LE CALVAIRE
L'homme se plaît aux souffrances de l’homme, et quand l’impie a pouvoir sur le juste, rarement il se contente de le mettre à mort. Après que Pilate eut prononcé sa sentence, les soldats recommencèrent la scène du couronnement d’épines; Jésus condamné subit une seconde fois leurs coups et leurs avanies. Ensuite, ils lui ôtèrent le manteau rouge, lui remirent ses vêtements et le conduisirent hors de la ville, au lieu nommé le Calvaire, en hébreu Golgotha. Suivant une tradition très-ancienne, là aurait été inhumé Adam, le premier pécheur. Ce qui est certain, c'est que le Calvaire était la place des exécutions : Calvaire, lieu des décapités.
Un écrivain de nos jours, qui a promené son impiété en terre sainte, observe qu’il ne faut pas se représenter le Calvaire tel que la poésie chrétienne l’a fait. Il n’y a vu, quant à lui, qu’un lieu vil et mesquin. L’on peut concéder aux ennemis de Jésus que le Calvaire était ignoble comme la croix. Rien n’a dû manquer à l'injure du supplice que le Fils de Dieu voulut subir pour racheter le monde. Et que pouvait-il trouver d’infame sur le Calvaire qui fût comparable à l’infamie des hommes ?
Le Calvaire était donc le lieu des exécutions capitales. Saint Jean Chrysostome en donne cette raison, ignorée des incrédules, oubliée des renégats : Le Seigneur ne voulut pas souffrir dans le Temple, ni sous un
toit, afin que vous ne pensiez pas qu’il était mort pour le peuple juif seu-
ne corde attachée à la ceinture. Un autre le frappe par
aine par u
précédé d un juif qui le tr
e de Martin Schœn, xve siècle. — Jésus es
Portement de croix, gravur
Fig. 99. — Le
e foule de reîtres et de bourreaux.
ate la violence de tous les mauvais instincts. Rien d'humain dans cett
dérrière. Dans cette scène tumultueuse écl
lement ; il a souffert en dehors de la ville et au-delà des murs, afin que vous sachiez que c’est un sacrifice pour tous, et qu'il est l’oblation de toute la terre et la purification du genre humain. |
Jésus, sortant du prétoire, portait sa croix. Les suppliciés allaient ainsi à la mort, chargés de l'instrument de leur supplice. Il réalisait la figure d'Abel conduit par son frère dans un champ pour y être tué, la figure d’Isaac chargé du bois de son sacrifice, la figure de Joseph et de sa robe teinte de sang. En même temps, c'était l’accomplissement de l’une des prophéties de gloire qui concernaient le Messie : 77 portera sur son épaule le signe de sa puissance.
Deux criminels étaient conduits par la même escorte, pour subir la même peine ; une autre prophétie disait : 77 a été mis au rang des scélérats.
Il traversa de la sorte Jérusalem.
Cependant il succombait. Il n'avait que les forces humaines. Dans la crainte sans doute qu'il n’expirât en chemin, les soldats arrêtèrent aux portes de la ville un homme qui passait, et le requirent, suivant la coutume romaine, pour porter la croix du supplicié. Cet homme, nommé Simon, était un Libyen de la ville de Cyrène, père de deux Disciples. Simon signifie obéissant ; Cyrène, héritier ; figure du peuple des nations, autrefois étranger, maintenant héritier par son obéissance. À la place du Juif devenu indigne, il se laisse charger de la glorieuse ignominie.
Une grande foule suivait, les uns silencieux, les autres poussant des huées. Il y avait aussi des femmes qui pleuraient. Jésus, se tournant vers elles, leur dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez « sur vous-mêmes et sur vos enfants. Des jours viennent où l’on dira : Heu- «reuses les stériles ! heureuses les entrailles qui n’ont point enfanté, les « mamelles qui n’ont point allaité ! » |
Arrivé sur le Calvaire, on lui présenta un vin mêlé de myrrhe et de fiel que l’on donnait aux condamnés pour les assoupir. Il le goûta, mais ne le voulut point boire. En goûtant cette amertume, il'obéissait, il expiait les intempérances des hommes, il accomplissait les prophéties ; en refusant de boire, il écartait le soulagement artificiel d’une sorte d'ivresse ; il montrait qu'il a bien connu l’amertume du péché, puisqu'il en a subi la peine, mais
qu’il n’en a pas avalé Île poison.
Les soldats le dépouillèrent. Adam, vaincu, se couvrit de vêtements; celui-ci se dépouille pour vaincre. Revêtu de la splendeur de son innocence, il monte sur la croix. Tel le premier homme avait habité dans le Paradis, tel le second entrera dans le Paradis. Il dépose au seuil les signes de la mortalité.
« Alors ils le crucifièrent, et avec lui les deux voleurs, l'un à sa droite, l’autre à sa gauche. » Ainsi parle l’évangéliste saint Luc. Le verset suivant fait comprendre comment les fidèles du Christ ont pu s'interdire tout accent de colère contre ses bourreaux : « Et Jésus disait : Mon Père, pardonnez-
leur, car ils ne savent ce qu’ils font. »
Fig. 100. — Le Titre de la croix, à Sainte-Croix de Jérusalem, à Rome, telqu'il a été restitué par M. Rohault de Fleury (Instruments de la Passion, 1870, in-4e). Sur une tablette de bois sont peintes, de droite à gauche, en rouge sur fond blanc, trois inscriptions en latin, en grec et en hébreu, et qui signifient : Jésus de Nazareth roi des Juifs.
Une seule circonstance troublait le triomphe du Sanhédrin. Pilate avait dressé un écriteau qu’il fit attacher au-dessus de la tête de Jésus. Il portait : Jésus de Nazareth, le roi des Juifs. Beaucoup pouvaient lire ces paroles, parce que l'inscription était en trois langues : hébraïque, grecque et latine. Les Pontifes, y trouvant une injure pour leur nation, réclamèrent auprès de Pilate : — N'écrivez pas roi des Juifs, lui dirent-ils, mais qu'il s’est dit roi des Juifs. Pilate, importuné, ne les écouta point. Selon toute apparence, il croyait que Jésus était Fils de David, c’est-à-dire réellement roi des J uifs, comme il l'avait toujours nommé durant le procès. Il répondit durement : Ce que j'ai écrit est écrit. « Que la royauté de Jésus soit donc écrite en jangue hébraïque, qui est la langue du peuple de Dieu, et en la langue grecque, qui est la langue des doctes et des philosophes, et en la langue
romaine, qui est celle de l'empire et du monde. Et vous, Ô Grecs inventeurs
des arts, vous, Ô Juifs héritiers des promesses, vous, Romains, maîtres de la terre, venez lire ‘! »
Les Évangélistes ont marqué une autre circonstance, où nous pouvons reconnaître la miséricorde qui voulut multiplier et accomplir les prophéties jusqu’aux moindres détails pour aider notre incrédulité. Après avoir crucifié Jésus, les soldats prirent ses habits et en firent quatre parts, une pour chacun d’eux , mais ils tirèrent au sort sa tunique, qui était sans couture. Le prophète avait dit : Z{s ont partagé mes habits entre eux et ils ont tiré ma robe au sort. Juifs et païens, juges, grands, docteurs, peuples et populace et soldats, tous ceux qui ont insulté, frappé, livré Jésus, tous ceux qui l'ont couvert de crachats, tous ceux qui l'ont mis à mort, tous ont allumé autant de flambeaux qui font resplendir sa divinité; ils n'ont pu porter un coup qui ne déchirât quelque lambeau du voile ; plus ils se sont acharnés à lacérer la chair de l’homme, plus ils ont découvert le Dieu.
D'autres prophéties germaient sur le Calvaire, pour s'accomplir plus tard. La Passion de Jésus-Christ devait fournir le type des souffrances triomphantes de son Église, toujours victorieuse sur le flot mugissant de la dérision. Quatre soldats veillaient assis au pied de la croix. C’était plus qu’il ne fallait pour écarter le petit nombre d'amis qui auraient pu être tentés de détacher la victime ou seulement d’adoucir son supplice. Les ennemis étaient libres. Voyant donc Jésus à la croix, ils secouaient la tête et le chargeaient de malédictions. Ils lui criaient : — « Eh! Sauveur, toi qui détruis le temple de Dieu et le rebâtis en trois jours, sauve-toi donc toi-même ! Si tu es le Fils de Dieu, descends de cette croix ! » Satan dans le désert lui avait dit : « Situ es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ! » — La voix des enfants ressemble à celle du père. Le peuple se moquait ; les principaux de la nation, mêlés au peuple, se moquaient plus amèrement. Ils disaient ces choses que le monde n’a pas cessé d'entendre : Il a sauvé les autres (on ne songeait pas encore à contester ses miracles), et il ne peut se sauver lui-même ! Qu'il se tire de là et nous croirons en lui! Il se confie en Dieu : si Dieu l'aime, qu'il le délivre ! Excités par ces clameurs, les soldats lui insultaient à leur tour, répétant l'éternel propos de toutes les incrédulités : « Donne-nous un miracle. Si tu es roi, si tu es Dieu, fais-le voir, sauve-toi, tire-toi de nos
1 Bossuet.
Imp. Fraillery.
Thurwanger Lith.