‹ Jésus-ChristChapitre 19 sur 63 · LA CHANANÉENNE · texte numérisé non relu

LA CHANANÉENNE

Scène nouvelle, spectacle étrange ! Voici la lutte, désespérée d'une grande âme contre son Dieu : lutte suprême, lutte héroïque, où Jésus-Christ la mène, la soutient, la couronne. Telle est la scène que nous déroule l'Evangile de la Chanaéenne. La division s'impose d'elle-même : c'est la lutte , c'est le triomphe.

I. — L'héroïne de cette lutte et de ce triomphe est une pauvre païenne étrangère, fille de ces races abominables, maudites autrefois pour leurs crimes, et décimées par le glaive vengeur que Dieu remit aux mains de son peuple élu. La Chananéenne est à la fois l'héroïne de la charité, de la foi, de l'humilité.

La Chananéenne, c'est l'âme ardente, pleine d'amour, pleine de feu dans l'amour : elle est mère , elle est dévorée dos ardeurs de l'amour maternel, et cet amour,

surexcité par l'infortune, se surpasse lui-même, triomphe de tous les obstacles, franchit toutes les impossibilités, et au travers de difficultés de toutes sortes, après la plus gigantesque lutte, finit par remporter le plus magnifique triomphe. Elle commence par triompher de sa propre abjection et de la volonté de son Dieu. Elle est étrangère,, méprisée, maudite par sa race; elle affronte ce premier et infranchissable obstacle. Jésus refuse de se montrer à elle, il veut la solitude et le silence : elle force cette divine barrière, et fait plier par l'ardeur de son zèle la volonté môme d'un Dieu ! « Jésus étant entré dans une maison, voulait que personne ne le sût, mais il ne put demeurer caché. Car une femme charanéenne dont la fille était possédée d'un esprit impur, sitôt qu'elle eut entendu parler de lui, sortit de ces contrées et cria vers lui, disant : Ayez pitié de moi Seigneur, Fils de David! » Elle passe, sous les dédains et les malédictions des Juifs, ses frontières maudites, et elle ose se présenter à Jésus, au Fils de ce roi David, dont le trône était assis sur les ruines de son abominable nation. Comme toutes les âmes ardentes, la Chananéenne crie ; l'âme molle, insouciante, froide, ne sait pas crier, elle parle bas, son langage participe au froid de son cœur ; seules les grandes et nobles âmes savent pousser vers Dieu de véhémentes et puissantes clameurs. Remarquons ce cri de la Chananéenne, où se laisse voir si bien l'amour qui l'inspire : Ayez pitié de moi! De moi? Elle est saine et vigoureuse: elle l 'éprouve pour elle-même aucun besoin, ni n'est affligée d'aucune souffrance : que veut-elle dire parce cri : « ayez pitié de moi ? » Ah ! c'est qu'une mère ne fait avec son enfant qu'une même chose : les douleurs sont communes, et commune aussi la détresse qui réclame le secours.

« Ayez pitié de moi : ma fille est cruellement tourmentée par le démon ' !

Mais aux grandes âmes il faut la lutte : voici cette charité maternelle aux prises avec le plus inattendu des adversaires, avec le tendre et charitable Jésus. Jésus est muet; il semble de glace devant cette déchirante expression de la douleur, il ne répond pas un mot à cette infortunée, il s'en détourne. Pas un mot, pas un signe, pas un 'regard. Jésus ne lui répondit pas un mot. Que va faire la Chananéenne si durement rebutée par Celui qu'elle croyait un Sauveur ? Avant de contempler cette grande lutte, arrêtons-nous à considérer avec le Docteur Angélique la conduite de Dieu sur cette âme. Dieu suit ici sa marche ordinaire et invariable ; il proportionne la lutte aux forces du combattant. Dans l'Église des premiers âges, les patriarches furent ses

1 Sex possumus notare. Primo conversio petentis, Eccli. xvm i « Àute orationem praepara animam tuara. » Praeparat aaimam suam, quando a vitiis se mundat. Et hoc dcsignatur per nomen Chananxa quee idem est quod mulala. Item qui converlitur débet non solum vitare peccatum sed etiam occasionem peccati : egressa de finibus. Secundo notanda est devotio quia clamabat. Clamer magnum aflectum désignât. Psal. CXIX. « Ad Dominum cum. îiïbularer clamavi. >: Tertio notatur pietas quia alienam miseriam suam reputabat. Unde dicit : « Miserere mei. » Et hoc est magna misericordia, Job. xxk : « Flebam super eum qui afïlictus erat, et' compatiebatur anima mea pauperi. » Item tangitur humilitas quia petiit ex conlidentia misericordia) Dei. Quarto tangitur lides quaî necessaria est ad petitionem. Item confitetur divinam naturam in eo, m hoc quod dicit : « Domine. » Psal. « Scitote quia Dominus ipse est Dsus. » Item humanam : « Fili David, » qui est ex semine David.

Potest esse typus totius Ecclesiao Gentilium. (D. Thom. Comment, in M'il'h., cap. xv.)

héros ; il les soumit tous à des luttes formidables. Dans l'Eglise chrétienne, où les forces divines furent multipliées et répandues avec une profusion intarissable, les héros se multiplièrent à l'infini, et avec eux les luttes plus continuelles, plus variées, plus terribles, qui donnèrent à l'Eglise ses martyres de toutes les sortes et de tous les noms. Or de toutes les luttes la plus terrible restera toujours l'abandon apparent de Jésus : les échafauds, les chevalets, le fer et la flamme sont jeux d'enfants au prix de cette torture intime, qui renverse et dévaste une âme jusqu'en ses derniers fondements.

L'admirable Chananéenne est en face de cette poignante épreuve; elle peut jeter àson Dieu le cri déchirant que la Victime du Calvaire lui jettera elle-même, au milieu de délaissements inouïs et de la plus effroyable solitude: Deue, Deus meus, ut quid dereliquisti me ? Deux voies lui restent pour forcer la terrible barrière que Jésus lui oppose, et parvenir à lui malgré lui : des intercessions étrangères ; de nouveaux cris et des supplications nouvelles. Elle tente ces deux voies tour à tour. Elle cherche des appuis dans les Apôtres, elle les implore, elle les émeut, elle leur persuade d'intervenir en sa faveur auprès de Jésus. Mais la cause semble si mauvaise, la malédiction qui pèse sur cette race chananéenne si écrasante, le refus du Sauveur si absolu et si sévère, que les Apôtres n'osent demander directement le miracle imploré. Ils ne diront pas : « Maître, exaucez cette femme , » ils ne l'osent ; mais ils connaissent à fond le cœur de Jésus : ils prennent, pour arriver jusqu'à lui, la route contraire, ils proposent à Jésus l'inhumanité d'un refus. Ils ne lui disent pas : « Maître, écoutez, exaucez cette malheureuse ! » ils lui disent au contraire: » Maître, renvoyez-la ! » Le bon Maître

JÉSUS, MÉDECrN CHARITABLE 261

a-t-H jamais renvoyé, sans la secourir, une infortune? Ali ! ils savent bien que non, et voilà pourquoi ils mettent son cœur aux prises avec une impcssibilité. Maître, vous ne la voulez pas guérir ? soit, mais alors renvoyez-la, et faites taire ainsi ses importunes clameurs !

0 profondeur des voies de Dieu sur les âmes d'élite et les cœurs magnanimes des saints ! Qui n'aurait cru voir réussir cet admirable stratagème des Apôtres '* qui n'aurait espéré la miséricorde et le salut ? Non ! La tempête redouble, la torture va s'accroître à l'infini, la lutte se fera affreuse pour l'infortunée Chananéenne. Tout à l'heure Jésus refusait : maintenant il écrase sous le dédain et l'insulte celle qu'il ne veut pas exaucer. Pour réponse à ses apôtres il oppose la noblesse et les droits du peuple juif à l'ignominie des nations idolâtres : « Je ne suis, dit-ii, envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. » Et quand, désespérée de l'insuccès des Apôtre;, la mnlheu-euss m?re surmonta sa terreur et tente elle-même un suprême effort, elle retombe foudroyée par la plus poignante réponse et le plus humiliant refus. « Elle, cependant, vint, entra et se prosterna à ses pieds, car c'était une femme de chez les Gentils, Syro-Phénicienne d2 nation. Et elle le priait de chasser le démon hors de sa fille, disant : Seigneur, secourez-moi ! Jésus répondant, lui dit : Laisse d'abord rassasier les enfants ; car il n'est pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens. * 0 triomphe de l'humilité, de la foi, de l'amour réunis et luttant ensemble contre Dieu même et ses plus solennels refus ! Qu'elle est grande, qu'elle est belle, qu'elle est noble et divine cette figure que le récit évangéliqua p'ace sous nos yeux! Arrêtons-nous et contemplons.

Les saints Docteurs trouvent admirable d'abord l'acte de foi de cette femme. C'est l'un des plus complets et des plus sublimes que l'Evangile nous ait exposés. Cette païenne est plus illuminée dans sa foi que la synagogue entière. Elle reconnaît et confesse tout le mystère de l'Incarnation. Pour elle Jésus-Christ est Dieu : « elle se prosterne et adore. » Les Pères sont unanimes à donner aux paroles du texte sacré cette extension et cette portée. Tout à l'heure elle confessait dans le Christ l'humanité, Fili David, disait-elle. Elle reconnaît et confesse maintenant sa mission et son titre de Rédempteur. Toute l'œuvre du Messie, elle la résume et la proclame dans ce cri unique : « Secourez-moi ! » Non pas : « priez pour moi : » parlez à Dieu de moi et de ma misère, mais : Vous-même, ô Dieu, ô Rédempteur, ô Puissant sans limite, ô Bonté sans mesure, « secourez-moi ! » adjuva me. Et comme l'épreuve fortifie et exalte cette foi ! « Laissez d'abord rassasier les enfants, il n'est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens. » « Aux chiens ! » Quelle parole ! quel accueil ! quelle lutte formidable dans l'âme de la Chananéenne ! Sans doute la parole est vraie : Israël est bien le fils, et la Gentilité, descendue par sa dégradation « au niveau de la bête sans raison, » est bien le « chien » qui r'a plus droit au pain des enfants. Mais quel glaive enfoncé dans un cœur déjà si douloureux, dans une plaie déjà si cuisante ! Que faire, repoussée une dernière fois, et par un refus si humiliant et si dur ? Que faire, sinon reprendre sa foi, sa prière et son amour, s'éloigner, se disant à soi-même : J'avais cru à un Sauveur et à un Dieu, je n'ai trouvé qu'un Juif sans entrailles. L'âme faible tombe ainsi ; l'âme magnanime, qui « espère contre toute espérance, » et sait « supporter, » Dieu trouve

dans la défaite des forces nouvelles, et dans l'écrasement de plus puissants essors. Dans ces derniers mots qui la devraient briser, la Chananéenne retrempe sa foi, ranime son espérance, enflamme sa charité, se redresse au combat, et saisit dans une humilité nouvelle et plus profonde l'arme qui portera au cœur de Dieu un coup vainqueur. Prodige d'humilité! Jésus-Christ l'avait abaissée profondément : elle s'abaisse elle-même plus encore. Elle accepte tout relie dit à tout: etiam,* c'est vrai.» Elle va plus loin : elle a plus de faiblesse, son indignité est plus grande, sa position plus chétive encore que ne l'a faite Jésus-Christ : le Maître disait : canes; elle dit : catelli; le Maître disait des Juifs qu'ils étaient « les enfants de la maison, » l'humble femme renchérit encore: les Juifs sont pour elle des « seigneurs » et des maîtres, in mensa dorninorum. Où son humilité triomphe, c'est à se faire un titre à obtenir de ce que le divin Maître donnait comme un motif de refuser. C'est trop vrai, ô mon Maître, ô mon Dieu, moi et les miens, nous ne sommes, par notre dégradationet nos vices, que des chiens immondes : c'est trep vrai, je ne suis qu'une humble et méprisable chienne, mais j'habite ce monde où votre munificence s'ouvre à tous les êtres, et si les « enfants » ont droit à une opulente nourriture, les «■ petits chiens » du logis n'ont-ils pas droit aux miettes qui tombent de la table de « leurs seigneurs? » Aux Juifs des miracles innombrables, le magnifique déploiement des puissances et des bontés divines : à moi une seule faveur ; une seule guérison: utique, Domine; namet catelli edunt sub mensa de micis quse cadunt de mensa dorninorum suorum.

A ce coup, Jésus-Christ sort brusquement de son rôle : son cœur éclate, le triomphe de la foi et de l'hu-

milité déroule d'inouïes splendeurs: Jésus, comme hors de lui-même, pousse une exclamation : 0 femme, ta foi est grande! Et quelle est la récompense de cette «grande foi? » 0 femme, reçois ma toute-puissance; sois investie de tous mes pouvoirs; tout est à toi et je ne te puis plus rien refuser. Qu'il te soit fait comme tu veux. Grand Dieu ! quelle magnificence dans le don! C'est le fiât du Dieu créateur qui devient le partage d'une humble femme. « Dieu dit ; et tout se fait » * Va, » ô femme, et « qu'il te soit fait comme tu veux; » « dis, et tout s'accomplira ; commande, et tout sera fait ! <•

IT. — Autantest belle l'explication delà lettre, autant est grande et riche de doctrine l'étude de la figure. Tous les Pères, résumés par saint Thomas, ont vu dans cette Chananéenne l'un des types les plus frappants de l'Eglise, et aussi de l'âme chrétienne.

Voyez comment se forme l'Eglise. Une troupe d'âmes choisies abandonne les antiques frontières du mal, du vice, de l'idolâtrie : Egressa de finibus. Eratis longe, disait l'Apôtre aux nations converties. Et à quelles extrémités étaient réduites ces âmes, quand « elles entendirent parler de Jésus? « ténèbres de mort, dénùment effroyable, dégradation sans remède, captivité, cris de douleur, inexprimables misères : le ciel et la terre les repoussent, le démon les torture, elles n'ont plus à attendre après une vie de souffrances, que les horreurs d'une éternelle expiation : maie torquelur. Repoussé des Juifs endurcis et impénitents, le salut se présente à la Gentilité. Jésus quitte le sol de la Judée « et va sur les confins de Tyr et de Sidon. » La Gentilité vient à lui gémissante, torturée, brisée dos longues douleurs de son

apostasie, mais admirable maintenant de foi, d'espérance et d'amour. L'Église se forme, mais elle se forme dans les larmes et au milieu des plus cruelles épreuves. A peine s'est-elle donnée à Jésus, confiée à sa miséricorde, et livrée à sa divine conduite, que, durant trois siècles, Jésus semble la délaisser et ne lui montrer qu'insensibilité et refus. Pendant trois siècles l'Église 3st opprimée, elle pousse au sein de persécutions effroyables le cri de sa détresse : Domine, adjuva me, « Seigneur, secourez-moi ! » Jésus-Christ est muet : la délivrance s'éloigne, les bourreaux seuls répondent aux supplications de l'Église par une nouvelle haine et de nouveaux coups. Que fait Dieu? Que prétend-il par ces rebuts obstinés ? Oh ! Dieu travaille dans l'ombre au triomphe de l'Église ; il l'éprouve pour la rendre forte, il l'humilie pour la rendre glorieuse, et de son sang qui coule il lui prépare la pourpre sous laquelle le monde entier la verra régner.

Autre figure moins grandiose mais plus touchante. La Chananéenne gémissante aux pieds du Dieu qui la repousse pour la mieux accueillir, c'est l'âme chrétienne, passant par la terrible épreuve de l'exil d'ici-bas. C'est le chrétien de la vallée de larmes, de l'angoisse, de la douleur ; le chrétien qui passe à travers le monde, faisant retentir le chemin de ses cris douloureux : infelia ego homo, quis me liberabit ? Infortuné que je suis, qui me délivrera? » Le chrétien verse ces amères larmes et pousse ce cri de détresse « parce que sa fille est cruellement tourmentée par le démon, » maie torquelur. Sa fille, c'est son âme, « son unique,» son trésor, son amour; celle qu'il aime et doit aimer plus que sa propre vie. Elle est sans cesse et affreusement tourmentée par le démon, filia maie a demonio vexatur. Le chrétien sor-

tira donc « de ses frontières, » des appuis et des consolations humaines ; il ira à Jésus-Christ, il mettra là son espérance et son soutien : Domine, adjura me ! Mais il priera sans faiblesse, sans découragement, sans défaillance ; il supportera le délai du secours, et l'apparent rebut de son Dieu; il criera plus fort, avec plus d'amour, avec une foi plus puissante : viendra bientôt l'heure bénie où Jésus dira : à cause de cette parole , qu'il le soit fait comme tu veux : va, le démon est sorti de ta fille.

Page 1