‹ Jésus-ChristChapitre 123 sur 139 · RE W = K · texte numérisé non relu

RE W = K

Fig. 159. — Chevalier communiant. Cathédrale de Reims. xrre siècle. D'après l'Architecture du cinquième au dix-septième siècle, de J. Gaïlhabaud.

dont les côtés inclinés et les divisions nombreuses offrent à l'œil une perspective profonde et présentent sans confusion à la lumière tous les sujets qu’ils encadrent? Quoi de plus riche que ces galeries, ces consoles qui portent des figures, ces dais qui les couronnent? Tout ce monde de statues est rangé comme une armée en bataille, sans troubler les lignes et

les profils des monuments ; chaque figure est proportionnée à son plan et

à son importance. Colossales ou petites, toutes conservent leur valeur et témoignent d’une intelligence qu’eussent admirée les grands artistes d'Athènes.

La fécondité de la sculpture chrétienne n’est pas moins étonnante. C'est par milliers qu'il faut compter les statues de nos cathédrales. La seule façade de Notre-Dame de Paris en offre près de 800. On en compte 1,680 à Saint-Étienne de Bourges; Amiens et Reims en possèdent davantage ; à Chartres, elles sont innombrables; et toutes ces statues étaient exécutées en quelques années. La première moitié du treizième siècle a occupé des légions de sculpteurs qui ont couvert la France de leurs chefs-d'œuvre et plus produit que tous leurs successeurs, depuis la Renaissance.

L'Église, il est vrai, leur donnait un vaste programme à remplir; leur ciseau devait traduire sur la pierre sa doctrine, son histoire, son symbolisme, ses légendes, le ciel, la terre, les enfers, le passé, le présent, l'avenir, autour du Christ devant qui tout doit s’incliner. Cette science sculptée d’une époque qu’on a traitée si longtemps de barbare est maintenant laborieusement étudiée par les sociétés savantes. On discute, on écrit des volumes pour l'expliquer, comme pour déchiffrer des textes hiéroglyphiques et cunéiformes, tandis qu’au moyen âge tout le monde savait lire ce catéchisme de pierre, et sur la place publique les mères l’expliquaient à leurs enfants émerveillés.

L'histoire de la sculpture chrétienne en France est à faire, et les belles photographies qu’on publie maintenant aideront ceux qui voudront l’entreprendre. On verra, aux douzième, treizième et quatorzième siècles, des écoles puissantes se développer au nord et au midi, régner dans les grandes cathédrales. Paris, Amiens, Reims, Strasbourg, Chartres, Bourges, Arles, Toulouse, sont des centres dont le style rayonne dans toutes les contrées environnantes. Des centaines d'artistes y travaillent ; il y a variété, inégalité même, mais il y a unité de direction, harmonie d'ensemble, et, lorsque toutes les pierres sculptées dans l'atelier ont pris rang sur la facade de l'édifice, on voit que ceux qui les ont faites n’ont eu qu’une seule inspiration comme une même foi et un seul baptême.

Nous voudrions donner quelques preuves à l'appui de ce que nous disons de la sculpture chrétienne; mais le choix est difficile, vu le peu de place

dont nous disposons. Nous signalerons, sans crainte d’être contredit, le tympan de la porte de la Vierge à Notre-Dame de Paris, comme un des plus beaux spécimens de l’art au treizième siècle. Il y a dans cette composition, le Christ et les Apôtres au tombeau de la Vierge, une noblesse de lignes, une pureté d'exécution vraiment dignes de la scène que l'artiste a voulu rendre; il y règne une piété, une paix, une pensée mystérieuse qui tient de l’extase. Le profil du Christ est peut-être le type le plus pur, le plus saint, le plus rapproché de l'idéal divin, qui soit sorti des mains de l’homme. Les Apôtres, parfaitement différenciés, sont aussi admirables de noblesse et de grandeur. Le couronnement de la Vierge, qui domine cette scène, n’est pas du même artiste, mais il offre aussi une magnifique composition. La Vierge partage le trône de son Fils et s'incline avec amour sous sa bénédiction. Ce sujet n’a jamais été mieux traité par la grande école italienne. Nos sculpteurs ont excellé surtout à représenter les anges; ils ont incarné leur nature spirituelle dans une jeunesse rayonnante de vie, de lumière et de pureté. Ce sont vraiment des apparitions du ciel comme on en retrouve, deux cents ans plus tard, dans les tableaux de Fra Angelico. Nous citerons, comme comparables aux plus beaux anges du peintre de Fiesole, les anges qui portent les âmes des justes dans le sein d'Abraham et qui accompagnent les élus dans le ciel, au portail de Reims.

Que dire aussi de ces légendes des saints qui se déroulent sur les bandes des tympans de nos cathédrales : saint Étienne, au portail méridional de Notre-Dame de Paris ; saint Honoré, à Amiens ; saint Ursin, à Bourges ; saint Remy, à Reims? Tous ces poëmes sculptés rivalisent certainement avec les poëmes peints des chapelles d'Assise et de Florence, avec les grandes fresques du Campo Santo de Pise. Il ÿ a la même intelligence de l’art monumental, et de plus une élégance, une noblesse de formes, une pureté d'exécution que les artistes de la Renaissance n'ont pas égalées. Nous recommandons comme moyens de comparaison les grandes statues des porches de Chartres, les Vierges sages et les Vierges folles de Strasbourg, et les figures qui décorent toute la base de la façade de Notre-Dame de Reims. Il y a là une Vierge, dans la Visitation, dont la tête et les draperies sont si belles qu’on aurait pu l’attribuer à Phidias, si on l’eût découverte

sous les ruines d’un temple d'Athènes.

Et que serait-ce, si nous avions contemplé, dans l'éclat de leur jeunesse, ces chefs-d'œuvre déshonorés par le temps ou mutilés par le fanatisme, si nous avions vu les statues toutes brillantes d’or et de peintures, si nous les avions vues surtout avec la foi et l'amour des générations qui les faisaient faire? Nous les regardons maintenant avec indifférence; nous n’aimons plus les saints, nous ne connaissons plus leur vie. Nous sommes étrangers aux pensées des artistes; leurs compositions sont des énigmes pour nous, et, quand nous voulons les expliquer, nous cherchons dans les rêves de notre imagination ce que nous trouverions dans la tradition et les enseignements de l'Église. Nous prêtons au moyen âge nos idées modernes, et nous voulons lui imposer nos théories politiques.

A une des portes du nord de la cathédrale de Chartres, parmi les anges et les bienheureux du ciel, se voient quatorze femmes couronnées et nimbées; elles tiennent des sceptres, des croix ou des étendards, et s'appuient sur des écussons symboliques. Près d’elles sont écrits des noms, celui de la liberté, par exemple : Liserras. Cette femme n'est-elle pas la patronne des communes émancipées et une ancêtre de la Révolution française? M. Didron, qui a fait autrefois autorité en semblables matières, a vu dans ces statues la personnification des vertus politiques et sociales, et il en a donné des explications que la théologie scolastique n’a jamais enseignées. Ces vertus ne sont ni théologales, ni cardinales, et quelques-unes ont des titres qui rappellent les divinités païennes. Comment la force, l’agilité, la santé, la volupté, la puissance, la sécurité ont-elles si belle place au seuil de l'Église? L’archéologue a réponse à tout et nous fait connaître toutes les pensées des sculpteurs de Chartres. Malheureusement, il ne peut les prouver par aucun texte contemporain. Madame d’Ayzac, qui a si bien mérité de la science par ses travaux sur le symbolisme chrétien, a suivi une autre méthode et nous a parfaitement expliqué les statues de Chartres ; en nous présentant le programme qu’en avaient donné aux artistes les théologiens du moyen âge. Saint Anselme, saint Bernard, saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure exposent tous de la même manière les béatitudes célestes, les sept biens du corps et les sept biens de l’âme dont jouissent les bienheureux dans la gloire. Ce sont, pour le corps : la beauté, l’agilité, la force ;

la liberté, la santé, la volupté, l'immortalité; et pour l'âme : la sagesse,

MN

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Fig. 160. — Les Vierges folles, de l'Évangile. Sculpture du xrre siècle, à la cathédrale de Strasbourg.

l’affection, la concorde, l'honneur, la puissance, la sécurité et la joie. Etce sont ces noms que les sculpteurs de Chartres ont inscrits près des statues dont l'expression, la pose, les emblèmes et les écussons traduisent tous les enseignements des théologiens contemporains.

La sculpture chrétienne excelle aussi dans l’ornementation. L’architecture lui confia ses chapiteaux et ses moulures, et elle les embellit avec une mesure, une intelligence admirables. Les Égyptiens et les Grecs avaient sculpté quelques feuillages dans leurs monuments. Les artistes du moyen âge les prodiguent dans leurs églises et emploient toute la nature à louer le Seigneur. Dès le douzième siècle, ils négligent l’ornementation romaine et byzantine pour demander aux bois et aux champs des motifs d’une incroyable variété. Ils abandonnent l’orgueilleuse feuille d’acanthe pour exalter les plus humbles plantes; ils semblent donner la préférence aux petites fleurs , qui, dans leur vie si rapide, ont une énergie de forme, une précision de lignes qui s’harmonisent facilement avec l’architecture. Il est curieux de voir comment les sculpteurs les ont étudiées, acclimatées dans les édifices qu’ils voulaient orner, et cela, non par cette imitation puérile qui charme les époques de décadence, mais par un ennoblissement monumental qui n'empêche pas de les reconnaître. Chaque pays fournit des feuilles et des fleurs pour parer les chapiteaux et les rinceaux de son église. Les fougères , la chélidoine, le géranium , le lierre, la vigne, la rose de l’églantier s’y montrent dans une simplicité vraie qui ne trouble pas les lignes de l'architecture.

La sculpture demanda aussi aux autres règnes de la nature des motifs d’ornementation; elle emprunta aux bestiaires ses animaux symboliques et glissa au milieu de ses feuillages l’enseignement, quelquefois satirique, des fabliaux. Elle composa enfin les monstres hybrides qui représentaient les démons et les vices , ces dragons que foulaient à leurs pieds les saints, et ces gargouilles condamnées à rejeter loin des murs toute l’eau des toits.

Ce fut peu à peu que la sculpture fut admise à décorer l’intérieur des églises. La statuaire devait y avoir moins d'importance que dans les temples anciens, où elle avait reçu l'encens des sacrifices. La peinture rappelait

moins le culte des idoles et s’accordait plus facilement avec les lignes de

LASSCULPTURE BAPTISÉE. Sri

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