MES, ÉCOLES
mère de l'Université de Paris. Et ainsi c’est encore à saint Martin que nous devons la première forme de l’enseignement public. Il était gratuit, sans impôt, et ne coûtait rien à personne, qu'aux maîtres.
L'enseignement de saint Martin était cet enseignement par lequel on reste chrétien et l’on devient plus chrétien; cet enseignement par qui nous connaissons Dieu et les devoirs que Dieu nous impose envers lui, envers le prochain et envers nous-mêmes; cet enseignement de la charité, de la liberté et de la dignité, le seul qui rende l’homme respectable à l’homme et qui le maïntienne respectable à ses propres yeux.
Bientôt le peuple baptisé ira demander à saint Martin de le défendre contre les cinq barbaries qu’ila combattues, et qui aujourd’hui se réunissent plus envenimées dans la barbarie révolutionnaire.
L'Église est une maîtresse d'école. Docete, enseignez, c’est la dernière parole du Christ aux Apôtres, et la règle que les Papes ont donnée à tous leurs envoyés, la mission que suivent et donnent à leur tour tous les évêques. « Mais il n'y a point eu d'Églises, dit Joly (Traité des écoles « paroissiales) qui soient demeurées dans l’observance de cette antiquité « comme nos Églises de France, lesquelles ont servi d’exemple aux pays « étrangers. » Parmi les écoles de Martin, disséminées sur la surface des Gaules, et fondées ou ressuscitées par lui ou par ses disciples, nous nous contentons de citer Tours, Ligugé, Lerins, Marmoutiers, Troyes, Lyon, Arles, Saint-Victor de Marseille, Reims, Vienne en Dauphiné, Rouen ct enfin Paris. Ces sources d’eau vive arrosaient la tige naissante de la France baptisée.
Aux écoles monastiques s'ajoutaient les écoles épiscopales. Ici des enfants dont le sourire printanier se changeait en gravité touchante, entouraient un vieillard dont la gravité se changeait en angéliques sourires. L'enfant était homme, et l’homme était enfant. Dans la fleur on voyait le fruit et dans le fruit la fleur. Un petit codex à la main, chacun de ces petits enfants s’approchait à son tour du vieillard, faisait le signe de la croix, et prononçait, après de charmantes hésitations, le nom des lettres que Île vieillard lui désignait du doigt. Ce vieillard, cet instituteur primaire, qui enseignait aux petits enfants l'alphabet, c'était un évêque catholique. C'était saint Césaire, archevêque d'Arles, montrant l'alphabet; saint Didier, évêque
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de Vienne en Dauphiné, enseignant lui-même la grammaire; Fulbert, évêque de Chartres, Leidrard, archevêque de Lyon, et beaucoup d’autres Évêques qu’il serait trop long de rappeler.
D'après M. Guizot, sous la première race on comptait en Neustrie seulement plus de vingt écoles monastiques et épiscopales. La conversion de Clovis donna plus d’essor à cette ardeur ; Clovis lui-même fonda une école dans son palais. On vit du cinquième au huitième siècle, dit Philippe Lebas, la France se couvrir d'écoles entretenues par le clergé.
Laissez venir à moi les petits enfants. Enseignez toutes les créatures et baptisez-les. On peut dire que l’avenir du monde était tout entier dans ces deux paroles du Sauveur. A elles seules elles auraient tiré la civilisation de l’abîme, ou plutôt elles l’auraient créée du néant, et c’est ce qu’elles ont fait. Mais, pour accomplir le programme divin, il fallait cet incommensurable et divin ouvrier qu’on appelle l'Église, et il fallait que la main toute-puissante qui a formé l'Église la soutint contre tous les ennemis acharnés à repousser ses bienfaits.
L'existence de l'Église est un miracle permanent. Elle est la visibilité et la force mystérieuse qui soutient tout. Nous avons considéré son action sur quelques points. Nulle part cette action n’est plus manifeste que dans le dévouement constant, humble et obscur, avec lequel, dans tous les temps, parmi tous les peuples, elle s’est vouée à l’œuvre pénible et si souvent ingrate d'élever l'enfance. Elle a toujours fait cela, toujours trouvé des hommes pour le faire, et, en faisant cela , elle a tout commencé, tout maintenu, tout achevé. L'Église est une mère, et c’est parce qu’elle est mère qu’elle est maîtresse d'école. Elle soigne et elle enseigne. Jamais elle ne cesse, jamais elle ne cessera d'enseigner. Reine, elle peut se laisser ravir le trône ; mère, elle n’abandonnera jamais l’école. Au mépris de tous les périls, sous tous les dégwisements auxquels on saura la contraindre, elle ira enseigner la connaissance, l’art de connaître et de servir Dieu, et par là elle ressaisira le gouvernement du monde. Elle enseignera pendant les persécutions de la civilisation et pendant les persécutions de la barbarie, qui souvent se ressemblent et s'accordent pour lui ‘porter les mêmes coups. Elle enseignera dans la paix et dans la guerre; elle aura toujours des hommes
pour aller pieds nus dans tous les lointains, pour aborder toutes les peu-
plades sauvages, vivre au milieu d’elles, y souffrir un exil sans fin et mourir en les illuminant du nom de Jésus-Christ.
Il y a une chose encore qu’elle n'’abandonnera pas, c'est le soin des pauvres et des malheureux. Ce qu’elle a fait à cet égard, ses ennemis peuvent s’en taire, ils ne peuvent l’ignorer. Ils connaissent la fécondité inépuisable de ses œuvres de charité. L'Église a toujours fait des hôpitaux comme elle a toujours fait des écoles. Chaque siècle, et presque chaque année, est marqué par ses inventions nouvelles. Le nôtre a fourni son glorieux contingent, plus peut-être que tous ceux qui l'ont devancé; et par là aussi l’on reconnaît que la race de Jésus-Christ établie sur la terre peut voir quelquefois diminuer son nombre et l'éclat de ses lumières, mais non pas l'efficacité de ses vertus. |
La profusion des écoles au huitième siècle, surtout en France, est l’avant-
garde de Charlemagne. Elle lui préparait un peuple et une armée.
Le monde et l'Église même ne croyaient pas que l'empire d'Occident fût mort à jamais. Malgré Rome et Byzance, l'humanité entrevoyait dans l’empire l'institution humaine que devait enfanter l'institution divine de l'Église. Il faut un bras à la justice, une force au droit, une protection à la vérité, un gardien armé de la paix.
L'empire païen avait été une parodie infernale de cette pensée de Dieu; la pensée devait être reprise et réalisée par l'Église, dont la mission est de tout établir et de tout ordonner en Jésus-Christ.
Mais le noviciat des barbares n'était pas fini. Avant de s’abriter sous l’autorité, le genre humain avait à se désaccoutumer du despotisme. Il fallait que le torrent des invasions, passant et repassant dans Rome, emportât le sénat, les idoles, l'infection de la débauche et de l’esclavage; creusât des abîmes entre Byzance et l'Italie, entre l'Italie et les autres parties de l’Europe ; divisât en familles de peuples la multitude qui avait porté le joug, et, plaçant chacune en son lieu, posât les frontières, comme autant de forte-
resses où la liberté de l'Église enfanterait la liberté des nations. À ces con-
ditions s’élèverait le saint Empire romain : T'antæ molis erat Romanam condere gentem.
Les débris de l'empire formaient des empires qui, se choquant les uns contre les autres, croulaient aussitôt en fragments ennemis. L'Église s’en emparait, leur donnait une forme, leur assignait un ordre où la règle n’exclurait pas la liberté. Ses monastères, hardiment semés dans le chaos, résistaient aux tempêtes qui arrachaient les trônes. A ces arbustes, à ces brins d'herbe, les peuples errants se rattachaient et enfin prenaient demeure. Là s’élevaient les hommes qui ne désespèrent point. Parientia pauperum non peribit in finem. Les moines travaillaient les peuples comme ils travaillaient la terre; leur patient travail fertilisait toutes les aridités, disciplinait tous les torrents. Un jour, il se trouva que l'Église avait élevé un nouveau genre humain : Charlemagne apparut, rayonnant de courage, de candeur et de bonté.
Il y avait sept siècles et demi depuis Néron, quatre siècles depuis Constantin. On a vu quel empereur le monde avait donné à l'Église naissante, et cet empereur était l'expression du monde païen. Voici Charlemagne, l'empereur que l’Église, libre depuis quatre siècles, donne à son tour au monde, et cet empereur est l'expression du peuple que l'Église a formé. Peuple encore inachevé sans doute, encore engagé dans le limon : sa tête lumineuse a concu des plans que l’infirmité des organes inférieurs l’empêchera d’accomplir. Ce peuple, néanmoins, fera des œuvres sublimes ; et après dix siècles, humilié, trahi, abattu peut-être, il existera encore; il se souviendra, il brülera de.généreux désirs, et, s’il succombe, avec lui succomberont tant de lois et s’éteindront tant de clartés, que ce ne sera plus un monde, mais le monde qui périra.
Pépin avait resfitué à saint Pierre les villes prises sur les Lombards. Le Byzantin, qui les réclamait sans droit, les réclama sans fruit. Le Lombard, lorsqu'il n'avait plus sur la gorge le fer carlovingien, oubliait ses serments : Charles le contraignit de les remplir et confirma l’acte de Pépin, non-seulement par un mouvement de piété, mais aussi à la prière des peuples. Tous les hommes vraiment grands savent démêler ce que la conscience publique réclame de vraiment juste. C’est là le génie des fondateurs, et
leurs œuvres durent longtemps. Le fils de Pépin écouta le vœu des peuples.
Pour les délivrer des Grecs et des Lombards, des eunuques et des brigands, il affermit le trône pontifical, il planta devant son épée, et le roi Charles devint Charlemagne.
« Quant la dent lombarde mordit la sainte Église, Charlemagne, sur les « ailes de l’aigle romaine, vint à son secours et fut victorieux. » C’est tout ce que Dante accorde à Charlemagne. Dante est grand poëte et grand théologien ; il n’est pas grand et intelligent catholique. Gibelin, donnant ou refusant la gloire, suivant qu’on a été ou qu’on aurait pu être Gibelin ou Guelfe, 1l n'aime pas Charlemagne, qui Ôta l'empire à la prétendue descendance de César, et qui ne la garda pas assez pour lui. Charlemagne, un pupille de l'aigle romaine ! Il était le fils de l'Évangile, le dévot auxiliaire du Christ; 1l combattait pour la Croix sous les ailes de la Croix.
Il comprit, aima, paracheva ce grand ouvrage de la Providence : l’établissement temporel du Pontife romain, l’intronisation définitive du Christ, là où Satan avait le plus triomphé, Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat. Et tout se trouva réuni dans la constitution de ce pouvoir : le droit divin, l’antiquité, toutes les formes et toutes les conditions du droit humain. L'Église était propriétaire par la donation des possesseurs légitimes, par le vœu des peuples rachetés, par la conquête. Car Pépin et Charlemagne avaient légitimement conquis sur les Lombards ce que les Lombards avaient usurpé sur les peuples qui se voulaient donner à l'Église après la déchéance des Grecs pour cause d’hérésie.
Charlemagne est par excellence, entre les souverains, l’homme de l'Église. Son maître politique a été le Pape Adrien I‘. Adrien devina Charlemagne, l'appela, le dirigea près de vingt ans. Charlemagne est l’antithèse de Néron. Il n'y a pas d'homme plus grand ni plus aimable. On eût dit que la nature l'avait fait avec plus de soin qu’un autre, et s'était longuement préparée. Pépin d'Héristal déjà grand, Charles-Martel davantage, Pépin meilleur. Charles-Martel avait repoussé l'invasion des Sarrasins, Pépin avait vu l’Église, Charlemagne y entra. De bonne heure il s’était senti roi de la part de Jésus-Christ et guide du peuple chrétien, rector christiant populr.
Ce qui reste en lui du barbare n'est qu'ingénuité, ardeur d’une jeunesse forte et pure. Il est patient, clément, généreux, docile. Il veut le bien, il y
croit. Il aime Dieu ct les pauvres, ct les armes, et la science. Il ne doute
point des droits de Dieu, il ne se donne point de repos lorsqu'il faut les défendre ; il porte la lumière dans le monde, il fait plier le barbare sous son épée, il se met lui-même à l’école comme un enfant.
Il étudia toute sa vie. Il présidait une académie dans son palais et se rendit assez savant pour préparer une lecon correcte des Évangiles conférée sur les manuscrits latins, grecs et syriaques.
Il s’entourait d’honnêtes gens. Engilbert, Éginhard, Alcuin, grand maître d'école! Le duc Guilhem, qui devint saint Guilhem de Gellone, Benoît, qui devint saint Benoît d'Aniane, réformateur de l’ordre bénédictin, tous honorés des contemporains et de la postérité, tels étaient les courtisans de Charlemagne. Comme la décence et l’honneur, l’amitié régnait dans la cour. Ce grand roi était le roi des amis. Les chroniqueurs parlent de ses larmes, quand ses amis mouraient ou se faisaient moines.
Il vainquit et convertit les Saxons. A ce sujet on l’accuse de cruauté. Les Saxons avaient multiplié leurs révoltes, tuant les représentants de Charlemagne, envahissant ses domaines. Il frappa des ennemis vingt fois graciés, des traîtres qui avaient vingt fois violé leurs serments ; il épargna ceux qui demandèrent le baptème : ceux-là devenaient des hommes nouveaux. Quand ces redoutables Saxons furent chrétiens, Charlemagne les remit dans leurs antiques libertés, les déchargea de tout tribut envers lui et les rendit seulement tributaires de l'Église. Réduisant ensuite leur pays en provinces, il le partagea en diocèses, et, pour le garder dans le devoir, il y établit des cathédrales.
Bossuet glorifie ses mœurs privées. En présence de l'Église et du monde, avec une assurance d’homme de bien, il condamnait la fraude, le vol, l’adultère, la luxure : « Que chacun de nos sujets sache que celui qui sera « vaincu de quelqu'un de ces crimes perdra tous ses honneurs. Jusqu'à ce « qu’il se soit amendé et qu'il ait fait la satisfaction due, il sera séparé de « toute société des fidèles; car nous devons craindre la fosse dans laquelle « nous savons que d’autres sont tombés. »
Pour achever de peindre l’empereur et l’empire, écoutons comment l'Église pouvait alors définir et proclamer les devoirs de la royauté. Voici
les décrets des Conciles, promulgués par Louis le Débonnaire, comme lois de l’État :
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