LES CÉSARS ALLEMANDS
avoir fait un antipape qui ne défendait pas les libertés lombardes, Barberousse dut plier encore devant Alexandre IIT, un pauvre vieillard que la puissance impériale avait chassé de partout, rasant les villes qui restaient dans son alliance. Quand l'Empereur eut les mains pleines de victoires, il fallut congédier l’antipape, qui suivait la cour, et envoyer au Pape légitime, qui était fugitif. On le chercha longtemps. Il refusa de traiter, à moins que César n’admit le droit des villes. César avait besoin de la paix : il céda. La papauté avait affranchi l’Église et fondé les républiques italiennes. Ce n’était pas fini. Un nouveau César s’éleva pour être Dieu, et il eut un caractère nouveau. Dans ce monde formé par l’Église, jusqu'ici les ennemis mêmes de l'Église avaient été chrétiens. Frédéric II fut vraiment un païen, et de la pire espèce, de l'espèce hypocrite. Pupille du grand Innocent IIT, il commença à genoux sa guerre cruelle contre l’Église et sa longue trahison contre la chrétienté. Il prenait la croix et machinait la perte de Damiette ; il publiait des lois contre les hérétiques et se proposait d'introduire le mahométisme en Europe. Affreuse figure d’ingrat et de traître , déloyal, voluptueux, vindicatif, patient, plein de séduction, menteur jusqu’à jeter le masque pour mieux mentir, prodiguant les serments et toujours parjure, multipliant les traités et ne les exécutant jamais, fort de la notoriété même de sa fourberie, s'arrangeant d’être d’autant plus craint qu’il était moins estimé. En même temps qu’il communiquait à l'Italie l'infection des mœurs musulmanes, il l’inondait de livres impies. Ses chancelleries entretenaient des scribes qui savaient flatter toute passion, empoisonner toute vérité. Il leur faisait diffamer ce qu’il voulait faire mourir. Il accablait les souverains de ses manifestes, où il se représentait comme le défenseur des rois, comme le vengeur de Dieu. Il voulait empêcher l'Église de se perdre! Elle était, selon lui, écrasée de puissance et de richesses ; l’empereur devait la décharger de ces biens pernicieux. « Quand les Papes, disait-il, menaient l’humble vie apostolique, en ce temps-là ils voyaient les anges, guérissaient les malades, ressuscitaient les morts et soumettaient les rois, non par les armes, mais par la sainteté, » L'Église libre dans l'État libre !
A saint Louis même, Frédéric écrivait de la sorte, lui demandant de travailler avec lui pour affranchir l'Église du poids temporel. Il comptait
tromper sa droiture. Il enlaçait tout dans ses nœuds; il se voyait encore
jeune, il se sentait puissant. Dejà excommunié quatre fois, il avait usé trois papes. Mais Innocent IV, échappant à ses serments et à ses traités, venait de lancer une cinquième fois la foudre. Devant ce Pontife dépouillé, fugitif et invaincu, Frédéric vit chanceler la longue insolence de sa fortune.
Innocent soutint le droit antérieur et supérieur du Pontife contre les prétentions illégitimes de la puissance séculière. Il posa nettement la question, telle que la Papauté, qui n’a rien à cacher, l’a toujours posée à la face du monde : — Il dit que le Christ, vrai roi et prêtre, a fondé dans les mains du bienheureux Pierre, non-seulement la principauté sacerdotale, mais encore la principauté royale, et lui a confié les rênes des deux empires. « Alors fut abolie la tyrannie, ce gouvernement sans frein, qui auparavant
était général sur la terre. Constantin l’abdiqua dans les mains de l'Église: “à reçut de l'Église, en échange, le titre authentique du pouvoir chrétien. » Le Pontife ajoute que la puissance du glaive dérive de l'Église. Au couronnement de l'Empereur, l'Église lui donne le glaive ; elle a droit de lui dire : Remets ton glaive dans le fourreau. Quand donc l'Empereur, au lieu de couper l’ivraie coupe les rejetons fertiles, au lieu de protéger les innocents protége les malfaiteurs, il prévarique : et ce n’est point usurpation, c’est charité de lui ôter le glaive par l’usage duquel il perd follement le monde et son âme. — Tel était le langage du Pape lui-même aux rois eux-mêmes, le langage du droit.
En outre, le Pape faisait remarquer que Frédéric, si abondant en faussetés sur les dangers dont l'autorité légitime et désarmée de l’Église menace les princes, avait soin de garder le silence sur les prétentions des empereurs à la domination universelle. C'était le fait présent. Frédéric et ses juristes ne donnaient aux souverains que le titre de rois provinciaux ; il n'y avait dans le monde que des provinces de l'Empire. Les empereurs, ne pouvant avoir l'Église pour complice, voulaient la détruire, afin qu’elle ne traversât plus leur ambition. Cependant les princes n’osèrent pas défendre l'Église qui les défendait, et le Pape n’était assisté que du parti des libertés municipales en Italie. Dieu se servit de ce faible moyen pour humilier l'empereur apostat. Frédéric fut battu par les bourgeois de Parme, Bientôt après, il tomba sous la main vengeresse. Il mourut dans son lit, les uns disent de
mort naturelle, les autres, étouffé par un de ses bâtards. Depuis quelque