LE JUGEMENT DERNIER
Peu de dogmes ont été prêches au monde et inculqués aux âmes avec autant de persévérance et d'énergie que ce dogme du jugement dernier, de la solennelle reddition des comptes, de ces grandes et suprêmes assises, où tous les siècles seront représentés, où toutes les générations, le genre humain tout entier doivent com-
paraître «devant le tribunal du Christ1.» Dans le cours de ses prédications, le divin Maître y faisait des allusions continuelles, et en montrait à travers presque tous ses enseignements la perspective formidable. A la fin de sa carrière, peu de temps avant son grand sacrifice par qui le monde devait être sauvé, sa parole devient plus pressante, ses relations plus précises et plus circonstanciées, ses tableaux: plus saisissants.
Afin de mieux faire pénétrer ce dogme fondamental dans l'humanité, toujours si rebelle à l'intelligence des vérités divines et si oublieuse des graves leçons de l'avenir, Jésus-Christ procède par peintures et par
1 Duplex est retributio pro iis quœ homo gessit : unam secundum animam quam aliquis percipil statira cum anima fuerit a corpore separata ; alia vero retributio erit in resumptione corporum, secundum quod quidam impassibiliora et gloriosa corpora, quidam vero passibilia résument et ignobilia. Et prima quidem retributio sigillatim fit singulis secundum quod divisim singuli moriuntur; secunda autem retributio simul omnibus liet, secundum quod omnes simul résurgent. Omuis autem retributio qua diversa reddunlur, secundum diversitatem meritorum, judicium requirit. Necesse ergo est duplex esse judicium : unum quo divisim singulis quantum ad animan redditur poena vel prsemium ; aliud autem est commune, secundum quod quantum ad animam et corpus reddetur omnibus simul quod meruerunt Et quia Christus sua humanitate, secundum quam passus est et resurrexit, nobis et resurrectionem et vitam selernam promeruit, sibi competit illud commune judicium quo résurgentes vel praemiantur, vel puniuntur. Oportet autem judicium proportionale esse his de quibus judicatur. Et quia finale judicium erit de praemio vel peena visibilium corporum, conveniens est ut illud judicium visibiliter agalur, unde etiam Christus in forma humanitatis judicabit, quam omnes videre tam boni quam mali- 'D. Thom. Sum. ad gentil, lib. IV, cap. xcvi.)
tableaux ; il compose une suite de drames, où la grande vérité apparaît tour à tour sous toutes ses faces diverses, et expose aux yeux dans une vérité saisissante les terreurs, les consolations, les espérances, les enseignements et les corollaires pratiques dont elle est l'inépuisable source. Ce n'est qu'après avoir déroulé toutes ces paraboles, que Jésus-Christ, dans un dernier et vaste tableau, résume ses révélations partielles et fait voir dans son ensemble le grand drame qui doit fermer le temps et ouvrir l'éternité.
Deux sortes de prévarications perdent les âmes et les priveront au dernier jour des gloires et des joies du triomphe, pour les précipiter avec les malheureux « qui pleurent, » « grincent des dents, » et subissent à la vue du Christ glorieux d'inexprimables tortures. Ces deux sortes de péché sont d'abord les péchés intimes dont l'âme reste le seul théâtre et la seule victime, puis ces péchés publics qui, sortant des profondeurs ignorées de la conscience, se traduisent au dehors, et s'incarnent, pour ainsi parler, dans des actes qui accroissent leur gravité et multiplient leur malice. L'homme ne peut se perdre que par ces deux voies : ou il pèche seulement en son âme, ou à cette faute intime il joint l'acte extérieur; ce sont là les deux témoins implacables qu'il trouvera au pied du tribunal où le genre humain entier attendra sa sentence. A chacune de ces deux sources de notre perte correspond une parabole : aux péchés intimes, celle des dix vierges; aux œuvres extérieures, celle des talents. La première met à nu le jugement des âmes; l'autre le jugement des actes *.
i Supra aotum 63t de adventu Dominl ad judicium ; hic agitur de ipso judicio. Primo ponitur quaedam parabola ia qua aliqui
I. — La parabole des dix vierges fait su.te, dans saint Matthieu, aux prophéties du Sauveur sur la fin du monde, elle en est la suite logique, et commence les prophéties divines sur le dernier jugement. Avant d'entrer au cœur de ce drame, fixons avec saint Thomas les diverses circonstances de personnes, de situation, de temps, de lieu.
1. Sous ce nombre « des dix vierges, » nous devons entendre toute la suite des générations humaines. Le nombre dix, observe le Docteur Angélique, est le nombre de la plénitude et de l'universalité, ut numenis universitatis. Jésus-Christ représente les âmes sous cette expressive dénomination de vierges. Que de textes, de mystères, de magnificences, cette seule parole fait surgir dans la mémoire ! Quand l'âme renaît dans les eaux baptismales, n'en sort-elle pas toute pure, toute immaculée, toute vierge? L'apôtre ne dira-t-il pas que le Christ, qui est mort pour elle, l'engendre de son sang, vierge « sans tache, sans ride, sans rien qui y ressemble, mais sainte, pure et immaculée ? » Et que deviendra cette vierge si pure ? « Je vous ai, dit saint Paul, fiancée, vierge pure, au Christ Jésus. » C'est l'ineffable mystère de la grâce, c'est le magnifique dogme de notre union, de notre incorporation à Jésus-Christ ; c'est là ce chaste et divin mariage que Dieu méditait dès les siècles éternels entre son Verbe et l'âme humaine, mariage qui se contracte par la grâce dans la vie présente, et manifeste ses inénarrables splendeurs par la gloire
excluduntur a regno propter defectum interiorem ; m secunda quod quidam excluduntur propter negligentiam exterioris operationis. (D. Thom. Comment, in Matth., cap. xxv.)
de l'éternité. « Le royaume des cieux est semblable à un roi qui fit les noces de son fils. » Ces vierges ont des lampes à la main. L'âme chrétienne est illuminée tout ensemble et illuminatrice. Deux paroles lui sont dites qui lui révèlent cette splendide prérogative et ce grand devoir : « Vous êtes les fils de la lumière, » filii lucis, et encore : « brillez comme des astres au sein d'une nation perverse. » La foi est l'illumination des âmes. A peine la lumière de la foi s'est-elle levée dans une âme, cette âme devient lucide, radieuse, étincelante. « Nous autres, dit saint Paul, contemplant face à face la gloire du Seigneur, nous nous transfigurons en cette même image, lumière de lumière, comme par l'opération de l'Esprit du Seigneur. » Oh ! grand et sublime mystère ! ô lampe divinement précieuse ! car écoutons encore cette autre parole : « Dieu lui-même étincelle dans nos cœurs. » Voilà la lampe que renferme en elle, par le mystère de la grâce, l'âme chrétienne, voilà la lampe qu'il lui est donné glorieusement de porter toujours, portate Deum. Quelle est l'huile de cette céleste lumière? la grâce. Et comment s'alimente et s'entretient cette huile divine? Par la vie sainte, par les vertus, par les bonnes œuvres. Tout pour l'âme dépend de cette lumière que la grâce dépose en elle, sans laquelle Dieu ne la veut pas receveir, et qu'elle est chargée, par une coopération fidèle, de sans cesse et courageusement entretenir. Ces dix vierges, c'est-à-dire l'universalité des âmes chrétiennes, sont des invitées à une solennité nuptiale1; elles sont en marche
1 Sponsus ipse Filiua est, sponsa humana natura : unde nihil est aliud exire obviam sponsae et sponso, nisi servire Chi isto. — Item est matrimoniura Christ: et Ecclesiso. Ergo préparantes lampades intendunt ut placeant sponso, id est Christo , et
à la rencontre de l'Époux ; la nuit étend autour d'elles un voile obscur ; le moment de l'arrivée de l'époux est incertain, elles le doivent attendre d'instant en instant, mais elles marchent sans le voir encore et dans la seule espérance de sa prochaine venue. Qui ne reconnaît ici l'Église entière en marche, au travers des ombres présentes, vers la fête nuptiale de l'éternité ? Le terme nous est connu, nous sommes tous des invités « aux noces qu'un roi fait à son fils ; » nous sommes conviés à un banquet nuptial, à une fête éternelle, mais nous ne pouvons nous y présenter qu'avec l'étincelant éclat de la grâce. « Quel rapport est possible entre la lumière et les ténèbres ? » « Dieu est lumière : » les seuls fils qu'il reconnaît et reçoit sont « les fils de la lumière. » Ceux-là seuls entreront au banquet de la gloire qui portent sur eux la ressemblance de Jésus-Christ, resplendissent de son éclat, et brillent de sa beauté divine : prœdestinavit nos conformes fieri imaginis filii ejus. Voilà la lumière de nos lampes ; l'éclat de nos âmes dans sa dernière et plus sublime définition, c'est Dieu en nous, Dieu « étincelant dans nos cœurs. » Or voici l'épreuve : « nous portons ce trésor dans des vases d'argile; » « nous portons Dieu dans le corps ; » la ressemblance de Jésus-Christ est imprimée « sur notre chair mortelle; » de là le danger, de là la nécessité d'une continuelle vigilance et d'incessants efforts. De là encore cette distinction des dix vierges en vierges prudentes et en vierges folles, cette séparation dans l'Église, dans l'universalité des âmes chrétiennes , en sages et en insensés, en fils de la foi et en fils d'incrédu-
sponsae, id est Matri Ecclesiao. CD. Thom. Comment, in Malin. cap. xxv.)
lité, en fils de la lumière et en fils des ténèbres et de la nuit4.
Voici les fous. Ils ont la lampe et demeurent ténébreux. 0 homme, que te manque-t-il pour resplendir d'une te ute divine lumière? Dieu ne te promet-il pas sa grâce ? N'as-tu pas mille moyens de te la procurer ? Ne coule-t-elle pas à flots intarissables de toute l'Église catholique ? Les sacrements ne la versent-ils pas constamment dans les âmes ? Que te manque-t-il pour que la lampe que tu portes soit allumée et brillante, pour que tu sois toi-même « une lampe ardente et luisante? » Mais ta folie est de marcher dans les ténèbres, une lampe éteinte à la main. Quelle est la folie du mondain.
1 Ponuntur duo in quibus discrepant : in inleriore discretione et in exteriore sollicitudine. Quantum ad primum dicit : « Quinque autem ex eis erant fatuae, et quinque prudentes. » Prov. x. a Sapientia est vera prudentia. » 111e prudens est qui quae facit, non vult pro nullo perdere. Fatui sunt qui divertunt a Deo, vel per malam intentionem vel per falsam doctrinam. Item discrepant per exteriorem sollicitudinem : « Quia quinque fatuse, acceptis lampadibus, non sumpserunt oleum secum. » Omnesislae bene volebant habere lampades accensas quia ipse qui Lumen est vult serviri cum lumine ; sed lumen non potest nutriri sine oleo, stullus enim esset qui crederet servare lumen in lampade et non poneret oleum. Per oleum quator signilicantur. Per oleum signilicantur bona opéra. Et quare ? Fides est lumen animarum quo accendantur lampades. Per bona opéra lides nutritur. Alio modo per oleum misericordia signatur. Item per oloura signatur interior leotitia. Psal. CIIl : « Ut exhilaret faciem ex oleo. » Multi suni qui exterius abstinent et quœrunt intus gaudium, scilicet conscientice, et ibi habent secum oleum. Alii vero non quœrunt gaudium conscientiœ, sed gloriam hominum et isti non habent oleum. Secundum Originem per oleum sancta docrina signatur. (D. Tbom., Comment, in Maltlu, cao. xxv.)
du pécheur? Il marche, il s'avance dans la vie: demandez-lui : où vas-tu ? il ne le sait : il marche, il vit à l'aventure, ne s inquiétant ni de son origine, ni de sa fin, ni de ce qui l'attend au delà du tombeau vers lequel il s'avance à si grands pas. Folie insigne ! A cet autre qui passe pour homme de la foi chrétienne sans en nullement faire les œuvres, posez la môme question : où vas-tu ? Il répond avec assurance : je suis de la religion du Christ, je suis catholique, j'espère en l'autre vie, j'y marche, j'y veux être heureux éternellement. Il attend, lui aussi, « l'époux, » il marche à sa rencontre : insensé ! tu es obscur, tu es ténébreux, plus rien en toi ne ressemble au lumineux éclat de ta vocation. « Quel rapport possible entre la lumière et les ténèbres, » entre Dieu qui est lumière et toi qui es obscurité ? Pauvre insensé ! Quel sort t'attend ! quelle parole va bientôt t'accueillir ! « En vérité, dira l'époux, je ne vous connais pas. »
Telles sont les vierges, les âmes, insensées. Voici les sages. « Les sages prirent de l'huile dans leurs vases avec les lampes. » C'est la conclusion du bon sens. A quoi bon la lampe sans l'huile pour l'entretenir ? A quoi bon la foi, la profession de chrétien, sans les œuvres que prescrit la foi, sans les perfections que le christianisme exige ? Nomen habes quod vivis et mortuus est. L'âme vraiment, solidement chrétienne, sait comprendre cette doctrine du simple sens commun et a le courage de conclure: « elle prend de l'huile avec soi, » sumpserunt oleum secum. L'huile de la piété, l'huile des œuvres saintes, l'huile d'une chrétienne patience qui adoucit la tribulation et illumine la nuit sombre de l'épreuve, l'huile aussi de la miséricorde, de la charité fraternelle, de l'aumône, l'huile enfin qui nourrit, adoucit, éclaire,
l'huile qui est le parfum de Jésus-Christ, bonus odor Christi. Curremus inodorem unguentorum..
2. Telle est la physionomie diverse des acteurs que Jésus-Christ met en scène. Le drame commence. N'oublions pas, pour le bien comprendre, qu'il a pour but de peindre, se présentant au jugement dernier, une première classe d'âmes réprouvées.
Toutes les générations sont couchées et endormies dans la tombe. Elles ont toutes sommeillé, puis se sont endormies tout à fait et d'un sommeil complet et profond : dormitaverunt et dormierunt. Durant le long intervalle qui sépare le commencement des âges de leur consommation, la mort du juste Abel de celle du dernier homme saisi tout vif par la conflagration du dernier jour, toutes les générations qui ont passé sur la terre sont devenues tour à tour la proie de la mort1. Moram autem faciente sponso dormitaverunt et dormierunt. Elles ont sommeillé durant cette vie qui n'est que comme un premier assoupissement et une première mort 2. Les voici toutes couchées indistinctement, telles que les ont accumulées les siècles. L'Église a si
1 Causa somni est mora. Quando enim aliqui expectant aliquem et maxime de nocte cito dormiunt. Unde per istud spatium signatur spatium inter advenlum Christi in carne et adventum ad judicium. Secundum omnes Expositores mora exponitur de morte. Sed quare dicitur mors somnus ? Hoc est propler spem resurrectionis. Sicut enim qui dormit intendit evigilare, sic qui dormit morte, intendit resurgere. (D. Thom. Comment, in Mallh., cap. xxv.) — * Quid est dormitio et dormitatio ? Exponit Gregorius : Dormitio est proprie via ad somnum : unde per dormitationem possumus intelligere longiorem vitam, per somnum mortem. (D. Thom. Comment, in Malth., cap. xxv.)
bien, compris et si divinement exprimé que par Jésus- Christ et en Jésus-Chrit la mort « dévorée par la vie, » n'existe plus, n'est plus qu'un nom, un simple sommeil d'attente, qu'elle a nommé les champs où ces endormis reposent les dortoirs, les lieux du sommeil et du repos. La longue série de siècles qui s'écoulent avant son deuxième avènement, Jésus-Christ l'appelle le retard de de l'époux : moram faciente sponso, pour nous faire souvenir que nous devons tous et toujours l'espérer et l'attendre, et ne cesser point de nous disposer à sa renue.
Or tout à coup, au milieu de cette nuit profonde, un granderi est poussé2 : cl amor factus est. Les plus nombreux et les plus explicites textes de l'Ecriture nous lèvent tout doute et toute obscurité sur ce que sera le cri dont parle la parabole. In voce archangeli, dit l'Apôtre, injussu... in tuba Dei. Ce cri, cette « clameur » immense, qui retentit soudain du ciel à la terre, et remplit tout l'univers de ses terrifiants échos, c'est le bruit même de l'ébranlement et de l'écroulement des mondes, de la conflagration universelle, de la rénovation de toutes choses ; c'est le bruit de cette tempête dont parle saint Pierre, qui passe, emportant les cieux dans ses gigantesques tourbillons, c'est la voix du Fils de l'homme « qu'entendent tous ceux qui sont dans les sépulcres, » et au signal de laquelle ils se lèvent à la vie. Clamor factus est : ecce Sponsus venit, exite obviant ei. Ce grand cri est poussé « au milieu de la nuit, » média nocte clarnor factus est. Faut-il prendre à la lettre cette circonstance du milieu de la nuit ? Est-ce au milieu de la nuit qu'apparaîtra Jésus-Christ à son second avènement, comme c'est au milieu de la nuit et de son profond silence qu'il apparut à son oremier? Peut-être : saint
Thomas dans sa Somme et ses Commentaires pose la question sans la pouvoir résoudre : nemo scit neque homo nequeangeli in cœlo. Voyons plutôt dans cette circonstance du cri poussé au milieu de la nuit obscure, du silence et du sommeil universels, ce que la fin du monde, l'apparition de Jésus-Christ, le jugement dernier, auront d'instantané, d'inattendu, de terrifiant, pour le monde plongé dans la plus profonde sécurité et la paix la plus décevante : cum dixerint : pax et securitas, tune repentinus eis superveniet intérims... Dies Domini sicut fur in nocte ita veniet. Telle sera l'affreuse surprise des pécheurs, leur épouvante, leur terreur, réveillés tout à coup comme d'un profond sommeil , et précipités subitement dans la résurrection ignominieuse et l'effroyable torture du jugement *.
A ce grand cri que nous trouvons partout exprimé dans l'Écriture sous des formes et des expressions différentes, tous les morts ressuscitent : in momento, in ictu oculi, in novissima tuba : canet enim tuba, et mortui résurgent incorrupti. C'est le mot même de la parabole : « au milieu de la nuit un cri s'éleva : Voici l'époux qui vient, sortez au-devant de lui. Alors toutes ces vierges se levèrent. » Toutes les générations sont debout ; toute l'immense famille humaine, arrachée brusquement au long sommeil de la tombe, remplit le monde de son innombrable multitude. Il fut donné à l'un des Pro-
1 Exponunt excitalionem istam referendo ad finale judicium, et secundum hoc iste clamor erit tuba vel vox Christi. I Théssal. iv : « Quoniam ipse Dominus in jussu, et in voce Archangeli, et in tuba Dei, descendet de cœlo. » I Corinth. xv : « Canet tuba... et mortui qui in Christo sunt résurgent primi. » Et quare « média nocte ? » Augustinus dicit quod non est propter rationem temporis, sed propter occuUalionem. (D. Tnom., loc. citai.)
phètes de contempler ce specte.cle : « ils se levèrent, et c'était comme une armée immense, infinie. »
Que se passe-t-il à ce moment suprême ? Sans doute aucune langue humaine ne peut exprimer ces vastes et sublimes choses, rien dans la petitesse de nos plus grands événements ne ressemble aux péripéties de ce drame du dernier jour ; toutefois, grâce à quelques éclairs que l'Ecriture fait tomber sur ces abîmes, leur impénétrable obscurité s'illumine parfois quelque peu. A ce moment les justes sont dans une paix délicieuse, et commencent à entrer dans l'ivresse de leur éternel triomphe. Pour toute préparation au jugement qui «'ouvre, ils prennent « leur lampe, » leur pure, lucide, étincelante conscience, leurs œuvres qui jettent partout un merveilleux éclat. Ils n'ont aucune peine à « orner leur lampe, » à montrer leur vie, à exposer leurs actes au regard du juge; leur jugement à eux n'est que la. constatation glorieuse de leurs mérites, et la révélation de leur ét<2x"nel triomphe. Aussi l'Ecriture nous les montre t-elle « pleins de confiance, » in magna constanlia. La position des pécheurs est affreuse. « Ils n'ont plus rien trouvé dans leurs mains, ces hommes de tant de richesses : » « ils sont trouvés nus 1 ; » ils sont obscurs, ténébreux, souillés, difformes ; ils n'ont plus, au lieu de la nuptiale parure de la grâce, que « le signe de la bête ; » au lieu de la divine ressemblance de Jésus* Christ, que les traits hideux de Satan : « ils ressemblent à leur père. » Les malheureux ! Ils « pleurent : » ils crient aux « montagnes de les écraser, » incapables de supporter la vue de leur horrible difformité et les terreurs de leur ténébreuse conscience. Ames misé*
1 II Coriuih.
rables, âmes infortunées, « elles disposent leur lampe, » leur vie passée, l'ensemble de leurs œuvres : plus « d'huile, » plus de lumière, plus de substance, tout est éteint, tout est desséché ; ces âmes sont plongées dans des ténèbres sans espoir. Elles élèvent des voix suppliantes : « elles disent : Seigneur, Seigneur, » elles s'adressent aux âmes justes qu'elles ont autrefois tant raillées, tant haïes, tant persécutées, fatuae sapientibus dixerunt : date ! Aumône impossible, supplication inutile : ce n'est plus le temps de la miséricorde, c'est celui d'une stricte et impitoyable justice : l'ordre de la Providence est immuable : unusquisque propriam mer» cedem accipiet secundum suum laborem * . Depuis les siècles le prophète avait proclamé cette vérité formidable et représenté les supplications inutiles et l'amer désespoir des vierges folles. « Le frère ne rachètera pas le frère, l'homme le pourra-t-il ? Nul ne donnera alors à Dieu l'expiation qui sauve, nul ne donnera le prix de sa rédemption, la calamité sera éternelle. » « Les vierges folles dirent aux sages : donnez-nous de votre huile, parce que nos lampes s'éteignent. Les sages répondirent, disant : de peur qu'il n'y en ait pas assez pour nous et pour vous, allez plutôt à ceux qui en vendent et achetez-en pour vous. Or, pendant qu'elles allaient en acheter, l'époux arriva, et celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée. » Sous cette forme si simple, avec ce calme
1 Facto clamore per tubam vel per vocem Christi omnes résurgent. Sed quid fecerunt? «Ornaveruntlampadessuas. » Eritne lempus ? Dicendum quod ornare lampades nihil aliud est quara dinumerare opéra quao fecerunt ut possent congruam rationem reddere. (D. Thom. loc. cilat.)
tout divin que Jésus-Christ garde dans les révélations les plus profondes et les plus terribles, il rend cette vérité, qui nous devrait terrifier, hélas ! et nous laisse insensibles, qu'après la mort notre sort sera fixé irrévocablement et pour toujours. Affreuse situation ! Être perdu sans ressource : nulle assistance : nul secours : les hommes, nos semblables, sont impuissants et ne peuvent que nous renvoyer à celui qui seul « vend l'huile, » l'huile de la grâce, l'huile de la miséricorde, l'huile du salut. Hélas ! Il est trop tard ! L'époux ne vient plus comme la première fois pour distribuer à profusion cette huile divine, il vient pour juger, il vient pour punir et récompenser, il vient pour triompner, « paraître admirable en ses saints, » et « tirer vengeance dans une flamme de feu » de ses ennemis, des insensés qui n'ont pas cru à sa parole, qui ont méprisé ses dons, se sont ri de ses menaces, ont « foulé aux pieds le Fils de Dieu, tenu pour vil le sang de l'alliance, » et dont maintenant la seule attente et le terme unique sont l'éternel « embrasement, » quorum consummatio in combustionem. Dans cette parole des vierges sages : ne forte non sufficiat, Jésus-Christ nous fait entendre une autre vérité encore. Telle est l'immensité de la récompense, telle est la faiblesse de la créature qui y est admise, telle est la rigueur du jugement, que le juste lui-même tremble, cumvix jus tus sit securus ', et que le saint suffit à peine à porter « le poids de gloire qui lui est réservé. »
1 Intelligendum quod islud : « Ite potius ad vendentes éternité vobis, » magis dicitur per modum improperii quam per modum consilii... quasi dicercat : vos nunquam qmosistis nisi oleum, idest laudeni huraanam ; modo eatia ad muuJum, et ematis illud
4Î0 ciiaf:tre quatorzième
i Et la porte fut fermée. » Heure terrible ! épouvantable révélation ! Vient un moment où la porte de la miséricorde et du salut se ferme sans retour. A force de pardonner, le cœur de Dieu en vient à un moment où il semble qu'il ne peut plus pardonner. Son cœur se ferme : il n'y a plus de grâce pour ces malheureux sortis du temps et du lieu où la grâce se donne. Dieu et les élus confondus en Dieu et qui partagent ses sentiments et ses pensées, n'ont plus pour ces misérables qu'un mot d'une ironie sanglante : ite ad vendenles; « allez à ceux qui en vendent. » Riche insensé, va donc à tes trésors, et demande à tes richesses où tu absorbas toute ton âme et consumas toute ta vie, demandc>leur l'entrée des cieux et la possession de l'époux. Voluptueux, retourne à tes plaisirs, et « ayant semé dans la chair, » réclame maintenant la moisson spirituelle et divine de la béatitude du ciel. Insensé ! n'est-il pas écrit « que quiconque sèmera dans la chair, de la chair récoltera la corruption? » Et encore que c la corruption jamais ne revêtira l'incorruptibilité? » Comment donc, « chair et sang » et corruption que tu es, entrerais-tu dans le ciel ?
Clausa est janua, « la porte fut fermée. » C'est la fin du drame, c'est la séparation des méchants d'avec les bons. « Tous nous ressusciterons, dit saint Paul, mais tous nous ne serons pas transfigurés ; » tous nous ne ressusciterons pas à la gloire, à la béatitude, aux éternelles délices du paradis, aux splendeurs do. la vie divine, mais les pécheurs, les insensés et criminels contempteurs de la loi de Dieu et de la rédemption de Jésus-
testimonium qnod semper queesistis. (D. Thom., Comment, in Multh., cap. xxv-)
Christ n'ont pour résurrection que les horreurs sans espérance et sans fin de la « seconde mort. » Les justes ressuscites à la gloire, radieux, célestes, agiles, incorruptibles, spirituels, prennent aussitôt leur essor, et « s'en vont rejoindre dans les airs le Christ » qui est descendu au milieu de ses anges et de sa glorieuse cour. Les autres, les pécheurs, les vierges folles, restent sur la terre, sur les bords de l'infernal abîme qui les doit pour toujours engloutir. C'est là la séparation, le discernement des élus d'avec les pécheurs. « Les vierge3 qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces et la porte fut fermée. » Un prophète nous dépeint, dans une vérité effrayante le désespoir et les vains efforts de ces malheureux exclus, laissés à la porte, « dans les ténèbres extérieures, » au milieu des sanglots de la douleur, des grincements de dents et des hurlements de désespoir. « Vous, Seigneur, Dieu des vertus, Dieu d'Israël, songez à visiter les nations : vous n'aurez plus alors pitié de ceux qui commettent l'iniquité. Ils se tourneront vers vous quand viendra le soir, ils souffriront la faim comme des chiens, ils erreront autour de
la cité Et vous, ô Seigneur, vous vous rirez d'eux. >»
Les malheureux ! ils entendront de loin les cris de joie œs acclamations de triomphe, et comme « les échos d'un festin, sonus epulantis : mais eux resteront dans la faim, les ténèbres, le froid de l'éternelle nuit *.
1 Sequitur : a et quae paratae erant intraverunt cum eo ad nuptias. » Hse nuptiae sunt regaum coeloriun de quo Apoc. xvu : « Quoniam Dominus domiaorum est, et Rex regura, et qui cum illo suut vocati, et electi, et ûdeles. » Et statim clausa est janua ; quia nulli postea aperietur. Modo autem apeiitur : unde Vsal. XXIII : a Attollile portas, principes , vesiras ; » et
Ils poussent vers la cité triomphante des cris désespérés : Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous ! Un mot glacial, plus terrible que tous les éclats de la foudre, les repousse à jamais : nescio vos ; « l'époux répondant, dit : en vérité je vous le dis, je ne vous connais pas. » Nescio vos, quel mot ! Et d'abord, qui le prononce ? C'est Jésus-Christ, si tendre, si compatissant, qui connaissait » toutes ses brebis, » qui « guérissait toute faiblesse et toute infirmité, » « qui ne rougissait pas de nous nommer ses frères, » qui était venu à nous comme notre semblable, notre frère, «partageant tout avec nous, » et nous annonçant que son Père « nous avait prédestinés à devenir des images fidèles de son Fils. » Ressembler au Fils : tout est là pour nous, conformes fieri imaginis Filii ejus ; devenir semblables au Fils de Dieu, comme le Fils de Dieu nous est devenu semblable, habita- inventas es homo. Dieu en effet s'était fait homme afin que l'homme par lui pût se faire Dieu. Avons-nous cette divine ressemblance ? Sommes-nous des images fidèles de son Fils, de ce bienaimé Fils < dans lequel il a mis toutes ses complaisances,» Le Père nous reçoit, nous accueille, nous confond avec son propre Fils dans une même dilection et les mêmes faveurs : Per ipswn habcmus accessum ad Patrem : même amour, et aussi même gloire, convificavit nos in Cliristot (cujus gratia estis salvati) et conressuscitavit, et consedere fecit in cœlestibus in Christo. Mais si « n'ayant pas connu,
Apoc. iv : « Post hœc vidi et ecce ostium apertum in cœl( j\ tune claudetur. » Consequcnter ponilur repulsio malorum. « M ille respondens ait: amen tiico vobis, nescio vos, » id est non approbo vos : a Novit enim Dominus qui ejus sunt. » II Tiin. u, sicut artifex nescit opus quod discordai ab arlo sua. (û. Thuin. Comment, in Mallli., cep. n.w.)
LES PROPHÉTIES DU DERNIER JOUR 47ï
!e Christ qui nous a été enseigné, » « n'ayant pas fait profession de ne savoir qu'une chose, Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié, » « ayant marché en ennemis de la croix du Christ, » ayant refusé « de porter sa mortification sur notre chair mortelle » et de nous parer « de ses stigmates, » n'ayant eu ni « ses pensées » ni ses « sentiments » dans l'intelligence et dans le cœur, nous nous offrons au Père, non-seulement sans les traits de ;:on Fils, mais encore sous les traits odieux et exécrés de son mortel ennemi, nous ne soulevons dans toute ïa cour céleste qu'un mouvement d'indignation et de dégoût. On ne nous y connaît pas comme des enfants de Dieu, on ne nous connaît que comme des fils de Satan : nescio vos !
Encore un coup quel mot ! combien terrible ! combien désespéré ! Il nous sépare à jamais de Dieu, car c'est le mot d'une répulsion éternelle : Dieu nous chasse dans le lointain infini d'un exil sans retour. Hélas! hélas ! précipités dans les ténèbres extérieures, nous y souffrirons toute une éternité de tortures effroyables, sans qu'une parole amie nous parvienne, sans qu'un souvenir nous allège, et à l'immense et incompréhensible douleur d'une semblable séparation se joindra comme un ver rongeur, comme une plaie toujour? brûlante, la douleur d'y être entièrement oubliés , sicut vulnerati dormientes in sepulcris, quorum non a memor amplius. Tout est fini, à jamais fini ! Entre les vierges sages et les vierges folles, entre les élus et les réprouvés, s'étend, à des distances infinies, l'immense et incommensurable abîme : inter vos et nos chaos magnum firmatum est.
II. — Dans une deuxième parabole, celle des talents, le divin Maître nous fait pour le fond la même révélation que plus haut, mais avec des points de vue et des situations qui diffèrent '. C'est toujours l'ensemble des générations, l'humanité tout entière, au jour des grandes assises, comparaissant devant le tribunal de Jésus-Christ, c'est la mise en drame de ce mot de l'Apôtre : « Tous, nous comparaîtrons devant le tribunal du Christ : » mais l'aspect diffère. Tout à l'heure nous avions le spectacle d'une âme se présentant au jugement sans la parure intérieure de l'âme, sans la ressemblance divine, sans la grâce; l'intérieur d'une âme nous était mis à nu : ici, c'est l'homme dans ses œuvres, le fidèle dans la manifestation extérieure de sa foi par ses actes, que Jésus-Christ place devant notre regard. Et pour saisir toute la portée de ce nouveau spectacle, rappelons-nous d'abord la doctrine catholique sur l'inutilité de la foi sans les œuvres, et, sans les œuvres, l'infaillible dépérissement et la mort de la grâce en chacun de nous. Cette doctrine si fondamentale, et pour cela si furieusement attaquée par l'hérésie, est ainsi nettement et fortement formulée par l'Écriture. « Qu'importe, mes frères, que l'on prétende avoir la foi, si on n'a pas les œuvres ? Comment la foi sans les œuvres pourrait-elle sauver? Si l'une de nos sœurs ou l'un de nos frères, nus et sans pain, se présentent, et que quelqu'un de vous leur dise : allez en paix, chaufiéz-
1 Supra posuit Dominus parabolara do judicio in qua reprobatur aliquis proptor hoc quod bouum spiriluale interius susceptum non conservât ; hic vero ponit parabolam in qua quis bona suscepta non multiplicat. (D. Thom., Comment. inMallh., cap. xxv.)
vous, rassasiez-vous, et ne leur donnez pas de quoi subvenir à ces besoins du corps, que leur reviendra-t-il? Ainsi en est-il de la foi ; sans les œuvres elle est morte au dedans d'elle-même. Tu crois en un Dieu unique S tu fais bien : les démons aussi croient et ils tremblent. Veux-tu savoir, ô homme vain, combien, sans les œuvres, la foi est morte ? Abraham notre père, n'est-ce pas par les œuvres qu'il a été justifié, quand il offrait sur l'autel son fils Isaac? Vois-tu comment en lui la foi coopérait aux œuvres, et comment les œuvres ont consommé la foi ? De même que privé de l'âme le corps est mort, de même sans les œuvres la foi est morte*. » Telle est la croyance catholique, telle est la vérité que le bon sens proclame aussi haut qu'elle. Mais la paresse invincible de l'homme devait lâchement fuir ce glorieux fardeau, et la mauvaise foi hérétique devait constamment se mettre au service de cette paresse ; il importait de mettre cette vérité, que sans les œuvres la foi est inutile, dans le jour le plus éclatant, et de lui donner l'affirmation la plus solennelle. Toute la sollicitude du divin Maître semble se concentrer sur ce point. Dans presque toutes les paraboles qu'il consacre au dogme du jugement général, ce sont les œuvres qui décident du sort de tous, prout quisque gessit in corpore; ce sont les œuvres sur lesquelles tombe le plus directement la sentence de réprobation ou de salut.
Dans la parabole des talents, l'Église, ou plutôt l'humanité entière, nous apparaît comme une vaste réunion de travailleurs. Chaque homme y est un artisan aux gages de Dieu, un ouvrier chargé d'une œuvre spéciale, recevant du maître une exploitation particulière. Avant
1 Jacob.
476 CHAPITRE QUATORZlL.E
son départ, le maître distribue tous ces divers ouvrages ; à son retour, il examine le travail de chacun et donne aux uns des récompenses, aux autres des châtiments. Comme dans la parabole précédente, les réprouvés sont mis en regard des élus. Le drame entier se développe en trois parties et comme en trois scènes différentes : la distribution, l'exploitation, l'examen, avec les châtiments ou les récompenses dont il est suivi.
1 . « C'est comme un homme qui partant pour un voyage, appela ses serviteurs, et leur remit ses biens. A l'un il donna cinq talents, à un autre deux, à un autre un, à chacun selon sa capacité personnelle, et il partit aussitôt. » Remarquons, dans ce début de la parabole, le maître qui distribue ', les biens distribués, les serviteurs chargés de les faire valoir.
Le mystérieux distributeur de ces dons, c'est Jésus- Christ. La parabole nous le représente dans sa vie morteHe, fondant la foi, établissant l'Église, répandant
1 Debetis notare quod iste homo Christus est. Et possumua dicere quod proficiscebatur tripliciter : quia pergebat iu locum, qui, quamvis sil sibi proprius per divinitatem, scilicet in coelum, tamen peregrinus erat secundum carnem quia nulla caro ib'\ ascenderat : unde Joan. m : « Nemo ascendil in cœlura nisi qui descendit de cœlo Filius hominis qui est in eselo. » Item proficiscebatur in coelum, quia in mundo peregrinus existens in coelum proficiscebatur. Jerem. xiv : « Quare futurus es quasi colonus in terra, et quasi vialor ? » Item potest intelligi spiritualiter. Nunc enim peregrinatur a nobis, quoniam nos peregrinamur ab eo : II Çorinlh. v : « Dutn sumus in corpore, peregrinamur a Domino. » Quando autcm videbimus eum, tune non erimus sicut perigrini sed sicut cives et domestici Dei.
la grâce dans l'humanité, distribuant par son Esprit toute fonction, tout apostolat, tout ministère, puis, étendant cette providence générale à chaque détail, à chaque point de son immense empire, ordonnant chaque vocation, fixant chaque œuvre, déterminant pour chaque âme la somme de grâces à lui départir et la somme correspondante des mérites à en exiger : tradidit Mis cona sua
Après avoir distribué ses biens, ^e maître de la parabole part pour un lointain voyage. Quel est ce voyage qu'entreprend Jésus - Christ après sa vie mortelle ? Il monte au ciel, il quitte l'exil, il « va à son Père, » il entre dans la céleste patrie. C'est un long voyage. Comment long? Sous trois rapports que voici. Il est long, car la distance franchie est incommensurable : la chair de l'homme s'élève dans le royaume des esprits , l'humanité pénètre « dans les profondeurs mêmes de Dieu. » Oh ! voilà bien pour la chair la contrée étrangère, lointaine, Inconnue, impossible à aborder sans une vertu supérieure, sans une ineffable miséricorde. « L'œil de l'homme n"a point vu, ni son oreille entendu, ni son cœur pu comprendre » rien de ce qui touche à ces inaccessibles régions. C'est donc pour elle un lointain voyage. 0 Dieu ! jusqu'où s'élève-t-elle cette chair unie au Yerbe, et transportée par lui jusqu'au plus haut des cieux ! Quelle intelligence humaine le saura comprendre? Quelle langue humaine le saura exprimer ?« Que Dieu illumine les yeux de notre cœur.... pour comprendre ce qu'il a fait dans le Christ, le ressuscitant d'entre les morts, le constituant à sa droite dans les cieux, l'élevant au-dessus de toute Principauté, de toute Puissance, de toute Vertu, de toute Domination, et de tout nom qui est nommé, non-seulement en ce siècle, mais
aussi dans le siècle futur. » Voilà jusqu'où monte l'humanité en Jésus-Christ ; les chœurs angéliques stupéfaits de tant d'élévation et d'un aussi magnifique essor, s'écrient, ivres d'admiration et d'allégresse : « Qui est celle-ci qui s'élève du désert, ravissante de charmes, appuyée sur son Bien-Aimé ? » Sous un second rapport, qui ressemble au premier, Jésus-Christ, en nous parlant de long voyage, nous veut faire entendre l'immense distance qu'il dut parcourir pour venir jusqu'à notre néant et à notre douloureux exil : qui ascendit ipse est qui descendit in inferiores partes terrse '. Enfin par la longueur du voyage il nous exprime les longs sic clés qui sépareront ses deux avènements. Un long voyage dévore de longs jours : Jésus-Christ remonté au ciel et « assis à la droite de son Père, » ne descendra de nouveau du ciel, pour juger tous les hommes, qu'après un long retard et beaucoup de temps : moram autem faciente sponso, comme s'exprimait l'autre parabole.
Vocavit servos suos et tradidit bona sua, « il appela ses serviteurs, et leur remit ses biens. »
Considérons cette distribution : elleestgratuite:elle est abondante, elle est diverse. Ce passage de l'Évangile établit admirablment la gratuité entière du don de Dieu. « Ce n'est pas par nos précédents mérites, dit saint Paul, que Dieu nous a appelés à la grâce et à la gloire, » cette grâce première et fondamentale est toute de Dieu ; la grâce de la justification n'a pas dans nos œuvres sa suprême raison d'être. «Nous sommes justifiés sans l'avoir mérité par nos œuvres: c'est un don : c'est une grâce : et
» Christus Deus et homo est : secundum quod Deus non peregrîaatur : peregre auLcin prolieisciLur sicul liomo. (D. Thora. Comment, in Matlli. cap. xxv.)
dit l'apôtre, si la justification était due à nos œuvres, ce. ne serait plus une grâce : si autan gratia jam non ex operibus '. ? Nous sommes justifiés gratuitement par la grâce de Jésus-Christ : » justificati gratis per gratiam ipsius. Et pourquoi ? Sans doute avant tout à cause de « cette charité excessive » dont Dieu nous a aimés ; proptcr nimiam charitatem qua dilexit nos, mais aussi, pour arrêter les flots de l'orgueil humain, pour les briser tous contre le sentiment de notre complète impuissance en face du salut. « Nous sommes justifiés par pure grâce, » par don, gratuitement, sans mérite qui nous vaille cette transformation divine, et cela, dit l'Apôtre, « afin que nulle chair ne puisse se glorifier devant Dieu, » afin que nous disions humblement, dans le juste sentiment de notre impuissance et de notre misère : ce que je suis c'est par Dieu que je le suis, » gratia Dei sum id quod sum. Toute ma grandeur, toute ma sainteté, toute ma puissance me viennent de la grâce que Dieu m'a tout gratuitement accordée, secun-, dum gratiam quse data est mihi. Et si l'homme s'élève dans l'orgueilleuse pensée de son excellence personnelle, s'il a l'audace impie de murmurer dans son cœur et de souffrir sur ses lèvres ces paroles superbes : labia nostra a nobis sunt, et quis noster Dominas est ? Dieu marche contre lui armé de ses dons, et écrase son orgueil insensé sous l'immensité des grâces dont il l'a si magnifiquement enrichi. 0 homme misérable, ô homme ingrat, et impie, « qui donne le premier à Dieu, quisprior dédit illi 2 ? « Qu'as-tu que tu ne l'aies reçu ? Et si tu l'as reçu pourquoi t'enorgueillir comme si tu ne l'avais pas reçu? » Quid habes quod non accepisti ?Si autem accepisti
* Rom.; — Galat. — * Rom.
quid gloriaris quasi non acceperis * ? Toute l'histoire de notre fortune divine est donc renfermée dans ces paroles de l'Apôtre : « C'est par sa volonté que nous avons été appelés à la sanctification. Car ceux que Dieu a eus en vue, il les a prédestinés à devenir des images ressemblantes de son Fils, afin que ce Fils soit un premier-né au milieu de beaucoup de frères. Ceux qu'il a prédestinés, il les a appelés; et ceux qu'il a appelés, il les a justifiés : et ceux qu'il a justifiés, il les a glorifiés : » secundum proposition vocatisunt sancti. Nam quos prescivit, etprœdestinavit conformes fieriimaginis fxlii sui, ut sitipsepnmogenitus in multis fratibus : quos autem prxdestinavit, hos et vocavit: et quos vocavit et hos justificavit : quos autem justificavit, illos et glorificavit 2. Cette profonde doctrine, Jésus Christ la formule dans cette parole si simple de sa parabole: vocavit servos suos et tradidit Mis bona sua, « il appela ses serviteurs et leur remit ses biens. » Non-seulement ses serviteurs , c'est-à-dire l'humanité entière, ne peuvent rien réclamer comme le tenant d'eux-mêmes, mais d'eux-mêmes ils ne peuvent même faire un premier pas vers ces biens dont nous les voyons comblés. Il faut l'appel du maître, il faut une première grâce qui aille prendre l'homme dans l'abîme de son impuissance, et l'amène jusqu'à cette élévation surnaturelle, dont il n'aurait, sans la grâce, nulle idée et nul désir ; superabundanter quam pelimus aut intelligimus.
Le maître les appela donc, et « leur remit ses biens. » Quel abîme caché sous ce mot ! quelle richesse et quelle profusion dans ces biens d'un Dieu ! in quosunt omncs thesauri, dit l'Apôtre, « Dieu en qui sont tous les tré-
» I Coriuth. — * Rom. vm.
sors ; » et encore : « ô profondeur de trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! » Comment énumérer tous ces biens? Comment compter toutes ces richesses infinies? Tous les biens de l'ordre de la nature : tous ceux de l'ordre surnaturel, tous ceux de l'ordre béatifîque : tout est munificence et libéralité, tout est don : gratins Deo super inenarrabili do no ejus : cette âme, image déjà si ressemblante, miroir si limpide, reflet si étincelant des perfections de Dieu : cette intelligence, « pur esprit, >» capable de s'élever si haut dans les immensités de la pensée,dans les profondeurs du savoir ; cette volonté si dominatrice et si reine, et à qui Dieu a confié, à elle aussi, un si puissant fiât ; cette volonté qui domine, qui règne, qui transfigure la nature,qui poursuit et accumule dans le monde entier de si merveilleuses conquêtes: ce cœur où « Dieu, comme dit Bossuet, déposa premièrement la bonté ; > ce cœur, image, extension mystérieuse de la charité divine, si magnanime, si fort, si bon, tel qu'il sortit des mains créatrices, et tel que le refait la Rédemption : cette mémoire par laquelle l'homme, à l'imitation de Dieu, embrasse et renferme en soi les siècles, et voit ce qui n'est plus comme ce qui est : cette imagination, cette sensibilité, facultés merveilleuses par lesquelles l'âme, comme le Verbe fait chair, s'incline vers la nature inférieure, en perçoit les objets, en connaît et en ressent les phénomènes, et « participe à tout > ce qui s'y fait. Embrassant du ragard ces premières munificences faites par Dieu à l'homme, le prophète poussait ce cri d'admiration : « qu'est ce donc que l'homme, ô mon Dieu, pour que vous l'ayez ainsi glorifié ? » Et <?e n'est là que le premier pas dans ces profondeurs, C'est la plus légère partie des biens que le maître remit à ses serviteurs. La suitej'antre part, renferme des immensi-
tés et des splendeurs qui défieront à jamais toute investigation humaine. Dans le domaine surnaturel, dans les biens de la grâce, tout prend des proportions si démesurées, tout s'abîme tellement dans l'infini, tout participe si intimement à la nature incommensurable de Dieu, que « l'œil de l'homme n'y peut plus rien voir, ni son oreille entendre, ni son cœur concevoir : » c'est « l'inaccessible lumière, » c'est l'infini, où les forces créées n'ont plus d'essor. L'ordre surnaturel est tout un monde de merveilles: un Dieu abaissé jusqu'à l'homme, l'homme élevé jusqu'à Dieu, l'homme « fait Dieu par participation, comme Dieu l'est par nature, » Dieu fait homme, semblable de l'homme, frère de l'homme, communiquant àl'hommecequ'ilaet ce qu'il est, lui donnant son intelligence, son cœur, sa sainteté, sa puissance, ses richesses, sa fortune, se faisant en l'homme « sagesse de Dieu, et justice, et sanctification, et rédemption, » disant à l'homme : « je ne t'appellerai plus serviteur mais ami; » nommant l'homme « son enfant,» son « fils très-chéri, » « son autre lui-même, » homo unani mis; lui donnant tout son héritage, le faisant son « cohéritier, » et enfin, « après s'être fait pauvre, de riche qu'il était, enrichissant sa créature de tous ses infinis trésors. » Et si ces diamants d'un Dieu sont d'un prix et d'une beauté infinis, l'écrin qui les renferme est digne de cette beauté et de ce prix : foi, sacrements, dons de l'Esprit-Saint, grâces de toutes sortes et de chaque instant, Écriture, apôtres, pasteurs, Église.... Quels trésors ! quelles munificences ! quelles splendeurs ' !
* Primo langitur liberalitas daiitis. Daniis liberalitas in duobua tangitur : eo quod pracvenit eos quibus dédit : ilem quod abu:idanter dédit. Eo quod prœvenit, quia qui expectal dure diminuil
vocavit servos et tradidit illis'bona sua : et uni dédit quinque talenta, alii autem duo, alii vero unum, unicuique secundum propriam virtutcm, « il appela ses serviteurs et leur remit ses biens : à l'un il donna cinq talents, à un autre deux, à un autre un, à chacun selon sa capacité personnelle. >»
A la gratuité, à la munificence des dons de Dieu, s'ajoute la diversité. Dans toute la création se remarque ce cachet de la diversité '. Dieu, tout en conservant à ses ouvrages la plus grande unité, y répand une diversité merveilleuse. Notre siècle insensé, ici comme en d'autres utopies, triste héritage de l'aberration révolutionnaire, rêve une unité brutale, qui fasse descendre tous les sommets au niveau de tous les abaissements. Il voudrait donner à toutes les positions, et aussi sans doute à toutes les intelligences et à tous les mérites, la même mesure et la même uniforme physionomie. La Providence y met bon ordre, et la révolution, qui peut dresser des échafauds et allumer des flammes incendiaires, ne peut rien contre cette hiérarchie de fortunes et cette variété de génie et de capacités. Du ciel à la terre, des plus magnifiques œuvres jusqu'aux plus humbles, de l'ange au dernier insecte, partout une merveilleuse
de liberalitate sua, non sic autem Deus. In Psal. XX: a Domine, prsevenisti eum in benedictionibus dulcedinis. » Unde vocavit servos suos, non illi ipsum. Unde Joan. xv: « Non vos me elegistis, sed ego elegi vos. » Rom. vm : « Quos prœscivit, hos et prœdestinavit. » Item tangitur liberalitas quia de suo: dédit bona sua. (D.Thom., Comment, in Matth., cap. xxv.)
i Si autem quaeris quare unus magis habet de gratia quam nlter ? Dico quod hujus rei est causa proxima et causa prima, roxima est major conalus istius quam illius. Causa prima est lectio divina. (D. Thom. Comment, in Mallh., cap. xxv.)
diversité jointe à l'unité la plus puissante. Les chœurs ongéliques s'élèvent par neuf degrés différents de grâce et de gloire jusqu'au dernier sommet de leur perfection. Dans les intelligences humaines, dans les cœurs, dans les caractères, dans les aptitudes, même inépuisable variété. L'ordre surnaturel suit une marche identique, Stella dijfert a Stella, dit saint Paul, « une étoile diffère en éclat d'une autre étoile. » Saint Paul dit ce mot des élus dans la gloire, mais comme la gloire n'est que la grâce montrée à découvert, il le faut dire aussi de l'état actuel des âmes dans la grâce : Stella differt a Stella. Même diversité encore dans toutes les grâces actuelles, et celles appelées gratis datx que Dieu ajoute avec tant de profusion « à l'inénarrable don » de la grâce sanctifiante. Écoutons saint Paul : « Les grâces sont diverses, mais c'est le même Esprit » qui les donne. « Les ministères sont différents, mais c'est le même Seigneur. Les œuvres diffèrent, mais c'est le même Dieu qui opère tout en tous. A chacun la manifestation de l'esprit est donnée pour l'utilité » générale. Les uns par l'Esprit ont le don de la parole ; les autres celui de la sagesse dans le même Esprit ; aux autres la foi dans le même Esprit ; aux autres la grâce des guérisons dans le même Esprit ; à d'autres la puissance des miracles ; à d'autres la prophétie ; à d'autres le discernement des esprits ; à d'autres le don des langues ; à d'autres leur interprétation. Or toutes ces grâces diverses, c'est un seul et même Esprit qui les donne, les distribuant à chacun comme il lui plaît. De même que le corps, tout en étant un, a néanmoins des membres nombreux, et quoique nombreux ces membres ne font à eux tous qu'un seul corps : ainsi du Christ » et de son corps mystique, o'est-à-direl'universalitédes chrétiens.* Est-ce que
tous sont apôtres ? tous prophètes ? tous docteurs? Tous font-ils des miracles? Tous ont-ils la grâce de guérir ? Tous parlent-ils les langues ? Tous les peuventils interpréter ? » Dieu donc « appelle ses serviteurs et leur remet ses biens : à l'un il donne cinq talents, à l'autre deux, à l'autre un seul, à chacun selon sa capacité personnelle. »
Arrêtons-nous encore à ce mot : secundum propriam virtutem, « il donna.... à chacun suivant sa capacité personnelle. » L'hérésie s'est fondée sur ce texte pour ravir à Dieu l'honneur d'une libéralité toute gratuite, et poser dans l'homme même la source première de la grâce et le principe du salut. Cette parabole même la réfute, nous l'avons vu plus haut. Le maître appelle ses serviteurs, et ce sont ses biens qu'il leur remet. Mais l'homme, être intelligent et libre, n'a-t-il aucun concours à apporter à cette grâce de Dieu ? Sera-t-il emporté inconscient et inerte au faîte de sa divine élévation ? Que répond la vérité catholique ? L'homme donne à la grâce une méritoire coopération. La première grâce est gratuite, mais avec cette première grâce, avec ce fonds, il lui est possible d'en gagner d'autres. Dans sa distribution, Dieu tient ainsi compte des dispositions où il trouve les âmes, donnant plus à qui est mieux disposé et offre de plus certaines espérances de fidélité et de soin, donnant moins aux âmes inaptes à la divine culture et d'une moins puissante coopération. « A chacun selon sa vertu. » Jésus-Christ parle ici des grâces qui sont données en récompense ou du moins en conséquence d'autres grâces : mais il faut toujours se souvenir qu'il y a les premières grâces qui ne sont pas données de cette sorte, et qui sont absolument gratuites, ce qui paraît en d'autres lieux de l'Évangile. Ici nous avons à considérer la
distribution des grâces qui sont les suites des autres et l'ordre des récompenses'. » Saint Thomas donne un autre commentaire encore de ces mots : selon sa capacité personnelle. La grâce se greffe sur la nature, ou, pour nous servir d'une comparaison de saint Paul, « le trésoi est enfermé dans un vase d'argile : * l'Être surnaturel avec toutes ses magnificences et ses richesses est en nous surajouté à l'être naturel. De là une certaine connexion, une certaine influence de l'un sur l'autre. Si la grâce perfectionne la nature, la nature à son tour peut offrir à la grâce certaines facilités, certaines aptitudes, certain appui. Les qualités de l'intelligence et du cœur, la perfection du caractère, les diverses aptitudes naturelles pourront offrir à la grâce des auxiliaires. Réduit à cette donnée, ce sentiment, dont plusieurs ont abusé, pourrait être soutenu. Voici quelques paroles de saint Thomas qui rendent dans son vrai sens et réduisent à ses vraies limites cette explication. Sic Dominus, cum sit Creator omnium, creavit istum ut sic eum faceret : unie intelligitur capacitas naturse cum conatu.
2. Reprenons la suite de la parabole. Après la distribution des dons, elle nous marque l'exploitation de ces dons par chacun des serviteurs. Dieu nous distribue toutes les grâces et les moyens de salut, mais à charge à nous de les faire valoir. « Dieu, qui nous a'créés sans nous ne nous sauvera pas sans nous.» Gratia Dei mecum, disait l'Apôtre : avant tout la grâce, mais la grâce avec moi, avec moi pour la faire valoir, pour faire fructifier le talent que Dieu m'a confié.
Remarquons la situation de ces travailleurs. Leur
i Bossuet.
maître s'est retiré : profectus est statirn. Pourquoi ? Afin de rendre l'épreuve possible, afin de plus complètement respecter le libre arbitre de l'homme, et de nous mieux laisser « dans la main de notre conseil. » Dès lors voici quelle est notre situation durant le temps de notre vie ici-bas. Nous travaillons sous le regard invisible de Dieu : chaque démarche, chaque parole de nos lèvres, chaque pensée, chaque sentiment de nos cœurs est vu , apprécié , jugé. Libre à nous d'être serviteurs fidèles, travailleurs diligents, ou bien dissipateurs des biens de notre maître, et traîtres à nos plus formelles promesses et à nos plus impérieux devoirs. Dieu nous laisse seuls, Dieu nous quitte; il est dissimulé à nos regards et semble éloigné de nous de toute l'infinie distance de notre petitesse à son immensité. En réalité, selon l'admirable mot de saint Paul, nous nous mouvons et nous vivons en lui ; in ipso movemus et sumus. « C'est en sa présence que nous nous tenons, in cujus conspectu sto. Saint Thomas, raisonnant sur ce plan de la Sagesse divine, nous fait remarquer que ce silence, cette disparition de Dieu, cet incognito divin, est réclamé à la fois par notre intérêt et par la gloire de notre Dieu. C'est grâce à cette liberté qui nous est laissée que nous pouvons mériter notre éternelle récompense, et Dieu ne peut vouloir d'un hommage forcé et d'une fidélité sans mérite: la gloire de sa majesté comme la satisfaction de son cœur, sont dans l'acquiescement libre de notre volonté et dans l'expression spontanée de notre cœur. Relinquit eos sub arbitrio, quia non compellit eos uli donis datis. »
« Or celui qui avait reçu cinq talents s'en alla, les fit valoir, et en gagna cinq autres. Pareillement celui qui en avait reçu deux, en gagna aussi deux autres Mais
celui qui n'en avait reçu qu'un, s'en allant, creusa la terre et cacha l'argent de son maître. »
Voilà les deux classes qui se partagent l'humanité : les travailleurs et les paresseux, les serviteurs fidèles qui font valoir les talents confiés, ceux qui les laissent se perdre en les enfouissant dans une vie de paresse et do stérilité.
Faire valoir fidèlement les biens de son maitre, c'est en tirer un double fruit : un fruit en soi-même, un fruit dans les autres. En eux-mêmes, les travailleurs fidèles tirent profit de tout leur être ; tout porte du fruit dans ces arbres riches et vigoureux : « ils fructifient pour Dieu, » comme dit l'Apôtre. Leur intelligence, leur cœur, leur volonté, leur corps même, chacun de leurs sens, tout travaille, tout fructifie. Les uns mieux doués et plus pourvus rendent davantage, et ceux qui ne gagnent que deux talents ne leur sont pas inférieurs, puisqu'ils ont fait valoir une somme moins forte avec un égal courage. A ces fruits personnels ils ajoutent encore par surcroit les richesses de sainteté que leur édification et leur zèle recueillent dans les autres. Ainsi se présentent-ils au jugements, riches « de toutes sortes de biens *.»
Quant aux autres, aux paresseux, ils ont enfoui les dons de Dieu, et suivant l'expression du Psalmiste, ils sont devenus mutiles; inutiles facti sunt. Quels sont, dans le monde, les hommes malheureux que désigne ce détail de la parabole ? Trois classes de chrétiens se montrent à nous qui réalisent la triste définition du serviteur infidèle et stérile : l'homme charnel, l'homme égoïste,
i « Lucratus est alia quinque. » Quomodo? Dupliciler prolieit aliquis uno modo in seipso, a!io modo in alio.
l'homme incroyant. Voyez le mondain, le charnel, l'homme enfoncé dans les sens et pour qui rien ne semble exister que ce qui se voit, se touche, se sent, l'homme qui n'a plus aucune perception des choses supérieures et que saint Paul définit d'un trait si implacable : animalis homo, « l'homme animal. » Il a reçu les dons les plus magnifiques et les plus divins ; il a une âme, il a un corps, associé de cette âme ipour le plus splendidc des ouvrages : la formation en lui-même d'une éternité de béatitude et de gloire; il a une intelligence faite pour planer au-dessus des choses terrestres et pour prendre au travers des immensités d'un tout divin monde le plus puissant et le plus sublime essor. Cette intelligence, le malheureux l'enfouit dans les sens, l'abrutit, l'étouffé : abicns fodit in terrain. Où est son cœur ? Ce cœur était dans le dessein de Dieu fait pour le plus céleste et le plus délicieux amour ; un Dieu se tenait à la porte de ce cœur, en en sollicitant l'entrée avec d'inexprimables tendresses: slo ad ostium et pulso... Apcri, soror mca sponsa ! Qu'a-t-il fait de ce cœur ? A quels amours l'a t-il prostitué? Sous quelles fanges i'a-t-il fait mourir? Il avait un corps créé pour ce grand usage déporter Dieu, portate Deum in corpore vestro : Dieu voulait ce corps Comme sa royale résidence, et il le voulait faire rayonner des plus pures et des plus chastes splendeurs: l'homme a mieux aimé enfouir ce corps dans une tombe ignominieuse, et dire sans espoir à la pourriture : tues mon père, et aux vers du tombeau: vous êtes mes frères et mes sœurs ! Abicns, fodit in terram. — A côté de l'homme « animal, » considérez l'égoïste. Quel est-il ? Où estencore le serviteur paresseux et inutile qui prend les biens de son maître, « et, s'en allant, les enfouit dans la terre? C'est ce fidèle, c'est ce prêtre, auxquels Dieu a
remis ses trésors, qu'il a comblés des dons de sa munificence, où il a accumulé les ressources du zèle et les moyens de sanctification. Il a tout ce qu'il lui faut pour gagner des milliers d'âmes, ce chrétien riche, élevé à de hautes positions, doué des facultés les plus heureuses, capable de conquérir au milieu du monde l'influence chrétienne la plus puissante et la plus féconde. Quel bien il peut opérer dans ses vastes domaines ! Quelles sources de salut peuvent sortir de lui et jaillir sur le peuple dont Dieu l'a constitué comme le père et le roi ! Quel apostolat lui fournit l'occasion d'exercer dans un vaste rayon cette industrie qui rassemble autour de lui un peuple entier de travailleurs ! Quels trésors de mérites il peut recueillir dans toutes ces pauvres âmes que le travail abrutit et que le travail pourrait ennoblir et sanctifier ! Hélas ! tous ces germes meurent, ces occasions si favorables s'évanouissent, ces positions si fécondes restent dans la plus coupable stérilité: inutiles facti sunt. Ces égoïstes ne songent qu'à eux-mêmes, et à la partie la plus caduque et la plus éphémère d'euxmêmes; ils jouissent, ils comblent leur ambition, ils nourrissent leur insatiable cupidité, puis ils meurent, et le prophète résume en un mot leur vie d'ici-bas et leur entrée dans l'éternelle vie : nihil invenerunt in manibus, viri divitiarum. L'ami de Dieu, le serviteur fidèle, celui « dont la justice demeurera éternellement» est ainsi défini dans l'Écriture -.dispersit, dédit; « il a répandu, il a distribué ses dons : « l'égoïste, le serviteur infidèle est ainsi flétri et condamné par saint Paul : « la colère divine se manifeste du haut du ciel contre toute impie1 , contre l'iniquité de ces hommes qui retiennent injustement la vérité de Dieu captive. » Abicns fodit in terrain — Voici enfin l'incrédule, le plus coupable des trois, cl
celui que Dieu frappera de plus de foudres et écrasera sous une plus terrible sentence. Qu'a-t-il fait durant tout le cours de sa vie d'incroyance, de négation et de blasphème ? Qu'a-t-il fait, quand sous la nature humaine et les humbles dehors du Verbe incarné, rédempteur et expiateur par amour, il a refusé de reconnaître le Dieu très-excellent et très-haut ? Qu'a-t-il fait quand, dans les mystères, où est renfermée la sagesse de Dieu, il n'a voulu voir que la folie de l'homme, et dans le christianisme, œuvre de Dieu, il a proclamé i'œuvre des mains humaines ? Qu'a-t-il fait dans cette suite de négations et d'affirmations impies, que faire descendre la puissance, la sagesse, la bonté de Dieu, au niveau des choses humaines, de découronner le Fils de Dieu de son auréole divine et de le confondre avec les néants d'ici-bas? Saint Paul qualifie ce crime d'un mot terrible; « ils ont, dit-il, foulé aux pieds le Fils de Dieu. » Ah ! c'est bien là par excellence le crime du mauvais serviteur de la parabole, « qui, s'en allant, enfouit dans la terre » les richesses confiées, abiens fodit in terram.
3. Nous voici au dénouement du drame. Moment ter* rible ! jusqu'ici tout restait enseveli dans l'ombre et le silence de Dieu. Les uns et les autres, les bons et les méchants, les travailleurs et les paresseux, semblaient vivre loin de Dieu, tant Dieu s'était rendu invisible. Mais le voici qui se montre : les siècles sont écoulés, la fin des temps est venue, venit finis. « Un grand cri est poussé, » clamor factus est, tout à coup retentit comme un éclat de tonnerre cette terrible nouvelle : le Maître est venu, il vous appelle, allez, comparaissez, rendez compte, redde ralionem. «Longtemps après le maître de ces serviteurs revint et compta avec eux. » Moment
délicieux ! moment épouvantable ! les bons s'avancent pleins de confiance et de joie, les méchants sont dans la consternation et l'effroi. Etudions avec soin l'accueil des uns et des autres.
Quelle délicieuse peinture l'Evangile nous fait de l'accueil que reçoivent de leur Maître les bons et courageux serviteurs ! Quelles magnifiques révélations nous sont faites sous l'aimable simplicité de la parabole ! Jésus- Christ dépeint l'arrivée d'une âme dans la gloire où elle est depuis [longtemps attendue. Elle aborde enfin à la patrie, die se précipite dans les bras d'un tendre père, et s'abîme dans un océan de béatitude et de gloire. Elle quitte un douloureux exil, elle se trouve tout à coup dans la cité paternelle, où Dieu la reçoit, la fête, le précipite, pour ainsi parler, dans un bonheur sans mesure. Contemplons tour à tour cette âme bienheureuse et le Dieu qui la comble ainsi. Voici ce qu'a été cette âme et d'où lui viennent d'aussi magnifiques récompenses. Quatre traits nous la représentent, en nous marquant la joie triomphale de l'accueil qu'elle reçoit'. Accedens, dit le texte, « elle s'avance. » Des pécheurs il est dit que
1 Ex parte istius (servi) primo ponit securitateni, ûdelitalem, hurailitalem et slrenuitalem sive sollicitudiucm. Securitateni langit quia non expectavit quod Dominus vocarct eum, sed ingessit se Unde dicil u accedens. » Item notatur lidelitas, quia « obtulic alia quinqué. » Infldelis quideni esset qui de bonis Oomini sul aliquid sibi attnbueret : unde iste lolum obtulit Domino suo. Si ergo feceris aliquid bonum, si aliquam converlisli, et tibi attribuis, non Deo, non es lidelis. Item notatur humililas confessionis doni quia cognoscebat a Deo récépissé. Unde iste conlitelur donum, dicens : « Domine, quinque talenta tradidisli mihi. * Item tangit strenuitatem sive sollicitudiuem. « Ecce alia quinque superlucralus sum, » Unde benedicebatcum Aposlolo, I Coiinlu
« leurs iniquités les traînent au tribunal 1 » redoutable; ils veulent s'échapper, ils veulent fuir « à l'occident et à l'orient2. «Mais les justes « lèvent alors la tête, » car ils savent que leur «rédemption est proche, et que le jugement n'est pour eux que la « découverte de leur gloire; » gloria quœ revelabitur in nobis. Et cette confiance des justes est légitime et sainte, car voici le double témoignage de leur conscience et de Dieu. Leur fidélité se découvre en ces mots : obtulit alla quinque. Le bon serviteur n'a rien retenu des biens de son Maître : il donne tout, il rend tout à celui qui seul possède tout, « à qui l'honneur, l'honneur. » L'orgueil humain ne consent jamais à cette offrande complète, universelle, le moi paraît toujours dans ses œuvres, et Dieu « qui opère tout en tous » est constamment volé par lui de l'honneur qui lui revient. La fidélité chrétienne « rend à Dieu ce qui est à Dieu, » c'est-à-dire tout le vrai, tout le bien, tout le bon, le commencement, le milieu, la consommation de toute bonne œuvre. Elle dit avec l'Apôtre : « tout avec lui, par lui, en lui. •> Elle confesse que nous tenons de lui seul « la volonté de bien faire, » et de lui seul aussi la force « d'achever »et de parfaire ce que par lui nous avons voulu. En tout elle répète ce mot qui est sa perpétuelle devise : secundum gratiam qux data est mihi, cela s'est fait « par la grâce qui m'a été accordée. » Aussi le troisième trait qui caractérise les justes, c'est l'humilité. Pas un mot de lui-même, de ses travaux, de ses efforts, de ses peines dans la confession du bon serviteur; tout est de Dieu dans son œuvre, dans sa sanc-
« Gratia Dei in me vacua non fuit. » (D. Thom. Comment, in Mallh., cap. xxv.) » Sapient. — * Psal.
49 i CHAPITRE QUATORZIÈME
tification, dans ses succès, dans ses conquêtes, Domine tradidisti mihi. Son travail à lui est indiqué dans cette dernière parole qu'il adresse à son Maître : alla quinque super lucratus sum. Admirable précision théologique dans ce mot ! Comme il exprime avec une merveilleuse profondeur l'harmonieux concours de la nature et de la grâce, la part de Dieu et la part de l'homme dans l'œuvre de la grâce et de la gloire ! Le fondement, du salut est posé par Dieu et ne peut l'être que par Dieu : quisprior dédit illi? Quid habes quod non accepisli? Mais, cette grâce première et fondamentale donnée, commence le travail de l'homme, alia quinque SUPERLU- CRATUS SUM. Avec la grâce première comme fonds, l'homme, en faisant valoir ce fonds, peut obtenir d'autres grâces, superlucratus sum.
Telle est l'âme fidèle si tendrement accueillie, voici maintenant le Dieu qui l'accueille et la récompense : accueil comme récompense, tout est rempli des plus beaux et des plus doux enseignements. — En recevant son serviteur, Dieu daigne se faire son panégyriste, et avec une sorte de paternelle fierté il fait valoir un à un les traits de sainteté que nous avons relevés plus haut'. Euge! C'est le mot du triomphe, c'est l'exclamation de la joie, c'est l'annonce de l'éternelle gloire. Serve bone cl
1 Congratulai'; ) tangitur cum dicit : « Euge ! » Isaï. lxii : « Ecce gaudebit super te Domiuus tuu3. » Uade exultatili auimo recipit eum. « Euge » vox est exultalionis. Sequilur commundatio, et primo commendat de humilitate quod dicit : « serve » quia recognoscebat se esse servum ejus. Item commendat (Jo bonitate per hoc quod dicit : « bone » quia proprie bonum est sui diflusivum. Item a iidelitate, quia non sibi retinuit sed Domino obtulit : unde dicelur » et fidelis. » (D. Thom. Comment, in Mallk., cap. xxv.)
fidelis. Dieu exalte la fidélité et le courage de son enfant, qui l'a servi généreusement durant l'exil, « a moissonné dans les larmes et rapporte maintenant ses gerbes opulentes dans l'exultation et l'allégresse.» La parole qui suit semble étrange: inpauca fuis'i fidelis, « tu as été fidèle en de petites choses. Telle est la libéralité divine que, nous « imposant un joug doux et un fardeau léger,» attachant notre salut à des devoirs faciles, à des commandements dont l'observance fait même dès ici-bas notre bonheur, elle nous en récompense néanmoins comme d'exploits magnanimes et d'œuvres de la plus éminente perfection. Que si nous voulons voir dans la vie du saint une série d'exploits et une perfection sublime, soit; mais toujours est-il qu'en face des biens éternels, les actions de l'homme seront trouvées petites et n'auront aucune proportion avec les récompenses.
Après l'éloge la récompense ; elle est exprimée dans tous les éléments qui la composent et la consomment : multiplicité, immensité, perfection des biens éternels dont Dieu comble ses élus. Supra milita te constituant, plaisirs de toute sorte, intarissables jouissances, torrents inépuisables de volupté, torrentes voluptatis, accumulation infinie de richesses, poids éternel de gloire, océan sans horizon, profondeurs sans fond, immensité sans limite, où l'élu est plongé et comme englouti, supra mulla te constituant. Tout est joie pour l'Élu : son intelligence plane dans des visions infinies de la vérité substantielle ; son cœur dilaté sans mesure se remplit des suavités de l'amour divin, le seul puissant, le seul délicieux, le seul pur; son âme goûte en Dieu d'inénarrables plaisirs, et son corps, associé intimement au triomphe, perçoit le bonheur par tous ses sens et goûte les délices d'une vie sans défaillance et d'une immortalité
sans douleur. — Et les biens éternels ne sont pas seulement multiples, ils sont immenses. Posséder et jouir, qu'est-ce ici-bas? Ce n'est pas entrer dans les biens terrestres, c'est, pour s'exprimer ainsi, faire entrer les biens terrestres en nous. Or, comme ces biens sont petits relativement à l'immensité de notre cœur, comme ils sont imparfaits, tandis que notre idéal est parfait,et qu'ils sont caducs quand nos aspirations sont infinies et sans terme, il s'ensuit, dans la jouissance de ces biens, un malaise, un vide, une faim inexprimables. Au milieu de l'abondance rêvée, le cœur de l'homme meurt de faim : famé pereo ; et quand il a, comme le plus magnifique et le plus heureux des rois, goûté tous les plaisirs et possédé toutes les richesses, il s'en revient, comme le dernier des esclaves, traînant après lui la longue chaîne de ses espérances trompées, et jetant aux ruinesdeses illusions une plainte douloureuse : vanitas vanitatum... Ergo erravimus! Dans les biens éternels, c'est le contraire ; les biens sont infiniment plus grands que leurs heureux possesseurs. Aussi c'est l'élu qui entre dans ces biens, intra in gaudium Domini. Le bien éternel, c'est Dieu même, ce Dieu qui disait au Patriarche : « je serai moi-même ta récompense, immense à l'excès:» c'est l'immense, c'est l'infini, qui s'offre à l'élu; c'est un océan de joie, de gloire, de jouissances, de plaisirs, de richesses; l'élu y entre, il s'y plonge, il y demeure englouti, intra in gaudium Domini. Il est comme abîmé en Dieu, sans perdre sa personnalité propre, il ne fait plus qu'un avec Dieu, qui adhxret Domino unus spiritus est1. — Enfin ce bien qui est immense, infini, est en
1 Quare dicit : « Intra in gaudium, » non : «accipe? » Dicendura quod duplex est gaudium. De bonis exterioribus et debonis
même temps infiniment parfait. Jésus-Christ dit : « entre dans la joie de ton Seigneur, » intra in gaudium Domini lui. Quel abîme ! Quels horizons infinis sont ouverts par ce mot! « La joie de Dieu! » Dieu, nature souverainement bienheureuse, bonheur substantiel, pour ainsi s'exprimer, jouit de tout ce que nous nommons joie, plaisirs, jouissance, gloire, honneur, félicité, repos. Mais qui pourra comprendre dans quelle perfection et à quel degré? Qui. pourra dire ce qu'est l'infinie béatitude et la gloire infinie de Dieu? Or c'est ce bonheur, dont une nature infinie est infiniment rassasiée, qui doit être mon propre bonheur, comme cette gloire et ce repos infinis doivent être ma propre joie et mon propre repos. 0 abîme ! ô profondeur ! ô immensité ! ô magnifique et délicieux inconnu ! « L'œil de l'homme n'a point vu, ni son oreille entendu, ni son cœur compris, ce que Dieu réserve à ceux qui l'ai-
inlerioribus. Qui gaudet do bonis exterioribus non intrat in gaudium sed intrat gaudium in ipsum. Qui autem gaudet de spiritualibus intrat in gaudium. Cant. i : « Introduxit me rex in cellaria sua. » Quod est in aliquo continetur ab illo, et continens majus est. Quando ergo gaurlium de aliquo minus est quam cor tuum, tune gaudium intrat in cor tuum, sed Deus major est corde, ideo qui gaudet de Deo intrat in gaudium. Item intrat « in gaudium Domini, » id est de Domino, quia Dominus veritas est. Unde nihil aliud est beatitudo quam gaudium veri talis. Vel sic : « Intra in gaudium Domini tui : a id est : de oo gaude quo gaudet, et de quo gaudet Dominus tuus, scilicet de fruitione sui ipsius. Tune ergo gaudet homo ut Dominus cum fruitur ut Dominus. Unde dicit Dominus apostolis suis : « Statui vos ut edatis et bibatis super mensam meam in regno meo, » id est ut sitis beati in quo sum, beatus. (D. Thom., Comment, in Alallk., cap. xxv.)
ment. » Toute cette doctrine est résumée dans ce mot si simple et si profond de saint Thomas : de èo gaude quo gaudet Deus.
Après les élus viennent les damnés. D'eux aussi il est dit: accedens ; mais quelle profonde différence! S'ils viennent, s'ils s'avancent à ce redoutable tribunal, c'est, ou entraînés par une force inexorable, ou poussés par une folle présomption. Les voici : étudions-les d'abord, puis scrutons la formidable conduite de Dieu sur ces misérables.
Blasphème, folie, aveu forcé de son crime : tel est le damné au tribunal de Jésus-Christ. Son blasphème, ancien comme le monde, a traversé, et traverse les siècles, toujours le même, toujours aussi injuste et aussi impie. Qu'a fait l'homme, quand ses forces se sont brisées dans son crime, et qu'il n'a plus retrouvé dans sa nature flétrie et son cœur glacé la magnanimité qui fait le serviteur loyal, le fils noblement esclave des volontés d'un père, le soldat qui sourit au danger et se livre aux mâles voluptés du martyre ? Qu'a-t-il fait? Au lieu d'accuser sa propre paresse et sa propre inertie, il a jeté à la face de Dieu même une accusation sacrilège ; il s'en est pris à la loi, au dogme, aux promesses, aux menaces divines; il a accusé les commandements d'être impossibles à pratiquer, les vérités impossibles à admettre, les promesses impossibles à réaliser, les menaces impossibles à concilier avec les perfections infinies ; tout est devenu, dans l'œuvre de Dieu, grandeurs chimériques, travaux irréalisables, chemin impossible, terme insensé, idéal sans espérance et sans vie. De quoi nous accuse sans cesse le rationalisme, sinon de présenter à l'humanité un Dieu cruel, qui se fait un jeu de torturer ses faibles créatures en les sevrant sans pitié des
jouissances du temps sous peine d'être précipitées dans les supplices de l'éternité ? Dieu jaloux, Dieu impitoyable, qui semble s'attrister du rire de la joie, et placer sa propre félicité dans le malaise et la tristesse des êtres dont il contrarie les besoins et broie les plus impérieux instincts. A entendre le rationalisme, voilà le Dieu que nous donnons au monde. « Loin de convenir que le monde est l'ouvrage de la bonté divine, le rationalisme n'y voit pas même une œuvre de justice. De quel droit nous a-t-on faits sans nous ? De quel droit nous a-t-on tirés du néant, pour nousjeter,sans que nous le sussions, dans cet abîme de maux qu'on appelle la vie? Quoi! nous dormions tranquilles dans l'éternité de notre sommeil, et tout à coup une main invisible nous a saisis, une voix inconnue nous a appelés : elle nous a dit avec empire : viens, vois, sens, pense, aime ! Et après que, obéissant malgré nous à cet ordre implacable, nous avons passé des heures ou des années entre des réalités confuses et des illusions déçues, tout à coup encore la main qui nous avait arrachés à notre première tombe, cette main nous repousse ! et la voix qui nous avait appelés, la même voix nous crie : c'est assez, couche tes membres, clos tes yeux, sors de ce monde, va-t'en !. . . La vie nous est venue comme nous vient la mort, avec insulte et mépris de .nous. » Ce blasphème du rationalisme au Maître qui nous enrichit d'une félicité éternelle et au Père qui nous associe, après la courte épreuve de cette vie, aux délices sans fin de sa propre existence, ce blasphème est celui-là même que vomit le damné au pied du tribunal qui l'écrase sous une trop juste sentence : scio quia homo durus es, « je sais que vous êtes un homme dur. » Remarquez dans ces mots la source même de la plupartdes négations et des objections du rationalisme;
il fait de Dieu un homme, homo durus es, et il le rabaisse à la taille de l'homme, et juge ses plus inscrutables mystères aux lumières de la raison naturelle. Autre blasphème dans ce damné, et, dans sa personne, de toute la race perverse « des fils de l'incrédulité : » Il nie que toute grâce première, tout don, source et principe des autres, vienne de Dieu : métis ubi non scminasti, congregas ubi non sparsisti. Il méconnaît encore l'entière gratuité des dons que Dieu fait à ses créatures, il outrage la bonté entièrement désintéressée de ce Père qui nous a créés alors que nous étions dans le néant, et nous a rachetés « alors que nous étions des ennemis » et des rebelles. La réponse divine à ce blasphème nous ouvre sur les profondeurs de la Rédemption une vue infinie. Quand, pour perdre l'homme au paradis terrestre, Satan fit briller à ses yeux éblouis l'espoir de ravir à Dieu son trône et sa gloire, eritis sicut DU, Dieu, pour le confondre, s'empara de ce mot et en fit une prodigieuse réalité. En promettant à l'homme la grandeur divine, Satan trompait impudemment ; quand Dieu la lui promet à son tour, et par l'Incarnation de son Fils réalise sa promesse, il fait de l'homme un dieu, et contemplant dans une extase infinie d'admiration et de joie, cette œuvre, la plus merveilleuse des œuvres, il dit e'1 peut dire avec une vérité sublime : vraiment oui, xocz êtes des dieux ! ego dixi :dii esiis.
Par un prodige analogue, de ce mensonge effronté métis ubi non seminasli, « vous récoltez où vous n'avez rien semé, » Dieu fait jaillir une vérité divine, une magnifique et toute merveilleuse réalité. Dieu ne fait pas te mal, il ne sème pas cette ivraie vénéneuse, mais il la .•aisse semer dans son champ, et cela, parce qu'il a la puissance d'en tirer le froment le plus pur, et d'un
champ dévasté par « i'homme ennemi, » faire surgir la plus opulente moisson. Voilà comment « Dieu recueille où il n'a pas semé, » et comment l'accusation sacrilège du damné contre sa Providence devient sa plus étonnante miséricorde et le triomphe de sa sagesse, de sa puissance, et de sa bonté1. C'est en contemplant cette œuvre que l'Eglise pousse cette étrange et prodigieuse exclamation : 0 felix culpa ! Voyez comment, entre les mains divines, le mal se transforme, la nuit se fait lumineuse, nox illuminatio. Le démon sème la perdition et la mort dans la création toute vierge des premiers ?'ours : dans cette terre désolée, Dieu fait apparaître une rédemption splendide, « la terre germe son Sauveur, » et le monde se trouve, des profondeurs mêmes de sa chute, élevé à une divine hauteur : ubi abundavit dellctum swperàbundavit gratia. Dieu laisse dans l'hommo déifié les douloureux vestiges de sa chute antique, la concupiscence brûle ses entrailles et soulève contre la raison ses flots ignominieux ; mais quelles victoires la grâce remporte sur elle ! quelles palmes, quelles couronnes elle donne à l'homme sujet de conquérir! Quel auxiliaire efficace elle est à Dieu dans l'œuvre sublimo de la formation des élus ! Voyez encore l'Eglise. Assurément Dieu n'y sème pas l'ivraie de l'hérésie, il n'armo pas d'un glaive impie et cruel le bras des persécuteurs, il n'est pas l'auteur des maux qui surchargent et écrasent cette Fille bien-aimée; mais il les tolère, il les laisse s'amonceler sur l'Église, sachant bien quelle moisson,
i Peccavit homo et factus est reus : natus est Homo-Deus, ut liberaretur reus. Ilomo igitur cecidit, sed Deus descendit. Cecidit homo miserabiliter, descendit Deus misericorditer. Cecidit homo persuDerbiam, descendit Deus cura gratia. (Sanct. Augustinus.)
glorieuse il fera produire à ce grain inique qu'il n'a pas semé : métis ubi non seminasti. Tout sert à Jésus-Christ pour préparer et assurer son éternel triomphe, et les démons eux-mêmes en sont, par leurs complots avortés et leurs impuissantes fureurs, les plus infatigables artisans.
Au blasphème, si magnifiquement réfuté par la bonté, la sagesse et la puissance divines, le mauvais serviteur, type de la race des pécheurs et des damnés, a ajouté la paresse. Dans sa folie, il allègue comme une excuse ce qui suffirait seul à le perdre sans ressource : timens abii et abscondi talentum tuum in terra, « ayant craint, je suis allé et j'ai caché votre talent dans la terre. » Oh ! l'absurbe raisonnement ! « j'ai craint : » voilà pourquoi « je me suis en allé et j'ai caché votre talent. » 0 Dieu! ôRoiîô Dominateur des siècles! ô justice incorruptible ! je savais qu'il fallait craindre votre puissance, respecter vos ordres, attendre « avec crainte et tremblement » vos éternelles et immuables sentences, et que, sur la décision immuable de votre tribunal, « les uns iraient à l'éternelle vie et les autres au feu éternel. » Je savais cela, je craignais cela, et voilà pourquoi je me suis allé, j'ai déserté votre loi, méprisé votre parole, trahi mes engagements, «< foulé aux pieds le Fils de Dieu » en prostituant sa rédemption, et « tenu pour vil le sang de l'alliance, » en enfouissant dans la terre et souvent dans l'ordure la grâce dont ce sang divin était le prix. Autre excuse insensée. Habes quod tuum est. Comme si le champ rendu inculte et stérile excusait le paresseux locataire •' ton crime, malheureux, n'est-il pas précisément d'avoir reçu de ton Maître les dons les plus précieux, la culture la plus divine, et d'avoir, par ta paresse, tout laissé perdre et tout sacrifié à tes passions ?
Tel est le pécheur au tribunal du dernier jour ; trois mots le résument : blasphème, folie, paresse. C'est l'état du péché, qui tout ensemble insulte Dieu, compromet un salut éternel, dissipe le plus riche héritage et la plus divine opulence, pour précipiter ensuite l'âme paresseuse et stérile dans le plus épouvantable dénûment.
Nous avons considéré l'accusé, tournons maintenant nos yeux vers le juge. Que fait Dieu de cet impie, qui après avoir fait de toute sa vie une insulte à son Maître, l'outrage encore jusqu'au pied du tribunal où cette vie est jugée? D'abord Dieu le flétrit : serve maie et piger, « serviteur mauvais et paresseux. » Mauvais, car il est ingrat et blasphémateur, inique et impie dans ses accusations contre la conduite de Dieu. Ensuite : piger, « pa* resseux. » Yoilà toute sa vie peinte par ce mot. 0 aveuglement du chrétien, qui ne songe même pas à s'accuser de sa paresse éternelle et de l'inutilité de sa vie! Qu'il vienne, qu'il entende : serve piger, « serviteur paresseux. » Plus de bonnes œuvres, plus de prières, plus de sacrements, plus rien de ce qui fait le fond de la vie surnaturelle et divine de l'homme. Il dira : quel mal ai-je donc fait? Il dira cette banale et sotte formule :je suis honnête homme. « Serviteur paresseux, » réponds à ton Maître, qui t'accuse d'inaction et d'omissions perpé^ tuelles autant qu'injustes et impies. Tu n'as rien fait de l'œuvre divine pour laquelle seule tu avais été créé ; voilà ton crime. « Tu t'es détourné de ta fin et par là tu es devenu inutile : » declinavcrunt, siinul inutiles facli sunt ; voilà ce qui te perd maintenant sans ressource.
Et que fallait-il faire ? « Il fallait remettre mon argent aux banquiers, et revenant j'aurais reçu avec usure ce qui est à moi. » Trois choses étaient à accomplir dit ici
oOi CHAPITRE QUATORZIEME
saint Thomas. L'homme avait reçu l'intelligence, il la fallait cultiver pour le ciel et pour Dieu. Il avait reçu la grâce, comme la monnaie divine de l'éternité, il la fallait féconder en en tirant son fruit propre qui est la vertu. 11 avait reçu une mission ù remplir dans le monde auprès de ses semblables qui l'entouraient ; cette mission de bon exemple et de sanctification, il la fallait fidèlement accomplir.
Après la flétrissure, le châtiment. Il est double. C'est d'abord un affreux dénùment : tollite ab eo talentum. Tout est arraché à ce malheureux. Il perd les faux biens où s'est complu son orgueil et où se reposait si mollement sa paresse : il n'a pas les richesses éternelles, partage et glorieux patrimoine des serviteurs fidèles et des ouvriers courageux. Tollite. Une implacable main lui arrache tout : le temps, la grâce, la miséricorde, la gloire, les splendeurs divines ; le voilà réduit ; le voilà exténué; il n'a plus rien, ni asile, ni maison paternelle, ni refuge, ni patrie; il est abandonné de la terre et du ciel ; seul loin du ciel d'où on le chasse, seul devant une effroyable éternité d'isolement et de ■supplice : loliile ab eo talenlum. Le voilà dans une éternelle impuissance du bien et dans une éternelle volonté du mal : lotus in maligno*.
1 A cet endroit de la parabole, Jésus-Christ fait une sorte de digression sur la question si profonde, si mystérieuse de la distribution de la grâce. Il formule l'une des lois providentielles qui préside à cette distribution, o Les dons de Dieu sont sans repentance, » et la grâce qui jaillit sur les âmes du sein de sa miséricorde n'y rentre pas sans avoir fait son œuvre et rempli sa mission. Elle a son flux et son reflux, si elle abandonne un rivage, c'est pour en baigner un autre, si elle délaisse une nation opiniâtre à la repousser, elle se fraye dans une autre des voie»
Au dénùment s'ajoute le supplice : inutilern servum ejicite in tenebras cxtcriores. Illic erit flctus et stridor dentium, « jetez ce serviteur inutile dans les ténèbres extérieures. Là sera le pleur et le grincement de dents. » Voilà l'enfer; horrible obscurité; séparation effroyable; tortures qui font jaillir des larmes sanglantes et pousser a jamais les hurlements du désespoir.
III. — « Après avoir, dit Bossuet, préparé ses fidèles au jugement dernier avec tant de soin, il est temps que que Jésus-Christ nous fasse voir ce jugement, et c'est ce qu'il fait dans le reste du chapitre. »
Tâchons, avec l'aide de saint Thomas, de pénétrer dans les profondeurs de la divine prophétie, d'en démêler les traits mystérieux, d'en coordonner l'ensemble et d'en élucider les obscurités. Quand à ces questions d'érudition nous aurons donné les réponses du Docteur Angélique, il ne nous restera plus qu'à jeter sur cette inénarrable scène un regard d'admiration, de terreur et d'espérance.
Saint Paul dit : « Tous nous comparaîtrons devant le tribunal du Christ. » Comment devons-nous comprendre
.irrésistibles, si une une ia refuse, une autre en est inondée. Quant au malheureux qui la refuse, il tombe de ruine en ruine dans un dénùment toujours plus complet. « Reprenez-lui donc le talent et le donnez à celui qui a dix talents. Car on donnera à celui qui a et il sera dans l'abondance. Mais à celui qui n'a pas, même ce qu'il semble avoir lui sera ôté. L'âme fidèle acquiert d'autant plus qu'elle possède plus; la source, « qui jaillit jusqu'à la vie éternelle, » augmente ses richesses à mesure qu'on les épuise, et verse ses eaux avec un élan d'autant plus puissant qu'on les fait jaillir davantage.
ce mot? Nous figurerons-nous tous les hommes, justes ei pécheurs, comparaissant indistinctement, subissant un même interrogatoire, dans la môme forme et les même? austères formules? Assurément non. Le jugement, terrible aux pécheurs, ne sera pour les justes que la constatation de leurs mérites et l'invitation à leur éternelle recompense. Tous entendront leur sentence, en ce sens que tous « comparaîtront, » mais cette sentence aura dans chaque homme un caractère spécial et différera selon la nature de sa vie et le degré de vertu ou de perversité de chacun. A cette question : « tous les hommes seront-ils jugés ? » saint Thomas répond affirmativement et donne de son affirmation la raison suivante : Potestas judiciaria Christo homini collala est in prœmium humilitatis quamin passione exhibuit. Ipse autem in sua passione sanguinem pro omnibus fudit quantum ad sufficientiam, licet non in omnibus effcclum habuit, propter impedimentum in aliquibus inventum. Et ideo congruum est utomnes hommes in judicio congregentur ad videndum ejus exallationem in humana natura secundum quam constitutus est à Deo judex vivorum et mortuorum '. Mais les justes, de quelle manière paraîtront-ils au jugement général ? Dans quelle attitude « se tiendront-ils, » selon le mot de saint Paul, « au pied du tribunal du Christ? » Deux choses, répond saint Thomas, constituent le jugement : la discussion des mérites et la distribution des récompenses. Pour ce dernier point, nulle difficulté possible ; les bons comme les méchants recevront de la divine sentence la rétribution due à leurs œuvres. Mais y aura-t-il, pour les bons discussion des mérites ? Oui et non. Oui, pour ceux des justes qui à leurs vertus
4 D. Thora. Sum. Iheolog. suppléai., queest. xcn, art. 5,
ont mêlé l'alliage des fautes vénielles ; non, pour ces âmes héroïques et immaculées qui n'auront à présenter au feu du regard divin que « l'or, l'argent, la pierre précieuse, » des œuvres solides, des vertus sans mélange, une vie à peine effleurée par quelques fautes cle fragilité, patrimoine nécessaire d'une race déchue et con« damnée à l'exil ';
Comment se fera le jugement ? Devons-nous nous représenter une discussion longue et compliquée de la vie de chaque homme? Non, assurément. Le jugement ainsi compris durerait des siècles. Une lumière universelle resplendira, un immense tableau, une immense scène présentera tout d'un coup les mérites et les démérites de tous les hommes aux regards de la terre et du ciel. Un seul coup d'oeil embrassera l'ensemble et les détails, à cette lumière divine oui illuminera, comme le
« Ad judicium duo pertinent, scilicet discussio meritorum et retribulio prœmiorum. Quantum ergo ad retributionem prœmiorum, omnes judicabuntur boni, in eo quod unusquisque recipiet ex divina sententia prœmium merito respondens. Sed discussio meritorum non est nisi ubi est quœdam meritorum commixtio bonorum cum malis. Qui autem eedificant supra fundamentum fidei aurum et argcnlum et lapides pretiosos, divinis servitiis totaliter insistentes, qui nullam admixtionem notabilem alicujus mali meriti habent , in eis discussio meritorum locum non habet.... llli vero qui aedificant super fidei fundamentum ligna, fœnunx, stipulant, qui adhuc amant sœcularia, et terrenia negotiis implicantur, ita tamen quod nihil Ghristo prœponunt, sed student peccata cleemosynis redimere, habent quamdam commixtionem bonorum meritorum cum malis, et ideo discussio meritorum in eis locum habet : unde taies quantum ad hoc judicabuntur, et tamen salvabuntur (D. Thom. Sum. Iheolog. supplem., quœst. xcn, art. 6.]
dit saint Paul, le secret des ténèbres : illuminabil abscondita lencbrarum. Ce spectacle, illuminé subitement dans toutes ses parties et embrassé d'un regard, c'est ce que l'Ecriture appelle le grand livre de la justice de Dieu. Voici les paroles du Docteur Angélique dans son Opuscule LIIIe : Sciendum quod totum judicium et quoad accusationem malorum et commendationem bonorum, et quoad scntenliam de utrisque mentaliter perficietur. Si enim vocaliler singulorum facta narrarentur, inœstima bilis lonrjiludo temporis ad hoc exigeretur*.
Le Souverain Juge est Jésus-Christ. Il vient au jugement dans son humanité glorieuse; car, dit saint Thomas, la puissance judiciaire implique autorité sur ceux qu'elle atteint. Or ce n'est pas seulement par l'acte divin de la création que Jésus-Christ, vrai Dieu, nous possède et a sur nous un domaine souverain et absolu, c'est aussi par sa rédemption, les œuvres et les souffrances de son humanité, qu'il a acquis sur nous des droits et une autorité sans limite. Il vient donc comme homme, juger les vivants et les morts, et « paraître admirable dans ses saints 2. »
1 Oportet quod omnium operum suorum quisque tune notitiam nabeat. Unde conscientiae singulorum erunt quasi quidam libri continentes res gestas, ex quibus judicium procedet, sicut etiani in judicio humano regislris utimur. (Sum. Uieolog. supplem., quœst. xc, art I.)— Singula considerabuntur, non tamen in ins tanti, sed in lempore brevissimo, divina virtute ad hoc adjuvante. Et hoc est quod dicit Augustinus, quod « mira celeritate cernentur. » Nec est hoc impossibile, quia in quolibet parvo tempore sunt iniinita instantia in potentia. (D. Thom. Sum. Ikeolog. supplem., xc, art. 3.) — 2 ChrisLo competit judicare secundum quod dominium super homines habet,de quibus principaliter eril finale judicium. Ipse autem est noster Dominus non solum ratione
« Quelle majesté ! quelle suite ! que d'exécuteurs de sa justice! » Mais comment viendra-t-il ? « Dans une nuée éclatante : •> du plus haut des cieux; de la droite de son Père; « avec ses anges; » il est donc le Seigneur des anges comme des hommes. « Il s'assiéra dans le siège, et toutes les nations seront assemblées devant lui. » Quelle journée! quelle séance! qui ne tremblera alors « devant ce grand Roi assis dans le trône de son jugement ; » qui « dissipera tout le mal par un coup d'œil! qui osera alors se glorifier d'avoir le cœur pur ;. et qui osera dire : je suis innocent? » Toutes les consciences seront ouvertes en un instant et tout le secret en sera manifesté à tout l'univers.
« Alors le Roi dira à ceux qui sont à ladroite: « venez; aux autres: « allez. » A ceux-ci « venez : » vous êtes déjà avec les justes ; venez avec moi; « venez à mon trône dans lequel vous serez assis avec moi; » car je l'ai promis.
creationis, sed eliam ratione Redernptionis, quod ei compelit secundum humanam naturarn. Unde Rom. xiv : « In hoc Chrislus mortuusest et resurrexit, ut et mortuorum et vivorum dominetur.» Conveniens ut ipse Chrislus secuuduin humanam naturam, cujus redernptionis beaeficio horao ad regnuni admittitur, iile judicio prœsideat. El hoc est quod dicitur Act. x, quodec ipse conslilutus est a Deo Judex vivorum et morluorum. » Et quia per redemptiouem humani generis non solum homines reparavit, sed etiam universaliter totam creaturam, secundum quod tota creatura, reparato homine, melioratur, ut habetur Coloss. i, 20 : « Pacifleans per sanguinem crucis ejus sive quae in terris sive quae in cœlis sunt : » ideo non solum super homines. sed super omnem creaturam Christus per suam passionem dominium promeruil et potestaten judiciariam. (D. Thom. Sun, theolog. supplem., quœst. xcui, art. 2.)
0 paroles qu'on ne peut assez méditer! «venez, allez. » Taisons-nous; tais-toi, ma langue, tes expressions sont trop faibles. Mon âme, pèse ces mots qui comprennent tout le bonheur et le malheur, et toute l'idée de l'un et de l'autre : « Venez ; allez ; » venez à moi où tout est le bien ; allez loin de moi où tout est le mal.
« Venez, les bénis, les bien-aimés de mon Père : venez; ne craignez plus rien puisqu'il a plu à votre Père de vous donner son royaume. Venez, venez, venez; « entrez dans la joie de votre Seigneur; » jouissez de son royaume éternel. 0 venez, venez : quelle parole! quelle joie! quelle douceur ! quel transport ! « Un royaume ; » quelle grandeur! « Un royaume préparé de Dieu, » et de Dieu comme Père, et préparé pour un fils unique, éternellement bien-aimé; car c'est le même qui est aussi préparé pour les élus. Enfants de dilection et d'élection éternelle, vous avez assez souffert, assez attendu; venez maintenant le posséder. On ne possède que ce qu'on a pour l'éternité, le reste échappe et se perd.
Au lieu de ce «venez » si ravissant, plein d'une admirable douceur, qui satisfera le cœur de l'homme sans lui laisser rien à désirer, les méchants, les impénitents, entendront cet impitoyable: « Allez, retirez-vous ! » Et où iront-ils, les malheureux? Où, en s'éloignant du souverain bien, sinon au souverain mal? Où, en s'éloignant de la lumière éternelle, sinon à ces ténèbres extérieures, ténèbres affreuses, plus palpables que celles de l'Egypte? Où, en perdant la joie éternelle, si ce n'est aux pleurs, au désespoir, à la rage, au grincement de dents, à l'éternelle fureur ?
« Allez. Et ils iront au supplice éternel, et les justes h
le vie éternelle. » C'est par là que Jésus finit sa prédication : «C'est ce qu'il nous laisse à méditer, et il n'a rien de plus important à dire au peuple *. »
' Bossuet, Méditations,
Toute l'Église, dans sa constitution, dans son histoire, dans les péripéties de son existence, dans ses dangers, dans ses luttes, dans ses triomphes, dans les bienfaits dont elle comble l'humanité, a été représentée par Jésus-Christ dans les paraboles.
Manière large et profonde dont saint Thomas commente '.es paraboles 2