montrer aux prêtres et de donner une offrande. « Va, montre-toi au prince des prêtres et présente pour ta guérison l'offrande que Moïse a ordonnée : » le texte ajoute : in îcslimonium Mis, « en témoignage contre eux. » Qu'est-ce à dire? Quel témoignage faut-il rendre contre eux ? Va, dit Jésus-Christ, ya leur montrer que ce que Moïse réglait et ordonnait dans sa loi figurative me regardait et trouve en moi son accomplissement et sa réalité. Va leur témoiguer de ma puissance divine, et que je suis bien le Sauveur tant de fois annoncé dans leur loi. Va enfin, et témoigne contre eux de leur obstination à ne me pas reconnaître et à ne me pas recevoir. Ils voient mes œuvres, ils savent que ces œuvres divines je les accomplis toutes en signe irréfutable de ma divinité. Ils voient les œuvres et ils en méconnaissent l'auteur par la plus déraisonnable inconséquence et la plus impie négation.

La figure complète la lettre. Le lépreux devant les prêtres est une frappante image du pécheur déjà intérieurement converti par la grâce et allant chercher au tribunal sacré la parole de réconciliation qui mettra le sceau à sa renaissance et à son salut. Le pécheur se montre au prêtre : il met à nu dans toute leur lividité hideuse ses plaies les plus envenimées et les plus •uortelles. C'est la première et indispensable condition

ÎMO CHAPITRE DOUZIÈME

posée par Dieu pour le retour à la santé et à la vie : oslende te principi sacerdotum. L'hérésie, qui trouve incommode cette démarche et douloureuse cette confession, ne veut pas de cette prescription du Sauveur. Que le pécheur traite directement avec son Dieu de sa rentrée en grâce : n'est-ce pas plus noble et plus saint ' Non, hérésie menteuse, éternelle corruptrice de la paro> de Dieu, non, le pécheur doit « se montrer aux prêtres, ■> car il est écrit que c'est « en nous que le mot de la réconciliation a été déposé, » posuit in nobis verbum reconcilialionis ; c'est nous, prêtres de Jésus-Christ, qui lions et qui délions, qui retenons et qui remettons les péchés. Sans doute c'est Jésus-Christ seul qui absout par nous et en nous, comme c'est Jésus-Christ seul qui purifia le lépreux. Mais les prêtres confirment la sentence de leur Maître et appliquent visiblement son invisible absolution : oslende te principi sacerdotum. A la confession qui dévoile au prêtre l'état de la conscience, doit s'ajouter la satisfaction qui expie et répare. C'est là l'offrande du lépreux : « présente une offrande pour ta guérison, » offer pro emendatione tua munus. Enfin ni la confession ni la satisfaction ne serviraient au pécheur .•entré en grâce et purifié de la lèpre infamante de se» crimes, si le changement de vie ne le maintenait fermement dans la réconciliation et ne le fixait dans la voie du salut. « Ayant été ainsi justifiés, dit l'Apôtre, gardons la paix avec Dieu: juslificati ex fide pacem habeamus ad Deum, ne brisons pas les liens sacrés que la pénitence a si heureusement renoués ; ne recommençons plus nos rébellions, et avec elles notre triste vie de séparation, de malédiction, de perdition. Et que faire pour conserver l'amitié recouvrée et le salut rendu ? Une seule chose mais absolument indispensable : ejarder

les préceptes , observer les commandements. Aussi Jésus-Christ ajoute-t-il : quod prœcepit : « offre... ce qui est prescrit, » donne à ton Dieu l'offrande qu'il réclame de toi et la seule à laquelle il reconnaîtra la sincérité de ta conversion, et la valeur de ton amour. « Si vous m'aimez, gardez mes commandements, »

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