‹ Jésus-ChristChapitre 28 sur 63 · II. — Nous n'avons fait jusqu'ici qu'étudier et admirer · texte numérisé non relu

II. — Nous n'avons fait jusqu'ici qu'étudier et admirer

LA DIVINE PRIÈRE 37lJ

Ta divine "sagesse empreinte dans ces mots du Pater: « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien : » il nous faut maintenant, avec le Docteur Angélique, pénétrer dans les sens de cette demande et les profondeurs doctrinales dissimulées sous ces mots de si simple apparence : panem... da nobis '.

A l'homme, terrestre et matériel par son corps, spirituel et céleste par son âme, il faut une double nourriture pour sustenter sa double vie ; il lui faut le pain du corps et le pain « descendu du ciel, » « le pain de vie » d'où son âme tire ses forces et sa vie.

1 Postquam docuu petere gloriam et beatitudines et operaliones virtutura ; hic docel petere quae surit necessaria ad prœsentem vitam, cum dicit ; Panem noslrum, etc. Hoc autem exponitur quatuor modis. Primo exponitur de pane qui est Christus, qui dicit de seipso, Joan., vi : « Panis quem ego dabo caro mea est pro mundi vila. » Sed dicit noslrum quia non cujuscumque sed ïidelium solum. lsai., ix : « Parvulus natus est nobis. » Undo ex quo quis baptizalus est, jus babet in isto pane. « Da nobis iiodie; » id est in tota vita nostra possimus percipere. Alia expositio, ut per panem, Deus, vel divinitas intelligatur. Luc. xiv : « Bealus qui manducat panem in regnocœlorum.» Psal. LXXYIl : u Panem Angelorum manducavit homo. » Unde «da nobis hodie. » idest, da ut in prasenti vita possimus ea frui. Item aliter potest exponi de pane sapientioe. Unde Prov., vx : « Yenite, comedile panem meum. » Ille enim comedit panem sapientiaî qui inquiri'. documenta salutis.qui facit praecepta divina. Quarto exponitur de pane corporali. Dixerat : « sanctilicetur nomen tuum, etc. » « fiât voluntas tua, etc -, » unde docuerat nos cœlestes esse. Sed memor fragilitatis nostrse, docet nos petere terrena ad vitam necessaria. Dicit « nostrum » quia de proprio non de rapina. Alia ratio quare ilicit u nostrum, » quia hoc datur ad necessitatem. Unde debemus accipere ut communia, ut dicebat Job : « si comedi buccellam panis solus. » (D. Thom. Comment, in Slaltli., cap. vx.}

Le pain de son corps est appelé supersubstantiel, parce qu'il est la base de toute la nourriture de l'homme : tout peut lui manquer, il trouve dans le pain tous les éléments nécessaires à la conservation et à l'accroissement de ses forces et aux développements de sa vie. Dieu le lui donne « chaque jour, » et le fait appeler « pain quotidien, » parce que chaque jour nos corps défaillent, nos forces s'évanouissent et notre vie s'amoindrit. Dieu seul n'a que faire d'une réparation quotidienne, lui qui « toujours est le même , et dont les années ne défaillent pas. » Mais nous, nous défaillons sans cesse, « nous vieillissons comme le vêtement, » « notre force se dessèche comme le fragment du vase brisé, » et nous sommes poussés par l'effort de notre néant originel « jusqu'à la poussière de la mort. » Sans cesse, « chaque jour, » Dieu doit nous offrir le pain réparateur, et mettre dans ce pain les forces vives, qui nous rendront la vigueur que la mortalité ne cesse pas un instant de nous ravir, c 0 notre Père, vous nous avez donné un corps mortel : vous ne l'avez pas fait tel d'abord ; mais nous vous avons désobéi, et la mort est devenue notre partage. Ce corps infirme et mortel a besoin tous les jours de nourriture, ou il tombe en défaillance, ou il périt. Donnez-la-nous. » Panem noslrum quotidianum da nobis hodie.

Mais t l'homme ne vit pas seulement de pain. » Jésus- Christ qui prononce ces premières paroles ajoute celles-ci : « mais il vit de toute parole sortie de la bouche de Dieu. » Jésus-Christ dit encore : « Je suis le pain de vie : celui qui me mange, vivra par moi. » Voici donc deux sortes de pain spirituel proposées à l'homme, et qui le doivent faire vivre d'une vie surnaturelle, éter-

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nelle, divine '. Laissons là maintenant le pain grossier de l'exil : ne t'y attache pas outre mesure, ô homme, fils de Dieu, céleste créature : demande ce pain « par surcroît, » sans t'inquiéter, sans t'absorber dans sa recherche, sans y attacher ton âme faite pour de plus grandes choses, et nourrie d'un tout divin aliment. « Ne travaille pas pour une nourriture qui périt, » travaille pour le pain qui donne Ja vie éternelle, et par lequel on ne connaît pas les horreurs de l'éternelle mort. Ce pain « supersubstantiel » c'est d'abord le pain de la vérité, la nourriture céleste de la parole divine. L'homme est intelligence, et l'intelligence ne connaît d'autre nourriture que la vérité. Demande, ô âme, à ton Père qui est dans les cieux, cette divine nourriture : tues affamée ; tu es réduite; tu es expirante : la vérité t'échappe, tu n'en as que quelques lambeaux, et pour ainsi dire quelques miettes, absolument insuffisantes à apaîser ta faim et à conserver ta vie. Si toi-même n'as pas la vérité, les autres hommes tes semblables la posséderont-ils ? Ils le disent, ils s'en vantent, ils prétendent répandre ce pain à profusion : ce sont des imposteurs,

1 Invenilur alius duplex panis : scilicet sacramentalis, et panis verbi Dei. Pelimus ergo panem nostrum sacramentalem, qu; quolidie in Ecclesia conlicilur, ut sicutillud accipimus iu sacramenlo ita delur nobis ad salutem, Joan. vi : « Ego sum Pani? vivus qui de ccclo descendi. » Item alius panis est verbum D-.i. Matin, ix : « Non in solo pane vivit hooio, sed in omni verbo quod procedit de ore Dei. « Pelimus ergo ut det nobis panem, id est verbum suum. Ex hoc autem provenit homini beatitudo quœ est famés jusliliae. Nam poslquam spiritualia habenlur mogij desiderantur, et ex hoc desiderio provenit famés, el ex famc satielas vitae œlernse, ad quam nos perducat. (D. Thom. Opuscul. V.)

ne les crois pas. Dieu seul « qui est la lumière éclairant tout homme qui vient en ce monde, >; est aussi le seul à nous dispenser le pain de la vérité. Dis-lui donc : « Seigneur, donnez-nous ce pain. «Envoyez-nous votre parole : faites-nous luire votre rés'élation. Les hommes ont prétendu nous nourrir du pain de la vérité, et Us n'ont fait qu'irriter et désespérer notre faim. « Donneznous notre pain : » notre pain, car nous sommes faits pour lui, et sans vérité notre intelligence dépérit et se meurt. Pain de la vérité, pain merveilleux, en même temps qu'il rassasie l'intelligence et le cœur, il allume en nous une faim ardente : plus on goûte les biens spirituels, dit le Docteur Angélique, plus on les désire avec ardeur, et plus l'àme a faim et soif de ces biens, plus Dieu les lui dispense : c'est là « cette faim et cette soif de la justice que l'on est bienheureux de ressentir, parce que l'on est pleinement rassasié : beati qui esuriunl cts'Uiunt jusl'Uiam quoniam saturabuntur.

Quel est encore le « pain supersubstanticl « que nous demandons, que notre Père nous donne « chaque jour ? » Ah ! sans doute c'est la divine Eucharistie, « vrai pain de vie, » « pain descendu du ciel, » « qui donne la vie au monde, » « qui fait vivre par Jésus-Christ » de la vie même de Dieu, pain « par lequel on ne meurt pas, mais on possède la vie éternelle. » 0 notre Père, « donnez-nous toujours de ce pain ! » « Donnez-nous notre pain supersubstantiel. » ?0 Dieu donnez-le-nous aujourd'hui: donnez-le-nous tous les jours. Fussions-nous dignes de communier toutes les fois que nous assistons à votre sacrifice ! La table est prête : les convives manquent. Mais, ô Jésus, vous les appelez. Désirons ce pain de vie ; désirons-le avec ardeur et avidité. Ceux qui ont faim et soif de la justice le désirent, car toute l'iVijc

y abonde ; et le parfait exercice de l'amour, c'est de désirer sans cesse de recevoir Jésus-Christ '. »

Chrétien, enfant de Dieu, toi qui dis à Dieu tous les jours : « donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour. «Qu'est-ce ceci? Quel est cet inexplicable mystère? A ta demandequi parait sincère, ton Père te donne ce pain que tu réclames à grands cris; il le fait descendre du ciel; il l'étend sur l'autel; la table mystique en est toute comme chargée ; et au moment où le prêtre, ministre et dispensateur de ce pain, se dispose à le distribuer, tu restes à l'écart! tu n'approches pas de la table sainte ! tu n'y viens pas prendre ton pain qui y est préparé pour toi! Peux-tu douter que l'intention de ton Père soit de te le donner tous les jours? Pourquoi alors te fait-il dire : « Donneznous aujourd'hui notre pain ? » Pourquoi veut-il que tu appelles ce pain : « ton pain quotidien, »sice n'est que chaquejour tu le dois venir prendre et manger? Je ne suis pas digne, dis-tu, de manger ce pain. Hélas ! tu te juges donc aussi indigne de la vie éternelle? Car Jésus-Christ a dit : « Celui qui ne mange pas ma chair et ne boit pas mon sang n'aura pas la vie en lui. » Ecoute l'invitation passionnée de ton Dieu, qui t'a préparé son banquet et t'offre son pain de vie. « Venez, ô mes amis, mangez et buvez, et enivrez-vous, ô mes bien-aimés ! » « Mangez, buvez, vivez ; nourrissez-vous ; contentez- vous ; rassasiezvous. Si vous êtes insatiables, que ce soit de lui, de sa vérité, de son amour; car la Sagesse éternelle dit en parlant d'elle-même : « Ceux qui me mangent auront encore faim ; et ceux qui me boivent auront encore soif. » lié ! nous venons d'entendre de sa bouche : « Celui qui boit de l'eau que je donnerai, n'aura jamais soif; » et encore:

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33 "l CUAI'lTifJ TREIZlÈilS

« Celui qui vient à moi n'aura jamais faim ; et celui qui croit en moi n'aura jamais soif. » Il n'aura jamais ni faim ni soif d'autre chose que de moi, et jamais il ne cessera de me désirer. En même temps qu'il sera insatiable, il sera néanmoins rassasié, car il aura la bouche à la source ; « les fleuves d'eau vive lui sortiront des entrailles. L'eau que je lui donner^', lui deviendra une source d'eau jaillissante pour .a vie éternelle. » Il aura donc toujours soif de ma vérité; mais aussi il pourra toujours boire, et je le mènerai à la vie où il n'aura plus même à désirer, parce que je le réjouirai par la beauté de ma face, et je remplirai tous ses désirs. < Venez donc, Seigneur Jésus, venez: l'Esprit dit toujours : <■ venez : » l'épouse dit toujours : « venez: » vous tous qui écoutez, dites : venez ; et que celui qui a soif vienne ; vienne qui voudra recevoir gratuitement l'eau vive'. «Venez; on n'exclut personne; venez, il n'en coûte rien, il n'en coûte que le vouloir. Viendra le temps qu'on ne dira plus : venez. Quand cet époux tant désiré sera venu, alors on n'aura plus besoin de dire; venez : on dira éternellement : Amen! Il en est ainsi; tout est accompli : Alléluia! Louons Dieu, «il a bien fait toutes choses : » il a fait tout ce qu'il avait promis, et i. n'y a plus qu'à le louer 2. »

* Apoc. — - BjssuqI, Méditai»

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ET DIMITTE N0B1S DEBITA NOSTRA, SICUT ET NOS DIMITTIIYIUS DEBITORIBUS NOSTRIS

C'est un cri de pardon que la divine prière nous fait maintenant pousser vers notre Père « qui est dans les cieux. » Nous avons demandé à être secourus dans nos besoins; nous réclamons maintenant de la divine Miséricorde d'être pardonnes. — Pardonnes !

Mais pourquoi?

Mais comment ?

Mais à quelle condition et à quel prix • ?

I. — Pourquoi nous demandons à être pardonnes? Pourquoi nous nous présentons devant Dieu, non plus seulement en pauvres et en meudiants comme tout à l'heure, mais en coupables et en condamnés, qui, frappés d'une terrible sentence, à la veille de subir une effroyable condamnation, tentent un dernier moyen, essayent d'une dernière ressource, viennent se jeter aux pieds de leur juge, et s'efforcent de l'attendrir par leurs cri 3 de détresse et leur supplication de pardon? — La réponse combat et détruit deux vastes erreurs qui traversent les siècles, dessèchent le cœur de l'homme et arrêtent sur ses lèvres le cri de la prière, ou en

1 Possumus autem in his verbis tria considerare. Primum esl quare fit hssc petitio ; secundum quando impleatur; tertium esl quid requiratur ut impleatur ex parle nos'ra. (D. Th. Opuscul. V.)

Il"

exaltant son orgueil, ou en suscitant son désespoir, ou en lui persuadant qu'il n'a nul pardon à réclamer de la bonté divine, ou en lui faisant croire que sa prière est inutile, et impossible son pardon. Rationalisme orgueilleux, sombre et farouche fatalisme : tels sont les deux erreurs et les deux crimes qui de tout temps ont le plus puissamment arraché l'homme aux étreintes d'amour de son Père céleste et l'ont le plus infailliblement livré à la perdition. Ce sont elles aussi que renverse avec une irrésistible force ce cri du Pater : dimille nobis l 0 Père, pardonnez-nous.

L'orgueil du rationalisme contemporain, comme de celui que l'Évangile naissant rencontrait sur sa route, nos sages et nos habiles de Paris comme ceux d'Athènes et de Rome, ne veulent pas d'une nature coupable et déchue ; il leur répugne de ne pas croire à une perfection entière et absolue ; il leur répugne plus encore d'arrêter leur regard sur quelque plaie livide, et de compter sur l'être humain des meurtrissures et des défaillances. Us accepteront, pour faire triompher cet orgueil imbécile, les plus inacceptables affirmations, ou mieux, tranchons le mot, les plus ineptes extravagances et les plus monstrueuses immoralités. Us nieront le mal moral, et, s'il le faut, le mal physique: ils nieront que notre intelligence soit faible et vacillante, chargée d'obscurités et impuissante en face de la plupart des redoutables problèmes que soulèvent la nature de l'homme, son origine, sa situation présente et ses destinées futures ; ils nieront que notre volonté soit hésitante devant le bien à opérer et le mal à fuir : ils nieront que notre cœur soit victime d'entraînements inavoués, et que si notre chair reçoit les stigmates infamants du vice, c'est la dùfuite du bien et le

triomphe du mal. Les extravagants ! Ils choisiront pour l'homme la parenté du singe, plutôt que de confesser en lui un ange déchu et un roi tombé ! Ils ne voudront pas dire avec le poëte :

L'homme est un dieu tombé qui se souvient des eieuxj

mais ils diront, avec les guides qui les dirigent dans toutes les voies de l'extravagance, que l'homme est un singe perfectionné ! La doctrine catholique, tenant compte à la fois des grandeurs et des misères de l'homme, y distingue nettement ce qui reste en lui de sa perfection native, et ce que son péché y a mêlé d'infirme et de souillé. Le chrétien jette deux cris, et, dans ces deux cris, fait la double confession de sa nature splendide mais tombée, céleste par son origine, terrestre et animale par sa déchéance. « Qu'estce que l'homme, 6 Dieu, pour que vous vous souveniez de lui,» « pour que vous le traitiez si magnifiquement? » Puis, jetant un regard, sur les ruines sanglantes amoncelées dans un édifice si superbe : Voici que j'ai été enfanté dans l'iniquité, et ma mère m'a conçu dans le péché. » L'homme « couronné de gloire et d'honneur, » dit à Dieu tout ensemble : Notre Père qui êtes aux deux . puis, se souvenant de sa dégradation et de sa misère profonde : Pardonnes-nom nos offenses! Tout l'homme est dans ces deux paroles. Le rationalisme à qui les plus impertinentes contradictions ne coûtent jamais, fait l'homme tout ensemble, le plus parfait et le mieux conservé des êtres raisonnables, et un fils du singe médiocrement réussi! La doctrine catholique en fait un fils de Dieu, mais un fils prodigue, déchu, tombé dans une profonde misère et une dégradation effrayante,

gardant, môme après les résurrections de la grâce et au milieu des magnificences de la rédemption, les stigmates et les défaillances du péché qui l'avait perdu. De là ces deux hommes dans l'homme : ces deux parties, dont l'une reste si noble, dont l'autre est si grossière et si basse ; l'une si élevée et si pure, l'autre, foyer de pensées immondes, de désirs honteux et d'inavouables vouloirs. 0 homme, écoute la divine prière qui te révèle à toi-même tout ce que tu es ; qui te découvre à la fois tes grandeurs et tes abaissements, tes gloires et tes souillures, ta force et ton impuissance, dis avec un orgueil légitime : Notre Père qui êtes aux deux, Dieu est ton Père, le ciel est ta patrie, l'éternité est ton héritage Mais dis aussi : Pardonnez-nous 7ios offenses ; reconnaistoi coupable, avoue tes défaites et tes blessures, viens à Dieu comme un condamné, répète dans l'amertume d'un sincère repentir et l'accablement d'une salutaire terreur : Pardonnez-nous nos offenses ! Dis avec le prophète : « J'ai confessé mon crime, ô mon Dieu, et vous m'avez remis l'impiété de mon péché. >

« Vous m'avez remis l'impiété de mon péché. » La première erreur nie que nous ayons aucun péché : la seconde nie que, l'ayant, Dieu nous le pardonne. Bien plus Dieu n'a pas à pardonner ou à ne pardonner point ; ces mots n'ont pas de sens ; une inéluctable fatalité pèse sur les choses humaines : l'homme ne choisit pas, il subit. Si son destin le mène à la gloire, il en est assuré à ce point que toute inquiétude est superflue, et vaine toute prière. S'il doit périr, nulle force au ciel et sur la terre ne le tirera des mains terribles de la fatalité. C'est là l'erreur dans toute sa féroce brutalité. Nos sages l'ont savamment atténuée. Comme ils ne veulent pas « d'un Père qui est dans les cieux, » qui de là,

LA DIVINE PRIÈRE 'ôWd

accueille, aime, protège ses enfants, les couvre d'une inépuisable miséricorde ; comme ils ont relégué Dieu dans les froides et silencieuses solitudes de l'infini, lui interdisant toute providence paternelle et tout soin amoureux des créatures que sa puissance a tirées du néant, ils ont la triste impudence de prêcher la stoïque patience dans les [douleurs et les catastrophes de la vie. Souffre donc, homme misérable, souffre sans espérance, sans consolation, sans appui, « sans Dieu et sans Christ en ce monde. » Souffre, non pas parce que tu as péché, souffre sans jamais t'abaisser à dire : pardonnez-nom nos offenses: souffre en sage, en philosophe, sans savoir pourquoi la douleur te brise, mais en l'acceptant comme la brute que tu vois souffrir à tes côtés ! 0 notre Père ! délivrez-nous de ces dégradantes et folles doctrines : nous savons pourquoi vous nous condamnez à la douleur, à la mort. Vous nous avez créés heureux et immortels ; nous souffrons et nous mourons parce que nous avons péché. 0 notre Père, pardonnez-nous donc nos offenses ! Nous les reconnaissons; nous les confessons: nous venons à vous « avec un cœur contrit et humilié : » nous sommes des coupables, nous sommes des condamnés : Pardonnez-nous nos offenses ! Nous venons à vous « avec crainte et tremblement, » mais avec confiance aussi, car « nous n'avons plus reçu un esprit d'esclave pour trembler, mais bien un esprit d'enfant d'adoption qui nous fait nous écrier : 6 Père ! ô Père ! » Disons donc ; redisons sans cesse : « Pardonnez-nous nos offenses. » Détestons l'orgueil qui voudrait nous faire innocents et justes : détestons pareillement ce désespoir morne et stupide qui nous persuaderait de nous laisser écraser sans un regard vers notre Père sans

un appel à sa miséricorde, sans un cri de détresse à son amour '. »

II. — Dieu nous pardonne nos fautes : mais quand et comment ? Deux choses, répond saint Thomas, sont a distinguer dans le péché : la tache et la peine 3 ; double

1 Sciendum est quod ex hac petitione possumus duo colligere quae necessaria sunt hominibus ia vita ista. Unura est quod homo semper sit in timoré et humililate. Aliqui enim fuerunt ita prœsumptuosi quod dicerent quod homo poterat vivere in mundo isto ila quod ex se poterat vitare peccata.... Constat autem quod omnibus hominibus etiam sanctis convenit dicere : « Pater noster qui es in cœlis.... dimitte nobis peccata nostra. » Ergo omnes recognoscunt et conlitcnlur se debitores et per consequeaa peccatores. Si ergo peccator es, debes timere et humiliari. Alhiu est quod semper vivamus in hoc : quia licet simus peccatores, non deberaus desperare ne desperatio ducat nos ad majora et diversa peccata, sicut dicit AposLolus, Ephes.,iv:« quidesperantes tradiderunt semetipsos impudicitice, in operationem immunditiae omnis. Ergo multum est utile quod semper speremus. Haec autem spes formatur in nobis cum petimus : « Dimitte nobis peccata nostra. » Sed hanc spem abstulerunt Joviniani qui dixerunt quod qui semel peccat post baptismum nunquam consequetur misericordiam. (D. Thom. Opuscul. V.) — 2 Sciendum est quod in peccato sunt duo ; sciliect culpa qua oflenditur Deus, et peena qme debetur pro culpa : sed culpa remittilur in contritione quee est cum proposito confitendi et salisTaciendi. (D. Thom. Opuscul. V.) — Per hoc duos errores excludit. Error scilicet Pclagii, qui dicebat quod sine peccato poterat homo vivere, et hoc est falsum, quia esset aliquis qui non posset dicere hanc orationem, sed hanc Dominus dédit omnibus, omnes ergo peceatum habent. Item alius error quod si quis peccavit non potest agere peeniteniiam. (D. Thom. Comment, in MalUu, cap. vi.)

dette que la miséricorde divine nous remet successivement. Dieu nous remet d'abord la tache. Le péché nous marque d'un signe infamant, nous rend odieux et abominables, Deus abominabitur virum : enfants de malédiction et de colère, que l'amour paternel n'étreint plus, que les bras de l'amour ne retiennent plus, mais qui ont fui loin de leur père, « dans une contrée lointaine, » et qui y pourrissent dans une effroyable misère, sur un fumier ! Tel était le prodigue, tels sont tous les pécheurs. Dieu secourt d'abord cette immense misère ; il rappelle ces fugitifs, il recueille ces prodigues, il les dépouille de leurs haillons pleins de fange, et les revêt de nouveau de la blanche et nuptiale parure de la sainteté ; il leur passe au doigt l'anneau de l'alliance, symbole de la réconciliation et signe des espérances reconquises et de l'héritage recouvré.

Or à quelles conditions Dieu met-il ce pardon et cette réintégration dans la fortune paternelle? Avant tout le brisement d'un « cœur contrit. » Culpa rcmitiitur in contritione , dit saint Thomas, condition immuable, absolue, en dehors de laquelle jamais faute n'a été et ne sera remise. Il faut que le prodigue se lève de son fumier, qu'il jette à la demeure paternelle un souvenir plein d'humbles regrets et de généreux repentirs : il faut qu'il pleure, qu'il gémisse, qu'il tombe en suppliant aux pieds de son père, qu'il se confesse indigne du pardon, et néanmoins l'implore et l'attende avec une filiale confiance : Pater, dimilte ! Mais cette contrition ne doit pas être inféconde : ce serait peu de dire : « Père, pardonnez!» « ce ne sont pas ceux qui disent :Seigneur! Seigneur ! qui entreront dans le royaume » par la porte de la miséricorde et du pardon ; il faut plus, il faut une contrition qui parle, qui éclate, qui avoue, qui mette à

nu toute la laideur de l'âme, et découvre toute son iniquité. Cidpa remittitur in contritione quœ est cum proposito confitendi, ajoute le Docteur Angélique. Par son péché, l'homme s'est orgueilleusement levé contre Dieu, par son aveu, il s'abaissera aux pieds de son semblable, devenu ministre du Dieu qui pardonne « aux humbles et résiste aux superbes. » Ce n'est pas tout encore. A cette douleur intime, à cette confession de la bouche, il joindra la réparation des œuvres : Culpa remittitur in contritione qux est cum proposito confitendi et satisfaciendi. L'homme a conquis sur la loi divine des jouissances interdites, par la satisfaction il se privera des jouissances permises et des libertés légitimes ; par son péché, il a dévasté la gloire de son Dieu, par la satisfaction il la réparera.

Ainsi est effacée la tache, et est remise la peine éternelle du péché, ou plutôt, comme le dit saint Thomas et avec lui toute la théologie catholique, cette peine éternelle est changée en une peine temporelle, dette dernière qui nous reste à solder des fautes qui nous fermaient l'éternité bienheureuse, et nous précipitaient dans les horreurs d'un châtiment sans fin : pœna œterna commutatur in temporalem. La divine miséricorde n'est pas épuisée, elle semble s'exciter elle-même et s'enflammer par ses propres excès. Après nous avoir sauvés de l'éternelle damnation, cette inépuisable charité divine nous ménage mille moyens de satisfaire à la dernière exigence de la justice, et à nous racheter même de l'expiation temporaire. « Vous êtes bon , » s'écriait le prophète, et jamais cette bonté divine ne paraît plus admirable que dans le pardon qu'elle ne cesse d'accorder à nos continuelles offenses.

Mais quoi ! Dieu nous pardonnera avec une généro-

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site et une magnanimité infinies ; et nous-mêmes refuserons de pardonner à nos frères, enfants comme nous de ce Père si clément et si bon ? Il nous remettra nos dettes, et nous exigerons sans pitié de nos propres débiteurs celles qu'ils nous supplient de leur remettre? Dieu qui est la Majesté infinie oublie les outrages dont nous avons eu l'audace de le couvrir, et nous aurons pour des offenses mille fois moindres une mémoire qui s'éternisera dans la haine et la vengeance?" Méchant serviteur, je t'ai remis toute ta dette parce que tu m'en as prié, ne fallait-il donc pas que toi aussi tu eusses pitié de ton compagnon, comme moi-même j'ai eu pitié de toi ? Et son maître irrité livra ce serviteur aux bourreaux, jusqu'à ce qu'il payât toute sa dette. C'est ainsi que vous traitera votre Père céleste si chacun de vous ne pardonne à son frère du fond de son cœur '. »

Avons-nous jamais sérieusement réfléchi au poids de la divine vengeance dont les paroles du Paler chargent l'homme haineux et méchant, qui garde des injures reçues un souvenir éternel et s'obstine à en refuser le pardon et l'oubli ? « Père, disons-nous, pardonnez-nous nos offenses comme nous-mêmes nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Comme nous-mêmes.... Que demandons-nous, sinon que Dieu nous traite comme nous traitons nos frères; qu'il use de la même mesure, qu'il emploie les mêmes procédés, qu'il nous pardonne si nous pardonnons, qu'il reste inflexible si nous-mêmes

1 Matth. xviii. — Sciendum quod ex parte nostra requiritur ut nos dimittamus proximis noslris offensas factas nobis : unde dicilur : « sicut et nos di'tnitlimus debitoribus nostris. » Aliter Deus non dimitteret nobis. Si non diinittis, non dimittetur tibi. (D. Thom. Opuscul. V.)

ne cédons pas aux sentiments d'une fraternelle charité? 0 Dieu! quels charbons ardents nous assemblons sur nos têtes, nous qui sommes assez audacieux et assez pervers pour appeler sur nous la colère divine en faisant de notre prière une insulte à la bonté du Dieu que nous implorons ! Malheureux homme, toujours si plein de haine et si absorbé dans tes désirs et tes projets de vengeance, « as-tu vécu si innocemment que tu n'aies jamais eu besoin de demandera Dieu la rémission de tes crimes? Es-tu si assuré de toi-même, que tu puisses dire que tu n'auras jamais plus besoin désormais d'une pareille miséricorde? Si tu reconnais que tu as reçu de Dieu des grâces si signalées, de ta part ton ingratitude est extrême d'en refuser une si petite, qu'il a bien la bonté de te demander pour ton frère qui t'a offensé. Si tu espères encore de grandes faveurs de lui, c'est une étrange folie de lui dénier ce qu'il te propose en faveur de tes semblables. Furieux qui ne veux pas pardonner, ne vois-tu pas que toi-même tu vas prononcer ta sentence? Si tu penses qu'il est juste de pardonner, tu te condamnes toi-même, en disant ce que tu ne fais pas. S'il n'est pas raisonnable qu'on t'oblige de pardonnera ton frère, combien moins est-il raisonnable que Dieu pardonne à son ennemi ? Ainsi, quoi que tu puisses dire, tes paroles retomberont sur toi et tu seras accablé par tes propres raisons. Exagère tant que tu voudras la malice et l'ingratitude de tes ennemis; ô Dieu! où te sauveras-tu si Dieu juge de tes actions avec la même rigueur? Ah! plutôt, mon cher frère, plutôt que d'entrer dans un examen si sévère, relâche-toi, afin que Dieu se relâche. « Jugement sans miséricorde si tu refuses de faire miséricorde : » grâce et miséricorde sans aucune aigreur si tu pardonnes sans

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aucune aigreur. Pardonnez et je pardonnerai. Quelquefois, quand nous voulons obtenir une grâce considérable de nos amis, nous attendons qu'eux-mêmes ils viennent à nous pour nous demander quelque chose. C'est ainsi que fait ce bon Père, qui désire sur toutes chosesde voir la paix parmi ses enfants. Ah ! dit-il, on l'a offensé; je veux qu'il pardonne. Je sais que cela lui sera bien rude; mais il a besoin de moi tous les jours. Bientôt, bientôt, il faudra qu'il vienne lui-même pour me demander pardon de ses fautes. G"est là, dit-il, que je l'attendrai. Pardonne-lui, dirai-je, si tu veux que je te pardonne. Je veux bien me relâcher, si tu te relâches. 0 miséricorde de notre Dieu, qui devient le négociateur de notre mutuelle réconciliation ! Combien sont à plaindre ceux qui refusent des conditions si justes!

ODieu! je frémis quand je considère ces faux chrétiens qui ne veulent point pardonner. Tous les jours ils se condamnent eux-mêmes quand ils disent l'Oraison dominicale : pardonnez, disent-ils, comme nous pardonnons. Misérable ! tu ne pardonnes pas ; n'est-ce pas comme si tu disais : Seigneur, ne me pardonnez pas comme je ne veux pas pardonner. Ainsi cette sainte Oraison en laquelle consiste toute la bénédiction des fidèles, se tourne en malédiction et en anathème. Et quels chrétiens sont-ce que ceux-ci qui ne peuvent pas dire l'Oraison dominicale' ? »

Ah ! plutôt éteignons nos haines : commandons à nos amères rancunes : adoucissons ce cœur impitoyable : « comme des fils très-chéris de Dieu, devenons ses imitateurs : marchons par la route de la charité comme le Christ nous a nous-mêmes aimés -. » «Revêtons-nous

1 DobSucL. — - Euhes.

comme des élus de Dieu, des saints, des bicn-aimés, d'entrailles de miséricorde, de bénignité, d'humilité, de modestie, de patience ; nous supportant les uns les autres, pardonnant si quelqu'un de nous est coupable contre son prochain de quelque injure. Comme Dieu vous a pardonnes, qu'ainsi vous-mêmes vous pardonniez. Que par-dessus toutes choses vous gardiez la charité qui est le lieu de la perfection '. » « Que le soleil ne se couche pas sur notre colère. » 0 chrétien, ô fils du Dieu « très-bon, » ne remets pas à plus tard à te réconcilier avec ton frère. La chose presse : il turde à Dieu que la paix soit rétablie entre ses enfants. Oh ! que Dieu est pressé! Qu'a de plus cher et de plus précieux la gloire de Dieu que « la suave odeur du sacrifice; et l'honneur du présent offert à son autel ? Pourtant la réconciliation de ses enfants désunis lui est plus chère, plus précieuse encore : il la veut avant même l'oblation de son autel. « Si donc tu présentes ton offrande à l'autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là devant l'autel ton offrande, et va d'abord te réconcilier avec ton frère, et puis tu viendras présenter ton offrande. » Alors seulement tes dons seront reçus, et ta prière agréée ; alors seulement tu pourras dire, certain d'être exaucé: Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous onl offensés 2.

1 Coloss. — 2 Sciendu ri qnod duomis modis dimiltitur. Unus est perl'eclorum ut scilicut oiîoiisus requirat olleaderitem. Psalm. XXXIII : « Inquire pacem. » Aliua est communûer omnium, ad quem tenentur omnes, ut sciliccl pelonli veuiam dimittat offeasus. Eccli. xxviu : « relinque proximo tuo noeeuli te ; et tu ne deprecanti tibi peccata solventu:*. » (D. Thoia Opiu.cul. V.)

LA DIVINE PRIEIiiS 397

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