‹ Jésus-ChristChapitre 26 sur 63 · ADVENIAT REGNUM TUUM · texte numérisé non relu

ADVENIAT REGNUM TUUM

Quel est ce règne de Dieu après lequel l'àme chrétienne soupire ? L'àme en exprimant ce désir et en formulant cette demande, porte deux regards, l'un sur Dieu, l'autre sur elle-même: l'un est le regard du pur

amour, de cet amour entièrement désintéressé et de pure et absolue bienveillance, où le calcul n'entre pas, d'où l'amour de soi est banni, et qui n'a en vue que le bien de l'objet aimé ; l'autre est le regard que forcément nous replions sur nous-mêmes, pour chercher le bonheur dont nous ne pouvons jamais dépouiller l'ardent et invincible désir. Le Psalmiste jette sur Dieu le regard du pur amour quand il dit : « Apprenez - moi à faire votre volonté parce que vous êtes mon Dieu. » Il jette sur lui-même le regard du propre amour mêlé à l'amour de Dieu, quand il dit en un autre lieu:* J'ai incliné mon cœur à l'observance de vos lois à jamais, à cause de la récompense. »

Ainsi faisons-nous dans cette demande du Pater : Adveniat regnum tuum, « que votre règne nous arrive. » Avant tout nous songeons à Dieu : nous désirons, nous demandons que son règne s'établisse dans les intelligences et dans les cœurs, que son commandement soit respecté, son empire partout reconnu. Puis, par cette invincible pente qui nous entraîne au bonheur, enhardis par les premières et tout extraordinaires paroles que Dieu luimême nous a mises à la bouche : « Notre Père, » « qui êtes aux cieux, » nous osons réclamer notre part du règne de Dieu, nous poussons la magnanime audace jusqu'à demander d'entrer en association de cette gloire, de partager ce trône, et d'être ornés éternellement des splendeurs de cette pourpre royale du Très-Haut : Si filii et hœredes l.

1 Post desiderium et petilionem Divinae gloriae, consequens est ut homo appetat et requirat particeps divinae gloriae fieri. Circa quam oportet primo considerare quod regnum Dei convenienter desideretur. Secundo vero quod ad id adipiscendum homo possit

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T. — Que voire règne arrive. Mais quoi ! Est-ce que Dieu ne règne pas ? N'cst-il pas le roi des rois et le Dominateur des dominateurs ? Est - ce que « ses volontés ne sont pas accomplies d'une manière et dans une perfection exquises ? » Est-ce que « son nom n'est pas terrible aux rois delà terre? » Est-ce que « toutes les nations ne sont pas devant lui comme si elles n'étaient pas ? N'estce pas de ce règne sans limite, de ce pouvoir sans mesure, dont il est dit : « il donne un ordre et tout est créé? «Dieu n'a-t-il pas un nom < devant lequel tout genou fléchit, au ciel, sur la terre et dans les enfers ? » Qu'avons-nous à souhaiter à ce règne, et pourquoi demander « qu'il arrive, » quand il est si infiniment arrivé? Saint Paul nous dénonce l'énigme et nous fixe le sens précis de cette demande du Pater. Il commence par affirmer du Christ Dominateur et Roi : « Toutes choses ont été mises sous ses pieds : car dans l'acte d'investiture par lequel le Père lui soumettait l'univers, rien n'a été laissé exempt de sa domination. » Puis immédiatement après, jetant un regard sur une partie des domaines de ce Roi universel, il ajoute : mais néanmoins, quant au temps présent, nous ne voyons pas encore que tout lui soit soumis. Au ciel tout obéit à ses ordres, les anges •< se font, pour remplir ses commandements, impétueux comme le souffle des vents, ardents comme la flamme brûlante . » Dans les enfers, ses ennemis ne se remuent que sur sa permission : « les démons croient et tremblent ; » tout fléchit devant sa terrible puissance

pervoniro. Tertio voro quoi aJ illud perlingere non possit propria virtute, sed solo auxilio divinœ gloriœ. Et sic quarto consi- (lorandum est quomodo regnum Dei advenire potest. (D. Tlioui. OpuscuL I, pars II, cap ix.)

LA DIVINE ni:ÈRE 3il

et son invincible domination. Sur la terre, l'aspect est autre : impossible de juger tout d'abord que Jésus- Christ y soit Roi. Que de négations ! Que de révoltes ! Quels cris poussés partout : nous ne voulons pas que Celui-ci règne sur nous ! Et cette clameur impie semble partout victorieuse : vraiment oui ! ils évincent le Christ Roi de partout ! Ils le chassent des intelligences par l'incrédulité, du cœur par les passions ; ils l'éloignent «le la famille ; ils bâtissent sans lui des constitutions, et sans lui fondent des dynasties et des empires. Regardez l'Europe : où le Christ y est-il roi ? Et pourtant la grande parole reste vraie toujours : Christus vincit , Christus rer/nat, Christus imperat ! Ce qui trompe le regard superficiel, c'est l'étonnante liberté laissée par Dieu à ses ennemis dans son propre empire. Or c'est précisément dans cette liberté et ces apparents triomphes qu'apparaît plus manifestement l'invincible règne de Jésus- Christ. Jésus Christ les laisse entreprendre, former leurs complots, ourdir ieurs trames, remporter leurs prétendues victoires; puis, le jour marqué, l'heure venue de la manifestation du règne de Dieu, quelqve abîme se creuse qui engloutit d'un coup ces audacieux avec leurs vaines entreprises et leurs complots avortés : « Celui qui habite dans les cieux, se rira d'eux et le Seigneur se moquera d'eux, » dit le Prophète.

Mais ces triomphe-, partiels et ces manifestations particulières du règne ds Dieu ne sauraient satisfaire les exigences d'une gloire infinie : Jésus-Christ doit remporter sur ses ennemis une plus illustre victoire et montrer son règne dans une plus grande splendeur. Ce règne complet, cette domination sans vicissitude ni amoindrissement, ni révolte, est réservée par Dieu pour le moment du second avènement, alors que « Jésus-

Christ se révélera du haut des cieux avec tous ses anges ; que dans une flamme de feu il tirera vengeance de ceux qui n'ont pas reconnu Dieu, qui n'ont pas ohéi à l'Évangile de Notre Seigneur Jésus-Christ ; alors qu'à l'aspect de sa gloire, ses ennemis subiront dans la perdition des châtiments éternels, et que lui-même viendra pour être glorifié dans ses saints, et apparaître admirable dans les élus qui auront cru à sa parole. » A cette heure le règne de Dieu sera complet. Ses enfants que tyrannisaient les méchants sont magnifiquement délivrés, les pécheurs sont précipités dans la plus épouvantable catastrophe, le péché est pour jamais détruit, « la mort est dévorée par la vie,» Jésus-Christ ramène triomphalement ses élus, il foule d'un pied victorieux « ses ennemis réduits à lui servir de marchepied, » il entre dans sa gloire pour jamais, et règne dans « les splendeurs des saints. »

Voilà le règne dont nous demandons la venue. Voilà le triomphe de notre Dieu, que notre cœur désire et que notre amour lui souhaite : Que votre règne arrive! « Alors ce sera la fin, quand il aura livré le règne à Dieu son Père, quand il aura fait cesser toute principauté et toute puissance, et toute force. Il faut qu'il règne jusqu'à ce qu'il réduise ses ennemis à lui servir de marchepied. La dernière ennemie, la mort, sera détruite. Dieu a tout mis sous ses pieds. Quand nous disons que tout est soumis au Christ, assurément nous exceptons celui qui lui a tout soumis. Or, quand tout sera rentré sous la domination du Christ, le Fils lui-même se soumettra a Celui qui lui a soumis toutes choses, afin que Dieu soit tout en tous. » C'est le règne complet, universel, éternel, du Père que nous avons dans les cieux4.

* Deu3 ex se el sua nalura est Dominus omnium : et Chris'.ua

II. — Après avoir rempli envers Dieu son devoir d'amour] filial, l'âme se replie sur elle-même, et ayant dit pour la gloire de son Père qui est aux cieux : Que votre règne arrive, elle le dit pour elle-même, elle désire pour elle-même ce « règne » de Dieu où sont renfermées toutes les grâces du présent et toutes les espérances de l'avenir. Car l'âme désire pour soi deux règnes de Dieu: l'un, par la vertu en ce monde; l'autre, par la récompense de la vertu dans l'éternité; l'un qui la soumet à la loi divine, l'autre qui l'associe à la divine félicité.

1. Que votre règne arrive! Ce cri de l'âme « qui gémit encore jusqu'à cetteheure,et est dans le travail de l'enfantement, attendant le jour de l'adoption des enfants de Dieu, » ce cri répond à toute l'œuvre de Dieu dans la rédemption du monde par Jésus-Christ. L'aurore de cette rédemption se lève-t-elle sur l'humanité exilée,

secundum quod Deus, et etiam secundum quod homo, habet a Dco quod sit Dominus omnium. Dan. vu : « dédit ei poteslatem et honorem et regnum. » Oportet ergo quod sint omnia sibi subjecta. Hoc autem nondum est sed erit in iine. Et ideo pelimus el dicimus : adveniat regnum tuum; et hoc quantum ad tria : scilicetutjusti convertantur ; peccalores puniantur. et mors destruatur. Nam homines dupliciter subjiciunlur Christo, aut voluntarii, aut inviti. Cum enim voluntas Doi sit ita eiïicax, quod oporteat penitus illam impleri, et Deus velit quod omnia subjiciantur Christo : alterum duorum erit necessarium ; ut scilicct aut homo faciat voluntatem Dei subjiciendo sa mandatis ejus, et hoc facient justi ; aut quod Deus faciat de hominibus voluntatem suam puniendo eos, quod facit de peccatoribus et inimicis suis et hoc erit in fine mundi. Et ideo est delectabile petere sanctis quod adveniat regnum Dei, scilicet quod ipsi tolaliter subjician tur ei; sed peccatoribus est horribilo. (D. Tliom. Opuscul. V.)

condamnée, maudite, esclave, morte, « assise à l'ombre de la mort, » et « tuée par ses crimes? » Aussitôt s'ouvrent à la lumière du salut les perspectives d'un royaume. Le premier mot de la prédication évangélique est lemot grandiose de règne, de domination, de trône, de royales splendeurs. « Allez et dites : le royaume de Dieu s'est approché. » L'eau baptismale a-t-elle touché nos fronts? C'est l'onction royale qu'elle nous confère; on ne nous appelle plus que du nom de pontifes et de rois : regale sacerdotium. Quand Dieu nous entr'ouvre les richesses de la grâce sanctifiante qui nous purifie et nous transfigure, ce sont le.? gloires d'un trône qu'il nous fait apparaître à travers le voile de la parabole : « le royaume des deux est semblable à un roi qui fit les noces de son fils.» Jésus-Christ est ce prince fiancé; notre âme est son épouse, « chaste vierge donnée pour épouse au Christ, » dit l'Apôtre. La main divine nous indiquet-elle la route qu'il nous faut suivre, le terme où il nous faut aboutir, la conquête qu'il nous faut entreprendre ? C'est un royaume qui nous est montré, « un royaume immobile, >• dit saint Paul, et non pas la royauté caduque et périssable de ce monde. Aussi l'homme transfigure par la grâce, devenu, d'étranger et d'esclave qu'il était, enfant de Dieu, héritier du trône, citoyen et prince des cieux, le chrétien prend-il des sentiments et des désirs en harmonie avec cette immenseélévation et cette splendide fortune. Rien de haut comme ce cœur, rien de sublime comme ce regard, rien de magnanime comme ces désirs: Sursum corda! C'est la devise du chrétien; « car nous avons; dit l'Apôtre, cette volonté généreuse de plutôt sortir du corps pour nous en aller près de Dieu, » dans ses splendeurs et sur son trône. Le chrétien traverse le monde en indifférent et en étranger:

il n'a que faire des honneurs que les autres se disputent et s'arrachent avec frénésie ; il jette à la fortune un regard glacé, il dit en lui-même : « Hors de vous, ô Dieu, qu'ai-je désiré sur la terre? « Ne tentez pas de l'arrêter : il se hâte; il est pressé du désir« de plus tôt sortir du corps, de ce corps mort, de ce monde périssable, « de ce monde qui n'est pas digne de lui. » Entendez-le vous dire : Vado ad Palrcm, « je vais à mon Père : » J'ai un Père « qui est dans les cieux, » « qui règne au plus haut des cieux : » ne m'arrêtez pas : « je vais à ce Père : » je vais vivre, me réjouir, régner dans la gloire avec lui : vado ad Patrem.

C'est là le magnifique mystère qui recouvre la parole que Dieu nous met sans cesse sur les lèvres : adccnial regnuin luum, « que votre règne nous arrive! » Creusons encore, avec saint Thomas, cette courte, mais inépuisable parole. Sous ce mot de règne sont contenus et résumés tous les biens dont l'homme ne cesse d'avoir les plus véhéments désirs. Que voulons-nous ardemment, persévéramment, violemment? Que réclamonsnous sans cesse et de toute la force de notre cœur ? La liberté : la vérité, la jouissance. Voilà le triple bien dont se compose le patrimoine que nous demandons à « notre Père qui est dans les cieux. » Nous voulons être libres ; ce qui fait le tourment le plus insupportable de notre vie, c'est que, nous sentant au cœur ur; immense désir de liberté et d'affranchissement, nous sommes perpétuellement esclaves ; esclaves de nousmêmes plus encore que des autres ; esclaves de la prospérité comme de l'infortune, du plaisir comme de la douleur. « Vendus que nous sommes au péché, » nos vices nous sont tous des tyrans impitoyables ; la concupiscence nous écrase sous son joug humiliant, la vie est

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pleine pour nous de tyrannies sanglantes, et la mort « par la terreur dont elle nous captive durant tout le cours de notre existence, » nous charge de nos liens les plus pesants et les plus douloureux. Et l'homme, toujours enchaîne et toujours captif , pousse vers la liberté des plaintes amères et des cris déchirants ; du fond de son cachot, il élève cette voix pitoyable ; quis me liberabit, « qui me délivrera ?» Il fait mille efforts pour briser ses chaînes, il bondit en furieux contre les murs impitoyables qui le retiennent, et il ne retire de ses efforts que l'épuisement et le désespoir. Voilà l'homme que le Christ n'a pas affranchi. Mais quand la parole du Christ s'est fait entendre, l'homme est libre : « libre, dit saint Paul, de la liberté dont l'a affranchi le Christ. » Il dompte ses passions, ilsedégage des liens terrestres, il se rit de la douleur, il ne craint pas la mort ; rien ne l'enchaîne, rien ne le captive, il pousse ce cri magnanime, il porte au monde entier ce sublime défi : « qui me séparera de la charité de Jésus» Christ? » Qui m'arrachera au Christ qui est mon libérateur, qui me délivre de toutes mes servitudes, et brise à jamais tous mes liens ? Aussi ardemment qu'il veut être libre, l'homme aspire à la vérité. Cette passion de l'âme humaine s'est peut-être dissimulée à notre inattention; en réalité, c'est de toutes la plus insatiable et la plus impérieuse : l'homme veut le vrai partout, et a partout horreur de ce qui le trompe et l'abuse. Un étonnement douloureux, bientôt suivi d'une indignation profonde, se produit dans son âme, dès qu'il a pu s'apercevoir que l'hypocrite mauvaise foi l'a joué. Hélas! et de qui l'homme n'est-il pas le jouet ? La science est venue à lui, clic vient encore tous les jours, pleine de fallacieuses promesses, couverte de fastueux dehors ;

elle pénètre tout; elle enseigne tout; elle a le dernier mot de tout! L'intelligence la croit, s'attache à elle, écoute avidement ses leçons; la lumière se fait obscure, les solutions promises se tournent en problèmes plus insolubles que les mystères mêmes qu'elles devaient éclaircir, tout est nuit profonde pour ces malheureux qui ne savent plus rien, ni de leur origine, ni de leur fin, ni du présent, ni de l'avenir, ni d'eux-mêmes, ni du monde qui les entoure, ni de la terre, ni du ciel, ni de l'homme, ni de Dieu : Dicenles se esse sapienîes, slulti facli sunt, « se prétendant des sages, ils sont devenus des fous. » L homme, trompé dans les hautes régions de son être par de pernicieuses erreurs, sans horizon, sans guide, sans but, détaché de ses destinées sublimes faute de les connaître et de les vouloir, l'homme comme un roi détrôné et un ange déchu, s'est jeté, avec la frénésie du désespoir, dans les honteuses et dégradantes jouissances de la matière : Desperantes tradiderunl semet'

ipsos impudicitiœ in avaritiam. N'espérant plus rien

du ciel, l'homme fait de la terre sa proie désespérée, et en dévore les biens avec fureur. L'homme demande tour à tour à la volupté, à l'avarice, à la fortune, aux honneurs, un rassasiement impossible ; rien ne remplit l'abîme de sa profonde nature; rien ne remplace 1 infini pour lequel il fut primitivement créé. 0 malaise inexprimable ! 0 indicible torture ! Quand l'homme a cherché dans les faux biens de ce monde la vérité du bonheur, et que les choses terrestres l'ont toutes trompe tour à tour, il jette à ces illusions cruelles une plainte déchirante, et souvent à l'existence même une malédiction et un adieu funeste. Vanilas vanitatum, et omnia vanitas ! 0 notre Père qui êtes aux cieux ; que votre règne nous arrive! Votre règne est vérité. Dans cerèq:nc nous

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possédons la claire vision des choses : nous sommes plongés dans des voluptés sans illusions, ni amertume ni retour. Votre règne, c'est la volupté infinie, « le torrent » inépuisable « de voluptés ; » votre règne, c'est l'honneur infini, c'est le «poids éternel de gloire; » votre règne, c'est la richesse infinie, le repos éternel, l'éternelle béatitude : que voire règne nous arrive !

Ainsi, l'homme veut la jouissance: il la veut infinie il la veut sans mesure, il la veut sans fin. Toute borne qu'on assigne à son bonheur, le désenchante et le désespère ; tout mélange, touic imperfection le dégoûte des choses qu'il aimait d'abord avec le plus d'ardeur; dès que l'infini se retire, le cœur de l'homme sent le vide se trouve dans l'isolement et le mal lise, et pousse le cri qui seul rend avec vérité son angoisse et ses tortures : famé pereo, «je meurs de faim! » Infortuné, pourquoi t'obstiner à demander à la terre ce que la terre te refuse si obstinément? Dis donc avec le prodigue : « Combien de mercenaires ont du pain en abondance dans la maison de mon Père, et moi, ici, je meurs de faim. » Dis cela ; dis encore à ton Père : « Que votr, rè^ne nous arrive ! « puis, laisse là les glands des pourceaux, lève-toi du fumier où tu péris de misère, et mets-toi en marche pour la Patrie de tous les biens '.

>Cum petimus : adeeniat regnum iuum, oraraus ut simus participes rcgui cœleslis et gloriœ paridisi. Quod quidem regnum est valde deleetabile propter tria. Priaio propter summam justi- .iam quoo est in eo. Hic enim mali raixti sunt bonis ; sed ibi nullus malus erit,et nullus pcccalor. Item propter porfeclissimam libcrtotcm. Hic enim non est libellas, quanquam omnes naturaliter desiderant cam-, sed ibi erit omnimoda liberlas contra omnem scrvilulcm. Rom. vin: « ipsa creatura liberabitur acorruplloac. » Et non solum crunt hoav.nes ibi liberi, sed crunt

Quelle joie au chrétien d'avoir une patrie, d'attendre un règne, d'espérer, contre les déceptions et les calamités présentes, un refuge éternel ! Elle est douce toujours l'espérance : toujours délicieuse l'attente assurée du bonheur; et même alors que Dieu nous ménage icibas des jours tranquilles, qu'il nous accorde une patrie glorieuse et prospère, nous ne devons néanmoins jamais cesser d'élever nos regards et nos désirs vers « la cité permanente, » « la demeure éternelle bâtie, non par la main de l'homme, mais par Dieu dans le ciel ; » jamais nos cœurs ne doivent être vides de l'espérance de l'éternité, ni nos lèvres muettes et sans l'aspiration que Dieu môme y place : que votre règne arrive. Mais qu elle est plus douce encore cette parole aux jours où la patrie de la terre nous fait défaut ; quand notre regard désolé voit l'impiété et les vices l'envahir tout entière, quand la décadence l'a frappée à mort, quand la ruine la menace, et que, séparée de Dieu, elle vit sans force, sans gloire, sans sécurité. Oh! qu'heureux alors, celui qui, « citoyen des cieux, » peut dire dans la joie d'une infaillible espérance : que voire règne arrive, que le jour qui m'introduira dans les immobiles splendeurs de mon royaume céleste vienne et me délivre des angoisses, des caducités, des détresses de ma patrie provisoire, ou plutôt de mon triste et déplaisant exil !

C'est là toute la force du chrétien. 0 persécuteurs,

reges. Apoc. v : « feclsti nos Deo nostroregnum. » Oranes régna*bunt quia omnium voluntas fiet, et Dominus erit corona omnium. Item, propler mirabilem affluentiam : Isa. lxiv : « Oculus non vidit, Deus, absque te, quao praeparasti exspectantibus te. » Psalm. Cil : « qui replet in bouis desidurlum luum. • (D. Thom. Qpuscul. V.)

venez à lui : assaillez-le de vos brutales et iniques agressions ! organisez vos savantes persécutions ou vos sauvages Communes, jetez-le dans vos prisons, ou traînez-le à vos échafauds ; il a au cœur une parole plus forte que votre puissance, plus victorieuse que vos impies et cruels triomphes ; il dit dans le secret de son âme : que votre règne arrive! Il se sait fils de Dieu et héritier d'un trône, il sait que le coup qui brise son existence mortelle lui ouvre les splendeurs d'une immortelle existence; il reprend son âme, s'en va chez « son Père qui est dans les cieux, » et se rit de vous. « La mort est l'arme dernière du juste contre la tyrannie. A ceux qui veulent le contraindre au mal par un usage sacrilège de la puissance, il oppose cela même qui est l'effort suprême de la puissance, et en tire sa gloire avec son salut. « Mourons dans notre simplicité, » disaient les Machabécs, et ce cri sacré, n'eût-il pas sauvé leur patrie, eût toujours sauvé Jeur conscience, leur honneur et leur liberté. Car c'est la vertu demeurant maîtresse qui fait la liberté, et la vertu demeure maîtresse, quand le juste peut dire à ses bourreaux : Tuez-moi, si vous le voulez, je prendrai mon âme et j'en m'en irai, je ne vous verrai plus, je ne vous entendrai plus ; je ne vous retrouverai qu'en Dieu pour vous plaindre, vous pardonner et vous aimer1. »

1 Lacordaire. — Nota quod homo Inveniet omnia in solo Deo excellentius et perfectius omni eo quod in mundo quaeritur. Si delectationem quœris : summam invenies in Deo. Joan. « "Videbilis et gaudebit cor veslrum, etc. » Si durationem.est aeternius : i justi autem in vitam œlernam. » Si divitias, ibi omaem sufli- Cienliam invenies propter quam sunt divitias, et sic de aliis. Augustinus : « Quidquid est quod sancte possit desiderarc anima tua, totum ci IL ibi Dcus. » (D. Thoui. Opuscul. V.) — Conura

Voilà où nous mène la grâce ; voilà où nous élève notre qualité d'enfants de Dieu, et la magnanimité que l'adoption divine dépose dans nos âmes. Quoi! à ce nom de « royaume, » en face de cette gloire, de cette béatitude, de ce règne, rien ne se remue en nous! aucun désir ne s'échappe, nous restons froids et insensibles ! Oh ! ce n'est pas là être « enfants de Dieu, » ni nous montrer dignes de dire : « Notre Père qui êtes dans les cieux, » ni répéter sincèrement: « que votre règne arrive. » « Qui de nous désire le règne de Dieu ? Qui de nous dit de bon cœur : « que votre royaume nous arrive ? » C'est néanmoins où nous préparait cette parole : Notre Père qui êtes dans les cieux. « C'est là notre maison ; c'est notre demeure, puisque c'est là qu'est celle de notre Père. Nous ne sommes donc pas de bonne foi quand nous disons : « que votre règne arrive, » ou, ce qui est dans le fond la même chose : « que votre royaume nous arrive. » Ce qui étouffe en nous ce désir qui devrait être si naturel aux chrétiens, c'est que nous aimons le monde et ses plaisirs ; nous aimons cette vie pleine de toutes sortes de maux, et, ce qui est pis, pleine de péché, qui est le plus grand de tous les maux. Rompons ces liens et disons : « votre volonté soit faite! » C'est le vrai et parfait exercice de l'amour de conformer sa volonté à celle de Dieu. 0 notre Père qui êtes dans les cieux, on vous y aime et voilà pourquoi on y fait son bonheur de votre volonté. Que ce qui se fait dans Le ciel se fasse sur la terre! Que ce qui s'achève là se commence ici ! Cette vie ne doit

autem summe invenitur in Deo qui per essentiara suam bonum est, et omnis bonitatis principium; unde consequens est ut ullima hominis perfectio et finale bonum ipsius sit iu hoc quotl Deo iuhoeret. (D. Thora. Opuwul. /.parsïl, cap. 9.)

pas être aimée, mais supportée, dit saint Augustin : non amanda sed tolcranda; c'est le lieu de pèlerinage, le lieu d'exil, le lieu de gémissements et de pleurs. Donc, ô notre Père céleste, que votre règne arrive * ! »

2. Si cette parole est le cri de l'espérance future, elle est aussi l'expression de la perfection présente. « Justifiés par la foi, ayons, dit saint Paul, la paix avec Dieu par Notre Seigneur Jésus-Christ, qui, par la foi, nous fait entrer dans cette grâce où nous vivons actuellement, et nous fait nous glorifier dans l'espérance des fils de Dieu. » Quand « nous nous glorifions dans l'espérance des fils de Dieu, » nous entendons ces mots : que votre règne nous arrive, de la béatitude où nous régnerons éternellement dans les cieux. Quand « nous vivons établis en la grâce présente, » nous entendons par « le règne de Dieu » l'empire que la grâce, la perfection, la volonté divine ont sur toute notre vie

« Que votre règne nous arrive. » Nous demandons que Dieu règne en nous. Magnifique demande ! Nous appelons Dieu dans notre âme ; nous l'y faisons notre hôte royal ; nous l'y constituons notre Roi. Et il se rend à cet appel; il vient en nous; « nous viendrons, dit-il, et nous ferons notre résidence en lui. » C'est le mystère de la grâce sanctifiante, qui élève le chrétien jusqu'aux splendeurs d'une incommensurable gloire. Le chrétien « porte Dieu. » Il le porte « dans son corps : » porta te Deum Î7i corpore vestro. » Il le porte surtout dans son âme : « Ignorez-vous que vos membres sont le temple de l'Esprit-Saint qui est en vous, que vous avez reçu do Dieu? » Mais, ô chrétien, qui portes Dieu, qui es le sanc»

» Bussucl.

tuaire où Dieu réside, sache que ton Dieu est le « Dieu saint, » « le Dieu qui a horreur de l'iniquité. » Quand tu as dit : que votre régne arrive, quand tu as appelé Dieu dans ton âme, quand tu l'en as fait le Dominateur et le Roi. garde-toi d'y souffrir en même temps l'iniquité, d'appeler à côté de Dieu son immonde ennemi, le démon, de croire possible une si monstrueuse alliance, de t'imaginer que tu peux à la fois « servir deux maîtres. » « Quelle participation possible de la justice à l'iniquité? Quelle société possible entre la lumière et les ténèbres? Quel accord entre le Christ et Bélial ? Quelle communauté entre le fidèle et l'infidèle ? Quelle suite entre le temple de Dieu et les idoles1? » Chasse d'abord le démon, « ses pompes et ses œuvres, » tu pourras après introduire ton Dieu, le constituer Roi dans ton âme, et dire en toute vérité : que votre règne arrive.

Quels sont encore ceux qui peuvent dire à Dieu : « que votre règne arrive? » Ceux qui l'invoquent sous le nom de Père, qui disent: Notre Père qui êtes aux cieux.» Et qui sont ceux dont Dieu est le Père? « Ceux qui sont mus » et dirigés « par l'Esprit de Dieu: voilà les » vrais « fils de Dieu. » N'ayons donc pas l'esprit du monde, ni « la prudence de la chair, » ni « la sagesse de ce siècle ; » ayons l'esprit de Dieu, dirigeons-nous d'après les maximes de l'Évangile, ayons pour pensées, « les pensées Se Jésus- Christ, » imprimons en nos cœurs « les sentiments de Jésus-Christ, » « adhérons à Dieu de telle sorte

1 Intclligilur : adveniat regnum luum, id est, tu Deus, régna

In corilo nostro et posside ipsum, ita scilicet, quod peccatum aut

Uiubolus non habeat ibi locum, cura peccatum non regnet in

nostro mortali corporc. Tune enira régnât peccatura in homine,

quauJj est iadisnoàitua.

que nous ne fassions plus avec lui qu'un même esprit.* C'est là établir en nous le règne de Dieu; car il estécrit: i le royaume de Dieu est au dedans de nous-mêmes. » Demandons à Dieu cette conformité et cette union bienheureuse qui nous font devenir « une même chose » avec lui. Pour cela, disons-lui d'une âme sincère et d'un cœur ardent : que votre règne arrive!

Le règne de Dieu, cest encore l'accomplissement de ses commandements, et si nous voulons que ce règne soit parfait, c'est aussi l'observance de ses conseils. Si nous voulons faire régner Dieu, recueillons toutes ses paroles, réunissons tous ses ordres et faisons- en comme un code sacré qui règle toute notre conduite. Dieu, le roi de nos âmes, nous dit: « Bienheureux les pauvres! » Ne mettons ni notre espérance, ni notre joie dans la richesse. Dieu dit •• « Bienheureux les doux 2 ! » Soyons doux; soyons paisibles; soyons compatissants et miséricordieux. Dieu dit encore : « Bienheureux les cœurs purs. » Gardons-nous des fanges de la terre, éloignonsnous des corruptions de ce monde, restons « la chaste vierge fiancée au Christ. » « Bienheureux ceux qui pleurent. » Ne repoussons pas la souffrance avec cette horreur imbécile que lui témoignent les mondains « qui n'ont pas l'espérance. » Sachons, nous autres, « que si nous souffrons avec Jésus-Christ, avec Jésus-Christ nous régnerons. » Le règne de la grâce en la vie présente se changera alors en règne de gloire dans l'éternité. Disons donc à notre Père qui est dans les cieux : Que votre règne nous arrive, et ajoutons : Que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel.

» Per hanc enim petilionem perveaiemus ad bealitudinem de qua dicitur, Malth v : beoli. mites. (D. Thom. Opuscul. V.)

LA DIVINE PRIKRK 355

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