LE PRÉSENT ET L'AVENIR DE L'ÉGLISE
Dieu a deux grands appels : l'un à la grâce, l'autre à la gloire : le premier occupe le temps, le second aura pour théâtre l'abord même de l'éternité. Dieu appelle tous les hommes à la grâce, «< il veut que tous arrivent à la connaissance de la vérité, » « il ne fait acception de personne, » «[c'est le Dieu également riche envers tous. » Mais tous les > appelés » ne seront pas les « élus. » Dans la multitude, l'œil de Dieu distingue un nombre choisi, un troupeau fidèle : voilà ses élus et ses fils ; voilà ceux qu'attend l'appel doux et magnifique du dernier jour : Venite benedicti ! « Venez, les bénis. » Ce plan divin laisse entrevoir deux phases de l'histoire de l'Eglise, l'une qui se prolonge dans le temps, alors qu'au sein des angoisses, avec des peines et des fatigues incessantes, l'Église jette dans l'océan du monde le vaste filet où se prennent les peuples, et remplit sa barque de sa laborieuse capture ; l'autre que lui réservent la fin des temps et le commencement de l'éternité, alors que, réunissant dans une seule et glorieuse oêche les
élus de Dieu, elle les tirera tous au rivage de l'éternelle béatitude et de l'éternel repos.
I. — Avant d'entrer dans l'exposé de la première pêche miraculeuse, rappelons que Jésus-Christ lui-même nous fixe le sens et la portée de cette scène en appelant ses apôtres « les pêcheurs d'hommes, >» et en assignant comme mission à son Eglise de prendre la terre entière dans ses filets.
La première pêche miraculeuse, racontée par saint Luc dans son chapitre cinquième, nous fait sur l'Église trois grandes révélations : la première, de l'entrée de tous las peuples du monde dans son sein; la seconde, du mélange dans ce même sein des justes et des pécheurs durant le temps de sa vie sur la terre, et par suite, des déchirements et des scandales qui désoleront une si tendre mère; enfin la troisième, de sa forme essentiellement monarchique, de la primauté et des prérogatives de Pierre, qui seul dirigera la barque, jettera le filet, et conduira la pêche.
1. Duc in altum et laxate relia veslra in capturam, « Prends le large, et jetez vos filets pour pêcher. » Tout est donc changé, un ordre nouveau s'établit dans l'Église, dont la situation va être profondément modifiée. La Synagogue avait reçu le commandement exprès de demeurer dans l'étroite limite du peuple élu, et de ne s'étendre jamais jusqu'à la Genti'lité; toute communication lui était interdite, tout mélange avec les infidèles lui était immonde. Le commandement du Sauveur à ses Apôtres annule l'ancien ; la barque, c'est-à-dire l'Église, a désormais pour limites l'immensité, des pro-
l'église de jésus-christ 77
fondeurs sans horizon pour domaine et champ d'action. Dans la seconde pêche, celle qui préfigure le recrutement des élus à la fin du monde, Jésus-Christ désigne l'endroit précis où le filet doit être jeté ; ici, l'immensité seule est désignée aux efforts des pêcheurs. L'Évangile est destiné à toute la terre, la pêche sera universelle : tous, Juifs et Gentils, justes et pécheurs, riches et pauvres, savants et ignorants, civilisés et barbares, seront pris dans le mystérieux filet et amenés dans la barque, non est distinctio.
Mais la pêche n'est pas seulement universelle, elle doit être miraculeuse ; le sceau de la puissance et de l'action divines s'y doit clairement apercevoir ; il faut là une merveille tellement éclatante, un déploiement de forces si prodigieux, des effets si manifestement au-dessus de la portée humaine, que, pendant toute la durée des siècles, tout esprit droit, toute raison saine, voyant la capture du monde entier par douze pauvres, dise de suite, sans hésitation, sans crainte d'illusions et d'erreur : Dieu est là ! digitus Dei hic. — Factum est ! c'est fait. Oui, à une heure de son existence, quand tout, dans sa vie, ses mœurs, ses coutumes, ses idées, ses lois, était en opposition flagrante avec Dieu ; quand il était tout entier corruption et incrédulité, le genre humain s'est trouvé transformé, converti, entièrement dissemblable à lui-même, détruit de fond en comble, et refait sur un plan nouveau et avec les plus éclatantes oppositions ; chaste, pur, mortifié, pieux. De voluptueux ; sensuel et impie qu'il était, docile à d'incompréhensibles mystères, acceptant de douloureux préceptes, subissant un perpétuel martyre, n'ayant en perspective que des biens invisibles et lointains et des maux trop présents et trop actuels. Et afin que le miracle et l'action divine s'of-
f rissent aux yeux avec une plus irrésistible évidence, Dieu laissa l'homme essayer durant de longs siècles cette œuvre impossible. L'homme n'a pas cessé un moment, durant la longue nuit de la déchéance, d'essayer de gagner la foule à ses symboles et à ses décalogues. Les législateurs n'ont pas eu d'autre but, les écoles de philosophie pas d'autres prétentions. Si Socrate disserte, si Platon ouvre sa bouche d'or, si tant d'autres fondent leurs écoles de sagesse, c'est toujours dans le dessein bruyamment annoncé de captiver le monde et de le retenir dans l'étreinte divine du savoir et de la vertu- Qu'advint-il de cette séculaire tentative? Que fut cette pêche laissée aux seules forces de l'homme ? Tous ces efforts se brisent, toutes ces voix se perdent sans écho, ces écoles se ferment faute de disciples, l'humanité reste ténébreuse, les vices continuent à la ronger vive, et ces ouvriers infructueux, ces pêcheurs stériles, n'ont plus pour rendre leur insuccès que cette triste parole : Maître nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre. Voilà l'homme : voici Dieu. A peine le filet évangélique est-i jeté dans l'océan du monde, les peuples y accourent, les foules y sont capturées, par milliers les âmes y sont prises, les filets se rompent, la barque se remplit, elle est trop petite pour la multitude qu'on y amène. «Ils prirent une si grande quantité de poissons, que leurs filets se rompaient,., les deux barques étaient pleines au point de couler. » Merveilleux prodige! et devant lequel tomberont à jamais les sophismes de l'incrédulité. Sans aucun moyen humain, sans nulles ressources, en face de mille obstacles, dénués de prestige et de force, bafoués, honnis, persécutés, mis à mort, douze pauvres ont converti le monde à la plus impossible doctrine et' aux plus impraticables commandements ! Voilà le fait.
l'église de jésus-christ 79
gigantesque comme ces vastes monts qui portent au ciel leur cime et étendent au loin leur large base, inébranlable comme ces rocs qui opposent leur masse énorme aux flots qui les battent et ne font que les couvrir d'une impuissante écume. La pêche commence à Jérusalem, au pied même du Golgotha sanglant et sous les yeux de la Synagogue frémissante : plusieurs milliers d'âmes sont prises en quelques coups de filet. Pierre, Paul, les douze, s'éloignent à la parole qui leur est dite: duc in altum, « prends le large ; » partout les conquêtes se multiplient, les Églises se fondent, les chrétiens pullulent dans l'Empire,les campagnes s'en emplissent, les grandes cités sont envahies tout entières, les familles patriciennes, la cour des Césars comptent des disciples du Christ dans leur sein : c'est un envahissement impétueux, c'est une contagion irrésistible; Tacite effrayé les nomme multitude. Rome, quia vaincu le monde, tombe elle-même vaincue au pied de la croix, la plume apos- , tolique est plus affairée que celle des Césars dominateurs de la terre, leurs épitres sont plus lues, leurs décrets plus obéis, leur puissance plus absolue et plus profonde. Franchissons deux siècles, le monde est chrétien, le paganisme expire, la voix des sages est éteinte, l'Église parle seule aux âmes et seule elle est écoutée.
2. « Or leurs filets se rompaient *. » La multitude est grande qui se précipite dans le sein de l'Église : il le faut pour assurer la puissante évidence du miracle, mais de cette multitude même va surgir un danger; et nous
* Si nous voulons considérer avec attention toutes les cireons . tances de la pêche miraculeuse des Apôtres, nous y verrons toute l'histoire de l'Église figurée avec les traits les plus frappants. Il
plions comprendre la mystérieuse parole de Jésus-Christ prédisant les scandales dans son Église : « Il faut qu'il y ait des scandales. » Le récit évangélique peint en traits saisissants cette nouvelle détresse de l'Église, triom-
y entre des esprits inquiets et impatients ; ils ne peuvent s-î donner de bornes, ni renfermer leur esprit dans l'obéissanc9; rumpebatur autem rete eorum. La curiosité les agite, l'inquiétud3 les pousse, l'orgueil les emporte : ils rompent les rets, ils échappent, ils font des schismes et des hérésies, ils s'égarent dans des questions infinies, ils se perdent dans l'abîme des opinions humaines. Toutes les hérésies, pour mettre la raison un peu plus au large, se font des ouvertures par des interprétations violentes : elles ne veulent rien qui captive. Dans les mystères il faut souvent dire qu'on n'entend pas, il faut renoncer à la raison et aux sens, l'esprit libre et curieux ne peut s'y résoudre ; il veut tout entendre, l'Eucharistie, les paroles de l'Évangile. C'est un filet où l'esprit est arrêté. On force un passage, on cherche à s'échapper à travers les mauvaises délaites que suggère une orgueilleuse raison. Pour nous, demeurons dans l'Église heureusement captivés dans ses liens. Il y en demeure des mauvais, mais il n'en sort aucun de? bons.
Mais voici un autre inconvénient : » la multitude est si grande, que la nacelle surchargée est prête à couler à fond » Jmpleverunt ambas naviculas, ila ut pêne mergerentur : ligure bien sensible de ce qui devait se passer dans l'Église, où le grand nombre de ceux qui entrèrent dans la nacelle a tant de fois fait craindre qu'elle ne fût submergée par son propre poids : sed mihi cumulus iste suspectus est, ne plenitudine sui naves pêne merganlur. Mais ce n'est pas encore tout ; et ici le danger n'est pas moins redoutable que tous les périls déjà courus : « Pierre est agité d'une nouvelle sollicitude ; sa proie même qu'il a tirée à terre avec tant d'efforts lui devient suspecte, et il a besoin d'un sage discernement pour n'être pas trompé dans son abondance : ecce alia sollicitude- Pétri, cui jam sua prœda suspecta est: mage vive de la conduite que les pécheurs spirituels ont dû
L'ÉGLISE DE JÉSUS-CHRIST 8t
pliante- dans sa pêche miraculeuse, mais cruellement éprouvée dans le mélange des mauvais poissons. Car « le royaume de Dieu est » aussi « semblable à un filet jeté dans la mer qui ramasse des poissons de toute sorte. »
« tenir à l'égard do tous ces poissons mystérieux qui tombaient dans leurs lilets
Laissons-nous prendre, et tant de fois pris par les vanités, laissons-nous prendre une fois à ces pêcheurs d'hommes, et aux filets de l'Évangile « qui ne tuent point ce qu'ils prennent, mais qui le conservent, qui font passer à la lumière ceux qu'ils tirent du fond de l'abîme, et transportent de la terre au ciel ceux qui s'agitent dans cette fange. »
Laissons-nous tirer de cette mer dont la face est toujours changeante qui cède à tout ventet qui toujours est agitée de quelque tempête. Écoutez ce grand bruit du monde, ce tumulte, ce trouble éternel ; voyez ce mouvement, cette agitation, ces flots vainement émus qui crèvent tout à coup et ne laissent que de i'écume. Ces ondes impétueuses qui se roulent les unes contre les autres, qui s'entre-choquent avec grand éclat et s'effacent mutuellement sont une vive image du mondé et des passions qui causent toutes les agitations de la vie humaine « où les hommes comme des poissons se dévorent mutuellement, ubi se incicem homines quasi pisces dévorant. Voyez encore ces grands poissons, ces monstres marins qui fendent les eaux avec grand tumulte, et il ne reste à la fois aucun vestige de leur passage. Ainsi passent dans le monde ces grandes puissances, qui font si grand bruit, qui paraissent avec tant d'ostentation. Ont-elles passé : il n'y paraît plus, tout est effacé et il n'en reste aucune apparence.
11 vaut donc mieux être enfermé dans ces rets qui nous conduiront au rivage, que de nager et se perdre dans une eau si vaste, en se flattant d'une fausse image de liberté. La parole est le rets qui prend les âmes. Maison travaille vainement si Jésus- Christ ne parle pas : in verbo luo laxabo rele : « Sur votre parole, Seigneur, je jetterai le fdet. » C'est ce qui donne l'efficace. (Bossucl, Panég. de saint André, 1" point.)
« Le filet se rompt, >» et la barque est à demi submergée. L'Église sera déchirée par des hérésies et de? schismes qui rompront l'unité de son symbole et celle de son autorité. Les vices de ses propres enfants la surchargeront parfois d'un poids si écrasant, « qu'elle pensera couler, » s'abîmer dans d'irrémédiables décadences. Dans la deuxième pêche, image de l'Église triomphante, nous ne trouverons plus aucun de ces détails. C'est ici l'Église du temps, en lutte avec le mal qui l'assaille au dehors et tente de la corrompre au dedans : plus tard elle entraînera dans la joie du triomphe, au rivage éternel, lés poissons disposés pour le banquet de la béatitude sans fin.
3. Peu d'endroits de l'Évangile peignent aussi parfaitement la primauté les droits et les devoirs de la papauté dans l'Église. Si tous les apôtres sont appliqués à la pêche, si tous ont indistinctement la mission et la puissance d'enfanter et de régir les élus de Dieu, Pierre seul dirige le travail de tous ; à lui seul de conduire la barque en haute mer : l'ordre le regarde personnellement : « Jésus dit à Simon : prends le large. » Aussi, après la réponse découragée des apôtres, est-ce Pierre qui donne le commandement et le signal de la pêche : laxabo rete. Il nous semble le voir à Jérusalem tout disposer, tout régler dans l'Église naissante, prendre le premier la parole et inaugurer les premiers succès. Tous les apôtres sont appelés pêcheurs d'hommes, mais Pierre a pour lui un appel spécial. Pierre tremble ; la charge sera terrible, sa mystérieuse grandeur l'effraye, « il tombe aux genoux de Jésus, disant : éloignez-vous de moi, car je suis un homme pécheur ! » Jésus le rassure : il aura la force, il aura la persévérance, il aura le
l'église de jÉsus-cimiST 83
succès; son siège est un siège indéfectible contre lequel ne doivent pas prévaloir les forces de l'enfer. « Jésus dit i Simon: ne crains, pas!» — Suivons attentivement cette série de textes, qui se prêtent tant de force l'un à l'autre et forment un si victorieux ensemble. Quand l'Église va naître et ouvrir sa mission, quand la grande pêche va commencer dans le monde, Pierre dit : vado piscari, « je vais pêcher ; » tous les autres, écoutant 'sa voix et se rendant à son appel, répondent : venimus et nos, « nous aussi nous venons, » nous te somme soumis. Voici la fin. Après de longs et victorieux labeurs la pêche est terminée, il ne reste plus qu'à amener à Dieu et à l'éternité la magnifique capture qu'ont réunie des sièoles de travaux et de souffrances : c'est Pierre encore que nous trouvons à l'œuvre, c'est Pierre qui retire le filet, Pierre qui remet à son Dieu l'Église entière, fruit de son apostolat et sujette de sa puissance souveraine : Simon Petrus traxit rete in terram.
II. — Ce dernier texte est pris de la seconde pêche miraculeuse et nous mène à la scène suprême du recueillement et de la triomphale entrée des élus dans la gloire '.
Les temps sont terminés, le nombre des élus est complet, il ne reste plus qu'à les réunir à Jésus-Christ dans les délices du repos et du triomphe éternels : Avenir splendide qui borne tout l'horizon de l'Église, terme magnifiq ie et délicieux de l'œuvre entière du Très- Haut, consommation de tous les grands mystères
1 « Cette poche est la figure de ce que sera l'Église à la résurrection des morts. » (Saint Augustin.)
déroulés à travers les siècles , et -révélés enfin dam l'éternité.
« ... Simon Pierre leur dit : Je vais pêcher. Ils lui dirent : nous y allons aussi avec toi. Ils s'en allèrent donc et montèrent dans la barque... Jésus leur dit : jetez le filet à droite de la barque... Ils le jetèrent donc, et ils ne pouvaient le tirer àcausede la multitude des poissons. Alors le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : C'est le Seigneur. Lorsque Simon Pierre eut entendu que c'était le Seigneur, il se ceignit de sa tunique (car il était nu), et se jeta dans la mer . Les autres disciples vinrent avec
la barque tirant le filet plein de poissons. Or, dès
qu'ils furent descendus à terre, ils virent des charbons préparés et du poisson placé dessus, et du pain.... Jésus leur dit : Venez, mangez. »
Cette scène mystérieuse est l'esquisse et l'abrégé de toute l'histoire de l'Église et de sa consommation au dernier jour. Elle a eu dans son sein deux sortes d'élus, deux familles d'âmes saintes, les héroïques, qui, délais' santla marche douce et commode de la vie chrétienne ordinaire, « ont ceint leur tunique, » et « se sont précipitées » à la poursuite de Jésus-Christ. Saint Paul ne nous laisse aucun doute sur la signification du mystère de la tunique : « Revêtez-vous, dit-il, de Jésus-Christ. • Le saint est donc l'homme vêtu de Jésus-Christ, tunique sacrée, vêtement divin de l'âme qui la transfigure en la ressemblance même de Dieu. Quel est l'océan où, àl'imi • tation de Pierre, ces âmes « se précipitent » pour rejoindre plus puissamment et plus vite leur Maître et leur Dieu? C'est l'océan sans limite de la perfection évangélique, océan infini, profondeur sans horizon, immensité sans rivage, proposés aux âmes d'élite eu ces mots du Sauveur : « Sovez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »
l'église DE JÉSUS-CHRIST 85
Après les saints et les héros du christianisme, viennent les âmes qui, fidèles encore, amies de Dieu et prédestinées à la gloire, ont tenu la voie plus douce de la vie commune : c les autres disciples vinrent avec la barque. » Les uns et les autres se présentent à leur Dieu. L'Église va cesser d'être militante pour entrer dans son triomphal repos, elle vit sa dernière heure sur la terre, et achève son dernier et délicieux travail ; elle tire aprè? elle, au rivage de l'éternité où Jésus vient d'apparaître, la multitude des élus. Déjà les peines et les dangers ont cessé, il n'est plus question d'un filet que déchirent les scandales des révoltes, ni d'une barque que fait couler le poids honteux des vices des pécheurs : « quoiqu'il y eût tant de poissons le filet ne fut pas rompu. »
« Jésus leur dit ; venez, mangez. » C'est le commencement de la gloire, c'est l'entrée dans la béatitude, c'est la traduction figurée et dramatisée du : venite, benedicti! Arrivés sur le rivage, les Apôtres ont à la fois trois objets symboliques devant les yeux : un feu allumé, viderunt primas positas ; au milieu de ce feu et dévoré par lui, un poisson ; enfin, avec le poisson et le feu, un pain, viderunt.. etpanem. C'est l'usage invariable de Dieu de rendre les plus sublimes mystères sous les plus simples et les plus humbles images. Toute l'éternité glorieuse apparaît ici. Les élus sont plongés en Dieu, et Dieu » est un feu dévorant, » Deus ignis consumens est , les flammes de la divine dilection les enveloppent, les illuminent, les embrasent, ils deviennent avec leur Dieu un seul et même brasier d'amour. Qui ne connaît rlxOj? mystérieux, dont la tradition a constamment fait l'emblème du Christ ? Sous un autre rapport le Christ, c'est l'agneau, que saint Jean vit dans le ciel « comme tué ». comme immolé, victime de
l'holocauste éternel. Ici le même Christ dans la gloire, au banquet de la vie, au milieu « des cris de joie du festin, » est préparé sur le feu de l'amour à devenir l'éternelle nourriture des Élus. C'est lui encore, lui, « le Pain vivant », qui après avoir nourri les âmes de ses saints durant l'exil sous les espèces eucharistiques, leur devient dans les délices de la patrie un pain de gloire, de joie et d'immortalité. Ut ergo descenderunt in terrain viderunt primas positas et piscem superpositum et panem.. Dicit eis Jésus : venite, prandete : « venez, mangez1. »
« Venez, les bénis, les bien-aimés de mon Père.» Autrefois maudits et haïs des hommes : mais dès lors bénis 4e mon Père dont la bénédiction se déclare en ce jour. « Venez posséder le royaume qui vous était préparé. » Venez, « petit troupeau: ne craignez plus rien, puisqu'il a plu à votre Père de vous donner soc
i Ante passionem in simili miraculo cur Ghristus non steteril in littore sed in navi ; quare hic in littore stat ? Ratio est quia mare commotionem prœsentis sceculi signilicat, littus terminum maris.... post resurrectionem Christus corruplionem excesserat, \deo in littore stetit. — In primo miraculo non praecepit eis u mitterent ad dexteram, sicut hic. Cujus ratio est quia per hanc significatur piscatio per quam prsedestinali trahuntur ad vitam Beternam ad quam non introducuntur nisi lilii dexterae. — Diflert adhuc haec piscatio a prima quia in illa rumpitur rete : sic Ecclesia scissuras patitur per dissentiones et hsereses. In ista autem non rumpitur rete quia in futura vita nulla erit scissura. — Petrus semisit in mare : alii discipuli navigaverunt quia mnus ferventes Petro. — Ponitur quomodo Chrislus discipulis exhihet familiare convivium. Piscis passus est Christus passus qui super prunas ponitur quando ex incendio caritatis ad nos immolatur in cruce. Item praeparat panom, qui est Ipse : « ego sum Panis vivus- » (D. Thom Comment, in Joan.) — .J^
l'église DE JÉSUS-CHRIST 87
royaume. » Venez, venez, venez; « entrez dans la joie de votre Seigneur ; » jouissez de son royaume éternel • 0 venez! venez... quelle parole ! quelle joie! quelle douceur ! quel transport !
« Un royaume: » quelle grandeur! « un royaume préparé de Dieu, » et de Dieu comme Père; et préparé pour un Fils unique éternellement bien-aimé ; car c'est le même qui est aussi préparé pour les élus ; enfants de dilection et d'élection éternelle, vous avez assez souffert, assez attendu ; venez maintenant le posséder. On ne possède rien que ce qu'on a pour l'éternité ; le reste échappe et se perd '.
1 Bossuel, Méditai,
Un docteur résumant d'un traie les causes et les effets de l'Incarnation, a dit cette admirable parole : Dieu s'est fait homme afin de faire de nous des dieux. C'est le grand mystère de la grâca qu'il formule ainsi. Dieu se fait homme : il entre dans la famille humaine, il est de notre race et de notre sang, il participe à tout ce que nous sommes, participavit eisdem : par une merveille correspondante, il nous fait participera tout ce qu'il est lui-même : il est homme comme nous, il nous fait dieux comme lui : il est Fils vrai et naturel, nous participons, par l'ineffable mystère de l'adoption, à la filiation divine, dédit potestatem filios Dei fieri : il est héritier naturel de la fortune de Dieu son Père, nous devenons cohéritiers avec lui : il est Saint et la Sainteté substantielle et infinie, il nous la communique, il nous fait « saints et immaculés devant lui. » Puis après, nous :ivant faits si grands, si purs, si divins, il jette sur nous
un regard d'admiration et d'amour, et dit de nous cette ineffable parole, qu'aucune bouche humaine n'eût osé prononcer, qu'aucune intelligence, humaine n'eût osé penser : je Vai dit : vous êtes des dieux, vous autres ; tous vous êtes les fils du Très-Haut! Une révolution immense, infinie, s'est produite dans la race humaine : elle est transfigurée, elle est transformée , la voici dêiforme. « Enté en Jésus-Christ, » « enraciné dans la charité, » l'homme, restant ce qu'il était, ne perdant pas sa personnalité, acquiert par-dessus, par surcroît, un être divin ; il n'est pas dieu sans doute, mais il est déifié. Un être divin, une manière d'être divine, l'a totalement transfiguré : « Il était terrestre ; le voici céleste, » il dit de lui des choses étranges : « Je vis, dit-il, » c'es* bien moi, je suis bien l'homme de naguère, et néanmoins je trouve en moi un nouveau principe d'être, une vie céleste, surnaturelle et divine : « Je vis, mais non, ce n'est plus moi, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. » Déifié en Jésus-Christ, l'homme vit donc d'une vie nouvelle ; une seconde naissance lui a ouvert les portes d'un monde surnaturel et divin ; restant citoyen de la patrie terrestre , il en acquiert une autre « éternelle dans les cieux. » Tel est le glorieux mystère de la grâce sanctifiante.
Mais cette grâce qui transforme et déifie les êtres qu'elle envahit et pénètre, sur qui tombe-t-elle? Sortie à flots de Jésus-Christ, quelles sont les créatures que la grâce inonde et engloutit dans ses divines splendeurs? Des êtres dégradés et pervers. 0 étonnantes et incompréhensibles miséricordes du Dieu bon ! La grâce est donnée aux ennemis : elle transforme en fils de Dieu des esclaves révoltés et fugitifs! « Vous étiez morts, tués par vos péchés et vos crimes... Mais Dieu, qui est
riche en miséricorde, poussé par l'excès de sa charité dont il nous a aimés, Dieu, alors que nous étions morts dans nos péchés, nous a rendu la vie en Jésus-Christ. .. Souvenez-vous donc qu'alors vous étiez- sans Christ, jtrangers à la vie d'Israël, en dehors des testaments, sans l'espérance d'aucune promesse, et sans Dieu en ce monde. Maintenant, au contraire, dans le Christ Jésus, vous, autrefois si loin, vous voilà tout proches par le sang du Christ '. >»
Le résumé du mystère de la grâce est aonc aans ces deux points. La grâce élève l'homme jusqu'au monde surnaturel et la vie divine : la grâce trouve pour premier ennemi et premier obstacle l'homme même qu'elle a mission de purifier, [d'ennoblir, de déifier. Au lieu de le trouver accessible et docile, elle en est réduite à faire le siège de son âme, à triompher de lui peu à peu, longuement, péniblement, par toutes les industries de l'amour. Telles sont les deux parties du même mystère que deux scènes de l'Evangile nous vont exposer. Dans le mystérieux entretien de Jésus-Christ avec le pharisien Nicodème, la nature de la grâce, sa divine puissance de transformation, la source d'où elle découle, les effets qu'elle produit, les prodiges divins qu'elle opère en l'homme, nous seront révélés. La Samaritaine du puits de Jacob nous sera ensuite la saisissante image de l'humanité étrangère, fugitive, ennemie, que la grâce gagne peu à peu, envahit bientôt tout entière, et transfigure enfin magnifiquement.
' Ephoa.