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LES NOCES DE CANA

« Comment Nostre Seigneur fist de l’eaue vin ès nosses qui furent faites en Cana (Galilée), saint Jehan le dist en son Évangile. » — D'après une miniature d'un manuscrit du quatorzième s

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Pendant le festin, le vin étant venu à manquer, Marie, cédant au mouvement naturel de sa bonté, et sans doute aussi à l'impulsion divine, se tourna vers Jésus et lui adressa cette parole, ou plutôt cette prière mystérieuse : « Ils n’ont plus de vin. » Jésus parut refuser ce que sa Mère demandait. Il lui dit : « Femme, qu'y a-t-il entre vous et moi? Mon heure n'est pas encore venue. » Mais Marie dit aux serviteurs : « Ce qu’il vous dira, faites-le. »

Il y avait là six amphores de pierre qui servaient aux purifications. Jésus ordonna aux serviteurs de les remplir d’eau, et lorsqu'ils les eurent remplies jusqu’au bord, il leur dit : « Puisez maintenant. » Les six urnes, qui contenaient chacune de deux à trois mesures, se trouvèrent pleines d’un vin dont la saveur excellente surprit tous les convives. L’évangéliste saint Jean, témoin oculaire, ajoute : « Ce fut ainsi que Jésus fit dans Cana de Galilée « le premier de ses miracles, et ses disciples crurent en lui. »

L'augmentation de la foi dans les disciples était la raison immédiate du miracle, et une raison suffisante, puisque de leur foi dépendait leur salut, comme le nôtre. Mais Jésus ne fait rien qui se borne à la circonstance. Dans ce que l’on vient d’entendre, rien n’est sans mystère et sans enseignement. Sa réponse à la sainte Vierge est une nouvelle déclaration qu’il fait de sa divinité; elle était opportune au début de sa carrière publique.

En lui disant que les convives n’ont plus de vin, Marie, comme la suite le prouve, lui demande un miracle. C’est donc à la nature divine qu’elle s'adresse, et c’est la nature divine qui lui répond : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? » Car, encoré que Marie soit la mère de l'Homme-Dieu, et par une suite de l'indissolubilité des deux natures, la mère de Dieu, néanmoins elle n’est pas la mère de la divinité, et il n’y a rien de commun entre elle et le Dieu dont l’heure n’est pas encore venue. Plusieurs, faute de réflexion, s’étonnent de ce qu’ils appellent la dureté de ce langage. Jésus devait plutôt des lumières au monde que de vaines caresses à sa mère. Mais qui leur persuade qu’en lui exprimant ses pensées souveraines, il ait manqué de douceur et de respect?

Marie ne témoigne aucun étonnement, ni aucune inquiétude de n'être point exaucée. Elle avertit les serviteurs de faire ce que Jésus leur dira. Elle

connaît la puissance de sa prière. Et en eflet, Jésus s'y soumet aussitôt,

accomplissant le miracle qu’elle a désiré. Il commente ainsi lui-même par avance, dans le premier acte public de sa mission, cette profonde parole qu’il dira du haut dela croix, quand sa mission sera terminée : « Homme, voilà ta Mère; » voilà celle qui me priera incessamment pour toi et à qui j'obéirai toujours, jusqu’à changer l’ordre de la nature et le cours des choses.

Par un complet changement de substance, l’eau devient un vin exquis. Ce miracle est L'effet de la simple volonté de Dieu, de sa parole intérieure, non articulée. La parole de l'homme signifie seulement; celle de Dieu opère en même temps qu’elle signifie; elle crée ce qu’elle dit. La terre n’était point, le ciel n’était point, la mer n’était point:: Dieu parle, ces choses existent. La même parole qui a fait ce qui n'était point, fait que ce qui est demeure, ou tombe, ou se. transforme; elle peut faire que sans tomber ni se transformer, il soit changé. Suivant la volonté de Dieu, toute matière et toute partie de.la matière peut ou retomber au néant, ou descendre à un degré quelconque d’inconsistance, ou s’élever au degré de consistance qu'il veut lui donner. Il la suspend, il la pénètre, il en change les qualités, bref, il en fait ce qu’il veut qu’elle soit, et elle est ce qu’il lui commande d’être. Dieu a cette coutume, dit saint Ambroise, d'agir par changement de substance quand il veut montrer qu'il est l’auteur de la nature : la baguette est changée en serpent, le rameau desséché refleurit, l’eau des fleuves devient du sang, les flots divisés stationnent en murailles liquides, le fer nage à la surface des fontaines, la poignée de farine et la goutte d'huile ne peuvent tarir, les eaux amères sont potables. L'Écriture est pleine de semblables merveilles, pour que nous cohnaissions que tout est de la main de Dieu et que tout lui obéit.

En renouvelant à Cana cette marque de sa souveraineté, il opère d’une façon plus soudaine ce qu’il fait d’ailleurs tous les jours aussi merveilleusement sans que nous y prenions garde. Tous les jours l’eau du ciel, distillée dans les entrailles de la terre, sucée par les racines de la vigne et distillée une seconde fois dans cet alambic aux rayons du soleil, vient gonfler le raisin. La transmutation instantanée n’est pas plus difficile ni plus mystérieuse que l’autre. Celui qui de rien a créé les substances et l'outil par lequel elles se transforment, peut les transformer sans employer

l'outil.

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En même temps, ce changement que Jésus fait dans la nature de l’eau est la prophétie et la figure de celui qu’il vient accomplir dans la nature humaine. Les six urnes destinées à l'eau des purifications, ce sont les six périodes entre lesquelles on divise le temps qui a précédé la venue du Messie, d'Adam à Noé, de Noé à Abraham, d'Abraham à Moïse, de Moïse à David, de David à la captivité, et de la captivité à Jésus-Christ. Ces six périodes ont contenu la révélation du futur Messie, exprimée par l'eau dans le langage de l’Écriture; et sans cette révélation nécessaire à la purification des Juifs, les temps antérieurs seraient demeurés stériles et vides. Le Christ y était donc contenu, mais caché, comme d’une certaine manière l’eau contient le vin, sans que l’on puisse l'y découvrir. Par l’ordre de Jésus, les six vases sont remplis jusqu’au bord, parce que les prophéties ont recu en lui leur accomplissement. Aïnsi le changement de l’eau en vin représente tous les mystères de la Rédemption; les Prophètes les ont annoncés, le Christ en apporte la réalité. |

Les Juifs ont eu cette eau et elle n’a été pour eux que de l’eau, instrument d’une purification matérielle incomplète ou tout à fait vaine, semblable aux ablutions répétées des Pharisiens. Ils lavaient leurs mains et faisaient des œuvres stériles ou impures; ils buvaient, et leurs cœurs ne recevaient ni chaleur, ni force, ni joie. Les livres des Prophètes, dit saint Augustin, sont insipides et fastidieux si on ne les entend pas; et, pour les entendre, il faut y découvrir Jésus-Christ. Parce que les Juifs n’y découvrent pas Jésus-Christ, ils les lisent sans les comprendre, et ne les interprètent que pour les défigurer; parce que Jésus-Christ nous y apparaît, ils enivrent nos âmes. Maintenant nous comprenons la miséricorde du cœur de Marie, quand elle dit à son Fils : « Ils n’ont plus de vin. » C'est-à-dire : Seigneur, la force leur manque, la joie leur manque, la lumière leur manque, ayez pitié d’eux, avancez votre jour : donnez-leur le vin de la vérité!

Et Jésus, en changeant l’eau en vin après qu'il a entendu cette prière, promet qu’il va remplacer le sens littéral par le sens spirituel, la lettre qui tue par l'esprit qui vivifie, la figure par la réalité. Il changera l'eau en vin quand il donnera à ses disciples la vraie intelligence de Écriture, les enivrant . de Dieu avec ce qui les laissait auparavant indifférents et froids. « Puisez

maintenant. » Ce vin miraculeux procurera une autre transformation, un

autre miracle : par lui, les impudiques seront chastes, les orgueilleux deviendront humbles et doux, ceux qui tremblent devant le monde seront remplis de courage pour confesser Dieu. Car il arrivera une plus grande merveille, et le vin de Cana n'est encore que la figure du vrai breuvage. Écartons ce dernier voile : nous voyons apparaître le mystère des mystères : l'Eucharistie. Le premier acte de la vie publique de Jésus est donc la prophétie de ce qui fait l’objet même de sa mission; il prépare la foi au sacrement qui en sera le couronnement et le miracle incompréhensible et immortel. Il a voulu par là, dit un Père, nous donner une marque anticipée du pouvoir par lequel il devait plus tard, dans l'institution de l’'Eucharistie, changer le vin en son sang, puisque, en effet, le vin qui est consacré est un vrai sang, comme l’eau changée à Cana fut aussitôt réellement du vin.

Il est écrit de ce vin du calice, qu'il fait « germer les vierges » ; parce que sa vertu, éteignant toute flamme terrestre, allume dans les âmes l’ardeur immortelle du souverain amour. Quoique le vin de Cana n’en fût que la figure, Jésus ne laissa pas d’y attacher sa grâce. Non-seulement ceux à qui il l'avait donné crurent en lui, mais, d’après la tradition, plusieurs le suivirent. L'époux devint l’apôtre saint Simon; l'épouse demeura près de la sainte Vierge. La présence à leurs noces de Jésus et de Marie avait glorifié l’affection dans laquelle ils s'étaient unis; la grâce de la chasteté virginale récompensa ces cœurs purs. Ils s’aimèrent de l’amour plus saint qui, sacrifiant tout à Dieu, reçoit de Lui en retour un charme éternellement durable et sacré.

Telles furent les œuvres de ce grand jour de Cana, le premier jour de la manifestation du Seigneur. Elles représentent ce que Jésus-Christ est venu faire en ce monde : foi des disciples, commencement de l’Église, intervention de Marie, communion des saints; meilleur vin pour la fin du repas, doctrine parfaite pour le dernier âge du monde, inauguré maintenant; eau changée en vin, Loi changée en Évangile, figure en vérité, lettre en esprit, terreur en amour. Ainsi Bossuet résume l’enseignement des Pères. Par cet exposé, l’on voit combien Jésus demeure caché jusque dans l'Évangile à qui le prétend trouver sans les lumières de l'Église; et l’on peut juger du respect

qu'ont pour eux-mêmes les « historiens » qui se contentent de dire, à

propos de Cana, que Jésus se plaisait au mouvement des fêtes privées, et qu’un de ses miracles fut fait pour égayer une noce de petite ville.

De Cana, Jésus se rendit à Capharnaüm, où il prêcha. C'était une bourgade opulente, située sur les confins de Zabulon et de Nephtali, à l'endroit où le Jourdain se jette dans le lac de Génézareth. Cette partie de la Galilée était appelée Galilée des Gentils, à cause des païens que les Galiléens laissaient habiter parmi eux, ce qui les avait entraînés à une décadence spirituelle si marquée que les Juifs les réputaient impurs : Terre de Zabulon et de Nephtali, qui confines à la mer, pays au-delà du Jourdain, Galilée des nations! Le peuple qui était assis dans les ténèbres a vu une grande lumière; la lumière s'est levée sur ceux qui étaient assis dans la région de l’ombre de la mort. Jésus était cette lumière, et il vint dans cette ombre. Il leur disait: « Le temps est accompli; le royaume de Dieu approche; faites pénitence et croyez à l'Évangile. »

Une œuvre importante allait signaler son premier séjour chez les Capharnaïtes. Sa présence aux noces et la manifestation publique de sa puissance ont honoré le mariage, source du genre humain; un second miracle va être fait pour constater l'établissement de l'Église et signifier sa mission.

Jésus passait sur le bord de la mer. Il vit Simon et André qui jetaient le filet; car ils étaient pêcheurs, et après la première entrevue, racontée plus haut, ils avaient repris leur profession, dont ils vivaient. Il leur dit : « Suivez-moi. » De là, s'étant un peu avancé, il vit dans une barque Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, pêcheurs aussi, travaillant à leurs filets, et il les appela également. En ce moment, le peuple accouru pour l’entendre, se pressait autour de lui. Il monta dans l’une des deux barques, qui était celle de Simon-Pierre, et ayant commandé à Simon-Pierre d’éloigner un peu du rivage, il s’assit et enseigna. Lorsque son discours fut achevé, il dit à Simon-Pierre : « Conduis-nous en pleine eau, et jette le filet. » — Maître, répondit Simon, toute la nuit nous avons fatigué pour ne rien prendre; mais, sur votre parole, je jetterai le filet. Et à ce coup ils prirent tant de poissons que le filet menaça de rompre. Ils firent signe à leurs compagnons de l’autre barque de les venir aider, et les deux barques se trouvèrent tellement remplies que peu s’en fallait qu'elles ne coulassent à fond.

Alors Simon-Pierre, se jetant aux pieds de Jésus, lui dit: — Seigneur,

éloignez-vous de moi, parce que je suis un pécheur! Lui et ses compagnons étaient épouvantés de ce miracle. Jésus dit à Simon : « Ne craïignez point, désormais vous serez pêcheurs d'hommes. » Et aussitôt, ayant amené les barques au bord, ils quittèrent tout et le suivirent.

L'Église est fondée et prophétisée.

Les Apôtres sont gens de labeur, vivant du travail de leurs mains et non pas des fruits de l’iniquité; c’est ce qui les rend dignes de leur vocation. Ils sont simples et sans lettres : la science leur sera donnée plus tard, mais il faut d’abord que la foi soit l’effet de la puissance divine et non de l’éloquence humaine. Appelés, ils obéissent aussitôt; les enfants de Zébédée laissent leur père : rien ne doit empêcher de suivre le Christ. Il y a deux barques : celle où Jésus monte pour enseigner est celle de Pierre; là se disent les paroles qui enfantent la foi. De cette barque, Jésus enseigne la foule; de cette barque, il instruira les nations. La barque s'éloigne un peu du rivage : il faut prêcher aux peuples avec mesure, ne pas les attacher aux choses terrestres, ne les pas pousser trop vers les régions du mystère; il faut condescendre à l'infirmité de tous, pour attirer à la paix l’homme nagcant

dans les choses mobiles et amères de cette vie. NICODÈME, LA SAMARITAINE.

Après quelques jours passés à Capharnaüm, Jésus vint à Jérusalem. Il y fit d’autres miracles et célébra la Pâque.

La coutume et la connivence des prêtres avaient laissé des marchands s'établir sous les portiques du Temple. Il les chassa une première fois, disant : « Vous faites de la maison de mon Père une caverne de voleurs. » Plus tard, on se souvint qu'il est écrit : le zèle de votre maïson me dévore. Les marchands ne lui résistèrent point, quoique sa main ne fût armée que d’un fouet de petites cordes, et ils n’invoquèrent point les prêtres qui avaient toléré leur trafic. Sans doute qu'il les intimida par la majesté irritée de son visage. Cependant quelques-uns d’entre les-docteurs lui demandèrent de quel droit il agissait de la sorte, le sommant de faire un miracle pour

prouver sa mission. Il leur répondit : « Détruisez ce Temple, et je le rebâtirai

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dans trois jours. » Eux l’entendirent du Temple, d’où il venait de chasser les marchands, Temple dont il prophétisera bientôt la ruine et qui ne sera

jamais rétabli; mais il leur parlait du temple de son corps, où habitait la

Fig. 30. — Jésus chasse les marchands du temple en disant : « Vous faites de la maison de mon Père une caverne ë . . . .

de voleurs. » Gravure d'Albert Dürer, xvie siècle Bibliothèque de M. Ambroise Firmin-Didot.

plénitude de la divinité, et du miracle de sa résurrection trois jours après qu’on l'aura fait mourir. Car le Messie était le temple vivant de Dieu, et les Juifs eux-mêmes le disaient. Dans la suite, plusieurs crurent que le Messie était né pendant que les Romains détruisaient le Temple. D’après saint Marc,

Jésus prononça ces paroles le jour où chacun devait acheter l'agneau Pascal;

et suivant le calcul de quelques historiens, le même jour, trois ans après, il ressuscita d’entre les morts.

Les réponses quasi énigmatiques, les refus lui sont ordinaires lorsqu'il est interrogé ou sollicité par l’incrédulité, la vaine curiosité et l’orgueil. Aux simples de cœur, il parle clairement, il leur accorde les grâces qu’ils demandent. Quelle que soit la parole qui sort des lèvres, il saisit la parole intérieure; ceux même qui se taisent l’entendent répondre à leurs pensées. Il connaît à fond tous les hommes, il règle -miséricordieusement son discours à la mesure de leur intelligence et de leur foi, ne leur donnant que ce qu'ils peuvent actuellement porter. Beaucoup venaient à lui qui n'étaient encore qu’étonnés de ses miracles. Il les retenait plus ou moins ou les écartait. Il en appelait qui ne s’offraient point. Le publicain Lévi était assis à son bureau de finances. Jésus passe et lui dit : « Suis-moi. » Le publicain se lève aussitôt, laisse son bureau comme Pierre et Jean ont laissé leurs filets sHef devient l’apôtre Matthieu. Quelque temps après, un docteur se présente et dit : « Maître, je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez. » Jésus voit le cœur de ce savant; il lui répond : « Les renards ont leurs tanières et les oiseaux leurs nids, mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. » Le savant se retire. Il ne voulait que s’avancer dans la science: le labeur de l'Évangile, rude et désintéressé, n’était pas ce qu'il lui fallait. Type de ces larrons qui se proposent de traverser l'Église pour lui dérober des connaissances dont ils n'useront qu’à leur profit! Un autre étant au contraire appelé, demande un délai, jusqu'à ce qu'il ait fermé les yeux de son père. Jésus lui répond : « Laissez les morts ensevelir les morts. » Venez à Ja besogne des vivants; apprenez que le premier devoir envers les hommes est de prêcher l'Évangile, et que votre père lui-même a d’abord besoin que vous quittiez tout pour obéir à la voix de Dieu. Réponse éternelle aux objections de la fausse charité. Jésus n’impose point un fardeau qu'il refuse de prendre, il ne restera pas pour fermer les yeux de sa Mère.

À Jérusalem, parmi ceux qui vinrent dès le commencement, il y eutun sénateur nommé Nicodème. Il vint la nuit, avec un cœur droit, mais craintif. [l avait peur des Juifs, redoutant peut-être en même temps leur colère déjà déclarée et leurs railleries. On le retrouvera plus courageux au

Calvaire. Jésus lui déclara implicitement sa divinité. Dans le discours qu’il

lui tint, il découvre tout le plan du Christianisme. Il y marque sa mort sur

la croix et prononce cette parole, qui est la raison adorable de l’Incarnation : ; TEA £ NAS L < x ;

« C'est ainsi que Dieu a aimé le monde, jusqu’à lui donner son Fils unique. »

Il dévoile ensuite la raison de l’incrédulité : « La lumière est venue dans le

« monde, et les hommes ont mieux aimé les ténèbres, parce que leurs œuvres

Fig. 40.— Vocation de Lévi. Lorsqu'il passait, Jésus vit Lévi assis au bureau des impôts et lui dit : « Suis-moi. » Le publicain se leva aussitôt et le suivit. — Overbeck, Évangile illustré; Paris, Schulgen.

« étaient mauvaises. Car quiconque fait le mal haït la lumière. » C'est le juge qui s'annonce pour le dernier jour.

Ayant ainsi accueilli avec bonté le Juif timide, il va lui-même trouver les Samaritains.

Les Samaritains étaient le reste des colonies formées de divers peuples qu’avaient établies les Assyriens. Ils se prétendaient de la race d'Abraham et recevaient les livres de Moïse, mais en y mêlant beaucoup de leur ancienne idolâtrie. Les Juifs les traitaient d'étrangers, et une haine réciproque les divisait. La Synagogue défendait toute relation avec ces schismatiques, sauf

pour acheter et vendre. Jésus va vers eux. Il se met au-dessus des inimitiés nationales et politiques, comme il se mettra bientôt au-dessus des prescriptions pharisaïques touchant le Sabbat. Nous avons ici la première mission à l'extérieur.

Traversant donc le territoire de Samarie pour regagner la Galilée, et se trouvant aux portes d’une ville appelée Sichem, Jésus s'arrêta, sentant la fatigue du chemin. Le chemin, dit saint Augustin, c'était la chair qu'il avait prise pour venir à l'humanité; et cette fatigue, qu’il voulut éprouver, nous fait comprendre le labeur de son apostolat. Ses disciples entrèrent dans la ville pour acheter de quoi manger; car il dédaignait les aises de la vie jusqu’à n’emporter habituellement aucune provision. Une fois il est parlé d’un pain qu'on avait pour toute la troupe, et que les disciples oublièrent.

Or Sichem n'était pas un lieu sans souvenir. Abraham, revenant de la Mésopotamie, y avait élevé un autel, et Dieu lui fit connaître que ce lieu lui appartiendrait. C'était là que Siméon et Lévi, fils de Jacob, avaient tué un grand nombre d’Armorrhéens pour venger l’outrage fait à leur sœur Dinah. Jacob y ayant acheté une terre pour un troupeau de cent moutons, l'avait donnée en héritage à Joseph, et il y avait creusé un puits que l’on appelait encore le puits de Jacob. Ainsi, sur ce sol étranger, Jésus, Fils de Dieu et fils des Patriarches, était doublement chez lui. Il y venait révéler le vrai Dieu, apporter le pardon au lieu de la vengeance, ouvrir la fontaine des véritables eaux vives qui rejaillissent jusqu’à la vie éternelle.

Pendant que Jésus, resté seul, se reposait assis sur la margelle du puits de Jacob, une femme vint de Sichem pour puiser de l’eau. Cette femme était de mauvaises mœurs et de mauvais renom : c’est l'Église non encore purifiée, mais qui va l’être. La femme vient du milieu des étrangers : l’Église viendra du milieu des nations. Il est dit que Jésus s'était arrêté à la sixième heure, à midi : le soleil matériel parvenu à son plus haut point allait décroître; le soleil prophétisé par Zacharie, le véritable Orient > se lève pour éclairer ceux qui sont assis parmi l'ombre de la mort, et il vient diriger leurs pieds dans la voie de la paix. La sixième heure sera encore l’heure du sacrifice, lorsque, sanglant et brisé, le Sauveur se reposera de ses fatigues en se couchant sur la croix, et alors de ses plaies vives jailliront les sources du salut.

Jésus dit à la Samaritaine : « Donne-moi à boire. » Sur le Calvaire a . dira : « Jai soif. » C’est la même soif qu’il exprime ici; mais l'étrangère ne le pouvait savoir. Elle répondit avec un accent de raillerie , ordinaire à ses pareilles : — « Comment! vous, Juif, vous me demandez à boire, à moi Samaritaine? » Car les Juifs refusaient même de se servir des vases des

Samaritains.

Jésus reprit doucement : « Si tu savais quel est le don de Dieu , ét qui est « Celui qui te dit: Donne-moi à boire, toi-même peut-être lui en aura's « demandé, et il t'aurait donné de l’eau vive. »

La Samaritaine raillant encore, mais étonnée et plus respectueuse, lui dit : « Seigneur, vous n'avez pas de quoi puiser et le puits est profond. D'où avez-vous donc de l’eau vive? Êtes-vous plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits? » Elle ne connaît pas d’autre eau vive que celle qui étanche la soif charnelle; et quoique sous une impression de respect, elle traite légèrement l'étranger qui parle de lui donner de l’eau, tandis que c’est elle qui a de quoi puiser. Ainsi parlera longtemps l'orgueil rationaliste.

Jésus lui répondit : « Quiconque boira de cette eau aura encore soif; mais « celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura jamais soif, parce que « Peau que je lui donnerai deviendra en lui une fontaine qui rejaillira « jusqu’à la vie éternelle. » L'eau du puits, c’est la volupté, qui habite des profondeurs ténébreuses. Celui qui parvient à la volupté de ce monde, celui qui boit de cette eau aura encore soif. L’eau vive de Jésus, c’est le Saint- Esprit; il remplit tous les désirs de l’âme, et il élève l’homme à la vie éternelle, étant le principe de la résurrection. Celui qui a une fontaine au dedans de lui-même n’a jamais soif.

La Samaritaine ne comprenait pas encore. Toujours préoccupée de la soif charnelle, mais de plus en plus respectueuse, elle dit à Jésus : « Seigneur, donnez-moi de cette eau, afin que jé n’aie plus soif et que je ne vienne plus puiser ici. » Elle habitait le pays où Élie, le grand prophète, avait, entre autres prodiges, vécu quarante jours sans boire et sans manger. Se souvenant de son histoire, elle crut que celui qui lui parlait pouvait lui donner le secret d'Élie. Jésus voulait lui faire un don plus précieux. Il lui

dit : « Va appeler ton mari et reviens. »

106 à JÉSUS-CHRIST VIVANT.

Pour la première fois peut-être de sa vie, comme on peut le conjecturer d’après ce qui va être révélé, cette femme craignit en même temps de mentir et d’être sincère. Elle dit : « Je n’ai point de mari. » Jésus reprit : « Tu as « raison de dire : Je n’ai point de mari; car tu en as eu cinq; et celui avec « qui tu es maintenant n'est point ton mari. » Renvoyée successivement par cinq époux, la pécheresse vivait dans le désordre avec un adultère. Au sens mystique, un Père voit ici les cinq sens, la domination de la chair qui pèse sur tout homme avant qu'il puisse se servir de sa raison. L'erreur suit la passion des sens; elle n’est point le mari, le guide légitime, maïs l’amant adultère. Écartez votre erreur, éloignez cet adultère qui vous corrompt, et appelez votre intelligence pour comprendre la vérité.

La Samaritaine fit ce noble effort. Elle s’inclina devant la lumière qui lui apparaissait et avoua son péché. « Seigneur, dit-elle, je vois bien que vous « êtes un prophète. » Et sur-le-champ, laissant toute question d’intérêt temporel, elle demanda plus de lumière, en proposant clairement le point de doctrine qui divisait les Samaritains et les Juifs. A travers ses fautes, cette femme n'avait point dédaigné de penser quelquefois aux choses du salut; le Fils de Dieu le savait. Elle lui dit donc : « Nos pères ont adoré sur cette « montagne, et vous dites (vous, les Juifs) que Jérusalem est le lieu où il « faut que l’on adore. »

Jésus, sans lui répondre directement sur ce point, qui désormais n’aurait plus d'importance pour les Samaritains ni pour les Juifs, l’éleva plus haut qu’elle ne pensait à monter. « Femme, lui dit-il, crois-moi, le temps va « venir que vous n'adorerez plus le Père ni sur cette montagne, ni dans « Jérusalem » (car les sacrifices des Samaritains comme ceux des Juifs seront abolis). « Pour vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas, et « nous, nous adorons ce que nous connaissons, parce que le salut vient des « Juifs. Mais l’heure vient, et elle est venue, que les vrais adorateurs adore- « ront le Père en esprit eten vérité; car ce sont là les adorateurs que le Père. « désire. Dieu est Esprit, et ceux qui l’adorent doivent l’adorer en esprit et « en vérité. »

Cette parole renverse à la fois les figures des Juifs et les idoles des Samaritains. Les uns et les autres négligeaient l'âme, cherchant de toute manière à purifier le corps. Jésus-Christ déclare que Dieu, qui est esprit, est honoré

par la pureté de ce qu’il y a en nous d’incorporel, la pureté de l'intelligence, qu’il appelle l'esprit. L'Église adore en esprit, parce qu’elle offre une victime spirituelle; elle adore en vérité, parce que son sacrifice n’est pas purement figuratif, mais donne la vérité des sacrifices de l’ancienne Loi et de ce que ses propres signes représentent.

Fig. 41. — Jésus et la Samaritaine. « Si tu savais, dit Jésus, quel est le don de Dieu, et qui est celui qui te dit : j Donne-moi à boire, toi-même peut-être lui en aurais demandé, et il t'aurait donné de l'eau vive. » — Tableau de Philippe de Champagne, gravé pa Edelinck. xvrie siècle.

La Samaritaine dit à Jésus : « Je sais que le Messie, que l’on appelle le Christ, doit venir. Lorsqu'il sera venu, il nous instruira de toutes choses. » [1 suffisait aux Samaritains des cing livres de Moïse pour attendre le Messie, tant son avénement y est déjà prédit, tant le Christ est l'objet de toute l’ancienne Écriture. |

‘Et Jésus répondit : « Ce Messie que vous attendez, il te parle en ce

moment : C’est moi. » Le Fils de Dieu se révèle au cœur simple qui lui a

confessé sa misère. Les Juifs n’obtiendront qu’en présence de la croix cette parole nette, qu’ils lui demandent non pour le croire, mais pour le nier et l’'insulter.

En ce moment les Disciples revinrent. Ils furent étonnés de voir que leur Maître s’entretenait avec cette femme étrangère, car c'était à leurs yeux une sorte de transgression de la Loi, et sans doute aussi une condescendance fort éloignée de la fierté juive. Néanmoins, ils ne le. questionnèrent point. Îls avaient appris, dit un Père, à garder leur rang de Disciples; ils le respectaient et le craignaient.

De son côté, la Samaritaine, laissant le vase qu’elle avait apporté, était retournée à la ville et publiait ce qu’elle avait vu. Elle disait à tout le monde : « Venez, et voyez un homme qui m'a dit tout ce que jai jamais fait. Ne serait-ce point le Christ? » Exemple admirable du travail de Dieu dans les cœurs! La conversion de la pécheresse est pour ainsi dire instantanée, et cependant tous les degrés en sont marqués parfaitement. Elle passe d’une indifférence moqueuse au respect, du respect au désir des biens qui lui sont promis et qu’elle ignore; elle reconnaît Jésus pour prophète, et en même temps elle avoue qu’elle a prévariqué; elle s’instruit, elle est docile; aussitôt qu’elle possède la lumière, elle s'emploie à la divulguer. Laissant là son urne, comme les pêcheurs laissèrent leurs filets, elle remplit le rôle d’évangéliste, publiant à l'honneur de Celui qui l’a éclairée les paroles qui l'ont humiliée elle-même. Elle ne rougit point de révéler cette preuve : l’âme une fois allumée au feu divin ne regarde à rien de ce qui est sur la terre, ni à la gloire, ni à la honte; elle n'appartient, dit saint Jean Chrysostome, qu’à la flamme qui la vivifie. Elle laisse son urne, ajoute saint Augustin : l’urne, c’est l'amour de ce monde, la cupidité par laquelle les hommes cherchent à puiser la volupté du fond des ténébreuses profondeurs de la vie terrestre, dont le puits est l’image.

Pendant que la Samaritaine s’appliquait à faire connaître le don de Dieu, les Disciples pressaient Jésus de manger. Le Seigneur leur dit qu’il avait une autre nourriture à prendre, et ils pensèrent que quelqu'un lui avait apporté à manger. Ainsi Jésus ne refusait pas de recevoir sa nourriture de la main des étrangers, comme ne possédant rien, afin que ceux qui l’assistaient en

eussent le mérite, et pour que ses Disciples apprissent à honorer la pau-

vreté. Mais il porta loin de là leurs pensées : « Ma nourriture, dit-il, est « d'accomplir la volonté de Celui qui m'a envoyé, et de parfaire son œuvre. »

Parfaire l'œuvre, c’est travailler pour réaliser le dessein de celui qui l’a concue et qui commande. Si l’œuvre de Dieu est parfaite par le Christ, elle ne l'était donc pas avant lui. Mais que pouvait-il manquer à l’œuvre de Dieu? Origène répond : La perfection de la créature raisonnable est la perfection de toute la nature; c'est pour la perfection de cette nature, jusque-là incomplète, que le Verbe a été fait chair. L'homme était parfait en quelque manière, mais la transgression le rendit imparfait; et le Sauveur fut envoyé, premièrement pour accomplir la volonté de Celui qui lavait envoyé, secondement pour parfaire l’œuvre de Dieu, non-seulement en ramenant l’homme à son premier état, mais en l’élevant à sa perfection, qui est de se nourrir de la connaissance de Dieu. Le Fils de Dieu accomplit et parfait en deux manières l’œuvre du Père : dans l'Homme, lorsqu'il nous fait voir en sa personne la nature humaine sans péché, sans corruption, digne de l’amour divin; dans la Loi, car le Christ est la fin de la Lot; il amène à maturité tout ce qu’elle contenait, et il élève le monde du culte corporel au culte spirituel.

Ce fut la leçon que Jésus donna aux Disciples, en leur disant qu’ils moissonneraient ce que d’autres avaient semé, et que cette récolte, qui serait de fruits pour la vie éternelle, réjouirait ceux qui avaient fait les premiers travaux, c’est-à-dire les Prophètes. C'était encore indiquer l’accomplissement de la Loi, et comment l’œuvre du salut n’est qu’une même œuvre de Dieu, entreprise dès le commencement. Ils ne l’entendirent point encore, mais ils se souvinrent. Eux aussi, moissonnant, devaient semer. Car le missionnaire du Christ moissonne et sème en même temps; il fait le double travail du prophète et de l’apôtre. Et parce que l’Église est Une dans la durée des temps, au rebours de ce qui se passe dans le monde, la joie de celui qui moissonne à mains pleines est la récompense et la joie de celui qui a semé dans la douleur et dans la stérilité, et qui n’a pas même vu verdir le sillon.

La Samaritaine avait dit à ses concitoyens : « Venez voir, ne serait-ce point le Christ? » Un grand nombre recurent cette parole. Sortant de la

ville, ils accoururent près de Jésus, le virent et le prièrent de demeurer

chez eux. Il y resta deux jours, et après l'avoir ouï parler, il y en eut beaucoup plus qui crurent en lui. Ils disaient à cette femme : « Ce n’est plus sur ton témoignage que nous croyons; nous l’avons entendu nous-même, et nous savons qu'il est en vérité le Sauveur du monde. » Ils affirment ce qui ne leur a été présenté que comme doute. Cependant ils n’avaient point vu de miracles ; la seule parole les a convertis. Comme ils sont sortis de leur ville pour entendre la parole, de même, en recevant cette parole sincère, ils quittent toute autre doctrine. L'Évangéliste, selon la remarque d'Origène, prend soin de dire qu’ils le priaient non pas d'entrer dans la ville, mais de « demeurer chez eux. » Or Jésus reste auprès de ceux qui lui en font la prière, surtout lorsque sortant de leur ville, se dépouillant d'eux-mêmes, ils viennent vers lui.

L'épisode de la Samaritaine signale l’avénement et le caractère de la religion définitive, et nous fait voir comme de nos yeux la forme et le miracle de la prédication de Jésus. Tout a la simplicité des choses les plus ordinaires de la vie, et tout est divin ; il semble que tout soit le pur effet du hasard, et plus on regarde, plus on trouve de profondeurs éternelles dans la préparation, dans le fait et dans les suites, qui durent toujours et qui seront éternelles.

Observons que cette mission à Samarie était l'action qui pouvait davantage compromettre Jésus parmi les Juifs, s’il avait, comme on le dit, recherché la popularité. L’aversion pour les Samaritains était universelle et rendait l'opinion plus redoutable même que les prohibitions légales. Cette ville de Sichem, où il osait séjourner, les Juifs la nommaient Sichar, c'est-àdire Jyrognerte. Il ne tint pas compte de ces préventions. Son immense condescendance pour les misères humaines n’a jamais flatté une erreur. Double

marque de sa divinité, qu'il ne l’ait pas fait et qu’il ait pu ne le pas faire.

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