‹ Jésus-ChristChapitre 33 sur 63 · Tune apparebit Filius hominis in cœlo ', « alors appa · texte numérisé non relu

Tune apparebit Filius hominis in cœlo ', « alors appa

1 Hic ponitursignumFilii hominis. FiJii signum, id est signun»

raîtra dans le. ciel le Fils de l'homme. » Les hérauts ont précédé, les formidables bouleversements de l'univers ont annoncé l'arrivée du Roi triomphateur : le voici dans toute la magnificence d'un royal cortège ; le voici « venir dans les nuées du ciel ; » l'univers voit le Fils de l'homme venant dans la nue avec une grande puissance, plein de vertu, entouré de gloire et de majesté. Alors apparaîtra dans le ciel le signe du Fils de V homme. Quel est ce signe? Saint Thomas sous ce mot comprend d'abord dans un sens plus large tous les phénomènes qui apparaissent dans le monde au moment de la venue de Jésus-Christ. Le signe, c'est la rénovation glorieuse de l'univers, la résurrection des corps, le rassemblement des élus par les anges, et la formation du cortège triomphal, qui, au moment où Jésus-Christ apparaît dans les airs, « dans la nue, » prend son essor pour l'y aller rejoindre : Simul rapiemur in nubibus obviam Christo in aéra. Que sont, en effet, toutes ces scènes, sinon l'entier développement de la Rédemption, et l'achèvement suprême de l'œuvre de rénovation et de délivrance entreprise par le Verbe Incarné ? « Les élus de Dieu sont

victoriae Christi, quia quando totus mundus innovabitur, sïgnificabitur quod obtinuit victoriam omnium per passionem suam, quod modo non apparet. Vel apparebit signum crucis, ad ostendendum quod tota ista gloria est per passionem ejus. Item significabitur quod omnem judiciariam potestatem acquisivit per passionem suam. Job. xxxvi : « Si voluerit nubes extendere, quasi tentorium suum ; » et sequitur : « Per hsec enim judicat populos. » Item apparebit ad confundendum malos qui Cliristum noluerunt sequi. Sed quid erit eflectus? « Tune plangent omnes gentes terne, » videntes tantam Christi potestatem, quam despexerunt, et tantam sapienliam cui non obedierunt, et tantam claritatemSanctorum. (D. Thom. Comment, in Malin, cap. xxiv.x

recueillis, » et « où est le corps, là sont rassemblés les aigles. » Le monde est purifié et renouvelé, les corps sont ressuscites, la nature inférieure elle-même est enfin « délivrée de la servitude de la corruption ; » rien do l'ancienne création déchue et infectée par le péché ne subsiste plus; tout est neuf, tout est pur, tout est splendide, tout est divin, fada sunt omnia nova. La Rédemption entièrement achevée apparaît dans toute sa magnificence : tel est le signe du Fils de l'homme. Cette expression a aussi néanmoins un sens tout littéral que la tradition entière lui a constamment attribué, et qu'adopte avec elle saint Thomas. Au moment où Jésus apparaîtra dans les airs, une croix lumineuse s'y fera voir. La croix est par excellence le signe du Fils de l'homme, c'est par elle qu'il sauve le monde, c'est par elle qu'il le vient juger. C'est à son aspect béni que les bons « lèveront la tête, » c'est à son aspect terrifiant que les méchants « sécheront de frayeur, » et que « toutes les nations » prévaricatrices pousseront des cris d'effroi et verseront des larmes brûlantes. Voici d'après le Docteur Angélique les diverses significations qu'il faut attribuer à l'apparition de la croix. La croix a été pour Jésus-Christ une inépuisable source de mérites et de gloires : propter quodDeus exaltavit illum. II la porte avec lui comme le trophée de ses victoires, comme l'arme invincible avec laquelle il a renversé ses adversaires, fondé son règne, et conquis sa couronne. Revenu victorieux d'une illustre bataille, le guerrier donne à son arme une place d'honneur, et elle lui est plus précieuse et plus chère que l'or et les pierreries. Ainsi de notre céleste Triomphateur ; durant toute l'éternité, au milieu « des splendeurs des saints » et de toutes les magnificences de la cité glorieuse, son signe, son arme, sa

croix, occupera la première place et obtiendra les plus magnifiques hommages. C'est elle que chantera l'immense armée des élus « de retour » avec leur chef des combats de la terre et « de la grande tribulation. » L'apparition de la croix, comme « signe du Fils de l'homme, » annonce aux peuples terrifiés que c'est désormais comme juge que le Christ Jésus revient sur cette terre où les pécheurs de tous les siècles l'ont rejeté, bafoué, meurtri de coups et cloué à une croix. La voici cette croix, alors si ignominieuse, aujourd'hui si brillante, alors signe de faiblesse, maintenant marque d'une invincible et universelle domination. Les hommes y attachèrent le Roi de gloire, comme un criminel, entre deux scélérats : voici venir avec elle ce Roi de gloire pour juger ses juges et confondre ses ennemis. Son seul aspect termine le débat et conclut le procès : les pécheurs sont convaincus de l'avoir dressée et d'y avoir fait, périr leur Sauveur, leur Roi, leur Père ; aussi, les misérables, ils sont jugés, ils sont condamnés, ils sont maudits !

3. Tel est l'effet de l'apparition du Fils de l'homme « avec son signe, » sa croix, « en grande puissance et en grande majesté1. » A son aspect, les pécheurs tremblent, les justes ravis « lèvent la tête, » triomphent, poussent un immense cri d'espérance et de joie. Alors

1 Cum igilur Christus sic descendent in jussu, et voce archangeli, et in tuba Dei, tune mortui résurgent.... Tune ventilabitur area ministerio angelorum, et triticum separabitur a palea quia boni secundum Apostolum « rapientur in nubibus obviamCurislcf in aéra, » impiis in terra remanentibus. (D. Thom.OpuscuLLlIJ, art. 25.)

a lieu le discernement des bons et des méchants, que Jésus-Christ prédit en ces termes : « et le Fils de l'homme enverra ses anges, qui, au son de la trompette et d'une voix éclatante, rassembleront ses élus des quatre vents, du sommet des cieux jusqu'à leurs dernières profondeurs. » Fixons, autant qu'il nous est possible, l'ordre et l'agencement de ces événements, qui en réalité n'occuperont tous que la longueur d'un moment1. Le feu de la conflagration universelle vient de tout purifier et de tout renouveler ; « la créature est délivrée de la corruption, » ce sont « de nouveaux cieux et une nouvelle terre ; » la résurrection est faite ; toutes les générations sont debout, comme les voyait Ezéchiel, dans la plaine immense où la voix de Dieu les a toutes réunies; elles sont debout, prêtes, comme le ré vêle saint Paul, « à comparaître devant le tribunal du Christ. » Jésus-Christ paraît au haut des airs. Sur la terre la séparation est faite par le ministère des anges : « l'un est pris, l'autre laissé : » la suprême séparation est accomplie et n'attend plus que la sanction de la divine sentence : Venite benedicti : ite, maledicti. Voici les justes : voici les pécheurs : arrêtons-nous à les contempler les uns et les autres.

Les pécheurs, Videbunt, dit le texte, « ils verront. » Creusons ce mot. Verront-ils Jésus-Christ dans sa nature divine ? Non, sans doute : voir Dieu suppose la grâce sanctifiante, l'état déiforme, la vue divine que la nature ne saurait donner. « L'œil de l'homme n'a pas vu, » et nul « ne peut voir Dieu » sans le regard que l'élévation surnaturelle ajoute au regard infirme d'un être créé Les pécheurs verront l'humanité glorieuse de Jésus-

1 « In brevissimo tempore. » (D.Thom. Sum. theolog.)

Christ : ils verront « le Fils de l'homme : » ils verront « son signe, » sa croix, qui les devait sauver, ses cicatrices reçues pour eux, restes émouvants des blessures faites par eux : « ils verront Celui qu'ils ont transpercé,» comme avait prophétisé Zacharie. Inexprimable supplice ! Ils ont devant eux leur Victime, et cette victime est à la fois pour eux un juge incorruptible et un implacable vengeur. De là leur double torture : la tristesse et les larmes amères : <• ils pleureront ; » l'épouvante et une immense frayeur : « ils sécheront de frayeur. » Jésus-Christ n'a pour eux qu'un trait rapide, mais l'Esprit-Saint dans le livre de la Sagesse, s'est plu à étendre ce sombre tableau et à nous rapporter les gémissements et les discours désjspérés de ces misérables. « A cette heure les justes se tiendront dans une grande assurance... mais eux, voyant, seront troublés d'une terreur horrible ; ils seront dans la stupéfaction d'un salut si inespéré et si subit : ils diront à part eux, dans. le sentiment du regret, gémissant dans l'angoisse de leur âme: voilà donc ceux dont nous nous moquions naguère, et que nous couvrions de nos railleries ' ! » Maintenant les justes « lèvent la tête, » et eux, en proie à d'affreuses terreurs, « demandent aux collines de tomber sur eux, et aux montagnes de les écraser. » La vue de Jésus-Christ, la subite apparition de sa gloire leur est plus cruelle que les tourments de l'enfer. Deux traits de cette apparition augmentent leur supplice. Jésus-Christ apparaît « comme l'éclair, » sicut fulgur : il vient dans les nuées : venientem in nubibus. Splendeur, terreur : voilà pour les méchants toute l'apparition du Fils de l'homme. L'éclair les frappe, les aveugle, les

* Sagesse, v.

terrifie, le monde qui s'écroule, les torrents de feu qui roulent et les enveloppent, le bruit immense, l'épouvantable clameur qui remplit l'univers, in jussu, in voce archangcli, in novissima tuba, tout est pour eux effrayant comme la tempête, formidable comme l'éclat de la foudre et le fracas de l'orage : in circuitu ejus tempestas valida. C'est dans la nuée qu'apparaît Jésus-Christ : Videbunt Filium hominis venientem in nubibus. La nuée est bienfaisante ou terrible ; elle dispense la douce rosée ou laisse échapper les terribles éclats du tonnerre. Tel est son double rôle quand Jésus-Christ y apparaît. Ombre délicieuse, rosée céleste pour l'Église, depuis si longtemps brûlée des feux de la persécution, la nuée se montre sombre, sinistre, menaçante, aux pécheurs qui en voient sortir des « éclairs et des tonnerres, » et « ces flammes de feu destinées à punir ceux qui ont méconnu Dieu et refusé d'obéir à l'Évangile de Notre Seigneur Jésus-Christ1. »

Les justes. Oh ! quel moment pour eux ! quelle gloire ! quelle joie ! quelle ivresse ! quel triomphe ! Si dans le cours des siècles tout s'est remué pour eux, omnia propter electos, combien plus à cette heure de leur entière glorification, « de la rédemption de leur corps, » « de leur adoption en enfants de Dieu ? » Tout s'occupe d'eux, tout travaille à leur gloire, Dieu, les anges, le monde, unissent leurs efforts pour rendre la fête plus splendide et le triomphe plus éclatant. Les anges, t ardents comme la flamme, » parcourent l'univers, recueillant, rassemblant les élus de toutes parts, formant le cortège triomphal, organisant la marche ou plutôt le vol impéueux «des aigles, » leur essor « vers le Christ dans la

* II Thessal. i, 8.

nuée au milieu des airs. » L'Église militante n'est plus : plus d'angoisse, plus de souffrances, plus de larmes : son Époux est venu la chercher, il la retire de l'exil magnifiquement transfigurée, il l'emporte dans un splendide et « immobile royaume. » « Les élus prennent leur essor, ils vont rejoindre Jésus-Christ dans les airs : » ils pénètrent à sa suite au delà du voile, » « ils ont par lui accès jusqu'au Père, » ils entrent « dans l'inaccessible lumière, » « dans les splendeurs des saints, » « dans la cité permanente, » dans la Jérusalem d'en haut, où tout est volupté, tout est joie, tout est repos, tout est gloire pour les siècles sans fin de l'éternité.

III. — Autant ce doux et formidable avenir est certain, autant incertaine est l'époque de sa venue. Un Dieu descendu sur la terre annonce et affirme ces grands événements ; quelle certitude plus absolue l'homme pourraitil réclamer ? Étonnante condescendance ! comme si sa parole, son affirmation et ses promesses ne suffisaient pas à rassurer l'humanité étonnée et défiante, ce Dieu ajoute le serment : il nous donne sa parole que sa prophétie se réalisera, et que les magnificences et les terreurs déroulées sous notre regard auront leur infaillible accomplissement. En vérité, je vous le dis. Qu'y a-t-il d'inébranlable comme la parole d'un Dieu? Tout passera, tout vieillira dans le monde, « la figure du monde passera, » les siècles fatigués pencheront vers leur décadence, l'univers « vieillira comme un vêtement, » mais vous, ô Dieu, vous êtes toujours le même, » et votre parole restera à jamais immuable comme vous. « En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera pas jusqu'à ce que toutes ces choses soient accomplies.

Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas '. »

Mais le même Dieu qui nous garantit si hautement la réalité de cet avenir, y laisse planer une invincible incertitude, gardienne de la vigilance et mère d'une salutaire terreur. Les apôtres avaient dit : « Maître, dites-nous quand toutes ces choses arriveront ! » A cette question Dieu refuse à l'homme toute réponse. « Quant au jour et à l'heure, personne ne les sait, ni les anges du ciel, ni le Fils2, mais le Père seul. » Des signes éclatants annonceront le second avènement ; à ces signes tous le pourront aisément reconnaître, voilà le secours dispensé aux âmes de bonne volonté. Le moment précis de cet avènement restera incertain, voilà la sauvegarde de la liberté humaine. Par cet ordre et cette économie de la Providence, les hommes qui voudront se convertir et échapper ainsi « à la colère à venir, » le pourront sans

1 Sous ce mot de « génération » Jésus-Christ entend ici la génération des hommes, la race humaine tout entière. d'Adam au dernier homme qui naîtra avant la lin du monde. — * Texte mystérieux ! Que l'homme et l'ange ignorent le moment de la fin *i du monde, rien de plus naturel et de plus admissible : c'est un / secret réservé par Dieu et renfermé dans les profondeurs inaccessibles de sa sagesse et de sa science. Mais le Fils!.... Comment supposer en lui cette ignorance ? Et si cette supposition demeure impossible, comment expliquer ce texte si clair, cette affirmation si absolue : neque Filins, « ni le Fils ? » Comme Dieu Jésus-Christ peul-il ignorer quelque chose ? Non, assurément. Comme homme il ne le peut non plus : de nombreuses et irréfutables raisons l'établissent. Comme Homme-Dieu, il est le centre de tout, le principe universel, la raison d'être et la lin de '.oute chose, principium et finis, alpha et oméga, « il porte tout par la parole de sa puissance, » « tout subsiste en lui, » tout

peine, attirés par une prédication éclatante de la foi, émus par les vrais prodiges qui partout triompheront des prestiges menteurs de l'antechrist, profondément remués par les signes précurseurs qui annonceront au monde entier sa dissolution prochaine. Les autres, les incrédules et les endurcis, pourront d'autre part se rire de ces formidables annonces, mépriser les avertissements divins, se créer une tranquillité dans le crime et jouir de la vie, en se rassurant jusqu'au dernier instant : Çum dixerint : pox et securitas. Ni les signes ne pourront tromper les fidèles et ceux des pécheurs qui prêteront à ces grâces du dernier jour un cœur docile, ni non plus ils ne troubleront assez les mondains pour leur ravir le libre choix de la perversité et du crime.

Telle sera la physionomie de cette société contemporaine de la fin du monde. Les élus, les enfants fidèles de l'Eglise, horriblement poursuivis et persécutés par

est en lui, tout est par lui, tout est pour lui, la consommation, des choses comme leur commencement ; « il a fait même les siècles, » il en développe donc tout le cours, sa science en mesure donc toute l'étendue, et le dernier jour, qui est son ouvrage comme tous les autres, ne peut lui être plus que les autres étranger et inconnu : — Dès lors comment supposer en Jésus- Christ l'ignorance du jour où linira le monde ? Comment alors expliquer cette parole : « nul ne le sait.... ni le Fils ? » Jésus- Christ détourne une question indiscrète : non, il ne sait pas, il ne veut pas savoir, car il ne veut pas répondre : il adopte nos farons de parler et d'agir. Comme nous, voulant faire entendre qu'il refuse de s'expliquer, il se dit ignorant. Il est censé ne savoir pas ce qu'il ne peut pas découvrir. — Saint Thomas proposa une autre explication encore. Identifié avec son Église, ne faisant plus qu'un avec son corps mystique, c'est au nom de ce corps mystique qu'il parle ici. Nous ignorons ; il ignore.

Fantechrist, ses ministres, ses innombrables auxiliaires, et son immense empire, jetteront vers l'avenir qui s'approche un regard confiant et appelleront leur Sauveur des cris de leur détresse et des larmes de leur amour. Le reste, la multitude, les impies, les incrédules, les persécuteurs, et à côté d'eux, les indifférents, les rieurs les affairés, les hommes de plaisir, les hommes de lucre, les mondains, tels que les ont connus tous les siècles, ne songeront qu'aux biens, aux honneurs, aux jouissances de la vie présente, écarteront les présages menaçants, étoufferont autant que possible la voix austère et les graves avertissements de l'Église, se moqueront de ses prophéties, s'étourdiront dans leurs orgies quotidiennes et leurs incessantes dissipations. L'heure fatale s'avance : la main mystérieuse est à la muraille, les suprêmes arrêts sont tracés, que Balthasar rie, mange, blasphème encore. Le monde ne sortira de l'orgie que pour être brusquement, instantanément, précipité dans la plus épouvantable des catastrophes et la plus désespérée des ruines.

Jésus-Christ nous dépeint cette société malheureuse plus obstinée à se perdre qu'une inépuisable miséricorde ne l'est à l'avertir et à la sauver. Comme aux jours de Noé ainsi sera l'avènement du Fils de l'homme. Etudions cette société du déluge : Jésus-Christ nous la donne comme la figure de celle que la findu monde surprendra dans la même incrédulité et les mêmes vices1.

1 Une difficulté sérieuse et qui a toujours fort embarrassé l'exégèse, se présente ici à nous. Où placer cette période dont Jésus-Christ nous fait la peinture dont il emprunte les traits au temps de Noé et du déluge ? C'est une période de calme et de paix heureuse : quel ordre lui assigner dans la succession des

Comme aux jours de Noè. L'époque est la même, la mission est identique, la puissance est pareille. Aux jours de Noé comme à la fin du monde, deux sociétés se partagent le monde : l'une croyante, l'autre incrédule. La première écoute, croit, observe fidèlement les signes précurseurs, adhère aux prédictions et aux avertissements pressants que multiplie l'Eglise ; l'autre terrestre, « animale, » absorbée dans les choses présentes, vendue à toutes les fascinations du moment, rejette l'enseignement de l'Église, se rit de ses menaces, et persécute à outrance ses enfants. Quelle vérité saisissante dans la peinture du monde! Que c'est bien lui! Comme aux jours de Noé, ainsi sera l'avènement du Fils de l'homme. Car, comme Us étaient aux jours avant le déluge, mangeant et buvant, et se mariant et mariant leurs enfants, jusqu'au jour où Noé entra dans l'arche, et qu'ils ne reconnurent point le déluge, jusqu'à ce qu'il arriva et les emporta tous, ainsi sera aussi V avènement du Fils de l'homme. Deux traits peignent le monde : affaires et plaisirs. On travaille et on mange ! On s'absorbe en mille affaires, on se livre à d'incessantes et tumultueuses joies; et du

temps tourmentés et orageux qui avoisinerout la fin du monde? Voici, d'après saint Thomas, la solution la plus simple et la plus concluante. Les désolations, les angoisses, les épreuves de toutes sortes seront alors pour les justes, persécutés par le monde e^ éprouvés, en outre, par les saillies d'une nature irritée. Qu'importera aux mondains les affreuses calamités de l'Église? Eux diront : pax et securitas ! et sans souci des prédictions et des ' signes, se livreront à leur vie d'affaires et de plaisirs. Ils resteront insensibles à tout, incrédules, et s'achemineront avec une tranquillité stupide vers l'abîme, où, tout à coup, à l'improviste pour ces aveugles volontaires, un dernier pas les précipitera sans rémission.

sain de cette tempête, au milieu de ce tourbillon, l'âme n'a jamais un instant pour se reconnaître et s'élever à ses destinées éternelles. Le déluge fond sur la terre : les eaux vengeresses engloutissent une société rieuse et affairée. La mort frappe l'homme du monde, elle le frappe au milieu d'un calcul d'intérêt ou d'une orgie de fête. La fin du monde et la suprême catastrophe, où tout l'univers s'abîmera d'un seul coup, surprendra les hommes dans les mêmes dissipations et la même tranquillité stupide. Le feu du jugement comme les eaux du déluge, interrompra les mêmes festins, engloutira les mêmes affaires, et changera les mêmes rires en d'effroyables éclats de douleur. Tune plangent omnes tribus terras.

Autre trait saisissant. Alors deux hommes seront dans un champ, l'un sera pris et Vautre laissé: deux femmes moudront ensemble, F une sera prise et l'autre laissée. Jetez les yeux sur le monde, considérez un état, une cité, une famille ; partout les deux classes distinctes : l'un pris, l'autre laissé ; l'un que la grâce touche, qui correspond à la grâce, qui sert Dieu, s'éloigne du vice, « se garde pur d'âme et de corps, » et « luit comme un astre au sein d'une nation perverse ; » l'autre, dans la même cité, dans la même famille, qui, traître à Dieu, traître à la grâce, s'obstine, au milieu de tous les moyens de salut et toutes les sollicitations de la vérité, dans son incrédulité, ses erreurs et ses vices. « L'un pris, l'autre laissé. » Ainsi iront les choses jusqu'à la dernière heure que vivra le monde : le jugement surprendra les uns dans le crime, les autres dans les œuvres saintes, et ces existences si diverses se seront déroulées dans les mêmes milieux, auront respiré le même air, et se seront l'une à côté de l'autre épanouies au même soleil.

Que conclure? Veillez donc en tout temps. C'est par là que Jésus-Christ termine cette première révélation, et son exhortation s'adresse d'abord à la communanté des fidèles, puis ensuite aux pasteurs chargés de la conduire au salut.

« Veillez ! » Comment veiller ? Pourquoi veiller ? Veiller, c'est appliquer son intelligence et son cœur à un objet précis; c'est éviter ces molles et flottantes attitudes de l'âme qui ne s'applique à rien, ne tient à rien, n'a souci de rien. Le chrétien, l'enfant de Dieu, est celui dont parle le Psalmiste : Deus, Deus meus, ad te de luce vigilo, « Dieu, mon Dieu, je veille vers vous dès, l'aurore. » Dès l'aurore, dès l'aube de sa raison naissante, l'homme veille; il entend; il goûte cette parole de son Dieu : unum est necessarium, et encore : quxrite primum regnum Dei. Voilà le grand et unique objet' de sa sollicitude : Dieu et la gloire de Dieu, voilà ce qui, à chaque instant de son existence, à chaque pas de son exil, lui fait dire : adveniat regnum tuum, « que votre règne nous arrive ! » Veiller, c'est encore multiplier ses œuvres saintes, c'est se faire « un trésor dans le ciel, » c'est n'imiter pas le serviteur inutile qui dissipe, faute de vigilance et de soins, la substance que lui a confiée son maître.

Et pourquoi veiller? Parce que les visites de Dieu sont toujours furtives et imprévues. La dernière, celle où le Seigneur « viendra juger les vivants et les morts, » sera toute de surprise et d'imprévu : « le Seigneur viendra de nuit, » furtivement, rapidement, « comme le voleur. » Mais avant cette suprême et formidable visite que Dieu doit faire à l'humanité entière, il en fait une autre à chaque âme en particulier durant la vie de chacun : c'est la visite de la grâce, cette visite dont Jésus-Christ disait

aux Juifs qui le repoussaient et méprisaient la grâce de sa venue : « Je suis avec vous pour un peu de temps encore, et puis je m'en vais à Celui qui m'a envoyé; vous me chercherez et vous ne me trouverez plus. » Terrible effet ! sort épouvantable ! ne plus trouver Jésus, rester « étranger à la vie de Dieu, » « vivre sans Christ, sans Dieu en ce monde ! » C'est le sort de Jérusalem délaissée pour avoir délaissé, abandonnée enfin après les miséricordieuses tentatives et les visites obstinées de son Sauveur. « Tous ces malheurs fondront sur toi parce que tu n'as pas connu le jour où tu as été visitée1.» C'est le sort de toute âme qui méprise la grâce et en est à la fin méprisée : v% qui spernis!

Le simple fidèle devra veiller et ne point cesser un instant de veiller ; mais combien plus le pasteur, celui qui a la garde du troupeau, à qui les richesses de son Seigneur ont été confiées, et qu'un mot terrible doit accueillir sur le seuil de l'éternité : reclde ralionem villicationis tuse, « rends compte de ton administration ? » Jésus-Christ nous fait apparaître ce pasteur, ce prêtre, tour à tour dans son administration, dans sa grandeur, dans ses vertus, dans ses récompenses, s'il est fidèle. Son ordination est de Dieu seul, qui seul « le retire du milieu des hommes et le constitue pontife pour les hommes. » « Qui, pensez-vous, est le serviteur fidèle

i Dominus venit dupliciter. In fine mundi veniet ad omnes generaliter : item venit ad unumquemque in fine suo, id est in morte. Ergo duplex est adventus : in fine mnndi et etiam in morte; et utrumque voluit esse incertum. Item potest exponi de alio adventu, scilicet invisibili, quando venit in mentem. Job : « Si venerit in me non percipiam. » Ideo ad multos venit et non percipiunt. Unde multum debetis vigilare ut si pulsaverit aperietis ei. (D. Thom. Comment in Mallh.. cap. xxiv.)

et prudent que son maître a établi sur tous ses serviteurs ? » Yoilà la grandeur du prêtre, voilà le sommet de gloire et de puissance où l'élèvent le choix et l'onction de son Dieu. Il est établi « sur tous les serviteurs de la maison. » Il règne sur tous les enfants de Dieu, il les éclaire, il les dirige, il les nourrit, il les défend, il les corrige, il les châtie, il les récompense et les bénit. Et la gloire la plus pure et la plus haute de ce règne, c'est de ne régner sur les fidèles que pour leur dispenser largement la vie, et une vie divine avec ses plus ineffables richesses : ut vilam habeant et abundantius habeant, et de ne faire sentir son autorité souveraine que par d'innombrables et divins bienfaits. Le pasteur est constitué par son Maître sur tous les serviteurs de la maison, « pour leur distribuer la nourriture dans le temps opportun. » Oh ! qu'elle est grande la mission du Prêtre ! Quel est le constant objet de sa sollicitude et le terme de sa scrupuleuse vigilance ? « Distribuer la nourriture,» nourrir les âmes, les nourrir tous les jours, à toute heure, les nourrir d'un triple aliment, dit le Docteur Angélique : la parole, l'exemple, l'aumône. Telle sera la vigilance du Pasteur, telle est l'œuvre de toute sa vie. Et s'il y est fidèle, quelle récompense l'attend? Heureux ce serviteur que son maître, quand II viendra, trouvera agissant ainsi. En vérité, je vous dis qu'il l'établira sur tous ses biens. Il le fera maître de toutes ses richesses, c'est-à-dire de tout lui-même, et la parole dite autrefois au Patriarche aura son complet et, pour ainsi parler, son infini accomplissement : Ego cro merces tua magna nimis, « Moi-même serai ta récompense, grande à l'excès. •> Autre sens tout spécial au prêtre et au pasteur fidèle. Son Maître « l'établira sur tous ses biens. » Pour ce favori, pour ce prince, pour ce fils particuliè-

rement aimé, il y aura une plénitude ineffable de joie, de gloire, d'honneur ; son trône sera placé plus haut que les autres trônes, sa gloire jettera plus d'éclat, sa beauté sera plus merveilleuse, il entrera plus avant que les autres « dans la joie de son Seigneur. » Voilà ce que Jésus-Christ entend par ces mots : « être établi sur tous les biens » de Dieu. Pas de réserve, nulle mesure pour le prêtre au jour du triomphe ; il est, dans toute l'extension du mot, « rempli de toute la plénitude de Dieu. »

La suite du texte s'assombrit et nous laisse entrevoir la menaçante et terrible vision du jugement. « Mais si ce mauvais serviteur dit en son cœur : mon maître tarde à venir, et qu'il se mette à battre ses compagnons, à manger et à boire avec des ivrognes, le maître de ce serviteur viendra au jour inattendu et à l'heure ignorée, et il le séparera, et il lui donnera sa part avec les hypocrites. Là sera le pleur et le grincement de dents. Soyez donc sur vos gardes, veillez et priez. Car vous ne savez pas quand le temps viendra. »

Page 1