‹ Jésus-ChristChapitre 30 sur 63 · SED LIBERA NOS A MALO : AMEN · texte numérisé non relu

SED LIBERA NOS A MALO : AMEN

Quel est ce mal dont nous demandons à notre Père d'être délivrés ?

Comment s'opère cette délivrance ? v

I. — Sans doute sous ce mot de mal, nous pouvons entendre tous les adversaires dont nous venons de nous occuper plus haut. Le mal à sa dernière puissance est pour nous ce satan, ce tentateur, cet esprit mauvais, spiritualia nequitiœ, dont la nature est tout entière tournée au mal, « qui fut homicide dès le commencement, » qui est « l'adultère » et l'instigateur de toute impureté, < qui est le père du mensonge, » la source

de toute injustice et de toute iniquité. Voilà par excellence le mauvais. Après lui, le monde si corrompu et si corrupteur, ce monde « tout entier placé dans l'iniquité, » totus inmaligno positus, est encore pour nous le mal dont nous demandons d'être délivrés. Enfin, après le démon et le monde, la corruption de notre propre nature est le mal sous lequel nous gémissons opprimés, et que nous demandons avec instance à notre Père de vaincre et de réduire : c'est le nom que lui donne l'Apôtre : mihi malum adjacet '. Très-assurément nous pouvons entendre de la délivrance de ces différents maux la demande du Pater : libéra nos a malo. Beaucoup d'auteurs le font et plusieurs d'entre eux appuient ce sens de leur haute autorité doctrinale.

Toutefois le Docteur Angélique préfère une interprétation plus restreinte et selon lui plus naturelle, surtout plus logique, qui donne mieux la suite des demandes et complète plus harmonieusement le cercle des détresses de l'homme et des délivrances que ces détresses appellent. Quand nous disons : Ne nous induises pas en tentation, nous avons manifestement en vue nos divers tentateurs : le démon, la chair, le monde; car c'est eux qui perpétuellement nous jettent dans ces tentations où nous demandons à notre Père de ne pas périr. Mais estce tout ? En avons-nous fini avec les dangers que court notre âme? Ne nous reste-t-il Das une autre détresse et un

1 Rom. vu, 21. — Heec lentatio carnis est valde gravis, quia inimicus noster, scilicet caro conjunclus est nobis : et sicut dicit Boetius « nulla pestis efficacior est ad nocendum quam familiaris inimicus et ideo contra cam vigilandum est. » Tentalur homo a carne dupliciter. Primo quia caro ins'igat ad malum. Secundo tentât caro retrahendo a bono. (D. Thom. Opascul. V.)

autre besoin ? Il nous reste la douleur : détresse poignante, immense danger, si la grâce divine ne la vient pas transfigurer. Cette môme douleur qui, devenue chrétienne, accumule si merveilleusement J nos trophées, dresse des trônes si magnifiques, et préparc de si splcndides couronnes, est celle aussi qui brise les âmes, les dévaste jusque dans leurs dernières profondeurs, nous jette dans d'affreux désespoirs, amoncelle en nos cœurs les plus impies blasphèmes, et nous souffle cette horrible parole dont la femme de Job assiégeait la douleur de l'héroïque martyr : blasphème Dieu et meurs! La douleur, suprême gloire et salut assuré de l'homme, quand Dieu la sanctifie et la divinise, n'en reste pas moins en elle-même ce que l'ont faite le péché et la déchéance : un mal et un mal profond. Nous étonnerions-nous que Jésus-Christ dans le Pater lui consacre une mention spéciale? Ah! qu'une grande, qu'une ineffable scène nous éclaire, et fasse tomber notre étonnement. Au jour de sa suprême douleur, brisé et sanglant sous la sueur qui l'inonde, « l'âme triste jusqu'à la mort, » le Christ au jardin des Olives voit se dresser devant lui cette passion dont les tortures épouvanteront le ciel et la terre, et qui restera devant la méditation de tous les siècles comme un océan d'effroyables et infinies douleurs. Or que fait le Christ abattu sous l'écrasant fardeau de ces douleurs ? Pater, si possibile est, transeat a me calix isle! « Mon Père, dit-il, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ! » — Qu'est autre chose cette prière que la demande même du Pater ; « Délivrez-nous du mal, » libéra nos a malo 4.

1 Supra docuit nos Dominus petere veniara peccatorum et quomodo poss'umns vitare tentaliones : hic vero docet petere

II. — Dieu nous délivre de la douleur de quatre manières différentes. Parfois, quand il prévoit que nos épaules trop débiles se refuseront au fardeau, et que la douleur au lieu de nous grandir et de nous fortifier nous abaissera et nous écrasera, il nous accorde notre demande dans son sens absolu : il écarte la douleur, il nous guérit de cette maladie, il nous délivre de cette infortune, il dissipe cette tristesse, il nous épargne cette catastrophe. Nous avons dit : délivrez-nous du mal, Dieu nous en délivre absolument. Le remède eût été trop violent, la faiblesse du malade rendait l'amputation impossible : le Dieu « qui fait tout avec force » mais aussi « avec suavité, » a évité de tuer le malade en le voulant trop guérir ; cette âme n'est pas héroïque, elle ne souffrira pas.

Une seconde délivrance est toute merveilleuse. Elle est le plus mystérieux des triomphes de la grâce divine. Dieu laisse son élu dans la douleur, il l'y plonge, il l'y engloutit : c'est Daniel dans la fosse aux lions, ce sont les trois jeunes Hébreux dans l'ardente fournaise. La douleur est là frémissante, prête à dévorer sa victime : une merveilleuse douceur entre dans l'âme du martyr : ce sont des suavité inconnues : une rosée céleste éteint la flamme, enlève les entiment de la douleur : au lieu d'un

preeservationem a malis : et haec pelitio est generalis contra omnia mala ; scilicet peccata, iniirmitates, adversitates et afïlictiones. Sed quia de peceato et tentatione dictum est, dicendum est de aliis malis, scilicet adversitatibus et afllictionibus omnibus hujus mundi a quibus Deus libérât quadrupllciter. Primo, ne superveniat afflictio. Secundo libéral quando in afllictionibus consolatur. Tertio quia aiïlictis tôt bona facit quod tradunl mala oblivioni. Quarto quia tentatio et tribulatio converlitur in bonuw. (D. Inouï. Qyuicul, Y.)

lit de flammes, c'est un lit de roses, et Paul s'écrie saisi d'une inexprimable ivresse :je surabonde de joie au sein de toutes mes douleurs!

Dieu nous sauve troisièmement de la douleur par la vue anticipée des gloires qu'elle enfante et des récompenses qu'elle accumule pour nous dans l'éternité. Délivrance si noble et si divine, allégement si céleste et si efficace, que « l'Homme de douleurs » lui-même a daigné en jouir avant nous. Proposito sibi gaudio suslinuit crucem, confusione contempta. Marchant à son épouvantable martyre, le Roi des martyrs, l'éternel modèle de tous les infortunés, le Christ expiateur songeait à la gloire dont la Passion devait couvrir son humanité sainte, et aux triomphes sans fin que la douleur lui allait enfanter. Saint Paul recueillant les leçonsdu Maître, s'écriait : « Ce moment si court, cette charge si légère de nos tribulations présentes, opèrent en nous, dans une sublimité et une immensité sans mesure, un poids éternel de gloire1. » « Courons donc au combat qui nous est proposé, les yeux levés sur l'Auteur de la foi, le Consommateur du salut, Jésus-Christ, qui, songeant à la joie offerte, soutint la croix, méprisa l'ignominie et maintenant est assis à la droite de Dieu. Songez donc à Celui qui engagea contre les pécheurs armés contre lui une si héroïque lutte, afin que vos âmes ne se fatiguent et ne défaillent pas 2. »

Une quatrième manière dont Dieu nous délivre de la douleur est ainsi formulée par le Docteur Angélique. Quarto, quia tentatio et tribulatio convertitur in bonum. Etideo non dicit : « libéra nos atribulatione, seda malo, » quia tribulationes sunt sanctis ad coronam. Libérât ergo

i II Gorinth. — s Ilebr

Deus hornincm tune a malo, quando eam in lonum convertit : quodest signum maxime sapientix : quia sapientis estmalum ordinare in bonum, et hoc fit per patientiam quœ habetur in tribulationibus *.

Amen. —Amen, dit saint Thomas, est confirmatio univcrsalis omnium petitionum a.

i D. Thom. Opuscul. V. — 2 Loc. citât.

Illuminavitvitam, « il a illuminé la vie, » dit magnifiquement saint Paul, caractérisant et résumant l'œuvre entière de Jésus-Christ. Jésus-Christnous a tout éclairé, tout révélé. « Lumière du monde, » « venu pour illuminer les âmes assises aux ombres de la mort, il a jeté des flots de lumière dans les profondeurs de nos plus obscurs problèmes. L'humanité ne connaissait plus ni son origine, ni sa fin ; elle n'avait pu plonger jusque « dans les profondeurs de la divinité » un regard impossible à tout être créé : l'homme s'ignorait soi-même en môme temps qu'il ignorait Dieu. Qu'est-ce que l'âme? Où va-t-elle? Qu'est sa destinée ? Qu'est-ce que la mort ? Quelle réponse donne le sépulcre? Est-ce un cri d'espérance ? Est-ce la morne et sinistre voix du désespoir ? Quelle route mène à la vie vers laquelle tendent toutes les aspirations de l'âme humaine ? L'homme crie vers. Dieu : «« quel

bien dois-je opérer pour obtenir la vie éternelle? Magister bone, quid bonifaciam, ul habcam vilam œternam?

Jésus-Christ a répondu à tout. « Il a tout dit, » comme il l'exprimait à ses apôtres dans un épanchement de sa divine tendresse, et il ne quitta le monde qu'après avoir jeté à notre intelligence comme à notre cœur le mot du suprême accomplissement et de l'entière plénitude : Consummatum est!

Mais quoi ! Dans ses révélations si variées et si multiples aura-t-il oublié l'un des problèmes qui exercent avec le plus de passion notre intelligence, et remue le plus profondément notre cœur ? Que recèle l'avenir ? A juel seuil aboutira le grand pèlerinage des générations qui traversent les siècles ? Voici cesplendide univers qui nous a été donné comme demeure : qu'adviendra-t-il de lui?

Les âges s'ajoutent aux âges, le temps, comme un fleuve, suit son cours invincible ; dans quel océan irat-il enfin s'abîmer et disparaître ? En un mot quelle sera la fin de toutes choses? Sera-ce un anéantissement? Sera-ce une transformation féconde ? Dieu est venu sauver le monde, et pour le sauver, il s'est vêtu en pauvre, a habité une chaumière, s'est laissé mener au supplice, et est mort sur une croix abreuvé d'ignominie : est-ce tout ? Ce Dieu « anéanti » n'aura-t-il pas à la fin son jour de gloire? Un second avènement ne déploiera-t-il pas autant de splendeurs et de puissance que !e premier montra de faiblesse et subit d'outrages ? « Au Fils a été remis tout jugement, « et « tous nous comparaîtrons, devant le tribunal du Christ : » que sera ce jugement ? Que seront ces assises générales où toutes les générations comparaîtront à la fois ?

Quelles obscurités ! quelles questions ! quels problèmes !

Le Verbe incarné, « lumière du monde, » nous quittera-t-il sans jeter dans ces formidables abîmes ur rayon de sa vérité? Non. Lui qui veut « tout nous dire, » ne nous laissera pas ignorer ces grandes scènes de l'avenir ; il répandra dans ces profondeurs ce qu'il faut de lumière pour tenir en éveil nos espérances, et y laissera néanmoins assez d'obscurité pour humilier notre orgueil, nourrir notre vigilance, et nous courber sous le |oug d'une mystérieuse et salutaire terreur.

Jésus-Christ n'a plus que quelques moments à passer sur la terre : il est assis sur une colline, d'où la cité sainte laisse apercevoir ses riches et solides édifices. Jésus est triste : il médite, absorbé dans une pensée douloureuse, et ses apôtres qui l'abordent trouvent leur Maître baigné de larmes et le cœur oppressé de soupirs. Il leur a déjà annoncé la destruction de Jérusalem. « Viendront des jours, a-t-il dit, où de tout ce que rous voyez, il ne restera pas ici pierre sur pierre que tout ne soit détruit.» Les Apôtres consternés lui demandent maintenant la révélation entière de ce terrible avenir.

« Comme il était assis sur le mont des Oliviers, en face du temple, ses disciples s'approchèrent de lui en particulier. Or Pierre et Jacques et Jean et André l'interrogèrent à part, disant : Maître, dites-nous quand ces choses arriveront, et quel sera le signe que toutes ces choses commenceront de s'accomplir ? Et quel sera le signe.de votre avènement et de la consommation du siècle 1 ? »

1 Maith., Luc.

Quelle question ! Peut-être les Apôtres n'avaient-ils pas conscience de son immensité, et ne voyaient pas les perspectives infinies qu'allait découvrir la réponse du divin Maître. Le regard de Jésus-Christ embrassait cette question tout entière, et sa parole allait tout entière l'illuminer des plus formidables éclairs. Pour lui la destruction prochaine du temple et de la cité sainte n'est qu'un épisode de la grande scène où se doivent dénouer les destinées de tout le genre humain, et une première partie du drame où le monde entier doit être acteur. Derrière cette destruction de Jérusalem est la destruction de l'univers : le dernier jour de la Cité sainte n'est que l'image du dernier jour du monde : l'apparition du jugement terrible de Dieu sur la ville déicide n'est que l'annonce et la figure de l'apparition du Juge des vivants et des morts, citant à son tribunal toute la suite des générations et des peuples, et détruisant la cité des pécheurs et l'empire de l'antechrist sous les tonnerres d'une effroyable vengeance.

Tel est l'ensemble et la suite des révélations du Sauveur. Dans la destruction de Jérusalem il nous donne une première idée et comme une figure de la destruction du monde. Puis il nous parle de cette destruction et de cette fin du monde en elles-mêmes et directement. Enfin, il nous fait apparaître les splendeurs et les puissances formidables de son second avènement et du jugement général.

« Considérons toutes ces choses dans un esprit d'étonnement et d'humiliation. 0 Dieu, que votre main est redoutable ! Par combien de terribles effets déployezvous votre justice contre les hommes ! Quelles misères

LES PROPHÉTIES DU DERNIER JOUR 4l"<

précèdent la dernière et inexplicable misère de la damnation éternelle ! « Qui ne vous craindrait, ô Seigneur ? Qui ne glorifiera votre nom? O Seigneur tout-puissant, vos œuvres sont grandes et merveilleuses! Vos voies îont justes et véritables, ô Roi des siècles! Vous seul tîtes saint, et toutes les nations vous adoreront. Tout genou se courbera devant vous, « les uns en éprouvant vos miséricordes, les autres se sentant soumis à votre implacable et inévitable justice . »

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