LA BELLE-MÈRE DE PIERRE
Jésus-Christ, le Sauveur de tous, l'ami et le consolateur de tous, « riche envers tous » de compassion et de bienfaits, Jésus-Christ a néanmoins des choix du cœur et de divines préférences. Souvent nous le retrouvons à Béthanie dans la demeure si pieusement hospitalière de Marthe, de Marie et de Lazare «qu'il aimait. » Jésus, qui n'a que faire du faste et de l'opulence, aime la simplicité et la médiocrité, il recherche les petits, il converse avec les humbles ; ce sont là les privilégiés de Jésus. Mais entre tous, ses apôtres, « ses autres luimême, » tenaient la plus large place dans sa divine amitié. Il n'entrera pas chez le centurion ; il laissera la demeure opulente de l'officier du roi, mais il entre chez Pierre, il franchit avec délices ce seuil pauvre où une malade réclame sa commisération et sa puissance. Socrus Simonis lencbalw magnis febribus. Touchant spectacle ! Jésus à ce chevet d'une pauvre malade, lui adressant ses questions affectueuses, lui donnant les plus suaves consolations, lui manifestant la plus amicale
sollicitude ! Mais de hauts mystères grandissent et élèvent cette ravissante scène. Jésus-Christ est chez lui dans la maison de Pierre. Il ne la doit plus quitter : il y habite « jusqu'à la 'consommation des siècles; » il y apporte la force, la santé, la vie ; il y maintient ces salutaires influences qui « guérissent toute infirmité. » L'Église, à ses jours d'épreuve et de deuil, pourra voir une partie des siens abattus sur la couche de leurs péchés, et brûlés par la fièvre des vices et des passions, tenebatur magnis fcbvibus : mais Jésus-Christ est dans l'Église; il veille aux maladies qui travaillent ses enfants et assombrissent son existence ; il ne laissera pas la mort envahir celle qu'il aime, ni « les puissances de l'enfer prévaloir, » ni d'irrémédiables maux s'accumuler.
Contemplons la malade. Qu'est-elle ? Ah ! c'est l'humanité entière, en proie aux fièvres qui la dévorent : tenebatur magnis febribus. La fièvre, c'est le mal aux insatiables ardeurs. Cette malade brûlée de la fièvre, c'est la nature déchue dévorée par ses brûlantes convoitises, se jetant sur toutes les pâtures, jusqu'aux plus immondes, jusqu'aux plus mortelles, voulant jouir de tout et toujours, et ne ressentant jamais la paix et le contentement de la satiété. « La nature humaine veut être heureuse; elle ne veut avoir ni faim ni soif: elle ne veut avoir aucun besoin, aucun désir à remplir, aucun travail, -aucune fatigue ; et cela qu'est-ce autre chose, sinon être heureuse? Voilà ce que veut la nature humaine : voilà son fond. Elle se trompe dans les moyens : elle a soif des plaisirs des sens, elle veut exceller, elle a soif des honneurs du monde : pour parvenir aux uns et aux autres, elle a soif des richesses: sa soif est insatiable, elle demande toujours et ne dit
jamais : c'est assez : toujours plus et toujours plus ' ! » Voilà la nature humaine en proie à sa « violente fièvre, » magnis febribus. La fièvre est, en second lieu, un mal qui ronge, qui dévore, qui épuise. L'homme meurt dévoré par ses convoitises, rongé par ses vices, exténué par ses passions. Cette fièvre dévore d'abord la plus noble et la plus précieuse partie de lui-même, son intelligence, son cœur, sa volonté ; elle étend ensuite ses ravages sur la chair elle-même qui succombe bientôt aux excès qu'on lui fait commettre et qui périt sous les ruines qu'on lui fait accumuler. La fièvre est en troisième lieu le mal de l'épuisement et de la prostration2. L'ardeur une fois tombée, l'exaltation éteinte, la force et la vigueur factices une fois évanouies, reste l'accablement profond, l'épuisement général, et l'effrayante impuissance. Voilà l'homme tel que le font les passions : une ruine douloureuse trempée de sang et de boue ! « L'homme a-t-il trouvé dans cette voie la félicité qu'il y cherchait? L'humanité abreuvée da
passions est-elle contente d'elle-même ? Ah ! les
terribles stigmates des passions sont visibles partout ! Faut-il des raisonnements là où le regard est assiégé de palpitantes réalités? Vous ne voyez pas seulement vos maux, vous en voyez la cause : c'a été l'une des volontés de Dieu que la cause se révélât sous le phénomène qu'elle produit. Regardez donc. Qui est ce jeune homme? D'où vient que son regard est terne, ses joues sans couleur et creusées, ses lèvres tristes, sa tête morne ? La jeunesse est le printemps de la beauté; Dieu, qui est toujours jeune parce qu'il est toujours beau, a voulu dans nos premières années nous donner quelque chose
* Bossuet, Méditât. — "■ D Tiiom. Gomment, in Mo.ltk.
SU CnAPITUE DOUZIÈME
de la physionomie de son éternité. Le front du jeune homme est le resplendissement du front de Dieu, et il est impossible de voir une âme vierge sur un visage pur sans être ému d'une sympathie qui contient de la tendresse et du respect. Or ce don si grand, ce don qui précède le mérite, mais non pas l'innocence, Dieu l'ôte h qui en abuse dans de précoces passions que je neveux plus même nommer. Le vice s'imprime sur cette chair brillante qui touchait le cœur; il y trace des plis honteux, des rides prématurées et accusatrices, je ne sais quoi de caduc qui n'est pas le signe du temps ni des méditations de l'homme voué à d'austères devoirs, mais l'indice certain d'une dépravation qui a passé en dévastant. Le sillon gagne avec l'opprobre, et l'on voit ces ombres apparaître parmi nous, transparentes et vides comme si déjà le jugement dernier les avait atteintes, et les présentait sans voile au mépris de la terre et du ciel. Ainsi en est-il de toutes nos passions : chacune a son châtiment terrestre et révélateur, destiné ù nous apprendre que leur route est fausse, et que la félicité n'est pas au terme des joies qu'elles nous causent. Si la volupté tue la jeunesse et la vie, le jeu renverse au milieu d'atroces angoisses les fortunes les plus assurées ; l'ivresse, à force de donner des secousses à la raison, dégrade l'intelligence dont elle est le premier flambeau et l'approche d'un hébétement que dédaignerait l'animalité. L'orgueil, que l'on croirait plus froid, a cependant des orages cachés sous ses glaces, comme ces mers du pôle, où les vents peut-être ont moins de prise et d'action, mais qui, à des moments donnés, dissolvent leurs masses inertes et semblent annoncer au monde l'écroulement de ses bases. Les haines et les vengeances couvent dans l'orgueil
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mécontent, et l'ambition trompée a des saisissements douloureux qui navrent jusqu'à la mort les hommes tombés. Ce sont là nos spectacles de tous les jours au dedans et au dehors de nous. Notre âme en est le premier théâtre, le monde nous le présente agrandi, et l'histoire, fidèle aux ordres de Dieu, écrit sur les ruines de Tyr et de Babylone les désolations du passé et les menaces de l'avenir '. »
Tel est le terme fatal où nous font aboutir nos passions : telles sont les trois phases qu'elles parcourent : l'effervescence, l'épuisement, la mort : finis illorum mors. Ainsi finissent à la fois les individus et les peuples ; « on sème dans la chair : de la chair on moissonne la corruption. » Et quel Sauveur se présente à l'humanité « dévorée de ces violentes fièvres, » tenebatur magnis febribus ? Des sages lui sont venus qui, dans d'éloqueutes pages lui ont parlé de vertus : elle a ri de ses sages, s'est ensevelie de plus en plus dans ses crimes, et ces sages eux-mêmes, sublimes parleurs de vertus, l'ont dirigée dans la voie de ses passions et se sont souillés de vices plus immondes : ut contumeliis afficiant corpora sua
in se7neiipsis Semelipsos tradiderunt impudicitise, in
ypcrationem immunditiœ omnis, in avaritiam... conlumeliosos,superbos, eiatos... La société se protège elle-même et protège la famille et l'individu derrière la forteresse des lois pénales : mais quelles lois résistent contre les entraînements des passions ? D'ailleurs si les lois humaines étreignent les passions quand leurs saillies causent de vastes ébranlements et de profonds désordres, quelle action ont-elles sur le double foyer où elles naissent et s'enflamment; la dépravation de l'intelli-
1 La.'orJiire.
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gence et la corruption de la volonté? Comme les sages, la société s'est trouvée faible et impuissante devant le choc terrible des passions, la. fièvre qui ronge l'humanité déchue réclame de plus puissants secours et ne cède qu'à un traitement divin. Jésus vient à cette humanité : il la touche, il la soulève, il la guérit. Et elle à son tour s'attache à son Sauveur et se met à son service, tctig'U manum ejus ; et elevavit eam apprehcnsa manu ejus ; et continuo dimisil eam febris ; et ministrabat. C'est, en quatre mots, toute l'histoire de notre Rédemption. Le Verbe vient dans le monde ; il nous touche, il e'unit à la chair, il se « fait chair. > Puis par sa parole, sa grâce, ses exemples, il nous soulève de notre couche de douleurs et de mort, et il chasse la fièvre qui nous dévore. Guérie par lui, l'humanité se met à sa suite, et lui voue à travers les siècles sa reconnaissance, son dévouement et son amour : et ministrabat.