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Fig. 131. — La France chrétienne. Sainte Geneviève et sainte Clotilde, tenant la croix dans leurs mains, précèdent Clovis, adorant Dieu comme à Tolbiac et accompagné de Grégoire
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de Tours; entre les pieds de son cheval figure la cuve baptismale de Reims. Derrière lui s'avance Charles-Martel, le vainqueur des Sarrasins; il tient la bride du cheval de son fils Charlemagne, revêtu des insignes impériaux, et foulant aux pieds l'idole des Saxons. Lothaire, Louis le Germanique et Pépin se partagent les dépouilles de son vaste em
Fragment des frises du Catholicon, projet de peinture murale de M. Lameire, conservé à l'École des beaux-arts, à Paris. xixe siècle,
« La justice du roi est de ne faire peser sa puissance sur nul homme « injustement ; — de juger entre l'étranger et ses proches sans acception de « personnes ; — d'être le défenseur des gens sans appui, des pupilles et des « veuves ; — de réprimer les vols et de punir les adultères; — de ne pas « élever les méchants, de ne pas entretenir les impudiques et les histrions ; « — d’abattre les impies, de ne laisser ni vivre les parricides ni prospérer les « parjures ; — de défendre les églises, d’assister les pauvres par l’'aumône ; « — de commettre les justes au soin des affaires publiques ; — d’avoir des « conseillers âgés, sages et sobres ; — de ne pas s'appliquer aux supersti- « tions des mages, des devins et des pythonisses ; — d’ajourner le ressen- « timent ; — de défendre la patrie avec force et avec droiture ; — de ne pas « s’enfler dans les prospérités, de supporter patiemment les adversités, de « pratiquer en tout la foi catholique envers les hommes et envers Dieu ; — « de ne pas souffrir que ses princes vivent en impies; — d’assister à cer- « taines heures aux prières; — de ne rien prendre avant les heures de repas « convenables, car il est écrit : Malheur à la terre dont le rot est un « enfant et dont les princes sont à table dès le matin!
« Telles sont les causes de la prospérité d’un royaume en ce monde, et « c’est ainsi qu’un roi parvient au royaume du ciel. »
Adrien I‘ sut tirer parti de la prospérité, comme ses prédécesseurs avaient su lutter contre les catastrophes. D'une main prévoyante, il prit la tutelle du monde renaissant. Romain, plein du génie de Rome antique pour les nobles et magnifiques travaux, il agrandissait encore ses desseins par zèle des âmes. Il voulait que Rome devint la merveille et l’école du monde, et c'était afin de remplir sa charge de père et serviteur du peuple chrétien.
Déjà, depuis l’Isaurien, la charité des Papes, ce caractère si persévérant de leur politique, enrichissait Rome des folies de Byzance. Accueïllant les artistes que chassait l’hérésie, les Papes leur donnaient Rome à rebâtir. De tous côtés s’élevaient des palais, des tours de défense, des églises, des portiques. Adrien continua ces ouvrages et les porta à un point de grandeur que ses prédécesseurs n’avaient pu même rêver. Songeant aux périls à venir, il termina les remparts. Il répara les anciens aqueducs, œuvre jugée impossible; il ramena sur leur lit aérien les fleuves qui alimentaient prodigalement
la ville, car il est écrit : L’abondance des eaux réjouit la cité de Dieu. Il
rebâtit les églises. « En faveur des pèlerins, » il construisit de vastes galeries couvertes pour relier entre elles les basiliques embellies de Saint-Pierre, de Saint-Paul et de Saint-Laurent ; douze mille blocs de travertin furent employés pour les seules fondations des premières arches de la galerie qui touchait aux rives du Tibre.
Cette colonnade ornée d’autels et de chapelles, revêtue d'inscriptions, parée de mosaïques, courait sur plusieurs milles détendue à travers les champs, parmi les ruines et les tombeaux des âges païens. Une des parures extérieures de l’ancienne Rome, ville de la mort, c’étaient les tombeaux; la nouvelle Rome, chef-lieu de la vie, s’annoncçait par des temples dédiés aux apôtres et aux martyrs du Dieu vivant. Elle avançait au dehors ses colonnades grandioses et joyeuses, comme des bras amis pour accueillir le voyageur, qui n’était plus un étranger, mais un hôte et un fils, et souvent le fils prodigue, plein d'amour, assuré du pardon. Sous les galeries du Pape Adrien, on ne voyait pas seulement le Franc de Charlemagne, humble dans la joie de sa victoire, le Breton qui venait demander des livres, le Saxon converti qui accourait recevoir la bénédiction ; là se pressaient aussi le Lombard pénitent et le Grec réconcilié.
La ville était plus belle que le soleil ne l'avait jamais vue. Refaite par l’art de Byzance, alors parvenu à son exquise maturité, majestueux et charmant, elle brillait d’or, de marbres, de mosaïques, d’eaux bondissantes, de débris antiques honorablement relevés. Elle était déjà pleine de colléges nationaux; on y parlait de nouveau toutes les langues de la terre : mais aucune de ces langues n’était plus la langue de la captivité; toutes adressaient la même prière au même Dieu. Ainsi, en deux ou trois règnes, la main à peine libre des Papes avait ouvré sur ce sol piétiné par les barbares, et encore frémissant de la chute du monde. |
Alaric, poussé par un instinct qui lui disait de multiplier la désolation, Genséric, apporté parle vent qui souffle contre ceux que Dieu veut punir, avaient saccagé Rome; Attila, le fléau, l'avait rançonnée, et la haine des nations n'était pas assouvie. Totila, plus impitoyable, accablant la cité impériale, l'avait vidée. Lorsque Bélisaire, quarante jours après la retraite de Totila, pénétra dans Rome, il eut peur. Les remparts jetés par terre
obstruaient les entrées dépouillées de leurs portes ; l'herbe poussait dans les
rues embarrassées de décombres. Arrivé au Capitole, Bélisaire osa violer le silence de ces ruines; il fit sonner la trompette et agiter les aigles : aucune voix ne répondit, Il n'y avait plus de Sénat, plus de peuple, plus d’habitant. La grande Rome était morte; son cadavre appartenait aux bêtes sauvages que le Sénat, toujours païen, avait gardées jusqu’à la dernière heure pour être une ombre des anciens plaisirs du peuple, toujours appelé le peuple-roi.
De cette poudre, en moins de deux siècles, les Papes avaient tiré la merveille que nous venons d’entrevoir, cette Rome du pape Adrien, si riche, si ordonnée, où la religion était une fête permanente; ville des arts, ville de la science, ville du chant, école du monde, qui charmait le cœur intelligent de Charlemagne. Et, après l'avoir visitée lentement, priant avec amour sur les tombeaux des martyrs et des saints, ce grand homme qui voulait, lui aussi, bâtir et civiliser, ne demandait au Pape d’autre récompense personnelle que des livres et la permission d'emmener quelques professeurs de musique sacrée.
« Comme Thèbes, Babylone ou Carthage, dit Gibbon à l'époque de saint Grégoire le Grand, Rome aurait disparu de la terre, si la cité n'avait pas été animée par un principe vital qui la rendit de nouveau aux honneurs de la domination. »
On a vu qu’en effet ce « principe vital » dont Gibbon est l'adversaire, ne manquait pas d'énergie. Sous le successeur immédiat d’'Adrien, il prouva sa fécondité en créant l’Empire; nom ancien, chose toute nouvelle. Ni le saint Pape Léon III ne pouvait rien faire, ni le grand et bienheureux roi Charles ne pouvait rien être qui ressembiât à l'empire et à l’empereur d'autrefois. De son propre mouvement, de sa pleine puissance, le Pape créait le Saint-Empire.
Par là il consacrait un tuteur et un défenseur de la république chrétienne et de l'Église, encore terriblement menacées ; il enracinait dans le monde l’idée de l'ordre, pour le jour trop prochain où Charlemagne n'y serait plus; il donnait un corps à la grande pensée de l'unité du genre humain en Jésus- Christ, pensée et volonté de Dieu, que le genre humain commençait à comprendre et dont le pieux génie de Charlemagne hâtait la réalisation. Charlemagne avait été la force intelligente au service de la vérité, la force
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humblement fière de son noble rôle, reconnaissante de la gloire qu'il lui attirait ; le Pape consacrait cette force et lui donnait l’onction divine. « Le Roi sur son trône, le Pontife sur le sien, et le genre humain se repose à l'abri de leur concorde. » |
La beauté, l’abondante vie de Rome sous les Papes Adrien et Léon, se reflétaient dans tout l'empire. Les monuments sortaient de terre, les églises s'épanouissaient, les monastères se multipliaient. Charlemagne en fonda vingt-quatre, et le chant des louanges divines retentissait partout, la lumière de l'étude s’allumait partout. On se pressait d’ensemencer la terre de christianisme, comme par pressentiment des mauvais jours qui allaient ven:r. Les grands de Charlemagne déposaient leurs épées qui étaient presque des sceptres, et prenaient l’habit monastique. « Si les monastères n'avaient pas été semés sur le sol, dit Macaulay, la société européenne n'aurait consisté qu’en bêtes de somme et en bêtes de proie. »
Un jour, le pape saint Léon IIT, chassé de Rome par quelque sédition, venait implorer le secours de Charlemagne, alors à Paderborn. Le grand roi envoyà à sa rencontre d’abord un archevêque, ensuite un de ses comtes, enfin son fils Pépin, vainqueur des Huns et roi d'Italie. Pépin marchait à la tête de cent mille hommes. Lorsque cette armée aperçut Léon, accompagné seulement de quelques serviteurs, elle se prosterna trois fois; il la bénit trois fois, et Pépin prit place à côté du Pontife. Bientôt Charlemagne, averti, sort de Paderbora avec le clergé portant la bannière et la croix. Une autre armée, composée de différents peuples, l’attendait. Elle se range en un cercle immense, représentant une cité vivante. Au milieu se tient Charlemagne, debout, surpassant de la tête tous ceux qui l'entourent. Le Pape paraît dans l'enceinte, escorté de Pépin. En ce moment, armée, peuple, clergé, toute l’innombrable multitude s'agenouille, et Charlemagne, le père de l'Europe, reste incliné devant Léon, le pasteur du monde, qui bénit à trois reprises ses peuples trois fois prosternés. Ces deux hommes ensuite s’approchent et s’embrassent en pleurant, et le Pape, élevant la voix, entonne le cantique des anges : Gloire à Dieu dans le ciel, paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Cette entrevue fut comme la fête . inaugurale du moyen âge. Le monde a vu de plus médiocres jours.
Rome a conservé jusqu'à nos jours un monument de cette grande scène,
mais qui est plus encore le symbole des lois et de l’esprit de l'empire nouveau. Il s'élève sur la place de Latran, à deux pas de l’église où Charlemagne recut la couronne. C’est ce qu’on appelle la mosaïque du Triclinium. Le Pape le fit construire au lieu où Charlemagne et Léon célébrèrent le banquet des fiançailles de la Papauté et de l’Empire. Il y a figuré les clauses de ce mariage qui donne aux rois l’autorité, aux peuples la liberté, et qui. institua cette concorde du trône spirituel et du trône temporel à l'ombre de laquelle le genre humain, dit Bossuet, « se repose ».
Au centre, Celui qui est l’origine de tout, le commencement et la fin, l’'Alpha et Oméga, le Christ, notre seul maître, est assis dans l'attitude de son universelle Royauté. A ses pieds coulent quatre fleuves, les quatre Évangiles; autour de lui, portant le pallium, symbole de l’enseignement, sont rangés les douze Apôtres par lesquels se fait la diffusion de la bonne nouvelle du salut et de la liberté; au bas est écrite la parole souveraine contre laquelle aucun ordre de la Puissance souveraine ne pourra prévaloir jamais : Je, docete. Allez, enseignez à toute la race d'Adam qu’elle est rachetée, qu'elle est libre, que le sang du Christ a coulé pour l’affranchir, qu’elle n’a plus qu’un maître qui est Dieu, unus magister vester ; qu’elle ne doit adorer que Dieu, que toute loi qui s’écarte de cette loi est nulle radicalement; qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes.
A droite et à gauche de cette image centrale qui définit la source éternelle du pouvoir, deux sujets représentent, l’un la distinction du pouvoir, l’autre sa transmission légitime.
Il y a un pouvoir religieux et un pouvoir politique: Vicarius Christi, c'est le Pape; Defensor Christi, c'est l'Empereur. À droite, le Christ assis donne, à saint Pierre à genoux les clefs, à Constantin à genoux le drapeau . revêtu de la Croix : /n hoc signo vinces ; par ce signe tu vaincras la sédition qui s’élèvera contre le Christ et la sédition qui s'élèvera contre toi (fig. 132). À gauche, saint Pierre, assis et grandi à la taille du Christ, donne le pallium à Léon III, son successeur, et le drapeau à Charlemagne.
« Par la volonté de Dieu, une union nécessaire relie l’ordre naturel et « lordre surnaturel. » Et c’est pourquoi il y a deux pouvoirs. L'ordre naturel ne peut se passer de l’ordre surnaturel, qui est son guide; l’ordre
surnaturel ne peut se passer de la nature, qui est son aide. Il a plu à Dieu
qu'il en fût ainsi, et jusqu’au dernier jour, en dehors de cette union nécessaire, il n’y aura que le chaos.
Quel est le but du pouvoir ? que doit-il vouloir ? L’exergue le dit, et il le dit en répétant la première parole qui fut entendue des hommes lorsque le
Christ apparut dans la chair: Gloria in excelsis Deo, et in terra pax
Fig. 132, — "Le Pouvoir spirituel et le Pouvoir temporel dépendant de Jésus-Christ, qui remet à saint Pierre les clefs et à Constantin l’étendard surmonté de la croix. Le Vicaire du Christ, c'est le Pape; le Défenseur du Christ, c'est l'Empereur. — Mosaïque du xe siècle, à Saint-Jean de Latran, à Rome.
hominibus bonæ voluntatis; à Dieu la gloire, aux hommes de bonne volonté la paix !
Or, cette paix que le Dieu d'amour et de justice veut donner aux hommes, elle ne peut être ni la paix de Brutus ni la paix de César, qui n’ont ni la justice ni l'amour. Sans justice et sans amour, point de paix, point de liberté. Là où règne l’esprit de Dieu répandu par son Église, là seulement
règne la liberté. Jbi est spiritus, 1bi est libertas.
Procurer la gloire de Dieu et la liberté des hommes par la diffusion de l'esprit de Dieu, telle est la loi du pouvoir. Tant qu’elle sera transgressée, le monde cherchera en vain la liberté et la paix; le pouvoir essayera en vain d’affermir l’autorité.
Dieu l’a voulu ainsi. À asseoir les sociétés humaines, il a voulu ces deux mains, le Pape et l'Empereur. D’accord, ces mains peuvent tout bien; contraires, elles sont impuissantes contre tout mal.
C’est pourquoi l’Église se montre toujours prête à donner son concours. Elle ne dispute pas devant ce fait de Dieu qui abat et qui élève. Omnts potestas a Deo. Reddite Cæsart quæ sunt Cæsaris. Elle ne conspire pas, elle ne résiste pas sur les choses extérieures; elle n'entre pas dans les œuvres de parti; elle ne refuse point le tribut, l'honneur, la prière; elle fait plus, elle demande la protection. Heureux le pouvoir qui l'écoute, qui a l'intelligence de respecter sa liberté ! heureux le peuple à qui ce pouvoir commande, car la liberté de l’Église, étant la liberté de l'esprit de Dieu, contient le germe de toute prospérité; elle est la base de tout ordre, l'élément et la garantie de toute liberté.
Sans l'Empereur, le Pape n’est qu’un martyr immortel; sans le Pape, l'Empereur n’est qu’un dieu de prétoriens, une idole souvent refondue.
Et le bois qui chauffe le creuset où les DR refondent l’idole, c'est le corps mutilé de l’humanité. |
Depuis Adrien [°° jusqu’à saint Léon IV, malgré les troubles de l’'Empire, la paix se maintint dans Rome près d’un siècle. Durant cette époque, sous la tutelle du Saint-Siége, se forma la nouvelle Italie. La population augmenta, les arts fleurirent. Mais il y a dans l'humanité un esprit destructeur de l’humanité : il lui fait haïr les voies de l’ordre, hors desquelles
clle ne peut vivre, et, par des leurres absurdes, il l’attire aux abîmes.