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LES DÉTRESSES DE L'ÉGLISE

Cette régénération du monde, ces longs et immenses bienfaits dont l'Église comble l'humanité, lui coûtent les angoisses de son coeur, les sueurs de son front et le sang de ses veines. L'Apôtre avait un mot profond pour peindre ce mystère : La vie opère en vous : en nous la mort. Nous vous vivifions, mais c'est au prix de notre martyre; nous vous sauvons, mais en nous condamnant nous-mêmes à une que iidienne perdition ; « la vie pour vous, pour nous la mort. » Le grand mystère de la Rédemption se continue dans l'Eglise, un calvaire reste dressé où elle monte, victime pour le salut de l'humanité, et obtenant par une solidarité mystérieuse l'allégement de tous au prix de ses propres douleurs. « C'est une loi établie que l'Église ne peut iouir d'aucun

avantage qui ne lui coûte la mort de ses enfants. Son Époux l'a rachetée par le sang qu'il a versé pour elle et il veut qu'elle achète par un prix semblable les grâces qu'il lui accorde ' . » L'angoisse, la persécution, la détresss est la vie de l'Eglise : « Elle est faite pour cela, » dit l'Apôtre avec une simplicité sublime. Aussi ne nous étonnons pas de l'insistance que mit le Sauveur à lui révélei cette situation et à l'y préparer. Fréquemment il répétait à ses Apôtres, et en leur personne à son Église tout entière,cesdures paroles: Ecce ascendimus Jcrosolymam... « voici que nous montons à Jérusalem, » à l'immoiation, au Calvaire, à la persécution et au mépris de tous;... « le disciple n'est pas plus que le maître, s'ils m'ont traité ainsi, ne croyez pas qu'ds vous épargneront. » Ces paroles et tant d'autres aussi formidables étaient trop peu encore pour l'éducation la plus difficile de toutes, celle de la douleur ; Jésus-Christ y joignit parfois l'action elle-même et l'expérience ; il engagea ses Apôtres dans les périls, il les réduisit aux plus extrêmes détresses, et les jeta dans d'affreuses tempêtes. Ces drames étaient l'annonce de l'avenir ; dans leurs péripéties douloureuses l'Église devait reconnaître sa vie militante, les longs et terribles orages où elle ne devait pas cesser d'être engagée. Nous lisons dans les Évangiles deux récits de tempêtes, et c'est dans le sens large et profond indiqué plus haut que le Docter.'' Angélique les a comprises et commentées.

I. — La première est décrite par saint Matthieu, saint Marc et saint Luc 2. La barque engagée sur les

1 Bossuet» — ■ Matth., viu ; Luc, viii; Marc, iv.

flots de la hnute mer, c'est l'Église d'ici-bas, salut des peuples, protection et abri de toutes les âmes qui ne veulent point périr dans les eaux du péché et les gouffres de la vengeance éternelle ; Eglise militante,ballottée sur les flots mobiles du temps et s'avançant à travers les obstacles vers le rivage de l'immobile éternité. Ses deux chefs, ses deux soutiens sont avec elle, l'un visible 3t qui semble la gouverner et la diriger seul, Pierre avec ses compagnons de travail et de dangers ; l'autre invisible, endormi, dissimulé, Jésus-Christ, dont l'action toute-puissante est soustraite aux regards et disparaît sous un long silence et un profond sommeil. Où s'engage la barque, l'Église? Au milieu du monde, vaste et tumultueux océan ; au sein des agitations et des tempêtes des choses humaines,qu'elle a pour mission de subir et de pacifier.

A peine entre-t-on dans cet océan, la tempête s'élève,le danger grandit, la détresse environne la barque de toute part : détresse au dehors, angoisse au dedans. Au dehors les flots soulevés, le vent qui souffle avec violence, l'eau meurtrière qui la remplit et les énormes vagues qui fondent sur elle et menacent à tout instant de l'engloutir. Voilà l'Église catholique au milieu de l'océan du monde et des éternelles tempêtes que la perversité ne cesse de soulever. A peine a-t-elle quitté Jérusalem et le Calvaire, quelle agitation des peuples .'quels flots de haine ! quels souffles furieux de la persécution ! qu'elle fut horrible cette première tempête, où toutes les forces de l'Empire étaient déchaînées,où les peuples, sur toute la surface du monde,se ruèrent sur elle pour l'engloutir, où les vagues sanglantes passèrent en emportant plus de douze millions de martyrs ! Et comme on voit dans la tempête les flots succéder aux flots, et le navire à peine

relevé d'unpremier assaut, en subirun autre plus violent et plus meurtrier : ainsi l'Église catholique, éternellement poussée d'une vague dans une autre, d'un abîme dans un autre abîme. La Synagogue se rue sur elle avec frénésie ; elle surmonte ce flot courroucé qui a pensé l'engloutir; mais, délivrée un instant, elle voit se dresser devant elle, comme une vague monstrueuse, le colossal empire de R,ome, qui roule sur elle toutes ses forces et toutes ses fureurs : vague immense, flot vaste et profond comme le monde, formé de toutes les puissances, grossi de tous les peuples, bouillonnant de toutes les haines. Le flot roule, se déchaîne et retombe avec un fracas horrible remplissant le monde entier de ses gigantesques éclats ; l'Église est sauvée. Elle est sauvée des attaques de la force brutale, mais c'est pour subir l'assaut mille fois plus formidable de l'esprit humain révolté. La philosophie païenne déploie contre elle toutes les objections, vomit tous les mensonges, accumule toutes les calomnies, ameute l'opinion,déchaîneses sages et ses rhéteurs, use qg tcutesles armes à la fois à la discussion calme et austère joint le rire bruyant et la facétie grotesque, et jette à pleines mains le ridicule sur la doctrine qu'il lui faut à tout prix anéantir. Oh I de quels flots de mensonges, de moqueries et de haine l'Église catholique se vit alors assaillie ! Quelle heure formidable entre toutes que celle où le chrétien ne périssait pas seulement dans les supplices, mais dans la honte et l'infamie ; non plus martyr dans la majestueuse grandeur du sacrifice, mais victime inepte et ridicule du plus insensé fanatisme. La dérision l'avait tué avant le glaive ; l'ignominie le couvrait avant son propre sang. Quel rire sanglant et victorieux ils poussaient d'un bout à l'autre du monde, les beaux esprits

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de Rome et d'Athènes ! Qu'ils avaient puissamment réfuté l'Évangile et englouti l'Église sous leur savante et irrésistible logique ! Ce flot passa commeavaient passé les autres. L'heure vint où Paul, au milieu du silence des sages et devant l'agonie de la philosophie humaine, s'écriait triomphalement : « Ces sages, où donc sont-ils? où ces scribes ? où ces chercheurs de la sagesse de ce siècle? » Ils avaient tous disparu dans la tombe et l'Église seule tenait le sceptre des idées. On eût pu croire à l'apaisement des tempêtes, et prédire à la mystérieuse barque de longs jours de calme et de sérénité ; mais déjà des flots de Barbares s'agitaieut dans les solitudes du Nord et s'avançaient en grondant, décidés à ne plus laisser de l'ancien monde que des ruines couvertes de sang. L'Église s'offrit la première aux attaques de cette nouvelle tempête, et plus victorieuse qu'elle ne l'avait été, des Barbares elle se fit des fils dévoués, et de ses bourreaux des défenseurs. Sa marche devenait puissante, elle avait surmonté la Synagogue, brisé l'Empire, subjugué les Barbares; elle régnait en maîtresse sur le nouveau monde qu'elle avait conquis de son sang, illuminé de sa foi, transfiguré au contact de ses vertus, et vivifié au souffle de son amour : Dieu ne veut pas d'un long calme pour son Église; il l'a faite militante, il lui faut les luttes ; Dieu l'a lancée dans la haute mer, Cl la veut aux prises avec la tempête. L'Islamisme durant Je longs siècles la secouera dans d'horribles flots. L'Islamisme, arrêté par l'héroïsme des papes et leurs efforts désespérés, voit ses dernières fureurs se briser à Lépante. L'Église respire. Mais déjà la plus vaste et la plus audacieuse des hérésies se soulève, et menace la barque d'une rapide et complète destruction. Luther bouleverse les peuples; l'Europe n'est bientôt plus

h\ CHAPITRE NEUVIÈME

qu'une mer en furie, où tous les roj'aumes, les dynasties, lus peuples, les puissants comme la foule, les princes romme la plèbe, s'agitent avec une violence inouïe, se précipitent contre l'Eglise, ravagent ses dogmes, brisent non culte, détruisent ses temples, massacrent ses prêtres, et livrent à ses derniers fidèles isolés et tremblants les plus implacables combats. La vague protestante semble vaincue : l'Église catholique surgit partout de dessus son sanglant sommet, quand d'autres flots plus impétueux encore et plus dévastateurs reprennent son œuvre avec ses haines, recommencent la lutte et précipitent l'Église dans de suprêmes dangers. Nous assistons à ce terrible drame, et c'est sous nos yeux que la Révolution, fille de la Réforme, mais plus puissante et plus hardie que sa mère, est aux prises avec l'Église catholique qu'elle a juré d'anéantir.

Étrange et effrayant mystère ! mais dont la scène évangélique que nous commentons va nous donner la solution. Quand Dieu a laissé toutes les puissances et toutes les fureurs humaines se déchaîner contre son Église, quand d'autre part il a brisé tous ses soutiens et que ses ennemis seuls ont l'empire, qu'ils l'oppriment, qu'ils l'écrasent à l'aise, Lui-même reste dans un profond silence et une si désespérante immobilité, que l'impiété triomphante pousse son dernier blasphème, auquel tout semble donner raison : leur Dieu, où donc est-il ? La tempête déchaîne ses suprêmes fureurs, le vent souffle avec violence, les flots se soulèvent avec un fracas effroyable , l'eau remplit la barque, et les Apôtres poussent en face d'une mort imminente des cris désespérés, que fait Jésus ? Jésus sommeille : Et lui était à la poupe dormant sur un coussin. Ce sommeil est le grunll nccrctdc 1j puissance de Dieu ; c'est là qu'il attenu

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ses ennemis ; son mystérieux sommeil est l'annonce de sa victoire et de leur défaite. Voici comment une grande parole traçait l'émouvant tableau de l'Europe et de l'Église à la veille de 93. « Que fait l'Église ? l'Église semble pâlir... Espagne, Italie, France, par tout le monde catholique, j'écoute : aucune voix puissante ne répond plus aux gémissements du Christ outragé. Ses ennemis grandissent chaque jour... que dites- vous du silence de Dieu ? Qu'est-ce qu'il fait ? Déjà le siècle a marqué le jour de sa chute. Une heure, deux heures, trois heures... demain matin, ils enterreront le Christ !.... Qu'en ditesvous encore une fois ? C'est vrai, Dieu se taisait, il se faisait petit. Il avait tout ôté à son Église, tout, excepté lui, tout, excepté le triomphe de l'erreur contre l'erreur même. Jamais Dieu jusque-là n'avait laissé à l'erreur son développement total ; il lui avait toujours rompu la gorge un moment ou l'autre avant qu'elle fût reine. Cette fois, il laissait faire jusqu'au bout'. » Ce tableau convient presque trait pour trait à l'heure présente. Voyez l'Europe, parcourez du regard ce qui reste des nations catholiques, puis contemplez l'Église prisonnière dans son chef au Vatican. Les nations catholiques ne gardent plus l'Eglise, la France la dernière a déserté le séculaire honneur de la protéger; pour prix de sa retraite elle s'est vue accablée de désastres inouïs, et, voulût-elle, prise de repentir et émue de compassion, réparer ses fautes et voler au secours de son Père et de son Roi, son épée brisée ne la sert plus, son sang versé l'épuise,et l'étreinte d'un vainqueur l'enchaîne dans une ignominieuse inertie. L'Espagne se débat dans une lutte intestine ; l'Autriche est sourde aux gémissements dv

1 Lacordaire.

Christ ; les nations protestantes jettent sur les périls de Rome un regard insouciant, sinon joyeux et fier ; l'Allemagne a juré d'anéantir l'Église et de redonner au monde les Césars disparus. Dieu livre à l'Allemagne persécutrice toutes les forces, il lui abandonne tous les triomphes et lui permet tous les excès : Dieu laisse faire, Dieu sommeille, et la tempête croissant toujours est près d'atteindre ses dernières fureurs.

Que fait cependant l'Église ? L'Église fait trois choses : elle croit, elle prie, elle travaille. L'Église sait qu'elle porte en soi un Dieu ; elle sait que Jésus-Christ est dans la barque ; elle admire son inaction, elle adore dans l'angoisse son mystérieux sommeil, mais elle place en Lui seul son espérance, et, abandonnée de tous, elle déclare n'avoir besoin que de Lui. Mais si elle croit, elle prie aussi : elle aborde son Dieu, elle hâte le réveil de Jésus par les clameurs de sa détresse, elle lui demande avec une confiance naïve compte de son inexplicable silence : Maître, n'aves-vous pas souci de ce que nous périssons? Elle le supplie, elle presse, elle rassemble ses prêtres, elle réunit ses fidèles, de tous les points du monde un cri s'élève, une prière universelle se fait jour : Seigneur, sauvez-nous, nous allons -périr ! Et à la prière se joint l'action. Les Apôtres ne restent pas spectateurs immobiles du danger qui les assaille, ils luttent, ils courent à Jésus, accesserunt discipuli, ils s'efforcent de le réveiller et, dans son réveil, d'obtenir enfin leur délivrance et leur salut. Telle est l'Église, telle elle nous apparaît à l'heure présente, dans la vaste tempête que nous traversons, où l'impiété voit notre désastre suprême, et nous notre suprême triomphe. Jamais les catholiques n'ont plus travaillé, plus multiplié les œuvres, plus organisé de résistances, plus osé d'entre-

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prises, plus renversé d'obstacles. On nous dirait morts^ el nous voici pleins de vie! Nous travaillons, nous espérons, nous prions. La tempête a cassé le mât, déchiré les voiles et brisé le gouvernail ; les flots oppresseurs nous recouvrent, ita ut impleretur navis, mais nous abordons notre Dieu; notre Dieu se réveille, se lève, dit un mot, envoie un ordre, tout change dans le monde, tout prend une marche nouvelle, les vainqueurs perdent leur puissance, leurs projets s'évanouissent, leurs plans échouent, leurs empires s'écroulent, l'Église est délivrée ! « Et Jésus dit : que craignez-vous, hommes de peu de foi ? Et se levant alors, il menaça le vent et dit à la mer ; silence, tais-toi 1 et le vent cessa, et il se iit un grand calme. »

Pour qui a étudié l'histore des dix-huit siècles du Christianisme, cette divine scène s'est représentée à lui bien des fois dans sa vérité saisissante. Au moment de la plus grande détresse de l'Église, quand tout semble perdu pour elle, et que ses ennemis se tiennent assurés de l'avoir vaincue et de l'anéantir, un coup violent retentit, un écroulement d'empire jonche le monde de ruines ; ou, moins que cela, un persécuteur disparaît prématurément, moins encore, un je ne sais quoi déconcerte la politique humaine, fait prendre aux événements un nouveau cours, réduit à néant les attaques les plus violentes et les trames les mieux ourdies, écarte la persécution, apaise ses furies homicides, délivre FÉglise,et lui fait rencontrer le triomphe où tous prédisaient son infaillible ruine. Ce que le monde n'a pas vu, ce qu'aperçoivent seuls les yeux croyants: « Jésus s'est levé, il a menacé le souffle de la tempête, et il a dit à la mer : tais-toi I »

II. — Dans un nouveau drame, dans une seconde tempête, Jésus-Christ renouvela sa formidable leçon. Cette seconde tempête, dont les trois Évangélistes saint Matthieu, saint Marc et saint Jean ' nous font également le récit, semble au premier coup d'œil assez semblable à la première et fournir peu matière à de nouveaux enseignements. Néanmoins des différences notables s'y montrent; la leçon renferme de nouveaux côtés, et l'enseignement se fait jour dans de nouvelles perspectives. Et d'abord l'épreuve est plus forte et plus longue. C:est au sein d'une nuit obscure que la barque est assaillie par la tempête, et les ténèbres ajoutent leur horreur et leur péril aux menaces des flots et à la furie des vents. Jésus n'est plus même endormi, il a disparu, il n'est plus dans la barque, les Apôtres ont perdu sa trace et semblent laissés à leur propre faiblesse et aux victorieuses fureurs de leur ennemi. L'épreuve est plus longue. La première tempête n'a déployé que de passagères violences, celle-ci se déchaîne durant une longue et mortelle nuit. Circonstance effrayante ! La détresse des Apôtres est telle, l'espérance du salut si éteinte, l'idée du secours si perdue, que Jésus apparaissant met 3e comble à leur épouvante, et que le moment de leur délivrance les trouve incrédules à leur propre salut. Enfin Jésus-Christ, chef, soutien, défenseur de l'Église, se montre dans une nouvelle attitude et une nouvelle conduite : durant la tempête où la barque court mille dangers, Jésus-Christ est sur la montagne et il prie. L'image est saisissante : durant la longue et séculaire tempête que traverse l'Eglise, Jésus est fixé dans les

» Mallh., xiv; Marc, vi; Joan., v. — Per naviculam significatur Eoclesia : per mare mundus (0. Thoiu. Comment, in Mntlh.)

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hauteurs du triomphe, il est aux Cieux où il intercède, vivens ad interpellandum, et d'où il fait descendre de perpétuels et invincibles secours sur son Eglise assaillie. Mais entrons au cœur du drame : son expose complet nous révélera mieux toutes ces divines harmonies. Quatre dangers à la fois enveloppent les Apôtres et semblent leur fermer l'espérance du salut. Une nuit profonde pèse sur l'Océan '. Si la tempête est déjà formidable quand le jour montre la route et éclaire recueil, que ssra-ce quand la nuit ajoute ses ombres aux périls des flots? La direction est impossible, les écueiis sont voilés, le flot fait des blessures que le matelot ne peut plus même apercevoir. Terrible épreuve pour l'Église ! Elle suit sa course et traverse ses tempêtes sous une nuit obscure : elle ne jouit pas encore « de la claire vision, » elle marche « sous les ombres de la foi, » ses ennemis sont « les princes de ce monde, les rois de ces ténèbres ; » ils l'assaillent de leurs phalanges invisibles ; — ils la meurtrissent de leurs traits « qui volent dans l'ombre, » ils lui tendent des embûches que son œil n'aperçoit pas, et lui suscitent des dangers dont elle ne voit pas la trame mystérieuse. Ah ! que Pie IX a souffert et souffre encore de ces machinations ténébreuses, et dans quelle impénétrable nuit ses ennemis n'ont cessé d'envelopper leurs homicides projets ! Second danger : la barque est en haute mer, loin du port, loin des secours; la voilà seule et abandonnée, sans que nul n'yprenne garde, aux furcursd'un implacable adversaire. N'est-ce pas la sainte Eglise telle qu'elle apparaît à nos yeux ? Qui des puissants songe à son agonie doulou-

1 Describitur pericnlum ex tempore, quia nox erat, et ia uocle majus esl pcriculum maris.

reuse? Qui n'est endormi aux abords de Gethsémani où elle défaut? Qui la secourt au sein de la tempête qui lui livre de si furieux assauts, navicula in medio mari jactabatur fluctibusl L'Evangile relève dans une troisième circonstance un nouveau danger qui assaille la barque: erat enim ventus contrarias, « le vent était contraire. » Nous touchons du doigt la cause secrète de toutes les persécutions que le monde suscite à l'Église: l'Église suit une marche opposée aux souffles de ce monde ; elle contredit le monde, elle s'attaque à toutes ses perversités ; elle combat tous ses vices ; elle oppose son infranchissable non licet à toutes ses prétentions iniques. La raison réclame l'indépendance absolue, l'Église, au nom de Dieu, lui impose le joug noble et divin mais lourd à l'orgueil et insupportable à la révolte, d'une révélation et d'un symbole. Le cœur brise toute entrave et se précipite à des débordements effrénés ; chaque passion, comme la foule du prétoire., hurle dans les basses régions de l'être humain : toile ! toile ! non volumus hune regnare super nos ! César ne veut pas d'une Église qui lui dispute les âmes et gêne ses tyrannies ; les hommes d'État ne peuvent souffrir une puissance supérieure qui ne s'incline pas devant eux, ne se prête pas au jeu de leur politique, ne sert pas aveuglément leurs combinaisons, et se déclare libre de par Dieu au milieu des oppressions de l'homme. Telle est la cause, d'ordinaire inavouée, mais néanmoins la seule réelle, des oppressions qui pèsent sur l'Église catholique. Vit-on jamais le czar persécuter l'Église schismatique russe ? le gouvernement anglais persécuter l'Église établie, ou même les sectes dissidentes? Ces églises de fabrique humaine, nées de la volonté du pouvoir et maintenues sous sa main, suivent une marche

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tout opposée à celle de l'Eglise catholique. Celle-ci se dirige au ciel, les autres cheminent sur la terre, « elles sont du monde, » et « le monde ne hait pas ce qui est à lui. » Pour ces églises terrestres et fausses le vent n'en jamais contraire, à l'Église catholique toute seule la persécution. Une quatrième détresse vient à l'Église de la longueur même de la tempête. Les Apôtres tiennent la mer toute la nuit, et ce n'est que vers l'aube que Jésus les délivre. Toute la nuit ! Telle sera la durée des fatigues et des dangers de l'Église ; elle luttera sur un océan tourmenté, à travers des flots en furie, sous un vent contraire, jusqu'à ce que commence à blanchir l'aube de l'éternité. Et pourquoi les longs retards de cette mortelle nuit? Pourquoi Jésus-Christ diffère-t-il si longuement la gloire de son second avènement? Pour trois motifs, répond saint Thomas { : pour enflammer les désirs et les aspirations de l'humanité chrétienne ; pour exercer dans la lutte les forces de son Église ; enfin pour la purifier dans la souffrance, pour retenir dans l'humilité cette Reine, qu'exalteraient et pourraient rendre présomptueuse de trop continuels triomphes et une trop longue paix.

« Après qu'ils eurent ramé pendant environ vingtcinq ou trente stades, vers la quatrième veille de la nuit, ils voient Jésus marchant sur la mer s'approcher de la barque. » A la fin de chaque tempête et à l'aube de chaque délivrance, l'Église voit Jésus marcher sur les

i Tota nocte fuerant in mari. Quare? Tantum tardavit (Jésus) ut magis desideraretur item ut discerent quod si statim non haberent auxilium, quod non désistèrent quoniam oportet semper orare. (D. Thom., Comment. inMatth.;— Confér. Comment. in Joan.)

flots frémissants et domptés Magnifique marche du Christ triomphateur ! Sur ces vastes agitations du monde, sur ces grands empires qui persécutent, sur ces efTroyablcs déploiements dû puissance qui ont tout renversé et menacent de tout détruire, l'heure venue, le Christ marche... il marche sans résistance, tout lui cède, s'aplanit et s'apaise. La fortune d'un Napoléon a ébranlé la terre ; l'Eglise est captive à Savone et à Fontainebleau ; le persécuteur ivre de gloire et foulant du pied les ruines d'un monde, pousse le cri qu'a traduit le poëte :

L'avenir! l'avenir! l'avenir est à moi!

Mais le Christ marche sur cette gigantesque fortune; il foule l'immense empire ; le flot recule ; la tempête sj brise, la barque de Pierre est délivrée, et Jésus dit aux siens : « Ayez confiance, c'est moi, ne craignez rien. »

Un détail dans la délivrance a paru mystérieux à \t tradition, c'est l'épouvante des Apôtres aux approche? de Jésus. « Eux, quand ils le virent marchant sur lr. mer, crurent que c'était un fantôme, et troublés ils disaient: c'est un fantôme, et, de frayeur, ils jetèrent un cri. » Une dernière tempête, plus violente que toutes les autres, est réservée à l'Église à la fin des temps. Or le trait le plus formidable de cette suprême épreuve est ainsi annoncé par le Sauveur : « il s'élèvera de faux christs et de faux prophètes ;» les prestiges diaboliques feront surgir une tentation effroyable au sujet de Jésus Christ; des voix s'élèveront de toutes parts qui crieront- «< le Christ est ici : il est là ; » les saints eux-mêmes, au milieu de cette nuit affreuse, au sein de ces fascinations et de ces erreurs, trembleront d'être abusés ! Mais cette

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angoisse n'aura qu'un temps ; aux divines lueurs du jour éternel qui se lève, les élus reconnaîtront le Christ, et sa voix achèvera de dissiper toute hésitation et de chasser toute crainte : Ego siav, « c'est moi ! »

Une dernière circonstance regarde la papauté. La papauté oiïre au monde depuis dix-huit s;ècles un spectacle toujours le môme et toujours merveilleux : la force dans la faiblesse, le triomphe dans la défaite, la vie dans la mort, tout le néant de l'homme dans tout l'infini de Dieu. Voici l'homme dans le pape : il est engagé au milieu des flots, le vent souffle avec violence, le flot cède sous ses pieds et msnace de l'engloutir : « Pierre marchait sur l'eau pour venir à Jésus, mais voyant I: violence du vent, il eut peur, et, comme il commençait à enfoncer, il cria, disant : Seigneur, sauvez-moi ! Et aussitôt Jésus étendant la main, le saisit. » Telle est la papauté depuis les dix-huit siècles de son existence. Peut-être que, marchant sur des flots si furieux, et battu du vent avec tant de violence, le pape tremblera ; peut-être il faiblira ; Pie VII peut-être inclinera un instant son front brisé par l'angoisse, mais jamais pape ne faillira; jamais de chute, jamais de ruine dans cet indéfectible siège ; toujours Jésus vient au moment suprême, toujours il étend la main, toujours il saisit son Vicaire et le rend fort de toute la divine force qui esta lui. Le rationalisme ne veut pas d'un homme infaillible? Un homme sans doute. Mais saisi, étreint, soutenu inspiré par le Christ, le pape n'est plus un homme, i est la voix, l'organe, la vérité même de Dieu. Le Dieu qui l'empêche d'enseigner l'erreur est le même Dieu qui l'empêche de subir la défaite la ruine et la mort.

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