‹ Jésus-ChristChapitre 18 sur 63 · LES DEUX AVEUGLES · texte numérisé non relu

LES DEUX AVEUGLES

Trois choses seront l'objet de notre étude dans ce nouveau miracle. Nousy verrons : 1° le modèle accompli

de la prière chrétienne ; 2° l'indispensable condition posée aux merveilles de Dieu dans les âmes ; 3" les leçons d'humilité et de gratitude que nous donnent tour à tour Jésus-Christ et les aveugles guéris par sa misécordieuse puissance.

I. — Voici ces deux pauvres aveugles : en eux se personnifie la prière chrétienne. « Comme Jésus sortait de là ' deux aveugles le suivirent, criant et disant : Ayez pitié de nous, Fils de David ! » Les aveugles ont d'abord la science du temps; et hoc,scicnles tempus, comme dit l'Apôtre. Ils profitent, pour élever la voix de leur détresse et implorer la grâce de la lumière, du passage de Jésus : transeunte Jesu. Ah ! s'écriait saint Paul : « Voici < letemps favorable : voici les jours de salut,» et encore : « Approchez- vous du trône de la grâce pour en recevoir un secours dans le temps opportun.» C'est ce que font les aveugles, et c'est la première perfection de la prière. Si notre prière doit être perpétuelle, il est des heures et des circonstances où elle doit redoubler d'intensité, et devenir un véritable cri de l'âme et du cœur. Ils suivirent Jésus, criant. Quel est ce passage de Jésus : transeunte Jesu ? Pour le monde, c'est le temps de l'Incarnation. En dehors d'elle, en dehors de ce passage de Jésus au travers des temps et du monde, il n'y a que perdition et désespoir. Voluntarie cnim pcccantibus nobis post acceptant notitiam veritatis, jam non relinquilur pro peccalis hostia: tcrribilis autem quxdam cxpcelaliojudicii, et ignis œmulatio , qux consumptura est adversarios -'.

1 Do la maison do Jane. — Voir saint Malin., cinq), ix. «~ ^ Ilebr. x.

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Pour chaque homme en particulier le passage de Jésus, c'est le temps de la Aie, « le temps favorable, les jours de salut. » Une fois sorti de ce monde, tout se fixe et s'immobilise pour l'homme : son sort est irrévocable ; la Cécité au sein des ténèbres extérieures, comme la « vision béatifique » au sein des clartés divines, sont éternelles. Ni Jésus n'illumine les aveugles de l'éternelle nuit, ni il ne privera à jamais de la lumière les heureux « fils de la lumière et du jour, » qu'il a une fois plongés dans les splendeurs de la claire vue. Ce n'est plus alors le temps de la prière, parce que ce n'est plus le temps du passage de Jésus. Les misérables aveugles de l'enfer crient en vain : les heureux illuminés du ciel n'ont plus à pousser aucune clameur de détresse: negue lue tus, neque clamor. Heureux donc et heureux mille fois celui qui connaît le temps du passage de Jésus qui est celui de la prière ! malheur à qui l'ignore, le méprise et n'en profite pas ! 11 est un troisième passage de Jésus, transmute Jesu, et par suite un troisième moment de la prière, c'est le moment de la grâce. Grandet formidable mystère! S'il est absolumenteertain qu'aucun péché n'oit irrémissible, que Dieu veut le salut de tous les nommas, qu'il leur donne à tous et toujours les moyens d'arriver à ce salut, il n'est pas moins vrai qu'une parole formidable plane sur le mystère de la grâce, il n'est pas moins certain que la grâce a ses moments, et qu'il faut craindre, comme le dit saint Bernard, « Jésus qui passe et ne revient plus. » Il faut donc crier à Jésus « tandis qu'il passe; » transeunte Jesu, et profiter de la grâce que nous assure ce passage béni.

Les aveugles n'ont pas seulement la science du temps, ils ont la bonne volonté du cœur. 11 faut à l'âme qui prie

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la bonne volonté, la bonne disposition. La sainteté peut faire défaut encore, car commentprieraient les pécheurs ? mais la bonne volonté est requise: volontédcservirDieu, d'abandonner le vice, de s'attacher à la vertu ; volonté de voir, désir ardent de contempler la divine lumière, et d'être illuminé des splendeurs de la foi. Nul ne prie comme il faut, si, par cette bonne disposition, il ne se met déjà à la suite de Jésus: secuti sunt eum. « ils le suivirent. »

A ces saintes dispositions se joint le désir, l'ardent désir des biens éternels, que l'on réclame de la divine bonté. Il faut la chaleur, le feu de l'âme, in medilationc mca exarclescet ignis; il faut le cri du cœur, clamavi ad Dominum. L'Evangile remarque que les aveugles ne priaient pas seulement, ils criaient: secuti sunt cœci cla* mantes. Et d'où naît cette ardeur ? d'où se forme ce cri véhément du désir? Du sentiment profond de sa misère et de ses besoins. Les aveugles ont longtemps gémi sur le malheur de leur cécité, ils ressentent par suite un immense désir de la lumière : voilà d'où naît le grand cri dont ils poursuivent Jésus : secuti sunt clamantes.

Enfin, c'est au Fils de David qu'il faut crier, c'est le Fils de David qu'il faut appeler au secours de sa détresse. Non est in alio aliquo Nomine salus. « Tout par lui, avec lui, en lui. » Par Jésus-Christ le salut éternel, par lui encore chacune des grâces qui le préparent et y mènent.

II. — Dans ses guérisons miraculeuses, Jésus-Christ ne se départ pas d'une grande et invariable règle: il exige la foi du malade qu'il se dispose à guérir. C'est-àdire qu'il fait à des cas particuliers l'application de la règle qui préside à la guérison du genre humain tout r. lu. 8

entier : Quem proposuit Deus propiliationem per fidem, « Lorsque Jésus fut entré au logis, les aveugles s'approchèrent de lui. Et Jésus leur dit : Croyez-vous que je puisse faire cela pour vous? Ils lui dirent : Oui, Seigneur. » C'est là l'épreuve de la foi. Étudions à fond cette épreuve. Elle renferme deux éléments également difficiles et douloureux : l'attente, l'obscurité. Telle esl la situation où est placé le croyant : Dieu lui promet une patrie, et il ne chemine que dans l'exil ; Dieu lui fait entrevoir un splendide avenir, mais la vision se perd dans le vague de l'éloignement, et, en attendant, d'innombrables maux se dressent devant lui dans leur vivante et implacable réalité : Dieu lui promet tout, et semble lui refuser tout. Voilà l'attente. Les aveugles crient le long du chemin, ils poursuivent Jésus de leur ardente prière, Jésus passe, Jésus ne s'arrête pas à leur- 2ris, il oppose une insensibilité glaciale à l'appel de leur détresse, il entre dans une demeure, sans plus, ce semble, se préoccuper d'eux. Les aveugles soutiennent vaillamment ce premier combat de la foi : ces grandes âmes n'ont pas souci du délai que Jésus leur impose, ils attendent et ils continuent à « espérer contre toute espérance, » « donnant ainsi de la gloire à Dieu, » dans gloriam Dco. — Trait profond et mystérieux. La tradition a vu dans ces deux aveugles le peuple juif et la Gei> tilité. Ils suivent, ils crient longtemps sur le chemin des siècles après le salut ; puis enfin, entrés dans la maison, dans l'Eglise, ils sont accueillis guéris, illuûiinés l'un et l'autre.

Le second élément de la foi est l'obscurité, nous mar chons par l'obscurité de la foi et non par la claire vision. Quelle nuit nous traversons ! Quelles ombres revêtent nos mystères ! Comme Dieu, présent partout, ne se

laisse néanmoins apercevoir nulle part ! Un pauvre voyageur traverse le monde, vêtu en esclave, « que l'on regarde et que l'on ne reconnaît pas, » « sans éclat, sans beauté, » pauvre entre les plus pauvres : 0 profondeur des conseils du Très-Haut ! Que tout genou fléchisse, que toute langue confesse, que toute intelligence se courbe : voilà Dieu ! Une croix s'élève, un condamné y monte et y meurt au milieu des railleries et des blasphèmes de tout un peuple : voilà Dieu ! Un autel se dresse, et, sur cet autel, une légère apparence d'un peu de pain trahit seul le mystère : voilà Dieu ! « 0 profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! Qu'incompréhensibles sont ses conseils, et inscrutables ses voies ! » Et que prétend notre grand Dieu dans ces extraordinaires entreprises et ces scènes inouïes ? Captiver notre intelligence, courber son orgueil devant le mystère, la faire la « captive obéissante du Christ. » Telle est la seconde épreuve de la foi. Jésus y fait passer les deux aveugles, exigeant une confession explicite et formelle de sa divine puissance : « Croyez-vous que je puisse faire cela pour vous? > Cette foi en un Dieu dissimulé sous les abaissements de la chair, les heureux aveugles l'ont ferme et généreuse, ils l'ont comme le lépreux, comme le centurion, comme l'hémorroïsse : ils seront guéris . Dicunt ei : utique Domine. Tune teligit oculos eorum dicens : secundum fidem vestram fiât vobis. Et aperti sunt oculi eorum. « Ils lui disent : nous le croyons, Seigneur. Alors Jésus toucha leurs yeux en disant : qu'il vous soit fait selon votre foi. Et leurs yeux furent ouverts1. »

1 «Teligit oculos eorum, dicens... » Cur letigit et dixilt Ui.rum(jue tamen per se sufïioiebat ; tamou utrumque fecit ut

III. — Dans la guérison des aveugles, Jésus emploie comme une double forme et un double moyen : il touche, il parle : teligit, dicens. Saint Thomas creuse cette circonstance avec cette merveilleuse profondeurdc vues et de doctrine. Comment le monde fut-il arraché à ses longues ténèbres et illuminé des splendeurs de la révélation? Par le Verbe, par la Parole. Et comment la Parole éternelle, comment le Verbe inaccessible et incommunicable de Dieu devint-il apte à nous illuminer et à nous sauver ? En touchant notre chair, en s'incarnanl, Yerbum caro faclum, en touchant nos yeux d'une main à la fois humaine et divine : humaine pour nous atteindre, divine pour nous donner la résurrection et la vie. Ainsi, comme nous l'avons vu plus haut dans la guérison du lépreux, s'est formé le sacrement chrétien, à l'instar du Christ son Auteur, devenu luimôme par l'Incarnation un sublime et ineffable « Sacrement. »

De ce beau miracle une double leçon nous reste à recueillir : un double remède à nos deux plus mortelles blessures. Nous sommes en tout, dans chacune de nos œuvres, les admirateurs obstinés de nos mérites, plus obstinés encore à les produire à la lumière et à les offrir à l'admiration et aux louanges de tous. Jésus- Christ nous enseigne à cacher nos actions saintes. h Jésus les menaça, disant : prenez garde que personne le sache. » En second lieu cet incorrigible orgueil nous creuse un autre abîme : celui de l'ingratitude. Rien ne peut nous ramener à la pensée de Dieu et à larecon-

significaretur quod ccecilas per Verbum Incarnatum illuminatur, Joan. i, 14 : «Yerbum caro factum est et habitavit in nobis, et vidimus.... » (D. Thom., Comment, in Uallh., cap. ix.ï

naissance envers sa libéralité divine, infatués que nous sommes de nos propres mérites, et ayant toujours plus ou moins dans le cœur cette parole impie : labia nostra a nobis sunt, quis noster Dominus est ? La conduite 'des aveugles nous psrsuade la gratitude, comme celle de Jésus nous apprend l'humilité. « Jésus les menaça, disant: prenez garde que personne le sache. Mais eux, s'en allant, le divulguèrent dans tout ce pays-là. »

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