ET NE NOS INDUCAS IN TENTATIONEM
« Ne nous laissez pas succomber à la tentation. » Sur cette demande, saint Thomas veut que nous considérions d'abord ce qu'est la tentation, et de quelles diverses manières l'homme peut être tenté ; ensuite ce que nous réclamons dans cette prière et comment Dieu nous protège et nous garde au milieu de nos tentations1.
I. — Qu'est-ce que tenter? C'est éprouver un être intelligent et libre : c'est essayer sa vertu : c'est le mettre aux prises avec l'obstacle, et lui donner occasion de manifester au dehors ce que recèle le sanctuaire fermé de sa conscience. La tentation est l'occasion donnée à l'homme de se manifester tel qu'il est. En dehors do cette brusque occasion qui le saisit, l'étreint, et lui fait, sous l'empire de la force, rendre de lui-même une véridique réponse, l'homme se cacherait aux regards du ciel et de la terre, et s'ignorerait soi-même tout le premier. « L'homme qui n'a pas passé par la tentation, dit l'Écriture, que sait-il?» Quel témoignage s'est-il donné à lui-même et a-t-il donné aux autres de sa valeur? Sans la tentation, il manquerait donc à l'homme le plus
1 Circa quod tria quœrunlur. Primo quid sil tentatio. Secundo qualiler liomo tcnlatar. Tertio vero quomodo liboratur a tentatioue. (D. Thom. OpuscuL V.)
essentiel élément de sa grandeur morale, et la plus opulente source de ses mérites et de sa gloire. Aussi est-il écrit : « Bienheureux l'homme qui subit l'épreuve, parce que, quand il aura été éprouvé, il recevra la couronne de la vie 4. »
Mais quelle sera la tentation par laquelle passera l'homme avant de parvenir à cette * couronne de la vie ? » Deux paroles de l'Écriture semblent contradictoires : l'une : Deus vos tentât, « c'est par Dieu que l'homme est tenté : » l'autre: Deus neminem tentai, «Dieu ne tente personne. » Il y a donc des tentations que Dieu lui-même offre à l'homme : il en est d'autres qui ne peuvent venir de lui, et que l'homme subit du démon et du monde. C'est de cette façon lucide et précise que saint Thomas pose la question difficile et compliquée des épreuves si diverses par lesquelles nous passons tous pour parvenir à la gloire.
L'homme est à la fois éprouvé parle bien et par le mai Et cette double épreuve correspond aux deux parties de sa sanctification. L'homme en effet se sanctifie et se sauve à la fois par la pratique du bien et par l'omission du mal : le Psalmiste formulait toute la sanctification de l'homme en ces deux paroles : déclina a malo cl fac bonum. Afin d éprouver l'homme en chacune de ces deux parties de sa sanctification, afin de lui préparer des victoires en ces deux champs de bataille, une double tentation lui sera présentée : l'une par Dieu, l'autre par les ennemis de l'homme et de Dieu. Dieu s'offrira à l'homme avec le bien : le démon et le monde avec le mal. Dieu mettra l'homme en face d'un bien à pratiquer douloureusement : le démon et le monde s'ollïi-
» Juc. i.
LA DIVINE PRIÉHÉ 399
ront à l'homme avec un mal doux et enchanteur, un fruit « beau à voir et délicieux à goûter, » mais que l'homme, pour rester fidèle, doit repousser héroïquement. Sorti vainqueur de cette double lutte, tout est fait pour l'homme : consnmmatum est ! Il n'y a plus pour lui qu'à recueillir sa moisson de gloire, et à dire avec l'apôtre: « il ne me reste plus qu'à, recevoir ma couronne de gloire que le Seigneur tient en réserve pour moi. i Comment Dieu tente-t-il l'homme ? En lui donnant l'occasion du bien. Dieu éprouve l'homme tour à tour par la loi et par la douleur. Les jours de l'Éden sont continués pour l'homme, sous le rapport qui nous occupe. Comme alors nos premiers parents pouvaient toucher à tous les fruits du jardin de délices, sauf l'ar^ bre réservé et scellé de la défense divine : ainsi sommesnous maîtres de nos actes, sauf quelques-uns, que Dieu nous défend et sur lesquels il prononce l'antique parole : « du jour où tu mangeras de ce fruit, tu mourras de mort. » C'est la loi qui maintient Dieu à sa place de souverain, et nous maintient nous-mêmes à notre place de serviteurs et de sujets. Sans la loi, l'homme affecterait la suprême et absolue indépendance qui est le patrimoine inaliénable de la Divinité. Et afin que cette lutte soit plus difficile et plus méritoire, Dieu accepte l'aide d'un étrange auxiliaire, la concupiscence sur laquelle il nous importe d'avoir de justes notions. Sans doute, dans l'état actuel de l'humanité déchue, la concupiscence est le signe tout ensemble et la suite du péché : c'est le péché qui, « en entrant en nous, » a fait de nous ce corps de inort, dont l'Apôtre nous dépeignait les misères et Ijs luttes poignantes, et sur lequel il poussait une plainte si désespérée : quis me liberabïl? Mais ne l'oublions pas : la concipiocencc n'est pas le
iOO CHAPITRE TREIZIÈME
péché : elle établit en nous une division intestine, elle engendre une latte à mort entre les deux parties de nous-mêmes, la raison et l'appétit : elle devient ainsi une occasion de mérite et de récompense pour les héros de la foi, de l'espérance et de l'amour. Dieu pouvait créer primitivement l'homme , non pas dans cette nature heureuse que la théologie appelle la nature intègre, mais dans une nature tourmentée et sollicitée au mal par les entraînements de la concupiscence. Créer un être dans un état de lutte et pour une vie militante, où le secours divin le suit et le soutient au milieu des péripéties douloureuses du combat, ne répugne ni à la sagesse ni à la bonté divines. C'est simplement là le Dieu que nous révèle le Psalmiste : « qui forme nos mains au combat. » Aussi, quand le Rédempteur vint réformer l'homme déchu, et le rétablir dans sa dignité et sa sainteté premières, il enleva de lui la souillure et la peine éternelle du péché, mais y laissa, comme éléments essentiels d'une lutte nécessaire, la concupiscence et la douleur. Et quand l'Apôtre, fatigué et honteux de cette lutte de l'âme contre la chair, de la raison souveraine contre les sens esclaves, réclame avec un cri déchirant d'être délivré de si humiliants combats, Dieu repousse une demande qui contrarie les plans de sa sagesse et de sa bonté, en enlevant à sa grâce son principal champ d'action, et à ses saints eux-mêmes leur plus riche et leur plus éclatante couronne. « Dans la crainte que la grandeur de mes révélations ne m'enflât d'orgueil, l'aiguillon de ma chair m'a été donné : ange de Satan chargé de me souffleter. Et trois fois j'ai supplié Dieu de l'écarter de moi, et Dieu m'a dit : ma grâce te suffit; c'csl dans l'infirmité que la grâce se consomme. » Tel est donc le rôle de la concupiscence eu nous. Dieu eût pu
nous l'enlever : il nous la laisse, et il en fait une auxiliaire de sa providence et une exécutrice des vues miséricordieuses qu'il a sur nous.
Et comme Dieu laisse à l'homme la concupiscence, il mi laisse la douleur, et fait d'elle la suprême épreuve et le glorieux combat où il mène ses plus généreux et ses plus intrépides enfants. A l'homme qui s'étonne de souffrir, lui, l'enfant de Dieu, l'héritier présomptif d'une grande couronne, le favori d'une si maternelle providence, un ange vient et parle, avertissant l'homme abusé que les titres qu'il fait valoir pour ne pas souffrir sont ceux-là même, qui exigent le plus impérieusement la souffrance : « parce que tu étais agréable à Dieu, il était nécessaire que la tentation vînt t'éprouver. » La sagesse antique avait pressenti cette grande loi providentielle de la souffrance du juste : « Le plus beau spectacle, dit-elle par l'organe d'un de ses philosophes, qui puisse être donné à la terre et au ciel, c'est le juste aux prises avec l'adversité. » Ce spectacle, Dieu le donna un jour au monde, et ce drame, vieux de quatre mille ans, palpite encore comme aux premiers âges qui le contemplèrent : « Il y avait dans la terre de Hus un homme simple et droit, craignant Dieu, et se gardant du mal. » Soyons assurés que la douleur s'approchera de ce juste :1a gloire de Dieu le réclame et Satan se présente pour la lui infliger. « L'homme qui n'a pas passé par l'épreuve, que sait-il ? » et que sait-on de lui ? Il n'a pas fait ses preuves, et laisse douter de la solidité de sa vertu. Satan, qui sait parfois « se transfigurer en ange de lumière » et parler le langage de la vérité, rappelle à Dieu la loi de sa providence. Job est saint ; mais Job n'a pas passé par l'épreuve de la souffrance : que sait-on de lui ? Un dialogue profond et rêvé-
lateur s'engage entre Dieu et Satan. Dieu dit: « As-tu considéré mon serviteur Job ? il n'a pas son semblable sur la terre: homme simple et droit, et craignant Dieu, et se gardant du mal . >• Et Satan 1 ui répondant,dit : « Estce pour rien que Job craint Dieu ? Ne l'avez-vous pas muni de votre protection, lui, sa famille entière, toute sa fortune, et les possessions qui l'entourent? N'avezvous pas béni les œuvres de ses mains, et sa richesse ne s'est-elle pas accrue sur la terre? Mais étendez un peu votre main, et frappez... » Voilà l'épreuve ! Et Dieu frappe, il frappe par le ministère de l'ange déchu, il frappe à coups redoublés: Job dôcouronné, brisé dans la poussière et l'ignominie, vivant cadavre que rongent les vers sur un fumier. Job, sans soutien, sans consolateurs, sans amis, enveloppé dans la nuit d'une horrible souffrance, n'attend plus que le repos de la tombe et ne met plus son espoir que dans le sinistre allégement du sépulcre. Blasphèmera-t-il ? adorera-t-il ? Question suprême que se posent le ciel et la terre, et dont la réponse renferme la destinée entière de l'athlète et du martyr. Or Job bénit et adore : « il ne pèche pas en ses lèvres: » il résiste aux flots déchaînés de la haine et du désespoir. Dans la main qui le frappe il confesse la main d'un père ; à travers le voile sanglant de ses douleurs, il reconnaît et adore la suprême domination du Très- Haut son Roi : Job est vainqueur, l'enfer se retire confondu : la puissance divine qui seule a soutenu l'athlète, la gloire divine pour laquelle l'athlète combattait, reçoivent la plus magnifique des glorifications : l'épreuve a révélé la vertu, et la victoire appelle l'immortelle couronne. Telle est la tentation de Dieu *.
'Sic ! en ta vit Deus Abraham et Job. Et ideo sœpe Deus im-
A cette tentation s'en joint une autre, dont la vie de l'homme ne peut être non plus exempte : c'est la tentation du mal, que le monde et Satan présentent directement à l'homme et que Dieu permet •« H est juste qu'après avoir été mis aux prises avec le bien, l'homme livre aussi d'héroïques combats contre le mal. Et quel est ici le mal ? Le démon, et l'auxiliaire du démon, le monde. Le démon nous tente, dit le Docteur Angélique, avec une excessive violence, diabohts fortissime tentât. Il n'a pas perdu dans sa chute les ressources inépuisables de sa nature, seulement il les tourne au mal et les emploie à nous perdre. Sa force est immense, sa perspicacité et sa finesse incroyables. Ses facultés d'une puissance inouïe sont activées encore par une haine insatiable et de vastes projets de vengeance. « Il ne faut pas croire que leurs forces soient épuisées par leur chute. Toute l'Écriture les appelle forts. « Les forts, dit David, se sont jetés sur moi : irruerunt in me fortes ; par où saint Augustin entend les démons. Jésus-Christ appelle Satan « le fort armé ; » fortis armalus. Non-seu* lement il a sa force,c'est-à-dire sa nature et ses facultés, mais encore ses armes lui sont conservées, c'est-à-dire ses inventions et ses connaissances : fortis armatus. Ailleurs il le nomme le prince du monde : princeps
mittit tribulationes justis ut dum patienter sustineal appareat virtus eorum et in virtute proficiant. Deut., xm : « Tenlat vos Dominus Daus vester, ut palam flat utrum diligatis eum an non. t
» Probatur virtus hominis per inductionem ad malum : et si bene resislit, et non consentit tune virtus horninis magna est : si vero homo succumbit lenlationi, tune virtus hominis nulla est. D. Thom. Opuscul. V.)
hujus mimai ; et saint Paul : « gouverneurs du monde ; » redores mundi '.
Et comment nous tente cet adversaire? Quels sont ses moyens ? Quelles sont ses machines de guerre ? Saint Thomas nous répond. In tentatione sua callidissime procéda.. Première ruse, il nous étudie à fond, se rend compte de l'endroit faible de notre âme, et dirige de ce côté tous ses coups. Sicul bonus dux exercitus qui obsidet aliquod castrum, considérât infirma ejus quem impugnare vult, et ex illa parte unde magis est homo debilis tentât eum. Et ideo tentât de illis vitiis ad quœ homines magis proni sunt. « Ah ! qui pourrait dire toutes les profondeurs de Satan, et par quels artifices ce serpent coule ? S'il vous trouve déjà agité, il vous prend par le penchant de l'inclination. Votre cœur est-il déjà effleuré par quelque commencement d'amour, il souffle cette petite étincelle jusqu'à ce qu'elle devienne un embrasement ; il vous pousse de la haine à la rage, de l'amour au transport, et du transport à la folie. » Car voici sa deuxième ruse : commencer votre perte insensiblement, par des fautes légères et des écarts qu'un œil inexpérimenté trouverait volontiers insignifiants. Saint Thomas nous dévoile ainsi cette nouvelle perfidie de Satan. Non statim proponitilli quem tentât m aluni aliquod apparais sed aliquid quod habcat speciem boni... postmodum facilius inducitad peccandum. « Vous vous imaginez peut
* Diabolus fortissime tentât. Nam postquam conculcatur caro, insurgit alius, scilicet diabolus contra quem est nobis magna colluctatio. Apostolus, Ephes. vi : «Non est nobis colluetatio adversus carnem et sanguinem, sed adversus principes et poleslatcâ, adversus mundi rectores tencbrarum harum. Unde et signanter dicitur tentator, Thess:il. in : « Is qui tentai.. » (I). Thoin. Opuscul V.)
être que s'il est si audacieHx, il vous attaquera par la force ouverte. Ah ! qu'il n'en est pas de la sorte! Il est vrai, c'est l'ordinaire des orgueilleux d'exercer ouvertement leurs inimitiés, mais l'inimitié de Satan n'est pas d'une nature vulgaire, elle est mêlée d'une noire envie qui le ronge éternellement. C'est ce qui lui fait embrasser les fraudes et les tromperies parce que l'envie est une passion froide et obscure qui ne parvient à ses fins que par de secrètes menées. Et c'est par là que Satan est infiniment redoutable. Ses finesses sont plus à craindre que ses violences. De même qu'une vapeur pestilente se coule au milieu des airs, et, imperceptible à nos sens, insinue son venin dans nos cœurs ; ainsi cet esprit malin par une subtile et insensible contagion corrompt la pureté de nos âmes '. » Enfin, troisième ruse de Satan : celui qu'il a fait tomber dans quelque faute, il l'y retient, l'y enfonce, et s'efforce de rendre impossible toute conversion et tout retour. Deinde postquam induxit ad peccandum, sic alligat ut nonpermittat apeccatis resurgere. Ses deux liens les plus ordinaires sont à la fois la présomption et le désespoir. Dieu, insinue-t-il à l'âme, est trop bon pour te perdre, et ne te point pardonner ! nequarjuam moriemini. A Caïn il soufflait au contraire un sombre et funeste désespoir : « mon péché est trop grand pour que j'en reçoive le pardon ! » « Ainsi fait Satan, dit le Docteur Angélique, et telles sont ses deux perfidies : 11 trompe, puis retient invinciblement dans le péché : sic duo facit diabolus : quia decipit et deceptum detinet in peccato.
Quant au monde, ajoute saint Thomas, il a pour les âmes deux tentations vastes et terribles : ses fascina-
1 Hoquet.
tions qui enchantent, ses persécutions qui terrifient : mundus dùpliciter tentât. Primo per nimium et immoderatum desiderium rerum temporalium ; secundo per persecutores et tyrannos. Ou bien le monde nous enlace dans ses plaisirs, nous absorbe dans ses vaines sollicitudes, nous étourdit dans ses tumultes et ses dissipations, nous dessèche dans ses cupidités fiévreuses; ou bien il nous impressionne par ses menaces, nous épouvante par ses persécutions, et nous enchaîne à sa perdition par la crainte lâche et puérile d'encourir sa disgrâce et de subir ses sifflets. 0 Dieu ! que de victimes fait cette tentation fatale du respect humain ! Qui y résiste ? Qui a la force de n'y périr pas ?
IL — Telle est la situation de l'homme ici-bas : situation formidable qui le place au sein de mille dangers, au milieu d'ennemis innombrables, et le force à une lutte de tous les jours, sans repos, sans trêve, sans merci. Militia est vita hominis super terram. Quand saint Paul a instruit le fidèle de cette nécessité de combattre, quand il a déroulé devant lui les terreurs sanglantes du champ de bataille, les forces de l'ennemi, l'implacable fureur de la lutte, il l'avertit qu'un seul espoir lui reste, une seule arme lui demeure, un seule force lui pourra assurer la victoire : la prière. Per omnem orationem et obsecrationem, orantes omni tempore inspiritu, et in ipso vigilantes in omni instantia etobsecratione1.
Tout ce qui précède nous fait comprendre le sens précis de cette demande du Pater : « Ne nous induisez pas en tentation; » ne nos inducas in tentationem. Nous ne
» Ephes. vi.
demandons pas à Dieu d'éviter la lutte ; nous ne réclamons pas de lui qu'il nous facilite les moyens de déserter le champ de bataille : ce serait là la plus lâche des prières et la plus inutile des demandes, notre félicité éternelle étant le résultat d'une lutte victorieuse. Demander à ne point combattre ce serait renoncer au prix du combat. Que demandons-nous ? Nous demandons que Dieu daigne, comme dit saint Paul, « proportionner la lutte à nos forces; » puis encore qu'il lui plaise « nous faire tirer de la tentation notre progrès» dans le bien; puis enfin qu'il nous épargne à jamais toute défaite.
0 notre Père « ne nous laissez pas succomber à la tentation : mais délivrez-nous du mal. »