LAZ ARE
à Béthanie (fig. 80), bourg voisin de Jérusalem. Jésus les aimait. Lazare étant alité, ses sœurs envoyèrent dire à Jésus : « Seigneur, celui que vous aimez est malade. » Prière parfaite, comme celle de la Chananéenne.
La prière parfaite consiste dans une simple
exposition du besoin, accompagnée d’une
ferme confiance en Dieu qui peut tout.
Initiale d'un Flavius Josèphe du xue siècle.
CPS Jésus, sachant ce qui devait arriver, répon-
dit que cette maladie n'allait pas à la mort, mais qu’elle était pour la gloire de Dieu et afin que le Fils de Dieu en fût glorifié. Il demeura encore deux jours dans le même lieu. Après quoi il dit à ses disciples : « Retournons en Judée. » Les Disciples, effrayés, lui dirent : — Maître, les Juifs vous cherchent pour vous lapider, et vous retournez chez eux? Il leur fit entendre qu’il devait employer le temps pour s'acquitter de son ministère. Et parlant au nom de la sainte Trinité en annonçant une œuvre de Dieu,
il ajouta : « Lazare, notre ami, dort, mais je m'en vais le tirer du « sommeil. »
Les Disciples crurent qu’il s'agissait d’un sommeil ordinaire. Ils reprirent : — S'il dort, il en reviendra. Jésus leur dit : « Lazare est mort, et je « suis bien aise à cause de vous de n’avoir point été là, afin que vous « croyiez. Mais allons. »
Et Thomas dit aux autres : — Allons aussi, nous, et mourons avec lui. Thomas, comme plus tard Pierre, se croyait par lui-même plus fort qu’il n'était.
Lorsque Jésus arriva, Lazare, depuis quatre jours, dormait dans le tombeau. Il mourait tandis que le messager de ses sœurs annonçait sa maladie. |
Suivant un usage établi chez les Juifs après le retour de Babylone, on portait immédiatement au sépulcre le cadavre enveloppé de bandelettes ; mais le sépulcre n'était pas aussitôt fermé. Tous les jours deux fois les parents et les amis y venaient prier et pleurer auprès du mort, jusqu’à ce que les signes de la décomposition parussent sur le visage découvert. On avait ainsi accompli les funérailles de Lazare au milieu d’un grand concours d'amis; car Béthanie n’était qu’à une heure de Jérusalem. Ces amis, la plupart encore présents, accompagnant Marthe et Magdelaine dans leurs stations auprès de Lazare mort, avaient vu le cadavre et en avaient constaté la décomposition. Alors seulement le suaire avait été posé sur la face, tout le monde s'était retiré du sépulcre, et on avait roulé la pierre qui en fermait l'entrée.
Marthe, avertie que Jésus venait, alla au-devant de lui; Marie se tint à la maison, soit qu’elle ignorât la présence du Maître, soit qu’elle pensàt devoir rester pour remplir les obligations de l'hospitalité. « Seigneur, dit Marthe, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort ; mais maintenant même, je sais que Dieu vous accordera tout ce que vous lui demanderez. » Ce langage exprime une foi hésitante et comme déconcertée. La sœur de Lazare semble ne pouvoir comprendre que des amis de Jésus soient atteints par la mort et par la douleur.
Jésus lui dit : « Ton frère ressuscitera. »
Marthe reprit : « Je sais qu’il ressuscitera au dernier jour. »
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Jésus, voulant accroître et affermir la foi de Marthe, et lui apprendre qu’il n’a pas même besoin de demander, lui dit ces paroles de Dieu : « Je « suis la résurrection et la vie; celui qui croit en moi vivra, quand même il « serait mort; et quiconque vit et croit en moi ne mourra point pour «toujours. Le crois-tu? »
Déjà l’on a vu le- Sauveur exiger la foi d'autrui pour ceux en faveur de qui ils le venaient prier, parce que tous les membres sont unis en un même corps et doivent agir les uns pour les autres. C'est la Communion des Saints. Marthe répondit par un acte de foi théologique parfait : « Oui, Seigneur, je crois que vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant, qui êtes venu en ce monde. »
Après ces paroles, Marthe retourna vers sa sœur et lui dit tout bas que le Maître la demandait. Aussitôt Marie alla trouver le Seigneur au lieu où Marthe l'avait rencontré. Ses hôtes la suivirent, croyant qu’elle se rendait au sépulcre. Dès que Marie vit Jésus, elle tomba à ses pieds et lui dit: « Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort ! » Jésus la voyant pleurer, elle et les Juifs qui l'avaient accompagnée, frémit en son esprit et se troubla lui-même, c'est-à-dire de sa propre volonté. Pleinement maître de toutes les sensations que son humanité pouvait éprouver, il se laissa librement envahir à la douleur de ceux qu’il aimait.
Il dit : « Où l’avez-vous mis? » — « Seigneur, lui répondirent-ils, venez et voyez. » Alors Jésus pleura ; et les Juifs dirent : « Voyez combien il l’aimait! » Cependant quelques-uns disaient aussi: « Ne pouvait-il pas empêcher qu’il ne mourût, lui qui a ouvert les yeux de l’'Aveugle-né? » L'Évangéliste, remarque saint Cyrille, raconte avec une sorte de stupeur les larmes de Jésus. Ses larmes, disent d’autres interprètes, coulent comme celles des hommes qui l'entourent, mais non pas de la même source : Lazare dans l'obscurité du sépulcre lui représente le genre humain mort, enseveli et pour ainsi dire décomposé. Il pleure cet état de sa créature, destinée à une double immortalité, devenue esclave d'une double mort ; il pleure ceux qui ne ressusciteront pas.
Jésus donc, de nouveau frémissant en lui-même, vint au sépulcre. C'était une grotte; une pierre en fermait l'entrée. Jésus dit : « Otez la
pierre. » — Seigneur, observa Marthe, il commence à sentir, car cest le
quatrième jour. Jésus reprit : « Ne t’ai-je pas dit que si tu crois, tu verras « la gloire de Dieu? »
Ils ôtèrent la pierre, et Jésus, levant les yeux au ciel, dit : « Mon Père, « je vous rends grâces de m'avoir exaucé. Pour moi, je savais que vous « m’exaucez toujours, mais je le dis pour ce peuple qui m'environne, afin «qu’ils croient que c’est vous qui m'avez envoyé. »
Alors il cria d’une voix forte : « Lazare, viens dehors! » Et à l’instant même celui qui avait été mort sortit, les pieds et les mains liés de bandelettes, son suaire sur le visage. Jésus leur dit : « Déliez-le et le laissez aller. »
Quelles paroles et quelle œuvre ! Saint Jean Chrysostome remarque l’art de miséricorde avec lequel Jésus voile et fait éclater en même temps sa divinité. Il prie son Père et le remercie : « Je savais que vous m'exaucez «toujours ; mais je le dis pour ce peuple. » Laissant entendre qu'il n’a pas besoin de prier, il ménage pourtant la faiblesse de ses auditeurs. Le Fils de Dieu ne regarde pas à sa dignité, mais à notre salut : les choses humbles abondent en ces discours ; les choses divines, il les enveloppe. Elles sont visibles néanmoins, et le ciel et la terre s’empressent d'obéir. « Je suis la résurrection et la vie. — Lazare, viens dehors ! » Il faut reconnaître le Verbe, cette voix éternelle qui parle au néant et de partout fait surgir la vie. La mort, dit Bossuet, n’avait pas encore été traitée de cette façon impérieuse. — 11 nomme Lazare, dit saint Augustin, pour ne pas forcer tous les morts à ressusciter.
L’incrédulité attriste la raison humaine par les efforts qu’elle ne cesse de faire contre ce miracle, où la réalité historique n’est pas moins évidente que le caractère divin. Le frémissement de Jésus a été signalé comme une marque de supercherie. C’est à quoi les « savants » découvrent que Lazare n’a pas été ressuscité, ou n’était pas mort! Les Pères avaient remarqué ce frémissement du Fils de Dieu. Il frémit, disent-ils, du murmure de ces Juifs dont l’incrédulité s’appuyait d'un miracle, et qui disaient : Lui qui a donné des yeux à l’Aveugle-né, ne pouvait-il empêcher que son ami ne mourût? Il dut frémir encore, et jusqu'aux dernières fibres de son humanité, voyant dans l'avenir tant d’âmes lavées de son baptème refuser
l'évidence pour choisir la réprobation. En vain l'on sait que toute folie est
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possible à l’homme ; la folie d'injurier Jésus-Christ paraît inconcevable. Il semble que ce serait assez de renier, sans se faire l’insulteur de tant de bonté, de tant de justice, de tant d'amour. Mais il y a une cause à ce délire. La cause, c’est l’horrible besoin que Dieu ne soit pas. Et ce besoin prouve que Dieu est, et que Jésus est Dieu. Pourquoi viens-tu nous tourmenter, crient les démons par la bouche des possédés; qu’avons-nous affaire à toi, Fils de Dieu tout-puissant ?
Pour résister aux négations et-aux injures, Jésus-Christ a armé ses œuvres d’une puissance que Satan peut combattre, mais qui le vaincra : il leur a donné la vie. Comme tous les autres miracles, la résurrection de Lazare est un miracle perpétuel. Jusque dans les moindres détails, il symbolise une merveille que l'Église accomplit tous les jours.
En donnant une âme au corps qu’il venait de façonner, Dieu s’unissait à cette âme par sa grâce. Adam sortit âme vivante des mains du Créateur. Par l'union de l’âme au corps, il avait la vie physique ; par l'union incomparablement plus élevée de cette âme avec Dieu, il avait la vie spirituelle. L'âme anima le corps, Dieu vivifia l'âme ; et, tout étant de Dieu, tout avait l'immortalité. L'homme, se séparant de Dieu par la désobéissance, perdit tout à la fois. Séparée de Dieu, l'âme meurt comme le corps séparé de l'âme. Quand même une sorte de vie subsiste, c'est mourir que sortir irrémédiablement de la condition pour laquelle on est créé. A la double vie succéda pour l’homme, par sa faute, une double mort. Mais Dieu eut pitié de l'œuvre de ses mains, et Jésus-Christ, plus puissant que la mort, vint réparer ce désastre.
La fille de Jaïre, le fils de la Naïmite et enfin Lazare n’ont pas été seuls tirés de la mort. Selon saint Augustin, beaucoup d’autres trépassés furent ramenés à la vie. Trois résurrections seulement sont marquées, parce que les circonstances de chacune indiquent suffisamment les trois classes entre lesquelles on peut partager tous les pécheurs, et les moyens qui leur sont donnés pour ressusciter à la vie spirituelle.
La fille de Jaïre, morte, mais encore dans la maison paternelle, c’est le pécheur caché, que personne ne soupçonne mort. Le fils de la veuve, déjà hors de la ville et que l’on porte au tombeau, c’est le pécheur public
lorsqu'il a pris son parti du scandale, Lazare au sépulcre depuis quatre
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viens dehors! » Et à l'instant même
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jours et déjà décomposé, c’est le pécheur endurci, horrible au monde, horrible à lui-même, désespéré, sous le poids de l’habitude, sous la pierre. Tout pécheur appartient nécessairement à l’une de ces trois catégories. Les trois résurrections nous apprennent comment chacun peut renaître.
La jeune fille qui vient d’expirer dans la maison de son père, est ressuscitée comme par jeu : « Ma fille, lève-toi. » Elle renaît avant que son père et sa mère l’aient pour ainsi dire perdue. Les Apôtres qui représentent la Foi, l’Espérance et la Charité, figurent aussi la grâce, inagissante sans doute, perdue même, non pourtant éloignée. L’effronterie n’a pas chassé les bonnes pensées, l’habitude n’a pas mis là sa main savante. Encore que pécher soit toujours la même chose que mourir, autre chose cependant, dit saint Augustin, est pécher une fois et pécher toujours; et si la vie est ramenée avec tant de promptitude, c’est pour nous faire comprendre que le pécheur qui se corrige aussitôt revit aussitôt. Celui qui n’est pas enveloppé dans l’habitude n’est pas enseveli. Chassez seulement d’autour de votre cœur, dit saint Grégoire, la foule des affections désordonnées, ces joueurs de flûte, ces discoureurs de rien, ces flatteurs de l'oreille qui vous promettent tant de joies, mais qui ne font en réalité que chanter votre mort. Alors, ne trouvant plus d’obstacle en vous, Jésus vous prendra par la main, et vous ressusciterez comme un homme qui dormait se réveiile sous la main d’un ami. Levez-vous donc et marchez. Pour prouver que vous êtes converti, vous devez marcher avec plus de vigueur qu’auparavant. Et mangez, car Jésus, ayant ressuscité la jeune fille, ordonne qu’on lui donne à manger. Ce qui montre, suivant le Vénérable Bède, la condition favorable du pécheur dont nous avons ici le symbole, puisqu’il peut, aussitôt réconcilié, être admis à la table eucharistique.
Mais peu de pécheurs profitent de cette grâce offerte à tous. La plupart, au contraire, s’enhardissent contre Dieu; bientôt, comme ceux de Sodome, ils se font gloire de leur péché. C’est alors que le mort, sorti de la ville, en rase campagne, apparaît dans son hideux sommeil ; et sa mère, l'Église, le suit en pleurant. Elle pleure sur ce fils mort, elle pleure sur ceux qui le voient. Pour plusieurs, cette pompe du cadavre insolent couché sur les vices qui portent à la fosse, n’est pas une épouvante, mais plutôt un
triomphe qu’ils envient. Et il a été donné à l'Église beaucoup de ces enfants
qui aiment à faire pleurer leur mère ! Tel est donc le pécheur public : il se produit en exemple; par son exemple, il détruit autour de lui la pudeur et la crainte de Dieu. Qui ressuscitera celui-là ? Ce même Dieu qui a ressuscité l’autre; ce Dieu qui entend les prières, qui voit les larmes, qui ne veut pas que la mort emporte toujours sa proie, et qui se fait obéissant à ceux qui le craignent jusqu’à leur accorder le salut de ceux qui le nient. Avec la même bonté et la même puissance, il ranimera ce cadavre. Mais qu'il y ait plus d'effort et plus de doute pour la conversion des pécheurs publics, c'est ce que le Sauveur nous fait comprendre, en montrant une certaine hésitation dans la résurrection du fils de la veuve. Ému des larmes de cette mère, il s'approche du cercueil, le touche d’une manière mystérieuse, arrête ceux qui le portent (car l'intervention de Jésus Ôte aux vices leur puissance); et enfin il commande : « Lève-toi. » À cette voix le mort revient à la vie, se lève, parle, mais reste assis dans son cercueil. Il faut que Jésus lui aide à descendre : « Et Jésus le rendit à sa mère. » C’est pour le rendre à l'Église qu'il l’a ressuscité, parce qu’elle pleurait.
Il y a une mort plus profonde, une espérance plus perdue. Non-seulement la vie est éteinte, mais la forme même du corps se dissout dans le tombeau fermé. Ce mort de quatre jours, sorti de la maïson, sorti de la ville, enterré, putride, c’est le pécheur tellement englouti et lié dans l’habitude qu’il semble ne pouvoir plus être touché même du désir de remonter au jour ; et si ce désir lui vient, faible comme ce fil de lumière qui peut pénétrer à travers la pierre roulée sur lui, il ne saurait faire un mouvement. Il désespère et tout est fini. Saint Bernard, grand moraliste, comme sont tous les saints, marque les degrés de cette chute : la familiarité avec le péché devient habitude, l'habitude nécessité, la nécessité impossibilité de s’'amender ; l'impossibilité engendre le désespoir ; le désespoir, c’est la damnation. Car la décomposition de la conscience dans une âme vaincue ne s'achève pas sans d’horribles douleurs. Plus d’un se targue au dehors, qui tremble d’une immense terreur et voudrait secouer sa léthargie. Devant le monde, ils sont arrogants. Au fond, tout au fond de leur cœur, la foi vit encore, sous forme de crainte. On les presse de se sauver : ils raillent, puis ils chancellent, puis ils disent : Je ne peux! En effet, ils ne peuvent.
D'eux-mêmes ils ne rouvriront pas leur tombeau.
Mais ce qu’ils ne peuvent, Jésus-Christ le peut, et le veut. Les fidèles l'ont appelé par leurs prières, il vient ; les fidèles pleurent, il est touché de leurs larmes ; les fidèles croient, il promet à leur foi un miracle. Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort! Seigneur, vous êtes la résurrection ! Seigneur, venez et voyez où on l’a mis ! Ces prières des saints, et les bonnes œuvres dont elles sont accompagnées, sont autant de mains droites et fortes qui « Ôtent la pierre ». La charité des fidèles, les grandes et fécondes vertus de l’Église ébranlent la lourde clôture, font pénétrer l'air pur et la lumière dans le hideux caveau ; et le détenu du péché, le captif, le mort, concoit quelque meilleur désir d'être sauvé. C’est l’instant de Jésus. IL est là, il regarde; il élève sa voix qui crée la vie : « Lazare, viens !... »
Lazare sort vivant, non délié. Les bandelettes serrées étroitement en trois doubles et imbibées d’aromates enroulent toujours ses pieds et ses mains, son visage est encore couvert du suaire. Lorsque vous méprisez, dit saint Augustin, vous gisez dans le tombeau; lorsque vous confessez, vous sortez dehors. C’est Dieu qui vous y amène en élevant la voix, c’est-à-dire en vous appelant par une grande grâce. Mais le mort qui s’avance est encore lié, le pénitent est encore coupable. C'est pourquoi il est dit aux Disciples : « Déliez-le, laissez-le aller. » Déliez-le de ses péchés. Celui que vous aurez délié sur la terre, le sera dans le ciel. Le Christ, continue Alcuin, ressuscite, parce que c'est lui qui vivifie à l’intérieur ; les Disciples délient, car c'est par le ministère des prêtres du Christ que ceux qu'il a vivifiés sont
absous. Dans les peintures du moyen âge, c’est saint Pierre qui délie Lazare.