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Eds PEINTIOT:
Fig. 137.— Sainte Brigitte, d'après une miniature de ses Révélations, manuscrititalien du xve siècle. Bibl. de M. Ambr. Firmin-Didot. — La miniature est divisée en deux parties : dans la première, la sainte à genoux recoit d'une main de Jésus lui-même, accompagné de la Vierge et entouré des bienheureux, le récit des souflrances de la Passion et, de l’autre main, le transmet à ses confesseurs, le prieur Pierre et le chanoine Matthias, qui l'écrivirent sous sa dictée, Dans la seconde partie, les deux confesseurs présentent le livre des
Révélations au concile de Bale.
mourir. [ls passent sur la terre comme des ambassadeurs extraordinaires de Dieu, remplissant une mission qui se prolonge longtemps après leur vie. Saint Louis dans son tombeau n’était pas mort et ressuscitait Charlemagne. L'élément créateur ne cessait pas d’enfanter. Les Saints venaient après les Saints, ajoutant les œuvres aux œuvres, posant de nouvelles pierres sur les assises gigantesques du plan divin, qui apparaissaient toujours plus étendues. De même que Dieu a créé le monde et le soutient par une création constante, l'Église, créatrice du monde chrétien, à travers tous les désastres partiels, dispute victorieusement à la mort tout ce que le péché s’efforcait de détruire. Où il croit avoir fait une brèche, elle élargit l'édifice et l’orne d’une beauté qui étonnera l'avenir.
La France avait été, depuis Clovis, le principal soutien de l'Église et le bras le plus puissant et le plus actif de la Papauté. Il vint un roi de France, ce fut Philippe le Bel, que ses passions, son ambition et son avarice firent l'ennemi personnel du Pontife romain. Tout roi ennemi du Pape est le tyran et le corrupteur de son peuple. Philippe le Bel eut ce caractère. Sans oser attaquer directement la foi dans ses dogmes et dans ses institutions, il prit les moyens les plus sûrs d’en préparer la ruine. La peur et l'ambition lui donnèrent des complices. Ses ambassadeurs insultèrent le Pape Boniface VIII, âgé de 86 ans, l’arrêtèrent et hâtèrent sa mort. Les siècles n’ont pas étouffé le cri d’indignation qui s’éleva sur la terre. Dante a répété dans ses vers la malédiction du saint Pape Benoît XI, vengeur légitime de l’immense attentat; Dieu exécuta la sentence. La ville d’Anagni, théâtre du crime, fut frappée d’une longue ruine; Philippe le Bel mourut par un accident misérable; sa postérité qui était nombreuse et florissante, s’éteignit en peu d'années dans les scandales ; le trône passa à une autre branche. Rome, complice ou muette, cessa pendant soixante-dix ans d’être le séjour des Papes et fut dépeuplée.
Les Papes se réfugièrent à Avignon. Ils y gouvernèrent l'Église comme à Rome, et y recurent les hommages de la Chrétienté fidèle au milieu des rumeurs de la terre et des entreprises des méchants. De nombreux Saints illuminèrent ces jours orageux. C’est le siècle de Dante et de Pétrarque, grands poëtes. À travers quelques erreurs personnelles, Dante affirma et répandit la théologie catholique. Deux Saintes, dans la foule des autres, jetèrent un
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éclat qui leur a survécu. Sainte Brigitte, princesse royale de Suède, fonda dans Rome un monastère florissant, malgré les misères morales et matérielles de la ville abandonnée ; elle a écrit un volume de Révélations en honneur dans l’histoire et dans l'Église. Sainte Catherine, Siennoise, fille d’un artisan, prit l’habit de saint Dominique, et mena une vie pleine de miracles. Ignorant toute littérature humaine, mais remplie de la science de Dieu, elle a fondé des écoles et laissé des lettres comptées parmi les chefs-d’œuvre de la langue italienne. Son rôle politique fut encore plus important. Ce fut cette Vierge qui, par son action puissante sur les esprits, termina l'exil d'Avignon. Elle ramena le Pape dans Rome. Sainte Catherine de Sienne est la Jeanne d’Arc de la Papauté et de l’Italie.
Un siècle après, au milieu des troubles, des hontes et des catastrophes où la France était prête à périr, la Jeanne d’Arc française apparut. Par la délivrance de la France tombée au pouvoir des Anglais, elle termina un enchaînement de malheurs dont l’origine remonte au règne et au crime de Philippe le Bel. Sublime expression de l'esprit de foi et du patriotisme qui animait les derniers du peuple chrétien, elle vint à la fin du moyen âge comme pour montrer dans une seule âme tout ce que peut contenir de beau et de grand cette humble multitude évangélisée par saint Francois et saint Dominique, et naguère encore si méprisée. On vit en elle tous les sentiments généreux et énergiques qui constituent et sauvent les patries. C’est parce qu’elle était catholique que Jeanne prit les armes, et le peuple fut plus touché encore de sa foi que de sa vertu guerrière. Condamnée par un tribunal illégitime, elle mourut martyre de son peuple. Le Pape, organe de la suprême justice, revisa et cassa ce procès inique; il réhabilita la chaste héroïne. En ces temps dont les catastrophes rappellent ceux où Jeanne a vécu, la France, fidèle à sa mémoire, ne perd pas l'espérance de la voir sur
les autels.
Des événements considérables, autant qu’étranges et imprévus, et des inventions grosses d’avenir signalèrent la dernière moitié du quinzième
siècle et excitèrent puissamment la curiosité des esprits. On trouva l’im-
primerie et le nouveau monde, l'astronomie commença; Grenade fut prise aux Maures, sa chute termina un combat de huit siècles et affranchit l'Espagne.
Ces merveilles et d’autres étaient dues à l'esprit de foi; leurs auteurs étaient tous zélés catholiques et n'avaient travaillé qu’à dessein d'accroître le règne de Jésus-Christ. Christophe Colomb voulait ouvrir les mers comme la grande Isabelle, sa protectrice, renversait les remparts de Grenade, pour frayer un passage à la Croix. Le premier livre imprimé fut une Bible; Nicolas de Cusa, Régiomontanus, Copernic, les premiers astronomes, étaient des prêtres pieux ; le cardinal Ximénès, ministre de Ferdinand et d'Isabelle, aussi grand et peut-être plus grand qu’eux-mêmes, non moins versé dans les lettres que dans la politique, appartenait à l'ordre de saint Francois. Comme tant d’autres hommes d'État de cette époque et des époques antérieures qui furent les guides et les maîtres ouvriers de la civilisation européenne, il s'était formé, dans les méditations du cloître, à l’art difficile de gouverner les hommes selon les volontés de Dieu.
Mais il y avait un grand péril dans cette immense floraison des sciences, des armes et de toute gloire humaine. Quand les géants qui présidaient à ce mouvement splendide restaient humbles, la foule des hommes médiocres, placée entre eux et le peuple fidèle, s’attribuant la gloire de l'époque, se donnaient plus d’encens qu’ils n’en pouvaient porter. Ils s’enivraient des choses nouvelles qu'ils voyaient et qu’ils apprenaient. Pendant que l'Espagne, le Portugal, la France, l'Italie, toute l'Europe catholique, brillante à différents titres, se reconquérait elle-même, acquérait un nouveau monde, s’avançait dans les sciences et dans les écrits et croyait s’affermir dans la paix; Constantinople, accomplissant le destin de l’hérésie, était tombée aux mains des Turcs, et avec elle tout l'Orient. Sa chute précipitait sur l'Occident la foule de ses lettrés et vint redoutablement accroître dans les pays catholiques l'espèce naissante des demi-savants, lesquels allaient enfanter les demi-incrédules.
On appelle Renaissance l’époque étrange qui suivit le moyen âge. Jamais époque ne marqua plus folle et plus robuste virilité. On eût dit cette postérité formidable qui naquit du commerce des Anges rebelles avec les Filles des enfants de la terre. Ces hommes prétendaient savoir tout, voulaient tout
entreprendre, se flattaient de tout accomplir. A leur estime, ils étaient les premiers-nés de Dieu, et tout ce qui les avait devancés ne pouvait être considéré que comme un essai misérable de la création. L’aberration de leur orgueil les ramenait d’un bond à quinze siècles en arrière, en plein paganisme. Le nom de Renaissance indiquait qu’ils croyaient sortir de la mort. Méprisant profondément l’âge qui les avait devancés, ils niaient qu'il fût . pour rien dans leur grandeur, et voulaient rompre avec lui et avec toute la tradition chrétienne. Des instincts jaloux, un débordement de passion sensuelle les poussaient à détruire jusqu’au dernier vestige de l’ordre chaste et sévère qui leur avait laissé les richesses dont ils abusaient. Bientôt le plan de destruction fut formé; ils en poursuivirent l'exécution avec un emportement savant et durable, et le Protestantisme, la torche et le glaive à la main, se répandit sur l'Europe. Soudain l’incendie allumé en Allemagne se répandit à la fois dans les régions du Nord à peine converties, dans l'Angleterre, dans la France, et jusque dans l'Italie. L'Espagne et le Portugal seuls, protégés par l’Inquisition, échappèrent complétement au fléau. Pour les récompenser de leur longue lutte contre le mahométisme, Dieu leur laissait la paix et donnait à leurs navigateurs l'Amérique et les Indes.
Le protestantisme attaquait l’ordre catholique au nom de la liberté, au nom de la dignité, au nom de l’intelligence, au nom de la morale, au nom de la science surtout. Ce n'était pas le peuple qui élevait ce drapeau de révolte; le peuple était catholique. L’insurrection était inspirée et soutenue par des seigneurs, des prêtres et des lettrés. Elle avait pour mobiles l’orgueil, Pavarice et la volupté. Maintenant que l'hérésie est trop assurée de sa part et de sa proie, ses partisans ne déguisent plus ce qui l’enfanta. « Au fond $ dit l’un d'eux, la chaïr trop contenue par la discipline religieuse revendiquait ses justes droits. » En effet, au fond, c'était cela, comme toujours. Les contemporains le savaient. La sœur Jeanne-de Jussie, qui vit les commencements du protestantisme à Genève, raconte naïvement qu’un religieux monta en chaire dans l’église de ‘son couvent, déclama contre les sacrements, « vilipenda la saincte Église et l’estat de religion et virginité, et puis « feist le presche hérétique, et, après le sermon, il espousa une femme de « mauvaise renommée ». C’est l’histoire commune et la théologie pratique
des apostats, dans ces temps-là comme dans les autres antérieurs et posté-
rieurs. Pour condamner l’ordre social actuel, l’hérésie socialiste, qui ne peut plus invoquer autre chose, s'appuie sur les justes droits de la chair. La chair a dit beaucoup de choses depuis qu’elle parle. Elle n’a jamais dit : Assez !
Pour qu’une hérésie religieuse détermine une révolution politique et prenne l’immense empire que le protestantisme a obtenu, il faut deux conditions : des masses croyantes, des sommités sociales corrompues. Ces conditions se rencontraient. La noblesse française, dont on ne peut nier les qualités généreuses, se trouva n'avoir plus assez de vertus au moment où elle devait en avoir davantage. L'hérésie, qui exploitait le bien et le mal, détourna le sentiment chrétien de la justice et du devoir que l’Église avait répandu partout. Il exigeait, sans bruit et sans rumeur, mais avec l’indomptable énergie de la conscience, ce qu'il exigera toujours; c’est-à-dire que les chefs de la société se montrassent dignes du rang qu'ils occupaient. La sédition germa dans ce terrain trop bien préparé et dénatura la séve de vie qui s'y trouvait.
Pendant un temps, sa victoire, qui fut immense, parut devoir être totale. Mais l'Église, dans ce désastre soudain, ne fut pas abandonnée de Dieu, et ne s’abandonna pas elle-même. Par le Concile de Latran, elle commenca la réforme des abus qui s'étaient glissés dans son propre sein, veilla au rétablissement de la discipline et procura une direction des études plus appropriée aux besoins du moment. Elle était déjà prête à soutenir le combat et elle avait résisté au premier effort lorsque, peu de temps après, elle ouvrit le Concile de Trente.
Le siècle de la renaissance et du protestantisme produisit une quantité innombrable d'hommes et d’écrits éminents, mais deux hommes et deux œuvres surtout résumèrent l’époque dans deux camps opposés. Du côté des protestants et des païens, il y a Rabelais et son livre; du côté des catholiques, il y a saint Ignace et son œuvre. Rabelais, religieux apostat; saint Ignace, soldat, devenu prêtre, fondateur de la Compagnie de Jésus. On connaît l’époque, lorsque l’on a étudié ces deux figures dominantes, l’une de l’hérésie, l’autre de la foi.
Jamais âme ne fut plus enchaînée à l’ignominie que celle de Rabelais, non-seulement apostat, mais sacrilége. Il fut une incarnation de cette
fureur de la chair qui ferme l'esprit aux choses élevées et saintes, et c’est là
le mot de son livre. L'homme charnel, l’animalis homo, la bête y hurle et s'y vautre. Ce qu’il y avait primitivement de noble dans sa nature, il ne le voit plus, ne le sent plus, ou ne le sent que pour le renier et le haïr. An malis homo non percepit ea quæ sunt Dei. Les lumières de Dieu qui illuminent la conscience et qui deviennent le principe des grandes actions, ce saint amour du bien, ce sentimen: exquis de la beauté morale, cette haine vigoureuse du mal, cette vue profonde et en même temps miséricordieuse des faiblesses humaines, qui tempère l’indignation et l’incline à la pitié, tout cela est retiré à l’homme charnel. Il est au spectacle du monde comme l'enfant insensé qui voit des marionnettes ou comme le pervers endurci et brutal qui s'amuse d’un supplice. Cependant telle est la dégradation où nous amène le mépris de la vérité, que ce rire peut plaire à des hommes qui se connaissent une âme immortelle. Rabelais, canonisé par la libre pensée, et placé au premier rang dans son Panthéon, est le grand écrivain de. la Renaissance.
Ignace de Loyola s’éleva dans le même temps pour être en quelque sorte l’antidote du venin de Rabelais, et fut véritablement l’homme de Dieu et de l'Église. Jeune soldat, il se convertit des opinions du monde, recut la prêtrise, et conçut le plan d’un institut religieux qui défendrait l'Église sur tous les points où elle était attaquée. Il le forma avec une sagesse dont les prévisions et les conseils ne furent nulle part démenties, le vit rapidement grandir et mourut en laissant à l'Église cette force encore jeune, vivante et toujours imposante, qu’on appelle la Compagnie de Jésus. Or que voulut être saint Ignace, que fut-il en réalité, qu’est-il encore ? Un maître d'école ; comme tous les Saints, comme toute l'Église, comme Jésus-Christ lui-même.
Le seizième siècle qui produisit Luther, Calvin et Rabelais ; comme l’expression la plus complète de la révolte contre la Loi de Dieu , vit l’Église remporter par sa seule sagesse et par sa seule vertu son plus mémorable triomphe après celui par lequel elle se fonda. A côté de sa face humaine ; représentée sous les traits unanimement déshonorés des héros de l’hérésie ; le seizième siècle en a une autre, rayonnante de science, de piété et de bonne gloire. Jouet de toutes les forces et de toutes les trahisons du monde, l'Église, dépositaire et dispensatrice des dons de Dieu, répondit par une moisson de docteurs, d’apôtres et de saints.
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