FIAT VOLUNTAS TUA SICUT IN CŒLO ET IN TERRA
Connaissons avant touteschosesquellcestcette volonté que saint Paul nous exhorte à rechercher et à étudier avec soin iprobetis qux sit volontas Dci bona, et beneplacens, etperfecta. « Dieu, dit le Docteur Angélique, veut trois choses de nous. Il veut d'abord que nous parvenions à la vie éternelle; il veut en second lieu que nous observions sa loi : il veut en troisième lieu que l'homme soit restitué dans l'état de sainteté et de perfection dans lequel il fut créé ', »
I. — Le salut éternel de ses élus, la formation d'une famille divine qui l'entoure, le bénisse, le glorifie, lui dise : « Notre Père, » jouisse de sa fortune, rayonne de sa splendeur, s'enivre de sa béatitude : voilà le grand et sublime dessein de Dieu, voilà « sa volonté » première et « sans repentance. » Tout est subordonné à cette fin, tout est créé en vue de ce terme : omniapropter electos. Les siècles de la silencieuse éternité ont été remplis de ce grand dessein 2 : Dieu ne cessait de le méditer en lui-
* Sciendum est quod Deus tria vult de nobis, et nos petimus quod hœc in nobis impleanlur. Primum quidem quod Deus vult de nobis est quod nos habearaus vitam aeternam. Alia voluntas Dei de nobis est ut servemus mandata ejus. Tertium quod vult Deus de nobis est ut restituatur homo ad statura et dignitatem in qua creatus fuit orimus homo. [Opuscul. V.) — * Rora. xvi, 25
356 CHAPITRE TREITIÉMB
même, d'en disposer l'ensemble, d'en coordonner les parties diverses, jusqu'au jour où le néant s'émut de la grande parole : faciamus! Et si cette parole a été prononcée, si les mondes, appelés des profondeurs du néant, ont jailli à la parole créatrice, si l'univers subsiste, et la création traverse les siècles, c'est pour servir les élus de Dieu. C'est pour eux que les révolutions humaines suivent leurs cours et subissent leurs vicissitudes, que les empires naissent ou s'écroulent, sont tour à tour florissants et en décadence, pour eux que les peuples se succèdent et que les générations remplissent les âges : omnia propter electos. Oh! c'est pour eux surtout que le Verbe de Dieu est venu sur la terre, qu'il a conversé avec les hommes, qu'il a souffert et qu'il est mort. Jugeons de la volonté de Dieu de se recueillir ses élus aux actions extraordinaires que cette volonté lui fait accomplir. Sic Dcus dilexit mundum ul Filiurn suum unigenitum dard. Quel dessein que celui que Dieu poursuit avec une ardeur si infinie, pour l'accomplissement duquel il se résout à des entreprises si extraordinaires, à des efforts si inouïs, dans lequel enfin il nous semble, comme dit Bossuet,agir avec tant de passion! Or ce dessein de Dieu est déjà réalisé en partie : l'œuvre divine est achevée dans le ciel : elle s'ébauche, s'esquisse, se construit encore sur la terre. Dans le ciel, les élus de Dieu sont entrés dans leur perfection dernière et leur suprême glorification; la grâce est devenue la gloire, la miséricordieuse volonté de Dieu se déploie sur eux sans obstacle, pour les combler de tous les biens et les plonger, pouramsi parler, dans l'océan de la béatitude. Sur la terre, l'œuvre divine rencontre dans la liberté humaine et les perversités que la déchéance multiplie outre mesure, de continuels et puissants obstacles. La lutte est
ardente entre la grâce qui veut sauver l'homme et le péché qui le veut perdre, entre Dieu qui «veut que tous les hommes arrivent à la connaissance de la vérité, » et l'empire du mal qui les prétend tous plonger dans les ténèbres de l'erreur. Spectateurs de cette gigantesque lutte, nous demandons le triomphe de la volonté de Dieu. Nous désirons que l'œuvre s'achève, que la terre se peuple d'élus comme en est peuplé le ciel, que la volonté divine, qui au ciel se complaît dans les élus de la gloire, se complaise dans les élus de la grâce ici-bas. Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel *.
II. — Dans une seconde interprétation de ces mêmes paroles: «que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, » Dieu nous apparaît sous un nouvel aspect et de nouveaux attributs. Dieu est roi, dominateur du ciel et delà terre, seul maître, seul Seigneur, imposantseul à tout son immense empire des volontés toujours inébranlables, des commandements toujours invincibles. Or la vaste domination de ce grand roi comprend deux parties et comme deux contrées diverses : le ciel fit la
1 Haec voluntas jam conpleta est in angelis et in sancus qui sunt in palria quia vident Deum et cognoscunt et fruuntur eo sed nos desideramus quod sicut voluntas Dtù compléta est in beatis qui suut in ccelis, ita compleatur in nobis qui sumus in terra, et hoc petimus cum oiamus : » liât voluntas tua a in nobis qui sumus in terra sicut in sanclis qui sunt in cœlo. (D. Thom. Opuscul. V.) — Per cœlum saaeli, per terram pcccatorcs; unde : « liât voluntas tua, etc. » id est, convertere peccalores ut serviant tibi ut justi. Unde Ptalm. XVII : « illuminans lucernam meam, Domine, illumina lencbras m. as. » (D. Thom. Comment. in Mutin., cap. vu)
terre. Au ciel son empire est fondé sur la plus ferme et la plus dévouée des obéissances. « Tous les fils de Dieu éclatent en transports de jubilation, » quand Dieu leur transmet un ordre et leur manifeste un désir. Pour remplir ses messages les anges se font « rapides comme Je souffle des vents, et dévorants comme la flamme. » Toute la milice sainte entoure le trône du Très-Haut, prête, au moindre signe, à exécuter ses volontés souveraines. Gomme Dieu est servi et obéi dans le ciel! Avec quel amour ! avec quelle promptitude ! avec quel çvouement! Daniel aperçut un jour cette cour céleste, ce trône de la Majesté divine, ces milliers d'esprits aux ordres du Très-Haut, « mille millions d'anges le servaient, nous dit-il, et dix mille millions étaient devant lui. »
Sur la terre, la liberté laissée à l'homme et qui fait son mérite et sa gloire, donne place à la révolte. Le non ser* viam, insolent et blasphématoire, n'attriste et n'épouvante que trop souvent la famille de Dieu. Quelles révoltes ! Quelles audacieuses transgressions de toutes les lois divines! Quel mépris des commandements du Très- Haut ! Les enfants « du Père céleste » contemplent ces désordres et en gémissent : ils sont inconsolables de voir ainsi outrager leur Père, et se perdre misérablement des frères égarés. Ils se mettent en prières, ils supplient Dieu de pacifier son royaume de la terre, d'abattre ses ennemis, de les renverser miséricordieusement, de les changer tous en des serviteurs fidèles et des fils dévoués, de constituer enfin sa royauté de la terre à l'instar de sa royauté du ciel, dans la même obéissance et la même paix : que votre volonté se fasse sur la terre comme au ciel.
III. — « La troisième des volontés de Dieu sur nous, dit saint Thomas, est que l'homme soit restitué dans l'état et la dignité où il fut créé primitivement : terlium quod vuît Deus de nobisest ut restiluatur homo ad statum et dignitatem in gud crealus fuit primus homo. Dans quel ordre et quelle harmonie l'homme était sorti de la main de Dieu ! quelles convenances dans toutes les parties de ce chef-d'œuvre ! quelle union ! quelle paix clans ce royaume splendide, dans ce corps et cette âme du pre* mier homme ! Quelle obéissance à Dieu, et quelle domination sur le monde! L'âme illuminée immédiatement par Dieu portait la lumière dans l'être entier dont elle était la reine. Soumise à Dieu, elle tenait elle-même, sous une dépendance toujours respectée la partie inférieure, et les passions qui toutes lui obéissaient avec fidélité et amour. La volonté reconnaissait l'intelligence pour sa suzeraine, et l'intelligence à son tour n'appuyait son trône que sur la vérité de Dieu, et ne voulait tenir que de lui son pouvoir souverain. Au-dessous de l'homme, l'univers physique était un serviteur respectueux et soumis; l'homme, roi tributaire du Très-Haut, y exerçait un tranquille et puissant empire. Tout s'empressait à servir cette heureuse créature, qui elle-même servait Dieu avec dévouement et amour. Un bonheur inaltérable, une paix profonde, naissaient de cet ordre ; l'homme ne connaissait encore que les jours radieux de l'Éden.
Le péché vint tout à coup renverser cette fortune; ravager cet empire, et empoisonner ce bonheur. Le péché, en brisant l'harmonie de l'institution divine, livra l'homme et le monde aux commotions violentes de la révolte et aux mortels désordres d'une guerre implacable autant qu'universelle. Révoltée contre Dieu, L'intolli-
gence de l'homme vit tous sas sujets se séparer d'elle, méeonnaitre sa suprématie, mépriser ses ordres, la menacer elle-même de la plus humiliante servitud?, et ne lui plus laisser qu'une royauté précaire et toujours contestée. Le cœur connut d'autres appels que ceux de la raison, la volonté fléchit à d'autres impulsions et à d'autres souffles, la concupiscence fit irruption, en affectant la plus insolente indépendance, les passions secouèrent le joug, la chair plus audacieuse et plus forte humilia sa souveraine par ses immondes, continuelles, indomptables émotions. Et non contente de ne plus reconnaître la raison et la volonté comme ses maîtresses, la chair prétendit enfaireses esclaves, les abrutir avec elle, et étouffer sous ses propres fanges la vigueur de leur commandement et la puissance autrefois souveraine de leur frein. L'àme, de reine, devint presque esclave, et les sens, d'enclaves, presque les maîtres et les souverains. Tel est l'état plein de douleurs, de dangers et de hontes, que la nature déchue dut subir, après la révolte du premier homme contre Dieu. Voilà « la mort, » <• L corps de mort, >• l'ensemble de désordres, de concupiscences et d'ignominies, qui entraînent tant d'âmes aux abîmes, et obligent les justes à de si douloureuses résistances et à de si persévérants efforts. Voilà la guerre intime et poignante qui fait pousser aux âmes les plus saintes d'amers gémissements. Ce que je fais, je ne le puis comprendre, ce n'est pas le bien voulu par moi que j'accomplis ; ce que j'accomplis, c'est le mal dont je ne veux pas. Si je fais ce que je ne veux pas faire, c'est que j'adhère à la loi de Dieu que je regarde comme bonne. Ce n'est donc pat moi qui agis, c'est le péché qui habite en moi. Car je le sais, ce qui habite en moi, je veux dire dans ma chair, ce n'est pas le bien. Vouloir est en ma puissance, accomplir
ne l'est plus. Car ce n'est pas le bien que je veux que f accomplis, ce que j'accomplis c' est le mal que je ne veux pas. Quand je veux faire le bien, je trouve en moi une loi contraire, parce que le mal est en moi. Selon l'homme intérieur je me complais dans la loi de Dieu, mais dans mes membres je vois une loi opposée qui combat la loi de mon esprit, et qui me captive sous la domination du péché qui est dans mes membres. Homme infortuné que je suis! Qui vie délivrera de ce corps de mort ? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre Seigneur * .
Tel fut donc le but de la venue du Verbe incarné; telle est la mission de la grâce : m'arracher à ma dégradante et désastreuse servitude, et me restituer à ma primitive perfection. En quoi consistait cette perfection? Dans l'harmonieuse hiérarchie des pouvoirs qui soumettait mon intelligence à Dieu, ma volonté à mon intelligence, la partie inférieure de mon être à la partie supérieure, l'appétit à la raison, le corps à l'âme, les
1 Rom. — Quamdiu anima subjecta fuit Deo, caro ita fuit subjecta spiiiiui ut nullam corruptioncm mortis scu iniirmitatis et aiiarum passionum sentirel, sed ex que- spiritus et anima, quaa erat média inler Deum et carnem, rebeliavit Deo per peccatum tune corpus rebeliavit i.nmœ, et tune morlem et inlirmitabes senlire cœpit et continuam rebellionem sensualitatis ad spiritum. Et est continua pugaa inter carnem et spiritum, et liomo continuo doterioratur per peccatum.
Est ergo voluntas Dm ut homo îeslituatur ad statum primum, ut scilicet nihil sit in carne répugnons spiritui..,. Fit autem voluntas Dei in justis quantum ad spiritum per justitiam et perfectam vitam : et ideo cum dicimus : fiât voluntas tua, ita in terra, id est in carne nostra, ticut lit in cœlo, id est in spiritu nostro : unde per coelum accipimus spiritum, per terram autem carnem. (DTinm. Opuscul. V )
t. va. Il
sens à la raison. Dans cette subordination universelle et cette complète harmonie, le premier homme trouvait, avec la paix et l'innocence, les joies pures de la conscience et les charmes inénarrables de l'amitié de son Dieu. C'est à cet état de la perfection native que la volonté divine veut élever l'homme de nouveau. C'est là celle volonté dont nous demandons l'accomplissement. En la terre comme auciel^ disons-nous. Qu'est-ce que ce ciel ? Qu'est-ce que cette terre ? Le ciel c'est la partie haute de l'être humain; la terre, c'est la région inférieure des sens. Nous voulons que Dieu règne dans l'un comme dans l'autre : que notre intelligence lui soit soumise : que sa volonté s'y accomplisse : qu'elle s'accomplisse aussi «en la terre, » dans la partie inférieure, dans la chair, où règne la concupiscence, et où les passions exercent un si tyrannique empire. Nous demandons que la grâce de la rédemption restaure la nature, et que, par la grâce de la rédemption, nous soyons tels qu'était le premier homme par la grâce de la création ; que notre raison obéisse à la volonté souveraine de Dieu, et que la chair obéisse à la volonté souveraine de la raison, et qu'ainsi, comme le dit saint Paul, tout se fasse avec ordre et harmonie. C'est là «la volonté de Dieu, bonne et douce et parfaite. » « Que votre volonté soit faite : >» c'est l'amour pur. Car qu'est-ce qu'aimer, si ce n'est, avoir en tout et partout la même volonté, jusqu'à l'en* licre extirpation du moindre désir contraire, et un total assujettissement de son cœur ? « Que votre volonté soit faite : » qu'elle soit faite partout et par tous: que j'aime, que tout le monde ai un ; car l'ctïct de cet amour est de vouloir que tous les autres y soient entraînés. « Que voire volonté soit faite : » que toute justice, que toute raison, que toute vérité soit accomplie, car c'est là votn
La divine prière 3(33
volonté ; qu'elle soit faite dans la terre comme dans le ciel, par les hommes comme elle l'est par les anges, ces bienheureux esprits qui vous aiment parce qu'ils vous voient : qu'elle soit donc faite par amour, par un amour pur, par un amour constant et invariable. Ella ne se fera jamais de cette sorte que dans le ciel : ni nous n'aurons autre part que dans le ciel l'accomplissement parfait de ce précepte : « tu aimeras ; •> ni nous n'aurons jamais autre part l'accomplissement parfait d3 cette demande : « que votre volonté soit faite '. »
PANEIYI N0STRUIY1 QUOTIDIANUIYI DA NOBIS HODIE
Avant de pénétrer dans les sens de cette nouvelle demande du Paler, saint Thomas veut que nous nou3 arrêtions à en admirer l'admirable perfection.
I. — L'ordre suivi dans la divine prière, règle avec une lucidité merveilleuse la succession de nos désirs et de nos recherches, et nous guide dans l'inextricable labyrinthe des aspirations si multiples, si diverses, si Capricieuses et si changeantes de notre cœur. L'Apôtre nous avertit que nous ne savons même pas ce qu'il convient de demander, ni comment il le faut demander a* la divine prière nous instruit, et lève cette invincible difficulté.
L'àme étant supérieure au corps, ses besoins plus
1 Dossacl. Méditai. — * Rom. vm. 28.
pressants, ses aspirations plus nobles, ses destinées plus hautes, c'est de notre âme que nous nous sommes tout d'abord préoccupés. Le bien de l'âme, son terme, sa fin, sa nourriture, sa vie, étant Dieu même, nous nous sommes, pour trouver le bien de l'âme, tournés vers Dieu. Instruits de notre divine fortune, au fait de notre splendide élévation dans la grâce qui nous déifie, nous avons prononcé dans l'extase de l'admiration et de l'amour la plus grande parole que puissent dire des lèvres créées : Noire Père qui êtes dans les cieux. Dieu étant notre fin dernière, et sou royaume l'objet de toutes nos espérances et de nos désirs, nous avons ajouté : Que votre royaume arrive. Mais comme, avant la patrie, nous traversons l'exil, hommes voyageurs sur une terre étrangère et souvent ennemie, environnés d'embûches, couverts de ténèbres, livrés à mille dangers et esclaves de mille illusions et de mille erreurs, il nous faut un guide, une règle, un frein qui nous retienne sur le bord des abîmes et nous mène par le droit chemin ; nous demandons à Dieu cette conduite et cette sauvegarde divines quand nous ajoutons : que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel.
Tout ce que réclament nos destinées éternelles est renfermé dans les trois demandes qui précèdent ; dès lors, nos besoins spirituels assurés, nous nous tournons vers notre corps dont les multiples détresses réclament à leur tour le secours de notre prière et l'assistance de Dieu.
Et pour notre corps que demandons-nous ? Un morceau de pain : Donnez-nous notre pain. Arrêtons-nous : un trésor de doctrine est caché sous ces simples mots ; et ce trésor, saint Thomas le creuse ainsi. Le plus grand danger que court notre âme ici-bas, lui vient de
l'usage nécessaire mais si continuellement exagéré des choses terrestres : impossible à elle de ne point toucher la terre, hôte qu'elle est d'un monde sensible; impossible à elle de ne se point souiller à ce contact et de ne se point empêtrer dans ces liens. Notons cinq vices des plus pernicieux que contracte notre âme dans l'emploi des choses terrestres, et voyons avec admiration comment ces cinq vices trouvent leur remède dans ce seul mot de la divine prière : donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour *.
Le premier vice où nous font tomber les choses terrestres, est le vice d'ambition, d'ostentation et d'orgueil. Nous voulons posséder, être riches, entasser trésors sur trésors; le monde entier nous verserait ses richesses sans satisfaire notre curiosité insatiable. A nous voir amasser nos biens ou gémir sur notre pauvreté, il semblerait que nous avons à pourvoir aux besoins de pro-
« « Panem nostrum quotidianura da nobis hodie » in quibus verbis docuit nos vitare quinque peccata quee consueverunl contingere ex desiderio rerum lemporalium. Primum peccatum est quod homo per immoderatum appetitum petit ea quae statura et condilionem ejus excedunt, non contentus his quœ décent eura : sicut si desiderat vestes, non vult eassicut miles, si est miles, sed sicut omnes: non ut clericus, si est clericus, sed sicut episcopus. Et hoc vitium retrahit homines a spiritualibus in quantum nimis inhoeret eorum desiderium temporalibus. Hoc autem vitium docuit nos vitare Dorainus docens nos petere temporalia necessaria ad praesentem vitam secundum conditionem uniuscujuque : quae omnia sub nomine Panis intelliguntur. Unde non docuit delicata pelere, non diversa, non exquisita, sed « panem » sine quo vita hominis duci non potest qui omnibus communis est. I Tim. vi : « habentes alimenta et quibus tegamur, his contenti simus. » (D.Thom. Opuscul. V.)
vinces entières, et que des peuples entiers attendent de nous leur subsistance et leur entretien. Hélas ! nous avons à contenter plus que des nations entières, nous gommes aux prises avec de plus insatiables besoins : les besoins d'un orgueil qui jamais ne dit : c'est assez, d'une ostentation que rien ne parvient à satisfaire. Il nous faut toujours plus et toujours plus. Voyez ces mondains étendre leurs demeures, les « parer comme on fait un temple, » y accumuler les richesses, la soie, l'or, les pierreries; enrichir leurs vêtements de broderies étincelantes, et porter sur eux-mêmes ce qu'il faudrait pour nourrir mille pauvres. Contemplez ces tables : servies avec quel luxe ! couvertes de combien de mets précieux et rares! Le logement de l'homme demande-t-il tant de frais et d'étendue? Son corps a-t-il besoin de vêtements si riches pour voiler ses hontes et combattre les rigueurs du froid? La faim ne s'apaise-t-el!e qu'avec des aliments si coûteux? Nullement, mais tout ce luxe est au service de l'ostentation et de l'orgueil. Vos yeux sont gâtés : vous ne pouvez souffrir la modestie ni les ornements médiocres. Vous étalez vos riches ameublements, vos riches habits, vos grands bâtiments. Qu'importe que tout cela soit grand en soi-même ou par rapport aux proportions et aux bienséances de votre état? Comme vous voulez être regardé, vous voulez aussi regarder ; et rien ne vous touche ni dans les autres, ni dans vous-même que ce qui étale de la grandeur et ce qui distingue. Et tout cela qu'est-ce autre chose qu'ostentation d'abondance, et désir de se distinguer par des choses vaines ? 0 fidèles, ô enfants de Dieu, désabusez- vous de ces fausses concupiscences. Pourquoi tournez-vous vos nécessités en vanités ? Vous avez besoin d'une maison comme d'une défense nécessaire contre les injures
de l'air : c'est une faiblesse ; vous avez besoin de nourriture pour réparer vos forces qui se perdent et se dissipent à chaque moment : autre faiblesse ; vous avez besoin d'un lit pour vous reposer dans votre accablement et vous y livrer au sommeil qui lie et ensevelit votre raison : autre faiblesse déplorable. Vous faites de tous ces témoins et de tous ces monuments de votre faiblesse un spectacle à votre vanité, et il semble que vous vouliez triompher de l'infirmité qui vous environne de toutes parts '.
Les désastres de ce vice n'ont pas seulement pour théâtre l'âme qu'ils ravagent et l'individu qu'ils épuisent, ils s'étendent sur les familles entières pour les détruire, et prennent les proportions de désastres sociaux, tant leur influence sur la société est directe et puissante, tant ils causent de perturbations et de secousses. Comme le Docteur Angélique met à nu la plaie de nos familles contemporaines et comme sa parole semble dite pour notre temps de cupidités insatiables et de luxe effréné! « Le vice, dit-il, c'est que chacun suivant son ambition sans règle et sans mesure, réclame ce qui sort de sa condition, sans se contenter jamais de ce qui en est la juste et équitable exigence : pcccatum est quod homo per immoderatumappetitum petit ea qusestatum et conditionem ejus excedunt, non contentus lus quss décent eum. Qui, dans nos jours tourmentés, sur lesquels passent tous les souffles de la révolution, qui veut de la condition où la Providence l'a placé? Qui se contente de cette médiocrité dorée dont parlait le poète? Qui n'aspire à monter? Qui ne s'eflorce de franchir les bornes de sa condition pour envahir la splendeur convoitée d'une condition supé-
1 Bossuet, Traité de ta Concupiscence,
3G3 CII.vriTRE TREIZIÈME
rieure? Qui ne fait cela? Et qui le fait impunément? Ah ! quels douloureux mystères cette désastreuse folie cache au sein des familles ! quelles ruines elle amène ! quel malaise elle entretient! Parfois quelles catastrophes elle prépare ! Et la famille n'en est pas seule blessée à mort, la société en reçoit les plus funestes contre-coups. Là, le vice dont nous parlons cause deux plaies mortelles : il atteint le riche qu'il rend insensible à la pitié et stérile aux bonnes œuvres : il atteint le pauvre et l'artisan au cœur desquels il amoncelle des désirs effrénés, des appétits furieux, par suite, des haines sauvages et des projets de représailles sans pitié. Le riche doit faire face aux mille exigences de son luxe : quelles miettes lui peuvent rester de sa table pour la faim du nécessiteux? Et pendant qu'il porte sur son corps, et jusque sur les animaux qui le traînent, la substance de tant de pauvres, préoccupé de se grandir et de paraître, quelle liberté lui reste-t-il de prendre souci de ses frères qui n'ont rien ? Or le pauvre regarde et rugit. Pourquoi n'aurait-il pas lui aussi le bien-être? pourquoi sa femme et ses enfants ne brilleraient-ils pas à leur tour sous les riches parures? Quand l'Église pouvait faire à l'aise l'éducation du riche et du pauvre, ses deux enfants également nobles et chers, ces questions ne surgissaient pas, ou, si elles se faisaient jour à travers les sanglots delà détresse et les cris de la faim, l'Eglise apprenait à l'un et à l'autre la divine prière : donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. Elle faisait du riche le pourvoyeur du pauvre et la personnification vivante de la Providence de Dieu. Au pauvre, elle montrait la gloire future, le « Père qui est dans les cieux, » la patrie de toute richesse et de tout repos, et, en regard, la rapidité de l'exil, le peu qu'est l'opulence le bonheur de n'y
poser qu'un pied rapide et de s'y contenter « du pain de chaque jour. » Hélas! tout ce passé n'est plus ! Nous avons la richesse, insatiable dans les recherches du luxe, et l'indigence, avide et furieuse, qui guette dans l'ombre la proie qu'elle se dispose à dévorer. Ni l'une ni l'autre n'ont pins rien compris au mot de la divine prière : « donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien.» Admirable mot! et qui pose à la plus brûlante des plaies de notre âme son plus infaillible remède. Quoi ! ô mortel, ô étranger, ô pèlerin rapide à travers les choses humaines ! tu veux de vastes établissements, tu remplis, tu encombres d'une suite nombreuse et de bagages sans fin cette route qu'il te faut si rapidement et comme si furtivement parcourir ! Tu jettes un œil satisfait sur tes immenses domaines et tes greniers qui regorgent ; « tu te dis en toi-même : que vais-je faire? voici que je n'ai plus où recueillir mes récoltes ; je ferai ainsi : je détruirai mes greniers, et je les rebâtirai plus vastes, et là je rassemblerai tous mes biens, tous les fruits qui me sont venus ; et je dirai à mon âme : tu as des biens placés là pour de nombreuses années, reposetoi, mange, bois, fais honne chère.... Et Dieu lui dit: Insensé, cette nuit môme on te redemandera ton âme et ces biens en réserve, à qui seront-ils •■? » Ce n'est pas là la leçon du Christ2. » Le Christ, « qui n'a pas eu où reposer sa tète, » et qui en passant cueillait quelques épis pour en apaiser sa faim, le Christ ne nous a appris qu'à demander un morceau de pain, et encore n'en fautil pas faire ample provision, mais le devons-nous réclamer « chaque jour. » « Pendant que tout le reste des hommes s'enorgueillit de ses besoins, et semble vou-
1 Luc. xrr. — » Ephes. iv, 20. il*
370 CHAPITRE TRETZIÊME
loir orner ses misères pour se les cacher à soi-même toi, du moins, 6 chrétien, ô disciple de la vérité, retire tes yeux de ces illusions. Aime dans ta tahle le nécessaire soutien de ton corps, et non pas cet appareil somptueux : heureux ceux qui retirés humblement dans la maison du Seigneur, se délectent dans la nudité de leur petite cellule et de tout le faible attirail dont ils ont besoin dans cette vie, qui n'est autre qu'une ombre de mort, pour n'y voir que leur infirmité et le joug pesant dont le péché les a accablés! Heureux ceux qui, en demeurant selon leur état au milieu du monde, comme ce saint roi, n'en sont point touchés, qui y passent sans s'y attacher ; « qui usent, comme dit saint Paul, de ce monde comme n'en usant pas ; » qui disent avec Esther sous le diadème: Vous savez, Seigneur, combien je méprise ce signe d'orgueil et tout ce qui peut servir à la gloire des impies, et que votre servante ne s'est jamais réjouie qu'en vous seul, ô Dieu d'Israël. » « O Notre Père, donnez-nous donc notre pain de chaque jour. » Ce corps infirme et mortel a besoin tous les jours de nourriture, ou il tombe en défaillance, ou il périt. Donnez-la-nous ! donnez-la-nous simple ! donnezla-nous « autant qu'elle est nécessaire * ; » ne servez pas nosambitions , n'accédez pasà nos convoitises ; appreneznous à demander « chaque jour notre pain. » Que nous soyons de ceux dont parle saint Paul, qui «ayant la nour riture et de quoi se couvrir, en demeurent contents a. »
1 Bossuel. — îDicit «quotidianum, » id est pro hac vita brevi : si enim peteret ad longura tempus, contrariaretur petitioni sua? quao dixit : « adveniat regnum tuum. » Item ut superfluitatem tollat, quia quod necessarium est ad diem : contra quosdam qui plus expendunt uno prandio, quam nocesse esset in multis diobus. (D. Thom. Comment, in Matth. cap. vi.)
L'ambition et l'avarice nous mènent à un second vice. A force de convoiter et de nous créer des besoins, n'ayant plus comment les satisfaire, nous dérobons, nous enlevons frauduleusement au prochain ce qui doit être la pâture de notre luxe et la caution honteuse de nos dépenses insensées. La divine prière nous signale indirectement ce vice quand elle nous oblige à parler de notre pain « donnez-nous notre pain. » Qu'il soit à nous, 6 mon Dieu, fécondez notre travail, bénissez nos efforts. 0 notre Père, nous nous soumettons à la loi du travail ; nous nous rappelons, nous adorons, nous acceptons votre dure mais miséricordieuse parole ; o c'est à la sueur de ton visage que tu te nourriras du pain. » Nous travaillerons; nous gagnerons notre pain, nous le gagnerons « à la sueur de notre visage, » et nous mériterons ainsi la fécondité et la plénitude de vos bénédictions. » Nous n'avons mangé gratuitement le pain de personne ; mais c'est dans le travail, dans les fatigues, dans les labeurs du jour et de la nuit, sans être à charge à personne. » « Si quelqu'un ne consent pas à travailler, qu'il ne mange pas non plus1. »
Si ce vice est répandu et règne dans le monde sous mille formes diverses, que dire du troisième: l'inquiétude pour les choses de la vie ? Quelles sont les âmes assez célestes ponr se dépouiller de cette vaine sollicitude? quels cœurs assez robustes et assez nobles pour
i II Thessal. ni. Socundum vitiura est quod aliqui in acquisilione rerum temporalium alios molestant et defraudant. Et hoc vilium es', adeo periculosum quod bona ablata etiam cum difQcuitats restHuuntur. « Comederunt panem iniquitatis. » Quod qui» déni vitium docuit nos vitare, docens nos pelere panera notlrum. non alienum. ftaplores enira non comedunt panem saam ssd alienura. (D. Thora. Opuscvl. FO
'STl CHAPITRE TREIZIÈME
affronter la perspective du besoin et plonger sur les incertitudes et les obscurités du lendemain un regard tranquille? Qui se repose sur la Providence de Dieu comme sur un fonds inépuisable et une substance assurée? Hélas ! comme nous traitons peu en père le Père que nous avons dans les cieux ! Quelle défiance de sa bonté paternelle! quel manque de foi dans ses plus immuables promesses ! « Pourquoi avez-vous douté » un seul instant du cœur de votre Père, « hommes de peu de foi ? » Quoi ! le pain pourrait vous manquer, et vous manquer aussi le vêtement qui doit couvrir votre nudité et vous garder des injures de l'air ! » Vous avez pour Père celui qui se nomme lui-même « la charité, » et « àqui appartient toute la terre, » et ce Père, à la fois si tendre et si riche, vous refuserait le pain de chaque jour ! Et lui qui nourrit les petits oiseaux et sustente le plus fragile insecte, laisserait périr ses propres fils de misère et de besoin ! « Je vous le dis, ne soyez pas inquiets pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous vous vêtirez. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel qui ne sèment, ni ne moissonnent, ni ne recueillent dans des greniers ; et votre Père céleste les nourrit. Ne valezvous donc pas plus qu'eux? Qui de vous à force de calcul peut ajouter à sa taille une seule coudée ? Et pour votre vêtement pourquoi vous inquiétez-vous? Regardez les lis des champs, comme ils croissent : ils ne travaillent ni ne filent. Or je vous dis que Salomon lui-même dans toute sa gloire n'a pas été vêtu comme l'un d'eux. Mais si Dieu vêt ainsi l'herbe des champs, qui est aujourd'hui et qui demain est jetée dans le four, combien plus vous, gens de peu de foi! Ne vous
inquiétez donc pas, disant : que mangerons-nous, ou que boirons-nous, ou de quoi nous vêtirons-nous ? Car toutes ces choses ce sont les Gentils qui les recherchent. Mais votre Père sait que vous avez besoin de tout cela *. » Dites donc dans la simplicité et l'inébranlable assurance de votre foi : Notre Père... donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien, et tenez pour absolument certain que chaque jour votre Père, qui veille attentivement à tous vos besoins, ne vous laissera manquer de rien de ce qui vous est nécessaire. « Ouvrez les yeux, ô mortels, contemplez le ciel et la terre, et la sage économie de cet univers. Est-il rien de mieux entendu que cet édifice? Ert-il rien de mieux pourvu que cette famille? Est-il rien de mieux gouverné que cet empire ? Ce grand Dieu qui a construit le monde et qui n'y a rien fait qui ne soit très-bon, a fait néanmoins des créatures meilleures les unes que les autres. Il a fait les corps célestes qui sont immortels ; il a fait les terrestres qui son*, périssables; il a fait des animaux qui sont admirables par leui' grandeur ; il a fait les insectes et les oiseaux qui semblent méprisables par leur petitesse ; il a fait ces grands arbres des forêts qui subsistent des siècles entiers ; il a fait les fleurs des champs qui se passent du matin au soii*. Il y a de l'inégalité dans ses créatures, parce que cette même
1 Bessuet. — Aliud vitiuai est in rébus mundi, sci'icet superflua sollieiludo. Nam aliquisunt qui liodi.e sollicitantur de rébus lemporalibus qurc erunl usque ad unum an nu m ; et qui seexercilant circa hoc, nunquam quiescunt. Matth. vi : u Nolite solliciti esse dicentes : quid manducabimus, aut quid bibemus, aut quid operiemur? » Et ideo Dominus doect nos peiere quod hodio detur nobis panis noster, idest ea quœ sunt nobis necessaria ad praesers tempus. (D. Thom. Opuscul. V.)
bonté qui a donné l'être aux plus nobles, ne l'a pas voulu envier aux moindres. Mais depuis les plus grands jusqu'aux plus petits, sa Providence se répand partout : elle nourrit les petits oiseaux qui l'invoquent dès le matin par la mélodie de leur chant ; et ces fleurs dont la beauté est sitôt flétrie, elle les pare si superbement durant ce petit moment de leur vie, que Salomon dans toute sa gloire n'a rien de comparable à cet ornement. Si ses soins s'étendent si loin, vous, hommes qu'il a faits à son image, qu'il a éclairés de sa connaissance, qu'il a appelés à son royaume, pouvez-vous croire qu'il vous oublie? Est-ce que sa puissance n'y suffira pas? Mais son fonds est infini et inépuisable: cinq pains et deux poissons pour cinq mille hommes. Est-ce que sa bonté n'y pense pas ? Mais les moindres créatures sentent ses effets '. » Ne déshonorez donc pas par vos inquiétudes et vos défiances « votre Père qui est dans les cieux. » Comprenez plutôt le sens de ces mots qu'il veut que vous lui adressiez chaque jour : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. » Pourquoi cette demande si continuellement renouvelée? Pourquoi si peu de pain donné à la fois, une nourriture, un entretien garanti pour si peu de temps? « 0 hommes de peu de foi, » c'est votre incrédulité, ce sont vos continuelles méfiances qui forcent votre Père à en agir ainsi avec vous. Il veut vous habituer à vous confier aveuglément à sa conduite paternelle ; il vous refuse les longues provisions et le copieux viatique, car il veut, pour l'honneur de sa providence attentive, que vous ne viviez que sur son fonds et ne fassiez état que de ses quotidiennes libéralités.
» Bossuet.
LA DIVINE TRIÈRE 375
Il est une autre leçon encore que Dieu veut nous faire tirer de ces mots, car il est un quatrième vice auquel nous expose l'usage des biens terrestres, et que le Docteur Angélique appelle la voracité*. La voracité, c'est cet appétit insatiable et brutal, qui ne connaît ni règle ni mesure, mais se gorge au lieu de se satisfaire, et se charge d'un honteux superflu là où le rassasiement était seul légitime. Voyez ces mondains ; il leur faut en tout un opulent superflu ; nulle part ni en rien le simple nécessaire ne les contente, insatiables dans leurs désirs, insatiables dans leurs jouissances, toujours plus, et toujours plus. Quelque abondance où ils soient comme engloutis, quelque luxe qui les pare, quelques fêtes qui les amusent, quelques splendeurs et quelques dignités qui les illustrent, jamais leur voracité ne consent à dire: c'est assez. 0 homme abusé, tu n'as plus d'excuse ni d'illusion possibles : ton Père te rappelle à ta condition de pauvre et d'exilé ; il te donne ton pain de tous les jours ; ton pain comme à un pauvre ; ton pain comme le viatique indispensable à ton voyage. Tout ce que ta gourmandise, ton ambition, ta cupidité, ton orgueil, réclame de plus, ton Père ne te le promet pas, ne l'aime pas, ne le veut pas voir en toi. Quand ton opulence te l'accorde, et que, oublieux de ta condition présente, tu ne songes qu'à te fixer sur la terre et à en dévorer tous les biens, tu fais violence à sa volonté souveraine, tu trahis les soins de sa providence, et n'as
* Quarluin vitiura est immoderata voracitas. Sunt enira ailqui qui tantum volunt consumere uno die quod sufliceret pluribus diebus, el isti petunt, non « panera quotidianum.a sed decem dierum ; et ex hoc quod nirais expendunt contingit quoi orania consumunl. (D. Thom. Opuscul. V.)
plus droit même au pain qu'il te promettait chaque jour. Va-t'en, éloigne-toi, vis loin de ton Père, dans le luxe et la bonne chère, jette-toi corps et âme dans les voluptés de ce monde; puis, le jour venu de l'épuisement et de la ruine, quand tu seras gisant sur le fumier de tes vices et que tu te nourriras de la pâture des pourceaux, tu réclameras avec des plaintes déchirantes ce « pain » de la maison paternelle qui t'aurait dû suffire et que tu méprisais. « Et toi, chrétien, ne murmure pas en ton cœur en voyant les profusions de ces tables si délicates, ni la folle magnificence de ces ameublements somptueux ; ne te plains pas que Dieu te maltraite en te refusant toutes ces délices. Mon cher frère, n'as-tu pas du pain ? 11 ne te promet rien davantage. C'est du pain qu'il promet dans son Evangile : « c'est du pain qu'il veut qu'on lui demande : » panera peti mandat, quod fidelibus neccssarium est, dit Tertullien, et il nous montre par là, poursuit le même auteur, ce que les enfants doivent attendre de leur Père : ostendit enim quid a Pâtre filii exspectent. C'est-à-dire, si nous l'entendons, qu'il s'engage de leur donner, non ce qu'exige leur convoitise, mais ce qui est nécessaire pour leur subsistance1. »
Enfin le cinquième vice dont cette demande du Pater est le remède tout-puissant, est le vice de l'ingratitude2. Péché énorme, dit saint Thomas, valde malum. Prodi-
1 Bossuet. — 2 Quintum vitium est ingratitudo. Nam aliquis ex divitiis superbit et noa recognoscit a Dco ea quoe habet; el hoc esl valde malum : quia omnia quae habemus sive spirilualia sivo lemporalia a Deo sunt. I Parai, xxix : « Omnia tua sunt quic de manu tua accepimus. » Ideo ad removendum hoc vitium, dicit : da nobis, ut sciamus quod omnia nostra a Deo «unt. (D. Thom. Opuscul. V.)
gieuse insensibilité et prodigieuse audace ! L'homme habite le domaine de Dieu ; il s'éclaire au soleil de Dieu, il se nourrit de sa fortune, il se fixe sur sa terre ; car, dit l'Écriture « Dieu a donné la terre aux enfants des hommes; » la semence qu'il répand est à Dieu, le champ où il la jette est le champ de Dieu. S'il faut à ses moissons la pluie du ciel et les rayons du soleil, « c'est son Père céleste qui verse la pluie et fait luire son soleil. » Ses vastes industries parcourent les fleuves et les océans: « c'est la main de Dieu qui les transporte au travers des mers. » Qu'a l'homme que Dieu ne le lui ait donné ? Que retient-il que Dieu ne le lui conserve ? Que resterait-il de lui si Dieu lui reprenait un à un tous ses dons? L'homme est fier de son intelligence : d'où lui vient-elle sinon de Dieu? Il use de son corps, et par ses membres et ses sens entre en communication avec chacun des êtres du monde physique : qui a pétri ce corps dans sa main divine, et « en a façonné tous les contours ? » Telle est notre dépendance de Dieu que tout, jusqu'au morceau de pain qui nous sustente, jusqu'au vêtement qui nous couvre, nous doit venir de sa gratuite libéralité. Voilà la situation de l'homme sur la terre, tributaire à ce point de la munificence divine que si le Créateur, dans chaque respiration de sa poitrine et chaque battement de son cœur, ne renouvelait à chaque minute le bienfait de sa création, l'homme, par sa pente naturelle et invincible, retomberait dans le néant d'où Dieu seul l'a fait sortir. Eh ! sans doute l'homme, chëtive et frêie créature si magnifiquement traitée par Dieu, reconnaîtra, en même temps que son dénùment, la prodigue libéralité du Bienfaiteur de qui il tient tout? Nullement, l'homme, vivant exclusivement sur la fortune de Dieu, le nie effrontément dans toute sa
conduite, se dit son maître, ne veut relever en rien de la Providence, et se révolte à l'idée de dépendre en rien de la puissance et de la bonté de Dieu ! Ecoutez cette extravagante créature demander avec une ironie sacrilège qui est son maître : quis nos ter Dominus est ? et déclarer audacieusement que ce qu'elle possède vient d'elle et est à elle, sans nul compte de reconnaissance à régler, ni sujétion à subir : labia nostra a nobis sunt et quis noster Dominus est ? Dieu pourrait d'un mot, d'un ordre de sa justice, en un seul instant, réduire cet insensé et ce furieux ; il pourrait éteindre son soleil, fermer ses cieux, tarir ses rosées et ses pluies, et dessécher dans ses champs tous les germes de la fécondité qu'il y a mise et qu'il y maintient ; mais non : il est Père, il est miséricorde, patience et mansuétude : misericors Dominu ; il continue « de faire luire son soleil sur le juste et l'impie, » et « il pleut dans le champ du bon et dans celui du pécheur, » mais en même temps, dans un mot de la divine prière, il rappelle à tous ses enfants qu'ils sont les mendiants de sa libéralité, et il les force à se présenter « chaque jour » devant lui, pour obtenir de sa main paternelle le pain de la journée : Panem nostrum quotidianum da nobis hodie. Chaque jour il rassemble autour de lui la famille humaine tout entière, il l'abaisse à ses pieds, il la rend suppliante, il lui fait jeter le cri du mendiant : Pater, da ! « Père, donnez-nous notre pain ! » Ainsi notre orgueilleuse ingratitude est-elle confondue par la double confession du néant de notre nature et de la munificence de Dieu de qui nous tenons tout.