SN = 7S-V: PAPA : ALE XANDRIN VS SEDITAN-VI'MENSIS IL DIESXXILE
Fig. 139. — Le pape saint Pie V qui fit alliance avec l'Espagne et Venise contre les Turcs et prépara
la victoire de Lépante. — D'après une gravure italienne du temps.
Rabelais bouffonnait auprès des grands et de leurs valets lettrés ou soldats.
Luther tendait la main aux impuretés de l’islamisme dont la Loi adoptait
les dogmes impies ; l'Église rendait raison de sa foi et réformait la discipline
au Concile de Trente. Elle fournissait aux rangs héroïques de la Compagnie de Jésus, elle se rajeunissait en Europe par le martyre, elle conquérait l'Amérique à son Christ persécuté par des ingrats, elle ouvrait partout des écoles illustres, elle perdait des royaumes sans diminuer l'abondance de ses charités. Dans la famille franciscaine, abandonnée par Rabelais, et dans les autres où l'erreur avait trouvé d’autres apostats, il y eut quantité de saints, de héros, de martyrs. Le seizième siècle a vu saint Jean de Dieu, saint Thomas de Villeneuve, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse et sa famille de Vierges, saint Ignace, saint François Xavier, saint Charles Borromée, saint Pie V.
Tous ces noms restent vivants sur la terre comme au ciel. C’est le temps où écrivaient Bellarmin, Suarez, Tolet, Sirlet, Maffei ; où saint Philippe Neri fondait l’oratoire avec Baronius. Si la muse des mauvais licux vomissait Rabelais, la muse chrétienne inspirait Camoens, le Tasse et Raphaël. Si un apostat faussait la science historique, Baronius et vingt autres léguaient à la postérité des travaux que la critique n’a point ébranlés. Enfin, ce siècle où la civilisation chrétienne, un moment submergée, faillit périr dans toute l'Europe, vit, à son terme, l’islamisme écrasé par la main d’un Pape à la bataille de Lépante, et légua au siècle suivant saint Francois de Sales, Vincent de Paul, et le siècle de Louis XIV; cette splendeur de la France, où l'esprit de Rabelais n’est pour rien.
Le protestantisme était une immense fabrique de pamphlets desquels il est demeuré peu de chose, et auxquels répondaient en pareil nombre de puissantes apologies dont plusieurs restent des chefs-d’œuvre. Il démolissait et brûlait les églises, et fut pauvre en artistes. À part quelques portraitistes habiles, il n’y a pas de grand peintre, ni de grand architecte, ni de grand musicien hérétique. L'hérésie est iconoclaste. Ce qu’elle conserve de séve est dû au voisinage des catholiques, mais ne produit rien de grand. En Espagne, au contraire > toutes les branches de l'Esprit prennent un développement grandiose et donnent des fruits d’une abondance et d’une valeur exquises. Le seizième siècle et une partie du dixseptième sont pleins de théologie, de littérature, de peinture, de musique et de poésie. L'Italie et Rome sont plus brillantes encore. Elles ont Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël et leur école et leurs disciples
sans nombre, leurs savants, leurs théologiens, leurs orateurs. L'Allemagne fait des pamphlets, Rome fait des livres, des institutions et des hommes.
Que fussent devenus les lettres, les arts, les sciences, et que fût devenue l’Europe entière, si tout ce qu’il y avait de moines, de prêtres et de catholiques eussent eu les allures, les goûts, la philosophie de Rabelais? Toute la Renaissance, en moins de quelques années, sombrait dans le protestantisme, tout le protestantisme sombrait dans le républicanisme, tout le républicanisme sombrait dans une prompte barbarie, On aurait eu deux siècles plus tôt le mouvement populaire que nous appelons aujourd’hui le socialisme, et le Turc triomphant était là pour absorber l’Europe comme il venait d’absorber Byzance. Mais il s’est trouvé dans l'Église des hommes saints et forts de leur sainteté, qui, méprisant les séductions de l’orgueil et de la science, auxquelles les auteurs et les fauteurs de la révolte cédaient lâchement, ont aimé la foi catholique jusqu’à monter à tous les gibets que leur dressait l’hérésie. En sauvant les dogmes, ils lui ont arraché la science, l’art, la morale, la philosophie, la politique, tout ce que la révolte prétendait connaître mieux qu’eux, tout ce qu’elle était en train de corrompre; ils l’ont mis en sûreté, sous la garde de la Croix. Ils ont sacrifié leurs jours; leur vie s’est écoulée au milieu des travaux et des angoisses, un nombre considérable d’entre eux sont morts dans les supplices, mais la Croix a vaincu. C’est ainsi que l’on aime l'Église et qu’on l’aimera toujours, en dépit des sophistes et des bourreaux qui montrèrent alors, comme toujours, à quel point on peut la haïr.
Les guerres du protestantisme se terminèrent ou plutôt s’endormirent par des transactions périlleuses où Rome ne fut pas assez écoutée. L'hérésie conserva une partie du monde européen. La Scandinavie, de vastes portions de l'Allemagne, toute l'Angleterre, où l'Irlande ne fut plus qu’une province martyre, restèrent au pouvoir de l'erreur. Ce fut une paix que saint Louis n’eût pas signée. La France, l'Italie, l'Espagne, le Portugal, les Pays-Bas, la Pologne, quelques cantons de la Suisse et les régions subalpines demeurèrent catholiques. En somme, l’Europe était divisée. Elle resta exposée aux complots de la partie protestante. Cependant la paix religieuse se maintint entre les nations, et les guerres du dix-septième et du dix-huitième siècle
furent à peu près exclusivement politiques.
La France, l'Espagne et l'Italie continuèrent de déployer une activité féconde et glorieuse. La France surtout, sous le long règne de Louis XIV, domina le monde par l'éclat des guerres, de la politique, de la littérature, de la science et des arts. En tout, elle eut les premiers hommes, et les autres nations étaient, non pas ses émules, mais ses vassales et ses imitatrices. Une grande partie des hommes de génie qui l’élevèrent si haut étaient prêtres, tous appartenaient à la foi catholique. Ce siècle français, à part de tous les autres, par sa splendeur extérieure, est en somme profondément chrétien depuis sa première année jusqu’à la dernière. L'ordre y domine, la magnificence et la grandeur s’y rencontrent partout et constituent sa physionomie. Il est grave, souriant, majestueux; il a une pompe qui sort de lui-même, avec un fond de simplicité et de bonhomie dans les usages qui rehausse toutes ses qualités.
Saint François de Sales, saint Vincent de Paul, Ollier, fondateur de la Compagnie de saint Sulpice, destinée à l'éducation des prêtres et à la direction des séminaires, et le vénérable La Salle, instituteur des Frères de la doctrine chrétienne, sont les types de son esprit religieux. Tous diffèrent ct tous se ressemblent. Ils sont Saints, ils sont Français et ils sont du dix-septième siècle. Avec une connaissance profonde, l’on pourrait dire prophétique, des besoins particuliers de leur époque et des nécessités futures de la France et de l’humanité, ils fondèrent des familles religieuses destinées à un grand rôle et quelques-unes à un long avenir. Saint Francois de Sales, doué d’une vigueur apostolique digne des anciens âges, et en même temps d’une grâce d'esprit et d’une aménité incomparables, fonda un ordre de femmes où la clôture, ouverte sur le monde, semblait moins être une barrière qu’un rideau de fleurs. L’austérité et la séparation du monde y étaient aussi grandes que dans aucun autre, mais on ne les apercevait pas; la grille laissait passer assez de la voix et du regard pour que les douleurs du monde fussent entendues du cloïtre, et pour que les consolations du cloître et une partie de ses douceurs pussent pénétrer.dans le monde. Tels furent les monastères de la
Visitation, œuvre commune de l’évêque banni de Genève et d’une noble
veuve française, la baronne de Chantal (sainte Jeanne-Françoise). Ils se multiplièrent dans tous les pays catholiques et devinrent une école charmante de bon savoir, de bonnes mœurs, de tendre et ardente piété. La foi
solide de la Visitation, et le juste crédit que ces religieuses obtenaient dans
Fig. 140. — Le bienheureux de La Salle, fondateur des Frères des écoles chrétiennes. Portrait du temps, à la maison des Frères, de Rouen. xvrre siècle.
la société polie et savante du dix-septième siècle, furent peut-être le plus grand obstacle que rencontra l’hérésie janséniste. Elle sut s’introduire presque partout, mais elle échoua devant ce seuil intelligent et simple. Ce fut dans un monastère de la Visitation, à Paray-le-Monial, que naquit la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus sur une terre où jadis elle n’avait pas été inconnue,
car on a trouvé des documents antiques qui en font supposer l’existence.
Mais les révélations que fit Jésus-Christ lui-même à la sœur Marguerite- Marie, béatifiée de nos jours, lui donnèrent une vie et un éclat qui ne s’effaceront pas.
Saint Vincent de Paul créa les Filles de la charité. Ce saint prêtre était un enfant du petit peuple chrétien. Sa vie miraculeuse est restée populaire; il est, depuis bientôt trois siècles, l’un des hommes qui vivent le plus. Que de succès et dé fortunes se sont éclipsés, que de gloires justes et retentissantes s’évanouissent ou ont déjà péri, tandis que l’auréole qui entoure le nom du pauvre prêtre ne fait que grandir ! Il n’est pas de nom plus connu, plus respecté, plus présent que le sien. Méprisant toute crainte, et comme assuré de la destinée de ses Filles, il les jeta hardiment en plein jour et en plein monde, assuré que la charité leur serait un voile suffisant, et qu'avec elle marcherait un Ange devant qui fuirait le démon. Il y a aujourd'hui vingtquatre mille Filles de la charité, répandues dans tous les pays, et bénies dans toutes les langues humaines. Par elles la femme est devenue un ouvrier actif de l'Évangile, un collaborateur puissant de l’Apostolat. Elles vont dans les missions lointaines, et souvent elles font des travaux dont les hommes s’effrayeraient. Cinquante Congrégations de femmes sont nées de leur exemple. Le voile religieux est à lui seul un cloître que l’esprit des ténèbres ne peut franchir. Une enfant avec son vœu de chasteté, de pauvreté et d’obéissance, devient assez forte pour vaincre au milieu du monde les embüûches qu’il dresse à ces vertus.
Au milieu de cette splendeur, la France, cependant, couvait des erreurs qui allaient causer à l’Église autant de soucis que ses Saints lui donnaient de joie. C'est le continuel spectacle du monde. Il se pervertit dans la prospérité, et, quand il a joui des dons de l’Église, son ingratitude aspire à la détruire. Comme nous l’avons vu si souvent, un orage contre Dieu et contre son Christ se formait dans cette société comblée de leurs bienfaits. L'impiété vaincue n'avait cessé de conspirer. L’orgueil du roi lui fournit l’occasion de se montrer sous un masque où il ne sut pas ou ne voulut pas Ja reconnaître, et que quelques bons esprits, mais eux-mêmes attiédis ou intimidés, dénoncèrent en vain.
Les grands Papes du treizième siècle n'avaient cessé de combattre un
ordre de doctrines, au fond schismatiques et protestantes ; qu'on appelait
en France les libertés de l'Église gallicane et qui tendaient à soumettre l'Église au pouvoir laïque. Ce mal ancien devint le point de départ de la nouvelle hérésie. Mais tels étaient la gloire et le pouvoir du roi, que Rome,
craignant de provoquer de plus grands maux, n'osait aborder de front ce
Fig. 141. — Religieuse Visitandine. Dessin de M. Lafon, à Tours.
dangereux ennemi. Lorsque le protestantisme avait encore tant de forces, ce n’était pas le moment de donner le signal d’une guerre qui pouvait jeter dans ses bras une partie de la France et peut-être le royaume tout entier. Les ennemis de la pure doctrine profitèrent adroitement de cette hésitation. Les principes gallicans, prêchés et surtout pratiqués à l'abri de mille usages
anciens, et qui avaient l'appui de quasi tous les chefs de la société civile,
pénétrèrent dans le clergé. En 1682, une assemblée d’évêques et de prétendus mandataires des églises de France les adoptèrent formellement, à l’occasion d’une affaire de nulle importance dont la décision ne leur appartenait pas. L'année 1682 est devenue ainsi la date officielle de la révolution. Dès lors on put prévoir tous les malheurs et toutes les catastrophes qui s’accumulèrent à la fin du siècle suivant.
Innocent: XI occupait le Saint-Siége avec une magnanimité et une noblesse qui.rappelaient les plus grands Papes. Lorsque les évêques de France lui envoyèrent leur déclaration, il ne manqua pas à son devoir. Il leur reprocha d’avoir abandonné par une pusillanimité très-répréhensible la sainte cause de la liberté de l'Église, de n'avoir pas osé faire entendre une seule parole pour les intérêts et l'honneur de Jésus-Christ, mais de s’être couverts d’un opprobre éternel. Il les invitait au repentir, et terminait en cassant et annulant leurs actes déjà nuls par eux-mêmes.
Malheureusement les évêques s’obstinèrent. La constance romaine ne put obtenir que des satisfactions illusoires, et les principes gallicans, officiellement désavoués par un reste de crainte ou de sagesse, restèrent en vigueur. Le temps et l’orgueil national leur firent produire toutes les conséquences que l'esprit hérétique attendait, et que le Pape avait inutilement prévues. La séve religieuse s'arrêta, elle fut bientôt stérile et le défaut de vérité corrompit les mœurs.
L'acte de 1682 fut, dans l’ordre religieux, l'équivalent anticipé de la prise de la Bastille, c’est-à-dire une insurrection hypocrite et basse, mais triomphante, du pouvoir laïque contre l'Église. Aucun mouvement populaire ne la détermina; le peuple en ignorait le mobile, et était loin d’en vouloir les fruits. [l ne sut pas même qu’elle avait lieu. Des légistes et des courtisans accomplirent ce crime contre la société. Il faut dire que la plupart d’entre eux n’en eurent pas entièrement conscience. Le roi, tout le premier, était loin de savoir où elle l’entraïînerait, et les maux et la honte qu'elle devait faire subir à son peuple, à sa couronne et à sa famille. L'orgueil l’aveuglait. La crainte de lui déplaire aveuglait les autres. Bossuet y perdit plus que sa gloire. Il faisait partie de cette assemblée, il en fut le complice et l'instrument. Bossuet, si grand écrivain, et si digne autrement
d'être cité parmi les grands évêques (fig. 142)! Il mit la main à cet ouvrage
qui marque l’apogée de la puissance française, mais qui en présage aussi le rapide déclin.
Le jansénisme gagna ce que perdait le Catholicisme. Cette hérésie subtile,
condamnée par l'Église et par l’État, n'avait pas fait de grands progrès dans
| l | | Le
ut
J'ig, 142. — Bossuet, auteur du Discours sur l'histoire universelle, dans lequel il expose l'action de Dieu sur les événements du monde. Gravure d’Edelinck. xvrre siècle.
les masses: elle commenca d'y pénétrer en prenant le caractère d’un fanatisme grossier. La foi catholique ne s’avilit pas pour les foules , elle se simplifie et les élève; le sophisme hérétique devient brutal ; c’est lorsqu'il flatte directement un vice qu’il se fait accepter des esprits ignorants.
Le même portrait, observe Joseph de Maistre, peut servir pour le calvinisme et pour le jansénisme. Calvin et Jansénius sont deux frères. Leur res-
semblance est frappante, nul homme qui veut regarder ne saurait s’y tromper.
En fait, c’est la doctrine de la force, préconisée philosophiquement par le protestant Hobbes, qui, dans le courant du dix-septième siècle, dogmatisait obscurément en Angleterre, mais qui sera célèbre dans le siècle suivant. Hobbes s'emploie à diviniser la force, seul attribut qu’il reconnaisse en Dieu, ou plutôt seul Dieu qu’il adore. Ce ressort régit seul, suivant lui, le monde moral dans les diverses sphères qui le composent. Lui seul est le principe de la morale, l’âme de la conscience. La justice n’est que la puissance, la loi n’est que la volonté du plus fort, l’obéissance que le devoir du faible. La divinité elle-même peut justement punir l’innocent; une nécessité de fer gouverne les ouvrages et même les déterminations des créatures raisonnables. La société commence par le droit de chacun sur toutes choses, et par conséquent par la guerre, qui est le choc de ces droits; le pouvoir naît de la nécessité de la paix, qui ne peut s’obtenir qu’en soumettant ces droits à un seul arbitre. Telle est la doctrine de Hobbes, réchauffé de plus vieilles erreurs. Hobbes a été le précurseur de Spinosa, qui ne déguise en quelque sorte son athéïsme que pour le mieux montrer. « Ainsi, remarque l’abbé Rohrbacher, Jansénius, Hobbes, Spinosa, Luther, Calvin, Wiclef, Manès, Mahomet, c’est tout un. Inspirés du même esprit, ils se donnent tous la main pour nier le libre arbitre de l’homme, et faire Dieu auteur du péché, ou plutôt pour nier le Dieu véritable, le Dieu essentiellement libre qui a créé l’homme à son image, et nous faire adorer, comme notre modèle, le premier des faux dieux, Satan, l'ange déchu qui n'a plus de libre arbitre que pour le mal : tel est le type de l’homme janséniste. Pour connaître à fond l'histoire humaine et l’Église de Dieu, il ne faut jamais perdre de vue ce grand complot, cet ensemble de portes, puissances et conseils de l'enfer, qui s'efforcent de prévaloir contre l’Église et sa pierre fondamentale. Ils emploient la ruse, l'hypocrisie, la force; mais Jésus a dit : les portes de l'Enfer ne prévaudront pas. »
Le jansénisme, deviné et combattu dès ses commencements par saint Vincent de Paul et par la tête de l'Église de France, avait été condamné par une constitution dogmatique du Pape Innocent X. Il parut reculer; un accord généreux des Évêques pouvait le vaincre. La déclaration de 1682, et le trouble qui s’ensuivit dans les relations de l’Église et de l'État sui
firent faire un progrès irrémédiable. Désormais cette maladie devait avoir
son cours, et ce cours devait aller à la révolution. Dans les esprits abaissés outre mesure, les doctrines basses, absurdes et funestes de Hobbes et de Spinosa, l’un protestant anglais, l'autre juif de Hollande, devaient prévaloir sur l’enseignement séculaire du Christianisme, renouvelé en si beau langage par tant de grands hommes. Mais le plus éclatant de ces grands hommes avait erré sur l’obéissance due au chef suprême de l’Église ; son