L'ÉGLISE AU MILIEU DU MONDE
Dans cette première étude saint Thomas nous met en face d'un passage des synoptiques. Jésus-Christ jette à la foule, dans une série de paraboles, les sublimes prophéties de l'avenir ; il révèle et dépeint son Église qui doit continuer son ministère visible, et dans laquelle il ne cessera lui-même de travailler.
La scène telle que nous la décrivent les évangéliste9 est déjà à elle seule une saisissante prophétie. « En ce jour-là Jésus, sortant de la maison, commença de nouveau à enseigner sur le bord de la mer. Or, comme il s'assemblait une foule immense accourue à lui des villes il monta dans une barque et se tint sur la mer, et toute la multitude était le long de la mer sur le rivage *. »
* Matih., xm-, Marc, iVj Luc, vin.
Tout parle dans ce tableau, tout y préfigure de vastes et sublimes réalités. Jésus « est sorti ; » exiens de domo sedebat secus mare. Un ordre nouveau s'inaugure : le Docteur universel parle au monde entier ; ce n'est plus « la maison, » l'étroite enceinte du peuple juif, le sein rétréci de la loi figurative ; « Le Verbe de Dieu n'est plus enchaîné, » l'Église catholique laisse entrevoir ses immensités sans limites : désormais c'est sur un océan immense, dans une société vaste comme la mer, étendue comme les siècles, qu'il faut chercher Dieu. Quelle est cette mer, sinon l'Église catholique dont les générations et les peuples forment comme des flots? « D'immenses multitudes se rassemblèrent autour de Lui. » Nouveau et profond mystère. Jésus-Christ monté sur une barque est ballotté sur la mobile surface des flots, et la foule qui l'écoute est ferme au rivage « Jésus monta sur une barque et se tint sur la mer et toute la multitude était le long de la mer sur le rivage. » Qu'est-ce à dire? Le Fils de Dieu a quitté l'immobile gloire des cieux, descendit de cœlis ; il es? entré dans l'océan des douleurs humaines, il a pris nos misères, il a été secoué par nos tempêtes et meurtri pai nos naufrages; il est sur les flots, et la multitude rachetée par son expiation demeure ferme au rivage de la grâce et de la gloire. Jésus-Christ souffre et nous conquérons la félicité ; il est horriblement secoué dans la tempête des douleurs humaines, omnes fluctits transierunt, et Dieu nous reçoit dans le refuge calme et serein de la miséricorde et du salut.
Du haut de la barque, chaire toujours mobile et agitée, Jésus - Christ parle à la foule de son Église. Cette Église elle-même, du sein des agitations, du milieu des orages, fera entendre au monde durant tous les siècles
une voix que les tempêtes ne parviendront jamais à couvrir.
Dieu descend du Ciel ; il parle aux hommes, il apporte au monde une loi sainte , il ouvre aux âmes, contre les détresses du temps et les terreurs de l'avenir, un refuge assuré, un royaume protecteur, une Église bénie, enceinte divinement construite et divinement gardée, dont aucun des persécuteurs de l'homme ne pourra approcher. Quelle est la suite, et qu'attendons-nous i Ah ! sans doute, que l'humanité entière accueillera avec d'inexprimables transports la parole du salut et l'Eglise qui en est faite dépositaire? Eh bien ! non. Un phénomène étrange va se produire. Cette Eglise rencontrera plus d'opposition que d'accueil : la foule passera outre, les sages n'y jetteront qu'un regard de mépris, les pouvoirs publics la persécuteront, le petit nombre seul en connaîtra l'entrée, et en goûtera la suavité divine. Israël déserte presque entièrement, Rome reste à ses joies et à ses affaires, Athènes continue d'écouter ses rhéteurs et d'applaudir à ses mimes, le monde païen n'oppose d'abord au Dieu qui le sauve qu'indifférence et mépris ; seuls les humbles et les petits, mêlés à quelques personnages illustres, forment le premier fondement de l'Eglise du Christ. « Voyez ceux qui sont appelés, dit Paul, peu de sages selon la chair, peu de puissants, peu de nobles l , » des pauvres, des petits, des humbles, et en petit nombre, c'est tout le cortège que Dieu admet d'abord autour de son Fils fondateur d'une catholique et universelle Eglise. Ce premier mystère, une première parabole est destinée à nous le découvrir. 11 en est un second aussi difficile à
1 I Corinth.
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j/énétrer que le précédent. Cette Église si péniblement et si petitement formée, et qui doit d'abord compter dans son sein si peu de fils, verra ce sein maternel aussitôt déchiré que fécond, et ses propres fils devenir ses premiers persécuteurs et ses plus dangereux adversaires : seconde révélation étrange que Jésus-Christ dous fait dans une deuxième parabole, celle de l'ivraie.
I. — Dans la parabole du semeur, l'Eglise nous apparaît formée par Dieu du petit nombre des âmes qui écoutent le Messie et se rendent à son appel : la foule insouciante et absorbée dans les soins terrestres, ou n'écoute, ou ne retient, ou n'exécute rien de ce qu'évangélise le Dieu fait homme. — Beaucoup d'appelés, peu d'c'lus.
Le semeur « qui sort pour semer sa semence, » nous l'avons tous reconnu, c'est Jésus-Christ fondant son Eglise sur la prédication de la foi ; mais peut-être n'avons-nous pas pénétré la profondeur merveilleuse dissimulée sous la simplicité de ces paroles. Cette profondeur, saint Thomas, résumant la tradition, nous la révèle dans son beau commentaire. Le Verbe de Dieu « sort ' » lorsque par l'Incarnation il vient à la famille humaine, habite notre exil et se fait homme comme nous ; il sort de la gloire pour entrer dans l'anéantissement ; il sort du repos pour commencer le plus rude travail : semer dans le sol de la déchéance le germe
1 Qui exiit est Ghrislus. Exiit enim tripliciter. Ab occullo Patris, non mutans locum. Exiit a Judnea ad génies. Item a profundo sapienliccad publicum doctrinao. (D.Thora. Comment, in Matlh., ùap. xiii.)
divin de la rédemption et du salut. Ce mot « sortir» exprime, d'après le docteur Angélique, le nouveau mode d'être que l'Incarnation prête au Verbsde Dieu. Uni à la chair, le Verbe devient ce qu'il n'était pas auparavant, il franchit d'incommensurables distances: c'est Vexiii de la parabole. Dans un autre sens moins profond, Jc'sus-Christ, son Évangile et son Église « sortent, » lorsque, chassés par la perversité qui les repousse, ils désertent les nations devenues infidèles pour d'autres qui les attendent et les réclament : ils « sortirent » d'Israël pour entrer dans la Gentilité. — « Celui qui sème. » Simple parole, abîme de doctrine Jésus-Christ est l'éternel et universel « Semeur. » Il a tout « semé ; » tout vient de lui ; tout émane de sa puissance ; tout nous arrive par sa médiation. Le champ qu'ensemence Jésus-Christ s'étend de la terre jusqu'au plus haut des Cieux : tous les êtres « reçoivent de sa plénitude; » sur les anges Jésus-Christ a répandu la grâce et la gloire, dans le monde des âmes il a semé les dons naturels, les dons de la grâce, les sublimités de la gloire; dans le champ de l'Église, il fait germer, croître et épanouir les vertus, les puissances, les bienfaits, tout ce dont l'Eglise elle-même enrichit le monde ; jusque dans la création physique Jésus-Christ, divin semeur, répand à flots la force, la beauté et la vie. « Tout a été fait par lui et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui : il était la vie : « tout se soutient en lui ; » « toutes choses sont de lui, par lui, en lui. » — Au moment de l'Incarnation Jésus- Christ sortit « pour semer. » « Le semeur, dit le texte sacré, sortit pour semer. » Que veut cette redite? C'est que le « semeur >• doit sortir une seconde fois non plus pour semer, mais pour moissonner : ce sera l'heure de son second avéne-
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ment et de la consommation des temps. A sa première « sortie » il sème ses élus dans les champs de l'Église ; à sa seconde, il les y moissonne. Dans tout le cours des siècles, depuis Bethléem jusqu'au dernier jour du monde, le vaste et incessant travail de Jésus-Christ dans î'Égliseest de «semer: » il sème la lumière, la grâce, le repentir, le salut ; il sème la sanctification de chaque âme, il sème la mission et la vie des peuples, il sème dans tout l'univers sa foi, ses sacrements, ses préceptes. La germination, la croissance, la maturité occuperont le temps : la moisson, recueillie au milieu des splendeurs du second avènement, remplira l'éternité. — Jésus- Christ sort pour semer « SA semence, » dit le texte. Voici peut-être le mot le plus sublime de tout le passage, semen suum. C'est d'un Dieu qu'il est question : un Dieu qui se donne soi-même, qui se répand dans l'humanité, germe sacré, semence divine, d'où germent et s'épanouissent d'autres dieux. Le résumé de toutes les merveilles de l'Incarnation, le terme dernier auquel toutes aboutissent, est le prodige qui nous fait <« participants de la nature divine, » qui nous rend « dôiformes, >» qui nous engendre et nous enfante « fils de Dieu. » Ce n'est pas une semence étrangère, un germe inférieur et grossier, un don naturel, que répand en nous l'Incarnation, c'est Dieu même, c'est « la charité de Dieu, « c'est la grâce, c'est la vie, la grandeur, la beauté, la perfection, la permanence même de Dieu « qui sont répandues dans nos cœurs. » Exiit... seminare SEMEN SUUM.
L'Église c'est doncDieu lui-même secommumquantau monde avec ses lumières, ses perfections, ses espérances ses biens éternels. Qui ne croira que l'univers va accueillir cette Eglise avec les transports de la joie et les ardeurs du
zèle ? Il n'en est rien : la semence répandue à profusion par le céleste « Semeur, » se perd aux trois quarts dans des refus obstinés, de lâches défaillances, ou d'invincibles inattentions. Jetez les yeux sur le monde: où est l'Église ? Et si ce spectacle trop vaste échappe à votre trop faible regard, considérez un faible royaume ou même une seule cité : qu'y devient la semence divine? Quelles sont les âmes qui la recueillent ? Quelles sont celles qui la repoussent ou la rendent stérile ? Où est la foule ? Où est le petit nombre? C'est ce résultat si étrange et si inattendu que nous découvre la suite de la parabole, en nous faisant du monde qui méprise l'Évangile le plus saisissant tableau.
A qui étudie à fond le monde, trois oppositions formidables se manifestent entre lui et la doctrine de Jésus-Christ. L'élévation et le sérieux forment le fond de cette doctrine. L'âme chrétienne, née de Jésus-Christ et fille de l'Église, est l'âme attentive et recueillie, l'âme qui, repliée sur elle-même, médite ses grandeurs présentes et ses espérances futures, l'âme qui mal à l'aise dans les petitesses et les déceptions de la vie actuelle « prend son essor dès l'aurore, » gagne l'auguste solitude de la méditation et de la prière, pénètre par avance dans le monde supérieur pour lequel elle se sent créée, l'ait sa nourriture et ses délices des pensées graves et profondes, et, comme le disait si magnifiquement le prophète-roi, « se remplit de ses années éternelles. » A l'opposé de ce sérieux est l'esprit du monde, esprit léger, frivole, inattentif, rebelle absolument aux vastes et profonds regards vers les choses supérieures, absorbé datis les mille riens de l'heure présente, emporté dans un perpétuel tourbillon de plaisirs et d'affaires, jamais à soi, jamais à l'avenir, jamais à Dieu. Deux mots de
l'Évangile font de l'âme mondaine une peinture accomplie. C'est le grand chemin. Quelle agitation ! quel passage ! quelle foule dans ce chemin ! quel va-et-vient de pensées, de désirs, d'affections, d'espérances, de déceptions, de désespoirs, de joies folles, d'abattements insensés ! Quel bruit dans cette âme ! quels fantômes s'y agitent tumultueusement ! quels voyageurs affairés la parcourent ! « La semence tomba le long du chemin et elle fut foulée au pieds. » L'Évangile ne prend pas dans ces âmes, l'Église leur est à peu près étrangère, Dieu n'est ni devant leur regard, ni dans leur cœur. Sous quelle image désigner encore ces mondains ? Les oiseaux du ciel vinrent et mangèrent la semence. Ce qui resterait encore du christianisme dans ces âmes est donné en pâture aux oiseaux du ciel, aux frivolités de l'existence, aux exigences de la vie du monde, aux préjugés, aux fausses maximes, oiseaux babillards et assourdissants autant que voraces, qui dévorent la substance divine de l'âme en même temps qu'ils l'étourdissent de leurs impertinentes clameurs. Telle est la première cause qui écarte les âmes du véritable christianisme : la dissipation et la frivolité. Yoici la seconde. La semence tomba aussi en des endroits pierreux. C'est l'égoïsme du monde en opposition avec la charité, le dévouement, la magnanimité de l'Évangile. L'Évangile, l'Église, c'est l'amour débordant partout à flots intarissables. Comme « Dieu est charité » ainsi est charité sa fille, son Eglise, née de sa grâce et réchauffée sur son cœur. L'Église représente tous les dévouements, et commande toutes les dilections. Elle embrasse dans une même étreinte d'amour tous les hommes, toutes les positions, toutes les détresses. On n'est à elle qu'en aimant et en se dévouant dans l'amour. Toute âme qui se
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resserre, tout cœur qui se durcit, toutes mains qui se ferment, toute terre qui se fait pierreuse » et stérile, ne saurait retenir l'Evangile. L'égoïste est l'homme resté dans l'ancien monde, le monde païen, ce monde où l'égoïsme régnait en maître, et où la charité n'était pas même connue de nom. D:\ns nos sociétés contemporaines empreintes malgré elles d'esprit chrétien , l'égoïsme n'atteint pas, comme dans les sociétés païennes, les limites extrêmes de la férocité ; les cœurs ne sont pas entièrement pierres et rochers: la terre s'y retrouve encore, mais une terre légère et sans profondeur, insuffisante à la semence divine. « La semence n'ayant pas de racine, se dessécha. » Tel est le mondain de nos jours : la terre ne manque pas tout à fait : il est rare que l'on vive sans une profession quelconque de christianisme, et que l'on ne se pare pas sous quelques dehors de la religion ; mais le fond manque : les racines profondes font défaut : orto jam sole, aux premiers feux du soleil, à la seule apparition du sacrifice, dès qu'à été prononcé le « mot de croix, » tout se dessèche, tout périt de ce christianisme de fantaisie et de commande. Les affaires! voilà le troisième et le plus puissant des adversaires de l'Evangile. L'homme n'a pas un instant à donner à son âme et à son Dieu ! Ah! que voici peinte au naturel notre société contemporaine ! que voici représentées dans une réalité saisissante les âmes de nos jours : non pas incrédules, non pas impies, non pas païennes, mais chrétiennes encore d'éducation et de nom! L'Église possède la première enfance : elle peut à l'aise et sans opposition donner à ces jeunes âmes le lait maternel, les premières impressions de la vertu et les premières notions de la foi : la terre est vierge ; elle est riche; la semence y germe et s'y développe avec uno
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faoikilé merveilleuse et les plus belles espérances. Hélas! ces espérances seront trompées! L'enfant, devenu bientôt le jeune homme, et bientôt l'homme mûr, échappe à l'action de l'Église: il est lancé dans le tourbillon de la vie active; la société «sans Christ et sans Dieu, » qui est devenue notre société, l'emporte loin de sa première enfance et des soins de l'Église, sa première et sa plus tendre mère. Les affuires dévorent ses heures, les plaisirs s'en disputent les restes pour les flétrir ; les assemblées sans foi le circonviennent; les relations sans christianisme l'enserrent dans d'invincibles liens ; les maximes impies renversent ce qui était resté debout dans son âme de l'édifice de ses divines croyances; tout croule, tout disparaît; tout est anéanti. La fortune, ou les honneurs et les hautes charges, ou l'industrie ou le labeur quotidien de l'artisan, posséderont cet homme : Dieu n'aura plus ni son âme, ni son cœur. L'Église le reverra à de rares intervalles et toujours furtivement et à la hâte; elle bénira sa tombe comme elle a béni son berceau, mais le berceau n'a pas tenu à ses promesses, et la tombe ne renferme plus pour l'Église qu'un inconnu et un étranger.
Ainsi, la foule n'est à l'Église que faiblement et sans vigueur. La divine semence avant d'enrichir la bonne terre se perd sur les âmes légères, chemins arides où les oiseaux du ciel la viennent dévorer, sur les âmes égoïstes et sensuelles, terres pierreuses où les racines ne peuvent prendre, sur les âmes affairées où les épines étouffent avec la frêle tige toutes les espérances de l'avenir'.
1 Triplieiter impeditur semon, quia tria requirunkir. Primo quoi memwia couservelur. Secundo quod radiceturper araorenv
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Mais où sont les vrais enfants de l'Église ? où îa semence, accueillie et fécondée, rendra-t-elle à Jésus- Christ, le divin Semeur, la moisson attendue ? Enfin, il en tomba dans la bonne terre et elle donna du fruit qui s'éleva et multiplia. Et un grain en donna trente, un autre soixante, un autre cent. Voilà l'Eglise. La voilà, considérée, non plus seulement dans ses enfants qui trompent ses espérances et désespèrent sa charité, mais dans ses vrais fils, nourris de sa foi, fidèles à sa doctrine, vivifiés à ses sacrements, observateurs de ses préceptes, et conquérants magnanimes de ses promesses éternelles et de ses biens infinis. Aliud cecidit in terrain bonam. Chaque siècle a eu un nom pour cette portion bénie de l'Eglise: le nôtre la désigne sous la simple et glorieuse appellation de parti catholique. Comment et de quels éléments se compose-t-il ? le texte sacré et le commentaire de saint Thomas vent nous répondre. « Ce qui tombe dans la bonne terre, ce sont ceux qui écoutent ia parole, la conservent dans un cœur bon et excellent et portent du fruit par la patience. » Telle est la distance entre le croyant et l'incrédule, le catholique et l'indifférent. Le catholique ouvre à la doctrine divine trois entrées successives : celle de l'entendement, celle du cœur, celle ■ies œuvres. De l'autre, saint Paul dit cette simple, mais sanglante parole : Animalis homo non percipit, « l'homme animal ne comprend pas. » Laissez cet homme ! Vous lui parlez inutilement un langage qui lui est inconnu et incompréhensible : Dieu, âme, immortalité, foi divine, vertu, devoir, mots creux et sans correspondant dans
Tertio requiritur sollicitudo. Hsec tria per tria tolluntur. Memoria per vanitatem; caritas per duritiam; sollicitudo per germinationem vitiorum. (D. Thom. Comment, in Malth.)
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cette intelligence fermée aux notions supérieures : tout ce qui dépasse les sens est pour elle non avenu. Le catholique comprend tout, — spiritualis autcm omniajudicat. Les choses présentes sont pour lui sans anxiété ni problème, les choses futures n'ont plus de voile ; la pierre Ju tombeau s'est déchirée et a laissé, par de lumineuses ouvertures, apercevoir les visions d'un autre monde et les gloires d'une éternelle vie. Mais si « écouter la parole, » se laisser instruire par Dieu même, et s'écrier triomphalement : « nous avons nous autres les pensées du Chrit ! » est grand déjà et sublime, il faut néanmoins plus encore, il faut ouvrir à Dieu et à l'Église l'entrée du cœur, « d'un cœur bon et excellent. » Il est de malheureuses intelligences qui demandent notre foi , scrutent nos livres, vivent dans nos torrents de lumières et sont terrassées par la puissance de nos démonstrations : — chose étrange ! — elle sont convaincues et ne croient point ! La vérité les oppresse et elles n'en portent pas le glorieux fardeau ; le soleil étincelle, et inondées de ses rayons elles restent ténébreuses. C'est que le cœur fait défaut. La foi est l'œuvre de la volonté comme de l'intelligence, et ces hommes ne veulent pas ! La semence meurt en eux faute d'y trouver « un cœur bon et excellent. » Enfin, le catholique est par-dessus tout et avec une incommensurable supériorité l'homme des bonnes œuvres: fructum affermit, * ils portent du fruit; » et cela «par la patience, » ajoute le texte. Admirable Église , et admirable parti catholique dans l'Église ! Ils ont tout fait, ils maintiennent tout ; ils empêchent seuls notre société contemporaine de voler en éclat sous la hache révolutionnaire. Eux seuls sont debout et eux seuls travaillent au salut commun. D'où viennent ces fruits de toute sorte dont se sont nourris
nos dix-huit siècles chrétiens, et dont les restes amoindris sustentent encore à l'heure qu'il est notre faim délirante? d'où nous sont venus nos sciences, nos arts, nos lois, nos mœurs, nos conquêtes, nos gloires, le foyer domestique comme le trône, la paix du dedans comme la sécurité du dehors? D'où sinon de l'Eglise, qui nous prit dans le sang, au milieu des ruines, nous arracha aux atrocités de Rome idolâtre comme aux fureurs aveugles des barbares, protégea notre faiblesse, soutint notre enfance, entreprit notre éducation, nous fit ce que nous sommes, nous porta à ce faîte de puissance et de grandeur d'où la révolution est en train de nous précipiter? Fructum offert : Telle restera à jamais la marque distinctive de l'Église catholique : fruits merveilleux, bienfaits de toute sorte.
Tous les fils de l'Église n'ont pas la même perfection et ne s'élèvent pas aux mêmes héroïsmes. Dieu met dans les âmes les différences, dont il varie l'éclat des étoiles, Stella differt a Stella. Il en est qui suivent Jésus- Christ, « l'Auteur et le consommateur de notre foi, » d'un pas puissant et jusqu'à une perfection sublime : c'est la glorieuse phalange des saints. Us sont « le grain qui en rend cent autres. » Il en est qui, sans reproduire le divin Modèle avec une vérité si parfaite, montrent aux regards du ciel et de la terre une vie éminente et d'admirables vertus. Ce sont les chrétiens fervents qui, au milieu du monde ou dans la solitude et le silence des cloîtres, franchissent les limites de la vie vulgaire, et s'élèvent à la vie de perfection : c'est « le grain qui rend soixante autres grains. >» Le reste, le commun des fidèles, âmes bénies encore et aimées de Dieu, se contentent d'observer les préceptes, mais n'entendent rien à l'amour délicat et magnanime qui obéit aux conseils ;
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ce ne sont pas là les fils généreux qui épient dans les regards et sur les lèvres de leur Père jusqu'à l'expression d'un désir : serviteurs fidèles, ils donnent à leur Maître un service intègre et en reçoivent le salaire convenu : c'est le grain « qui rend » seulement trente autres grains. »
Telle est l'Église considérée dans l'ensemble des membres qui la composent. Cette première parabole plus générale nous esquisse un douloureux mystère, en nous montrant comment et pour quelles causes la multitude des hommes reste en dehors de l'Église ou n'y est que membres stériles et morts. Une seconde parabole, celle de l'ivraie, nous initie à d'autres douleurs plus intimes et plus poignantes, et prévient d'autres étonnements et d'autres scandales.
II. — Incontestablement l'Église est sainte. Née du Dieu trois fois saint, dépositaire des moyens de sanctification, gardienne de là vérité sainte, des préceptes saints, du culte saint, et par-dessus tout remplie du Christ qui est la sainteté infinie et substantielle, comment ne serait-elle'pas sainte ? Mais quoi ! quel spectacle frappe le regard et déconcerte la raison ? Que signifient ces scandales dans l'Eglise? Pourquoi ces vices? que veut ce mélange, et, pour ainsi parler, ce pêle-mêle des pécheurs et des justes ? Comment l'hérésie naît-elle dans un milieu si divin? Comment l'impiété et le libertinage y peuvent-ils désoler si continuellement le regard des bons, et fournir aux ennemis du dehors d'inépuisables sujets de blasphème et de dérision ? « Dieu éternel ! s'écrie Bossuet, quel mélange de ces deux peuples divers, je veux dire des saints et des impies ! Qu'est-ce à
dire ? Ces deux peuples de bons et de méchants, dont les lois sont si fort opposées, les mœurs si contraires, les desseins si incompatibles, vivent néanmoins ensembledans une même société ; ils sont éclairés d'un même soleil; ils respirent un même air; la terre, leur mère commune, leur fournit à tous indifféremment une nourriture semblable ! Bien plus, nous les voyons tous les jours se présenter aux mômes autels; ils sont associés dans la communion de l'Eglise; ils participent aux mêmes mystères, ils sont régénérés et repus de la vertu des mômes sacrements ! Oserions-nous bien, ô Seigneur, vous demander raison d'un mélange si surprenant? » Jésus-Christ dans la parabole de l'ivraie nous livre le secret de son étrange et incompréhensible dessein ; il laissera ensemble, dans la même église et la même vie chrétienne, les justes et les,' pécheurs, le froment et l'ivraie, et ainsi, non-seulement sa sainte Eglise verra s'éloigner et se perdre pour elle les trois quarts du monde qu'elle vient sauver, mais dans son sein même, à côté de ses vrais enfants, d'autres en grand nombre la désoleront par leurs vices et en sortiront par leui révolte'.
Dieu a semé le bon grain dans son champ : il a répandu dans l'Eglise les clartés qui illuminent, la grâce qui transfigure, les vertus qui purifient et la gloire qui divinise, seminavit bonum semen. Mais par un conseil profond dont nous déroulerons tout à l'heure les mys-
1 Signa posuit (Evangolista) parabolam in qua ostendebatur impedirnentuin Evangelicae doclrince ab extrinseco ; hic ponilur alia parabola in qua ponitur impedimenlum de audienda doclrina quod est ab inrinseco. (D. Tliora Confinent, in Matlh.)
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tères, il laisse à Y ennemi l'entrée de son champ, l'accès de son Église : Arius y pourra naître, Luther y aura la puissance de tout ravager, l'hérésie révolutionnaire fascinera les âmes et accumulera les ruines durant de longs jours, venit inimicus. Et quand vient l'homme ennemi ? Quand l'erreur surgit-elle dans le sein de l'Eglise? Réponse frappante! formidable avertissement ! Cum dormirent homînes, < quand les ouvriers se furent endormis. » Vient l'heure où le clergé s'endort du sommeil de l'ignorance et du sommeil de l'inaction : sa bouche n'est plus gardienne de la science ; son cœur ne connaît plus les magnanimes élans du zèle, la parole est éteinte sur ses lèvres comme la charité dans son âme ; sa vie n'est plus le miroir de la vertu, mais s'empreint au contraire des reflets du vice : heure terrible ! l'Orient tombe aux mains de l'hérésie avant de tomber sous le glaive ignoble du Turc : l'Allemagne est livrée à Luther, et l'Angleterre, l'île des Saints, devient la proie d'un despote qui lui arrache avec sa foi le bonheur de ses jours : toujours et partout la même cause secrète de la naissance et des progrès de l'erreur : le sommeil des ouvriers : cum dormirent liomines. Saint Thomas nous fait remarquer l'habileté diabolique et en même temps le stigmate indélébile de l'erreur. Pendant que les hommes dormaient, V ennemi vint et sursema de l'ivraie au milieu du froment, et s'en alla. « L'ivraie » : aucune graine ne ressemble autant au froment ; aucune n'est aussi sèche et aussi stérile. Voilà l'erreur à son origine et dans sa maturité. L'erreur naissante ne s'éloigne que faiblement de la vérité catholique et l'œil inexpérimenté les confond aisément, tant elles offrent de similitude. Mais si une concession est faite, si la chaîne du Credo catholique est rompue, bientôt tous les articles se
détachent un à un, et l'erreur finit par les jeter tous au vent d'une complète incroyance. Que demandait le protestantisme à sa naissance? A peine quelque insignifiante réforme. Que réclament à l'heure qu'il est nos imprudents catholiques libéraux ? Que l'Église proclame principe et droit ce qui n'est dans nos sociétés révolutionnaires et sans croyances qu'un fait douloureusement subi. Si l'on n'y prend garde, le venin protestant se glisse sous des propositions qui semblaient innocentes l'ivraie est semée dans le champ, et une moisson formidable se prépare. A sa trompeuse ressemblance avec la vérité, l'erreur ajoute, comme marque indélébile, la stérilité. L'ivraie est une graine desséchée et sans substance : l'erreur quelle qu'elle soit est d'une désastreuse stérilité : son œuvre infaillible est de dessécher et d'affamer les âmes : plus de croyances solides, plus de vérités substantielles, plus d'espérances qui soutiennent, plus de grâce qui nourrisse, plus de vertus qui fécondent la vie, plus même de culte qui alimente la piété, et apporte aux cœurs vides et aux âmes épuisées la suave et substantielle nourriture des cieux; c'est le vide, c'est le silence, c'est la mort. Une autre marqua encore fera éternellement distinguer de l'erreur la vérité catholique. Celle-ci est éternelle, elle compte les années de Dieu, l'erreur est jeune et ses perpétuelles vicissitudes ne lui laisseront jamais l'espérance de vieillir. L'ennemi vient après le Père de famille., il jette
1 Vidcamus quid est quod seminalur et qualis est ordo. Quid signilicetur per zizaniam? lilii nequam et omnes qui iniquilalem diligunl, specialiler haeretici. Seminenlur in agro, id est in hoc mundo. Diabolus videns Ecclesiam dilatari, invidil, et seminavi corruptivura. (D. Thom,, Comment m Matlh.)
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furtivement l'ivraie au milieu d'un froment déjà en pleine germination. Dieu avait donné son symbole aux âmes, il avait répandu partout la semence de la vérité, quand les erreurs se montrèrent. L'Eglise avait instruit \e monde de la divinité du Verbe fait chair, quand Arius sema traîtreusement l'ivraie de la négation. La vérité catholique était vieille de seize siècles, quand Luther et Calvin parurent, apportant d'autres dogmes et se prétendant apôtres d'un autre Credo: Superseminavit zizaniam. Quelle puissance donne à l'Eglise la vieillesse vénérable de son enseignement ! Hérétique, rationaliste, libre penseur, tu es d'hier ! ta parole n'a pas la garantie des siècles ; comment tiendrait-elle contre les séculaires affirmations de l'Eglise? Dix-huit siècles de croyance écraseront à jamais le fragile échafaudage de tes doutes d'hier et de tes négations d'aujourd'hui.
S'étonnera-t-on de la permission que Dieu laisse au démon de l'erreur, et de ces innombrables oppositions que la doctrine catholique a rencontrées sur sa route et rencontra durant tous les siècles? C'est le contraire qui devrait surprendre. Dès lors que le mal existe et qu'il agit, où se porteront ses attaques sinon au bien et au vrai ? Quelle raison y avait-il de combattre le paganisme qui admettait tous les vices et toutes les erreurs ? Qu'opposer au protestantisme qui, par son libre examen, détruit toute vérité comme il ruine toute vertu ? Pourquoi déclarer la guerre au Rationalisme qui mène droit à la négation de toute doctrine et de toute morale? Une parole du Christ rend divinement compte de la situation respective de la vérité catholique toujours combattue, et de l'erreur, quelque nom qu'elle porte, toujours respectée et favorisé. « Si Satan divisé se tourne contre lui-même, comment son règne subsis-
tera-t-il ' ? • La doctrine catholique est combattue parce qu'elle est la vérité : l'erreur est en paix parce qu'elle est l'erreur.
Mais quoi ! Est-ce donc le sort éternel de l'Eglise que l'ivraie croisse sous ses yeux à côté même du bon grain. et que ce désastreux assemblage persiste jusqu'à la moisson, c'est-à dire jusqu'au dernier jour de sa vie sur la terre ? La suite de la parabole fixe irrévocablement la volonté divine à cet égard. « .... Et s'approchant, ils dirent : n'est-ce pas le bon grain que vous avez semé ? D'où vient donc cette ivraie? » La sainte Eglise, saisie à la fois d'étonnement et de douleur, s'adresse à Dieu : « N'avez- vous pas semé le bon grain ?» Oh ! le grain merveilleusement riche et délicieux qu'a semé Dieu dans le monde ! Ce Verbe qu'il nous a envoyé, ces vérités dont il nous illumine, ces sacrements dont il nous nourrit, cette grâce dont il nous divinise, ces espérances éternelles, cette gloire sans fin dont il couronne notre existence ; tous ces biens, toutes ces merveilles sont la semence répandue par Dieu. Mais l'ivraie, mais le mal, mais l'erreur, mais les vices d'où viennent-ils? Sans doute de «l'homme ennemi. » Mais, Seigneur, pourquoi l'y laisser? Pourquoi ce mélange? « Vous, Seigneur, qui avez si bien rangé chaque chose en sa place, qui avez séparé la terre et le firmament, les ténèbres et la lumière, ne séparerez-vous point les justes d'avec les impics ? » L'Eglise à qui cette confusion est inexplicable, s'adresse à son divin Fondateur : « Voulez-vous que nous allions l'arracher ? » Étonnante réponse de Dieu ! « Non.... laissez croître l'un et l'autre jusqu'à la moisson. » « Éclairez-nous, Seigneur, sur cette difficulté,
1 Luc, xi.
non point par les raisons de la philosophie humaine, mais par la considération de vos secrets jugements et de votre providence irréprchcn ible. » Pourquoi donc Seigneur, tant d'héivslcs et tant d'erreurs qui combattent votre Eglise ? Et, dans le sein même de cette Église, pourquoi le mélange des justes avec les pécheurs ?
Saint Thomas, recueillant les leçons de la tradition, nous donne ainsi la réponse de Dieu '. Ce mélange profite d'abord aux bons eux-mêmes. Sans l'énergie de la résistance et les mâles vertus du combat, les justes s'endormiraient dans une sécurité funeste d'où naîtraient bientôt l'indolence et l'inertie. Dieu maintient par la lutte la vigueur et la vigilance dans son Eglise. C'est encore grâce aux agressions de l'erreur que tant de théologiens, de docteurs, d'orateurs illustres, nous ont été donnés : la guerre n'enfante pas autant de généraux illustres, que les combats de la vérité catholique, contre les multiples erreurs qui l'ont assaillie, n'ont produit) d'écrivains et d'apologistes fameux. Sous le même rapport n'est-ce pas l'apparition de l'erreur qui donne lieu aux magnifiques développements d.i Credo catholique? A chaque hérésie correspond quelque affirmation nouvelle et quelque splendide rayonnement de la vérité. Mais de plus, dans ce mélange du bien et du mal, de la vérité et de l'erreur, Dieu, « riche envers tous » de
1 Quatuor de causis coatingit quarc mali nou debeant cradicari propter bonos. Una causa est quia per malos excilautur boni. Item quia contingit quod qui modo malus est poslea bonus fil. Terlia ratio quia ali |ui videntur mali et non sunt. Quarta ralio est quia ali |uis quaudoque est magaœ polestuis, ideo si excludatur trahii mallôs secum. (D. Tho.n Comment, in Mallh.)
"2'k CHAPITRE NEUVIÈME
bonté et de patience, consulte sa miséricorde envers les pécheurs. La vérité et la vertu retirées d'eux, que leur resterait-il qu'une perdition assurée, au sein de eurs ténèbres et de leurs corruptions, où ne parviendrait plus ni un écho de la vérité, ni un reflet de la vertu? Non, Dieu placera forcément les méchants en face du pur et vivifiant spectacle de la foi, qui s'affirme et fructifie dans tous les héroïsmes du vrai et du bien. L'incrédule recueillera sur sa route les affirmations catholiques ; l'impie prêtera malgré lui l'oreille aux accents qui lui viennent de Dieu par l'entremise aimée d'un ami, d'une épouse, ou d'une mère; le salut se fera jour dans son âme par des ouvertures qu'il ne soupçonnait pas ; le pécheur vivra dans la patrie du bien, respirera, au milieu même de ses vices, les parfums de la vertu, sera mille fois sollicité par de célestes et mystérieux attraits, et un jour enfin, las de combattre, et vaincu par le spectacle de la sainteté, il s'écriera comme Augustin : « Eh quoi donc ! ne pourrai-je pas, ce que peuvent ces jeunes gens et ces jeunes filles ?•> L'Évangile nous découvre l'une des principales raisons du mélange maintenu par Dieu des méchants et des justes, de l'erreur et de la vérité. Toute âme chrétienne, toute conscience honnête s'indigne des libertés que s'arroge l'erreur, de la large place qu'elle occupe, du droit de cité qu'elle réclame, et bientôt du règne qu'elle prétend imposer. Jui n'est révolté de prétentions si audacieuses? qui Dsera soutenir que le mal a une place régulière, normale, sacrée, au soleil de Dieu ? Qui poussera l'oubli des premiers principes jusqu'à vouloir assurer à l'erreur les mêmes droits qu'à la vérité? Sans doute, notre siècle est tombé dans cette aberration, et a trempé dans cotte félonie, hélas! et plusieurs catholiques, sous le nom et
le drapeau des libertés modernes, des principes de 89, des exigences du progrès, etc., se sont engagés dans ces luttes déloyales au profit de l'erreur, mais la conscience et la raison restent, autant que la foi, inébranlables devant ces défaillances et ces trahisons. Le bon sens, comme la foi, dit avec l'Apôtre : Quel commerce possible entre la justice et l'iniquité ? ou quelle société possible entre la lumière et les ténèbres ? ou quelle convention soulenable entre le Christ et Bèlial ? Non, non, n'appelez pas l'ivraie le bon grain, et le bon grain l'ivraie ; ne leur adjugez pas à tous deux la même valeur et le même prix ; sachez mettre de la différence entre le pur froment et l'herbe parasite. Faudra-t-il néanmoins faire de l'ivraie une prompte et rigoureuse justice; et, pour l'avoir reconnue perverse, la faut-il de suite et toujours violemment arracher ? Non, et c'est ici que l'Évangile et saint Thomas, qui jle commente, deviennent d'une admirable lucidité, dans cette question aussi ardue qu'elle est pratique et actuelle. Le mal, l'erreur, l'abus, de quelque sorte qu'il soit, et quelque nom qu'il porte, est apprécié, c'est-à-dire flétri comme il le mérite, il est l'œuvre mauvaise « de l'homme ennemi : « C'est l'homme ennemi quia fait cela. Il faut donc arracher cette plante perverse? Non, de peur qu'arrachant Vivraie, vous arrachiez en même temps le froment avec elle. Ah ! sans doute, si l'expurgation du champ et l'extraction de l'ivraie étaient possibles et sans inconvénient, le Père de famille vous dirait d'arracher cette herbe, qui n'a aucun droit à occuper la terre et qui opprime le froment. Mais tout au contraire, il vous défend un zèle et des efforts qui causeraient plus de désastres qu'ils n'amèneraient de bien. Les lois modernes vous sont illégitimement oppressives, elles vous contestent
d'indéniables droits, elles gênent l'exercice de votre divine liberté, elles arrêtent vos plus précieuses conquêtes et stérilisent votre plus nécessaire action : c'est l'ivraie dans le champ catholique. Et voici pire encore. L'erreur et, vous, la vérité, avez les mêmes droits : vous êtes mises toutes deux dans la même balancent entre vous le poids est déclaré égal. L'Etat se proclame athée, c'està-dire que pour lui l'hérésie comme la vraie doctrine sont choses égales et méritent la môme mesure de liberté et de protection. Qu'allons-nous faire, nous, la vérité? Nous subirons une situation oppressive, et nous attendrons le moment de Dieu. Laissez croître l'un et Vautre jusqu'à la moisson. La lutte amènerait des perturbations désastreuses, des oppressions plus lourdes, des réactions plus violentes, nous risquerions « d'arracher le bon grain en même temps que l'ivraie. » Rien au monde sans doute ne nous fera reconnaître à l'erreur et à l'oppression subies par nous le droit de vivre et de nous opprimer, mais, écoutant la voix de la prudence et la voix de Dieu, « nous attendrons jusqu'à la moisson '. » C'est la solution de saint Thomas dans son commentaire du treizième chapitre de saint Matthieu, et c'est dans ce sens encore que Balmès faisait cette lumineuse remarque dans un chapitre sur la tolérance 2 : « Il se présente ici deux questions : celle du principe et celle de l'application ; en d'autres termes, celle de l'intolérance et celle de la manière dont s'exerce l'intolérance. Il ne faut pas confondre ces deux questions qui, malgré la plus étroite liaison, sont fort différentes. » 11 y a loin
' [deo congregatio non excommunicatur, nec princeps populi, lie cum «no raulli cudant (0. Tliuau Conxme/A. in Matlh.) — * CaUi'vlkisme comparé, et*
l'église DE JÉSUS- CHRIST 27
en effet, entre professer qu'un champ plein d'ivraie est le meilleur des champs, la plus naturelle et la plus normale des choses, et regarder l'ivraie comme détestable, son invasion dans le champ comme pernicieuse, sa disparition comme juste et désirable, à l'heure où son extraction se fait par la volonté et sous l'œil de Dieu. « Laissez croître l'un et l'autre jusqu'à la moisson : alors je dirai aux moissonneurs : arrachez d'abord l'ivraie. »
Sans doute la moisson du froment et la perte définitive de l'ivraie sont réservées pour la fin du monde. Dieu néanmoins ne cesse pas d'arracher l'ivraie à travers les siècles, et il garde toujours pour cette besogne des moissonneurs, à sas ordres et pour l'heure fixée par lui. Sans parcourir toute l'histoire de l'Église qui nous accablerait de ses révélations et arrêterait trop notre marche, considérons comment Dieu, à l'heure présente, a déjà donné à ses moissonneurs l'ordre d'arracher l'ivraie si largement semée par la main de la Révolution. La lumière se lève sur ces immortels principes de 89 ; de douloureuses expériences ont fait justice de bon nombre de ces insanités, et il se trouve qu'aux yeux des hommes qui savent voir et conclure, nos immortels principes sont mourants, et leur œuvre ruinée est gisante. Les Organiques ne sont plus même l'arme inavouée qu'on essaye dans l'ombre ; le Syllabus, en dépit des clameurs brutales de la Révolution, laisse, au milieu de l'ivraie, des sillons dévastateurs ; les libertés catholiques se conquièrent une à une, la place se fait de plus en plus large à la vérité, et le terrain qu'elle gagne est perdu pour l'erreur. L'enseignement de l'État nous écrasait de son monopole autant qu'il nous tuait de sa corruption, la terrible forteresse laisse entrevoir par
une récente et large brèche que son règne est bien près de sa fin. Manifestement Dieu dit à ses moissonneurs : « arrachez l'ivraie ! »
Telle est la merveilleuse puissance de la vérité catholique. Sans secousse, sans perturbation, sans violence, par la force mystérieuse dont Dieu la remplit, elle triomphe d'âge en âge des erreurs qui menaçaient de la corrompre et des tyrannies qui prétendaient l'étouffer. Cette action douce et cachée, qui triomphe sans lutte visible, et renverse les plus terribles obstacles sans trace d'efforts, l'Église catholique la fit paraître dans un merveilleux jour, alors que descendue sanglante du Golgotha elle s'offrit sans secours et sans armes devant le monde pour le conquérir, et devant toutes les forces du paganisme pour les renverser.
III. — Cette action de l'Église, douce mais irrésistible, cachée et néanmoins visible à tous les yeux par la grandeur et la perpétuité de ses résultats, de nouvelles paraboles vont nous la représenter. L'une nous marque la merveilleuse extension, la force, la puissance, le règne de cette Église ; dans l'autre nous est révélée la douceur infinie de son action ; c'est à la fois le fortiler et le suaviter de l'Écriture, « la force et la douceur » données comme sceau du Dieu qui a fondé l'Église, et de l'Église qu'il anime de son esprit et revêt de sa ressrmblance.
1. « Jésus leur proposa une autre parabole, disant : à quoi comparerons-nous le royaume de Dieu? ou par quelle parabole le représenterons-nous? Le royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé qu'un
homme a pris et semé dans son champ. Quand on le sème dans la terre, il est plus petit que toutes les autres semences qui sont en terre, et lorsqu'on l'a semé il monte et devient plus grand que toutes les plantes ; il s'élève et se fait un grand arbre et pousse de si grands rameaux que les oiseaux du ciel peuvent s'établir sous son ombre et se reposer sur ses branches '. » Pour saisir ce que cette prophétie a d'étrange et de divinement profond, reculons de dix-huit siècles, et plaçonsnous au moment où se forme l'Eglise et où elle fait dans le monde sa première entrée. Quatre mille ans l'ont annoncée à la terre, Dieu a entretenu toutes les générations des splendeurs de cette cité sainte, des gigantesques puissances de cet empire, des conquêtes qui devaient lui assurer une domination universelle; les prophètes ont chanté sa gloire, dans le monde entier s'est répandue la croyance qu'un Roi magnifique, un Dominateur universel allait paraître, qui subjuguerai', toutes les nations, et devant lequel les rois de la terre se prosterneraient saisis de respect et pénétrés d'amour. Et le motif de cette attente était assuré autant que profond : le monde savait que Dieu même allait descendre, venir à lui, et fonder un immortel empire. C'était, comme l'avait chanté un prophète, « le Fort, le Conseiller, le Dieu, » dont la terre allait contempler la gloire et subir glorieusement le règne. Telle est l'attente, et c'est vers cet éclat que tous les yeux sont tournés. 0 profondeur des vues de Dieu ! 0 incompréhensible obscurité de ses conseils ! Au moment où le monde cherche l'éclat et la gloire du règne annoncé, quand « les Juifs réclament la splendeur du miracle et les Gentils le prestige de la
» Malth., xm ; Marc, iv-, Luc, xra.
sagesse humaine, dans un coin perdu et méprisé de la terre, un enfant naît ; il est pauvre entre les pauvres ; une étable recueille sa première détresse, et bientôt l'échoppe de l'artisan engloutit pour de longues années son insignifiante vie. Devenu homme fait, quand il reparaît au grand jour, c'est pour subir l'insulte et la contradiction, jeter à un peuple d'ennemis la plus sublime mais aussi la plus incompréhensible et la plus rejetée des doctrines, subir des accusations infamantes, devenir victime de la perversité juive, et mourir sur une croix de la mort des derniers misérables (. Après cette première scène, une autre s'ouvre aussi couverte d'obscurité, de faiblesse et de mépris. Douze hommes du peuple , douze ignorants , douze pauvres, sortent de Jérusalem et des ignominies du Calvaire, s'adressent au monde, lui annoncent la plus incroyable nouvelle : « Dieu est mort ! et ce Dieu n'est autre qu'un Juif condamné à la croix. » Vraiment ! Est-ce assez de faiblesse? ou plutôt est-ce assez d'extravagance et de folie ! Oui, reprend saint Paul, mais folie divine, plus sage que la sagesse humaine ; faiblesse, mais faiblesse divine plus puissante que toutes les forces de l'homme : Quod stultum est Dei sapientius est ho minibus, et quod inftrmum est Dei fortius est hominibus . Cette folie est le triomphe de la sagesse, cette faiblesse
1 Doctrina legis evangeliese modica apparuit quia prsedicabat Deum passum crucilixum et hujusmodi. Et quis posset hoc credere? Ideo dicit : « quod minimum quidem est omnibus seminibus...» Chrysostomus exponit de Apostolis emos comparavit grano sinapis... quia fuerunt modici el abjecti. Hilarius exponit do O.hristo quia fuit granum sinapis propter fervorem quia plenus Bpiritu Sancto,... granum minimum propter contemplum inlidelium. (D. Thom Comment, in Malth., cap. znul
est le triomphe de la force de Dieu : Virtus Dei est. Il fallait que Dieu parût tout seul dans ce grand œuvre de la formation, de l'exaltation, du triomphe, du règne de l'Église, l'homme ne devait nulle part intercepter la vue du divin Ouvrier, ni l'orgueil humain s'attribuer jamais la plus légère part à un tout divin triomphe. Que fera Dieu ? Il rejettera l'homme avec toutes les ressources de l'homme. Appelé à faire une Eglise, à rassembler des fidèles, à les retenir sous une étreinte puissante , dans les liens d'une indissoluble unité , l'homme, sans doute, charmerait et captiverait les intelligences par le prestige du savoir et la fascination du bien dire, il enchaînerait les cœurs dans des chaînes de rose et les facilités de la plus large et de la plus indulgente morale ; il appellerait à son aide l'appui de l'or, l'illustration du nom, les relations opulentes, le commerce flatteur des grands, il s'abriterait sous le glaive de la puissance, et demanderait, comme tous les faiseurs de religion humaine, quelque César pour pontife, ou du moins pour tuteur. Très-bien ! mais c'est alors l'homme et non pas Dieu qui fait l'œuvre. Dans la puissance des moyens s'aperçoit logiquement la puissance du résultat, Le succès est naturel et prévu, et le miracle, c'est-à-dire l'action immédiatement et uniquement divine, ne s'y voit plus nulle part. Comment naquit, se développa, s'étendit, triompha, l'Eglise catholique ? Précisément à l'opposé des œuvres humaines. Dieu pour la former réunit toutes les impuissances, accumule toutes les impossibilités, se heurte à tous les obstacles : quand il l'a faite, il la livre à toutes les détresses, il la brise à tous les écueils, il la condamne à une éternelle agonie, il l'enfouit dans un perpétuel tombeau : et l'Eglise catholique vit, règne, triomphe, traverse les siècles, renverra
les trônes, subjugue les peuples, s'empare de la plus universelle et de la plus profonde domination : toujours mourante , elle vit toujours ; toujours faible , elle triomphe toujours ; toujours vaincue, elle est victorieuse toujours. L'idée divine est réalisée : Dieu paraît seul ; « la chair ne se glorifie plus devant lui, » le monde et les siècles poussent le seul cri que puissent arracher d'aussi inouïs spectacles, et que permette le bon sens : A domino factum est illudet est mirabilein oculis nostris, « c'est Dieu qui a fait cela, et c'est admirable à nos yeux ! »
C'est ce grandiose dessein de Dieu que, Jésus-Christ annonce au monde dans la parabole du sénevé. L'Eglise à sa naissance fut la plus petite et la plus frêle des semences, quod minimum est omnibus seminibus. Et quelles étaient, au moment de son apparition les semences plus grandes qu'elles ? Trois forces colossales se partageaient le monde : la force, de l'esprit humain, la force de la volupté païenne, la force, centre et résumé de toutes les autres, qui se personnifiait dans l'empire romain. La place était prise quand parut l'Eglise, prise et opiniâtrement défendue par la philosophie humaine qui régnait en maîtresse absolue dans les académies et les écoles, dans les sociétés brillantes, et parmi tous ceux que l'Apôtre nomme « les princes de ce monde. » Ils tenaient le sceptre des idées, régnaient sur la foule, formaient l'opinion publique, décidaient en arbitres suprêmes de toutes les doctrines, et, plus que tout cela, tuaient par le mépris et étouffaient sous le sarcasme et le rire toute croyance qui les gênait, toute doctrine qui les prétendait détrôner. Ils riaient à l'aise des disciples du Dieu-Ane et affublaient le christianisme de dehors grotesques, en même temps qu'ils l'accablaient sous leurs
l'église DE JÉSUS-CHRIST 33
accusations partout accueillies d'impiété et d'extravagance. L'Église rencontra durant des siècles ces terribles adversaires : ils sont vivants encore et ne cessent de rire le même rire et de vomir les mêmes sarcasmes impies. Julien, Celse et Porphyre touchent à Voltaire, et Voltaire a des fils, héritiers de ses haines et de ses impiétés : l'esprit humain ne veut pas d'un joug qui humilie son orgueil et pose un frein à ses libres saillies. Autant l'esprit humain était puissant, autant la volupté païenne était irrésistible. S'il était humainement impossible de briser aux mains de la philosophie la domination des idées, mille fois plus l'était-il d'arracher du cœur des multitudes des vices chéris et des voluptés enchan teresses. La volupté s'identifiait avec la société antique, elle débordait de partout, des lois, des mœurs, des coutumes, des institutions, des solennités delà patrie et des mystères sacrés du temple; le ciel et la terre en étaient le théâtre, la famille et le foyer domestique en devenaient les premiers et les plus obstinés gardiens. Qu'était et que pouvait l'Eglise au milieu de ce furieux et universel entraînement des sens, et au sein de cet océan sans limite de voluptés et de corruptions? « Qu'apportait-on pour mettre à la place? L'ignominie à la place de la grandeur, la pénitence et la mortification à la place de la volupté... Il fallait dire : nous venons la verge à la main vous apprendre à traiter votre corps comme un esclave parce qu'il est, en effet, l'esclave des plus vils penchants •. » Enfin, une troisième force écrasait l'Église de sa masse, c'était l'empire romain, personnification vivante et terrible de tout ce que l'Église avait mission de renverser. L'empire romain était l'universel
» Lacordaire, Conférences.
esclavage, l'Église venait fonder l'universelle liberté. L'empire romain étreignait dans une captivité absolue les âmes comme les corps, l'Église délivrait les âmes et après les âmes, les corps. « Vous êtes libres, criait au monde le sublime Apôtre, libres de cette liberté dont vous a affranchis le Christ ! » L'empire romain, c'était l'adoration des idoles, l'Église abattait les idoles ; l'empire romain, c'était la prostitution de la chair dans toutes les voluptés : l'Église, c'était la mortification impitoyable et la chasteté absolue; l'empire romain, c'était le règne de l'homme ou plutôt de la bête : l'Église, c'était le règne de l'ange ou plutôt de Dieu.
Or l'Église n'était rien, l'empire romain était tout, minus est omnibus seminibus quœ sunt in terra.
Qu'advint-il ? Écoutons la suite de la parabole , c'est-à-dire de la prophétie, « Et lorsqu'on Ta semé, il monte, il devient plus grand que toutes les plantes, il croît, il se fait un grand arbre. » Voilà le prodige de Dieu, le miracle de sa droite, la merveille qu'ont vue les siècles et dont l'esprit humain, en dehors de la solution catholique, est mis au défi de donner jamais l'explication. Cette Église, qui n'était rien, ne pouvait rien, ne possédait ni arme, ni crédit, ni fortune ; qui parlait une langue étrangère et incomprise, qui balbutiait des extravagances, stultitia est! prêchait d'inadmissibles mystères, commandait d'effroyables sacrifices, écrasait l'intelligence, brisait le cœur, ensanglantait la chair, réclamait non pas une place, mais le trône, non pas la tolérance, mais l'universelle domination ; cette Église qu'un regard, un mot, un ordre de César allait anéantir, lîette Église non-seulement a vécu mais a triomphé : elle a triomphé du monde, des sages, des puissants, des Césars, des empires, des multitudes, et sur les ruines de
L'ÉGLISE DE JÉSUS-CHRIST 3j
toutes ces choses balayées elle a fondé une domination que tous les siècles trouvent debout, et que les forces réunies de la terre n'ont pu abattre. « Au siège de la force fut posé la siège de la vertu ; au siège de la servitude, le siège de la liberté; au siège des idoles honteuses, le siège de la croix de Jésus-Christ ; au siège d'où se répandaient partout les ordres de Néron, le siège du vieillard désarmé, qui, au nom de Jésus-Christ, dont il est le vicaire, répand sur tout le monde la pureté, la paix et la bénédiction. 0 triomphe de la foi ! 0 spectacle qui ravit l'homme au-dessus de lui-même en lui montrant ce qu'il peut pour le bien avec le secours de Dieu 1 ! »
« La plus petite » à sa naissance, l'Église catholique est ainsi devenue « la plus grande » dans ses accroissements. La plus grande en force, la plus grande en extension, la plus grande en résultats 2. En force. Rien ne l'a pu dominer, et elle a elle-même dominé tout le monde : domination vaste, profonde, universelle, irrésistible. Elle a dominé les grands comme les petits, les princes comme le menu peuple ; elle a dominé l'homme entier, l'intelligence, la volonté, le cœur, les sens ; elle a dominé en dépit de tous les obstacles; elle a dominé à travers tous les siècles, et le temp-s qui mine et finit par renverser toutes choses, le temps ne l'a pu même entamer. En extension. L'Église est catholique ; elle a revendiqué comme son domaine toutes les contrées de la terre, et elle les a subjuguées; son sceptre touche toutes les plages ; elle compte ses sujets partout : par-
1 Lacordaire. — 2 Major est doclrina evangelica ia soliditate, in jencralitate, ia ulililate. £D Tlioai. Comment, in Mallli., ;au. xui.)
tout, de l'Orient à l'Occident et du Septentrion au Midi, ses apôtres font retentir sa prédication; « l'Évangile est prêché à toute créature ; » « le grand sacrifice est offert en tous lieux ; » « tout peuple entend sa voix, pas une nation ne se peut soustraire au bruit de sa doctrine, » comme au soleil de sa charité 1. En résultats.
<- Il devient un grand arbre et pousse de si vastes
rameaux, que les oiseaux du ciel peuvent habiter sous son ombre. » Saint Thomas nous fournit ici le plus riche et le plus gracieux commentaire. Aussi nombreux que les oiseaux dans le feuillage d'un grand arbre, lea peuples de la terre sont venus chercher dans l'Église l'abri protecteur et l'ombre bienfaisante. « Oiseaux du ciel : » telle est la race qu'a créée l'Église et qu'elle abrite sous ses bienfaits ; race ailée, race tout aérienne, âmes qui ne foulent pas les fanges de la terre, mais ont pris leur essor vers les cieux ; âmes célestes, âmes divines, « pour qui le monde n'est rien, » qui regardent les biens terrestres « comme fumier et ordure, » « dont la vie se passe aux cieux, » et qui ont conçu « cette volonté magnanime de plutôt sortir du corps afin d'être présentées au Seigneur. » Voilà « les oiseaux du ciel, » dont est peuplée l'Église, et dont la glorieuse multitude ne se rencontre que là. L'oiseau chante sous le feuillage : elles chantent, ces âmes chrétiennes, le plus beau chant que puissent entendre la terre et les cieux, le chant d'une vie pure, d'une espérance magnanime, et d'un
1 Non fuit aliquis pbiloso] hus qui aliquam patriam polueril lotam converlere ad suam doctrinam ; «sienini aliquis philosophuf ut Plato dixissel quod talis et talis véniel non crederetur ci. Major est doctrina evangelica in soliditate, in generalitate, in utilitate. (D. Thom. Comment, in Matth.. cap. xiil
LE'J^ltE Dli JÉSUo-CUKIST 37
immortel amour. Le texte porte un mot remarquable; « Les oiseaux du ciel habitent sous son ombre. » La demeure est fixe, un divin contentement, une satiété mystérieuse, d'éternelles délices, une inébranlable assurance fixent ces âmes dans leur bienheureux abri. Pour les autres, le vol est incessant, la course et l'agitation perpétuelles, non est pax impiis ! L'intelligence « flotte à tout vent de doctrine, » le cœur erre de désirs en désirs, sans repos au sein des chose?, sans apaisement au mPicu d'éternelles déceptions. Au sein de tous les biens que lui dispense et quelui garantit l'Eglise, l'âme chréiiennc, sûre de sa foi, ferme dans ses espérances, « enracinée dans sa charité, » goûte les douceurs présentes et jouit par avance des biens de son éternité, in vace inidipsum dormiam et requiescam * !
2. Telle est la puissante extension et la diffusion merveilleuse qui font de l'Eglise catholique l'abri de toutes les âmes et le refuge de tous les peuples. Cette catholicité lui suppose de vastes conquêtes, une prodigieuse force et la plus irrésistible influence dans le monde entier. Cette influence comment l'Eglise arriva-t-elle à la conquérir; cet immense bouleversement, qui changea la face du monde, en faisant surgir une nouvelle société des ruines d'une société anéantie, comment s'opérat-il? Une dernière parabole va nous l'expliquer. L'immensité de l'œuvre n'a d'égale que 'a douceur avec laquelle elle fut accomplie, fortiter et suaviter. « Le royaume des cieux est semblable au levain qu'une femme a pris et déposé dans trois mesures de farine jusqu'à ce que le tout soit fermenté2. » Dbu prit son
* Psal. — i Mallh., xiu; Luc, xm.
Évangile, sa grâce, son Eglise, et en eux son Verbe incarné ; il les cacha, il les enfouit, pour ainsi parler, dans le monde : le ferment divin travailla la masse1, la souleva, la transfigura, lui communiqua une saveur nouvelle et des propriétés célestes qu'elle ne se connaissait pas. La foi s'éveille, l'espérance apparaît, la charité fermente, toutes les vertus s'inaugurent, l'âme est transformée, le corps s'affranchit de ses turpitudes, le foyer domestique s'épure et s'ennoblit, les mœurs publiques s'imprègnent de douceur, de noblesse et de loyauté, les coutumes se transforment, la législation emprunte à l'Evangile son esprit de droiture et d'bumanité, bientôt les pouvoirs publics à leur tour participent de la bonté, de la sagesse et de la bienfaisance du règne même de Dieu : un nouveau monde est créé, le ferment mystérieux a soulevé la masse païenne et l'a complètement transfigurée, fermentatum est totum. « Le royaume des cieux est semblable à une femme.... » Quelle est cette femme? C'est la Reine mystérieuse aperçue des prophètes, c'est l'Epouse du Christ et la fille du Très-Haut, c'est l'Eglise. Cette femme prit « le levain, » la prédication évangélique, la foi, la grâce, les sacrements, la force de l'exemple, le saint entraînement de la vertu ; elle le jeta dans cette société antique, masse lourde, inerte, grossière, sans autre saveur que celle de l'impiété et de la corruption. « .... Jusqu'à ce que le tout eût fermenté. » iriple propriété du levain : il transforme, il dilate, il communique la saveur et la salubrité. Ainsi fit l'Église dans le monde. Sous son
1 « Doaec fermenlalum est lolum,» iJ est douce omnes couverteulur ad Deuin. Psal. XVIII, « in oinuein terrain exivit soiius coiuui. » (D. Thom. Comment, in Mallh.)
l'église DE JÉSUS-CHRIST 39
action cachée et imperceptible l'humanité fut transformée : intelligence, cœur, volonté, actes, aspirations et désirs, tout devint céleste, tout dépouilla les grossièretés de la chair : l'humanité fut dilatée, l'étroitesse de la vie naturelle fut déchirée, et les perspectives de l'infini apparurent ; l'humanité fut guérie et prit une saveur mâle et pure ; ses dégradations firent place aux héroïsmes de la vertu, ses turpitudes furent assainies, ses plaies hideuses se cicatrisèrent, ses douleurs connurent les baumes de l'espérance ; sa pauvreté, la noblesse et les joies de la réhabilitation ; sa mort ellemême quitta ses mornes désespoirs et s'illumina des reflets de l'éternité.