‹ Jésus-ChristChapitre 17 sur 63 · LE CENTURION · texte numérisé non relu

LE CENTURION

Etudions, dans lu récit évangéliquc, cette noble et attachante figure du Centurion. Quelles perfections s'y découvrent ? Quels symboles s'y rattachent?

I. — Le bon maître qu'est d'abord ce Centurion i Ce n'est déjà plus la cruauté païenne; l'Évangile a fait pénétrer ses bénignes influences dans l'âme de cet officier romain. Quel prodigieux changement ! A Rome on traite l'esclave en bête de somme, et si le caprice du maître le brise de coups jusqu'à la mort, la loi passe, jetant à ce crime un œil indifférent et n'y trouvant rien de sérieux à reprendre. Pour le Centurion, l'esclave est précieux : — qui illi erat pretiosus. Nous ne sommes plus loin du temps où saint Paul, le docteur des nations et l'introducteur au milieu d'elles des principes et de l'esprit du christianisme, écrira à l'opulent Philémon : Recevez Onésime, « non plus esclave, mais au lieu d'esclave, frère bien-aimé, mon frère à moi surtout, mais combien aussi à vous, attaché qu'il vous est par les liens de la terre et ceux du Seigneur ! Si donc vous m'avez pour ami, recevez-le comme moi-même. » Le Centurion déclare que son esclave lui est chose précieuse ; il s'occupe avec une tendresse toute maternelle des dangers que court sa vie, il s'en vient supplier pour sa guérison : quel exemple , quelle leçon à ces maîtres dédaigneux et insensibles, qui ne voient dans leurs

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serviteurs que des étrangers et des mercenaires, dont on loue et on paye les services sans leur rien devoir de plus! Qu'ils apprennent du Centurion à s'inquiéter des dangers du corps et surtout de ceux de l*àme que leurs domestiques peuvent courir, et qu'une compassion généreuse et diligente en cherche les remèdes et en ménage la délivrance.

A cette bonté de cœur, le Centurion joint une humilité et une foi profondes. Tout, dans la suite du récit évangélique, nous le montre rempli d'une humble défiance de soi-même. Il se croit si indigne des faveurs de Jésus, qu'il n'ose tout d'abord se présenter en personne*. Et, comme si un3 première ambassade ne pouvait suffire à suppléer son indignité, il députe encore des amis, chargés de présenter avant lui son humble requête3. L'humilité se cache soigneusement à ellemêmele bien opéré pour neconsidérer que le mal accompli. L'homme vraiment humble ferme les yeux sur ses qualités et les titres que ses bonnes actions lui donnent à l'estime universelle, pour ne les ouvrir que sur son indignité, ses misères, ses fautes, dont il se plaît à exagérer encore la profondeur. Tel est le saint : et tel se présente à nous le centurion. Il se répute indigne d'un seul regard de Jésus, et tout le peuple qui a ressenti sa bienfaisance fait son éloge. « Ceux-ci étant venus à Jésus, le priaient avec instance et lui disaient : il est digne que vous lui fassiez cette grâce, car il aime notre nation et même il nous a bâti la synagogue. >» Après sa

* $ Ayant entendu parler de Jésus, il envoya vers lui des Anciens d'entre les Juifs. » (Luc, vu.) — !« Et comme Jésus n'&ait pius loin de la maison, le Centurion lui envrya des amis.» (Luc, vu.)

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double ambassade, le Centurion ose enfin lui-même aborder Jésus, mais avec quelle humilité ! Je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison. Langage inouï, formule toute nouvelle, et dont l'Évangile ne nous fournit qu'un exemple. A l'opposé du Centurion, tous veulent avoir Jésus dans leur demeure, où quelque détresse réclame sa puissance et sa bonté : aucun ne songe à se demander s'il est digne de recevoir un pareil hôte. C'est un grand bien de communier, d'appeler et de recevoir en soi Jésus : mais il le faut faire avec les sentiments du Centurion. C'est avec uae humilité véritable, un sentiment profond de son indignité qu'il faut dire : Domine, non sum dignus ut intres ! « Que l'homme s'éprouve soi-même, dit saint Paul, et qu'ainsi il mange de ce Pain. »

Admirable est aussi la foi du Centurion. Admirable en elle-même, rendue plus admirable encore par l'admiration que le divin Maître lui témoigne et les éloges dont il la comble. Le Centurion « a entendu parler de Jésus. » Il n'a pas, comme les Juifs, été continuellement témoin de ses miracles, il ne l'a pas, comme eux, suivi à la trace de ses merveilles de tous les jours ; mais à une intelligence droite et loyale, il joint un cœur docile : les passions ne lui voilent pas l'évidence, les réclamations inavouées des mauvais instincts de la nature ne plaident pas dans cette âme généreuse contre les plus manifestes lumières de crédibilité. Il a entendu raconter, par des témoins sûrs, avec d'irréfragables preuves, que Jésus, qui se disait Dieu, faisait des œuvres divines et ne les opérait qu'en preuve de sa divinité. Donc il est Dieu, — et le Centurion, prosterné à ses genoux, lui offre la plus magnifique des professions de foi. En Jésus il reconnaît et confesse le Dieu de la création, le Domi-

nateur du monde, Le Maître absolu de la nature, le grand Dieu « qui dit, et tout est fait; qui commande et tout est créé ; » qui prononce un simple fiât et le néant entr'ouvre ses inertes profondeurs, qui parle aux êtres, et chacun d'eux se rend à sa place et à son œuvre : Domination universelle, Providence qui atteint tous les êtres, pour leur donner à tous leur subsistance et leur assigner à tous leur destinée et leur mission. Rien ne peint mieux ce vaste et irrésistible empire que la comparaison employée par le Centurion. Lui, quoique dépendant et sujet d'un pouvoir supérieur, sub potestate constitutus, lui, commande, il éloigne, il appelle, ilassigne à ses subalternes leur poste, et ils s'y rendent à l'instant sans objection ni résistance : voilà ce qu'il peut dans l'étroite sphère de sa chétive puissance. Mais Dieu ! Ah ! Dieu le peut dans la création entière, sur tous les êtres, à l'infini : c'est 13 Tout-Puissant, c'est le Très-Haut : que tout s'abaisse, honore, adore, supplie. Dieu, c'est l'irrésistible et absolu pouvoir qui dit à la mort : « Va-t'en, et elle se retire, » qui dit à la vie : « Viens, et elle se présente'. » C'est le sens profond du discours du Centurion, c'est par quoi il confesse avec une profondeur sublime la divinité de Jésus-Christ, et mérite le double témoignage de l'admiration et des éloges de son Dieu. Quelle bonté a Dieu d'admirer sa faible et chétive créature ! Dieu peut-il s'étonner de nos œuvres et y trouver des sujets d'admiration ? Non sans doute, mais telle est pour nous sa condescendante bonté, qu'il daigne nous accorder lui-même spontanément ce qu'il nous est

1 Vult ergo dicere : Quia tibi natura obedit, sic naturœ et obedict tibi qua sermo tuus judicio plenus est. (D. Thotn. Comment, in Mallh., cap. vin.)

déjà sidouxderobtenirdenossemblables. Or Jésus l'ayant entendu, fut dans l'admiration '. Etnoncontent d'admirer, Jésus loue, et loue magnifiquement : Nec in Israël tantam fidem inverti : « pas même en Israël, je n'ai trouve une aussi grande foi. » Non : ni les foules qui m'entourent, ni môme mes disciples et mes apôtres n'ont cru si parfaitement et si vite. Eux ont dit : Quis putas est iste quia et venlis cl mari imper at* ? « qui pensez-vous qu'est celui-ci qui commande au vent et à la mer?» Ils ont dit encore : « Un grand prophète a surgi en Israël3.» Quant à ce Centurion, il a confessé en moi une infinie puissance et m'a adoré comme un Dieu.

La scène s'agrandit ici subitement : le voile de l'avenir est magnifiquement déchiré par la main divine, et l'histoire du monde nous apparaît tracée par Jésus- Christ en deux vastes tableaux : conversion en masse de la Gentilité; réprobation en masse de la nation juive. L'heure vient où un immense ébranlement va remuer tous les peuples et les pousser tous dans un élan universel vers l'Église chrétienne. Dico autem vobis quod multi ab Oriente et Occidente venient et recumbent cum Abraham et Isaac et Jacob in regno cœlorum. Et cette Eglise où se pressent les nations de toute la terre, depuis l'Orient jusqu'à l'Occident, c'est l'Église catholique ; comme elle embrasse tous les lieux, elle embrasse aussi tous les temps : elle commence au berceau du monde pour finir son pèlerinage terrestre et entrer dans son épanouissement éternel à la fin des temps et au seuil même de l'éternité. Les Patriarches sont ses fils comme le sont les fidèles du Christ, et les Gentils, entrant dans cette Église , s'y rencontrent avec

1 V. toaie II, Appead. B.— 2 Marc, iv.— s Luc, vu, 16.

Abraham, Isaac, Jacob, et en eux tous les justes de l'ancienne loi , dans une même gloire et une même félicité. Car le terme dernier où l'Eglise mène les âmes est la félicité éternelle. Cette félicité est ici marquée dans les deux traits qui la peignent : le repos et la sécurité du bonheur : la gloire infinie d'un règne, Recumbent... in regno cœlorum. L'élu dans le ciel, entré « dans la joie de son Seigneur, » associé à sa béatitude, possesseur de tout son héritage, enivré de ses inénarrables délices, n'est plus en rien tributaire de la mobile inconstance du temps et de la caducité des choses terrestres : sa cité est « la cité permanente, » « la cité aux fondements, » « l'immobile royaume. » Et c'est à un règne et aux honneurs d'un trône qu'il se trouve élevé : Recumbent in regno cœlorum. C'est là « le poids éternel de gloire » dont parle le grand Apôtre, et qu'il nous promet au nom de Dieu.

Comme contraste à cette radieuse lumière , nous apparaît le ciel noir et irrité qui plane sur Israël. La Gentilité se sauve en recevant son Sauveur, Israël se perd en le repoussant. A son cri déicide : Toile ! toile ! crucifige! nolumus hune regnare super nos! répondent les foudres qui l'écrasent et le détruisent, et jettent pour la suite des siècles, à tous les vents du ciel, se? restes maudits : filii regnl ejicientur. — Filii regni ; les malheureux ! Des fils : Comme leur Père les aimait! que de fois il voulut, comme la poule, les réunir sou? ses ailes ; et ils ne l'ont pas voulu. Fils du royaume comme Dieu les avait traités magnifiquement ! Quel^ torrents de lumière il avait versés sur eux pendant que le reste de la terre était « assis à l'ombre de la mort ! » Quelle loi vénérable ! quel culte saint et pur ! quelles cérémonies splendidcs marquaient chaque année de

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leur temps et chaque circonstance de leur vie ! Dieu portait Israël dans ses bras comme la mère porte son enfant: Dieu, comme l'aigle, provoquait ses fils à l'essor sublime des vertus : sicut aquila provocans ad volandum. Et tout aboutit à la réprobation ! Filii regni ejicientur in lencbras exteriorcs, ibi erit fie tus et stridor dentium. Jésus-Christ dépeint cette réprobation dans ses parties formidables: privation de tout bien : affreuse possession de toutmal. Être fils de Dieu, héritiers présomptifs d'une couronne, destinés aux gloires d'un trône, et aux délices d'une éternelle béatitude : voilà tout le bien et la splendide attente des enfants de Dieu ; eux en seront exclus, on les chasse ; ce sont des étrangers et des bannis, ejicientur. Il y a là tout ensemble du mépris et de la fureur. Dieu « se rira d'eux » et l'univers entier « les sifflera, » dit l'Ecriture. Puis, à ce mépris effroyable de Dieu envers les misérables réprouvés, s'ajoute un efïroyable éclat de fureur : itc maledicti, « allez, maudits ! » Et où vont-ils les malheureux? Dans «les ténèbres extérieures et le grincement des dents : » dans le double supplice de l'âme et du corps. « Les ténèbres extérieures, » c'est l'obscurcissement de l'intelligence : « les pleurs, » c'est la désolation affreuse du cœur : « le grincement des dents, » c'est le supplice du corps, c'est la torture qui arrache le cri de la douleur, ôl fait pousser les hurlements de la rage et du désespoir.

II. — L'étude de la lettre ne doit pas nous faire négliger l'étude des figures et des mystères. Cette omission serait d'autant plus impardonnable que cette figure du Centurion a été l'une des plus remarquées et

des mieux étudiées par les Pères, dont saint Thomas recueille et condense les enseignements.

Le Centurion est comme le député et comme l'ange de l'humanité malade, gisante, esclave : Servus jacet, maie torquetur. Lasse de souffrir sans consolation ni remède, elle envoie enfin vers le Rédempteur l'expression d'un ardent désir et d'une humble prière. Elle, si longtemps orgueilleuse, fait entendre par la bouche de ses saints le cri de sa détresse et l'appel de son espérance : die Verbum ! Qu'est-ce pour Dieu que de dire son Verbe ? C'est l'engendrer dans l'éternité et le donner au monde dans le temps. Sic Deus dilexit mundum ut Filium unigenitum daret. Le Verbe du haut- des cieux, touché de compassion, répondit à l'appel de la terre : veniam et curabo, «j'irai et je la guérirai. »

Autre belle figure ' : ce Centurion qui tout à la fois obéit et commande, c'est Tarn 2 au milieu de sa domination intime. A l'âme de commander à toutes les facultés de l'intelligence, du cœur, des sens , en obéissant ellemême au souverain empire de Dieu. Or trois commandements de l'âme résument l'exercice entier de sa royauté intérieure. Elle commande au vice pour l'éloigner : dico huic: vade, et vadit. Elle commande à la vertu pourl'appeler et la faire venir : et alii: oeni et venit,

* Videndum est quod istud duplex dorainium invenilur in anima. Anima enim prœsidet corpori : ralio vero irascibili et concupiscibili. Prima est dominativa potestas, quia ad imperium animée movetur corpus. Secunda prœest aliis quadam imperaliva polestate, et dominativa vel regali : unde habentaiiquii de molu suo. Et hœc sunt quasi milites. Debemus ergo dicere huic : «vade: » id est malis moribus. Et : « veni : » scilicet bon:s moribus. Et servo huic : « fac hoc. » Unde corpus debemus applicare operi. (D. Thom , Comment, in Mallfi., cap,, yui.)

Elle commande à chaque faculté et à chaque puissance pour leur tracera toutes leurs différents devoirs et leur œuvre spéciale : et servp mco: fac hoc, et facil. Ce gouvernement admirable n'est rien autre chose que la vie chrétienne

JAIRE ET L'HÉMORROISSE

Deux miracles, la résurrection de la fille de Jaïre et la guérison de l'hémorroïsse, enchaînés l'un à l'autre, ne forment qu'un même récit et une seule scène, l'une des plus belles et des plus attrayantes de l'Évangile.

I. — Un chef de la Synagogue, un père éploré, vient à Jésus-Christ : sa fille est malade et réduite à une telle extrémité qu'il peut dire dans une vérité poignante : filia mea modo defuncta est, « ma fille est morte. » Ecoutons, sans aller plus loin, la tradition nous expliquer cette figure de Jaïre. Jaïre, c'est la Synagogue, c'est la loi ancienne, c'est Moïse. La Synagogue se meurt : modo defuncta est. Les chefs de cette loi expirante s'en viennent à Jésus-Christ, car lui seul peut la faire revivre en la perfectionnant et en la transformant en la loi chrétienne. Les saints de l'ancienne loi sont donc aux pieds de Jésus et lui disent : « Venez, posez votre main sur elle afin qu'elle soit sauvée et qu'elle vive. » Dieu se lève, s'incarne, vient à cette pauvre expirée, et lui rend, dans une vie nouvelle, plus de grâce, de splendeur, de puissance, que les siècles de son passé

n'avaient pu à eux tous lui prêter. Mais la scène s'agrandit encore : Cette jeune fille mourante, ce n'est plus seulement la nation juive avec sa loi maladive et impuissante, c'est l'humanité tout entière gisante sur une couche de mort : « morte dans ses crimes, » dit l'Apôtre, morte de la triple mort de l'intelligence, du cœur, de lame, modo dcfuncla. Entende/, de tous les pointsdu temps, de toutes les bouches saintes, s'échapper ce cri de désir et d'appel au Dieu de l'Incarnation : veni! « venez ! »

Quel contraste entre Jaïre le Juif et le Centurion de la Gentilité ! quelle différence dans leur foi ! quelle distance des demi-lueurs du premier aux illuminations splendides du second ! Pour ce païen, éclairé d'en haut, Jésus-Christ est dépositaire d'une telle puissance, il. est tellement Dieu, qu'un vouloir, un mot, un ordre, et les plus merveilleux effets sont produits : Si vis, disait le lépreux : die verbum, ajoutait le centurion. Jaïre est vraiment de la nation « à la tête dure : » pour lui Jésus n'est qu'un grand prophète : il est ce qu'était Élie ou Elisée. Il peut rendre la vie à sa fille, mais il faut que, comme ûux, il touche le cadavre : veni, impone manum saper cam. Jésus a pitié de ce juif si faible encore, si imparfait dans la foi; « il ne brise pas » ce pauvre roseau, il n'éteint pas, par un souffle trop vif, par un reproche prématuré, cette mèche si faible et si vacillante, cette âme si peu ferme encore dans la confession de la foi.

Si Jésus fait taire le reproche et arrête sur ses lèvres l'objurgation, sa miséricorde a d'autres ressources pour éclairer et affermir la foi du juif. Une de ces mille dispositions secrètes de la Providence amène brusquement sous les yeux de Jaïre une pauvre femme inconnue et étrangère femme admirable de foi, d'humi-

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lité et d'intrépide confiance. Jaïre n'aura qu'à étudier ce modèle pour donner à sa foi la force et la lumière dont elle est jusqu'ici privée.

Quelle infortune et quelles dispositions saintes dans cette malheureuse hémorroïsse ! Pour nous mieux faire connaître cette infortune, l'Évangile nous en trace toute l'histoire. La maladie est accablante, désespérée, douloureuse, doublement douloureuse, en elle-même et par l'accablement, le malaise , la prostration complète où elle jette sa victime. Elle l'est dans ses suites, par la vie de réclusion et de honte à laquelle elle la réduit. Et comme si le mal ne suffisait pas à torturer cette infortunée, les médecins y avaient ajouté leurs plus cruels traitements et leurs plus torturantes opérations ; fuerat mulla perpessa a complwibus medicis. La longueur du temps rendait encore cette infortune plus accablante et plus insupportable. « Cette femme était depuis douze ans affligée de ce mal. •• Enfin la ruine et le dénùment terminaient, par un nouveau supplice, supplice de privations et de détresses quotidiennes, cette longue suite de calamités. « Elle avait dépensé avec les médecins tout son avoir... et son mal ne cessait d'empirer. » Qu'est-ce que cette femme aux yeux de la tradition? Cette femme épuisée, expirante, si longtemps maltraitée par ses nombreux médecins, et qui se traîne enfin vers le Sauveur, dont elle reçoit, en échange d'un acte de foi, le soulagement, la guérison et la vie, qui ne reconnaît en elle l'humanité pécheresse? De quoi périssait l'humanité, sinon d'une perte incurable de son sang, de sa grâce, de sa vie divine? Quel était son état, sinon la faiblesse et la prostration la plus absolue? Et son mal est honteux : il la souille : il la fait rougir. Depuis l'Ëden elle cherche le feuillage qui lui puisse

dérober à elle-même sa propre ignominie. Elle vit cachée, solitaire, loin de Dieu dont elle a peur, méprisée des anges, odieuse à l'univers tout entier. Et que de médecins elle a consultés dans le cours des siècles ! En quelles mains elle s'est tour à tour confiée? Comme tous les sages auxquels elle s'est abandonnée lui ont dévoré son patrimoine! Que lui resta-t-il après ce séculaire et ignomignieux traitement ? Que fit la sagesse humaine de la Gentilité? Que fit-elle des intelligences ? Elle les fit ténébreuses : « Ils ont, dit l'Apôtre, leur esprit chargé de ténèbres. » C'est l'extravagance et la folie : « Se disant des sages ils sont devenus des fous. » C'est la négation absolue, le complet scepticisme, par suite l'évanouissement total de la vérité, la mort suprême de l'intelligence. « Ils s'évanouissent dans leurs pensées. » Que fit la sagesse humaine des sentiments du cœur? Un cloaque immonde qu'il n'est plus même donné à la plume de décrire. « Ce qu'ils font dans les ténèbres est honteux même à dire, » remplis qu'ils sont « de toute sorte de perversités, » ayant un cœur « dans l'aveuglement, » et se laissant aller « à des impuretés de toute espèce, » et à des crimes de tout nom. Que fit-elle du sang de l'humanité ? Elle le souilla, le corrompit, lui enleva sa vigueur avec sa noblesse, imprima sur la race humaine les stigmates et les caducités du vice. Guidé par elle, gâté par ses leçons en même temps qu'entraîné par ses exemples, l'homme « couvrit sa propre chair de hontes et d'infamies. » Bref, l'humanité périssait dans sa fange , quand son miséricordieux Sauveur vint à elle du haut des cicux; quand il vint pour ressusciter la fille de Jaïre , la Synagogue, et rendreàla Gentilité, hémorroïsse infortunée, la vigueur, L'honneur et la vie.

II. — Tels sont Jaïre et l'hémorroïsse en eux-mêmes, selon la lettre du récit évangélique et selon les figures cachées par l'Esprit-Saint sous la lettre •. Reprenons la suite de cette délicieuse histoire.

Voyez s'avancer cette pauvre femme, vrai modèle des âmes humbles, craintives, trop persuadées de leurs fautes et trop ignorantes de leurs vertus, pour venir à Dieu avec assurance et le front haut. « Ayant entendu parler de Jésus, elle vint dans la foule, s'approcha par derrière, » timidement, sans oser se faire remarquer du peuple, ni même voir de Celui dont elle attendait le salut. Quelle foi dans cette femme! Plus sublime peut-être encore que celle du lépreux et du centurion. Ces deux solliciteurs confessent, il est vrai, le Dieu qui, d'un mot, d'un seul acte de sa volonté, opère les plus grands miracles : l'hémorroïsse va plus loin, et l'idée qu'elle se fait d'un Dieu descendu dans la chair de l'homme est plus sublime et plus puissante. Qu'était-ce que le Verbe fait chair? Qu'était l'Homme-Dieu ? La divinité remplissait, pénétrait la chair, débordait d'elle, pour ainsi parler, de toutes parts. Où que l'on touchât cette chair, il en jaillissait des influences divines; des vertus s'échappaient, des puissances de résurrection et de vie sortaient de cette Humanité toute remplie « de la plénitude de Dieu. » Et là ne s'arrêtent pas les déductions magnifiques de cette foi de l'hémorroïsse. Pour elle, la chai; du Christ ne peut retenir le torrent des forces divines, ce torrent la franchit, et atteint les vêtements eux-

1 Mulier quee patiebatur fluxum sanguinis, immunda erat, et cura hominibus non habitabat : ideo non accessit in domo sed i:i via. Et hœc signiûcat Gentilitatem qua? ingressa est in pleniludinem Judaeorum. (D. Thom, Comment, in Mallh., cap. ix.) —

mêmes du Dieu tait Homme. Car elle se disait en ellemême: si je touche seulement son vêtement je serai guérie Arrêtons-nous encore, car la matière s'étend et se fait profonde. Voilà invinciblement établie la puissance invisible du Sacrement chrétien. Saint Paul appelle Jésus-Christ un sacrement, et avec raison, dit saint Thomas, puisqu'il était convenable de retrouver dans l'Auteur des sacrements tout ce qui les constitue et en fait la force et la vie. Une frange du vêtement sacré, où passe, et, pour ainsi parler, s'unit et s'incarne une vertu invisible, une divine puissance : cette frange, ainsi « pleine de la plénitude de Dieu, » qui, appliquée à l'infirmité et à la mort, produit aussitôt la guérison, la force, la vie; — un signe sensible, une grâce invisible, grâce jaillissant de Jésus-Christ : ce signe et cette grâce appliqués à l'infirmité et à la mort de l'âme humaine et la guérissant : voilà le Sacrement. Jésus- Ci) rist prend en sa main la goutte d'eau ou la goutte d'huile, il la remplit et la pénètre de sa vitalité divine ; cette goutte d'eau , cette goutte d'huile chassera la mort, rappellera la vie, fortifiera cette vie et lui donnera son plein épanouissement1. « Et cette femme toucha la frange du vêtement de Jésus

Étudions ici la conduite du divin Maître, toute remplie des plus beaux et des plus profonds mystères. Depuis plusieurs heures une foule immense l'environne, l'assiège, le presse, le touche : « Pierre dit, ainsi que les disciples de Jésus : Maître la foule vous presse et vous tourmente. » Or Jésus s'écrie tout à coup : qui m'a

' Multa est virtus Chrisli : quia non solum in animam, sed ex anima in corpus, et ex corporo in vestiraenta redundat. (D. Tliom., tue. cilul.)

touché ? Quis est qui me tetigit ? Parole étrange, interrogation inexplicable, au milieu d'une foule où mille mains ne cessent de le toucher. Tous s'étonnent de cette question de Jésus : « Pierre dit, ainsi que les disciples de Jésus qui étaient avec lui : Maître, la foule vous presse et vous tourmente, et vous dites : qui m'a touché ? » Ils n'entendaient pas un grand mystère. Pierre l'exprimait sans le savoir, et Jésus l'avait en vue dans cette sublime scène. C'est ici une profonde et vaste prophétie qui regarde l'Eglise catholique tout entière; c'est aussi la révélation saisissante de ce qui se doit passer dans chaque cité, dans chaque communauté, dans chaque famille. Telle sera partout la distinction qui séparera les fidèles en deux classes, telle sera la définition qui les caractérisera les uns et les autres. Une foule immense entoure Jésus : Comptez le nombre des fidèles : quelle foule se presse au baptême , quelle foule se rend aux sacrements ! quelle foule même assiège la table sainte ! Entrez dans nos églises lorsque quelque fête y convie les chrétiens : quelle multitude les remplit ! tous entourent Jésus, pressent Jésus , hélas ! parfois « tourmentent Jésus ! comprimant et affligunt. Le petit nombre touche Jésus : Quis est qui tetigit me? Les âmes d'élite seules touchent Jésus ; car, ainsi que le remarque un Docteur, « c'est parla foi, c'est par la charité, qu'on touche Jésus : » fuie tangilur, charitate tangitur. Dans chaque famille « l'un est pris, l'autre laissé ; » le grand nombre entoure Jésus : « il y a beaucoup d'appelés ; il y a peu d élus : » quelques saintes âmes seules touchent Jésus. L'entourer seulement, ou bien le toucher : différence essentielle, et quant à Jésus et quand aux fidèles. La foule « tourmente Jésus : » elle tourmente son divin cœur par ses dissipations, ses

légèretés, son inconstance, les vicissitudes de sa religion et la fréquence de ses rechutes, affligunt te! Quand cette foule le presse ainsi, il n'est pas remué, il n*est pas ému, aucune grâce ne sort, aucune vertu ne s'échappe. Mais une âme sainte, perdue dans la foule, inconnue, peutêtre méprisée, s'avance, timide et silencieuse, elle prie à l'écart dans quelque coin du temple, elle s'avance en tremblant à la table sainte, étonnée de son audace, effrayée d'avoir touché Jésus : Ah! Jésus se sent remué puissamment : « Il s'écrie : qui m'a touché?... Quelqu'un m'a touché, car je sais qu'une vertu est sortie de moi. » A la foule il ne sent et n'exprime rien : à cette âma humble, croyante et pieuse, il s'écrie : « Quelqu'un m'a touché, car je sais qu'une vertu est sortie de moi. » Qui fait la différence? Un Père nous l'explique : la femme de l'Evangile, type des âmes saintes, fait, dit-il, trois choses qui touchent profondément Jésus : credidit, dixit, tangit. Toute la perfection chrétienne est dans ces trois mots. Elle se fonde sur la foi, disposition première et essentielle pour s'approcher de Jésus-Christ et jouir de sa Rédemption : sine [vie impossibile est placere Deo. Elle s'entretient par la prière et les sacrements. Elle se perfectionne et s'achève par la pratique des bonnes œuvres, quand le fidèle « met, comme l'a dit l'Ecriture, la main aux fortes œuvres, manum misit ad for lia. »

Jésus-Christ nous apparaît ici le Dieu qui « opère tout puissamment, et mène tout avec une douceur suave. » Pourquoi cette interrogation éclatante qui jette la pauvre femme dans une si vive terreur? Pourquoi cette recherche de ce qu'on serait tenté de croire un coupable : « Qui est celui qui m'a touché?... » oui,

t quelqu'un m'a touché Et il regardait tout autour

pour trouver celle qui l'avait fait. Or la femme voyant

qu'il pavait tout, craintive et tremblante, sachant ce qui s'était passé en elle, s'avança et se prosterna. » Où veut en venir la divine Sagesse? Elle ménage tout pour le triomphe et la gloire de cette femme. Son interrogation vive, presque sévère, a rendu la foule attentive, tous les yeux sont tournés sur l'hémorroïsse , tous les esprits attendent sa défense et le jugement que * prononcera Jésus. En effet la femme s'avance, se prosterne, se jette aux pieds de Celui qu'elle tremble d'avoir offensé : venit et procidit. 0 délicieux mystère de l'âme timide et toujours craintive ! 0 filiale terreur d'une conscience qui frissonne et s'épouvante à la seule idée de mécontenter un père ! Mais d'autre part, douceur et suavité de Jésus plus admirables et plus délicieuses encore ! Qu'il est doux et aimant le regard qu'il pose sur cette femme ! Jésus conversus et videns eam. Qu'elles sont suaves et fortifiantes ses paroles ! Il l'appelle, filia, «ma fille:» c'est le mot réservé, la salutation des âmes qu'il chérit avec le plus de tendresse. Comme à ses apôtres, dans 1 epanchement de l'amour, paternel, il dit : filioli ; il dit ici : filia. Et, voyant cette pauvre femme saisie et tremblante, doucement il la rassure : confide, filia. Puis, après le mot de l'amour vient la parole de la puissance, la grande parole de la Rédemption : vade in pace, et esto sana a plaga tua.

Ainsi que saint Thomas nous le révélait plus haut, dans cette pauvre malade qui vient à Jésus et touche le bord de son vêtement, nous devons voir l'humanité pécheresse : Hsec significat gentililatem. Tout cadre admirablement dans cette figure : tous les traits se rapportent. L'humanité, éloignée de Dieu, facti longe, reléguée dans le lointain exil que lui avait préparé son crime, in loco qucm posuit, l'humanité dut tout d'abord

24i CHAPITRE DOUZIÈME

entendre parler de Jésus pour songer à le venir trouver et à mettre en lui son espoir : Cum audisset de Jesu, venit. Orgueilleuse depuis les siècles , et par cela même incurable, l'humanité s'humilie enfin, elle se courbe, elle se prosterne, elle a d'elle-même et de son mal ignominieux une honte salutaire : C'est « le cœur contrit et humilié » que Dieu réclame et qu'il attendait pour pardonner. Venit in turba, accessit rétro. Saint Thomas a remarqué ce dernier trait. La Gentilité vint «derrière » le peuple juif; Jésus était en marche pour sauver la jeune fille juive, il était environné de la foule des juifs quand il guérit l'hémorroïsse, figure de la Gentilité. Mais le salut ne vient qu'à qui touche Jésus, et le touche à son vêtement. Qu'est-ce à dire? Le Dieu « inaccessible » est devenu visible et palpable : il s'est revêtu de la chair de l'homme comme d'un vêtement. Quel est le vêtement de Dieu? LTncarnation, le mystère du Verbe fait chair; et, dit l'Écriture, « pas d'autre salut possible que dans le Christ. » Qui ne touche pas le Christ et ne se vivifie pas à ce contact, reste dans la mort. Qui ne se purifie pas à cette sainteté reste dans la souillure de son crime. Le texte remarque que c'est le bord du vêtement, la frange, que touche l'hémorroïsse pour être guérie : « elle toucha la frange de son vêtement. » Qu'est-ce que la frange du vêtement du Verbe, de sa chair sacrée, et comme l'extension, le prolongement des divines influences de cette chair ? C'est le sacrement. Le sacrement nous purifie, nous fortifie, nous vivifie, nous divinise.

III. — Jésus-Christ tout entier, ce semble, à la guérison de l'hémorroïsse a-t-il oublié le pauvre Jaïre,

le père infortuné et l'infirme croyant ? Non certes ! Et c'est pour éclairer et fortifier sa foi grossière et chancelante qu'une invisible conduite de la divine Sagesse a amené devant lui l'hémorroïssc, l'a fait parler, i'a fait agir, et a montré par elle au juif méfiant et demi-incrédule, ce qu'est la foi véritable au Christ, et ce qu'est le Christ pour tous ceux qui lui témoignent cette foi. Jaïre est fortifié : la mort peut se présenter dans toute son horreur : il a compris que le Dieu qui rend d'un mot la santé, est le Dieu qui domine la mort.

Il lui faut cette assurance pour ne point chanceler à la nouvelle si durement transmise que tout est fini pour lui et que sa fille est la proie de la mort. « Jésus parlait encore quand quelqu'un vint trouver le chef de la Synagogue et lui dit : ta fille est morte, pourquoi tourmentes-tu encore le Maître? » Vraie parole d'incrédule : Jésus qui veille tendrement à la foi de Jaïre en craint l'effet sur ce frêle néophyte, et lui dit aussitôt : « Ne crains pas; crois seulement et elle sera sauvée. »

Entrons avec Jésus dans la demeure mortuaire. Les plus frappants enseignements nous y attendent. Nous aurons à y étudier : 1° ce que signifie à notre foi cette jeune fille expirée ; 2" ce que représentent les scènes tumultueuses qui troublent le silence et le repos de la mort ; 3° quels sont les mystères cachés sous chacune des circonstances de la résurrection.

La jeune fille vient d'expirer quand Jésus s'approche d'elle : le cadavre est encore dans la maison paternelle, d'où l'infection de la mort ne l'a pas chassé pour toujours. L'Évangile raconte trois résurrections opérées par Jésus-Christ, où la tradition entière a vu représentées les trois sortes d'âmes mortes ù la grâce sanctifiante. Lazare, dans le tombeau depuis quatre jours,

déjà pourri, exhalant l'horrible puanteur de sa dissolution, enveloppé de bandelettes, couvert du linceul, sous l'énorme pierre qui ferme le sépulcre, c'est l'âme dans l'habitude du crime, l'àme enfoncée et comme engloutie dans la perdition, et répandant tout autour d'elle par le scandale l'infection de la pourriture et les miasmes de la mort. L'état est affreux, tout semble désespéré : Jésus frémit, Jésus se trouble, Jésus fond en larmes ; la foule n'a plus d'espoir ; tout est perdu, et il ne faut rien moins, pour une extrémité si épouvantable, que toute la puissance de la grâce de Jésus-Christ. La seconde résurrection est celle du jeune homme, fils de la veuve de Naïm. On le porte en terre, quand Jésus rencontre le funèbre cortège que suit la pauvre mère baignée de pleurs. C'est l'âme déjà livréa aux vices, et oublieuse de sa sainteté d'autrefois : de sinistres apparitions, des entraînements funestes, des exemples mortels, l'ont chassée de la maison maternelle, et la portent à la fosse, au sépulcre, aux abîmes. La jeune fille de Jaïre qui vient seulement d'expirer, qui repose encore sur la couche qu'elle occupait naguère pleine de santé et de vie, c'est l'âme tombée dans sa première faute mortelle; c'est la première chute ; le vice n'a pas vieilli : la foi est vive encore, et la volonté n'est pas tout à fait inclinée au mal. Le réveil semble aisé, Jésus-Christ paraît se jouer avec cette facile mort. Au lieu qu'en face de Lazare, lui-même tremble, frémit et pleure : ici il défend le trouble et les larmes : ce n'est pas une mort : c'est un léger sommeil. Quid turbamini et ploratis ?... non est enim mortua puella, sed dormit, « Pourquoi vous troubler et pleurer?... L'enfant nest pas morte, mais elle dort'.»

* Très morluos sus^itavit Dominus : Puellamin domo; juvenera

Comment est survenu ce sommeil funeste? comment s'est préparée cette chute? comment cette jeune âme si fraîche et si vive a-t-elle pu périr? La scène tumultueuse dont Jésus est témoin en entrant dans la demeure de Jaïre ne le révèle que trop. « Lorsque Jésus fut arrivé dans la maison du chef, et qu'il eut vu les joueurs de flûte, la foule tumultueuse, et des gens qui

pleuraient et poussaient de grands cris » Voilà le

monde où se perd la candeur des âmes, où leur foi s'altère, où leur charité se glace, où leur vie divine dépérit peu à peu et enfin est dévorée par une mort funeste : Tibicines, les joueurs de flûte, les enchanteurs des âmes , les séductions du plaisir, les entraînements du vice, les voix perfides de la volupté. L'âme écoute, s'approche, s'amuse, elle est perdue ! La voici bientôt précipitée dans le tourbillon de la vie mondaine, elle entre « dans la foule tumultueuse »twbam tumultuantem. Ces bruyants éclats, ces voix rieuses, ces mille bruits du plaisir, étouffent les conseils de la vertu, les leçons de la foi, les clameurs d'une conscience alarmée. On se jette dans le tourbillon, le vertige saisit l'imprudente victime; c'en est fait, il faut périr. D'ailleurs si le remords élevait une voix trop impérieuse, si Jésus était trop maître encore de cette pauvre âme, la raillerie mordante, le rire moqueur, la plaisanterie discrètement impie, auraient bien vite raison d'un dernier scrupule et d'un dernier amour : Ils se riaient de lui.

in porta; Lazarum in sepulcro. Quidam enim moriuntur, sednon extra feruntur; et hoc est per consen.-um in peccatura, sed non exeunt ad extra per opéra. Quidam autem extra fertur ad actum, et hic significatur per eum quem suscitât in porta. Quidam vero ex consuetudine jacet in sepulcro, qui significatur per Lazarum. (D. Thom. Comment, in Mallh., cap. ix.)

Voilà comment le monde tue les âmes : voici comment Jésus les ressuscite et les sauve. Avant tout il écarte « la foule tumultueuse ; » lafoule est indigne de voir ses miracles, et n'entend rien aux opérations mystérieuses de sa grâce, animalis homo non pereipit; la foule est sceptique et railleuse : deridcbant cum. Il faut à l'âme convertie la solitude, il lui faut la chaste et pieuse compagnie de Jésus et des apôtres, des prêtres, des directeurs. Jésus renvoyant tout le monde, prit le pèreetlamère de la jeune fille, et ceux quiétaicnt avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il entra dans le lieu où la jeune fille était couchée.

Dans ce miracle, comme dans tous les autres, il est visible que Jésus-Christ est préoccupé de l'incorrigible incrédulité de nos intelligences, et qu'il prend, pour ainsi parler, contre cette ennemie toutes ses mesures. Ici, nous le voyons disposer toutes les circonstances avec la plus minutieuse sollicitude, afin que l'ombre d'un soupçon devînt même impossible. Ses ennemis et ses insulteurs se sont chargés de témoigner de la réalité de la mort. « Ils se riaient de lui, sachant bien qu'elle était morte.» Lui se chargera de montrer la réalité de la résurrection. Sous ses yeux, sous les yeux du père et de la mère, en face de tous les témoins, la jeune fille ressuscitée prendra de la nourriture, accomplira l'acte par excellence de la vie matérielle, se lèvera, marchera, mangera. « Jésus tenant la main de la jeune fille, éleva la voix et dit : Talitha cumi (ce qui signifie : Jeune fille, je te dis, lève-toi ! ). Et son esprit revint, et la jeune fille se leva aussitôt, et elle marchait. Et Jésus ordonna de lui donner à manger. »

JÉSUS, MÉDECIN CHARITABLE 2't9

IV. — Si nous jetons un regard d'ensemble sur ces deux miracles si harmonieusement enchaînés et si divinement conduits, la plus vaste et la plus belle perspective s'offre à nous. Ce n'est rien moins que toute l'histoire du monde qui nous y apparaît dans ses plus hauts sommets , c'est l'histoire des appels successifs à la foi et au salut, tels que saint Paul les raisonne avec tant de profondeur dans son onzième chapitre aux Romains '. 1° La fille de Jaïre naît : la Synagogue est appelée et se forme à l'époque où le mal de l'hémorroïsse, où l'apostasie de la Gentilité, deviennent mortels et irrémédiables. 2° Les temps sont accomplis et la Verbe incarné, le Rédempteur promis au monde est en marche pour la maison de Jaïre, du chef de la Synagogue, vers lequel il est envoyé par son Père ; car, dit-il, il faut « aller tout d'abord aux. brebis perdues de la maison d'Israël. » Le salut est donc avant tout prêché

1 Quid ergo dicemus? Quod génies quee non sectabantur justitiam, apprehenderunt justitiam : juslitiam autem quœ ex fide est. Israël vero sectando legem justitioc, in legem justitiœ non pervenit. Quare? quia non ex fide, sed quasi ex operibus... igncrantesjuslitiam Dei, et suam quaerentes statuere. justiliae Deinon suntsubjecti. Finis enim legis Christus, ad justitiam, omni creilenti. — Illorum delicto salus est gentibus...deliclum iUorum divitiae sont mundi ; et diminutio eorum divitiae genlium... amissio eorum reconeiliatio est mundi. — Dico ergo : numquid Bous repulit populum suum? Absit. Dico ergo : numquid sic ofienderunt ut caderent? Absit. Nolo vos ignorare, fratres, mysterium : quia ceecitas ex parte contigit in Israël, donec plenitudo gentium intraret-, et sic omnis Israël salvus Béret : sine pœnitcntia enira sont dona et vocalio Dei. (Rom. ix, x, xi.)— Usque in hodiernum diem... velamen posilum est super cor eorum, cum aulcm l'on versus fuerit ad Doamium,auferelurvelamen fll Corinlh. m, \ô.)

aux Juifs, et c'est à eux les premiers que la Rédemption est offerte. Mais Jaïre manque de foi, il n'est pas trouvé apte à une résurrection immédiate : le peuple juif ne reçoit pas un salut qui tout d'abord était fait pour lui. La marche de la rédemption est interrompue : Jésus s'arrête , et au moment où il s'arrête, une femme malade s'avance, supplie, touche le Dieu Rédempteur par les admirables vertus qu'elle expose, reçoit sur elle les divines influences de résurrection et de vie dont les juifs auraient dû jouirles premiers. LaGentilité, purifiée et guérie, recueille l'héritage dont Israël se prive par son opiniâtre manque de foi. 3° Jaïre est-il à tout jamais délaissé ? La mort est-elle éternelle dans sa demeure en deuil ? Sa chute est-elle sans espérance et restera-t-il pour toujours tombé ? Dico ergo : numquid Deus repulit populum suum ?.... Numquid sic offenderunt ut caderent ? Absit. « A Dieu ne plaise ! »> Quand la plénitude des nations sera rentrée dans l'Église, alors, à son tour, Israël, enfin converti et croyant, reviendra au Sauveur qu'écartait depuis tant de siècles son incroyance. Jésus entrera chez Jaïre, chassera les imposteurs qui se c moquaient » de lui et ramènera dans cette maison de désolation et de mort la joie avec la résurrection et la vie. Ce sera le dernier triomphe de la Rédemption du Christ qui fermera les temps et ouvrira l'éternité.

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