PATER NOSTER
Jésus-Christ clans sa divine prière ne nous fait pas dire « mon Père, » mais bien : « notre Père : » C'est ici la prière commune, la prière de la famille entière, celle qui sort des lèvres et du cœur de tous les enfants de Dieu réunis : Notre Père qui êtes aux deux. Il est .bon sans doute, « dans le secret, » dans l'intime du cœur, avec le sentiment profond de ses misères ou de ses détresses personnelles, ou pressé par l'aiguillon du saint amour, de pousser vers son Dieu des plaintes amoureuses et des soupirs enflammés : il est bon de lui dire comme cet Apôtre abattu sous la foi et l'amour : Mon Seigneur et mon Dieu] ou encore comme le saint Psalmisle : « vous êtes mon Dieu! » Car vous êtes « la portion de mon héritage, » toute mon espérance, tout mon
bien : « Dieu, mon Dieu ! C'est donc vers vous que je veille dès l'aurore ; c'est de vous que mon âme a soif, et pour vous que ma chair elle-même éprouve tant et de si vifs tressaillements. » Toutes ces prières sont douces et saintes, mais elles ne sont pas la publique et commune prière de toute la famille des enfants de Dieu. Ici nous nous regardons dans nos frères; leurs besoins sont les nôtres; nous nous occupons d'eux tous aussi bien que de nous-mêmes ; en un seul mot, dans celte seule formule : Notre Père, nous pratiquons excellemment l'amour du prochain, nous remplissons avecune perfection éminente le commandement qui nous fait « aimer notre prochain comme nous-mêmes. » « Dieu, dit saint Thomas ', doit dans la prière être invoqué par ces mots: Notre Père et non pas : mon Père. Entre tous les devoirs d'un enfant de Dieu, l'imitation de sa charité tient le premier rang, puisque, comme le dit saint Paul dans son épitre aux Ephésiens, nous devons être « les imitateurs de Dieu, comme des fils très-chers, et marcher dans le chemin de la dilection. » Or la charité de Dieu n'est pas restreinte : elle se répand sur toutes les créa* turcs également. Dieu aime « tous les êtres, » comme il est dit dans la Sagesse; mais sa charité se verse plus
i Diccns u Paler nosler aflcclum ordinalur ad proximum : quia si uiuis Paler omnium nuu débet contemuere quis proximum ralioue gencris. (D. Thom. Comment. inMalth., cap. vi.) — Ex hoc ostenditur quocl duo debemus proximis. Primo amorem quia fratres noslri surit; nam ouincs ho.r.ines sunt filii Dci, I Joan. iv : « Qui non diligit patrem suum quem videt, Deum quern non videt, quomodo potost diligere? » Secundo reverentianr quia filii Dei sunt, Malach. u : « Nonne unus est pater omnium nostrum?» ftom.xm « Honore invicem ^raevenicnles.» (D.Tiiom. Opuscul. V.)
abondante et plus pleine sur les hommes : « il aime les peuples,» suivant le mot du Deutcronome. Ainsi, comme le conclut saint Cyprien, notre prière est une prière publique et universelle : quand nous prions, ce n'est pas pour nous seuls que nous prions, c'est pour le peuple chrétien tout entier, puisqu'à nous tous nous ne faisons qu'un seul peuple et une famille unique. 1 »
I. — Ce seul mot notre Père nous fait pénétrer d'un seul coup dans ce que la Rédemption a de plus divin et le Christianisme de plus profond et de plus intime. Quand le Verbe Incarné aborde notre terre pour y fonder le royaume des âmes, il trouve le monde dans la plus affreuse confusion : rien n'y est plus lié, rien n'y lient debout : « il n'y reste pas pierre sur pierre. » L'humanité est « loin» de Dieu : violemment séparée de son Père par le péché ; séparée d'elle-même par les haines, les animosités, les divisions intestines. L'homme qui n'aime pas son Dieu, aime moins encore ses semblables: « Dieu n'est plus devant son regard : » L'homme n'est plus dans son cœur. Devenu, comme le prodigue, <loin» de son Père « qui est dans les cieux, » il s'est éloigné de ses frères et ne les aborde plus que pour les haïr. Jésus- Christ, « notre Paix, » est venu pour tout réunir. Nous ayant réconciliés avec son Père par l'effet de sa jdivine Ilédemption, il nous réconcilie entre nous par la douce et puissante influence de la charité fraternelle. Et ainsi le terme dernier de la Rédemption, comme l'esprit de tout le christianisme, est l'union, la paix, l'amour qui nous rassemble en une seule famille de frères dans les
1 D. Tho:n, Optisrlll. I, p. II. cap. v.
bras et sur le cœur d'un Père commun, vers lequel nous crions tous d'une même voix et d'un seul cœur : Noire Père ! Notre Père ! Ce mot rappelle ainsi l'œuvre entière de Dieu. Que n'a pas fait Dieu, que ne fait-il pas encore pour conserver ses enfants dans l'union et la paix d'un paternel amour? C'est à ce but suprême que se rapporte toute l'économie des œuvres divines, tant dans l'ordre naturel que dans l'ordre surnaturel. C'est à cette fin que Dieu mit au cœur de l'homme ces vertus sociables qui lui font par instinct rechercher la société de ses semblables ; c'est pour défendre contre les caprices de nos humeurs, les calculs de notre égoïsme, la perversité de nos âmes, l'union fraternelle et la cohésion ferme et puissante du corps entier, qu'il nous rend tous tributaires les uns des autres, diversifie les aptitudes, varie les conditions et les fortunes, ne donne à chacun que des moyens incomplets et des ressources amoindries qui ne trouvent que dans la réciprocité des services la plénitude et l'achèvement nécessaires. Dans l'ordre surnaturel, cette union qui nous rassemble tous en une seule famille, « en un seul corps, » selon le mot énergique de l'Apôtre, apparaît plus manifestement encore. « Un seul corps, un seul esprit, comme vous n'êtes tous appelés qu'aune même espérance: un seul Seigneur,une seule foi un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, au-dessus de tous, en tous'. » Quels liens ! quelle unité! quelle famille ! « Un seul Dieu et Père de tous. » Homme insensible, homme ingrat, pourquoi hais-tu ton semblable? Ce semblable est ton frère, puisqu'il a comme toi pour Père « Celui qui est le Père de tous. » Et comme nous n'avons tous qu'un seul Père, aussi n'avons-nous tous
1 Euhcs.
qu'une même demeure et une même table. La Providence nous dresse une même table pour la vie du corps : la grâce nous en dresse à tous également une autre, pour nos âmes, infiniment plus précieuse, couverte « du Pain supersubstantiel, » « du Pain descendu du Ciel, » « du Pain de vie, » dont nous entretenons la vie vérita* ble, la vie divine, la vie éternelle. « A nous tous, nou« ne faisons qu'un seul pain, qu'un seul corps, nous tou3 qui participons à un même pain f. > Dieu a pénétré plus avant encore, s'il est possible, et nous réunit par un lien encore plus (intime : « un seul cœur, une seule âme. » « un seul esprit. » Telle sera notre union, et, pour ainsi parler, l'infusion de nos cœurs, de nos esprits, de nos âmes, les uns dans les autres, qu'ils se réuniront et se fondront dans une même pensée et un même sentiment, a Une même foi. » Parcourez le monde ; transportez-vous dans les contrées les plus glacées du septentrion, ou dans ces brûlantes terres que le soleil dévore de ses rayons; interrogez la grande famille catholique, celle qui de tous les points du globe adresse à Dieu son Père la même invocation : Notre Père qui êtes aux deux... Demandez-lui compte de ses pensées, scrutez ses sentiments: partout«une même foi. » Ces intelligences si diverses, ces cœurs si étrangers,ces bouches si distantes, se réunissent dans une même idée, dans une même volonté, dans une même croyance : « Une même foi : » tous aussi n'ontqu'un seul but. Cett eimmense troupe de voyageurs, partis des extrémités de la terre, traversant les siècles, cheminant sans se voir, sans se connaître, se dirigent vers un terme unique : « une seule espérance. » Tous vont à leur Père : tous disent : vado ad Patrem : tous
1 I Corinlh. x.
disent encore : adveniat regnum tuum ! Et nommant Dieu leur* Père, » ils n'ont tous qu'une ambition généreuse: «plutôt sortir du corps afin d'être présents devant le Seigneur. * D'autres liens encore tiennent unies toutes ces âmes : « un seul baptême. » Dieu nous marque tous des mêmes signes, nous distribue à tous la même grâce, nous fait vivre tous de la même divine vie. Jésus- Christ est la tête qui vivifie le corps entier : « il a été donné pour tête à l'Eglise.» «Jésus-Christ est la tête qui fait que le corps entier, uni et lié dans toutes les parties, grâce aux jointures qui se prêtent un mutuel secours, reçoit, par le fonctionnement de chaque membre dans une mesure proportionnée, la croissance qui le fait se développer et grandir dans la charité. » Arrière donc tout esprit d'égoïsme, tout esprit de contention et de dispute ; arrière toute orgueilleuse prétention à s'élever au-dessus des autres, à les traiter avec mépris, à s'en séparer par vanité et par superbe. « Nous sommes le corps du Christ : » « Qu'il n'y ait pas de schisme dans le corps! » « Ayons donc un grand soin de garder l'unité de l'esprit dans le lien de la paix ; » « Aimons-nous les uns les autres dans un amour de fraternité ; » « que la charité de fraternité demeure en nous ; » « ayons le même esprit, les mêmes sentiments; » -parlons tous Ifc même langage, » « que dans une même âme et d'une seule bouche nous chantions les louanges du Seigneur, « nous disions sans cesse, sans fin « : Notre Père, Notre Père. »
II. — Ces mots : « Notre Père, » nous élèvent à une plus haute doctrine encore, et nous font une plus vaste et plus profonde révélation. Nous ne prions pas seule-
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ment en union avec nos frères vivant actuellement sur la terre, nous nous souvenons aussi d'autres frères que nous possédons en d'autres parties du royaume de notre Père commun. Ces mots « Notre Père » résument un des plus beaux et des plus grands dogmes catholiques, et que la théologie désigne sous le nom de communion des saints. La famille entière, l'Eglise dans sa plénitude, se compose à la fois des fidèles encore en pèlerinage, voyageurs sur la terre, et en marche vers les cieux, des saints, qui, la lutte achevée et Je triomphe pour jamais acquis, régnent éternellement dans les cieux, et goûtent les joies inénarrables du « royaume de Dieu; » puis enfin des âmes justes, qui, en un lieu connu de Dieu, achèvent de satisfaire à la justice etaspirent ardemment au jour « de l'adoption des enfants de Dieu. »
La maison paternelle a ainsi trois demeures : les fils du « Père de famille » sont appliqués à trois œuvres différentes, et momentanément divisés en trois différents lieux. Mais tous élèvent vers leur Père la même voix, l'invoquent de la même filiale prière, tous disent également : Notre Père. Les saints qui voient dans sa gloire et sa beauté infinie ce bien-aimé Père, disent Notre Père, dans les transports d'un amour à jamais et infiniment satisfait. Nous le disons, nous autres, « pauvres exilés, enfants d'Eve, » dans les désirs et dans l'attente ; nous ajoutons .* que votre règne nous arrive ; que votre volonté soit faite, sur la terre comme elle l'est dans les cieux. Nos rères qui souffrent et qui ont aussi Dieu pour Père, lui disent : Notre Père, en songeant qu'ils ont au ciel et sur la terre des frères qui intercèdent pour leur délivrance, et s'efforcent de leur ouvrir l'entrée des cieux.
318 CHATITRE TREIZIÈME
111. — Enfin par cette parole : Notre Père, formule de la prière publique et expression d'une commune et universelle supplication, Jésus-Christ apprend à son Eglise à prier sans cesse pour tous les hommes, et à envelopper pour ainsi parler la création entière dans une même prière. Itemdocuit pro tolo populo or arc !. Avec quelle sollicitude l'Église veille à cette recommandation du divin Maître ! Avec quelle maternelle tendresse elle offre à Dieu ses supplications pour tous ses enfants ! Avec quel magnanime désintéressement elle comprend dans ses prières, ceux-là mêmes qui sont restés hors de son sein ou s'en sont volontairement séparés. «Avant toutes choses, je vous en supplie, qu'il se fasse des supplicacations, des prières, des demandes, qu'il se rende des actions de grâces pour tous les hommes, pour les rois, e* tous ceux qui occupent les hautes charges 2. » * Prêtons l'oreille à cette universelle prière, savourons en les charmes, scrutons-en la divine sublimité : rien autant que les accents de cette charité catholique, ne nous fera comprendre ce Notre Père que Jésus-Christ nous met sur les lèvres, et dont il veut que nous pénétrions nos cœurs. Quand l'Eglise a réuni dans son temple ses pontifes et ses prêtres, elle les divise en deux chœurs, et alterne, dans le plus divin dialogue, la prière pour tous : « Seigneur, tournez-vous vers nous;jusques à quand serons-nous délaissés ? — Et montrez-vous miséricordieux à vos serviteurs. — Que votre miséricorde, Seigneur, soit sur nous. — Selon qu'en vous nous avons espéré.— Que vos prêtres revêtent la justice. — Que vos saints entrent dans les transports. — Seigneur, sauvez le roi. — Exaucez- nous au jour où nous vous
1 D. Thom. Comment, in Mallh., cap. vi.— ? I Timoth h.
aurons invoqué. — Sauvez votre peuple, ô Seigneur, et daignez bénir votre héritage. — Conduisez vos fils, élevez-les jusqu'auxhauteurs de l'éternité. — Souvenezvous de la famille entière. — Cette famille qui est à vous dès le commencement. — Que la paix s'établisse dans ce royaume. — Que ces forteresses soient amplement munies.— Nous vous implorons pour les fidèles défunts : — Donnez-leur le repos éternel, ô Seigneur ; que l'indéfectible lumière leur luise. — Qu'ils reposent dans la paix! — Prions pour nos frères absents : — Seigneur, sauvez vos serviteurs qui espèrent en vous. — Prions pour les affligés et les captifs : — Dieu d'Israël, délivrezles de toutes leurs infortunes : — Seigneur, envoyez-leur du secours du haut des cieux : — Du haut de Sion protégez-les !
O religion divine! O fraternité merveilleuse! O famille catholique à jamais bénie 1