LES BIENFAITS DE L'ÉGLISE
Après une famine et un épuisement de quatre mille aus, après les trompeuses promesses de la sagesse humaine qui, au lieu de sustenter les âmes, acheva de les affamer; après les stériles efforts de la Loi mosaïque pour relever de ses défaillances une humanité gisante sur le grand chemin et près d'expirer de besoin, Dieu allait paraître. Pain vivant descendu du ciel, il venait nourrir de sa parole, de sa grâce, de ses sacrements, de ses espérances, de ses joies divines, les intelligences et les cœurs ; son Eglise allait recevoir la mission de répandre dans le monde et à travers tous les siècles de saintes, nobles et célestes satiétés: tous les peuples tourneraient alors vers elles leurs suppliants regards et lèveraient leurs mains défaillantes ; toutes les âmes puiseraient en elle la vie véritable en obtenant d'elle « le pain supersubstantiel » de la vérité, de la grâce et de la gloire, la divine nourriture de l'intelligence par la foi, du cœur par l'amour, du corps lui-même par l'immortalité glorieuse. Il importait de préfigurer ces grandes choses, et de représenter dans quelque scène saisissante ce doux et puissant ministère de l'Eglise, dans l'humanité. Un miracle deux fois répété, puis de gracieuses paraboles donnèrent au monde une première idée des tendresses, des bienfaits, des splendeurs infinies, dont l'Eglise catholique devait être la source à jamais inépuisable.
l'église DE JÉSUS- christ 55
I. — Ce miracle est celui de la multiplication des pains, miracle deux fois répété et que rapportent les quatre Évangélistes à la fois \
L'instruction touchante et profonde qui ressort de ce double miracle se rattache à trois points : les apprêts du miracle, le miracle lui-même, la distribution de la miraculeuse nourriture.
1. Deux circonstances sont rapportées par les Évangélistes, toutes deux remplies des plus beaux mystères : le regard de Jésus sur la foule, le commandement de Jésus aux Apôtres.
Tous les Pères ont remarqué ce regard et l'ont magnifiquement commenté. L'Incarnation entière avec ses tendresses inénarrables et ses extraordinaires dévouements est le fruit du mystérieux regard du Verbe jeté sur l'humanité déchue et condamnée. La nature humaine, perdue dans sa chute, égarée sur le chemin de son orgueil et dans l'aride solitude que lui fait son péché, se meurt d'inanition, loin du Dieu qui seul est sa nourriture et sa vie. Elle va périr sans ressource, quand le Fils de Dieu jette sur elle un regard de compassion et l'amour, se prend à l'aimer, conçoit de mystérieux iésirs de s'unir à elle pour la mieux sauver, et laisse échapper ces paroles qui furent notre rédemption et notre salut : firai et je la guérirai ! Dans le premier des deux miracles, les Évangélistes décrivent ainsi les circonstances du regard de Jésus à la foule : « Jésus donc, ayant levé les yeux et vu qu'une grande multitude de peuple était venue à lui, eut pitié d'eux, parce qu'ils
1 Matth., xiv, xv; Marc, vr, vin ; Luc, ix, Joan., vi. —Noua confondons ici ces deux miracle3 dans une seule explication.
étaient comme des brebis qui n'ont point de pasteur. » Non vraiment ! l'humanité n'avait pas jusqu'à Jésus- Christ de guide et de pasteur. Ni la loi de Moïse et son culte figuratif, mille fois moins encore les leçons des sages, les sublimes paroles du génie, et les lumières naturelles n'avaient pu sustenter les âmes dans la détresse suprême de leur faim. Partout l'humanité avait trouvé des maîtres durs et insensibles, et des guides aveugles et corrupteurs : elle errait sans soutien et sans lumière de dégradation en dégradation; nul regard de pitié ne se levait sur elle; nul cœur ne s'offrait à l'aimer, nulle providence maternelle ne s'offrait à la nourrir. C'est à cet instant de leur plus extrême misère que Jésus lève les yeux « sur ces foules qui sont comme des brebis sans pasteur ; » c'est alors qu'il se sent ému de compassion, misertus est super eos, et qu'il se résout à leur dispenser la plus royale nourriture, le pain céleste, la nourriture divine qui n'est autre que lui-même, vérité, grâce, gloire et amour. Au second miracle, le regard du Sauveur sur la foule est plus tendre encore et son langage plus misécordieux. « Or, dans ces jours-là, comme la multitude était grande encore et qu'elle n'avait pas de quoi manger, Jésus, ayant appelé ses disciples, leur dit : j'ai pitié de cette foule, car voilà que depuis trois jours ils me supportent : ils sont constamment avec moi, et ils n'ont pas de quoi manger. Et je ne veux pas les renvoyer à jeun, de peur que, si je les renvoie à jeun dans leurs maisons, ils ne défaillent en chemin ; car il y en a qui sont venus de loin. » L'homme est égoïste et insensible : les Apôtres ont vu comme le Sauveur cette foule affamée et défaillante, mais l'idée de la secourir ne leur est pas venue. Le Juif jette sur la Gentilité un regard de mépris, mais toucher ses plaies du bout du doigt lui ferait hor-
l'église DE JÉSUS-CHRIST 57
reur ; le sacerdoce Lévitique aperçoit bien ce blessé qui git sanglant et meurtri sur le bord de la route, mais il passe outre sans s'arrêter un moment. Et si la portion éclairée et sainte de l'humanité vit dans de telles traditions d'insensibilité et d egoïsme, jugeons ce qu'il en doit être des sentiments de la Gentilité elle-même pour la misère et le besoin. Les sages du paganisme ont entrevu plusieurs des vérités divines et signaléplusieurs des vertus morales; mais la commisération, la pitié, est un sentiment qu'ils ignorent, ou plutôt qu'ils condamnent comme une faiblesse indigne de l'homme. Tout ce qui souffre est par là même condamné ; le pauvre, l'opprimé, le misérable, sont des êtres déclassés, qui n'ont plus leur place au banquet de la vie, et dont le sage n'a pas plus à se préoccuper que s'ils n'existaient pas. Et cette théorie atroce était, sur toute la surface du monde, mise à une implacable exécution. Dans la société antique l'immense multitude était celle que l'esclavage écrasait, que rongeaient vive tous les vices et toutes les turpitudes, qui du berceau à la tombe suivait dans l'oppression, la faim, la détresse, la souffrance, un chemin maudit. Alors Jésus regarda du haut des cieux, et le monde entendit l'écho de cette ineffable parole : misereor super turbam, « je me sens ému de compassion pour rette multitude ! » L'œuvre primitive de Dieu avait été brisée ; la vallée de larmes avait remplacé l'Éden, le péché avait envahi l'humanité avec son effroyable cortège de douleurs ; le genre humain n'était plus qu'une multitude perdue, errante, maudite, écrasée sous le poids d'inénarrables souffrances : la justice divine était implacable, ses exigences infinies, le salut de l'homme humainement impossible, l'ange se détournait, le ciel et la terre étaient devant cette grande détresse sans cora-
passion ni amour. . miser eor ! « Moi, dit le Verbe, je me sens ému de pitié ! » Et comme pour s'exciter à une commisération plus tendre et des dévouements plus sublimes, le Verbe se déroule à lui-même les diverses détresses de l'humanité déchue, il écoute les plaintes déchirantes qui s'en échappent, il nourrit son regard du sanglant spectacle de ses désastres, et il entend le cri de ses aspirations et la voix de ses prières. « Voici trois jours qu'ils me supportent. » Pendant les trois âges du monde, le Messie est l'unique attente comme il est l'unique espoir. « Ils n'ont pas de quoi manger ! » Non ! Et comme dernière et effroyable ressource, l'humanité s'est jetée avec fureur et délire, sur l'immonde pâture de tous les vices, et elle s'en repait ! « Ayajxt donc levé les yeux sur la foule, Jésus en eut pitié. »
Telle est la profondeur du regard de Jésus. Une seconde circonstance pleine aussi des plus beaux mystères est son commandement à ses disciples. Donnez-leur à manger, vous autres. A s'en tenir à la lettre, ce commandement étrange, en face de l'impossibilité où sont les apôtres de l'accomplir, renferme déjà les sens et ies enseignements les plus précieux. Par cet ordre Jésus- Christ apprend à ses apôtres, et en leurs personnes à ious les prêtres, que leur préoccupation incessante doit être de distribuer au peuple la nourriture du salut Mais il leur commande une chose impossible, il les me: par là même en face de leur impuissance, et les oblige à recourir à Celui-là seul dont tous les êtres tirent ia subsistance et les intelligences le pain de la vérité. Mais de plus hautes considérations ressortent de ces textes, et ce n'est rien moins que le ministère de l'Eglise au milieu du monde que nous y voyons exprimé. Au milieu tics foules affamées, l'Église multipliera durant tous 'oi
l'église DE JÉSUS-CHRIST 59
siècles entre ses mains divines le froment de la vérité et de l'amour. Elle instruira ; elle aimera ; elle chassera toul es ténèbres ; elle pansera toutes plaies ; elle seule, avec une persévérance que rien ne sera capable de décourager, rassemblera toutes les misères, toutes les ignorances et toutes les douleurs ; elle créera des institutions pour l'enfant du pauvre, elle enverra ses prêtres aux foules déshéritées, et, voyant par delà les nations civilisées, d'autres innombrables multitudes «assises encore aux ombres de la mort, » dans la complète ignorance du salut, elle leur suscitera des phalanges d'apôtres qui donneront à ces barbares, avec la foi, toutes leurs sueurs et tout leur sang. Et si l'Église dispense le pain de la foi, elle n'oublie pas celui de la charité. Partout où elle entend retentir une plainte, elle députe ses fils ; partout où une misère s'étale, elle crée une œuvre ; partout où l'humanité défaillante éprouve un besoin nouveau, elle suscite quelque nouvel héroïsme. Oh ! qu'il avait sujet de s'adresser à ses apôtres, et que c'était bien à son Eglise que le Sauveur devait dire « donnez-leur à manger, vous autres. » Oui, « vous autres, » car vous seuls aurez l'intelligence des besoins du pauvre et le courage de vous y dévouer. Autour de vous régnera l'égoïsme; l'opulence suivra son chemin doré sans tourner vers les misérables un seul de ses regards; l'empressement, l'agitation des affaires, le tumulte de la vie du monde précipitent le grand nombre par toutes les routes de la fortune ; les plaisirs entraînent les autres par celles de la volupté, le pauvre n'est aperçu et accosté nulle part : tibi derelielus pauper! à toi, ô mon Église, le pauvre est abandonné. Recueille donc, toi seule, ce royal trésor, ce joyau de ma couronne ; donne au pauvre le pain de la charité, et, comme « l'homme ne vit pas seulement
GO C1IAINTUE NEUVIÈME
do pain, mais do toute parole sortie de la bouche de Dieu, » avec le pain qui nourrit le corps, dispense-lui le pain millo fois plus précieux qui soutient et fait croître l'âme pour la maturité de la gloire.
L'Église a compris et retenu la leçon divine, et depuis dix-huit siècles elle est à la fois le seul amour qui verse aux douleurs tous leurs baumes, et la seule vérité qui nourrisse les intelligences et les cœurs. Si, avec saint Thomas, nous restreignons l'explication de ce texte à la prédication de l'Évangile et au ministère de la parole chez le prêtre, il nous fournit encore les plus belles doctrines. Date, vos! Le ministère de la prédication est par excellence le ministère du prêtre. Le prêtre seul a mission pour parler au monde des secrets de Dieu, des révélations de l'éternité et des devoirs de la vie présente ; lui seul a reçu la lumière, lui « dans le cœur de qui Dieu étincelle ; » lui seul a la force, le désintéressement et le courage de proclamer partout et à tous la vérité tout entière, sans jamais y mêler les silences de l'égoïsme, les atténuations de la faiblesse et les calculs sordides de l'intérêt. Mais au moment d'ouvrir ses lèvres et d'inaugurer son divin ministère, le prêtre sentant sa faiblesse, s'adresse à son Dieu : Unde ememus panes ? « où achèterons-nous le pain ? » d'où nous viendra la doctrine que nous prêcherons? Où irons-nous prendre les vérités que nous annoncerons au peuple? Saint Thomas répond: 0 prêtre, ô pasteur, ô prédicateur de la parole, c'est de Dieu seul qu'il la faut acheter. Arrière la prédication puisée aux sources humaines ! loin de nous la parole dont Dieu, ses vérités, ses dogmes, ses mystères, ses promesses, ses menaces, ses œuvres du temps et de l'éternité, du présent et de l'avenir, ne forme.it pas l'unique et divin tissu ! Nous pourrons être de bjaux
l'église de jêsus-christ 61
diseurs, nous cessons d'être des apôtres ; on admirera peut-être notre éloquence, mais les âmes se retireront affamées. Et où, continue le Docteur Angélique, se moissonne le pain de la vraie et solide prédication? Dans l'Écriture, dans les docteurs, dans les théologiens ; c'est l'étude qui le recueille, c'est la méditation qui lui donne sa saveur, c'est la prière qui, en y attirant la bénédiction d'en haut, lui communique sa seule force et son unique efficacité. Une condition essentielle à la bonne et fructueuse dispensation de la parole sainte, nous est marquée dans un détail du récit évangélique. « Or il y avait là un vaste pré. Et il leur commanda de faire asseoir tout le monde par groupes sur l'herbe verte. » Le calme, le repos, l'ordre et le silence disposent seuls lésâmes à recevoir fructueusement la parole divine. Si le tumulte des affaires, l'effervescence des plaisirs, les mille bruits du monde envahissent les âmes, en vain entendront-elles la parole de Dieu ; la solitude, le loisir, le silence leur manquent pour la savourer et s'en paisiblement nourrir, le pain a pour elles perdu sa force, et elles se retireront affamées du banquet divin. Tous les peuples étaient en paix, la terre entière était, pour aim parler, assise dans une tranquille attente, quand descendit sur elle la doctrine qui la devait instruire, et le pain miraculeux qui la devait sustenter : Dam silenliu n taxèrent omnia.
2. Nous devons plus que jamais nouj ressouvenir do cette doctrine de saint Augustin, que Dieu fait constamment servir les faits matériels à l'exposé des plus hauts mystères. Dans tout le cours des siècles, daai toute la suite de l'histoire d'Israël, dans cha me page des divines Écritures, Dieu a proeéié Djr peintures et
G2 CHAPITKD NEUVIÈME
par tableaux. Sans cesse il nous élève aux vérités les plus sublimes de l'ordre surnaturel à l'aide des tableaux qu'il emprunte à la nature, ou des scènes que sa Providence déroule sous nos yeux. Cette donnée lumineuse nous fait seule pénétrer dans ce que les faits évangéliques ont de divinement profond, et seule épuise les sens si multipliés et si élevés, que Dieu donne aux moindres détails des choses qu'il daigne accomplir. Cette remarque capitale faite, abordons les circonstances mystérieuses des deux beaux mystères de la multiplication des pains.
Et d'abord de quelle matière Jésus-Christ tire-t-il la nourriture qu'il dispense à la foule ? Sans doute, il la pouvait faire surgir du néant ; un nouveau fiât du Dieu qui créa toutes choses eût trouvé le néant docile comme aux anciens jours. Jésus-Christ ne le veut pas; il multiplie, il augmente, il perfectionne une matière préexistante ; avec quelques pains déjà préparés il compose la nourriture d'une multitude immense. Voici, d'après le Docteur Angélique, la signification profonde de cette marche suivie ici par Jésus-Christ. Le genre humain n'avait pas été abandonné, après sa chute et sa désertion de la maison paternelle, à une faim et à un épuisement irrémédiables ; le pain de la vérité n'avait pas totalement disparu du monde quand Jésus y vint pour le sauver. « Quelques pains » s'y trouvaient encore, nourriture trop faible, aliment trop disproportionné en f.ice d'une si grande multitude et d'une aussi dévorante faim; mais entre les mains divines du Rédempteur, ces quelques pains vont se multiplier, cette insuffisante nourriture prendra une telle vertu et une si prodigieuse force, qu'elle suffira à sustenter toutes les générations et tous les siècles. Les traditions antiques, la loi natu-
relie, la loi écrite, le culte et la législation mosaïques sont ces quelques pains trouvés dans le monde. Un petit nombre s'en peut nourrir et pour un instant ; le reste, la multitude, n'y peut prétendre, et elle demeure dans les tortures et l'épuisement de sa faim : hœc quid sunt inter tantos? « qu'est-ce que cela pour tant de monde ? » Qu'était pour le genre humain cette loi mosaïque qui ne franchissait guère l'étroite enceinte de la Judée? Qu'était pour les âmes cette loi purement figurative, vide de la grâce, et inapte à communiquer la justice ? Qu'étaient pour la Gentilité tout entière, les quelques enseignements qui lui venaient de temps à autre des migrations et des exils du peuple juif, hœc quid inter tantos ? Et encore sont-ce « des pains d'orge, » est-ce une nourriture grossière et peu substantielle : « rudiments des choses, » « premiers éléments de doctrine, » dit saint Paul, loi purement figurative et essentiellement provisoire qui « ne mène rien à la perfection, » « qui ne peut sanctifier ceux qui par elle veulent s'approcher de Dieu. » Lumière faible et incertaine, onction nulle, grâce absente, culte matériel, cérémonies sans vertu, législation rudimentaire, telle est dans son ensemble cette loi ancienne, faite pour l'enfance de l'humanité, alors que faible et sans portée elle ne pouvait encore ni comprendre, ni apprécier, ni accueillir, ni supporter les révélations sublimes et les héroïques préceptes du Rédempteur. Détail saisissant ! C'est aux mains d'un enfant que se trouvent les pains d'orge et les quelques poissons. Saint Paul revient constamment sur cette idée que la loi ancienne était une loi d'enfants, bonne pour le premier âge, et tant que « l'héritier est encore à la garde de ses pédagogues et de ses précepteurs, » mais loi tron iniDarfaite pour régir l'âge viril du genre
humain. Le peuple ancien sous la Loi mosaïque, c'est l'enfant sous la verge , l'enfant dans les premières leçons de la science, l'enfant confié aux mains des serviteurs, et non associé encore à la vie, aux emplois, aux grandeurs, à la fortune de son père.
Tel est le monde à la venue du Rédempteur. Un enfant garde sa nourriture imparfaite et grossière, et encore cet enfant la garde-t-il sans la lui dispenser. Ces pains, Jésus-Christ va les prendre de la main de l'enfant; sous son action divine et le commandement de sa puissance, « ces pains d'orge, » cette grossière et courte nourriture va se transformer en un pur et inépuisable froment ; la Loi mosaïque tout entière, transfigurée et ennoblie, devenue la loi chrétienne, sera pour toutes les générations des hommes et dans toute la durée des âges « le pain supersubstantiel, » qui, réveillant toutes les forces de l'humanité défaillante, lui permettra le long et rude voyage du temps à l'éternité et de l'exil à la patrie de la gloire.
3. La nourriture divinement multipliée dans les mains du Christ est ensuite sur son ordre distribuée à la foule, et distribuée par le ministère des Apôtres. Devenons attentifs, de larges et profonds aperçus nous sont ouverts sur le ministère de l'Eglise, sa constitution, son sacerdoce et ses sacrements. Chaque détail parle, chaque circonstance formule un dogme. Le chef unique de l'Eglise, le seul Auteur du salut « et le Consommateur de la foi » est Jésus-Christ. C'est de lui ssul que l'Eglise tire les richesses divines qu'elle répand sur le monde, de lui seul qu'elle tient ses pouvoirs, de lui seul qu'elle recueille la grâce qui sanctifie, la révélation qui illumine, les sacrements qui nourrissent. Le Christ
l'église DE JÉSUS-CHRIST 65
seul prend en sa main les sept pains, les sept sacrements, les sept sources jaillissantes de la grâce et de la vie surnaturelle, seul il y donne avec sa bénédiction une miraculeuse fécondité ; ainsi devient-il le seul Médiateur et le Pontife unique, par qui « nous avons accès dans la grâce actuelle où nous sommes maintenant confirmés, et nous nous glorifions dans l'espérance de la gloire des fils de Dieu '. » Ainsi est-il la seule pierre angulaire, « le seul fondement qui peut être posé. » Mais sur cette pierre angulaire unique d'autres pierres viennent s'appuyer: sur ce fondement unique d'autres fondements secondaires seront posés : l'Eglise n'a que Jésus-Christ comme chef invisible, mais elle a, dans le Souverain Pontife, un chef visible, dans les évoques successeurs des Apôtres des fondements et des soutiens secondaires, et sous eux, dans les pasteurs, héritiers d'une portion de leur autorité, des ouvriers et des auxiliaires pour le grand travail des âmes. Tous agissent, prêchent, administrent les sacrements, distribuent aux fidèles la vie surnaturelle, et néanmoins un seul et divin Prêtre, Jésus-Christ, opère toutes ces divines choses et accomplit ces différents ministère:?. C'est le Christ, Pontife éternel qui prêche, baptise, absout , gouverne , sanctifie : les prêtres sont ses auxiliaires et ses organes, lui seul agit. Un rapprochement de textes rend d'une façon saisissante ce profond mystère. En saint Jean nous lisons : accepit Jésus panes, et cum gratias cgisset, distribuit discumbcntibus. « Jésus reçut les pains, et, après avoir rendu grâces, les distribua à ceux qui étaient assis. » Les Synoptiques disent différemment : benedixit et fregit et
» Rom. 2'"
dédit discipulis panes, discipuli autem turbis. Accor\l profond et magnifique entre eux tous ! Jésus seul, aprèi avoir fait jaillir la vie divine de sa rédemption, la répand à flots sur le monde, non pas lisiblement, mais par l'entremise visible de son sacerdoce. « Jésus-Christ bénit les pains et les rompit, puis les donna à ses disciples et ses disciples à la foule. » Tel est donc le cours que suit du ciel à la terre le majestueux fleuve de la grâce : de Dieu il se verse tout entier dans le Christ ; du Christ il s'épanche sur le sacerdoce catholique, et du sacerdoce sur le monde. L'hérésie, en niant ce dogme fondamental et en faisant dépendre l'écoulement de la grâce des dispositions du ministre, a détruit jusqu'à la dernière pierre l'édifice de l'Eglise. Cette erreur admise, plus de sacerdoce, plus de sacrements, plus de vie surnaturelle, plus de rédemption, plus de christianisme : rien que le v.Je dans l'antique malédiction du péché, non relinquitur hestia pro peccatis
Dès que le pain est sorti des mains divines, la mission des Apôtres, du sacerdoce catholique, commence. Le premier soin du prêtre est de recevoir la grâce des mains de son Dieu, de s'en nourrir, d'en être rempli et comme repu : là est sa force et la seule garantie de ses triomphes. Tous doivent recevoir « de sa plénitude : >• dédit discipulis. La mission du sacerdoce catholique est en second lieu de disposer les âmes à recevoir la grâce avec le pain de vie : piwccpit illis ut accumbere feccrint omnes, «Jésus commanda à ses disciples de faire asseoir la foule. » Toute l'œuvre du prêtre est dans ces mots : il recueille la foule errante, il arrête et fait asseoir la foule empressée et fugitive, il impose doucemeut silence et commande l'attention dans cette foule dissipée et bruyante, incessamment ouverte à tous les tumulteset ù
l'église DE JÉSUS-CHRIST 67
toutes les agitations du dehors. Enfin, après avoir distribué, le sacerdoce catholique conserve : à lui la garde du précieux dépôt, à lui l'intrépide et vigilante défense des biens célestes, des trésors de la grâce que son Maître lui a confiés. Et comme tout doit être simple et obscur dans l'Eglise de l'exil, de simples corbeilles, les plus humbles dehors, les plus chétives apparences, renferment les trésors de Dieu ; un peu de pain, un peu de vin, une goutte d'huile, quelques paroles, un prêtre sans éclat, ni crédit, ni fortune, seront la vie du monde et mèneront l'humanité, des détresses de l'exil aux splendeurs de l'éternité.
IT. — « Le royaume des Cieux est semblable à un trésor caché dans un champ. » Il s'agit ici encore de l'Église dont le Docteur Angélique nous dit qu'elle est à la fois le trésor universel, et le trésor caché.
L'Eglise est d'abord le trésor des sociétés. Aucune n'a pu sans le secours de l'Église asseoir [sa puissance, assurer sa tranquillité, compter sur un avenir ; aucune ne peut sans l'Église régler sa vie, illuminer sa marche et accomplir dans l'harmonie de l'ensemble sa destinée spéciale. Séparée de l'Église, voici ce qu'elle devient infailliblement. Privée de direction, elle ne suit plus de marche ferme et assurée ; sans un frein qui la contienne, elle se précipite dans les excès qui préparent de loin sa ruine ; le pouvoir n'a plus de juste tempérament, l'obéissance plus de générosité ni d'héroïsme; les caractères s'abaissent, le patriotisme s'éteint, les vices d'une civilisation corrompue envahissent un peuple, dont la religion n'a plus la garde et que l'Église ne protège et ne vivifie plus. Avec l'affaiblissement des vertus, vient
la décadence, et, après la décadence, l'écroulement. L'histoire est l'incorruptible témoin de ces dynasties et de ces royaumes, florissants et robustes avec l'Église, puis, sans elle, condamnés au dépérissement et à la mort Si l'Église est le trésor des sociétés, elle l'est aussi de l'individu. L'homme trouve dans l'Église toutes les ressources que réclament sa vie présente et sa destinée éternelle. Dans l'Église est pour lui le rassasiement des besoins de sa riche et avide nature, et la complète satisfaction des désirs impérieux de son cœur. L'homme ne chemine pas longtemps sans s'apercevoir « qu'il ne vit pas seulement de pain ; » que les puissances matérielles, le tumulte des affaires, l'enivrement des plaisirs, les fascinations de la fortune peuvent bien le captiver et l'étourdir un moment et lui procurer une satiété factice et malsaine, mais que ces choses terrestres et finies ne remplissent pas l'abîme de ses volontés et de ses désirs, et qu'après leur jouissance l'abîme se fait plus profond, et les désirs plus désespérés. Il faut à l'homme la vérité : le monde l'enveloppe de négations, d'obscurités et de doutes. Il faut à l'homme les perspectives de l'avenir et les espérances de la vie : le néant seul répond i sa plainte, et la mort s'offre à lui de toutes parts. Il faut à l'homme le bonheur : il ne rencontre sur son rude chemin que la douleur et la misère. Il faut à l'homme la vertu : il trouve en lui les puissances et les entraînements du mal. 0 Dieu ! qu'est-ce donc que l'homme ? Quel est son sort? Quelles sont ses ressources contre lui-même et les mille ennemis qui l'assaillent ? Où doit-il chercher et trouver les secours dont toute sa vie a de si pressants et de si continuels besoins ? Dans l'Église et dans l'Église seulement: tel est l'ordre de la Providence. Tout homme qui le méconnaît reste avec son âme
douloureuse, son cœur meurtri, ses désirs sans satisfaction, sa vie sans fécondité, sa mort sans espérance. Ct si nous voulions entrer dans les détails de ce riche point de vue, il nous serait aisé de montrer comment l'Eglise est par ses révélations le trésor de l'intelligence ; par l'onction de sa grâce le trésor du cœur ; par ses mâles vertus et ses puissants préceptes le trésor de la volonté ; par ses promesses le trésor de la vie présente, ?t par ses récompenses infinies le trésor de l'éternité « Le royaume des cieux est semblable à un trésor caché" dans un champ. »
Trésor universel l'Eglise est en même temps le trésor caché, — caché sous trois rapports et en trois sens différents, dit saint Thomas'. L'Eglise est le « trésor caché, » parce que le voile de la foi la recouvre tout entière. Tout en elle est dans le mystère, tout est céleste, divin, impénétrable. Sa doctrine est sans doute le magnifique rejaillissement de la sagesse et la science de Dieu sur l'intelligence humaine, mais cette doctrine est mystérieuse, ces dogmes sont des abîmes fermés et insondables, ces révélations dominent l'esprit humain à une si prodigieuse hauteur, l'infini en déborde si impétueusement, que la raison, si elle voit clairement qu'elle doit croire, ne pénètre néanmoins pas les objets de sa foi. Engagée « dans les profondeurs mêmes de Dieu, >» notre intelligence est éblouie de tant de splendeurs et écrasée sous tant de gloire ; « notre œil, dit saint Thomas, est en face de la vérité divine ce qu'est l'œil du noctillon en face de l'éclat du jour. » « Nous nous entretenons de la sagesse entre nous, les instruits et les parfaits, mais une sagesse qui n'est pas de ce siècle, qui
* Comment, m Mailh
n'est pas celle des princes éphémères de ce siècle : nous nous entretenons de la sagesse de Dieu tout enveloppée de mystère, sagesse cachée , où sont enfermés les plans divins de notre prédestination éternelle à la gloire1. » Jetez les yeux sur l'autel catholique : quel trésor y est déposé ! quelle Hostie y réside ! quelles immensités de gloire en jaillissent perpétuellement ! Mais le « trésor est caché, » les yeux n'en savent rien découvrir. Quelles splendeurs divines s'épanouissent sur le front de l'homme, quand y tomhe l'eau baptismale ! Mais l'ombre du mystère recouvre d'un impénétrable voile la transfiguration merveilleuse, qui du pécheur fait un juste, et d'un enfant de la terre un fils du ciel. Et ainsi en est-il de tous nos mystères chrétiens ; ainsi s'écoule la grâce, silencieuse et cachée, dans les replis des âmes et les veines de l'humanité. Partout « trésor, » et partout « trésor caché. » Caché,en second lieu,sous le voile de l'humiliation. Aux jours de l'Incarnation, le "Verbe étincelant étouffa ses rayons sous la chair terne et obscure de l'homme déchu. Dieu « était dans le monde,» mais profondément dissimulé sous les dehors infimes du pauvre et de l'esclave, formam servi accipiens, défiguré, méconnaissable, meurtri des douleurs humaines, et livide ;sous ses sanglantes plaies. « Et nous ne l'avons pas reconnu! » non reputavimus eum. Or ce que fut Jésus-Christ, l'Église continue de l'être à travers tous les siècles, céleste, divine, fille du ciel, épouse du Christ, son incarnation permanente et sa perpétuelle extension ; mais voilée, obscurcie, humiliée, méconnaissable, « rebut du monde et balayure de la terre, » portant, elle aussi, sous les insolents regards de la puissance
* I Corinth.
l'église de jésus-christ 71
humaine, sous les menaces de la force, sous les insultes de l'impiété, un lambeau de pourpre, une couronne d'épines et un sceptre de roseau. C'est la troisième de3 obscurités qui font de l'Église « le trésor caché dans un champ. » A son calvaire, au milieu de ses persécutions et de ses ignominies, la foule branle la tête, les princes raillent et se moquent, les bourreaux sévissent, tous méconnaissent et renient : « aucun des rois de ce siècle ne l'a connue1. » « Le Dieu de ce siècle aveugle l'intelligence de ces infidèles afin que ne se lève pas sur eux l'éclat de l'Évangile de la gloire du Christ, qui est l'image de Dieu. »
Si le trésor est si mystérieux et si caché, comment lô découvrir, comment l'acquérir, comment le conserver ? Comment arriver à ces biens dont l'Église est la source, dont la vie chrétienne et la perfection de l'àme sont les seuls dépôts ? L'Évangile va nous répondre. Au moment où la lumière se lève dans une âme ; quand les préjugea tombent, que les ignorances se dissipent, que de longs oublis font place à une révélation toute jeune et toute vive, quand l'homme, longtemps ingrat et longtemps fugitif, revient à son âme et à son Dieu en prêtant enfin .'oreille à la voix maternelle de l'Église, le trésor est trouvé, invenit homo. Qu'elle est mille fois précieuse et dou3e dans la vie de l'homme, cette heure où la découverte du céleste trésor, de pauvre le fait riche, d'humhle mendiant des biens terrestres le fait possesseur magnifique de l'immense et infinie fortune d'un Dieu ! Mais :jue faire quand le trésor « est trouvé? » Le « cacher » aussitôt, répond le texte sacré : « Celui qui a trouvé le trésor, le cache, et, transporté de joie, il vend tout ce
» I Cori:;i:i.
qu'il a pour r.chetcr le champ. » La vie chrétienne, commente saint Thomas, est une vie de calme, de silence, d'intérieur : le grand jour la blesse, le tumalte la tue L'âme sans recueillement,ni réflexion, ni silence, est le champ ouvert et banal, où tous errent en liberté et peuvent à loisir ravir le grand trésor qui y est renfermé. Outre le recueillement il faut à la vie chrétienne l'humilité. L'éternel ennemi de l'homme, l'antique et perpétuel dissipateur de sa fortune, est l'orgueil qui s'élève, la vanité qui veut paraître, l'amour-propre qu cherche avec une anxiété avide l'adulation et l'empire. 1/ Évangile détruisit à fond cette disposition fatale d'oï ont jailli tous nos désastres, et donna pour base à lr vie chrétienne l'abnégation et l'humilité , abscondit. La mortification est la troisième essentielle condition de la «ne chrétienne et le troisième ensevelissement du trésor. - Si par l'esprit vous mortifiez les actes de la chair, «ous vivrez '. » La vie éternelle est au prix dft la nrivation et de la souffrance; le monde, ses dissipations, r-es plaisirs, ses âpres convoitises, ses vices sans frein, «ont la ruine de l'âme et la perte du trésor. Le chrétien «»'en doit retirer de cœur et d'affection : le chrétien est ^ché dans un exil profond : « il est mort ; » « il est Tucifié au monde, » dit l'Apôtre. Et quand le chrétien ~3t ainsi mort au monde, il lui reste à faire trois magnanimes choses qui couronnent sa vertu et assurent se divine opulence : vaclit, vendit, émit. « Il va, » il marche <1 progresse, il grandit dans la vertu, il se fortifie dans mi pratique du bien. « Il vend, » il renonce à ses possessions d'autrefois; « ce que j'avais naguère, dit-il. je le :\i-e un détriment et une perte, aussi ai-je toit unan-
' Galat.
l'église de jésus-christ 73
donné pour conquérir Jésus-Christ. » « Il vend tout, •• vendit univcrsa, ne se réservant rien de ses vices, de sei vanités, de ses plaisirs. Enfin, « il achète, » émit agrum. Qu'est-ce que ce champ ? C'est la terre dont l'Écriture célèbre si souvent les douceurs et les magnificences, « terre désirable, » « terre des vivants, » terre éternellement riante et printanière que posséderont « ceux dont le cœur est paisible et doux. »
III. — Qui fait tout le prix de l'Église catholique ? Une chose unique : la présence et comme l'incarnation en elle de Jésus-Christ. Voilà la perle précieuse, voilà l'inestimable diamant : « le royaume des cieux est encore semblable à un marchand qui cherchait de bonnes perles. Or une perle précieuse étant trouvée, il s'en alla, vendit tout ce qu'il avait et l'acheta. »
Cette recherche et cette acquisition « de la perle précieuse, » remplissent l'histoire humaine tout entière. L'humanité n'a jamais cessé de chercher « de bonnes perles. » Une seule « pierre précieuse » s'est rencontrée qui a fini ses recherches, assuré sa fortune et son repos, en remplissant à jamais ses aspirations et ses besoins. L'homme entraîné par les véhémences de son ;œur s'est mis à une recherche ardente de la beauté. Il a posé son âme sur les choses terrestres et y a cherché le bonheur ; puis , revenu haletant et brisé i'une recherche stérle et d'une chimère impossible, il a ;eté aux ruines de ; es i.lusions et aux débris de ses rêves la plainte déchirante d'un amour déçu : Vanitas vanitatum et omnia vanitas ! C'est à cette heure douloureuse que '<■ la pierre précieuse fut rencontrée. » La beauté éternelle fit resplendir la nature humaine d'un mer-