‹ Jésus-ChristChapitre 107 sur 139 · EN MAR · texte numérisé non relu

EN MAR

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tuelle révolte du paganisme, toujours le même sous ses mille déguisements. Lorsqu’à la vue de tout le peuple, le saint Roï, pieds nus, les yeux baignés de larmes, rapportait à Paris la Couronne d'Épines, ce n'était pas un monarque absolu qui satisfaisait la dévotion de son cœur sans avoir rencontré d'obstacles et sans en voir encore devant lui. En sa personne, l’immense et prépondérant parti de Dieu manifestait la victoire par laquelle la France, en dépit des faux sages et des faux frères, conservait dans la famille du Christ son rang de Fille aînée.

Le siècle qui voyait un pareil spectacle, qui s’y associait et qui l’avait voulu, le siècle qui se reposait de la dernière croisade en donnant à saint Dominique et à saint François d’Assises autant d’enfants que le siècle précédent avait donné de guerriers à la Terre sainte, ce siècle assurait l'avenir. Il fonda pour la France six cents années de gloire, durant lesquelles, à travers beaucoup de fautes, elle n’a pu cependant ni abjurer le Catholicisme, ni perdre la civilisation, la puissance, l'honneur, l'humanité, la liberté.

En quel temps vit-on la raison humaine plus belle, plus-ardente, et se dominant mieux elle-même; aussi pleine de toute vigueur et aussi ornée de toute poésie ? Alors vraiment, dans de nombreuses écoles, la théologie, science de Dieu et de l'homme et des rapports entre l’homme et Dieu, la vraie science fut cultivée et régna. Elle apparut, universellement aimée, dans cette lumière sept fois plus brillante du soleil anrioncée à ceux qui verraient les jours du Christ. L'âme inondée de rayons divins voyagea dès ce monde dans le ciel et dans l'éternité, sondant tous les mystères, éperdue de toutes les splendeurs, jouissant de Dieu. Le pèlerin pouvait parcourir tout pays d'Europe sans rencontrer un horizon dans lequel il n’aperçût pas la Croix, sans cesser d'entendre la voix de la prière qui retentissait des clochers. Partout des églises, des monastères, des écoles ; partout l'hospitalité, la charité, la lumière du Christ, et nul autre travail que celui des champs, de la lumière et de l’art! Un parfum d’encens s'élevait de la terre; un feu et une fleur de jeunesse animaient les entreprises, égayaient les labeurs. Il y avait des mondes à découvrir, mais le ciel de Dieu était découvert; on en savait le chemin, on y allait d'un pas joyeux par une voie sûre. Le fatigant problème de l’origine, le formidable problème de la destinée, devenus

inintelligibles à tant d’âmes, n’existaient pas. La redoutable sueur du travail

haï n’empoisonnait pas les sentiers de l’homme. Le travail avait ses chansons comme la terre ses fleurs. L’ouvrier, déposant l'outil cher et honoré, rapportait dans sa main un blé pur, dans son cœur la paix. Parce que les hommes connaissaient la paternité divine, il existait entre eux une fraternité. Dans ies siècles derniers et dans le nôtre encore, des savants trop orgueilleux de se croire philosophes ont parlé avec dédain du «fumier de la scolastique »: Voilà ce que la scolastique procurait au genre humain. De ce fumier sortaient saint Thomas (fig. 136), saint Bonaventure, saint Louis, Dante (fig. 134), l'Imitation; Raphaël en fut la dernière fleur. C’était par ce fumier que germaient les cathédrales; ce fut lui qui donna pour raison politique aux foules entraînées le cri des Croisades, le plus glorieux et le plus intelligent qui soit sorti de la poitrine humaine : Dieu le veut !

Cette belle époque est due à l'Église, et ses splendeurs nous ont fait entrevoir ce que serait la plénitude du règne de Dieu parmi les hommes. Aucun obstacle, aucun revers n’avait découragé la persévérance chrétienne; aucun succès he ralentit son ardeur. Dans la liberté, dans la puissance et dans la gloire, l'Église continue le travail commencé dans la persécution. Partout et sans cesse elle poursuit son œuvre de salut. Elle enseigne, elle prie, elle conseille, elle commande, elle frappe, elle pardonne, elle souffre, elle crée. Ses anathèmes protégent le serf dont les sacrements ont fait un chrétien, dont ses leçons feront un homme libre. Elle inspire à ses maîtres la charité, en même temps qu’elle leur impose la justice, en même temps qu'elle lui donne la lumière. Non contente de l'appeler dans ses écoles, elle continue de lui ouvrir ses rangs, de le porter à ses plus hautes dignités. Sous lhabit religieux, le serf est propriétaire, recteur, prélat, seigneur féodal, souverain pontife et seigneur des seigneurs. La plus haute dignité de la terre, celle qui touche au Ciel et qui en est déjà, n’est accessible que par le chemin sublime qu’il peut prendre. Dans cette puissance il n’a pas la dureté que l’on reproche aux parvenus et qui est un des fléaux de notre organisation sociale. Il se souvient de ses frères, il travaille sans cesse à les affranchir. Le Pape est le serviteur des serviteurs de Dieu ; tout serviteur de Dieu est un patricien, l'héritier futur d’un royaume éternel. Cette vérité est désormais vulgaire. Comme l’a si bien dit le savant

Guérard : « L'égalité devant Dieu est établie, l’autre ne se fera pas atten-

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Fig. 134. — Le Triomphe de saint Thomas d'Aquin, tableau de Benozzo di Gozzoli, au musée du Louvre. xve siecle. — Jésus-Christ, dans sa gloire, bénit le saint et prononce ces paroles inscrites en latin : « Tu as bien parlé de moi, Thomas. » A sa gauche se tiennent saint Paul, saint Jean et saint Marc; à sa droite, Moïse, saint Luc et saint Matthieu, chacun d'eux avec les attributs qui lui sont propres. Au-dessous, le saint est assis, au centre d'un disque de lumière, entre Aristote qui l'écoute, et Platon qui l'admire; il tient ouverte la Somme de théologie, le plus parfait de ses ouvrages. Enfin, sous ses pieds est étendu le docteur de l'université de Paris, Guillaume de Saint-Amour, dont il réfuta les opinions au sujet des ordres mendiants, dans l'assemblée tenue en 1256 à Anagni.

dre. » Les moines et les clercs ont des ennemis, mais tout ennemi des clercs et des moines, quelque furieux qu'il soit, peut deviner l'influence que durent exercer, dans le sens de l'égalité civile, les deux armées permanentes créées par le gentilhomme Dominique de Guzman et par le plébéien François Bernadon. Force est de convenir que cent mille franciscains et dominicains, appartenant par la naissance et les relations à tous les ordres de la société, savants, zélés, immensément populaires, portant partout avec hardiesse la parole évangélique et les habitudes et les mœurs de l'Évangile, ne durent pas médiocrement contribuer, tantôt à contenir la puissance séculière dans ses justes bornes, tantôt à seconder ses bonnes intentions.

Otez le Christianisme de ces flots de barbares dans lesquels fermentaient les débris corrompus de la civilisation romaine, que pouvait-il en advenir ? Ce qui est advenu de toutes les sociétés où le Christianisme intégral n’a pu encore s'établir ou qui l'ont submergé : l'esclavage se généralisant au lieu de la liberté, la civilisation plus tardive, la décadence plus prompte et irréparable. Nous serions Musulmans ou Chinois, ou pis encore; car les pays de l’Islam et les autres n’ont pas laissé de s'améliorer par le contact et la coexistence du Catholicisme. Il suffit d'examiner la condition actuelle du pauvre dans les pays, même chrétiens, qui, après avoir recu l'Evangile, en ont rejeté ou‘affaibli la lumière. L’ouvrier en Angleterre, le paysan en Russie, le nègre en Amérique, ne sont pas dans la condition de la brute parce qu'ils ont le Christianisme, mais ne sont pas non plus dans celle de l’homme, parce que tout le bienfait du Catholicisme ne peut s'étendre sur eux. Il leur manque le serviteur des serviteurs, le ministre de Dieu, le distributeur de la grâce et de la force des sacrements. Dans l'Europe catholique, l’homme a marché sans cesse vers une expression plus complète de sa dignité de chrétien et une jouissance plus entière de l'égalité. La société, à cet égard, n’a fait de temps d’arrêt ou de pas en arrière que par sa faute, lorsqu’en ses jours d'erreur, refusant d'écouter l’Église ou poussant l’ingratitude jusqu’à la persécuter, elle a voilé cette lumière du vrai, paralysé ce moteur unique de tout affranchissement légitime et durable, et pris le désordre pour la liberté. Nous le trouvons exact durant tout le cours de

l’histoire et tous les sens, ce grand mot de saint Paul: Veritas liberabit

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vos. C’est par la vérité que nous sommes libres. Par la puissance de cette vérité, devenue en quelque sorte partie intégrante de notre vie sociale, la

dictature même, lorsqu'elle est venue châtier la révolte, loin de consommer

Fig. 135. — Sainte Julienne du Mont-Cornillon, près de Liége. A la suite d'une révélation, elle contribua beaucoup à faire établir dans l'Église la fête du Saint-Sacrement. Vitrail de M. Claudius Lavergne, à l'église Notre-Dame, de Genève. xixe siècle.

chez nous la servitude, a au contraire toujours relevé la liberté. Inestimable bienfait du moyen âge ! Cette époque théologienne nous a légué une notion de pouvoir si intimement chrétienne, que nous sommes devenus incapables

de concevoir, de subir et d'exercer la tyrannie. Ce suprême supplice des

nations ne peut plus nous atteindre, à moins que, commettant le plus grand des crimes, nous ne retournions au paganisme par l’apostasie.

Tel est donc le vrai caractère du moyen âge. A travers les vicissitudes ordinaires de la vie des peuples, c’est l'époque où la société tend à la vraie civilisation, à la liberté, au bien avec plus d'ensemble et de vigueur. Le moyen général était l'étude de la religion enseignée avec soin dans toutes les écoles et, par l’art et les institutions, durant toute la vie. La société ne promettait aux hommes ni la richesse ni le bonheur sur la terre, promesse malaisée à tenir et très-difficile à retirer; mais elle voulait que tous eussent le bonheur de connaître Dieu, la joie d’espérer son royaume, la gloire et le contentement de le servir. Grâce à ce soin, les pauvres paysans, les pauvres serfs, savaient mieux que beaucoup de nos Docteurs deux choses que l’Église apprend d’abord à ses enfants : la grandeur de leur origine, la sublimité de leur fin. Ils savaient que, créés de Dieu, rachetés par Lui, allant à Lui, c'était à Lui qu’ils devaient obéir avant d’obéir aux hommes. Invincible obstacle aux entreprises de la tyrannie, soit qu’elle voulût contraindre, soit qu’elle voulût corrompre.

Par cette action constante, le pouvoir absolu de l’homme sur l’homme devait tomber. En effet, il tomba de deux manières à la fois : parce que le faible croissait en dignité, parce que le fort croissait en charité. Sous l'influence du droit chrétien qui le respecte, sans lutte violente, autant par concession que par conquête, le droit de la force s’adoucit et se transforme : il devient la force du droit, c’est-à-dire cet équilibre de devoirs réciproques qui est la liberté.

J'insiste, parce que tout le moyen âge est là dès le commencement. Rien de plus visible que ce mouvement progressif dont l'Église est l’âme vers la liberté. La dignité de chrétien proteste contre la servitude plus encore dans le cœur du maître que dans’ celui du serf; la charité tempère le droit que la raison politique ne permet pas d'abandonner, elle lui substitue une redevance, un sens recognitif, quelquefois simplement une cérémonie qui prépare un entier affranchissement. Telle fut l’occasion de ces coutumes bizarres à nos yeux et longtemps méconnues, que nous appelons les droits du seigneur. Les études faites durant ces dernières années en ont déter-

miné le caractère, sur lequel on s'était mépris. Au lieu d’actes de tyrannie,

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Fig. 136. — Dante arrive au terme de son voyage. Après lui avoir montré les cercles de l'Enfer et du Purgatoire, Virgile déclare au Florentin qu'il ne saurait le conduire plus loin. « Le feu temporel et le feu éternel, lui dit-il, tu les as vus, mon fils. Te voilà parvenu au point où moi-même je ne discerne plus rien au-delà. Vois au loin

le soleil qui illumine ton front! » A la suite de Dante vient Stace, le poëte païen qui s'est le plus approché de

la doctrine catholique. — Fresque de M. Magaud, directeur de l'École des beaux-arts de Marseille, peinte en 1866 pour le Cercle religieux de cette ville.

on a trouvé des bienfaits. A certaine époque de l’année, tels paysans étaient condamnés à faire la moue devant le château ou l'abbaye dont ils étaient vassaux, ou à tel autre usage singulier ou grotesque. On en cite qui devaient, la nuit, battre les étangs qui entouraient la demeure féodale. On plaint leur sort; on ne dit pas que, par cette corvée ou par cette grimace, ils payaient leurs loyers et souvent l'entière propriété de leurs héritages, concédés en pur don.

Comme l'Église était mêlée à tout, les critiques disent qu’elle se mêlait de trop de choses; que, tout en développant la vie spirituelle, elle réglementait jusqu’à l'excès la vie animale, gênant aussi inhumainement la liberté des passions qu’elle développait tendrement la liberté des vertus.

Si l'Église n'avait pas été sévère et inflexible à la liberté des passions, il n'aurait jamais été question dans le monde d’une autre liberté. L’esclavage, établi partout où les passions sont libres, souillerait encore la face de la terre. En jetant un coup d'œil sur la civilisation romaine, nous avons aperçu ce que la liberté des passions sait faire de l’homme et de sa vie.

Par la sainte rigueur qu’on lui reproche, l’Église a purifié l’un après l’autre le paganisme sauvage et le paganisme civilisé. Dans le sein de la plus effroyable corruption qui fut jamais, elle a fondé la famille chrétienne ; du plus prodigieux chaos, où soit tombée l’humanité, elle a fait surgir l’ordre chrétien.

Mais, bientôt, nous allons assister à une immense tentative pour détruire tout ce que l'Église avait établi. Le monde chrétien, après un moment de repos à l’ombre des cathédrales gothiques, va traverser une nouvelle et longue tempête de sang, dont l'effort voudra le reconduire aux faux dieux.

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