‹ Jésus-ChristChapitre 113 sur 139 · NE HORAIRE · texte numérisé non relu

NE HORAIRE

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Fig. 143. — Saint Vincent de Paul, fondateur de la congrégation des Prêtres de la mission et des Sœurs de la Charité. D'après la gravure d'Edelinck. xvrre siècle. exemple s'était élevé contre ses écrits, le mal était fait. Tout ce qu'il avait si bien établi croulait par cette faute de conduite, et la frivolité, la décadence des mœurs, le Libertinage d’esprit autorisant le Libertinage de la chair, allaient venir au secours de Hobbes et de Spinosa.

Le règne longtemps si heureux de Louis XIV (Louis le Grand, comme disaient ses flatteurs, et comme la postérité le redit après eux) se termina dans la tristesse et dans les désastres. 11 garda sa gloire, les succès l’abandonnèrent à l’aurore du siècle nouveau que Louis XV allait remplir. Voltaire était né. La France, loin de se relever, s’enfonca dans de misérables

plaisirs. La foi resta parmi le peuple, elle disparut des sommets où triom-

phait une insolente impiété.

Le dix-septième siècle avait été sinon le plus beau, du moins le plus glorieux de la France; le dix-huitième siècle fut l’opprobre de la France et du monde. Il n’y a pas d'époque que l’on puisse dire plus déplorable. On avait eu le siècle de fer : celui-là fut le siècle de boue. Tout s’en va du même pas, la religion, l’art, la littérature, la guerre, la politique; et, dans nul pays du monde, ces traits ne sont plus marqués qu’en France. Les nations catholiques la suivent dans l’ombre et le décri où elle tombe. Tout le siècle est léger, déclamateur, menteur, plein de sophisme, de déraison arrogante, de luxure effrontée. Le déisme et l’athéisme s'imposent ou se glissent partout. Il n’y a pas de roi chrétien ni de grand roi, sauf une femme, Marie-Thérèse, impératrice d'Autriche, la dernière, combattue par sa famille, ses ministres et sa cour. Les saints sont rares, méprisés et, politiquement, petits. On voit en Italie saint Paul de la Croix, fondateur des Passionnistes, et dans le royaume de Naples, perdu au fond d’un petit diocèse, saint Alphonse Liguori, fondateur des Rédemptoristes, auteur décrits devenus puissants et populaires, alors presque inconnu. On aperçoit aussi un mendiant, Français de nation, mais habitant Rome, où il est presque ignoré jusqu’au moment de sa mort : c’est Benoît Labre. Pie IX l'a béatifié. Ses contemporains de France, s’ils avaient su son nom et ses vertus, n'auraient pu que le siffler. La France n’a pas de saint, n’en voudrait pas voir. C’est en quelque sorte le seul miracle éclatant qui s'opère en ce siècle réprouvé. Plus de saints, plus de miracles ! Vers la fin du règne de Louis XV, une des filles du roi, Louise de France, prend le voile chez les Carmélites et y mène une sainte vie : elle est l’amusement de la cour. Cependant la France laisse en riant périr la Pologne, perd en riant des batailles, voit en riant s'agrandir les nations protestantes. Avec un surcroît de rire, elle précipite la ruine morale et matérielle de ses anciens et illus-

tres monastères. L'art n’est plus qu’une obscénité, la littérature qu’un blas-

phème et une infamie; un philosophisme prétentieux et absurde envahit tout, et Voltaire enfin, véritable roi de cette époque fangeuse, auteur luimême d’écrits immondes, saisi de dégoût pour tant d’infirmité, s’en exprime en des termes qu’on ne peut redire ici.

L'iniquité triomphe de toutes parts. Au milieu des crimes qu’elle se permet, il en est un qui mérite d’être noté comme un signe éclatant de la folie humaine. Une conjuration des puissances catholiques, France, Espagne, Portugal et Naples, arrache au Pape Clément XIV lPabolition de la Compagnie de Jésus, « pour le bien de la paix ». Ce fait monstrueux “peint le monde d'alors, la guerre qu'il fait à la Papauté, et la résistance que celle-ci lui oppose.

Les Jésuites formaient le corps religieux le plus actif, le plus influent, le plus considéré. Ils étaient vingt-deux mille appartenant aux premières familles de l'Europe. Ils occupaient les chaires, les colléges, les missions. Dans toutes les sciences, on voyait un Jésuite parmi les hommes qui tenaient le premier rang. Au milieu du relâchement général, ils avaient inébranlablement conservé l’orthodoxie : intacts quant aux mœurs, soumis aux décisions de l'Église, combattant sans relâche pour les faire respecter, rejetant tout ce qui s’en écartait, théories philosophiques, idées jansénistes, principes protestants. Ces fausses doctrines, hostiles entre elles, mais les ayant également pour adversaires, se tournèrent également contre eux.

Voltaire pensait qu'il fallait promptement guérir l’Europe de cette plaie des Jésuites, chez lesquels il avait été élevé, mais où il trouvait des adversaires; les jansénistes et les parlementaires pensaient de même, chacun suivant leur mesure. On fit aux Jésuites une guerre sans pitié. Elle eut pour complices, dans l’Europe entière, à peu près tous les dépositaires du pouvoir et tous les maîtres de l'opinion. Ils furent emprisonnés, exilés, mis à mort, jamais jugés ! On avait trouvé des bourreaux : on n’osa pas chercher des juges.

Sur cent vingt-cinq Jésuites ensevelis dans la vase des cachots du Tage, il n’en restait que quarante lorsque le ministre persécuteur tomba. Interrogés sur le crime qui leur était imputé, ces innocents ne purent rien répondre, sinon que soixante et dix de leurs compagnons enfermés avec

eux, pour les mêmes raisons sans doute, avaient été délivrés par la mort. J'ai

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dit plus haut que le siècle n'avait pas produit de saints, je me suis trompé : le siècle eut un grand saint et un grand martyr, la Compagnie de Jésus.

En France un arrêt du parlement provoqué par M°*° de Pompadour et le ministre du Roi, qui laissa faire, condamna les Jésuites à abjurer l’Institut et à ratifier par serment les qualifications odieuses dont d’autres arrêts l'avaient chargé. Sauf quatre ou cinq, tous refusèrent; l'exil leur fut appliqué.

En Espagne et dans toutes les possessions espagnoles, sur l’ordre du roi Charles III, le 2 avril 1767, à la même heure, au nord et au midi de l'Afrique, en Asie, en Amérique, dans toutes les îles de la monarchie, les Jésuites furent saisis, conduits au port désigné à l’avance, embarqués à fond de cale et lancés en mer sans direction précise. Il y en avait près de dix mille.

Les Bourbons d'Italie suivirent les exemples des Bourbons de France et d'Espagne. Les Jésuites furent chassés de Naples, de Malte, de Parme et jetés sur la frontière romaine sans vivres et presque sans vêtements.

A la fin de 1768, la proscription de la Compagnie de Jésus était accomplie dans tous les États de la maison de Bourbon. Les vœux des fidèles, les remontrances des évêques, les protestations de Rome n'avaient rien pu empêcher. Partout la spoliation avait couronné la persécution, et les gouvernements s'étaient emparés des biens de leurs victimes.

Un petit État, la République de Gênes, seule en Europe avec le Pape, osa témoigner quelque pitié pour ces religieux traités si barbarement. Elle avait permis que quelques Jésuites errant sur les mers trouvassent un asile dans l’île de Corse. La France la menaça, et les Génois lui livrèrent la Corse pour l’apaiser. C’est ainsi que la Corse vint à la France, qui en prit possession au commencement de 1769. Grâce à cette circonstance, quelques mois plus tard, Napoléon Bonaparte, Corse, naquit Francais.

Les gouvernements ne s’en tinrent pas là. Ils demandèrent que la Compagnie de Jésus fût rayée du livre de l'Église par la main du Vicaire de Jésus-Christ. Après une lutte, où ils usèrent d’astuce et de violence, ils obtinrent, en 1773, ce dernier succès. Le célèbre bref, Dominus ac redemptor, accorda aux princes l'abolition de la Compagnie de Jésus, mais non sa

condamnation.

En 1773, la Prusse était née; elle avait pour roi un prince philosophe et bel esprit, grand guerrier pour l’époque en même temps que grand émule de Voltaire. On le nommait Frédéric II. En recevant la nouvelle de l'abolition des Jésuites, il écrivit à Voltaire : « Dans vingt ans, Dieu verra beau jeu ! » Au terme de cette prophétie, on était en 93. Frédéric était mort, le roi de France montait sur l’échafaud, Bonaparte avait vingtquatre ans.

La déviation obstinée qui avait son centre en France, était l’hérésie césarienne. Elle menait au vieil abîme où sombrent les dynasties, les peuples et les civilisations. La France s’y précipita couronnée de fleurs ; la longue débauche du siècle se termina dans une longue mort. Cette catastrophe est l’ère du monde qu’on appelle la Révolution française. Tout le dix-huitième siècle l'avait préparée, tout le dix-neuvième siècle en sera le châtiment et la réparation.

Au même moment, par un concours unanime, les Français, enivrés de l’orgueil de l’apostasie, s’estimèrent plus sages que leurs ancêtres. Ils n’entreprirent point de réformer ce qui était devenu défectueux dans leur admirable monarchie ; ils voulurent détruire. L'œuvre se fit avec un emportement soudain, bientôt implacable. Ceux qui n’y mirent pas la main ne résistèrent que mollement et maladroitement. L'abandon prolongé du devoir avait exténué le sentiment du droit. Les grands, dépositaires officiels et naturels de l'autorité, se sentaient indignes de combattre des erreurs qu'ils avaient reçues et propagées. Les crimes imprévus, fruits de ces erreurs, les trouvaient impuissants. Les vérités sociales ne se distinguent pas des vérités de foi qui les créent et les soutiennent. Tombées sous l’assaut de ceux qu’elles défendent, elles laissent entrer l'ennemi. C'est leur vengeance nécessaire. Par cette vengeance, elles se démontrent et elles se relèvent. Les crimes des peuples sont punis par d’autres crimes contre les peuples, et l’enchaînement des crimes et des vengeances n'est brisé que par les lois, filles légitimes des vérités restaurées. La divine justice, gardienne patiente, mais inflexible, de l’ordre général, abandonna la société à son plus redoutable ennemi, qui est l’homme livré à l’esprit d'erreur. Dans ce beau royaume de France, célèbre par la sagesse de ses lois et l’aménité de son

peuple, il n’y eut plus de lois et l’on ne connut plus la pitié.

Seule, entre les nations de l'Europe, la France, jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, n'avait pas été insultée par la domination de cette sorte de monstre antichrétien que l’on appelle un tyran. Aucun homme ne s'était élevé qui osût lui ordonner d’apostasier son culte, de démolir elle-même ses temples, fontaines baptismales de sa gloire sans pareille, de tuer ses prêtres, d’abolir ses lois savantes et larges, nées de ses larges et nobles mœurs, de n’avoir plus pour lois que ses caprices et ses épouvantes, pour magistrats que ses bourreaux effrayés. Ni rois ni partis n'avaient à ce point outragé l’âme française et ne l’eussent crue capable de se déshonorer en leur obéissant. Le Comité de salut public, formé d’un petit nombre d’obscurs misérables, fut le premier tyran qui s’inscrivit dans les annales de la grande France et lui légua la honte d’avoir obéi. Alors, s’introduisit et s’acclimata un fléau nouveau, le plus terrible et le plus humiliant qui pût frapper un peuple jadis si généreux. Il recut un nom tel, que les Français ne l’eussent pas voulu craindre s’il leur avait été annoncé : la T'erreur. Néanmoins, ils le subirent. Passant d’un parti à l’autre, des anciennes victimes aux anciens bourreaux, et souvent se répandant des deux côtés à la fois, la vile terreur a commis plus de crimes que toutes les autres passions et remporté plus de victoires que les conseils, les armes et les lois.

La Terreur fut le secret de l’inconcevable puissance révolutionnaire, partout absolument contraire à la raison. Le flot de sang submergea la royauté, la noblesse, la propriété; la liberté avait été noyée la première, le premier jour. La science et l'art tombèrent dans une léthargie dont ils ne se réveillèrent que longtemps après, infirmes et atteints de cécité. L'autel disparut dans le sang des prêtres. Mais la société civile ne fournissait aux bourreaux que des victimes, et l'Église ensevelissait des martyrs.

Ils tuèrent le roi. Louis XVI, de la race de saint Louis, était un prince pieux. Il aimait son peuple, il avait médité de sages réformes, il croyait à la liberté. Entraîné par les erreurs dont le lourd héritage tombait sur lui, il signa contre son devoir une Constitution civile du clergé, où se résumait l'impiété rationaliste contre la divine constitution de l’Église. Par cette faiblesse, le roi très-chrétien tait à la couronne de France son dernier lustre. Devant Dieu, ce fut le crime de Louis XVI. L’infortuné roi paya

de sa vie le repentir qui lui rendit sa gloire. Une prétendue assemblée

nationale (Convention) le condamna et le fit supplicier. Des clameurs impies insultèrent ce juste repentant. Au pied de l’échafaud, un prêtre menacé de mort lui dit : Fils de saint Louis, montez au ciel! L'histoire a oublié les orateurs sans nombre de la révolution; elle a retenu ces mots, et elle sait encore le nom du prêtre fidèle qui les jeta sur les épaules nues du monarque, comme un manteau royal teint de la pourpre des martyrs : il se nommait Edgeworth. e

Un autre meurtre, plus honteux s’il se peut pour la nation, suivit de près celui-là. [ls firent mourir la reine, Marie-Antoinette, de la maison d’Autriche, après un procès calomnieux. Elle aussi monta sur l’échafaud. Elle y fut traînée à travers d’infâmes outrages. Quand la populace accablait d’injures cette innocence, cette infortune et cette majesté, il ne se trouva pas dans Paris un seul homme pour se faire écraser sous les roues de la charrette et consoler la postérité en se dégageant du crime public. Cette honte incomparable pèse justement sur l’époque qui avait pu s’amuser de voir Voltaire diffamer Jeanne d'Arc. Le monde entier se dit alors que la France n'avait pas perdu seulement sa force, mais encore son honneur.

Ce vertige, ou plutôt cette possession satanique, démence de cruauté, démence de terreur, dura plusieurs années. La France souffrait tout. L’orgueil de l’apostasie lui fermait les yeux au miracle de la terreur. Elle se berçait toujours d’un stupide espoir de retrouver l’âge d’or. Égorgée, elle croyait moins à la réalité du couteau qu'à celle du mirage qu’elle voyait se dissoudre et pleuvoir sur elle en torrents de sang. La nation chrétienne ne se souvenait du Christ que pour le haïr ou le mépriser. On ne comptait plus les victimes.

L'opinion européenne, justement sévère pour la France, ne l'était pas pour elle-même. Elle n’avait ni intelligence, ni courage, ni pitié. L'épouvante française gagnait les trônes ébranlés, elle ne les éclairait pas. Quelques-uns s’efforcèrent d’être sages, un seul fut grand. Ce fut le Pape. Il pénétrait la cause du mal, et dans le châtiment il reconnaissait la main de Dieu. Le premier soin de Pie VI fut de proclamer la vérité, déjà tant de fois inutilement rappelée dans un monde condamné à de longues flagellations parce qu’il ne voulait plus l'entendre. Le chef de l’Église condamna

l'erreur doctrinale de la Révolution. C'était le salut de l’avenir, le soutien

des consciences chrétiennes ébranlées par l’insolent triomphe du mal. Elles savaient désormais ce qu'il fallait combattre et rejeter, au mépris de la vie.

En France aussi, il y eut un noble exemple. Dans la Vendée et dans la Bretagne, quelques paysans se soulevèrent contre les bourreaux, se donnèrent des chefs, se conquirent des armes. Un simple paysan donna le signal. Il se nommait Cathelineau. L'histoire et la religion doivent conserver la mémoire de cet homme de grand cœur. L'admirable valeur des Vendéens, entretenue par la constance de leur foi, tint longtemps contre le nombre des troupes révolutionnaires. Leur pays fut ravagé, et enfin ils succombèrent. Mais la croix qu’ils avaient voulu relever et qui était leur véritable étendard, resta plantée sur leurs ossements. Sous son ombre se conservèrent la foi et les mœurs. Dans le cours de ce siècle, la Vendée a rebâti plus d’églises que la Révolution n'en avait pu détruire. Là où tombe un martyr, là s'élève une église; la glorieuse terre de Vendée en fut le témoignage vivant.

Les rois contemporains ne comprirent ni l'avertissement que le Pape donnait à leur raison, ni l’exemple qu’il donnait à leur courage. Ils en crurent plutôt les complicités qui leur prédisaient que la révolution ferait le tour du monde, et les cupidités qui leur montraient la France comme une proie à laisser affaiblir. En réalité, il n’y avait plus d’assistance entre les nations, plus de république chrétienne ni de saint Empire. Ce bel ordre, ébauché pour parvenir à la conquête catholique du monde et à la paix universelle , frappé à mort par l'établissement du protestantisme, était enfin détruit. Avec lui tombait la grande entreprise du moyen âge : l'établissement du règne de Dicu, qu'’avaient rêvé le pape Adrien et l’empereur Charlemagne, faisait place à une entreprise nouvelle qui s’annonçait comme un rêve du règne de Satan.

Mais, tandis que les rois attendaient que la France tombât pour être dépecée, il s’éleva en France, parmi beaucoup de généraux habiles et ordinaires, un homme de guerre à part entre les plus grands, de l’ordre de ceux qui s'imposent à l'admiration des peuples, et qu'exaltent même les vaincus. Il se nommait Napoléon. Buonaparte, d’une petite noblesse de Corse, anciennement, dit-on, florentine.

Lorsqu'il naquit (1760), la Corse venait d’être cédée à la France par la politique intimidée de la République génoise. Gentilhomme sans patrimoine, élevé à l'écart pour le métier militaire dans une habitude religieuse

plutôt que dans une religion, et poussé à travers le monde par la tempête

Fig. 144. — Le pape Pie VII. Tableau de David, au musée du Louvre. x1x° siècle.

qui le prenait au début de la vie, il était tout ce que la Révolution pouvait désirer et pouvait craindre.

Dans l'ordre régulier, tout son génie ne pouvait que lui créer une influence et l’élever à la seconde place. Il voulait la première, et, seule, la Révolution la lui permettait. Elle le fit empereur pour n'être pas vaincue : pour occuper

le rang suprême, il abdiqua la vraie grandeur.

Son règne dura quinze ans, et, durant ces quinze années, l’on put dire de Napoléon, comme d'Alexandre, que la terre se tut devant lui.

Mais le pape Pie VII qui avait consenti à le sacrer pour essayer de recommencer la France et de rasseoir l’Europe, ne se tut pas, lorsque le conquérant voulut remanier aussi l'édifice divin de l’Église, dernier rempart de la liberté du monde. Après avoir usé de délais qui n'étaient pas sans tendresse, Pie VIT, prisonnier, frappa d'excommunication le vainqueur de la terre.

Napoléon avait été si grand, d’une politique humaine si subtile et si forte, si bien servi par ses soldats et par le rapide abaissement des intelligences et des cœurs dans toute l’Europe, et les âmes enfin redoutaient si peu de céder aux conseils de la Terreur, que ceux qui résistaient encore se sentaient d'avance vaincus. Pour lui, dans l’assurance de son génie, il ne daignait plus craindre. Mais son temps était plein, et Dieu allait se passer du bélier dont il avait ébranlé un ordre politique édifié pour opprimer partout son Église. Une journée suprême, la bataille de Waterloo, acheva la ruine de l’excommunié et le précipita du trône. |

Délivrés de Napoléon, les rois de l’Europe montrèrent d’abord quelque reconnaissance envers Dieu et quelque pitié pour les peuples. Leur victoire n'exigea point les rançons barbares qu’ils avaient souvent payées. Ils furent plus grands que leur vaincu. Épargnant à la France les suprêmes humiliations de la défaite, ils la rendirent intacte à sa vieille dynastie, dont ils respectèrent le droit et honorèrent la gloire. Cette modération fut un dernier éclat de la belle civilisation politique du christianisme, dans laquelle l'humanité réglait les rapports des nations et terminait leurs différends.

Bientôt, écrasant le droit sous la force, la politique allait devenir un brigandage, et, au lieu d’être sur la terre comme le soc de la charrue, n’y serait plus que le fer de l'assassin. Cependant la France, gouvernée par son roi légitime, frère de Louis XVI, se fiait à l'avenir et réparait promptement ses blessures matérielles. Après quelques années, la bataille de Waterloo n'avait été perdue que par Napoléon, et la France l'avait gagnée.

Aux derniers jours de Charles X, l'épée française, brisée dans la main de Napoléon, avait repris son éclat civilisateur en détruisant le principal fort de la barbarie musulmane sur les confins de l'Europe. Il semble que saint

Louis eût voulu faire ce beau présent à sa race trahie, afin que le nouvel exil qui l’atteignait ne parût pas une punition de sa stérilité. Par la prise d'Alger furent terminées les croisades, quant à l’œuvre militaire. En d’autres temps, Alger eût bientôt donné Tunis, et la charrue chrétienne entrait dans le désert africain. Mais l'heure des nobles entreprises était passée. Les gouvernements qui succédèrent au dernier roi très-chrétien ne parurent jaloux que de maintenir le Coran dans l'Algérie. Leur folie refusa, autant qu’elle put, de planter la croix sur cette terre; ils ne voulaient y recueillir que du blé. Le blé fut semé et arrosé de sang, mais aussi de blasphèmes, et ils ne récoltèrent longtemps que des séditions, des cadavres et des pestes. Néanmoins, l'Algérie resta dans le domaine chrétien, attendant un homme qui n’est pas encore venu.

Avec Charles X tombèrent en France les restes de l’ordre monarchique. Une ère nouvelle commençait.

L'histoire de l'Église n’a jamais été plus miraculeuse que dans ce siècle, qui n’a cessé de proclamer par ses voix les plus retentissantes que le temps des miracles était fini.

Depuis que Pie VI est mort captif de la Révolution française, le miracle qui soutient la Papauté a été visible, constant; il est devenu permanent, on peut le dire, et par un autre miracle son éclat frappe de cécité ceux à qui il est offert et qui veulent le nier. Ils ne le verront pas en ce monde, sans doute, ils seront privés de cette merveille et de cette allégresse de Pesprit et du cœur, maisils seront forcés d'y croire, et leurs fils le verront et le croiront.

Lorsque Pie VI mort fut proclamé le dernier Pape, Pie VII lui succéda par un miracle. Pie IX était déjà né. Son berceau flottait sur le sang des prêtres égorgés parmi les ruines des églises. Pie VIT fut un grand Pape, | captif et vainqueur de Napoléon. Il mourut à Rome, où il avait donné asile et protection à la famille de son persécuteur, mort à Sainte-Hélène vaincu, prisonnier et renié.

Avant d'occuper cette chaire que la politique elle-même s'était hâtée de relever, le nouveau Pape avait vu, depuis la chute de Bonaparte, Pie VII

s'y éteindre paisiblement, Léon XII y régner, Pie VIII y mourir,

Grégoire XVI y rattacher l'Afrique et l'Océanie, deux mondes. Il avait vu aussi l'Irlande renaître, par sa foi, à-la vie civile, l'Angleterre s’ébranler pour un retour que l’on osait à peine prévoir, et dont on ne peut plus douter, les siéges épiscopaux germer en.Amérique comme les épis au printemps, l'Association pour la propagation de la foi se former en France, les ordres religieux éclore de toutes parts, l’hérésie fournir des convertis et des apologistes, les peuples catholiques soutenir la persécution, la tribu sainte donner une riche moisson de docteurs, d’apôtres et de martyrs. Il a dû subir, durant tout son pontificat, l’insolente victoire du mal, mais néanmoins il triomphe. Pie IX, deux fois détrôné, exilé, captif, reste le chef des idées d’ordre, de justice, de vrai progrès, de vraie liberté, parce qu'il est le Vicaire de Jésus-Christ.

A travers ses épreuves et par ses épreuves, il active le triomphe de l'Église. Le souverain temporel est prisonnier dans le Vatican; le Pape étend partout son autorité, partout mieux reconnue, plus respectée, mieux obéie que jamais. Il y a un homme devant qui les plus grands par la vertu, qui sont aussi les plus fiers, se mettent à genoux : ce n’est ni le prince de la force, ni le prince d’or, c’est le prince de la foi.

Sous le pontificat de Pie IX, l'Église agrandie dans son œuvre extérieure par la création de nouveaux et nombreux siéges épiscopaux, par le développement de la hiérarchie et des missions, des ordres religieux et des associations catholiques, s’est aussi majestueusement agrandie par de nouvelles affirmations de la doctrine. Elle a eu le SyZlabus et un Concile, le dixneuvième concile œcuménique; elle a proclamé deux dogmes , élevé à la lumière deux vérités de foi : l’Immaculée Conception de la Sainte Vierge (8 décembre 1864), l’infaillibilité du Pontife romain (18 juillet 1870).

Au jour où nous écrivons, l’Europe politique offre un singulier spectacle. Toute nation y est écrasée par un progrès quelconque qu’elle a voulu, poursuivi, réalisé, célébré et qui la menace de mort. Progrès dans la science, dans les arts, dans la guerre, dans la politique, dans l’industrie, dans la civilisation, progrès de toutes sortes, les uns particuliers à certains pays, les autres communs à tous, mais tous redoutables, tous pernicieux et probablement mortels. Même à ceux qu’ils enivrent d’orgueil, ces progrès

n'apparaissent plus comme un renouvellement qui doit avoir une suite

fl si

Fig. 145. — Sa Sainteté le Pape Pie IX. — D'aprèsjM. Imlé.' Paris, Schulgen.

heureuse, mais comme l'annonce d'une fin inévitable et prochaine. Une

inquiétude ou plutôt une angoisse immense dévore ces peuples gorgés de

biens, de gloire et de triomphes, car chacun a son bien, sa gloire et son triomphe, même ceux qu'un renversement imprévu de leurs espérances et de leur fortune a soudain abaissés; mais aussi chacun a son angoisse, même ceux que des victoires inouïes et imaginaires ont soudain portés au haut de la roue.

Le triomphe commun de ces peuples consiste en ce qu'ils croient et en ce qu’ils semblent avoir enfin renversé le Christ et son Église; leur commune angoisse, avouée ou secrète, par laquelle le Christ et son Église seraient déjà vengés, est qu’ils ne voient aucun moyen de se passer du Christianisme ni de conserver une ombre de Christianisme sans cette Église catholique qu’ils ont tant combattue. Mais la passion des hommes qui mènent le monde est telle que, malgré leur épouvante, on les entend dire comme les Byzantins : Plutôt le croissant que la tiare!

Contre une telle passion, le monde chrétien réduit et désarmé, sans autre force que la foi obstinée, n’a rien à répondre. Il répond cependant, il répond sur tout, il répond partout. Il soutient le combat contre la science, contre la politique, contre les faits triomphants, mais il ne peut rien faire entendre à ses adversaires trop nombreux et trop animés pour ouvrir les yeux ni les oreilles et qui restent sourds à leurs intérêts et même à leurs doutes et à leurs terreurs. Ils sentent intimement que l’Église, quoi qu’ils disent et quoi qu’ils aient pu faire, n’est pas vaincue. Ils veulent qu’elle le soit, qu’elle succombe et disparaisse du monde. Ensuite ils aviseront. Ils supposent que Dieu leur enverra quelque moyen de vivre; ils pensent qu’ils auront ressuscité César.

Vaine espérance. C'est l'Église qui fera leurs funérailles. Elle les a commencées au début de ce siècle, lorsqu'elle n’avait d'autre raison de se croire vivante, parce qu’elle est immortelle ; elle les achèvera , selon toute apparence, avant que le siècle ait pris fin.

Par FeCARTIER.

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