‹ Jésus-ChristChapitre 16 sur 63 · T. III · texte numérisé non relu

T. III

perdu la grâce, et il se présente dans une nudité odieuse aux mépris de la terre et du ciel : vestimento non induebatur '. Ils n'habitent plus les demeures : la famille n'existe plus pour eux, et dans leur fureur ils ont délaissé le refuge et les douceurs de la maison paternelle. Voilà bien le pécheur, « il est étranger aux testaments ; il est hors de la vie de Dieu, il est sans Dieu, sans Christ, en ce monde, » il habite le désert ; son existence est stérile, son âme est vide , il est sans espérance et saus avenir : neque in domo manebat. Frappant détail ! Ce sont les tombeaux qu'ils choisissent de préférence, et où ils passent, dans les cris, les agitations furieuses et les saillies désordonnées, les jours et les nuits de leur misérable existence : domicilium habcbat in monumentïs. Le prophète ne fait-il pas entendre sur les pécheurs ce chant lugubre : « Ils ressemblent à ces blessés qui dorment au fond des sépulcres ? » Impossible aussi d'enchaîner ces démoniaques : personne ne pouvait plus le lier même avec des chaînes. Non, personne ! Dieu même échoue dans cette miséricordieuse tâche. Quels liens bénis il offre à l'homme, où l'homme doit, dans un apparent esclavage, trouver la véritable liberté ! A l'intelligence Dieu offre les salutaires entrave? de la foi ; à la volonté celles de la vertu ; au cœur celles de l'amour. Mais l'homme s'irrite de ces liens célestes, et préfère les saillies brutales et désordonnées de sa vie vagabonde : il aime mieux périr de misère au fond d'un tombeau 2.

» Si tamen vestiti, non nudi inveniamur. Induite vos Chrislura. (B. Paul.) — 2 Habilabant daemones in sepulcris. Isaï., xxxv : qui habitant in sepulcris, et in delubris idolorum donniunt. — Oslenditur malilia dsemonum quantum ad saoviliam quam in

Nouveau mystère de perversité en Satan. Torturer ses victimes n'est que la première partie de son œuvre. La seconde est d'employer ces victimes elles-mêmes à la perte des autres hommes. Sa rage serait trop faiblement servie par le tourment d'un seul homme, il lui faut des multitudes de victimes ; et, comme ces féroces vainqueurs, il veut se voir entouré de ruines, inondé de sang, et réjoui par les clameurs déchirantes des blessés et des mourants. Le voulez-vous voir, voulez-vous voir cet envieux représenté chez Ézéchîel sous le nom de Pharaon roi d'Egypte ? Spectacle épouvantable ! Tout autour de lui sont des corps meurtris par de cruelles blessures. « Là gît Assur, dit le prophète, avec toute sa multitude ; là est tombé Élam et tout le peuple qui le suivait; là Mosoch et Thubal, les rois d'Idumée et du Nord, et leurs princes et leurs capitaines et tous les autres qui sont nommés multitude immense, nombre innombrable ; » ils sont tout autour couchés par terre, nageant dans leur sang : « Pharaon est au milieu qui voit tout ce carnage, et qui se console de ses pertes et de toute sa multitude tuée par le glaive. » Voilà Satan perdant les hommes les uns par les autres, accumulant ces victimes, et s'entourant avec une joie atroce de cadavres sanglants. Il est dit des démoniaques du pays de Gérare : Sxvi nimis, ita ut nemo posset transire per viamillam. « Us étaient furieux à ce point que personne n'osait passer par ce chemin. » « Malheur aux âmes qui passent par le chemin des pécheurs ! Malheur à celles qui les rencontrent, qui subissent leur contact, et viventdans leursociété! «Le brisement et le malheur sont

hommes exercent ; secundo quantum ad ; impatieutiaca ; lorlio -;uanlum ad neuuitiam. (D. Thoni. Comment. inAlaUh..Cûp. viir.

dans leur chemin, » comme disait d'eux le Psalmitte Comment s'est perdu ce jeune homme? Comment cette vierge si candide et si pure s'est- elle pervertie ? Comment ce malheureux s'cst-il endurci dans l'impiété jusque sur sa couche dernière, et a-t-il fait de son dernier soupir une suprême malédiction? Tous ils ont passé par le chemin du pécheur scandaleux, tous ils sont tombés victimes des entraînements du vice enseigné par des lèvres empoisonnées et infernales. Le Psalmiste chantait : « Bienheureux l'homme qui ne s'est pas rendu dans l'assemblée des impies, et ne s'est pas arrêté dans le chemin des pécheurs, et ne s'est pas assis dans la chaire de pestilence ! »

Il n'est pas jusqu'au nom dont Satan se désigne ici qui ne nous doive saisir d'inquiétude et frapper de terreur. Satan s'appelle légion: car, dit-il, il est un grand nombre. « Jésus l'interrogea, disant: quel est ton nom? Et il répondit : Légion est mon nom, car nous sommes un grand nombre (car un grand nombre de démons étaient entrés dans cet homme). » Hélas ! tel sera donc aussi le pécheur que Satan possède, corrompt, et emploie ensuite à la corruption des autres : il s'appelle Légion ; il est « un grand nombre. » Une fois le démon entré et maître de cette intelligence, de ce cœur, de cette volonté, de ces actes : crimes sur crimes, perversités sur perversités ; « l'abîme appelle l'abîme, >• c'est une innombrable légion de péchés qui remplissent tous les moments de la vie et préparent les foudres de la sentence éternelle. Il est encore Légion ce pécheur qui, non content de ses corruptions propres, y veut engloutir les autres, et qui, à l'instar de Satan lui-même, ne se donne pas de repos qu'il n'ait subjugué un grand nombre dames innocentes, et ne se soit fait de tant de vertus souillées

et meurtries de hideux trophées. « Là gît Assur avec toute la multitude : Pharaon est au milieu, * Ibi Assw et omnis multitudo ejus: in cireuilu ejus sepulcra ejus ; omnes interfecti, et qui ceciderunt gladio... in medio interfectorum posuerunt cubile ejus.

II. — Si terrible dans sa puissance, et tel qu'il nous apparaît au sein de ses triomphes, Satan est néanmoins faible comme est le vaincu ou la béte blessée et captive. Dans la scène que nous parcourons, Satan, après nous avoir donné une idée terrible de sa force, en torturant sous nos yeux ses deux victimes, nous découvre la plaie mortelle qu'il a reçue, qui l'épuisé, et par où toute sa vigueur s'échappe avec son sang. Si terrible, si maître, si tyran tout à l'heure, le voici plaintif et suppliant, b voici lui-mémo affreusement torturé.

Il demande grâce, il supplie . Mais sa prière est une véritable prière de démon, rusée et perverse. Terrifié devant Jésus, et sentant dans ce Juste une irrésistible puissance dont il ne peut affronter l'effort, il flatte, et en flattant il accuse et veut trouver la Justice suprême en délit d'injustice • ! Il flatte. « Dès qu'il aperçut Jésus de loin, il accourut, se prosterna devant lui , et l'adora. Puis, criant d'une voix forte, il dit : qu'ai-je à faire avec toi, Jésus, Fils du Très-Haut?... je te supplie, je t'adjure par Dieu, ne me tourmente pas. » Il appelle Jésus, Fils du Très-Haut ; il ignore, il ne pénètre

* Quare hoc dicebant? quia graviter puniebant homines : et audierunt quia Ghristus deberet eis potestatom amovere. Unde voluerunt dicere : Et si aliis nocuimus, tibi non nocuimus quare non debes nos gravire. (D.Thom Comment, in Matth., cap. vm )

222 CHAPITRE DOUZ.'ÈMH

le profond mystère du Verbe fait chair , mais il use de cette flatterie sacrilège qui avait si heureusement réussi auprès du premier homme : vous serez comme des dieux. A l'insinuation de la flatterie, il joint celle de la supplication humble et pressante : « Je te supplie, je t'adjure, au nom de Dieu, ne me tourmente pas ! » Mais quand Satan s'humilie il ne le fait jamais sans orgueil ; et lui qui se met aux pieds de Jésus dans sa supplication, se redresse et le domine dans une mise en accusation audacieuse et une revendication insensée- d'indépendance. Quid mihi et tibi? « Qu'ai-je à faire avec toi? » Son orgueil lui défend d'avouer sa défaite et le pouvoir souverain que Jésus a sur lui. Mais quoi ? Voici la sainteté même accusée d'injustice ! Satan ne tourmente pas Jésus, pourquoi Jésus tourmenterait-il Satan? Notre hérésie libérale, qui prétend si haut à la liberté égale pour la vérié comme pour l'erreur, pour Satan comme pour Jésus-Christ, reconnaîtra-t-elle à ce /trait qui est celui qui l'inspire? De quel droit la vérité poursuivrait-elle l'erreur, quand Terreur la laisse en paix ? Insensés, écoutez Satan demander à Jésus « ce qu'il y a de commun entre eux, » et « pourquoi Jésus le tourmente? » Pourquoi Jésus poursuit et chasse Satan? Pourquoi, sans le jamais laisser en repos, toujours il le tourmente ? Parce qu'il est Satan, le mal, l'erreur, la séduction et la perte des âmes. Toutes les ruses et les finesses libérales ne prévaudront oas contre cette question de bon sens.

A côté de sa faiblesse, le démon dévoile sa torture. La torture du démon, c'est Jésus-Christ, c'est l'Incarnation, c'est la Rédemption, c'est la grâce, c'est l'Église : venisti torquere nos? Le but unique et la mission de Jésus-Christ et de l'Église ne sont-ils pas de tourmenter

Satan, en le chassant des âmes où il établissait son empire? Satan ne connaît pas déplus cuisante torture que de ne pouvoir perdre les âmes. Perdre les âmes lui est une affreuse consolation à ses intolérables souffrances ; et comme il sait que son temps est mesuré, et qu'après la fin du monde cette consolation lui sera enlevée, il en veut pleinement jouir jusque-là. C'est ce qui lui fait dire, quand Jésus lui arrache ses victimes, « qu'il le vient torturer avant le temps, » venisti ante tempus torquere nos? De là encore cette prière suppliante, « de ne le point chasser hors du pays, et de ne point lui ordonner d'aller dans l'abîme. » Cette dernière parole nous indique avec une sinistre précision l'état actuel du démon, et son état après la fin du monde et la consommation des élus. Jusqu'à la fin du monde le démon souffre sans doute les tourments de l'enfer, mais, comme une sorte de diversion à ses épouvantables souffrances, il tente les âmes et s'efforce de les associer à ça propre perdition : c'est là pour les esprits infernaux, rongés d'envie et remplis de méchanceté et de malice, une consolation et une sorte d'allégement. A la fin du monde, chassés de l'univers purifié et glorifié, ils seront enfermés dans « l'abîme, » et y passeront, sans diversion ni allégement, toute leur éternité à souffrir. Admirons, dans le pouvoir de Jésus sur les démons, notre heureuse délivrance. Chrétien, que peux-tu craindre de la bête féroce, si tu ne t'exposes toi-même volontairement à ses cruelles morsures ? Elle est vaincue : elle est domptée: elle est enchaînée : elle est impuissante: Jésus- Christ son vainqueur la tient dans une absolue dépendance, il comprime ses mouvements, et enchaîne ses. élans les plus impétueux. « Il est vrai que le démon a ses forces entières, mais Celui qui les lui a laissées pour.

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son supplice, lui a mis un frein clans les mâchoires et ne lui lâche la bride qu'autant qu'il lui plaît et pour exercer ses serviteurs, ou pour se venger de ses ennemis. 11 a une puissance fort vaste, et son empire s'étend bien loin , mais saint Augustin nous apprend que ce commandement lui tient lieu de peine. »

III. — A qui donc le démon est-il redoutable ? aux pécheurs qui se jettent volontairement sous sa puissance et subissent par pusillanimité et lâcheté ses impuissants pouvoirs. Et afin de ne nous pas laisser endormir dans une sécurité mortelle, Jésus-Christ dans la scène que nous contemplons a voulu nous donner une image et une représentation de sa formidable puissance. « Or il y avait non loin d'eux, vers la montagne, un grand troupeau de porcs qui paissaient. Les démons le prièrent donc de leur permettre d'entrer dans ces animaux, disant : si tu nous chasses d'ici, envoie- nous dans le troupeau de porcs afin que nous entrions en eux. Et Jésus l'accorda aussitôt et leur dit : Allez. Et les esprits impurs sortirent, et entrèrent dans les pourceaux. Et voilà que le troupeau entier, au nombre de deux mille, se précipita d'un élan dans la mer, et ils furent noyés et ils moururent dans les eaux. » Admirons à la fois la bonté et la sagesse de Jésus. Sa bonté Jans le choix des victimes. Ce n'est plus l'homme : 'homme est délivré, il échappe à la fureur et à la puissance terrible de son ennemi et de son tyran. Admirons aussi la divine Sagesse : l'homme délivré doit continuer à trembler et à redouter la puissance malfaisante qui l'avait si longtemps torturé ; Jésus-Christ la lui fait contempler dans un grand spectacle : l'homme

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voit avec terreur, dans le sort que les esprits infernaux font subir aux bêtes sans raison, le sort qui l'attend lui-même, si, en abandonnant son Dieu et en se soumettant volontairement à l'empire de son ignoble adversaire, « il se met au niveau des bêtes sans raison, et se fait leur pareil. » La victime choisie par la Sagesse divine est le pourceau. Qui sera donc assailli, emporté, étouffé par le démon furieux ? L'homme descendu jusqu'à l'animalité de la bête, Y homme animal, animalis homo, la créature dévoyée qui, ne comprenant plus la place d'honneur et de gloire que Dieu lui avait désignée dans l'harmonie des choses, se ravale jusqu'à la bête et devient son semblable et son égal, homo, cum in honore essetnon intellexit; eomparatuscstjumentis insipientibus etfactus est similis illis.

IV. — La fin de ce drame renferme une saisissante peinture du monde, à la fois insensible, ingrat et insensé. Jésus-Christ et l'Eglise viennent à ce monde, ils lui parlent, ils le purifient, ils le guérissent, ils le délivrent des ennemis qui l'infestent et qui le souillent. Les accueillera-t-on avec les ardeurs de la reconnaissance et les transports de l'amour ? Qui ne le croirait ? Il n'en est rien cependant : le monde tient à ses pourceaux, il les aime, il les veut protéger contre la délivrance de Jésus-Christ et de l'Eglise. Le temps n'est pas toujours aux persécutions violentes; il n'est pas toujours possible de vociférer autour du Prétoire : Toile ! toile ! crucifige ! nolumus hune regnare super nos ! Alors un parti de modérés se forme : ils prétendent bien écarter l'Église et la chasser des choses humaines, mais ils le veulent faire doucement, poliment, sans violence et sans bruit :

La multitude entière du pags des Gérasêniens se mit à le prier de s'éloigner de leurs frontières parce qu'ils étaient saisis d'une grande crainte. Les sages et les habiles ont peur des hardiesses de l'Eglise, de la puissance de ses conquêtes, des merveilles de ses œuvres : les politiques ombrageux redoutent sa puissance ; les pusillanimes et les lâches s'effrayent de ses préceptes et trouvent intolérable son joug ; tous ensemble ils se réunissent , < la multitude » prie Jésus de s'éloigner de ses frontières.

Que fait Jésus d'un peuple qui l'outrage de cette insolente exclusion? Parfois sa miséricorde s'obstine et il reste : parfois aussi la mesure est comble : la justice succède à la miséricorde : Jésus s'éloigne et la dernière heure prospère de ce peuple a sonné. Pourtant, quand Dieu s'éloigne d'un peuple longtemps rebelle à sa parole et obstiné à le chasser du milieu de lui, il ne lui ferme pas toutes les voies du salut, il lui laisse quelquesuns de ses saints , la divine parole s'y fait entendre encore, les vivifiants exemples de la vertu et les leçons de la foi y sollicitent longtemps encore les âmes de bonne volonté. « Lui, montant dans la barque, s'en retourna. Mais pendant qu'il montait dans la barque, celui qui avait été tourmenté du démon se mit à le supplier de le prendre avec lui, et il ne l'admit pas. Mais il lui dit : Retourne dans ta maison, vers les tiens, et dis-leur tout ce que le Seigneur t'a fait, et qu'il a eu pitié de toi. Il s'en alla et se mit à publier dans la Décapole tout ce que Jésus lui avait fait. Et tous étaient dans l'admiration. »

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