LE MYSTÈRE DE LA GRACE
Avant de pénétrer dans les profondeurs de l'entretien, arrêtons-nous à considérer un instant ce Pharisien qui vi»nt à Jésus, et les circonstances de sa timide et furtive démarche. L'Évangile remarque que c'est m un prince des Juifs ; » Jésus-Christ, dans le cours de l'entretien, fera plusieurs fois allusion à sa science et à son érudition. Un dessein de Dieu se révèle ici dans la formation de son Église. Les vrais fils de l'Église sont les petits, les humbles, les pauvres, les déshérités. C'est la foule que Jésus appelle à lui, c'est la portion souffrante et flétrie de l'humanité que la Victime du Calvaire associe à ses premiers triomphes, et comble de ses premières faveurs. Rien n'est aussi digne du Dieu « qui est également riche envers tous, » et « ne fait acception de personne ; » rien surtout n'est aussi digne du Rédempteur fait petit, fait pauvre, rebut du monde, frère des misérables et salut des déshérités. Mais de ce plan si divinement puissant et suave, naît une difficulté éminemment sérieuse. Si la foule ignorante, légère, accessible à toutes les impostures, et éternellement la proie de tous ceux qui la savent fasciner, si cette foule est seule à suivre Jésus, que l'incrédulité aura beau jeu à saper par la base le christianisme tout entier ! Quoi ! on nous présente la conversion du monde à la parole de l'Évangile comme le fondamental miracle d'où jaillit invinciblement la divinité de la foi chrétienne, et quand Bous allons au fond des choses et examinons de près
cette prodigieuse conversion, il se trouve qu'elle se résume dans le fanatisme de quelques imbéciles, l'entraînement irréfléchi d'une poignée de pauvres et d'esclaves , et l'enthousiasme sans valeur comme sans cause de gens dénués de science et de raisonnement ! Les réponses ne manqueraient certes pas à qui vou* irait défendre ces ignorants, dont nos adversaires croient tant triompher; car enfin quel plus grand miracle que d'avoir transfiguré ces misérables perdus de vices et écrasés de douleurs, d'en avoir fait l'homme libre, le citoyen, le saint, le savant, l'homme de tous ies héroïsmes et de toutes les élévations? Mais Dieu donne à l'objection une réponse directe. « Le prince, » le savant, le philosophe, vient à l'Église comme l'esclave et l'ignorant ; Nicodème est disciple de Jésus comme le pécheur du lac de Galilée est son apôtre; chaque cité, chaque province, apportera à l'Évangile son contingent de science et d'illustration : Athènes donnera son Aréopagite, Corinthe les plus illustres de ses citoyens, Rome inscrira dans ses catacombes, à côté des noms les plus infimes et les plus inconnus, ceux de ses familles consulaires, les prémices de ses patriciens, les fils de ses plus antiques et de ses plus illustres maisons; le prétoire et la cour de Néron fourniront à l'Évangile de larges recrues; moins d'un demi-siècle après le drame du Calvaire, en pleine ignominie et en plein martyre des disciples de la croix, Paul écrira triomphalement : « Tous les saints vous envoient le salut, et, en tête, ceux qui appartiennent à la maison de César, » et encore : « Mes fers sont devenus illustres en Jésus-Christ dans tout le prétoire et les autres lieux de la ville. » Les ignorants, les opprimés, les pauvres, étaient les favoris du Drince, mais les savants et les riches puren*
apporter à la cité naissante l'éclat de leur origine et les dons de leur opulence. Jésus-Christ prêche à la foule : les petits et les humbles le suivent, mais Nicodème, le savant et le prince, le vient écouter
C'est la nuit que ce « prince des Juifs » vient trouver Jésus : image frappante de l'état de cette âme et de l'état plus sombre et plus triste encore de l'humanité, dont il semble ici le mandataire et le représentant. La nuit qui pèse sur les âmes est plus profonde et plus sinistre que celle qui s'étend sur la nature. L'humanité est celle dont saint Paul dit avec terreur : « Ils ont l'esprit tout chargé de ténèbres ; » et si les Juifs ne sont pas plongés dans une nuit si profonde, « un voile » n'en est pas moins posé sur leurs yeux et surtout sur leurs cœurs. // vint de nuit à Jésus. Mais il abordait le Soleil de justice, il se soumettait à sa pénétrante lumière : ce fut là une de ces nuits lumineuses dont parle le Psalmiste, où la lumière divine change les ténèbres mêmes en éblouissantes clartés, nox illuminatio.
Le sujet de l'entretien est, comme nous l'avons dit plus haut, la déification de l'homme par la grâce de Jésus-Christ. A chaque ignorance du Pharisien correspond une révélation nouvelle, et vainement peut-être 3hercherions-nous dans l'Évangile entier un exposé aussi complet et aussi splendide du mystère de la grâce sanctifiante et de l'élévation de l'homme à l'état surnaturel et divin. Jésus-Christ commence par dérouler aux regards de Nicodème les magnificences de la grâce, puis, remontant à sa source, il la montre s'écoulant à flots divins des profondeurs de la Rédemption.
de Dieu et la plus merveilleuse de ses œuvres. Dieu, dans sa miséricorde infinie et pour le triomphe de sa grandeur et de sa puissance, a décrété la plus grandiose et la plus divine des entreprises. Il va peupler sa cour d'autres lui-même, faire étinceler son éternité d'une multitude d'astres qui auront son éclat et reproduiront en reflets divins « son inaccessible lumière. » Dieu veut des fils. Il en est un qui remplit tout son cœur, épuise toutes ses complaisances, reproduit toutes ses perfections ; c'est ce Fils dont il parle dans les siècles éternels et dans le secret de sa céleste cour : « avant l'aurore je l'ai engendré de mon sein. » Mais Dieu a résolu de reproduire à l'infini l'image de ce Fils bien-aimé, il veut en voir toute sa création ornée et resplendissante, il a résolu de ne former sa cour qu'avec des créatures qui reflètent les perfections de son Fils, et soient toutes radieuses de son éclat, et belles de son inénarrable beauté. Ainsi transfigurés en d'autres Jésus- Christ, « vivant de la vie » du Fils de Dieu, ayant en eux « ses pensées, » « ses sentiments, » tout son cœur, toute son âme, respirant de son souffle, et se confondant en lui jusqu'à ne plus faire « qu'un seul et même homme nouveau, » ces êtres merveilleux, « pleins de toute la plénitude de Dieu, » sont destinés au plus brillant avenir et sont aptes à en appréhender les splendeurs. Ils n'auront avec Dieu éternellement qu'une même vie, une même gloire, un même bonheur, de mêmes richesses, de mêmes délices, ils s'uniront à la Beauté suprême, se plongeront dans des flots divins de complaisance et d'amour, et trouveront l'éternité trop courte pour une possession si infinie, un amour si immense et de si inénarrables extases. Voilà ce que Jésus-Christ appelle, dans son entretien avec Nico-
dème, voirie royaume de Dieu, entrer dans le royaume de Dieu.
Mais comment l'nomme parviendra-t-il à ce cerme? Devant nous comme devant le regard du pharisien, se dresse un insurmontable obstacle, s'ouvre un abîme qui a la profondeur du ciel à la terre. Car enfin, voir l'infini, goûter l'infini, percevoir l'infini, trouver dans l'infini sa béatitude et sa fin suprême, suppose un rapport, une équation quelconque, une parité de nature, une sorte d'égalité de forces et de moyens. Demandez donc à l'animal de s'élever aux puissances de l'esprit ; placez sa béatitude dans les déductions du raisonnement, et les glorieuses trouvailles de la science ! L'idée seule nous fait rire. Pourquoi ? Parce que c'est là demander l'impossible et l'absurde ; c'est vouloir qu'un être franchisse naturellement ce qui lui est surnaturel, sorte, par les forces de sa nature, de la sphère où cette nature l'a placé et le retient. Et comme de l'homme à Dieu, de la vie naturelle à la vie surnaturelle, du fini à l'infini, de la terre au ciel, la distance à franchir tient de l'infini même, l'impossibilité pour l'homme de s'élever par soi jusqu'à la possession béatifique de Dieu, apparaît dans la dernière évidence. Non ! « l'œil de l'homme ne verra point, l'oreille de l'homme n'entendra point, le cœur de l'homme ne goûtera point ; » l'homme ne. contemplera pas l'invisible, l'oreille de l'homme ne percevra point les échos du monde surnaturel, le cœur de l'homme n'en connaîtra pas les ivresses et n'en savourera pas les divines voluptés ; « Dieu habite une inaccessible lumière, nul homme ne l'a vu, et, bien plus, nul homme ne peut le voir. >»
Et pourtant Dieu veut élever jusqu'à ce sommet de gloire et de béatitude sa chétive et frêle créature ; il lui
a un jour murmuré à l'oreille du cœur cette ineffable parole : Moi-même serai ta récompense, immense à l'excès. Il l'a créée pour l'associer, comme fils et héritier, à son règne éternel ; il veut se donner à voir, à entendre, à goûter, non plus à travers les voiles et les figures, mais « face à face, » « tel qu'il est, » dans la réalité de son essence, et sous les torrents de lumière de la claire vision. Que faut-il pour rendre l'homme capable d'un tel avenir ? Que devra-t-il être pour supporter « ce poids de gloire, » « voir l'Invisible, » devenir « participant de la nature divine, » posséder en soi « un commencement d'être divin, » et être après rempli « de toute la plénitude de Dieu ? » Il faudra manifestement que l'homme, franchissant les limites de sa nature , s'élève jusqu'à une manière d'être surnaturelle et divine; il faudra qu'à son être naturel se surajoute un être divin ; il faudra, en un mot, qu'il devienne nouvelle créature, selon l'expression de saint Paul. Qu'est-ce à dire, et comment comprendre ce que sera cette nouvelle créature? Comment vivons-nous de la vie naturelle? L'être nous est donné, et avec cet être des puissances, des facultés, des organes, tous les auxiliaires qui aident au fonctionnement total de la vie, et nous rendent aptes à appréhender le monde naturel qui nous entoure 3t pour lequel notre être naturel est fait. Il faut tout c'a pour que nous puissions jouir des choses et posséder la vie. Or il n'en sera pas autrement de l'ordre surnaturel et divin. Dieu veut nous faire pénétrer dans le monde surnaturel qui est lui-même vu, goûté et possédé dans sa propre Essence ; il veut faire de nous des dieux, capables de vivre de sa vie, de jouir de ses jouissances, d3 goûter ses félicités, de voir les immensités que perça son propre regard. Oue fcra-t-il? 11 nous donnera
un être divin ; il surajoutera à nos facultés naturelles des facultés surnaturelles et divines : à notre regard il ajoutera son regard, à nos sentiments ses sentiments, à nos volontés ses volontés, à nos joies ses joies, à toute notre vie, les actes, les désirs, les espérances, les vertus, les perfections d'une vie toute céleste et toute divine. Nous étions seulement terrestres, nous voici en outre devenus célestes : par notre naissance naturelle nous percevions le monde d'ici-bas ; par notre naissance surnaturelle nous percevons le monde divin et infini d'en haut. Telles sont les hauteurs divines où s'élève l'entretien de Jésus-Christ et de Nicodème. Jésus dit : « En vérité, en vérité, je te dis, si un homme ne renaît une seconde fois, il ne peut voir le royaume des cieux. » Le pharisien, ignorant du mystère de la grâce que nous venons d'exposer, ne s'élève pas jusqu'à cette naissance divine qui fait de l'homme, sans détruire sa nature, « une créature nouvelle, » « créée dans le Christ Jésus. » Il pose avec une naïveté grossière l'hypothèse d'une seconde naissance naturelle et terrestre. Jésus insiste sur le mystère de la génération céleste de l'homme déifié par la grâce sanctifiante : « En vérité, en vérité, je te dis, si l'homme ne renaît de l'eau et de l'Esprit- Saint, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. »
Cette régénération de l'homme, Dieu, dit saint Thomas', la fait passer par trois phases différentes. Il
' Inveteri lege fuit queedam regeneralio spirituaîis sed iniper- Tecta et figuralis. — lu nova vero lege est manifesta regeneralio spirituaîis, sed tamen est imperfecta, quia renovamur iulerius tantuni per gratiam sed non exterius per incorruptionem. — In patria vero est perfecta regeneratio, quia renovabuntur interius etextorius. (D. Thom. Comment. inJonn., cap. ui, lec. I.)
l'ébauche dans les temps anciens, sous la foi figurative. L'homme ne renaît qu'en Jésus-Christ : il lui faut pour renaître l'eau chrétienne et l'effusion de l'Esprit-Saint envoyé par Jésus-Christ ; mais dans ces siècles de préparation, Dieu lui donnait une ombre des grandeurs que réservaitl'avenir ; l'humanité élue était « sous Moïse baptisée dans la mer et la nuée. » Elle n'entrait pas dans les secrets des pensées divines, Dieu disait encore à la terre : « Tes pensées ne sont pas mes pensées, » mais déjà l'œil de l'homme au travers des voiles et des figures pouvait entrevoir quelque esquisse des vérités dont l'épanouissement complet était réservé aux jours du Rédempteur : omnia in figura contingebant Mis. Les temps chrétiens ont ensuite succédé, la réalité a remplacé la figure, la régénération est maintenant réelle, la vie divine coule à pleins bords , et l'humanité est « remplie de Dieu. » Mais cette humanité, déifiée par la grâce, chemine encore dans l'exil, sous l'ombre de la foi, loin des clartés de la vision béatifique; « le trésor est porté dans des vases d'argile, » et le fils de Dieu, exilé au milieu des douleurs de ce monde, « gémit » encore, « attendant la rédemption de son corps, » et les gloires « del'adoption des enfants de Dieu. » La troisième phase qui succède aux deux précédentes est celle du triomphe complet, de l'entière manifestation des merveilles de la grâce, qui, devenue la gloire, consomme à la fois les miséricordes de Dieu et le bonheur de l'homme. L'Élu, commencé par la grâce, se parfait dans la gloire : c'est l'heure où « nous nous présentons, homme parfait, à l'âge et dans la plénitude de Jesus- Christ. » La régénération est complète; il ne reste plu? dans l'être déifié aucun mélange des amoindrissements et des souillures de la terre; « tout est refait à neuf : »
l'âme est pénétrée de Dieu, elle le reproduit, elle le reflète dans une merveilleuse perfection. « Nous lui serons semblables parce que nous le verrons. » De l'âme, le flot divin, l'onction de la gloire, s'épanche sur le corps pour le rendre glorieux et immortel ; « ce qu'il y avait en lui de mortel est dévoré par la vie; » ce qu'il y avait en lui de terne et d'obscur est illuminé par la gloire ; « il est reformé ; d'obscur et misérable qu'il était, Dieu l'a fait radieux et étincelant comme est le corps du Christ. » C'est le dernier achèvement de l'œuvre de Dieu : c'est le consummatum est suprême de sa bonté, de sa puissance et de sa gloire.
2. Un doute et une question naïve du Pharisien ignorant donnent sujet à Jésus-Christ d'entrer dans une nouvelle partie de sa doctrine sur la déification de l'homme : le mode selon lequel s'accomplira ce glorieux phénomène. Nicodème dit : <> Comment un homme qui est vieux peut-il renaître ? »> C'est l'éternelle bévue du rationalisme : la confusion de l'ordre naturel et de l'ordre divin, la prétention absurde de raisonner du second comme l'on fait du premier, l'erreur fondamentale qui transporte à l'ordre surnaturel les moyens de perception qui conviennent aux choses d'ici-bas •. On dit au rationalisme : l'autel catholique reçoit l'Homme-Dieu, le tabernacle le renferme, l'hostie le couvre de son voile :
1 Nicodemus voluitobjicere contra verba Salvatoris; sed tamen objeclio ejus derisibilis est, quia Christus loquitur de regeneratione spirituali, hic autem objicit de carnali. Siuiiliter omnes rationes inductse ad impugnandum ea quœsunt fidei, àerlsibiles iunt secuadum intentionem sacra? Scripturœ. (D. Thom. Comment. inJoan., eau. ni lec. \.\
Impossible ! répond-il ; comment un si étroit espace contient-il le corps du Christ? On lui dit encore : une goutte d'eau tombe sur le front de l'homme et l'homme est déifié. Impossible ! Comment l'eau a-t-elle cette vertu? Et ainsi promène-t-il ses comment et ses pourquoi impertinents à travers toute la suite de nos vérités surnaturelles, sans s'apercevoir que, confondant l'humain et le divin, niant du second ce qu'il ne faudrait nier que du premier, déclarant impossible dans l'un ce qui n'est impossible que dans l'autre, il est perpétuellement à côté de la question, et ne donne pour base à ses dénégations les plus graves que de misérables malentendus. « Comment un homme qui est vieux peut-il naître ? » Sans doute, pharisien ignorant, l'homme terrestre ne reprendra pas dans sa vieillesse les forces printanières du premier âge, mais qui te dit qu'il en est de même de l'être divin que Dieu a greffé sur notre être naturel ? Qui te permet de conclure de l'un ce que légitimement tu peux conclure de l'autre ? L'homme surnaturel peut naître dès que la puissance et la bonté de Dieu l'appellent à la vie ; il naît quand il sort du sein des eaux baptismales ; il renaît quand il sort du sein maternel de la pénitence, autre baptême d'une perpétuelle et inépuisable fécondité '.
Comment s'accomplit ce grand mystère? Comment s'opère cette divine génération, qui donne à Dieu un fils et à la gloire un élu? Jésus-Christ l'a révélé à Nicodème. « Si un homme ne renaît de l'eau et de l'Esprit-
Homo quantumeumque per peccatum spiritualiter inveterahis polest per auxihum divin» gratiœ ad novitatem venire. D Thom. Comment, in Joan., cap. ni, lec. 1.)
Saint. » Tel est le mode, voilà comment naît à la vie divine « l'homme nouveau, » l'homme surnaturel. « L'eau et l'Esprit-Saint. » Et pourquoi, quand les trois Personnes divines concourent également à la régénération de l'homme au baptême, est-ce néanmoins l'Esprit-Saint que Jésus-Christ désigne spécialement pour ce grand œuvre ? Une profonde doctrine de saint Thomas va répondre. L'homme surnaturel est l'image de Jésus-Christ, et ce n'est qu'à cette condition et à ce titre qu'il apparaît dans le monde supérieur et divin, où l'introduit la grâce de son baptême. « Etre fait image ressemblante de Jésus-Christ : » ne plus être avec Jésus-Christ qu'un « seul homme nouveau, » « un homme parfait, parvenu à la mesure de 1 âge du Christ dans sa plénitude : » tel est le terme de l'œuvre divine en nous, la raison d'être et l'effet de notre régénération spirituelle. Or comment s'imprimera en nous la ressemblance de Jésus-Christ? Saint Thomas répond : par la communication de l'Esprit de Jésus-Christ ; c'est la doctrine même de saint Paul : Si Spiritiis Dei in vobis est. Car, continue l'Apôtre, si quis Spiritum Christi non habet, hic non est ejus, « quiconque n'a pas en soi l'Esprit du Christ, celui-là n'est pas au Christ, » n'est pas né à la vie surnaturelle et divine, reste dans les infirmités, les bassesses et le néant de la vie terrestre. Naître « créature nouvelle, » « créée dans le Christ Jésus, » c'est avoir reçu en soi l'effusion de son Saint-Esprit : Qui adhxret Domino unus spiritus est. Et à quel signe reconnaîtrons-nous que l'Esprit-Saint, entré en nous, nous pénètre de son onction royale, et nous transforme en des êtres surnaturels et divins ? « Lo baptême de l'eau dans la parole de vie, » répond saint Paul. L'homme est corps en même temps qu'il est âme: outre qu'il lui faut un signe sensible pour percevoir les
effets spirituels et invisibles, son corps a besoin lui aussi « du baptême de l'eau, » pour être purifié, ennobli, et recevoir l'empreinte de sa future glorification. Magnifique mystère de cette eau baptismale fécondée par l'Esprit-Saint ! Voyons-en d'abord l'ébauche et la première esquisse à l'origine des choses. Terra erat inanis et vacua, et tenebrœ erant super faciem abyssi, et Spiritus Deiferebatur super aquas; « la terre était informe et nue, et les ténèbres couvraient la face de l'abîme, et l'Esprit de Dieu était porté sur les eaux. » Voici donc l'eau et l'Esprit. Au lieu d'une création splendide, un chaos informe ; au lieu des merveilles de l'univers organisé; un amas des ténèbres, un abîme morne et sans vie. Mais « l'Esprit de Dieu plane sur les eaux, » il les pénètre*, il les féconde, il les vivifie, il leur communique une vertu divine, et, quand la parole du Très-Haut se fait entendre sur elles, elles laissent échapper de leur sein toute une création immense et splendide. Qui ne voit ici la grandiose image du baptême chrétien ■ ? La créature déformée et nue qui s'y présente, n'est plus que le chaos des anciens jours ; l'abîme du péché y ouvre ses profondeurs, les ténèbres la recouvrent elle est vide, sans ornements et sans beauté. Mais « l'Esprit plane sur les eaux. > A peine cette créature estelle sortie des eaux baptismales, elle apparaît « éclatante, sans tache, sans ride, sans rien de semblable, elle est sainte et immaculée, » elle expose aux regards du ciel et de la terre les magnificences de la grâce qui la transfigure et les splendeurs de la vie divine qui s'impriment sur elle en étincelants reflets. L'eau du baptême
1 Hoc mysterium in prima rerum productione signatum est* (D. Thom. Comment, in Joan., cap. m, lec. 1,1
renferme un autre mystère encore. Elle est un mystérieux tombeau où l'homme de péché s'ensevelit et d'où s'élève l'homme de la grâce. C'est l'image de la sépulture de l'Homme-Dieu ; c'est l'union mystique du fidèle avec son Sauveur mort et enseveli. « Ignorez-vous, dit saint Paul, que nous tous qui sommes baptisés dans le Christ Jésus, c'est dans sa mort que nous sommes baptisés. Par le baptême nous sommes morts et ensevelis avec lui, de sorte que, de même que le Christ est ressuscité d'entre les morts par la gloire du Père, nous aussi nous marchons dans une nouveauté de vie. » Il fallait qu'au baptême, qui tire son efficacité de la mort et de la résurrection de l'Homme-Dieu, cette résurrection et cette mort fussent représentées en une vivante image : elles le sont dans le mystère de l'eau, où l'homme plonge ses vices, et d'où il retire son innocence, ses grâces et ses gloires éternelles '.
3. La grâce invisible apparaît sous le signe visible dans le baptême de la régénération. L'homme sait que son âme est transfigurée dans la vie divine, quand l'eau sainte touche sa chair pour la purifier et la oindre d'une divine onction. C'est ainsi que l'invisible apparaît aux yeux. Mais que l'homme a de peine à se faire à ces mystérieuses opérations de la grâce ! Quelle pente irrésistible chez lui à n'admettre que ce que ses sens peuvent
1 Congruit quod in sacramcntis quœ eflicaciam habent ex virtule Verbi incarnati, silaliquid correspondons Verbo et aliquid correspondens carni seu corpori et hoc est spiritual iter aqua in sacramento baptismi ut scilîcet per eam configuremur morti Ghristi, dum submergimur in ea quando baptizamur sicut Christus tribus diebus fuit in ventre terrœ. (D Thom. Comment, in Joan.t cap. m, lec. 1.)
percevoir ! Notre Dieu connaît cette faiblesse, aussi soutient-il notre foi par une comparaison qui nous rend manifeste cette vérité : que dans le monde physique lui-même, des agents invisibles passent sur la nature, y causent des sensations profondes, y laissent les plus puissants effets, et ne sont néanmoins jamais accessibles a notre regard. Voyez le souffle du vent. Quelle force ! quels effets ! quelles traces il laissera de son passage ! Mais lui-même de quel regard est-il aperçu? Qui sait d'où il vient ? qui connaît la route suivie par lui et le terme où il veut aboutir? En dehors des effets qu'il produit, et sans les signes extérieurs sous lesquels il se manifeste, qui pourrait se rendre compte de sa présence et de son action? « L'esprit souffle où il veut; et vous en entendez le son, mais vous ne savez d'où il vient ni où il va; il en est ainsi de quiconque est né de l'Esprit. » L'homme, terrestre encore et néant et pécheur et « fils de colère, » s'approche de l'eau baptismale ; l'eau coule, l'Esprit se répand, la transfiguration s'opère ; l'œil n'a rien vu de ce grand spectacle, il n'a pas su le moment où le souffle divin traversait cette âme, mais le signe sensible a tout révélé, c'est au signe que la terre a reconnu les merveilles que le ciel opérait. « Il en est ainsi de quiconque est né de l'Esprit. » Trois choses sont particulières au souffle du vent. D'abord la puissance; « Il souffle où il veut, » la force humaine n'a pas d'empire sur lui : nul ne ferme l'abîme d'où il s'échappe, nul n'arrête ni même ne retarde l'impétuosité de son cours : les obstacles qu'on lui oppose, il les renverse, et il passe, éternellement victorieux de ses impuissants adversaires. Ainsi de l'Esprit de Dieu, ainsi de la grâce. « L'Esprit souffle où il veut. >• L'homme n'a pas mérité son effusion, l'homme n'en peut non
plus entraver l'action souveraine. Toutes les forces de Néron, toutes les barrières de l'Empire n'empêchaient pas la grâce de pénétrer au prétoire et de se choisir, parmi les princes comme parmi les esclaves, des « vases d'élection. » Le monde entier était conjuré pour arrêter et étouffer ces souffles divins de la grâce, quand Paul poussait ce cri de défi et de triomphe : Verbum Dei non est alligatum, « la parole de Dieu n'est pas enchaînée ! » Ce souffle irrésistible renversa l'Empire, renversa la sagesse humaine, renversa les barbares, renversa tout un monde ! et rien, dans le cours de dix-huit siècles, n'a été assez fort pour en arrêter l'essor. A la puissance le vent ajoute l'invisibilité ; il passe sur la nature, il y produit mille effets divers, mais en lui-même il reste inaccessible à tout regard. Ainsi de la grâce ; elle sort du sein de Dieu, elle prend son vol vers la terre de l'homme, elle plane sur lui, elle fait le siège de son âme indocile, ou se rend à de pieux et ardents désirs, elle entre en lui, le pénètre, le transforme, le déifie : nul œil n'a aperçu ces merveilles : la grâce, qui opère tout dans le monde n'y est aperçue nulle part. Si le souffle du vent est invisible en lui-même, ses traces se retrouvent partout, et partout les effets qu'il produit le manifestent. A son passage le feuillage tressaille, la plante s'incline, l'eau se ride, et si, au lieu du timide et délicat zéphyr, il se fait le souffle dévastateur de la tempête, la terre tremble et s'agite, l'Océan bondit sous l'aiguillon qui le presse, tout subit de vastes et profondes commotions. Telle est encore la grâce. Si le regard humain n'en a pu voir l'effusion sur le monde, qui ne l'a reconnue aux gigantesques secousses et aux ébranlements formidables qui ont signalé son passage ? C'est d'elle, c'est de son action dans le monde, que le Prouhète-Roi chantait ainsi les
prodigieux effets : « L'Océan a mugi et s'est soulevé ; lc; montagnes ont été ébranlées de l'impétuosité de see flots. Les peuples sont dans le trouble, les royaumes croulent, le Seigneur parle, tout est épouvanté. » Cette profonde et grandiose doctrine, saint Thomas la restreint et l'applique à l'âme du fidèle, où la grâce se produit avec les mêmes caractères, opère des effets identiques, et se laisse voir aux mômes signes. Au fidèle la liberté : Spiritus ubi vult spirat. Tandis que tous les autres sont esclaves des choses terrestres, perpétuellement enchaînés dans les liens de ce monde, traînés captifs de la crainte à l'espérance, du désir au désespoir, de la prospérité à l'infortune, de la vie à la mort, lui est libre, et son âme traverse les péripéties de l'existence sans attache, ni servitude, ni terreur. Ubi Spiritus Domini, ibi libertas. Dans le fidèle encore, si la grâce est invisible, les effets qui en révèlent la présence n'échappent à aucun regard. Le seul aspect du véritable chrétien, son abord, sa première parole, nous font connaître le mystérieux trésor qui est caché en lui: vous en entendez le son. L'homme de foi ni ne parle, ni n'agit, ni ne pense comme les autres ; ses points de vue diffèrent, ses jugements ne ressemblent pas, sa conduite est une conduite à part, sans similitude dans le monde. lie chrétien est du ciel, les autres de la terre ; il est fils de Dieu, héritier d'un trône, hôte d'une éternité ; les autres sont fils du néant, possesseurs insensés d'un monde qui leur échappe, hôtes d'une patrie qui tombe, et héritiers d'un sépulcre qui les engloutira pour jamais. Cette complète différence dans la nature de ces deux êtres se trahit de mille manières au dehors, dans les mille détails de l'existence. « Vous en entendez le son, » comme dit le divin Maître. Enfin, ajoute saint Thomas, du fidèle il
est vrai de dire : « Vous ne savez ni d'où il vient ni où il va. » La naissance spirituelle, qui l'a fait enfant de Dieu et l'a pénétré des splendeurs de la vie céleste, n'a été connue d'aucun des fils de la terre : le mondain ne connaît ni n'apprécie nos ineffables merveilles chrétiennes, animalis homo non percipit. Et comme il ne sait d'où nous venons, aussi ne sait-il à quelle destinée sublime nous nous rendons. « Ils ont semblé mourir aux yeux des insensés, et leur fin a été estimée une affliction, et leur sortie du milieu de nous un anéantissement; mais ils sont en paix. » Capable par l'élévation de son intelligence et la droiture de son cœur de juger sainement de toutes choses, le chrétien n'est lui-même jugé et apprécié à sa juste valeur par personne : Spiritualis omnia judicat, ipse autem a nemine judicalur '.
IL — Telle est la grâce. Mais d'où découle ce fleuve divin? d'où part ce soufrle qui a vivifié et transfiguré le monde? d'où vient la grâce? Après avoir fait retentir la voix déchirante de l'humanité coupable, condamnée, expirante, blessée de sa terrible chute, écrasée sous ses douleurs, et par-dessus tout étreinte terriblement dans les fers du démon et de son propre péché ; après lu i
1 Sunt in eo qui natus est ex Spintu Sancto très proprietates spiritus. Primo namque hahetlibertatem:spiritus libérât a servitute peccati et legis. Secundo ejus indicium sumis per vocem verborum suorum , quant dum audis, cognoscis ejus spiritualitatem. Tertio habet originem occultam et finem, quia nullus potest spiritualeai judicare. Noscis unde venial, principium nativitatis spiritualis ejus quod est gratia baptismalis; aut quo vadal, id est vita eeterna quœ tibiadhuc occulta est. (D. Thotn. Comment. in Joan. cap. m, lec. 1.)
avoir fait pousser ce cri de détresse : qui me délivrera, quis me liberabit ? l'Apôtre lui-même répond : la grâce de Dieu par le '. Christ Jésus Noire-Seigneur. Voilà la source : « tout avec Lui, par Lui, en Lui ; » tout par le Fils de Dieu incarné, par le Fils de Dieu mort; Incarnation, Rédemption : voihà la double issue ouverte à l'eau jaillissante qui, sortie de Dieu, a inondé le monde de ses torrents. Telle est la suite de ces grands mystères dont Jésus-Christ développe au Pharisien le sublime enseignement. Mais l'homme n'entre pas aisément dans de telles profondeurs : au penchant de l'abîme son œii tremble et son pied chancelle, il reste stupéfait et voisin de la défiance et du doute, quand on vient lui dire, à lui fils du néant, victime de la douleur, tributaire de tous les abaissements et de toutes les souffrances : relève-toi, infortuné, Dieu t'appelle, Dieu te fait son fils et son héritier ; dans tes veines il fait passer son sang royal, il te transforme, il t'ennoblit, il te divinise ! A ta chaumière succédera le palais, à ta douleur des ivresses divines, à ton dénûment d'inénarrables richesses, à ta tombe une résurrection sans fin ! — L'homme hésite : « Comment ces choses peuvent-elles se faire ?» 0 homme, écoute ton Dieu qui daigne te donner des garanties et t'affirmer la réalité de ton extraordinaire fortune. « Jésus répondant, lui dit : ... En vérité, en vérité, je te dis que nous parlons de ce que nous savons, et nous attestons ce que nous avons vu. » Celui qui nous parle est un Dieu, il est venu à nous du sein du Père, maître de tous ses secrets, porteur de toutes ses offres, garant de tous ses dons. Ce Jésus, Fils de Dieu et Fils do l'homme, a manifesté au monde sa divinité et sa mission rédemptrice, il a fondé la foi en sa parole sur les plus inébranlables preuves, il nous en manifeste à n'en
110 CHAriTRE DIXIÈME
pouvoir clouter que sa parole est vérité, ses promesses assurance invincible, ses œuvres les plus augustes et les plus inébranlables réalités. Or c'estee Jésus, vrai Dieu, qui a dit à l'homme : Je me fais ton semblable et ton frère; je te fais toi-même, non plus mon serviteur, mais mon ami, mon frère, mon compagnon de fortune, mon héritier; où je serai, tu seras pareillement avec moi; ma gloire sera ta gloire, mon trône ton trône, mon éternité, ton éternité. Quelle place reste-t-il à la défiance et au doute? Un Dieu descendu du ciel, en y remontant nous y transporte : telle est notre simple et sublime histoire uussi authentique qu'elle est étrange, aussi certaine qu'elle est splendide. Laissons là la stupéfaction méfiante du pharisien, et scrutons, sous la lumière de la parole évangélique, les causes de notre divine élévation. «Jésus continue : « Personne n'est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme, qui est dans le ciel. Et de même que Moïse a élevé le serpent dans le désert, ainsi il faut que le Fils de l'homme soit élevé, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle. »
1. Telles sont donc les deux sources d'où jaillit la grâce qui nous déifie et nous rend aptes à jouir de Dieu dans sa propre Essence, à le voir tel qu'il est, à le goûter dans ses charmes infinis, vus sans voile ni figure et savourés sans amoindrissement. La grâce jaillit de l'Homme-Dieu, et elle se fait jour par deux issues, l'Incarnation et la Rédemption '.
» Causa spiritualis regenerationis est duplex: scilicetmysterium încarnalionis Christi et Passionis ejus.et ideo primo agitde Incainalione, secundo do Passione. {Comment, in Joan., cap. im, lec. 2.
LA ARA CE DE JESUS-CHRIST lit
Nemo asccndil in cœlum, « personne ne monte au ciel :"» parole formidable qui ferme sans espoir à toute oréature l'accès des cieux: parole profonde qui exprime tout ce qu'a d'impossible aux forces de la nature la possession de l'Infini. « Monter au ciel », c'est franchir à d'incommensuiables distances les confins du monde naturel, c'est pénétrer dans « l'inaccessible, » c'est entrer ci communication avec un monde supérieur et infini, c'est « scruter les profondeurs mêmes de Dieu, » plus que tout cela, c'est jouir de Dieu, vivre de sa vie propre, voir à sa lumière, « lui devenir semblable parce qu'on le voit, » en un mot, à son contact, à la claire vision de sa gloire, se transformer en sa même image, » se faire céleste, refléter l'infini, devenir Dieu ! Yoilà l'impossible, voilà comment « personne n'est monté au ciel. » Qui monte au ciel ? Celui-là tout seul « qui est descendu du ciel, » le Verbe Incarné, Fils de Dieu Notre Seigneur, celui que le Père nomme <• son Fils, » dont le Père dit qu'il l'a « engendré de son sein avant l'aurore, » dont il dit aussi « qu'il met en lui toutes ses complaisances, » qui est héritier du Royaume, qui est « Maître dans sa propre maison, » et que « Dieu a ressuscité d'entre les morts pour le faire asseoir à sa droite dans les cieux. » « Personne n'est monté au ciel sinon Celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme qui est dans le ciel, » qui, alors même qu'il vivait sur la terre, n'avait pas un instant, comme Dieu, quitté le sein du Père et li gloire éternelle. Comment donc, nous autres, monterons-nous au ciel ? En devenant « une même chose avec Jésus* Christ ; » en nous faisant « ses membres, » « son corps, » en prenant sa ressemblance, en « nous revêtant de lui, » en montant à sa suite, primitix Christus, deinde nos, et ea obtenant par lui « l'accès jusqu'au Père dans un
mémo Esprit. » C'est là l'effet suprême de la grâce, de nous transformer en Jésus-Christ, de nous faire vivre de sa vie et resplendir de sa gloire. Réduit aux seules forces de sa nature, jamais un être créé, quelque parfait qu'on le suppose, ne pourra prétendre à cette surnaturelle et divine élévation; il n'y parvient que si la grâce de Jésus-Christ l'emporte sur ses ailes et le dépose jusque dans les bras et sur le cœur de Dieu '.
Mais, ne l'oublions pas, il ne s'agissait plus pour Dieu de travailler sur le néant comme aux premiers jours, et de faire franchir à l'homme la route incommensurable du néant à la vie divine: un abîme plus profond s'était creusé, l'homme, devenu pécheur, était plus loin de Dieu que lorsqu'il dormait l'immobile et impuissant sommeil de son néant. 11 était coupable, il était condamné, et lajustice divine préparait pour lui des coups irrémissibles et éternels. La grâce, pour le sauver, devait accomplir deux œuvres, et se charger d'une double mission : elle devait, comme autrefois, comme toujours, l'élever au-dessus de lui-même jusqu'à la hauteur de l'infini, mais en même temps il fallait purifier et amnistier ce grand coupable, en portant la peine de son crime et en subissant les supplices qui lui étaient destinés. Jésus-Christ n'était plus seulement Médiateur par son Incarnation : par sa passion il devenait Rédempteur. « Il convenait, dit l'Apôtre, que le Dieu pour qui et par qui tout a été fait, qui avait résolu de conduire
* Nemo ascenditin cœlum nisi Chrislusct mcmbra sua, id est justi fidèles : proplcrea Filius Dei de cœlis descendit ut nos faciendo merabra sua ad ascensum cœlorum prœpararot : nunc quidora in spe, lune vero in re. (D. Thoai. Comment* in Joaih cap. m, lcc. 2.)
de nombreux fils à la gloire, consommât par la souffrance l'Auteur de leur salut. » Dans l'état présent de l'humanité déchue, c'est donc la Passion du Christ qui est le pivot du salut, la source dernière de la grâce. Impossible de rendre compte maintenant de la déification de l'homme par la grâce sans faire intervenir le sanglant souvenir du Calvaire qui nous l'a méritée. C'est le tQrrifiant spectacle de la croix que Nicodème a maintenant devant les yeux. « De même que Moïse a élevé le serpent dans le désert, ainsi il faut que le Fils de l'homme soit élevé, afin que tout nomme qui croit en 1 ui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle.» Admirable figure ! Tout le mystère de la divine Passion se retrouve dans ce drame du désert. Le désert, rempli de prévarications, l'est bientôt de cris douloureux et de souffrances mortelles : « des serpents » déchirent les coupables de leurs brûlantes morsures ; le péché mord l'humanité jusqu'au sang, jusqu'à l'épuisement, jusqu'à la mort. Quel est son salut ? De lever les yeux sur le « serpent d'airain, » sur celui qui a pris la ressemblance du serpent, moins le venin: sur le Rédempteur qui, pour sauver l'humanité expirante, « a pris la ressemblance de la chair de péché, » « moins le péché, >• « s'est fait péché, » s'est fait « malédiction, » s'est fait serpent pour guérir de la morsure des serpents tous ceux qui lèveraient vers lui des regards de foi, de repentir et d'amour. « Il faut que le Fils de l'homme soit élevé. » Pourquoi cette suspension dans les airs ? Pourquoi cette mort sur une croix élevée entre la terre et le ciel ? Le remède doit être aperçu des extrémités du monde, l'humanité tout entière doit jeter les yeux sur la Victime du salut, commun, tous les peuples ont rendez-vous à la croix. Autre raison sublime que suggère saint Thomas. Jésus-
Christ voulait jusqu'au bout triompher des forces infernales, et, comme un général victorieux qui poursuit dos vaincus, il poursuivait dans les airs celui que saint Paul nomme « le prince des puissances de l'air. » La croix était encore le point de réunion du ciel et de la terre réconciliés : c'est au confin des deux royaumes, dans un lieu neutre désigné aux deux partis, que l'on traitait de la paix, et que le Christ Médiateur < se faisait lui-même notre paix, » « nous méritant la rédemption éternelle '. » La vue du serpent d'airain élevé par Moïse éteignait le feu, guérissait la morsure, rendait la vie aux malades les plus désespérés. A qui regarde le Christ en croix, les plus brûlantes concupiscences s'amortissent, les plus affreuses morsures du péché se cicatrisent, la vie, non plus une vie passagère et fragile mais l'impérissable et puissante vie de l'éternité, revient aux morts les plus perdus dans les profondeurs du sépulcre 3.
2. C'est Jésus-Christ qui nous donne le salut ; mais qui nous donne Jésus-Christ? Cette simple question nous ouvre un nouvel abîme, et nous fait reculer jusqu'à la cause dernière de toute l'œuvre de la Rédemption : l'amour dont Dieu nous a aimés. Pourquo, la présence du Verbe Incarné au milieu de nous!' Pourquoi sa vie passible ? Pourquoi ses miséricor-
i Chiïstus voluit moiï exaltatus, primo ut purgaret cœleslia; jam enim per sanclitaleai suae conversationis purgaverat terrain. reslabat per morteni purgare aéra. Secundo ut triumpharet de dœmonibus qui in aère bellam préparant. Tertio ut corda noslra ad se traheret. Quinto quia crux fuit causa exaltationis ejus. (D Thom. Comment, in Joan., cap. m, lec. 2.) — 2 Christus habuit eflectura serpentis contra niotum coucupiscentiarum igii* tumai. ;D. Thom., Ibid.)
dieuses œuvres ? Pourquoi ses amères souffrances? Pourquoi sa mort dans l'ignominie et le supplice ? Pourquoi cette longue suite des plus extraordinaires dévouements et des plus incompréhensibles bienfaits ? Dilexït me! Dieu nous a aimés. Rien n'est impossible à l'amour, et quand c'est l'amour d'un Dieu, attendonsnous à des effets étranges et à des extrémités inouïes. « Sortez, Parole éternelle, Fils unique du Dieu vivant, sortez du bienheureux sein de votre Père et venez annoncer aux hommes le secret que vous y voyez. 11 l'a fait et durant trois ans il n'a cessé de nous dire le secret des conseils de Dieu, mais tout ce qu'il en a dit est renfermé dans ce seul mot de son Evangile : Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique. Ne demandez plus ce qui a uni en Jésus-Christ le ciel et la terre, et la croix avec les grandeurs : « Dieu a tant aimé le monde ! » Est-il incroyable que Dieu aime et que la bonté se communique? Que ne fait pas entreprendre aux âmes courageuses l'amour de la gloire, aux âmes les plus vulgaires l'amour des richesses, à tous enfin tout ce qui porte le nom d'amour ? Rien ne coûte, ni périls ni travaux, ni peines : et voilà les prodiges dont l'homme est capable. Que si l'homme, qui n'est que faiblesse, tente l'impossible, Dieu pour conter son amour n'exécutera-t-il rien d'extraordinaire ? Disons donc pour toute raison dans tous les mystères : « Dieu a tant aimé le monde ! >• C'est la doctrine du Maître, et le disciple bien-aimé l'avait bien comprise. De son temps un Cérinthe, un hérésiarque, ne voulait pas croire qu'un Dieu eût pu se faire homme et se faire la victime des pécheurs. Que lui répondit cet apôtre vierge, ce prophète du Nouveau Testament, cet aigle, ce théologien par excellence, ce saint vieillard, qui n'avait de force que
pour prêcher la charité, et pour dire : « Aimez-vous les uns les autres en Notre-Seigneur ; » que répondit-il à cet hérésiarque? quel symbole, quelle nouvelle confession de foi opposa- t-il à son hérésie naissante? Ecoutez et admirez. « Nous croyons, dit-il, et nous confessons l'amour que Dieu a pour nous : » et nos credidimus charitati quam habet Deusin nobis. C'est là toute la foi de? chrétiens ; c'est la cause et l'abrégé de tout le symbole. Dieu a aimé : c'est tout dire *. » Commentant ces mots de Jésus-Christ à Nicodème : Dieu a tellement aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique, saint Thomas 2 veut que nous attribuions à l'amour de Dieu tous les biens de la nature, tous ceux de la grâce, tous ceux de la gloire, et que, pour affermir notre foi, soutenir notre espérance et enflammer notre charité, nous nous attachions à bien comprendre l'immensité de cet amour de Dieu pour nous : Sic Deus dilexil. Quatre circonstances nous révèlent cette immensité 3. Celui qui aime, c'est un
1 Bossuet. — 2 Notandum quod omnium bonorum nostrorum causa est Dominus, et divinus amor. Amare enim proprie est velle alicui bonum. Cum ergo volunlas Dei sit causa rerum ex hoc provenit nobis bonum quia Deus amat nos. Et quidem amer Dei est causa boni naturse. Item est causa boni gratiae. Quod sit etiam dator boni gloriaî, procedit ex magna charitate. (D. Thom. Comment, in Juan., cap. ni, lec. 3.) — 3 Ostendit hanc Dei charitatem esse maximain, ex quatuor. Primo namque ex persona amantis. Quia Deus est qui diligit, et immense. Secundo ex conditione amali : quia homo est qui diligilur, mundanus scilicet, corporeus, id est, in peccatis existons. Tertio ex ma^nitudino munerum. Nam dilectio ostenditur per donum : Deus autem maximum donum dédit nobis, quia Filiurn suum unigenitum. Quarto ex fructus magnitudine, quia per eu:n habemus vilain teiornam (D.Thom. Comment, in Juan., cap. m, lec. 3.)
Dieu, la gloire et la béatitude infinie, qui se suffît infiniment à lui-même et n'a que faire de l'hommage du dehors. « Dieu n'a pas de besoins : il vit de lui et en lui: rien ne manque à la plénitude de son Etre et de sa félicité. Mais Dieu est bon. La bonté est l'attribut qui recouvre en lui tous les autres, et ce n'est pas sans raison que l'antiquité gravait au fronton de ses temples cette inscription fameuse, où la bonté précédait la grandeur. Mais toute perfection suppose un objet où s'appliquer. Il fallait donc à la bonté divine un objet aussi vaste et profond qu'elle-même : Dieu l'a découvert. Du sein de sa plénitude, il a vu cet être sans beauté, sans forme, sans vie, sans nom, cet être sans être que nous appelons le néant ; il a entendu le cri des mondes qui n'étaient pas, le cri d'une misère sans mesura appelant une bonté sans mesure. L'éternité s'est troublée, et elle a dit au temps : Commence ! Le temps et l'univers ont obéi à la volonté de Dieu, comme la volonté de Dieu avait cédé, mais librement, à l'inspiration de la bonté . » Ex hoc provenit nobis bonum, dit le Docteur Angélique, quia Deus amat nos. Mais si la vue de Celui qui aime nous révèle l'immensité de l'amour, celle de l'objet aimé, combien n'ajoute-t-elle pas à notre stupéfaction ? Quel est le terme de la bonté divine, et quel le favori de cet incompréhensible amour ? D'abord un néant, puis ensuite un pécheur ! Quand Dieu commença à aimer, sa bonté se penchait sur l'immobile et obscur abîme du néant, et c'est au fond de ces profondeurs glacées que cette bonté toute gratuite et que rien n'avait pu provoquer, allait chercher l'être heureux qu'elle couvrait de ses tendresses et ornait déjà de ses dons. Vint le péché, la révolte, l'outrage, la noire ingratitude envers un bienfaiteur, la haine abominable contre un père, la
guerre insolente à un roi. Nous n'étions plus seulement fils du néant, nous l'étions du crime, nous naissions « enfants de colère, » nous étions pour Dieu des ennemis, cum inimiei essemus. Dieu, qui nous avait aimés néant, nous aima encore pécheurs : «il aima le monde,» dilexit mundum, c'est-à-dire, dit saint Thomas, cette humanité devenue hideuse dans sa déchéance et criminelle dans son péché. Et comment Dieu aima-t-il 1 « A l'excès. » Sa honte se fit jour à travers nos crimes, et ne put être étouffée sous l'océan de nos iniquités. Elle s'enflamma, ce semble, devant l'obstacle, elle grandit avec le besoin, et plus le monde creusait l'abîme entre lui et son Dieu, plus la bonté divine y précipitait, pour le remplir, ses flots infinis. Dieu, dit Bossuet, agit avec passion : rien ne lui coûta pour satisfaire l'immensité de son amour, et cet amour ne se reposa que quand il eut fait descendre sur terre, vivre au milieu des hommes, souffrir et mourir pour les hommes, son propre Fils ! Sic Deus dilexit mundum ut Filium suum unigenilum daret. Aux fruits de cet amour, aux traces éternelles et infinies qu'il laisse de son passage, nous pouvons, en quatrième lieu, nous faire quelque idée de son immensité. Ne périr pas, obtenir la vie éternelle : tels sont les deux fruits de la Rédemption et la double munificence de la divine bonté. * Afin que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle. » Nous sortons d'un immense et implacable abîme, nous sommes portés dans la radieuse patrie de tous les biens. La bonté divine nous trouve esclaves, « vendus au péché, » « morts, tués par nos crimes, » destinés, après les douleurs présentes, aux tortures d'une épouvantable expiation : elle nous rachète, elle nous délivre, elle nous purifie, elle nous place sous le regard apaisé du Très-
Haut, elle nous élève jusqu'à son cœur, jusqu'à sa propre (Vie et sa propre gloire, elle nous fait fils de Dieu, héritiers de son trône, et participants de son infinie béatitude. Elle nous rencontre plongés dans tous les maux, et elle nous fait riches de tous les biens.
3. Mais quoi ! cette venue du Fils de Dieu dans le monde est-elle si exclusivement l'œuvre de la miséricorde, que la justice n'y apparaisse plus? Nous feronsnous l'idée d'un Dieu si indifférent au vice, qu'il n'en tire aucunement vengeance ; et que, ne jugeant personne, le Sauveur donne à tous indistinctement, aux bons comme aux méchants, l'assurance de l'éternelle félicité ? Que signifieront ces paroles : « Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui ? » La suite explique ces mystérieuses paroles. Dès que le Verbe incarné entra dans le monde, une séparation s'opéra qui distingua en deux parties toutes différentes l'humanité entière : ceux qui accueillirent le Christ, et qui, rachetés et déifiés par lui, « furent faits enfants de Dieu : » ceux qui, le reniant et le repoussant, demeurèrent avec la souillure inexpiée de leur crime et l'attente des implacables vengeances d'un Dieu irrité. D'elles-mêmes, ces deux portions de l'humanité se séparèrent et prirent, chacune sa place, l'une dans les bras d'un père, l'autre sous les foudres d'un vengeur ; l'une à cette droite où s'entendent les délicieux échos du venite, benedicli, l'autre à cette gauche toute frémissante des tonnerres de la divine malédiction : ite, maledicti. Qu'est-il besoin d'un autre jugement, jusqu'au jour des solennelles assises, où les générations entendront confirmer les sentences que ieurs œuvres ont méritées dans
le cours des siècles ? Le fidèle, dit Jésus-Christ, « celui qui croit » et pratique ce qu'il croit, « n'est pas jugé. » Son jugement, à lui, n'est que la délicieuse inviation qui l'appelle à la gloire. Quant à l'incrédule, lui-même et lui seul est son juge : jam judicatus est, « il est déjà jugé. » Dieu l'avait environné de ses miséricordes, il les a toutes repoussées ; Dieu l'avait plongé dans la lumière, « il a mieux aimé les ténèbres ; » Dieu l'appelait à la vie, il a mieux aimé espérer au sépulcre, « dire à la pourriture : tu es mon père ; aux vers : vous êtes mes frères et mes sœurs ! » Dieu le voulait faire son fils et son héritier, il a choisi d'être son ennemi et de e fuir : jam judicatus est ; ils ont méprisé et fui la grâce, la grâce les méprise et les abandonne à son tour.